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05/03/2011

Warning : Victorian masterpiece

wilde_picture dorian gray.jpegIl y a parfois des lectures que l'on redoute, que l'on repousse, et The Picture of Dorian Gray faisait partie de celles-là pour moi. Oeuvre incontournable de la littérature victorienne, avec un personnage principal converti depuis en mythe monstrueux au même titre que la créature de Frankenstein ou Dracula, ce roman m'intriguait depuis des années mais je n'osais pas le lire : envie de mettre ce grand roman de côté pour pouvoir le savourer plus tard ; curiosité assortie d'inquiétude depuis que j'avais lu un autre classique bien connu de R.L. Stevenson autour du même thème et qui m'avait plutôt ennuyée (une lecture que je retenterai malgré tout car je suis frustrée de rester sur cet échec auquel je ne m'attendais pas du tout).

Mais lorsque j'ai commencé à lire quelques pages de The Picture of Dorian Gray, toutes mes craintes se sont envolées : dès la première scène, le cadre, les dialogues (qui me rappelaient déjà The Importance of being Earnest dont je raffole) mais aussi le style fluide et élégant m'ont de suite emportée. Pour une traversée plutôt mouvementée, c'est certain.

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Voici un petit extrait au tout début qui m'a beaucoup amusée : "But beauty, real beauty, ends where an intellectual expression begins. Intellect is in itself a mode of exageration, and destroys the harmony of any face. The moment one sits down to think, one becomes all nose, or all forehead, or something horrid. Look at the successful men in  any of the learned professions. How perfectly hideous they are ! Except, of course, in the Church. But then in the Church they don't think. A bishop keeps saying at the age of eighty what he was told to say when he was a boy at the age of eighteen, and as a natural consequence he always looks absolutely delightful." (p3)

[Chronique riche en spoilers]

Lorsque l'histoire débute, Dorian Gray est un jeune homme innocent dont la beauté fascine Basil Hallward, artiste peintre prometteur de l'ère victorienne. Inspiré par la pureté de Dorian, Basil achève sa meilleure toile, répugnant cependant à l'exposer car il estime avoir trop laissé transparaître dans ce portrait des sentiments très personnels. Très proche de Dorian, Basil se voit forcé de le présenter à un ami de longue date, Lord Henry Wotton, par un concours de circonstances dont il se serait passé. Connaissant la personnalité corrosive de Lord Henry, Basil Hallward le prie instamment de ne pas le priver de Dorian Gray ni de le corrompre en lui soumettant ses théories cyniques sur la vie et les hommes en général. Bien entendu, Lord Henry s'empresse de faire le contraire et, devenant lui-même un objet de fascination pour le jeune homme, il crée rapidement une distance entre ses deux amis.

Lors de leur première rencontre, Lord Henry fait l'apologie de la jeunesse et de la beauté de Dorian. Ce premier poison sera à l'origine de la longue déchéance morale du jeune homme, qui émet un souhait impossible en contemplant son portrait : "How sad it is ! I shall grow old, and horrible, and dreadful. But this picture will remain always young. It will never be older than this particular day of June... If it were only the other way !" (p29) Mais comme tout le monde le sait, c'est un souhait qui sera exaucé.

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Dès lors, sous l'influence néfaste de Lord Henry, Dorian Gray décide de vivre pleinement sa vie et finit par assimiler plaisir et débauche sordide : après avoir séduit puis abandonné une jeune actrice qui met fin à ses jours, Dorian Gray devient un personnage de plus en plus trouble. Très recherché parmi les mondains, il finit par avoir une réputation sulfureuse : on l'aurait vu dans les quartiers mal fâmés de Londres, il aurait poussé un jeune héritier à s'endetter, aurait perdu la réputation de plusieurs femmes. Egoïste, désabusé et devenu lui aussi profondément cynique, Dorian Gray repousse l'aide de son ami Basil Hallward, épouvanté par cette radicale transformation.

