09/05/2012
En poussant les grilles de Mansfield Park
Mansfield Park est un roman un peu particulier pour moi qui apprécie énormément Jane Austen. C'est le seul que j'aie jamais abandonné en cours de route : peu après avoir dévoré Northanger Abbey, mon tout premier Austen, j'ai eu envie de poursuivre avec un roman plus dense et me suis plongée avec empressement dans Mansfield Park, que j'ai ensuite abandonné au bout d'une centaine de pages. Malgré mes coups de coeur successifs pour tous les autres textes d'Austen lus depuis, je craignais d'apprécier un peu moins ce roman réputé difficile et qui est loin de faire de l'unanimité. Et lorque je l'ai laissé de côté arrivée à la moitié il y a bien six mois, j'ai fini par me dire que j'étais partie pour un nouvel abandon. J'ai finalement eu envie de reprendre ma lecture il y a deux semaines, alors que j'ai enfin retrouvé un peu de temps libre, et bien m'en a pris, car j'ai dévoré les quelques 200 pages qu'il me restait à lire.
Fanny Price est issue d'un milieu plutôt modeste. Sa mère a fait un mariage d'amour dont elle se repend peut-être, sa situation matérielle étant loin d'être confortable. C'est alors que la famille maternelle propose d'élever la petite Fanny. Si sa tante Mrs Norris semble avoir une idée bien arrêtée sur la question et décide de tout, ce sont finalement les Bertram qui accueilleront la petite sous leur toit, Mrs Norris étant bien plus apte à prodiguer des conseils qu'à se rendre elle-même d'une quelconque utilité (tout effort de sa part relevant à ses yeux du sacrifice le plus absolu, le don de chaque objet miteux étant pour elle une preuve de son immense générosité, à étaler devant toute la galerie sans modération).
La petite Fanny est sans surprise un peu perdue : loin de sa famille et, surtout, de son frère William, l'enfant se retrouve dans une immense propriété bien différente de tout ce qu'elle a connu jusque-là. Ses cousines et le plus âgé des cousins sont informés de leur différence de statut social et ne deviennent pas ses compagnons de jeu, Sir Bertram est beaucoup trop sévère pour susciter son affection, Lady Bertram vit dans un monde bien à elle et ne s'occupe que de son propre comfort, tandis que Mrs Norris passe son temps à rappeler à Fanny combien elle doit à son oncle et ses tantes pour leur immense générosité, tout en la rabrouant constamment de manière à ne pas lui faire oublier son statut social. Heureusement, Fanny trouve un ami en la personne de son cousin Edmund.
La situation change peu lorsque Fanny grandit. On lui a appris à considérer ses jolies cousines comme ses supérieures ; elle craint Sir Bertram et passe son temps à assister Lady Bertram pour qui la moindre activité est une source de fatigue inimaginable. Le temps ayant fait son oeuvre, Fanny est tombée amoureuse d'Edmund, son allié de longue date à Mansfield Park.
Une petite tornade vient bouleverser leur univers lorsque, en l'absence de Sir Thomas parti à Antigua pour la gestion de ses affaires, Henry Crawford et sa soeur Mary viennent rendre visite à leur famille au presbytère adjacent. Henry courtise les cousines de Fanny, en particulier l'aînée, déjà fiancée, tandis qu'Edmund tombe sous le charme de la pétillante et légère Mary. En retrait du petit groupe, Fanny observe les nouveaux venus avec un oeil critique : elle est la seule à voir en ces deux jeunes gens des arrivistes à la morale douteuse.
Ce roman est passionnant, c'est pourtant à mon avis roman exigeant, qui se mérite, dans le sens où il n'est pas facile de l'apprivoiser et de le faire sien. Plus austère que les pétillants Pride and Prejudice ou Northanger Abbey, habité de héros un peu ternes, Mansfield Park est quelque peu moralisateur : les Crawford, hauts en couleur, sont peu recommandables (alors que par certains aspects, Mary n'est pas sans rappeler Elizabeth Bennet) ; la ville est néfaste, laide, vicieuse, et s'oppose à la pureté et à la beauté de la campagne ; Fanny est plus intègre, plus respectueuse de certaines valeurs car elle a été élevée plus sévèrement, dans un constant rappel de sa basse extraction ; de nombreuses discussions se multiplient au sujet de la profession de pasteur, Edmund voulant porter l'habit et étant appuyé en ce sens par ses proches, tandis que la fougueuse Mary traite avec légèreté et condescendance la profession.
La galerie de personnages est, comme toujours chez Austen, très réussie. Bien entendu on s'attache facilement au cousin Edmund et, pour ma part, j'ai beaucoup apprécié Fanny, certes extrêmement raisonnable, douce, docile (à peu près mon contraire!) mais dont le comportement m'a paru cohérent avec sa situation : vivant dans un petit cercle qui lui a toujours rappelé qu'elle n'était là qu'une invitée et guidée par son cousin Edmund qui a partagé avec elle des principes religieux et moraux stricts, elle réagit en conformité avec ses convictions, avec la liberté qui lui est laissée ou dont elle pense pouvoir profiter. Les Crawford sont bien saisis et parviennent à se rendre attachants en dépit de leurs innombrables faiblesses. Seule la tante Norris est insupportable du début à la fin, mais sa mesquinerie est si bien rendue à l'aide de remarques acerbes que l'on finit par apprécier ses apparitions, qui personnellement savaient m'irriter au plus haut point. Citons encore Sir Bertram, qui éduque ses enfants comme il administre ses biens, finançant puis revenant au bout d'un certain temps pour faire le tour des performances des uns et des autres. Sans être mauvais, Sir Bertram ne parvient pas à voir que ce qui a manqué à ses enfants, c'est l'affection, et non seulement l'absence de principes moraux comme il le pense. Au final, son investissement au départ désintéressé lui rapporte, puisque Fanny devient une fille aimante et attentionnée.
