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26/09/2011
L'heure du thé à Bloomsbury
Virginia Woolf fait partie des auteurs qui me fascinent et peut-être est-elle celle qui m'intrigue le plus. Je connais encore mal son oeuvre dense, ambitieuse, parfois assez insaisissable : d'elle je n'ai lu que, dans l'ordre de lecture, To the Lighthouse, Mrs Dalloway, La Scène Londonienne, les premiers chapitres de L'Art du Roman et l'essai Une Chambre à soi (j'ai également lu quelques pages de Orlando et les premiers chapitres de La Chambre de Jacob que je projette de reprendre depuis des mois). Ce que j'aime chez Woolf mais qui me fait aussi souvent remettre mes lectures à plus tard, c'est qu'il s'agit d'une lecture exigeante : Woolf crée un univers à soi, plutôt troublant au premier abord, et si l'on ne lui consacre pas suffisamment d'attention, si les petits riens de la vie viennent polluer la lecture, alors il ne s'agira sans doute que d'une rencontre manquée. C'est un peu comme essayer de lire Proust dans un métro bondé : désespérant.
J'ai donc profité d'un séjour en Grèce pour lire Nuit et Jour, mon compagnon de voyage au cours de ces dix jours où, si je n'ai pas passé mes journées à lire (loin de là), j'ai trouvé refuge dans ce roman avec un immense sentiment de félicité à chaque fois qu'une pause me le permettait. J'associerai sans doute toujours Nuit et Jour à la traversée des Cyclades en ferry, aux charmantes plages de Sifnos et à quelques moments perdus lors de ce très beau voyage.
Si je vous raconte ma vie au demeurant follement passionnante, je n'en doute pas, c'est avant tout parce que ce roman est pour moi associé à une atmosphère spécifique bien difficile à retraduire. Ce livre m'a fait l'effet d'une pluie d'impressions : j'entends par là les impressions produites sur les personnages par le quotidien, par quelques échanges. C'est aussi une lecture qui me touche personnellement car je me suis énormément retrouvée dans ce livre : j'avais ainsi parfois le sentiment de me noyer dans le questionnement incessant des personnages, tandis qu'à d'autres moments je trouvais un semblant de réponse (était-ce du réconfort ?) dans les chemins qu'ils empruntaient. J'ai trouvé chez Ralph et Katherine deux âmes soeurs, soumises comme moi à des volontés impérieuses et incontrôlables qui régulièrement les arrachent à la terne réalité et les conduisent dans des mondes parallèles, façonnés à leur goût ; j'ai également suivi avec angoisse la définition progressive du rapport au travail de Ralph (qui travaille par nécessité et souffre de ce que son métier l'éloigne de ce qui réellement l'intéresse) et de Mary (qui voit dans le travail une manière de s'émanciper et de trouver une raison d'être, aussi pragmatique soit-elle).
Deuxième roman de Virginia Woolf, Nuit et Jour met en scène quatre jeunes gens : Katherine Hilbery, petite fille d'un écrivain célèbre approchant de la trentaine, dont on attend un beau mariage et qui, quant à elle, souhaite gagner une liberté qui lui permettrait de faire ce qu'elle aime réellement (car se consacrer aux mathématiques et à l'astronomie dans une famille de littéraires est tout à fait impossible) ; Mary Datchet, fille de pasteur, travaille dans une association militant pour l'obtention du droit de vote pour les femmes et rencontre régulièrement d'autres jeunes gens éclairés visant à changer le monde ou à parler art et littérature ; Ralph Denham, fils aîné d'une famille nombreuse d'origine modeste, est voué à une carrière d'avocat prometteuse... mais l'idée de bénéficier de ce confort petit bourgeois dans quelques années et de subvenir aux besoins de sa famille ne le satisfait pas, car il aspire à d'autres activités plus littéraires ; enfin William Rodney, amoureux de Katherine, apparaît d'abord comme un petit bourgeois obséquieux et ridicule, mais dévoile rapidement un caractère complexe, plus généreux, intelligent et torturé qu'il n'y paraît à première vue - un personnage qui reste malgré tout à mes yeux profondément égoïste et perdu par son souci des conventions. Au fil du récit, ces personnages vont se croiser et apprendre par ces rencontres à mieux définir leurs désirs pour trouver enfin l'équilibre et plus simplement, se découvrir eux-mêmes.