Alors que Dorian Gray devient indifférent au sort d'autrui, son portrait s'enlaidit : le vice, la cruauté ainsi que la vieillesse viennent altérer les traits du chef-d'oeuvre de Basil. Jusqu'à ce que Dorian commette un meurtre, point culminant de sa déchéance ; enfin, Dorian prend conscience de son geste abominable et se retrouve dès lors torturé par les démons de son passé. Il alterne entre fausse mauvaise conscience et inquiétude : peur d'être arrêté, peur d'être retrouvé par le frère de l'actrice dont il avait causé la mort. Son comportement fait écho à une phrase tirée du début du roman : "Conscience and cowardice are really the same thing, Basil. Conscience is the trade-name of the firm. That is all." (p7) A noter que sa transformation se fait sous les yeux d'un Lord Henry finalement peu averti, puisqu'il est incapable de voir à quel point Dorian a appliqué ses préceptes à la lettre, devenant au final un personnage abject, tandis que Lord Henry reste en quelque sorte un philosophe de salon et un beau parleur.

Un roman passionant, troublant, parfois angoissant qui se dévore plus qu'il ne se lit (hormis le chapitre descriptif faisant état des nouveaux centres d'intérêt et collections de Dorian Gray que j'ai trouvé passablement ennuyeux). Un chef d'oeuvre absolu qui marquera ma vie de lectrice. J'ai désormais hâte de voir les deux adaptations, dont je vous parlerai très prochainement.

Et je vous propose de parler pour le 1er Mai de la pièce Un Mari Idéal (la pièce ou une de ses adaptations).

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254 p

Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray, 1890

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Challenge Oscar Wilde : 1 billet

God Save the Livre : 1 roman (catégories Dirty Harry et Queen Mum)

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23/09/2009

Les débuts du roman policier

quincey_vengeur.jpgEcrit en 1838, Le Vengeur (The Avenger) de Thomas de Quincey est l'un des premiers romans noirs à mettre en scène un serial-killer dans un contexte policier, précédant en cela Edgar Allan Poe et son Double Assassinat dans la rue Morgue (1841).

Ce court roman (ou peut-être devrais-je dire « cette novella ») est publié par La Baleine noire. J'avais déjà lu dans la même collection deux textes plaisants, voire très habiles : L'Ecole des Monstres et Ariel. Au final, trois lectures très différentes par la forme et le fond, allant des classiques aux contemporains, mais des textes que je trouve tous de qualité ou intéressants par certains aspects. Bref, une collection qui mérite qu'on s'y arrête.

Dans Le Vengeur, une ville universitaire est marquée par l'arrivée d'un jeune homme que l'on pourrait décrire en disant simplement qu'il est l'archétype du héros ou encore, un croisement de prince charmant, d'esprit fin et de courageux guerrier. A peu près en même temps, une vague de crimes perpétrés au sein de foyers respectables commence à terroriser la ville. Le nouvel arrivé propose d'organiser des rondes mais rien n'y fait, les strangulations et autres méthodes expéditives perdurent.

J'imagine que pour le lecteur du XIXe, habitué à d'autres formes littéraires, ce texte avait un caractère très quincey.gifnouveau et la fin a sans doute dû en surprendre plus d'un. Parmi les meurtriers présumés, plusieurs hypothèses se présentent : le rival en amour du nouvel arrivé, rendu fou par l'impossibilité d'un mariage avec sa belle, au point d'errer pendant des jours dans les bois et de faire de drôles de remarques lorsque le geôlier vient à disparaître ; des étudiants, puisqu'un témoin a reconnu leur habit ; un illustre inconnu ; le narrateur ? ; enfin, le valeureux héros, que l'on sait mélancolique. Autant vous dire qu'aujourd'hui, en lisant ce texte, il est difficile de ne pas soupçonner très fortement le héros, et son innocence m'aurait pour le coup vraiment surprise. En revanche, ce que l'on ne connaît pas, ce sont ses motifs. Ces derniers, sous forme de lettre, constituent un autre récit au sein du récit, donnant un nouveau souffle à l'ensemble et ajoutant un aspect historico-politique au récit.

Une curiosité littéraire dont il serait dommage de se priver.