Je ne recommanderais pas ce livre pour découvrir Jane Austen, mais à tous ceux qui l'apprécient déjà, il serait vraiment dommage de ne pas pousser les portes de Mansfield Park.
Mon billet sur l'adaptation du roman en 1999 par Patricia Rozema.
Mes autres billets sur des romans et textes narratifs de Jane Austen :
- Austen Jane, Emma
- Austen Jane, Lady Susan
- Austen Jane, Pride & Prejudice
- Austen Jane, The Watsons
- Austen Jane, Persuasion
D'autres billets sur Mansfield Park : Lilly, Cafebook, Coeur de Camomille, Alice in Wonderland, Pimpi, le forum Boulevard des Passions, Lecture/Ecriture (plusieurs avis), Critiques libres (plusieurs avis)...
Lu dans le cadre du challenge austenien d'Alice, du challenge un classique par mois de Cécile et du défi Je lis en anglais de Miss Bouquinaix.

492 p
Jane Austen, Mansfield Park, 1814



16:47 Publié dans Jane Austen, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : jane austen, austen, mansfield park, roman anglais, roman xixe, angleterre, classiques, fanny price, edmund bertram
12/01/2012
Jane Austen's turn
C'est avec fébrilité que j'ai ouvert et dévoré en quelques jours Persuasion, le seul roman austenien dont je ne connaissais pas encore l'histoire (billet rédigé à l'été 2009 mais jamais publié !). Car oui, amis lecteurs, il m'arrive de résister courageusement aux appels sournois des adaptations télévisées qui, diaboliques, me font pourtant de l'oeil depuis quelque temps [depuis l'époque où j'ai écrit ce billet j'ai vu et même chroniqué les deux adaptations mais promis juré je ne connaissais rien à Persuasion en ouvrant le roman].
Persuasion ne sera pas mon Austen favori mais, comme tous les autres, il occupera une place à part dans ma bibliothèque. A Emma, je reprochais quelques longueurs tout en trouvant l'héroïne amusante et finalement, très attachante. Persuasion est en quelque sorte mon anti-Emma. Anne Elliot occupe une place particulière dans l'univers austenien, en raison de son âge et de son parcours ; son histoire se lit avec plaisir tandis que la plus grande concision et la structure permettent au roman de gagner en efficacité. Mais, si j'admire toutes les héroïnes austeniennes et qu'Anne Elliot ne fait pas figure d'exception, j'ai été moins séduite par ce personnage un peu trop parfait à mon goût.
Influencée par ses proches, Anne Elliot a éconduit le capitaine Wentworth voilà 8 ans de cela. Un choix étonnament raisonnable pour une jeune femme amoureuse d'un homme sans rang ni fortune. Aujourd'hui, approchant de la trentaine, Anne n'a toujours pas oublié son capitaine ; lui non plus, à ceci près qu'il ne lui a toujours pas pardonné d'avoir rompu leur engagement autrefois.
Contrairement aux jeunes héroïnes austeniennes, Anne est une femme plus mûre, plus réfléchie, sur le point de perdre les derniers éclats de sa jeunesse. Eclats qui à l'époque n'étaient plus qu'un lointain souvenir passé le cap de la trentaine (comme quoi, le monde austenien a aussi de sérieux inconvénients !). Ayant été raisonnable trop tôt, ce n'est que maintenant qu'Anne accepte d'écouter ses sentiments. Elle sait désormais qu'elle est incapable de faire un mariage de raison et d'épouser un homme de fortune ou bien né sans amour ; le temps lui a aussi permis de reconnaître la sincérité de son premier attachement. Curieusement, Anne est devenue à la fois plus romantique et sage. D'une part, elle n'est pas prête à se marier puisque son coeur est déjà pris et se comporte de la sorte comme une très jeune héroïne ; de l'autre, elle a appris à mieux se connaître. Refuser toute autre forme de mariage est finalement compréhensible, puisque cela ne servirait en rien à la rendre heureuse.
Ce qui me rend Anne un peu moins sympathique que d'autres personnages austeniens, c'est son attitude parfaite en toute circonstance. Elle est généreuse et s'épanouit en apportant son soutien à d'autres, du neveu blessé à la soeur égocentrique, en passant par l'ancienne amie dans le besoin et la femme qui semble avoir séduit récemment le capitaine Wentworth. Elle est toujours amoureuse dudit capitaine mais souhaite ardemment la guérison de sa probable rivale, ne voulant que le bonheur de son cher et tendre et d'une jeune femme après tout très sympathique. Elle supporte sans mot dire les remarques déplacées de ses proches et le peu de considération dont ils font preuve à son égard. C'est un excellent juge qui, contrairement à son entourage, n'est pas aveuglée par de trompeuses apparences. En résumé, Anne Elliot est (notamment) bonne, juste, fidèle, dévouée, courageuse, intelligente, spirituelle et droite. Elle s'efface au profit des autres et ne semble jamais émettre la moindre plainte lorsque sa situation le justifierait, faisant preuve d'une abnégation admirable. Et, alors que son seul défaut semble tenir au moment de faiblesse au cours duquel on l'a persuadée de renoncer à un mariage d'amour, Anne conclut de la sorte :
“... I was right in submitting to her, and that if I had done otherwise, I should have suffered more in continuing the engagement than I did even in giving it up, because I would have suffered in my conscience. I have now, as far as such a sentiment is allowable in human nature, nothing to reproach myself with ; and if I mistake not, a strong sense of duty is no bad part of a woman's portion” (p 291)
Je l'avoue, je préfère une Elizabeth un peu impétueuse, une Catherine “un brin” romanesque ou une Emma mauvaise juge. Ce n'est pas tant parce qu'Anne est très posée qu'elle m'agace un peu que parce qu'elle est moralement trop parfaite et finalement, indirectement moralisatrice (envers son père et sa soeur aînée ou encore son cousin Elliot).
