Shirley Jackson, Hantise

Ce roman se trouvait (lui aussi) dans ma bibliothèque depuis des années, dans une collection que j’aimais bien adolescente, avec pour couverture l’affiche d’un film qui m’avait marquée pendant la même période. De Shirley Jackson j’avais lu et beaucoup aimé Nous avons toujours vécu au château (que je relirai un jour pour le chroniquer). C’est donc avec curiosité que j’ai enfin ouvert Hantise, qui traite d’une maison hantée. Mais si vous vous attendez à une approche classique de ce thème, vous serez surpris !

Le Dr John Montague, qui nourrit un intérêt tout particulier pour les phénomènes paranormaux, invite plusieurs jeunes gens à passer l’été avec lui à Hill House, maison réputée hantée. Seront présents Luke Sanderson, héritier du domaine, Éléonore Vance et Théodora. Toutes deux ont probablement une sensibilité particulière qui pourrait rendre leur présence utile, l’une ayant été confrontée à un poltergeist, l’autre ayant obtenu des scores étonnants en devinant des formes sur des cartes tenues par quelqu’un d’autre. L’idée de ces vacances pour le moins particulières est d’étudier la maison et de consigner les expériences vécues par le petit groupe.

L’arrivée est spectaculaire. Hill House est une « immense et lugubre résidence », « une monstruosité architecturale, née d’un esprit torturé qui la souhaite à son image : labyrinthique, ténébreuse et pleine de lourds et terribles secrets » (cf quatrième de couverture).

Première arrivée, Éléonore peine à se faire ouvrir par Dudley, le gardien patibulaire. Puis elle rencontre une Mrs Dudley, tout aussi étrange, dont le discours semble être mécanique : chargée d’entretenir Hill House et de faire à manger aux invités, Mrs Dudley leur explique posément  et avec insistance qu’elle s’en va avant l’obscurité et que s’ils crient dans la nuit, personne ne les entendra. On se demande bien ce qu’elle peut faire là dans la journée, et pourquoi elle semble éprouver une certaine loyauté envers un lieu d’emblée glaçant.

Petit à petit, les invités arrivent. Ce sont leurs interactions que l’on observe, ainsi que leur prise de possession des lieux, leur première nuit et les suivantes, leurs promenades en apparence innocentes, mais tout aussi inquiétantes.

Force est de constater que ce roman n’a pas volé son statut de chef-d’oeuvre gothique. Hantise s’approprie la thématique de la maison hantée avec beaucoup de modernité.

Si la maison est victorienne, nous voilà projetés 80 ans plus tard. L’endroit a été modernisé (électricité etc), ses habitants d’un temps sont eux aussi résolument modernes, en particulier Theodora, indépendante et autocentrée (du moins on la perçoit comme cela au début), et Éléonore, qui s’est dévouée à sa mère pendant des années et semble trouver dans cette aventure une façon de vivre enfin selon son bon vouloir, loin d’une soeur et d’un beau-frère autoritaires.

Les protagonistes cultivent l’art de la conversation, badinent, se provoquent avec humour, frôlant parfois la méchanceté pour se rétracter un peu plus tard. En parallèle, la menace plane et on ne sait guère s’il est pire d’être confronté aux manifestations surnaturelles, ou de subir cette attente, ce calme et cette normalité apparents qui nous font pressentir les pires évènements. Le lecteur ne peut jamais baisser la garde : ce n’est pas uniquement au coeur de la nuit que la maison frappe, mais aussi en plein jour, dans les moments d’insouciance et de détente. Si l’action n’est pas le maître mot (la parole prime), la tension est constante et prévaut sur le reste.

Une des forces du récit tient à sa narration : petit à petit, on en vient à se questionner sur la fiabilité du point de vue du personnage principal. Nous manipule-t-on ? Faut-il repenser de charmantes extravagances sous un autre angle ? Relire une scène précédente pour voir où l’on bascule vers l’invraisemblance ou la double interprétation.

