Mansfield Park est un roman un peu particulier pour moi qui apprécie énormément Jane Austen. C’est le seul que j’aie jamais abandonné en cours de route : peu après avoir dévoré Northanger Abbey, mon tout premier Austen, j’ai eu envie de poursuivre avec un roman plus dense et me suis plongée avec empressement dans Mansfield Park, que j’ai ensuite abandonné au bout d’une centaine de pages. Malgré mes coups de coeur successifs pour tous les autres textes d’Austen lus depuis, je craignais d’apprécier un peu moins ce roman réputé difficile et qui est loin de faire de l’unanimité. Et lorque je l’ai laissé de côté arrivée à la moitié il y a bien six mois, j’ai fini par me dire que j’étais partie pour un nouvel abandon. J’ai finalement eu envie de reprendre ma lecture il y a deux semaines, alors que j’ai enfin retrouvé un peu de temps libre, et bien m’en a pris, car j’ai dévoré les quelques 200 pages qu’il me restait à lire.
Fanny Price est issue d’un milieu plutôt modeste. Sa mère a fait un mariage d’amour dont elle se repend peut-être, sa situation matérielle étant loin d’être confortable. C’est alors que la famille maternelle propose d’élever la petite Fanny. Si sa tante Mrs Norris semble avoir une idée bien arrêtée sur la question et décide de tout, ce sont finalement les Bertram qui accueilleront la petite sous leur toit, Mrs Norris étant bien plus apte à prodiguer des conseils qu’à se rendre elle-même d’une quelconque utilité (tout effort de sa part relevant à ses yeux du sacrifice le plus absolu, le don de chaque objet miteux étant pour elle une preuve de son immense générosité, à étaler devant toute la galerie sans modération). La petite Fanny est sans surprise un peu perdue : loin de sa famille et, surtout, de son frère William, l’enfant se retrouve dans une immense propriété bien différente de tout ce qu’elle a connu jusque-là. Ses cousines et le plus âgé des cousins sont informés de leur différence de statut social et ne deviennent pas ses compagnons de jeu, Sir Bertram est beaucoup trop sévère pour susciter son affection, Lady Bertram vit dans un monde bien à elle et ne s’occupe que de son propre comfort, tandis que Mrs Norris passe son temps à rappeler à Fanny combien elle doit à son oncle et ses tantes pour leur immense générosité, tout en la rabrouant constamment de manière à ne pas lui faire oublier son statut social. Heureusement, Fanny trouve un ami en la personne de son cousin Edmund.
La situation change peu lorsque Fanny grandit. On lui a appris à considérer ses jolies cousines comme ses supérieures ; elle craint Sir Bertram et passe son temps à assister Lady Bertram pour qui la moindre activité est une source de fatigue inimaginable. Le temps ayant fait son oeuvre, Fanny est tombée amoureuse d’Edmund, son allié de longue date à Mansfield Park.
Une petite tornade vient bouleverser leur univers lorsque, en l’absence de Sir Thomas parti à Antigua pour la gestion de ses affaires, Henry Crawford et sa soeur Mary viennent rendre visite à leur famille au presbytère adjacent. Henry courtise les cousines de Fanny, en particulier l’aînée, déjà fiancée, tandis qu’Edmund tombe sous le charme de la pétillante et légère Mary. En retrait du petit groupe, Fanny observe les nouveaux venus avec un oeil critique : elle est la seule à voir en ces deux jeunes gens des arrivistes à la morale douteuse.Ce roman est passionnant, c’est pourtant à mon avis roman exigeant, qui se mérite, dans le sens où il n’est pas facile de l’apprivoiser et de le faire sien. Plus austère que les pétillants Pride and Prejudice ou Northanger Abbey, habité de héros un peu ternes, Mansfield Park est quelque peu moralisateur : les Crawford, hauts en couleur, sont peu recommandables (alors que par certains aspects, Mary n’est pas sans rappeler Elizabeth Bennet) ; la ville est néfaste, laide, vicieuse, et s’oppose à la pureté et à la beauté de la campagne ; Fanny est plus intègre, plus respectueuse de certaines valeurs car elle a été élevée plus sévèrement, dans un constant rappel de sa basse extraction ; de nombreuses discussions se multiplient au sujet de la profession de pasteur, Edmund voulant porter l’habit et étant appuyé en ce sens par ses proches, tandis que la fougueuse Mary traite avec légèreté et condescendance la profession.