Malgré tout, Anne est un personnage complexe et différent qui ne manque pas d'intérêt. Persuasion est aussi passionnant en raison de l'épatante galerie de personnages secondaires, toujours riche et décrite avec brio par Jane Austen. Parmi mes favoris, on peut citer sa soeur Mary, obsédée par sa petite personne et toujours prête à signifier à Anne combien elle est transparente et sans intérêt aux yeux de leurs connaissances, sans pour autant faire volontairement preuve de méchanceté.
Moins ironique et moins drôle que les autres romans d'Austen que je connais, cette oeuvre reflète certainement l'état d'esprit de l'écrivain qui, au moment où elle rédige Persuasion, voit sa santé décliner rapidement. Questionnements, bilan sur les choix de jeunesse, ce texte peut-être plus douloureux a visiblement un caractère en partie autobiographique.
Mes billets sur les deux adaptations de Persuasion :
Mes autres billets sur des romans et textes narratifs de Jane Austen :

297 p
Jane Austen, Persuasion, 1818 (publication posthume)
Lu dans le cadre du mois anglais organisé avec les très British Cryssilda et Titine et ici sur ce blog. Lu également pour le challenge God Save the Livre et pour le challenge austenien d'Alice in Wonderland que j'inaugure sur mon blog (il était temps) !


00:00 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : jane austen, persuasion, anne elliot, austen, roman anglais, roman xixe, angleterre, classiques
15/12/2010
Elémentaire, mon cher Watson !
Oui oui, je sais, cette réplique attribuée à Holmes n'a jamais été écrite par Arthur Conan Doyle. Mais si je la cite, c'est que jusqu'à la sortie du film de Guy Ritchie sur Sherlock Holmes, ma vision du célèbre détective reposait presque entièrement sur des clichés. Il faut dire que je n'avais lu jusque-là que Le Chien des Baskerville, lecture qui m'avait tellement marquée qu'aujourd'hui je ne sais plus si j'ai abandonné le récit en cours de route ou non.
Sans me presser, j'ai fini par me décider à croiser de nouveau la route du fameux tandem Holmes-Watson après avoir savouré les aventures "holmesiennes" d'Andrew Singleton et James Trelawney (sous la plume de Fabrice Bourland), visité le musée Sherlock Holmes (photos à venir...), rencontré un Doyle psychopathe dans L'Instinct de l'Equarrisseur et vu (à deux reprises) le film de Ritchie que j'ai pour ma part beaucoup apprécié.
Alors quand une amie vile tentatrice m'a mis sous le nez Le Pacte des Quatre lors d'une sortie en librairie (qui plus est d'occasion mais en état neuf), j'ai forcément succombé.
Dans ce roman, Miss Morstan vient soumettre aux détectives une mission délicate : découvrir ce qui est arrivé à son père, militaire revenu des Indes plusieurs années auparavant et disparu après lui avoir fait parvenir un message depuis son hôtel. Depuis sa disparition, la jeune femme reçoit chaque année une perle d'excellente qualité et, le jour où elle se présente devant les enquêteurs, elle vient de recevoir un curieux courrier lui demandant de se rendre le soir-même à un endroit précis pour rencontrer un inconnu lui voulant du bien.
Les recherches de Holmes et de Watson les entraîneront dans des aventures que j'ai ma foi trouvées tout à fait palpitantes. Récits d'un meurtre et d'un trésor caché en Inde, poursuites dans Londres, flèches empoisonnées, faciès inquiétant aux fenêtres et mystérieux individu à la jambe de bois : tous les ingrédients sont prometteurs et la recette réussie. De nombreuses péripéties, beaucoup d'humour, une plume très agréable, des personnages hauts en couleur ainsi qu'un tandem surprenant et plutôt attachant (qui n'a rien à voir avec l'image poussiéreuse que je m'en faisais)... des retrouvailles réussies avec Doyle, que je compte bien continuer à lire !

187 p
Arthur Conan Doyle, Le Pacte des quatre, 1890

15:12 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : arthur conan doyle, le pacte des quatre, sherlock holmes, angleterre, angleterre xixe, londres, londres xixe, roman britannique, policier, classiques
06/03/2010
Come and follow us !

Ladies and gentlemen,
Dans la foulée du swap The Portrait of a Lady, Titine et moi vous proposons d'accompagner le swap de lectures tirées de la bibliographie (non exhaustive) préparée pour les valeureuses participantes. Pour ceux et celles qui le souhaitent, n'hésitez pas à découvrir quelques-uns de ces titres d'ici la fin du mois d'avril, en nous indiquant les liens vers vos billets dans les commentaires de ce message (ou de celui publié en parallèle par ma coéquipière de choc !). Pour le 1er avril, nous avions déjà prévu de lire Orlando de Virginia Woolf, mais toute publication woolfienne à cette date est également la bienvenue !
J'en profite pour remercier les participantes du swap qui, non contentes d'être adorables avec nous, font preuve d'un enthousiasme communicatif idéal pour coacher les deux victoriano-british-classic lovers que nous sommes !