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112 p

Thomas de Quincey, Le Vengeur, 1838

11/09/2009

Nouveau plongeon dans le Londres du XIXe

symons_esther kahn.gifVictorian special thanks

... to Malice, grâce à qui j'ai découvert récemment un auteur britannique aujourd'hui presque oublié, Arthur Symons. Le recueil que la Miss au pays des Merveilles m'a prêté est composé de deux nouvelles, Esther Kahn et Seaward Lackland, ainsi que d'un texte autobiographique, Prélude à la vie.

De tous ces textes, c'est Esther Kahn qui m'a le plus touchée. Il s'agit d'une fille élevée dans une famille juive pour le moins pauvre, puisqu'elle fait partie de ces Victoriens malchanceux qui triment nuit et jour sur des travaux de couture pour un salaire misérable. Esther a quant à elle d'autres ambitions. Passionnée par le théâtre, elle finit par obtenir un petit rôle et, de fil en aiguille, devenir la star montante de la scène londonienne. Mais pour être tout à fait convaincante, il lui faudrait comprendre les tourments par lesquels passent ses personnages et donc, tomber enfin amoureuse.

Ce texte court est un petit bijou. Portrait sans concession d'une héroïne qui n'en est pas vraiment une, ce récit puise sa force dans la esther kahn.jpgdistance que le narrateur place entre son sujet d'observation et lui-même. Sans jugement, le voilà qui analyse avec précision le comportement d'Esther Kahn, se contentant d'observer et de constater, retranscrivant également les pensées de son personnage. Curieusement, certains passages m'ont fait penser à Zola, les explications naturalistes en moins. On obtient paradoxalement un texte assez froid sur ce qui devient finalement l'histoire d'une passion. Passion de l'art, passion amoureuse. Avec sans cesse cette question : la quête de l'art absolu doit-elle être forcément accompagnée de souffrance ? Enfin, la description de la société victorienne que fait Symons est à mes yeux particulièrement intéressante. On retrouve des éléments bien connus des lecteurs de Dickens, avec la description du quartier sordide où vit la famille Kahn, le métier qu'elle exerce, les bouges et les théâtres. Pourtant, l'approche est très différente ; on est loin des scènes à faire pleurer dans les chaumières alors que la réalité infecte n'est en rien adoucie par le style épuré de Symons. L'immédiat occupe une place primordiale dans ce récit, le décor étant peut-être presque un prétexte, tandis que l'analyse psychologique (et non la fresque sociale) est le réel objet du narrateur. Voilà donc un portrait complexe et finement ciselé tout à fait passionnant. Il ne me reste plus qu'à voir le film d'Arnaud Desplechin dont Malice a également parlé !

Seaward Lackland est l'histoire d'un enfant né tardivement dans une famille marquée le chagrin. Son premier fils s'était noyé en mer, le second s'était enfui de la maison et avait gagné l'Amérique (p42). Son père ayant miraculeusement échappé à une tempête meurtrière pour tous ses camarades, Seaward va être dédié au Seigneur. Il s'ensuit alors une éducation particulière pour l'enfant qui, informé des circonstances de sa naissance, accepte sa destinée et décide de se consacrer autant que possible à Dieu. Jusqu'au jour où, persuadé de devoir le renier publiquement pour devenir un paria et ainsi lui déclarer sa soumission sans condition, Seaward commet l'irréparable. Une nouvelle qui soulève des questions intéressantes sur le plan historique et culturel mais que j'ai moins appréciée, me sentant peu concernée par les questions métaphysico-religieuses que ne cesse de se poser le héros.

