16/04/2011
Cauchemar d'écrivain
Les derniers instants de Poe, Dickinson, Twain, James et Hemingway revisités par Joyce Carol Oates, un concept qui ne pouvait manquer de me séduire !
En cinq nouvelles, Oates réinvente la fin de cinq grands personnages à travers des textes audacieux et très divers.
Ayant accepté de se confronter à la solitude en devenant gardien de phare, Edgar Allan Poe est soumis - d'abord sans le savoir - à une expérience sur les effets de l'isolement le plus total chez les mammifères. Persuadé d'être un homme exceptionnel, Poe compte relever le défi avec brio mais peu à peu, inévitablement, la folie s'empare de lui : convaincu d'entendre des bruits étranges, incapable de dormir, se négligeant, imaginant que des monstres rampent sur la plage parmi les algues et carcasses pourrissantes qui s'y trouvent, il sombre peu à peu dans la paranoïa.
Dans un futur plus ou moins proche, un couple décide de faire l'acquisition d'un répliluxe, mannequin représentant une célébrité morte et supposée adopter un comportement proche de l'illustre disparu. Mrs Krim rêvant d'avoir chez elle un poète, le couple investit dans l'EDickinsonrépliluxe. De la taille d'un enfant, avec des yeux dépourvus de cils mais des sourcils proéminents, l'EDickinsonrépliluxe n'a a priori pas grand-chose à voir avec la célèbre poétesse. Pourtant Mrs Krim est persuadée d'avoir à ses côtés une personne réelle (même si elle ne peut s'empêcher de la mettre une fois sur pause pour voler un de ses poèmes). Ce n'est pas le cas de Mr Kim, qui finit par ne plus se sentir chez lui à force d'entrevoir le mannequin glisser dans les couloirs à la manière d'un fantôme.
Vient ensuite Mark Twain, vivant avec sa fille possessive, habillé de blanc, fascinant les foules avec son accent du Sud volontairement exagéré. Un Mark Twain fasciné par les jeunes filles, à qui il accorde une attention que sa fille juge assez logiquement déplacée, d'autant plus que la réputation de l'écrivain a déjà quelque peu souffert de cette manie étrange. Si les intentions de l'écrivain ne sont jamais vraiment révélées, il apparaît malgré tout comme un vieillard gâteux et irascible aux préférences malsaines.
Poursuivons dans le temps avec les derniers jours du grand Henry James, le Maître. Celui-ci devient volontaire au St Bartholomew's Hospital à Londres afin d'aider les soldats gravement blessés pendant la première guerre mondiale. Après le premier choc, James se met à éprouver de la fascination pour ces jeunes hommes autrefois beaux, maintenant défigurés, amputés, dont le corps entier est parcouru de balafres dont s'échappent sang, pus et autres sécrétions immondes. Torturé par son amour pour ces soldats auxquels il voue un culte honteux, James adopte un comportement masochiste et autodestructeur.
Enfin Hemingway, vieux débris repoussant et antipathique, se complaît à imaginer son suicide au moyen d'un fusil placé sous le menton. Il repense aux humiliations subies à cause de "la femme", qui l'empêche de boire, de conduire, l'a envoyé en hôpital "se faire cramer la cervelle". C'est un personnage gorgé de haine, méprisant et rendu impuissant par son entourage. C'est la seule nouvelle qui ne m'a pas vraiment intéressée, mais c'est aussi parce que Oates a mis en avant tout ce qui m'a profondément déplu à la lecture de plusieurs romans de Hemingway, à commencer par son approche très fonctionnelle des femmes, idiotes sans cervelles dans ses livres, cons béants devenant insupportables lorsqu'elles se mettent à parler dans la nouvelle.
J'aurais bien entendu adoré lire une nouvelle traitant de Virginia Woolf, dont la mort tragique aurait sûrement été source d'inspiration, mais ce sont les Américains qui ont été à l'honneur dans ce recueil de nouvelles (avec un excellent choix quant aux protagonistes - même si, de façon très subjective, je ne peux pas m'empêcher de regretter que la dernière nouvelle n'ait pas plutôt été consacrée à F.S. Fitzgerald, d'ailleurs mentionné dans "Papa à Ketchum").
Je me suis régalée avec ces nouvelles inventives qui n'hésitent pas à prendre certaines libertés avec de grands noms de la littérature qui, entre les mains de Oates, deviennent des poupées maléables tout en conservant une trace de leur identité première. Un Oates osé à ne pas manquer !