Et voici la fameuse biblio :
Les écrivains :
AUSTEN Jane
-Orgueil et préjugés
-Raison et sentiments
-Emma
-Persuasion
-Northanger Abbey
-Lady Susan
-Mansfield Park
-Sanditon/Les Watson
-Lady Susan
-Juvenilia
BOWEN Elizabeth
-Les coeurs détruits
-La chaleur du jour
-Les petites filles
-Dernier automne
-Emmeline
-Eva Trout
-L’amant démoniaque
-L’adultère
-La maison à Paris
-Sept hivers à Dublin (autobiographie)
BRADDON Mary Elizabeth
-Sur les traces du serpent
-Le secret de Lady Audley
-L’héritage de Charlotte
-Aurora Floyd
-Lady Lisle
-La femme du docteur
-Le triomphe d’Eléanor
-Henry Dunbar
-Les oiseaux de proie
-L'héritage de Charlotte (suite du livre précédent)
BRONTE Anne
-La recluse de Widfell Hall
-Agnès Grey
BRONTE Charlotte
-Jane Eyre
-Le professeur
-Villette
-Shirley
BRONTE Emily
-Les Hauts de Hurlevent
BROUGHTON Rhoda
-Belinda (v.o)
-Good bye, sweetheart! (v.o)
-Nancy (v.o)
CHRISTIE Agatha
-Les aventures d’Hercule Poirot
-Les aventures de Miss Marple
-Les aventures de Tommy et Tuppence
et beaucoup d'autres !
COMPTON-BURNETT Ivy
-Une famille et une fortune
-Des hommes et des femmes
-Un héritage et son histoire
-Une famille et son chef
-Excellence de nos aînés
-Un Dieu et ses dons
-Deux mondes et leurs usages
-Frères et soeurs
CORELLI Marie
-A romance of the two tales (en v.o et en occasion)
-Barabbas (en v.o)
-Vendetta (v.o)
-Innocent, her fancy and his act (v.o)
-Ziska (v.o)
-Holy orders, the tragedy of a quiet life (v.o)
EDWARDS Amelia
-Une dame dans les Dolomites
-Monsieur Maurice
ELIOT George
-Middlemarch
-Le Moulin de la Floss
-Daniel Deronda
-Silas Marner
-Adam Bede (v.o)
-Felix Holt, the Radical (v.o)
-Romola (v.o)
GASKELL Elizabeth
-Nord et Sud
-Cranford
-Femmes et filles
-La vie de Charlotte Brontë
-Lady Ludlow
-Mary Barton (v.o)
-Sylvia’s lovers (v.o)
-Ruth (v.o)
-Cousin Phillis (v.o)
-La sorcière de Salem (en occasion)
GOUDGE Elizabeth
-L’arche dans la tempête
-Le pays du dauphin vert
-La colline aux gentianes
-Les amants d’Oxford
-La cité des cloches (en occasion)
-La vallée qui chante
-L’appel du passé (en occasion)
-Le domaine enchanté (en occasion)
-Le secret de Moonacre
HAYS Mary
-Memoirs of Emma Courtney
HUNT Violet
-La nuit des saisons mortes
-South lodge (v.o)
-Prisonners of the tower of London (v.o)
-A hard woman (v.o)
-Lord Roberts (v.o)
-The flurried years (v.o)
LEE Vernon
-La voix maudite
-Les épées de l’effroi (en occasion)
LEHMANN Rosamund
-Poussière
-Une note de musique
-Un jour enseveli
-L’invitation à la valse (en occasion)
MAYOR Flora M.
-La troisième miss Symons
OLIPHANT Margaret
-Sheridan (v .o)
-The rector and the doctor’s family (v.o)
-Hester (v.o)
-Miss Marjoribanks (v.o)
-Old lady Mary (v.o)
PYM Barbara
-Lorsqu’un matin d’orage
-Un brin de verdure
-Une demoiselle comme il faut
-Secret très secret
-Moins que les anges (en occasion)
-Adam et Cassandra
-Une question purement académique (en occasion)
-Les ingratitudes de l’amour (en occasion)
-Crampton Hodnet
-Une corne d’abondance
-La douce colombe est morte
-Jane et prudence (en occasion)
RADCLIFFE Ann
-Les mystères d’Udolphe
-The Italians (v.o)
RHYS Jean
-Rive gauche
-Voyage dans les ténèbres
-Quai des Grands-Augustins
-Bonjour minuit
-La prisonnière des Sargasses
-L’oiseau moqueur et autres nouvelles
-Les tigres sont plus beaux à voir
SACKVILLE-WEST Vita
-Plus jamais d’invités !
-Toute passion abolie
-Paola
-Haute société
-Au temps du roi Edouard
-Portrait d’un mariage
-Séducteur en équateur
-Una aristocrate en Asie (récit de voyage)
-Histoire de famille (en occasion)
-Ceux des îles (en occasion)
-Les invités de Pâques (en occasion)
SHELLEY Mary
-Frankenstein
-Le dernier homme
-Maurice ou le cabanon du pêcheur
-Beatrice Cenci
-La jeune fille invisible
-Mathilda (v.o)
STRACHEY Julia
-Drôle de temps pour un mariage
TOWSEND WARNER Sylvia
-Une lubie de monsieur Fortune
-Laura Willowes
-Les royaumes des elfes
-Le c?ur pur
-Le diable déguisé en belette
VON ARNIM Elizabeth
-Vera
-Avril enchanté
-En caravane
-Love
-Mr Skeffington
-Christopher et Columbus
-L’été solitaire (en occasion)
WOOLF Virginia
-Mrs Dalloway
-Les vagues
-Orlando
-La promenade au phare
-Une chambre à soi
-Ce que je suis en réalité demeure inconnu
-La traversée des apparences
-Les années
-Trois guinées
-La fascination de l’étang
-La maison de Carlyle
-La scène londonienne
-L’art du roman
-Instants de vie
-De la maladie
-Comment lire un livre
-Journals
-Correspondance avec Lytton Stratchey
WOLLSTONECRAFT Mary
-A vindication of the rights of woman (v.o)
-Les fantômes des victoriennes
Les héroïnes
-Lorna Doone de Richard D. Blackmore
-Fanny Hill de John Cleland (érotique)
-La dame en blanc de W. Wilkie Collins
-L’hôtel hanté de W. Wilkie Collins
-Seule contre la loi de W. Wilkie Collins
-Pauvre miss Finch de W. Wilkie Collins
- La Femme Rêvée de W. Wilkie Collins
-Moll Flanders, Daniel Defoe
-Little Dorrit de Charles Dickens
-Avec vue sur l’Arno de E.M. Forster
-Tess d’Uberville de Thomas Hardy
-Portrait de femme de Henry James
-Daisy Miller de Henry James
-La muse tragique de Henry James
-L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence
-La fille perdue de D.H. Lawrence
-Carmilla de Sheridan Le Fanu
-La comédienne, Somerset Maugham
-La dame au linceul de Bram Stoker
-Esther Kahn, Arthur Symons
-Miss Mackenzie de Anthony Trollope
13:54 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : swap the portrait of a lady, english classics, british classics, classiques, challenges
23/09/2009
Les débuts du roman policier
Ecrit en 1838, Le Vengeur (The Avenger) de Thomas de Quincey est l'un des premiers romans noirs à mettre en scène un serial-killer dans un contexte policier, précédant en cela Edgar Allan Poe et son Double Assassinat dans la rue Morgue (1841).