arthur-symons-1-sized.jpgQuant au Prélude à la vie, il apporte un éclairage nouveau sur la nouvelle Seaward Lackland en donnant une idée de l'éducation reçue par Arthur Symons, en particulier l'éducation religieuse. Assez curieusement, Symons se présente sous les traits d'un enfant antipathique et tient des propos à mon sens provocateurs : « Nous étions très pauvres, et j'exécrais les contraintes de la pauvreté. Nous étions environnés de gens vulgaires, de classe moyenne, et je détestais la vulgarité, les classes moyennes. Parfois nous étions trop pauvres pour avoir même une servante, et j'étais censé faire mes souliers. Je ne pouvais souffrir de me salir les mains ou les manchettes ; l'idée d'avoir à faire cela me dégoûtait chaque jour. Parfois ma mère, sans rien me dire, faisait mes souliers pour moi. J'avais à peine conscience des sacrifices qu'elle et les autres accomplissaient continuellement. Je n'en faisais aucun de mon propre mouvement, et j'étais désolé si j'avais à partager la moindre de leur privation » (p 101) Certes, on peut s'arrêter là et conclure que Symons n'était pas quelqu'un d'intéressant, du moins enfant, mais je trouve cette description fascinante. C'est un portrait peu flatteur et, s'il ne se livre peut-être pas à une autocritique – rien n'est moins sûr, Symons sait pertinemment que son lecteur jugera cette description selon des codes moraux et des sentiments qui lui nuiront forcément. Il ne se cherche pas d'excuse et donne l'impression qu'il ne compte certainement pas annoncer ses regrets. Voilà un jeu d'équilibriste qui, de bout en bout, m'a beaucoup intriguée.

Un livre charnière, par un auteur au croisement entre le XIXe très victorien et le début d'une nouvelle ère littéraire, d'où son approche moderne d'une époque marquée par des auteurs plus prolixes.

Au passage, la préface nous apprend que Symons est le premier à éditer Dubliners de Joyce.

Sur ce blog, quelques auteurs influencés par la même période : E.M. Forster, Flora Mayor, Vita Sackville-West (dans une moindre mesure).

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122 p

Arthur Symons, Esther Kahn, 1905

18/07/2009

Fantômes, spiritisme et Victoria

phillips_angelica.jpgRepéré chez la très enthousiaste Madame Charlotte, Angelica avait tout pour me plaire et ne m'a pas déçue. Oubliez la critique du Washington Post racoleuse qui vous lorgne depuis la couverture (« Un puzzle infernal par l'un des meilleurs écrivains d'aujourd'hui ! », voilà qui est effrayant!) et laissez-vous tenter si :

  • Vous êtes un tantinet obsédé par l'époque victorienne, ou si ce cadre ne vous rebute pas particulièrement, puisque c'est là que Phillips nous entraîne. Ceci dit, assez peu de scènes sont précisément marquées par l'époque et le lieu ; il pourrait s'agir d'un roman historique au contexte plus vague.
  • Les histoires de fantômes faisaient votre bonheur lorsque vous faisiez 1m12 et aviez quelques années de moins.
  • Le fait d'être le jouet d'un narrateur ne vous dérange pas, pas plus que le fait de lire plus de 400 pages et 4 versions différentes d'une même histoire pour finalement devoir vous faire votre propre idée.

Madame Charlotte parlait du Tour d'Ecrou d'Henry James. Le principe est peu le même, dans le sens où l'on est confronté à une histoire de fantômes qui semble très réelle, pour finalement voir cette même histoire remise en cause ou corroborée de différentes façons, le doute subsistant toujours à la fin. Personnellement, j'ai trouvé le roman de James plus effrayant en raison de l'atmosphère oppressante qu'il rend si bien, tandis que Angelica repose davantage sur un système de rebondissements, de manifestations nettement fantastiques et joue davantage sur les différents points de vue, ce qui permet de mieux comprendre les incohérences observées dans le comportement des uns et des autres. S'il est difficile d'égaler Henry James avec ce qui est pour moi son chef-d'oeuvre machiavélique, Angelica relève assez bien le défi sur le plan narratif.

Au final, il ressort des complots d'Arthur Phillips un page-turner convaincant, dont le plus grand mérite est de tenir le lecteur en haleine avec un faux thriller et un faux roman historique, un plat d'autant plus savoureux que l'écriture est assez soignée, malgré quelques coquilles à imputer malheureusement à l'éditeur (exemple: « à quiconque te la réclameras » p310). Rien de bien méchant ceci dit, mais cela m'agace toujours.