Au final, le lecteur peut choisir ce qu’il en est réellement, qu’il s’agisse des personnages ou de la maison elle-mêne. Tout n’est pas explicité. A aucun moment on ne croise avec certitude un fantôme. Chose rare, on n’exploite ni le grenier, ni la cave (mais quand on a une nursery, cela suffit peut-être…). Quoi qu’il en soit, on n’a pas une grande envie d’aller chercher quelque chose à la cave ou dans de sombres couloirs après avoir lu ce roman !

Un vintage classic surprenant, étonnamment cérébral – dans le sens où on s’interroge de plus en plus au fil du récit quant aux motivations, à la véracité du témoignage, aux évènements qui peuvent réellement avoir lieu dans la maison. Un peu déstabilisant, certainement très réussi selon moi ! Hantise ne fait pas l’unanimité mais je fais plutôt partie des lecteurs conquis par son originalité.

254p

Shirley Jackson, Hantise (The Haunting Hill House), 1959

12 thoughts on “Shirley Jackson, Hantise

    1. Si tu l’as vu 3 fois c’est que tu dois bien l’apprécier. J’en garde un souvenir flou et j’aimerais bien me refaire ma propre idée après avoir lu le roman. J’aimerais aussi trouver l’adaptation plus ancienne en noir et blanc. J’ai vu quelques photos qui m’ont l’air plus proches du texte.

  1. et bin vous donnez envie…entre le film et le livre, on ne sait choisir (bin quoi y’a pas Liam dans le livre..lol)…mais effrayante comme histoire a souhait…;)

    1. J’ai oublié la version avec Liam mais j’aimerais bien la revoir… je crois que je vais me laisser tenter par la série Netflix. Et hier j’ai vu le film noir et blanc !

  2. Ca donne envie ! Je ne sais pas quoi faire. J’ai très envie de regarder la série mais le livre m’attire beaucoup aussi. Je vais regarder/lire les deux, mais dans quel ordre ? J’hésite ! En tout cas, je suis convaincue. Tu m’as donné très envie de découvrir cette histoire !

    1. Je te conseillerais bien le livre en premier. Je ne serais pas étonnée que la série invente des scènes pour ajouter un peu d’action. Le roman est très psychologique, assez lent, et j’ai lu des critiques de lecteurs trouvant qu’il ne se passe rien. Je ne suis pas d’accord mais peut-être que la lecture pourrait pâtir du visionnage de la série si celle-ci est dynamique !

  3. Je n’ai pas pu lire avec vous cet auteur, mais je la note pour l’année prochaine. Il va falloir que je m’y prenne dès l’été car à la médiathèque, les livres, thrillers en tout genre, sont tous sortis et ne rentre qu’à la fin du mois.

    1. Mmh c’est comme pour mes DVD, j’ai réservé 3 DVD il y a un mois dont « Dixie et la la maison hantée » (en attente de retour depuis fin août, il va peut-être falloir que j’en fasse mon deuil) et « Coco » que je voulais voir pour la semaine prochaine mais qui doit revenir le 24/10… J’ai aussi remarqué en littérature jeunesse que plein de titres sympa sur les fantômes sont sortis, je ne sais pas s’ils sortent régulièrement ou s’ils ont été mis en avant à la rentrée.

  4. J’ai envie de le relire et de me replonger dans les différentes adaptations des œuvres de Shirley Jackson. Ce ne sera pas cette année mais je note pour plus tard.
    A l’époque, ça devait manquer un peu d’action à mon goût.

    1. Oui je pense que ce n’est pas un roman à lire trop jeune, on doit passer totalement à côté de l’ambigüité de la narration et on pourrait même se dire qu’il ne se passe pas grand-chose. Les personnages ne sont pas non plus vraiment sympathiques donc ça n’aide pas quand on est jeune et qu’on cherche plus souvent à s’identifier à un personnage ou du moins à s’attacher à lui. Et il y a beaucoup de conversations déconcertantes rappelant des romans classiques où l’art de la répartie a toute son importance. Avec un regard trop extérieur, mal informé ou autre on peut facilement se demander pourquoi les personnages ont ce genre de conversations alambiquées qui ne semblent avoir ni queue ni tête. C’est beaucoup plus savoureux avec un peu de recul je pense !

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