Ce court roman (ou peut-être devrais-je dire « cette novella ») est publié par La Baleine noire. J'avais déjà lu dans la même collection deux textes plaisants, voire très habiles : L'Ecole des Monstres et Ariel. Au final, trois lectures très différentes par la forme et le fond, allant des classiques aux contemporains, mais des textes que je trouve tous de qualité ou intéressants par certains aspects. Bref, une collection qui mérite qu'on s'y arrête.
Dans Le Vengeur, une ville universitaire est marquée par l'arrivée d'un jeune homme que l'on pourrait décrire en disant simplement qu'il est l'archétype du héros ou encore, un croisement de prince charmant, d'esprit fin et de courageux guerrier. A peu près en même temps, une vague de crimes perpétrés au sein de foyers respectables commence à terroriser la ville. Le nouvel arrivé propose d'organiser des rondes mais rien n'y fait, les strangulations et autres méthodes expéditives perdurent.
J'imagine que pour le lecteur du XIXe, habitué à d'autres formes littéraires, ce texte avait un caractère très
nouveau et la fin a sans doute dû en surprendre plus d'un. Parmi les meurtriers présumés, plusieurs hypothèses se présentent : le rival en amour du nouvel arrivé, rendu fou par l'impossibilité d'un mariage avec sa belle, au point d'errer pendant des jours dans les bois et de faire de drôles de remarques lorsque le geôlier vient à disparaître ; des étudiants, puisqu'un témoin a reconnu leur habit ; un illustre inconnu ; le narrateur ? ; enfin, le valeureux héros, que l'on sait mélancolique. Autant vous dire qu'aujourd'hui, en lisant ce texte, il est difficile de ne pas soupçonner très fortement le héros, et son innocence m'aurait pour le coup vraiment surprise. En revanche, ce que l'on ne connaît pas, ce sont ses motifs. Ces derniers, sous forme de lettre, constituent un autre récit au sein du récit, donnant un nouveau souffle à l'ensemble et ajoutant un aspect historico-politique au récit.
Une curiosité littéraire dont il serait dommage de se priver.

112 p
Thomas de Quincey, Le Vengeur, 1838
06:47 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : thomas de quincey, le vengeur, baleine noire, edgar allan poe, époque victorienne, xixe, roman anglais, classiques, victorien, policier, suspense, roman noir
13/09/2009
Chef-d'oeuvre en vue
Un voile d'ombre s'appesantit à ce moment sur l'enclos des tombes, et Albert rejeta la tête en arrière, tant pour discerner la cause de cette soudaine éclipse que pour jouir une dernière fois du spectacle de la baie. Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste. (p 27)
C'est sans doute le classique qui m'a le plus dépaysée, l'énorme bourrasque à laquelle je ne m'attendais pas, la rencontre exaltée entre la lectrice que je suis et le grand mais curieux roman que constitue Au château d'Argol.
Publié à la fin des années 1930 par José Corti, Au château d'Argol est un roman bouillonnant, dense, presque effervescent où se bousculent les images, les références et les clichés littéraires, dans un enchevêtrement de phrases somptueuses et immenses qui frappent l'imagination tout en étant systématiquement dans l'excès. Julien Gracq déclarait en 1981 au Magazine Littéraire que ce livre n'était pas une parodie mais plutôt un roman d'adolescent (cf les précieuses notes de la Pléiade que j'ai bien sûr lues avec avidité une fois le château et ses héros démasqués). Comprenons par là un roman où jaillissent les références philosophiques et littéraires d'un lecteur assidu et passionné. Pour l'auteur de ces notes, les influences sont celles de Jules Verne, de Wagner et plus encore, de Poe et du surréalisme (à l'époque de l'existentialisme et de la littérature engagée). Mais j'ai surtout énormément pensé au roman noir, aux inspirations gothiques de Radcliffe, Maturin et de Lewis et aux romantiques allemands. Mon édition évoquait d'ailleurs Faust et Méphisto en parlant des deux héros du roman mais j'ai aussi en partie retrouvé l'univers de Hoffmann et de Lenz. Quoi qu'il en soit, le récit a pour cadre un château isolé près d'une forêt sombre, d'une mer troublante et d'un vieux cimetière dont la description n'a rien de rassurant, étant caractérisée la recherche d'adjectifs aux accents dramatiques ou particulièrement lugubres.
Ce livre est curieusement pour moi à la fois une révélation et une légère déception. Tout me prédisposait à aimer les élans mystico-lyriques du narrateur, l'atmosphère sombre, le cadre inquiétant, l'écriture riche et imagée. J'ai été très sensible à l'impétuosité et à la fougue qui caractérisent ce texte, j'ai effectivement savouré le décor ; quant aux phrases, elles font tout l'intérêt du roman. Et pourtant, dans cette histoire où finalement rien ne se passe en dehors de l'accomplissement implacable du destin, je n'ai éprouvé d'intérêt que pour les sublimes descriptions et l'envoûtante association de noms et d'adjectifs, parfois improbable. Et dans ces descriptions, je n'ai pu m'empêcher de trouver parfois un aspect un peu précieux et ronflant à l'écriture de Gracq, qui m'a pourtant fascinée. Une impression qui, je l'espère, ne se confirmera pas à la lecture du Rivage des Syrtes, que je lirai évidemment (quand, je ne sais pas). Quoi qu'il en soit, voilà un immense auteur à découvrir absolument.