Je n'avais pas lu un roman de ce genre depuis assez longtemps et, amis lecteurs, je me suis régalée. J'ai du coup écouté sagement les conseils du Magazine Littéraire (particulièrement palpitant ce mois-ci d'ailleurs, entre Dracula, Holmes, les collections livre+CD de l'Imaginaire et un autre article que je n'ai pas encore lu mais qui me semblait tout aussi anglo-saxon et bien sûr tout à fait prometteur) : je lirai bientôt un autre thriller victorien. Voilà qui est dit !

Et voici les premières phrases de ce roman :

J'imagine que le pensum qui m'a été donné à faire devrait commencer sous la forme d'une histoire de fantômes, puisque ce fut sans doute ainsi que Constance vécut les événements. Je crains toutefois que le terme n'éveille en vous des espérances déraisonnables. Je ne m'attends certes pas à vous fiare peur, vous moins que quiconque, dussiez-vous lire ces lignes à la lueur grimaçante d'une chandelle et sur des planchers grinçants. Ou moi gisant à vos pieds. (p 13)

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423 p

Arthur Phillips, Angelica, 2007

08/07/2009

Absolutely fabulous

... c'est le nouveau petit nom de Madame Charlotte pour ceux qui ne le savaient pas encore. Car non seulement Madame Charlotte aime Wilkie Collins, Dickens et les Victoriens et joue avec moi les helpdesks de rêve alors que je projette de créer un nouveau blog, mais elle me conseille en plus des bouquins super chouettes (je laisse planer le suspense d'ici ma chronique) ET a créé en exclusivité pour votre fidèle et dévouée un superbe logo pour ceux qui comme moi, souffrent de wildite aiguë.

 

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Merci Lady Charlotte et n'oublions pas :

OSCAR POWA !! ;)

01/07/2009

A real Victorian

mayor_3e miss symons.jpgHenrietta était la troisième fille et le cinquième enfant des Symons, si bien que, lorsqu'elle arriva, l'enthousiasme de ses parents pour les bébés avaient décliné. (…) Quand elle eut deux ans, un autre garçon naquit et lui ravit son honorable position de cadette. A cinq ans, sa vie atteignit son zénith. (…) A huit ans, son zénith fut révolu. Son charme la quitta pour ne jamais revenir, elle retomba dans l'insignifiance. (p7-8)


Avec précision et détachement, voilà comment le narrateur introduit Henrietta, La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor. Henrietta est une petite fille victorienne malheureusement arrivée au mauvais moment dans sa famille, trop tôt pour jouir du statut privilégié de cadette, trop tard pour vraiment susciter l'enthousiasme de ses parents. D'où cette phrase cruelle :

Une grande famille devrait tant être une communauté heureuse, or il arrive parfois qu'une des filles ou un des garçons ne soit rien d'autre qu'un enfant du milieu, n'ayant sa place nulle part. (p 9)

D'abord jolie, l'enfant devient rapidement quelconque et surtout, sujette à des accès de mauvaise humeur qui finissent par l'isoler de tous. En manque d'amour, la petite Miss Symons cherche à tout prix à se faire remarquer et à être la favorite d'une seule personne. Ses soeurs aînées l'excluent, sa seule amie à l'école est très populaire et ne pense pas plus à elle qu'à une autre, l'enseignante qu'elle vénère est indifférente et l'aura oubliée quelques années plus tard.

Là était le problème : pourquoi personne ne l'aimait ? - elle pour qui l'affection comptait tant que si elle en était privée, rien d'autre ne comptait dans la vie. (p19)

De plus en plus triste et grincheuse, Miss Symons devenue jeune femme se fait ravir son seul prétendant par une de ses soeurs. Cet événement a priori mineur a une incidence catastrophique sur son parcours : blessée par cet échec, Henrietta Symons va se replier sur elle-même et laisser libre cours à sa mauvaise humeur, devenant un sujet de moqueries pour son entourage.

Henrietta continua de les aider longtemps après que tout le monde se fut lassé de leurs soucis financiers. Elle n'attendait aucune gratitude, et du reste personne ne lui en témoignait. En dépit de ce soutien concret, Louie donnait une image négative d'Henrietta et ses enfants la considéraient comme un fardeau.