La galerie de personnages est, comme toujours chez Austen, très réussie. Bien entendu on s’attache facilement au cousin Edmund et, pour ma part, j’ai beaucoup apprécié Fanny, certes extrêmement raisonnable, douce, docile (à peu près mon contraire!) mais dont le comportement m’a paru cohérent avec sa situation : vivant dans un petit cercle qui lui a toujours rappelé qu’elle n’était là qu’une invitée et guidée par son cousin Edmund qui a partagé avec elle des principes religieux et moraux stricts, elle réagit en conformité avec ses convictions, avec la liberté qui lui est laissée ou dont elle pense pouvoir profiter. Les Crawford sont bien saisis et parviennent à se rendre attachants en dépit de leurs innombrables faiblesses. Seule la tante Norris est insupportable du début à la fin, mais sa mesquinerie est si bien rendue à l’aide de remarques acerbes que l’on finit par apprécier ses apparitions, qui personnellement savaient m’irriter au plus haut point. Citons encore Sir Bertram, qui éduque ses enfants comme il administre ses biens, finançant puis revenant au bout d’un certain temps pour faire le tour des performances des uns et des autres. Sans être mauvais, Sir Bertram ne parvient pas à voir que ce qui a manqué à ses enfants, c’est l’affection, et non seulement l’absence de principes moraux comme il le pense. Au final, son investissement au départ désintéressé lui rapporte, puisque Fanny devient une fille aimante et attentionnée.
Je ne recommanderais pas ce livre pour découvrir Jane Austen, mais à tous ceux qui l’apprécient déjà, il serait vraiment dommage de ne pas pousser les portes de Mansfield Park.
Mon billet sur l’adaptation du roman en 1999 par Patricia Rozema.
Mes autres billets sur des romans et textes narratifs de Jane Austen :
- Austen Jane, Emma
- Austen Jane, Lady Susan
- Austen Jane, Pride & Prejudice
- Austen Jane, The Watsons
- Austen Jane, Persuasion
D’autres billets sur Mansfield Park : Lilly, Cafebook, Coeur de Camomille, Alice in Wonderland, Pimpi, le forum Boulevard des Passions, Lecture/Ecriture (plusieurs avis), Critiques libres (plusieurs avis)…
Lu dans le cadre du challenge austenien d’Alice, du challenge un classique par mois de Cécile et du défi Je lis en anglais de Miss Bouquinaix.
492 p
Jane Austen, Mansfield Park, 1814
Commentaires
Écrit par : rachel | 09/05/2012
Écrit par : Aymeline | 09/05/2012
Écrit par : Allie | 09/05/2012
Écrit par : Eiluned | 09/05/2012
Écrit par : niki | 10/05/2012
Écrit par : Miss Price | 10/05/2012
Écrit par : Asphodèle | 11/05/2012
Écrit par : Fleur | 12/05/2012
Écrit par : Nanou | 12/05/2012
Écrit par : Lilly | 13/05/2012
Écrit par : Titine | 15/05/2012
! Bises à bientôt
Écrit par : Lafeeguadeloupe | 16/05/2012
@ Aymeline : ravie de t’avoir donné envie de le lire :o)
@ Allie : tout à fait, j’ai souvent lu qu’il était soporifique ou décevant à côté de « P&P »… en même temps elle n’a pas vraiment voulu faire un « P&P »2, la comparaison ne me semble pas forcément souhaitable. L’autre chouchou classique des janéites est aussi « Persuasion ». Personnnellement j’aime tout particulièrement « Pride and Prejudice » et garde un excellent souvenir de « Northanger Abbey » que je compte relire, mais j’aime beaucoup ce roman et le relirai aussi.
@ Eiluned : je partage complètement ton avis !