J'ai découvert au passage dans mon édition un titre qui m'intrigue, Le Vieux baron anglais.

95 p (Bibliothèque de la Pléiade)
Julien Gracq, Au Château d'Argol, 1938
10:49 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : julien gracq, pleiade, au chateau d'argol, josé corti, roman français, classiques, roman gothique, surréalistes, jules verne, romantiques allemands
13/07/2009
Les folles aventures de Miss Lou en compagnie de Marie-Henri
Je ne sais pas pourquoi mais Stendhal passe chez moi comme un nuage, mes souvenirs en la matière étant toujours particulièrement brumeux. Le Rouge et le Noir avait été une lecture d'été plaisante pour mes 19 ans, mais je crois que c'est l'un des classiques dont je me souviens le moins aujourd'hui ; quant aux nouvelles Vanina Vanini et Le Coffre et le Revenant lues il y a environ un mois, on dirait bien que le sort qui leur est réservé n'est pas plus enviable. Je serais étonnée de me souvenir encore de leur trame dans six mois.
Dans Vanina Vanini, l'héroïne se prend de passion pour une jeune femme cachée par son père et soignée en cachette. Lorsqu'elle découvre qu'il s'agit d'un carbonaro poursuivi par les autorités, elle croit avoir trouvé son héros après avoir refusé maintes demandes en mariage. Mais le jeune amant est partagé entre la belle Vanina Vanini et son sens de l'honneur. Leur histoire n'est donc pas de tout repos.
Dans Le Coffre et le Revenant (et je me souviens que j'avais choisi ce livre au collège ou au lycée en raison du mot « revenant », qui n'en est pas un mais il m'a fallu dix ans pour le découvrir !), il s'agit du malheureux mariage d'une douce jeune femme avec le terrible directeur de la police qui, jaloux et possessif, entend bien écarter définitivement l'ancien fiancé de sa pauvre épouse. L'amoureux éconduit à contrecœur tente de retrouver sa belle en se cachant dans un coffre censé contenir des étoffes. Au péril de sa vie, car le mari-tortionnaire veille.
Voilà deux textes qui se laissent lire mais qui ne vont pas franchement constituer une révélation dans ma vie de lectrice ; ils auraient pour moi
parfaitement trouvé leur place dans une feuille de chou publiant en épisode des histoires rythmées pour un public avide de sensations (feuilles de chou qui ont ceci dit publié des romans incontournables). Stendhal ne nous épargne rien, pas même l'improbable, à commencer par cette Vanina Vanini qui prend son futur amant pour une fille malgré de nombreux échanges. Je sais bien qu'autrefois au théâtre il suffisait à un homme de porter la robe et une perruque pour jouer le rôle d'une femme, mais j'ai trouvé l'étonnement de Vanina Vanini assez grotesque. Certes, Stendhal est un passionné, ses personnages sont magnifiés par la force de leurs émotions et patati et patata mais vraiment, que c'est mal ficelé ! Au final, je n'ai trouvé aucune des deux histoires crédibles (ce qui dans le fond ne me dérange pas car ce n'est sans doute pas le but), tandis que ni le style, ni l'impression de mouvement ne m'ont réellement emportée. La très courte introduction suggère le choix d'un réalisme (ah bon ?) politique, soulignant le fait que Stendhal a été chassé d'Espagne et d'Italie, les lieux décrits, pour ses convictions. C'est un point intéressant mais qui ne me convainc pas tout à fait de l'intérêt de ces nouvelles.
J'avoue que Vanina Vanini est intéressante : maîtresse passionnée, on pourrait attendre d'elle un dévouement total alors qu'en réalité, il s'agit d'un personnage profondément égoïste qui ne soutient les projets de son amant que lorsque cela sert son propre intérêt. C'est une femme pragmatique, qui après sa malheureuse histoire, choisit de se marier à un autre, se plaçant bien loin des clichés romantiques. Quant à la deuxième nouvelle, dont la fin est catastrophique pour l'héroïne, on peut s'étonner du peu de moralité de l'histoire et de la manière crue avec laquelle en quelques phrases coupantes comme ce qu'elles énoncent, on apprend le meurtre de la femme malheureuse, une fin brutale qui finalement rétablit l'équilibre, laissant le tortionnaire dans sa situation de célibat initiale et mettant fin au désordre matrimonial occasionné par le retour de l'ancien fiancé. Malgré tout, je ne peux m'empêcher d'avoir l'impression que ces textes sont un peu légers. J'ai surtout bien ri et lu rapidement l'ensemble pour satisfaire ma curiosité. Je suis comme vous vous en doutez un peu déçue car après tout, c'est Stendhal, que diable !