Merci à Marie-Laure et aux éditions Philippe Rey.
L'avis de Tournez les Pages.
Ici également (de vieux billets mais un réel engouement à l'époque) : Oates Joyce Carol, Beasts et Oates Joyce Carol, I'll take you there.
Sur Emily Dickinson : Bobin Christian, La Dame blanche.
De Twain : Twain Mark, Un majestueux fossile littéraire.
De James : James Henry, Les Dépouilles de Poynton (j'avais complètement oublié l'avoir lu et l'avais mis de côté pour une prochaine lecture...!) et James Henry, Une Vie à Londres.

233 p
Joyce Carol Oates, Folles Nuits, 2008
2e lecture dans le cadre du challenge La Nouvelle de Sabbio.

11:34 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : joyce carol oates, folles nuits, littérature américaine, nouvelles, edgar allan poe, henry james, emily dickinson, mark twain, éditions philippe rey
01/08/2010
Lecture commune - Nick Hornby
Quand Pickwick et moi avons lancé l'idée d'une lecture commune autour de Nick Hornby, je me suis dit « chouette ! Ça me permettra de lire enfin ceux qui attendent dans ma bibliothèque depuis une éternité ». Manque de bol, pour ceux qui ne l'auraient pas remarqué (ou pour ceux qui auraient simplement constaté que mes sursauts cybernétiques se faisaient un peu plus rares depuis quelques mois), j'ai déménagé récemment (ou comment je suis devenue une SDF provisoire, mais c'est une autre histoire). Oui je sais, je vous raconte ma vie et avec tout ça, je n'ai toujours rien dit à propos de ma lecture. Mais j'arrive (enfin) au bout de mon propos : la mise en carton frénétique a causé quelques pertes et tracas, à commencer par mes romans de Nick Hornby qui attendent sagement que j'aie retrouvé un logement pour regagner leur étagère. Dans la bataille, j'ai tout de même sauvé Speaking with the Angel, qui n'est pas un roman mais une série de nouvelles édité par Nick Hornby, dont la seule nouvelle côtoie notamment les textes d'Helen Fielding, Zadie Smith, Melissa Bank, Irvine Welsh ou Colin Firth (oui oui, celui-là même).

Ce recueil a été édité dans un but caritatif, au profit d'une école pour enfants autistes – Nick Hornby expliquant dans son introduction que son propre fils est autiste et que la Grande-Bretagne ne propose pas de structures adéquates pour les enfants autistes.
Et le contenu ? Les histoires sont écrites à la première personne mais sont très différentes les unes des autres au-delà de ça. Une femme sortant avec un garçon plus jeune qu'elle se sent décalée et vieille à une fête ; une vieille femme affalée sur le sol pense à sa fille si raisonnable, à la vie bien plus rangée que la sienne ; un homme faisant la crise de la quarantaine a une révélation en trouvant un rat mort chez lui, un rat qui vient introduire l'incertain et le sauvage dans son quotidien ; un petit garçon qui adore les histoires de sa grand-mère cherche à connaître la fin de celle qu'elle lui racontait avant de faire une attaque ; une femme responsable de la cantine d'une prison évoque le dernier repas des condamnés à mort ; un responsable de la sécurité doit surveiller un tableau représentant le Christ et fait à partir de petites photos de seins... voilà qui fait rapidement le tour de la plupart des sujets abordés.
Ce recueil est ma foi très inégal et beaucoup moins addictif que les deux Nick Hornby que j'ai déjà lus (Haute Fidélité et A long way down). Ceci dit, je pense que la forme a beaucoup joué : j'aime les phrases soignées, les tournures un peu poétiques et, même si je peux tout à fait apprécier pour leur contenu des livres dont le style n'a rien de particulier, je m'ennuie en général un peu quand je lis un texte écrit en s'approchant d'un langage parlé un peu basique, avec ses contractions, ses « m'enfin » etc. Comme on retrouve ce principe dans l'ensemble des nouvelles (enfin pour être honnête il m'en reste encore deux à lire ce soir mais je n'aurai pas le temps de faire mon billet après comme je pars ce week-end), j'ai trouvé la forme un peu fatigante à la longue.