@ Niki : beaucoup de bonheur en perspective… je me suis laissé du temps pour les lire, il ne m’en reste plus qu’un parmi les six grands romans, et c’est tellement merveilleux d’ouvrir un de ses romans et de partir à la découverte…
Écrit par : Lou | 19/05/2012
@ Asphodèle : mince, tu n’es pas si séduite que ça alors… j’avais dévoré « P&P », j’en relis parfois des passages, c’est un de mes romans favoris, voire le favori car il occupe une place un peu spéciale dans mon petit coeur de lectrice. J’espère que tu le reprendras et l’aimeras toi aussi à la folie ;o) Si ça peut te convaincre j’ai fait un billet sur ce roman (colonne de gauche pour le trouver).
@ Fleur : j’espère que tu l’aimeras… avais-tu apprécié « Emma » ? Ce sont les deux romans les moins appréciés… cette pauvre Emma est souvent détestée et Fanny de MP est jugée terne, sans intérêt et surtout sans volonté. J’ai aimé les deux en tout cas :o)
@ Nanou : c’est vrai qu’il y a beaucoup moins de traits d’esprit dans ce roman, je pense aussi qu’Austen n’avait pas l’intention de répéter « P&P » et voulait évoquer des sujets de société avec un peu plus de sérieux. Je lisais dans une intro de Cambridge que c’est un roman terriblement moralisateur pour une Jane qui adorait le théâtre et les traits d’esprit. J’ai trouvé aussi l’épisode que tu décris un peu long, quant à Mary j’ai un peu de mal à vraiment l’apprécier tant elle est vénale et superficielle. Après elle m’a fait l’effet d’une Elizabeth Bennet mal dégrossie ; un tempérament fougueux, un brin rebelle, en revanche un manque d’éducation et de principes moraux qui en font une jeune fille à marier bien moins recommandatable.
@ Lilly : comme tu le sais j’ai savouré et il me reste encore « Sense and sensibility » que j’ai commencé mais j’hésite à le lire par manque de temps, car il m’a l’air franchement addictif ! Sinon je pensais à toi hier avec ma nouvelle lecture, « Suis-je snob? » de Virginia Woolf.
@ Titine : il y a aussi moins d’action que dans d’autres romans, je pense qu’il doit être plus difficile de se rémémorer cette lecture.
@ Laféeguadeloupe : j’ai commencé par « Northanger Abbey » lorsque j’ai découvert Jane Austen, un pur régal, un roman tellement ironique ! J’en garde un merveilleux souvenir et compte le relire, sans doute prochainement.
Écrit par : Lou | 19/05/2012
Écrit par : rachel | 20/05/2012
Écrit par : Lou | 20/05/2012
Écrit par : rachel | 21/05/2012
Écrit par : Enigma | 22/05/2012
@ Enigma : brrr, terrible le film (lequel d’ailleurs ?)
Écrit par : Lou | 23/05/2012
Écrit par : rachel | 24/05/2012
Je suis complètement d’accord avec toi quand tu dis que c’est un roman moral, et pas complètement dans le bon sens. Qu’on nous explique en long, en large et en travers que la ville corrompt et que la campagne, c’est bien, pourquoi pas. Qu’on critique l’esclavage, encore mieux ! Mais qu’on nous fasse comprendre que faire un mariage d’amour en dehors de sa classe sociale (cf. la mère de Fanny) mène à la ruine et à la misère, ça m’a gênée.
En comparaison avec Fanny et Edmund, Henry et Mary sont beaucoup plus intéressant, avec un côté quasiment balzacien. C’était eux que j’avais envie de suivre !
En fait, ce roman m’a fait l’effet que m’aurais fait Pride and Prejudice si ce dernier avait suivi l’histoire de Jane et Bingley au lieu de suivre Lizzie et Darcy …
Écrit par : Celine | 24/05/2012
Écrit par : Dominique | 25/05/2012
Écrit par : Karine:) | 28/05/2012
@ Dominique : ah je serais curieuse de connaître ton avis sur le roman le jour où tu te décideras à le lire.
@ Karine:) : une héroïne mal aimée de Jane Austen :o)
Écrit par : Lou | 03/06/2012
Écrit par : Lulu | 10/06/2012
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