108 p
Stendhal, Vanina Vanini, 1829 / Le Coffre et le Revenant, 1830
03:45 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : stendhal, vanina vanini, le coffre et le revenant, xixe, littérature xixe, classiques, espagne, italie, passion, complots, héroïne
01/07/2009
A real Victorian
Henrietta était la troisième fille et le cinquième enfant des Symons, si bien que, lorsqu'elle arriva, l'enthousiasme de ses parents pour les bébés avaient décliné. (…) Quand elle eut deux ans, un autre garçon naquit et lui ravit son honorable position de cadette. A cinq ans, sa vie atteignit son zénith. (…) A huit ans, son zénith fut révolu. Son charme la quitta pour ne jamais revenir, elle retomba dans l'insignifiance. (p7-8)
Avec précision et détachement, voilà comment le narrateur introduit Henrietta, La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor. Henrietta est une petite fille victorienne malheureusement arrivée au mauvais moment dans sa famille, trop tôt pour jouir du statut privilégié de cadette, trop tard pour vraiment susciter l'enthousiasme de ses parents. D'où cette phrase cruelle :
Une grande famille devrait tant être une communauté heureuse, or il arrive parfois qu'une des filles ou un des garçons ne soit rien d'autre qu'un enfant du milieu, n'ayant sa place nulle part. (p 9)
D'abord jolie, l'enfant devient rapidement quelconque et surtout, sujette à des accès de mauvaise humeur qui finissent par l'isoler de tous. En manque d'amour, la petite Miss Symons cherche à tout prix à se faire remarquer et à être la favorite d'une seule personne. Ses soeurs aînées l'excluent, sa seule amie à l'école est très populaire et ne pense pas plus à elle qu'à une autre, l'enseignante qu'elle vénère est indifférente et l'aura oubliée quelques années plus tard.
Là était le problème : pourquoi personne ne l'aimait ? - elle pour qui l'affection comptait tant que si elle en était privée, rien d'autre ne comptait dans la vie. (p19)
De plus en plus triste et grincheuse, Miss Symons devenue jeune femme se fait ravir son seul prétendant par une de ses soeurs. Cet événement a priori mineur a une incidence catastrophique sur son parcours : blessée par cet échec, Henrietta Symons va se replier sur elle-même et laisser libre cours à sa mauvaise humeur, devenant un sujet de moqueries pour son entourage.
Henrietta continua de les aider longtemps après que tout le monde se fut lassé de leurs soucis financiers. Elle n'attendait aucune gratitude, et du reste personne ne lui en témoignait. En dépit de ce soutien concret, Louie donnait une image négative d'Henrietta et ses enfants la considéraient comme un fardeau.
« Ah, c'est l'année de Tante Etta, quelle plaie ! Dire qu'il va falloir la supporter trois semaines. » (p101)
Il est vrai que c'est un personnage a priori peu sympathique – et le lecteur compatit d'autant plus qu'il sait pourquoi Miss Symons est devenue si aigrie et malheureuse. Henrietta est en particulier très "vieille Angleterre" et conserve une vision largement dépassée des différences de rang et des classes sociales les plus démunies. Il y avait les gens de maison, bien sûr, mais à l'exception d'Ellen, elle les considérait surtout comme des machines au service de son confort et susceptibles de tomber en panne à moins d'une surveillance constante. (p68) Quoi qu'il en soit, les remarques acides à son égard vont bon train et fusent de tous côtés, comme lorsque le fiancé miraculeux rencontré tardivement rompt son engagement : Elle ne rompit pas, mais le colonel ne tarda pas à le faire, ayant découvert que sa fortune n'était pas aussi conséquente que ce qu'on lui avait donné à croire. Il y avait un solide petit quelque chose, il est vrai, mais compte tenu des qualités de la promise, plus de première jeunesse et décidément hargneuse (Henrietta s'imaginait tout miel avec lui), il estimait avoir droit à un petit quelque chose de beaucoup plus considérable. (p95) Sans parler du moment où le prétendant d'autrefois disparu, elle apprend qu'il n'aurait cessé de l'aimer : Elle était ravie. En réalité, c'était une fausse bonne nouvelle : il n'avait jamais repensé à elle. (p115)
Voilà un auteur que je ne connaissais pas mais que j'ai vite repéré en découvrant que Flora Mayor était née en Angleterre en 1872, était (à prendre avec des pincettes) l'« enfant littéraire » de Jane Austen et avait été remarquée et éditée par Virginia Woolf. Ce qui ne me surprend pas, car ce livre m'a beaucoup fait penser à Toute passion abolie de Vita Sackville-West en raison de l'analyse très précise des membres d'une même famille et du ton employé. Tout comme les aînés du roman de Sackville-West, les proches d'Henrietta sont égoïstes et assez mesquins, tout en se cherchant eux aussi des justifications pour se donner bonne conscience.
Henrietta avait toujours été généreuse, et ses soeurs en vinrent très vite à considérer comme un dû qu'elle vole à leur secours en cas de nécessité.(...) De leur point de vue, si une femme avait eu la chance de se voir épargner les désagréments du mariage, le moins qu'elle puisse faire était d'aider ses soeurs moins chanceuses. (p58) Y compris celle qui a fait s'envoler tous les espoirs de mariage d'Henrietta afin de ne pas avoir à se marier après une plus jeune soeur.
Finalement voilà un personnage très touchant, en souffrance, en somme une vieille bique réactionnaire à laquelle on s'attache, faute de pouvoir l'aimer. Disséquée par un narrateur omniscient peu complaisant, son histoire est une micro tragédie, d'autant plus amère que Miss Symons est parfaitement consciente des sentiments qu'elle inspire. Ainsi, vers la fin, elle prononce cette déclaration terrible : Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose d'aimable en moi. Personne ne m'aime. Je suppose que si personne ne nous aime, c'est qu'on ne mérite pas d'être aimé. (p105)
J'ai choisi de citer de nombreux passages pour vous montrer la richesse de l'analyse et la dureté (je dirais presque la violence) de phrases d'apparence anodine, voire amusante. Ce livre est sombre et après avoir lu les quelques commentaires sur le zénith révolu à l'âge de huit ans, autant dire que le lecteur n'a guère plus d'espoir. Il ne reste plus qu'à attendre la fin forcément tout aussi joyeuse et découvrir la fascinante évolution d'un caractère que rien ne prédisposait vraiment à la solitude. Voilà un roman à mon avis habilement construit, ironique et très agréablement écrit, un livre subtil qui devrait plaire aux lectrices de Woolf et de Sackville-West et de manière plus générale, à tous les amateurs de littérature classique anglaise. Il occupera une place privilégiée dans ma bibliothèque.