Comme l'indique Camille Laurens dans sa préface, ce roman est de facture plus classique : plus abordable que d'autres textes de Virginia Woolf, il n'est pas sans évoquer Jane Austen de par l'analyse des sentiments qui y est faite (mais on ne retrouve pas tant l'humour et l'ironie d'Austen, tandis que ce roman édouardien met quant à lui un pied dans la modernité, avec des personnages aux moeurs beaucoup plus libres et une approche de leurs pensées intimes assez romanesque... peut-être justement plus universelle et moins marquée par une certaine époque). J'ai été séduite par l'époque décrite : Katherine me paraît infiniment moderne et libre par rapport aux jeunes filles du XIXe et même, à celles d'autres textes de la même époque, à travers la possibilité qu'elle a de sortir comme bon lui semble sans chaperon dans les rues de Londres, de ramener des amis chez elle, de s'absenter en plein milieu d'une soirée en famille. J'ai également été charmée par le personnage fantasque qu'est Mrs Hilbery (à qui Katherine ressemble davantage qu'elle ne semble l'imaginer) : incapable de mener un projet à bien, Mrs Hilbery vit dans l'ombre de son père, célèbre poète ; comme moi elle fait une fixation sur certains auteurs... dans son cas il s'agit de Shakespeare, qu'elle évoque à tout moment et dont elle va voir la tombe à Stratford-Upon-Avon (par contre je ne comprends pas d'où lui viennent ces fleurs cueillies sur la tombe de Shakespeare, car la tombe du Barde se situe à l'intérieur de l'église locale) ; elle semble vivre dans une aute réalité, se trompe de pièce, se perd en ville comme à la maison et paraît ne pas prêter attention au monde qu l'entoure, mais la fin montre qu'elle est en réalité très perspicace et surtout, que sa grande sensibilité littéraire n'est pas vaine et lui a ouvert les yeux sur beaucoup de choses ayant échappé aux autres.
Je pourrais parler indéfiniment de ce roman alors que je ne savais pas encore ce matin comment l'aborder. Je lui reconnais des maladresses et comme le dit très bien Lilly, on sent bien que Virginia Woolf ne parvient pas tout à fait à atteindre ses objectifs : le monde si particulier qu'elle crée reste encore un peu confus et le roman mélange les influences littéraires (alors que ses romans ultérieurs sont absolument uniques, celui-ci m'a fait penser aussi bien à ceux d'autres membres du groupe Bloomsbury qu'à Austen, et plusieurs passages me rappellent très clairement The Rector's daughter de Flora Mayor, roman merveilleux que je vous conseille vivement). Malgré tout cela reste un immense bonheur de lecture et, à titre personnel, un roman qui m'a beaucoup marquée.
Les avis de : Allie, Lilly, Dominique, Le Pandemonium littéraire, Ivredelivres, Perrine
Merci encore à Jérôme de chez Points pour ce beau moment passé en compagnie de Virginia Woolf.
A noter que le challenge Virginia Woolf, que j'ai un peu délaissé, se poursuit : n'hésitez pas à participer (un billet ou plus selon les humeurs, l'envie du moment...).

536 p (qu'on ne voit pas passer)
Virginia Woolf, Nuit et Jour, 1919

Challenge God save le livre : 17 livres lus
13:19 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note | Tags : virginia woolf, nuit et jour, éditions points, angleterre, angleterre édouardienne, époque édouardienne, londres, londres xxe, roman anglais, roman édouardien
Commentaires
Avant de quitter l'Angleterre, j'ai acheté en bouquinerie "Orlando", "To the Lighthouse" et "The Waves". J'ai essayé à tour de rôle de les lires, mais sans succès. Comme tu disais, j'avais l'esprit ailleurs. Je me reprendrai peut-être durant le congé des Fêtes. À suivre :-)
Excellent billet. Tu me donnes envie de réessayer de plonger dans son univers que j'avais délaissé.
Écrit par : melodie | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireC'est terrible, Virginia Woolf m'a tellement fascinée dans The hours que je suis incapable de lire un de ces livres. Trop peur d'être déçue, de ne pas aimer... J'ai pourtant l'intégrale à la maison, et même des lettres qu'elle a échangé avec Vita Sackville West...