Sur le fond, la plupart des récits m'ont intéressée, certains mettant parfois quelques pages pour prendre leur essor mais réussissant finalement à prendre le lecteur au dépourvu. Quelques récits sont assez addictifs et donnent à penser (en même temps, il y a beaucoup de crises de la trentaine, de la quarantaine and so on and so forth). Au final mon texte préféré est peut-être celui de Nick Hornby, qui m'a fait penser à Antoine Laurain avec Fume et tue pour son évocation de l'art contemporain. Pour l'artiste de sa nouvelle, l'art ne tient pas tant à l'objet en soi qu'à la réaction qu'il provoque, son œuvre suivant une logique assez en vogue maintenant dans le milieu artistique mais dont l'expression me laisse parfois dubitative.
En somme, à recommander aux fans de Colin Firth (et il y en a !) et à ceux de Nick Hornby (en dernier recours après la lecture de ses romans). Sympathique, mais pas vraiment indispensable, et beaucoup moins récréatif que les romans de Hornby.
PS : j'actualiserai les liens vers vos billets à mon retour en début de semaine.
233 p
Nick Hornby, Speaking with the angel, 2000
Les livres lus dans le cadre de cette lecture commune :
Bonté mode d'emploi : La Nymphette
Carton Jaune : Rachel
High Fidelity : Choupynette
Juliet, Naked : DF, Kikine, Pickwick
Speaking with the Angel : Lou

00:00 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, litttérature anglaise, littérature anglo-saxonne, humour anglais, nick hornby, colin firth, speaking with the angel
12/02/2009
Chéri, il y a un fantôme dans la baignoire
Il y a des auteurs que l’on repère, qui restent présents à notre esprit mais qu’on ne lira pas avant des années, voire peut-être jamais. J’ai découvert Alison Lurie au détour d’un blog, puis je l’ai croisée en librairie ou par blogs interposés pendant environ deux ans avant d’être saisie d’une impulsion et de m’emparer du recueil Femmes et Fantômes en prévision d’un voyage en avion. Et qui dit avion dit trajet mais aussi salles d’attente et files à l’embarquement. Je cherchais une lecture raffraîchissante et ne suis pas mécontente d’avoir jeté mon dévolu sur Lurie.
J’avais tellement envie de découvrir cet écrivain que j’avoue ne pas avoir vraiment lu le résumé en couverture. Je pense que la scène s’est à peu près passée comme ça dans ma tête : « Bon, j’ai souvent tendance à préférer les histoires avec des personnages féminins importants ; les fantômes, ah que c’est poétique et mystérieux ! ; oh ! quelle jolie couverture ! ; ah en plus ce sont des nouvelles, c’est parfait pour commencer ! »
Si je dis ça c’est parce qu’en ouvrant le recueil je ne savais franchement pas à quoi m’attendre et, plus encore, je m’étais en quelque sorte persuadée qu’il ne s’agissait de fantômes qu’au sens purement métaphorique… des souvenirs peut-être ? Mais quand la première héroïne a commencé à voir le fantôme de l’ex-femme toujours vivante de son fiancé, j’ai compris mon erreur. Ce sont donc bien des histoires de fantômes qui composent ce recueil. Celui d’une femme a priori jalouse, celui de deux jeunes hommes morts brutalement, d’une commode capricieuse, d’un double mystérieux, d’un lapin à Halloween, d’une déesse indienne et bien d’autres.
A première vue, toutes les histoires peuvent sembler possibles. Pourtant ce n’est jamais qu’un seul personnage féminin qui voit ses propres fantômes, ce qui pose rapidement la question de sa crédibilité. Ainsi ces excellentes nouvelles laissent entrevoir d’autres explications à l’improbable et au fantastique: folie, obsession, culpabilité, superstition, duel entre l’instinct et la volonté plus raisonnable, jalousie, petites ou grandes faiblesses… ces démons peuvent apporter une réponse à l’inexplicable, bien qu’à la fin, le doute plane toujours.
J’ai énormément apprécié ce recueil. Amatrice de nouvelles, j’ai trouvé les histoires très agréables à lire et presque toutes captivantes. L’écriture (bien sûr il s’agit de traduction) est fluide, les personnages intéressants et les sujets originaux et bien exploités. Les héroïnes restent a priori rationnelles malgré les situations étranges qu’elles décrivent, ce qui rend l’ensemble plus intéressant. Leur personnalité est au cœur de chaque histoire, leurs doutes, leurs envies, leurs aspirations étant souvent directement liés aux apparitions fantômatiques. Au passage, j'ai beaucoup pensé à certaines nouvelles pour adultes de Roald Dahl. Un livre qui mérite le détour !
