Jonathan Coe, Expo 58

Un matin d’un calme aussi mortel ne pouvait être qu’anglais. (p 32)

Je me suis régalée avec Jonathan Coe il y a quelques années. En peu de temps, j’ai lu plusieurs titres, avant une longue pause. Et, après avoir retrouvé Coe avec Expo 58, j’ai hâte de me replonger dans son univers. J’ai plusieurs romans en réserve, ça tombe bien !

J’avais acheté Expo 58 pour l’auteur, mais je n’étais pas spécialement emballée : une histoire d’espionnage à l’expo universelle de Bruxelles en 1958 ? Soit. J’aime bien retrouver l’Angleterre sous la plume de Coe et je ne suis pas une grande amatrice de ce type d’histoire. Le fait de découvrir enfin la magnifique ville de Bruxelles à l’automne dernier a changé mon avis sur la question. Quant à l’espionnage, quand il est traité par Jonathan Coe, il devient de suite beaucoup plus drôle !

Thomas Foley travaille au Ministère de l’Information. Il y a une fonction de gratte-papier peu folichonne, dans le cadre de laquelle il fait preuve de beaucoup d’application. Il se fait chambrer par ses collègues parce qu’il échange au téléphone avec sa femme sur les coliques de leur bébé. C’est l’époque où tout le monde fume partout, tout le temps. Où ses collègues sont interloqués quand il explique que son père est mort d’un cancer du poumon parce qu’il fumait beaucoup.

Les trois le regardèrent, ahuris.

« Selon une étude récente, il pourrait bien y avoir une corrélation entre la consommation de tabac et le cancer du poumon, expliqua Thomas sans trop se compromettre.

– Curieux, s’étonna Swaine. Je me sens toujours en meilleure forme quand j’ai grillé une sèche ou deux. » (p 25)

Parce qu’il a le profil adéquat et notamment, parce que son père tenait un pub et que sa mère est réfugiée belge, Thomas va être envoyé six mois à Bruxelles pour superviser le Britannia, le pub anglais de l’exposition universelle de 1958.

« Vous avez notre sympathie quant à vos, vos débuts dans la vie, disons. Entre le pub, et les, les origines belges, vous avez dû vous sentir lourdement handicapé » (p26).

Thomas est d’abord réticent, mais le temps passant, il finit par avoir hâte de vivre cette aventure, qui l’éloigne ce faisant de son épouse. Un premier aller-retour sur place avant le début de l’expo a contribué à cette envie. Thomas est impressionné par les lieux, l’atomium futuriste, les pavillons très modernes. Il y voit un lieu de rencontres et de progrès, tourné vers le futur et incroyablement stimulant en comparaison de sa vie banale en Angleterre. Il est par ailleurs tombé sous le charme d’Anneke, l’hôtesse venue l’accueillir :

« J’espère que nous nous retrouverons souvent pendant l’Expo, venait-elle de lui dire.

– Oui, répondit Thomas, j’aimerais bien vous revoir. » Et, comme la formule lui paraissait tiède, il ajouta : « Peut-être sans votre uniforme. »

Elle rougit violemment.

« C’est-à-dire, je voulais dire, bredouilla Thomas, j’aimerais bien vous voir en tenue de ville.

– Oui, dit Anneke en essayant d’en rire mais toujours cramoisie, j’avais bien compris. » (p86)

Enfin l’exposition s’apprête à ouvrir ses portes.

L’avenue était muette, elle aussi. Les nacelles du téléphérique, au-dessus de sa tête, étaient vides et immobiles, leur carosserie soulignée par les éclairages fluorescents d’innombrables lampadaires futuristes, le long des allées. Quant à l’Atomium, il se dressait droit devant, et sa vue lui coupa le souffle : ses sphères d’aluminium se nimbaient chacune d’une résille de lumières argentées, dont l’effet était à la fois festif, majestueux et d’un exotisme cosmique ; on aurait dit des boules de Noël sur la planète d’une galaxie lointaine. En levant les yeux vers la plus haute, qui s’élevait à une centaine de mètres, il vit briller les lumières plus chaudes et plus dorées du restaurant, où ses pas impatients le menaient déjà. (p 109)

Nous allons ainsi revivre cette exposition universelle aux côtés de Thomas, dont la vie se complique nettement. Le voilà plongé dans un microcosme où les avancées technologiques et les grandes réussites des blocs de l’ouest et de l’est se confrontent. Sous des dehors d’ouverture et de partage entre les peuples, l’exposition est un lieu de propagande et d’espionnage. Thomas y vit dans l’excitation de l’instant, conscient de vivre une période unique. Il côtoie des personnes de différentes nationalités, flirte dangereusement avec l’innocente Anneke et se retrouve au coeur de l’action. Si son rôle était d’abord de garder un oeil sur ce qui se passe au Britannia, il s’aperçoit que deux espions rencontrés au Ministère de l’information le suivent et sont informés de ses moindres faits et gestes. Jusqu’au moment où ils lui confient une mission plus importante : séduire une Américaine qui semblerait prête à tomber dans les bras d’un séduisant journaliste espion du KGB.

Je me suis régalée avec ce pétillant roman plein d’humour dont le héros est largement malmené sous la plume de Jonathan Coe. Entre le voisin qui tourne autour de sa femme en lui parlant de ses problèmes de cors au pieds, la maladresse de Thomas avec Anneke, un peu de jalousie mal placée et deux espions tout droit sortis d’une caricature, j’ai passé un excellent moment et éclaté de rire à plusieurs reprises (ce qui m’arrive rarement quand je lis). Il y a l’ironie, les personnages un peu ridicules mais touchants. Mais au-delà, le fond est plus complexe. Derrière les relations de Thomas il y a aussi l’histoire tragique de sa mère. Dans l’ivresse  et l’effervescence de l’expo 1958 se joue un moment crucial, dont on sent bien la portée historique. Enfin, ce sont les années 1950 qui sont dépeintes, entre les détails du quotidien, la place de la cigarette, les relations hommes-femmes, le foyer et l’évolution des rôles au sein de celui-ci.

Un livre qui mêle la petite à la grande histoire an abordant de nombreux thèmes avec, toujours, la plume avisée et légère de l’exquis, du grand Jonathan Coe. Un coup de coeur !

Mes autres chroniques de romans de Jonathan Coe :

L’avis de Kathel.

 

 

360 p

Jonathan Coe, Expo 58, 2013

4 thoughts on “Jonathan Coe, Expo 58

  1. C’est vrai que les années 50 sont fort bien décrites… en détails jusqu’à la cigarette, qu’il paraît normal de voir tout le monde fumer ! Vraiment drôle par moments, moi aussi, j’ai beaucoup ri.

  2. J’avais lu un Jonathan Coe il y a longtemps et je n’avais pas du tout accroché malheureusement ! Du coup je dois dire que je ne suis pas du tout tentée, malgré ton billet plus qu’engageant =)

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