Mais ton article me donne envie d'oser !
Écrit par : Eiluned | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireInutile de te dire que je veux le lire...j'ai hâte, j'ai hâte !
Écrit par : Titine | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireJe le lirai certainement, car il semble de facture plus classiques que certains de ses romans. toutefois j'avoue que je préfère le style de ses essais que ses romans - excepté Mrs Daloways qui m'avait énormément touchée. si j'arrive à trouver du temps car tu le rappelles, on ne lit pas comme on mangerait du fromage, je ferai une lecture du challenge woolf, que je n'ai aps oublié !
Écrit par : maggie | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireJ'ai ce roman dans ma PAL. Je n'ai jamais lu de V. Woolf encore, d'après ce que tu en dis, c'est un bon titre pour commencer, plus abordable peut-être?
Le moins qu'on puisse dire, c'est que ta critique donne infiniment envie de s'y mettre!
Écrit par : Emilie | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireTu y es arrivée finalement ! Tu as visiblement beaucoup plus aimé que moi, mais je suis sûre que la couverture y est pour beaucoup (mon édition n'était vraiment pas top, et je suis fan de celle-ci).^^
En fait, j'aime beaucoup ton avis, je m'y retrouve, même si je pense que Woolf n'est pas parvenue à ce qu'elle voulait faire.
Écrit par : Lilly | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireTon billet est très bien écrit, vraiment. Je n'ai pas réussi à en parler quand je l'ai fini, ce qui fait que mon commentaire est beaucoup moins pertinent que le tien. Mais j'en garde un très bon souvenir ! Merci de me l'avoir rappelé !
Écrit par : Perrine | 26/09/2011
Répondre à ce commentairecelui-là est noté depuis pas mal de temps et ton billet m'incite à l'acheter :)
Écrit par : niki | 26/09/2011
Répondre à ce commentaireJ'en ai d'autres à lire avant (dont en VO!) et viens de lire The common reader (des essais), mais j'y viendrai! j'adore toujours cet auteur!
Écrit par : keisha | 27/09/2011
Répondre à ce commentaireJ'adore ton billet. Parce que, moi aussi, j'aime cette auteure d'amour même si, comme toi, je trouve qu'il faut lui consacrer son temps à elle sous peine de lecture manquée sinon.
Écrit par : maijo | 27/09/2011
Répondre à ce commentaireTon billet me rassure un peu. En effet, j'ai essayé de lire Mrs Dalloway, en VO, récemment (après avoir vu le film "Les heures" en fait), et mis à part le fait que la langue m'a parue difficile, je n'ai pas du tout réussi à entrer dedans. Mais j'étais dans une salle d'attente... Il y a plus longtemps j'ai aussi commencer à lire "l'art d'écrire un roman" et je n'ai pas trouvé satisfaction, mais j'étais dans la librairie...
Je pense que je vais perséverer, mais peut être plus tard, ou alors seulement en français... bien que j'ai un a priori sur les classiques anglais, a priori basé quand même sur une réalité : je me suis pas mal ennuyée dans les derniers classiques anglais que j'ai lu (a savoir Rebecca et Pride & Prejudice)...
Écrit par : Emeraude | 27/09/2011
Répondre à ce commentaireEst ce que j'ose dire que je n'ai jamais lu de Virginia Woolf
Écrit par : gambadou | 27/09/2011
Répondre à ce commentairebin disons que la virginia woolf m'a paru avoir beaucoup de probleme dans le tete....elle m'a effraye...et je pense que cela doit se ressentir dans ces livres...
mais pour le livre, l'idee des 3 femmes au travers d'un livre...tout simplement genial!
Écrit par : rachel | 28/09/2011
Répondre à ce commentaireTu as tout à fait raison, Virginia Wolf c'est une lecture exigeante, je m'en suis apercue lors de ma première lecture de cet auteur et c'était pour Mrs Dalloway... et j'ai manqué de chance, les conditions étaient tels que j'ai eu beaucoup de mal à apprécier ma lecture... Je ferais sans doute une autre tentative mais quand ??? J'aimerais beaucoup commençer par "Une chambre à soi" son essai...