14:37 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : nouvelles, fantomes, alison lurie, femmes et fantomes, littérature américaine
30/12/2008
Cluedo à la victorienne
Happy blogueurs,
desde Barcelona je profite d'un petit moment libre pour mettre (un peu) à jour mon blog. J'espère que Noël a été agréable pour vous tous et que Santa Claus a réussi à porter sa besace pleine de livres sans trop pester contre les Lecteurs Compulsifs Anonymes que nous sommes, histoire de commencer 2009 avec une poussée de PAL incontrôlable !
Lu il y a dix jours, Comment ma cousine a été assassinée de Joseph Sheridan Le Fanu suivait la lecture des Mystères de Morley Court du même auteur, excellent roman d'aventures découvert pendant le swap victorien. Cet autre récit de Le Fanu reprend à peu près les mêmes ingrédients, dans une version courte et moins aboutie que je trouve néanmoins très agréable à lire.
Lady Margaret y raconte ce qui lui est arrivé à la mort de son père, il y a bien longtemps. Envoyée chez un oncle soupçonné de meurtre et banni de la haute société, Margaret découvre un homme affable qui semble justifier toute la confiance que son frère avait placé en lui en faisant de lui le tuteur et l'héritier de Margaret, si celle-ci venait à mourir sans enfant. Pourtant, lorsqu'elle rejette la demande en mariage de son cousin, l'attitude de l'oncle à son égard change brusquement. Aurait-il l'intention de la tuer ?
Avec quelques répétitions et une histoire assez prévisible (lorsque l'on sait que la cousine et l'héroïne dorment dans deux chambres voisines et que l'on lit le titre, le comment du pourquoi est facilement deviné), Comment ma cousine a été assassinée est un texte assez léger mais à mon avis approprié pour découvrir Le Fanu et divertissant pour ceux qui le connaissent déjà. Mille et Nuits, dont la couverture me plait énormément, a ajouté à cette nouvelle une postface sur l'oeuvre de Le Fanu, une courte biographie, quelques notes explicatives et une bibliographie. D'après ce qui est indiqué par l'éditeur, ce dossier complémentaire accompagne chaque livre de la collection ; celui-ci est en tout cas très intéressant. Sont notamment évoqués l'influence de Le Fanu sur les maîtres de la littérature fantastique et son rôle de « créateur » de la short story à l'anglo-saxonne.
On découvre également les étonnantes correspondances entre les différentes oeuvres de Le Fanu : éternel insatisfait, celui-ci retravaillait ses textes en les adaptant à de multiples reprises. Passage in the Secret of an Irish Countess (1838) a donc été transformé en The Murdered Cousin, nouvelle à l'origine de Uncle Silas.
Le dossier met aussi en avant les thèmes de prédilection de Le Fanu que l'on retrouve dans ce récit : l'enfermement, la noblesse terrienne hypocrite, le jeu des apparences et les affreuses machinations. Ces aspects sont aussi très présents dans Les Mystères de Morley Court et les points de comparaison entre les deux textes sont innombrables : la vieille propriété isolée et gothique dans les deux cas ; la soeur Mary ou la nièce Margaret finalement enfermées dans une chambre pour que d'horribles personnages mettent à exécution leurs plans machiavéliques ; le frère ou le cousin, aristocrate décadent brutal et mauvais ; l'oie blanche, incontournable ; le vieux propriétaire terrien faussement engageant lorsqu'il doit parvenir à ses fins, en réalité faux et abject ; la famille complotant contre la jeune femme effarouchée ; ou encore, les nouveaux domestiques remplaçant les fidèles adjuvants et servant de complices aux manipulateurs.
Fabuleuse pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Le Fanu, cette édition de Comment ma cousine a été assassinée devrait séduire beaucoup de Victoriens. Et, si le charme suranné et les ficèles assez grossières du récit peuvent rebuter quelques lecteurs, j'ai passé un excellent moment en compagnie de Le Fanu, que je retrouverai avec plaisir en 2009 !

80 p
Joseph Sheridan Le Fanu, Comment ma cousine a été assassinée, 1851
22:04 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : gothique, le fanu, nouvelles, irlande, époque victorienne






