« Ah, c'est l'année de Tante Etta, quelle plaie ! Dire qu'il va falloir la supporter trois semaines. » (p101)

Il est vrai que c'est un personnage a priori peu sympathique – et le lecteur compatit d'autant plus qu'il sait pourquoi Miss Symons est devenue si aigrie et malheureuse. Henrietta est en particulier très "vieille Angleterre" et conserve une vision largement dépassée des différences de rang et des classes sociales les plus démunies. Il y avait les gens de maison, bien sûr, mais à l'exception d'Ellen, elle les considérait surtout comme des machines au service de son confort et susceptibles de tomber en panne à moins d'une surveillance constante. (p68) Quoi qu'il en soit, les remarques acides à son égard vont bon train et fusent de tous côtés, comme lorsque le fiancé miraculeux rencontré tardivement rompt son engagement : Elle ne rompit pas, mais le colonel ne tarda pas à le faire, ayant découvert que sa fortune n'était pas aussi conséquente que ce qu'on lui avait donné à croire. Il y avait un solide petit quelque chose, il est vrai, mais compte tenu des qualités de la promise, plus de première jeunesse et décidément hargneuse (Henrietta s'imaginait tout miel avec lui), il estimait avoir droit à un petit quelque chose de beaucoup plus considérable. (p95) Sans parler du moment où le prétendant d'autrefois disparu, elle apprend qu'il n'aurait cessé de l'aimer : Elle était ravie. En réalité, c'était une fausse bonne nouvelle : il n'avait jamais repensé à elle. (p115)

Voilà un auteur que je ne connaissais pas mais que j'ai vite repéré en découvrant que Flora Mayor était née en Angleterre en 1872, était (à prendre avec des pincettes) l'« enfant littéraire » de Jane Austen et avait été remarquée et éditée par Virginia Woolf. Ce qui ne me surprend pas, car ce livre m'a beaucoup fait penser à Toute passion abolie de Vita Sackville-West en raison de l'analyse très précise des membres d'une même famille et du ton employé. Tout comme les aînés du roman de Sackville-West, les proches d'Henrietta sont égoïstes et assez mesquins, tout en se cherchant eux aussi des justifications pour se donner bonne conscience.

Henrietta avait toujours été généreuse, et ses soeurs en vinrent très vite à considérer comme un dû qu'elle vole à leur secours en cas de nécessité.(...) De leur point de vue, si une femme avait eu la chance de se voir épargner les désagréments du mariage, le moins qu'elle puisse faire était d'aider ses soeurs moins chanceuses. (p58) Y compris celle qui a fait s'envoler tous les espoirs de mariage d'Henrietta afin de ne pas avoir à se marier après une plus jeune soeur.

Finalement voilà un personnage très touchant, en souffrance, en somme une vieille bique réactionnaire à laquelle on s'attache, faute de pouvoir l'aimer. Disséquée par un narrateur omniscient peu complaisant, son histoire est une micro tragédie, d'autant plus amère que Miss Symons est parfaitement consciente des sentiments qu'elle inspire. Ainsi, vers la fin, elle prononce cette déclaration terrible : Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose d'aimable en moi. Personne ne m'aime. Je suppose que si personne ne nous aime, c'est qu'on ne mérite pas d'être aimé. (p105)

J'ai choisi de citer de nombreux passages pour vous montrer la richesse de l'analyse et la dureté (je dirais presque la violence) de phrases d'apparence anodine, voire amusante. Ce livre est sombre et après avoir lu les quelques commentaires sur le zénith révolu à l'âge de huit ans, autant dire que le lecteur n'a guère plus d'espoir. Il ne reste plus qu'à attendre la fin forcément tout aussi joyeuse et découvrir la fascinante évolution d'un caractère que rien ne prédisposait vraiment à la solitude. Voilà un roman à mon avis habilement construit, ironique et très agréablement écrit, un livre subtil qui devrait plaire aux lectrices de Woolf et de Sackville-West et de manière plus générale, à tous les amateurs de littérature classique anglaise. Il occupera une place privilégiée dans ma bibliothèque.

Lu dans le cadre du blogoclub de lecture, dont le sujet ce mois-ci était la famille.

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128 p

Flora M. Mayor, La troisième Miss Symons, 1913

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