Écrit par : L'or des chambres | 28/09/2011
Répondre à ce commentaireVoici qui me décide définitivement à me mettre à Virginia Woolf que je remets depuis trop longtemps de lire! (en retour, puis-je te rappeler le challenge Henry James, que je vais remettre en selle ces jours-ci à l'occasion de la parution des tomes III et IV des nouvelles complètes en Pléiade?)
Écrit par : Cleanthe | 29/09/2011
Répondre à ce commentaireQuel plaisir de lire ton billet (et merci pour le lien) mes impressions sont très très proches des tiennes, pas complétement abouti c'est certain mais j'ai bien aimé voir un écrivain en train de prendre son essor si on peut dire
on retrouve tous les thèmes chers à VW mais un peu fades ou trop rapidement évoqués
malgré tout un bon roman
Écrit par : Dominique | 29/09/2011
Répondre à ce commentaireVW reste une auteure qui m'attire, m'intrigue mais après plusieurs tentatives, impossible de terminer ou "Mrs Dalloway" ou "Vers le phare". Alors peut-être celui-ci, en essayant de suivre la généalogie de son oeuvre?
Écrit par : Voyelle et Consonne | 29/09/2011
Répondre à ce commentaireC'est un roman que j'ai essayé de lire il y a quelques semaines/mois, mais que je n'ai pas réussi à terminer. J'ai trouvé qu'il était beaucoup trop dans l'introspection et qu'il manquait d'action. Je me suis ennuyée à en lire la première partie. Pourtant, j'avais beaucoup aimé "une chambre à soi" et "Mrs Dalloway".
Écrit par : Fleur | 29/09/2011
Répondre à ce commentaireoh c une bien bonne nouvelle alors si cela ne se ressent pas dans ses livres...cette depression maladive...
en tout cas c justement ce personnage la qui m'a plu...elle est sortie de cette prison ou tout paraissait si beau...la phrase magique du mari "n'ai crainte je m'occupe de tout, tu n'as qu'a etre heureuse!"...terrible...l'episode de la noyade, quel ressentiment...;o)...
Écrit par : rachel | 30/09/2011
Répondre à ce commentaireJe note!!!
Après avoir un peu lutté avec "Mrs Dalloway", j'ai découvert et aimé Virginia Woolf avec le sublime "Promenade au phare".
Ton avis sur "Nuit et jour" me tente beaucoup et tout comme Lilly, je trouve la couverture magnifique.
Écrit par : Romanza | 30/09/2011
Répondre à ce commentaireDe nouveau un petit mot car dans mon précédent message, mon lien n'avait pas marché!!???
Écrit par : Romanza | 30/09/2011
Répondre à ce commentaireUn roman que j'ai lu cet été suite au billet de Dominique
Moi aussi j'ai trouvé la couverture superbe, attirante, un appel à la liberté .
Je n'en garderai pas un souvenir impérissable mais c'est resté un bon moment de lecture même si parfois je me suis un peu ennuyée
Écrit par : autour du puits | 30/09/2011
Répondre à ce commentaireeuh je parlais du personnage de J moore dans le film que tu n'as pas aime...et moi viii...;o)
Écrit par : rachel | 01/10/2011
Répondre à ce commentaireJ'ai commencé "Nuit et jour" ce matin et pour le moment j'aime vraiment. "Les Européens" me semble très bien pour commencer un challenge Henry James - il y a dans ce roman quelque chose de Jane Austen peut-être... là je sais que je te tente ;o)
Écrit par : Cléanthe | 01/10/2011
Répondre à ce commentaireet a la fin cela reste 3 femmes de caractere....qui essayent de sortir des etroitesses de leur societe...et bin cela vaut la peine de le revoir...lol
Écrit par : rachel | 03/10/2011
Répondre à ce commentaireet bin de quoi faire des arrets...et des retours sur image..;o)
Écrit par : rachel | 05/10/2011
Répondre à ce commentaireJe viens de le finir et j'ai été vraiment sous le charme j'ai beaucoup aimé ;-) Une très belle lecture !
ttp://livresdemalice.blogspot.com/2011/11/virginia-woolf-nuit-et-jour.html
Écrit par : Malice | 03/11/2011
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Écrit par : rachel | 26/09/2011
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