Lu dans le cadre du blogoclub de lecture, dont le sujet ce mois-ci était la famille.

128 p
Flora M. Mayor, La troisième Miss Symons, 1913

12:09 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note | Tags : classiques, flora mayor, la troisième miss symons, virginia woolf, vita sackville-west, jane austen, victorien, roman anglais, époque victorienne
20/06/2009
Oh Susanna
Continuons avec les chroniques austeniennes et parlons un peu de Lady Susan, roman épistolaire bien plus influencé par la tradition littéraire du XVIIIe que ne le seront les livres suivants de notre chère Jane Austen.
Veuve joyeuse de 35 ans, Lady Susan se tourne vers son beau-frère Mr Vernon après avoir fait l'objet d'un scandale en séduisant deux hommes (l'un marié, l'autre sur le point de se fiancer) chez ses hôtes du moment. Arrivée chez les Vernon, Lady Susan fait tout son possible pour se faire passer pour une veuve respectable malheureusement blessée par la méchanceté d'un monde cruel, prêt à suspecter les plus innocents et à médire sans la moindre raison. Si Mrs Vernon n'est pas dupe, il n'en va pas de même de son frère, Mr De Courcy. Prédisposé à jaser lui aussi, pensant rencontrer la pire coquette d'Angleterre, le jeune homme est immédiatement conquis par les manières douces fort bien calculées de Lady Susan. Arrive enfin la fille de celle-ci, Frederica. Effacée, timide, terrifiée par sa mère, celle qui a été présentée comme une personne non fréquentable s'attire rapidement l'affection des sympathiques Mr and Mrs Vernon. Quant à Mr De Courcy, qui ne la laisse pas indifférente, il semble bien plus enclin à passer ses prochaines années avec Lady Susan, de plus de dix ans son aînée.
Mrs Vernon to Lady de Courcy, Letter 3 (p194) : « I always imagined from her increasing friendship for us since her Husband's death, that we should at some future period be obliged to receive her. »
J'ai été assez étonnée par la noirceur du personnage principal, n'ayant pas l'habitude de rencontrer une héroïne
aussi vile chez Austen. Annonciatrice de Lucy Steele et de Mary Crawford, Lady Susan est particulièrement mise à mal par le mode narratif. L'échange de points de vue ainsi que l'écart flagrant entre son comportement et les lettres adressées à sa confidente londonienne permettent de mesurer toute la fausseté d'un personnage extrêmement désagréable et foncièrement calculateur. D'un côté, Lady Susan est la mère attentionnée d'une enfant difficile dont l'éducation a été négligée par son défunt mari, paix à son âme ; de l'autre, elle parle de Frederica en utilisant des expressions telles que « the greatest simpleton on earth » ou encore « a simple girl, and has nothing to recommend her ». J'ai évidemment pensé aux Liaisons Dangereuses, Lady Susan faisant une Madame Merteuil excessivement venimeuse quoiqu'au final, un peu moins libertine, tandis que de Courcy est un parfait chevalier Danceny, bébête et valeureux à souhait.
Mon édition* comprenait quelques commentaires intéressants. Sur la forme, dans les années 1790, les romans épistolaires sont devenus classiques, pour ne pas dire démodés. Ceci dit le procédé permet comme indiqué plus haut de dresser le portrait le plus complet possible de Lady Susan. La fin qui (comme dans les Liaisons Dangereuses au passage) punit l'héroïne, n'a pas forcément de portée morale. La conclusion à la troisième personne ainsi que le sort finalement plutôt agréable de Lady Susan donnent à l'ensemble un air totalement fictif, plus exactement « a cartoonish world where the consequences of violence and sociopathic depravity are never seriously felt » (xxvii, Oxford World's classics, introduction de Claudia L. Johnson). Autre remarque à mon avis intéressante : entre la prose de Lady Susan et celle du narrateur à la troisième personne de la conclusion, le ton est sensiblement le même. « (They) share a pleasure in linguistic mastery and a witty detachement from conventional pieties. Marvin Mudrick went so far as to suggest that Austen was much like Lady Susan, cold, unfeminine, uncommited, dominating. » (xxviii) Après la mort de sa soeur, inquiet de l'image qu'elle pouvait donner, son frère Henry a d'ailleurs précisé que tel n'était pas le cas, même si elle était prompte à relever les faiblesses des autres dans ses écrits. Entre un auteur, un narrateur et des personnages, il y a tout de même souvent un fossé (peut-être pas toujours dans la production massive de certains, notamment aujourd'hui, mais c'est un autre sujet). Ceci dit j'ai été intriguée par la remarque que je voulais partager ici.
Un roman finalement assez inattendu pour moi (qui connais donc Emma, P&P, NA, The Watsons ainsi que les adaptations de S&S et de
Mansfield Park). Un peu surprise par la bassesse profonde du personnage et le mordant de l'écriture, à mon avis plus froide ici, j'ai encore une fois été impressionnée par la grande maîtrise de Jane Austen dans l'étude des caractères.
* Oxford World's Classics, incluant Northanger Abbey, Lady Susan, The Watsons, Sanditon

1794 (probably written in)
Jane Austen, Lady Susan, 80 p (Dover Publications)
Niouz du front austenien :
Je revois P&P 1995 en ce moment pour faire mon billet. J'ai revu la semaine dernière Emma d'ITV pour les mêmes raisons. J'ai également commencé Mr Darcy's Diary mais je n'aurai sûrement pas le temps de le lire prochainement.
Austen et moi :
Textes de/sur Jane Austen :
Jane Austen, Northanger Abbey – LU, à relire.
Jane Austen, Pride and Prejudice (1813)
Dérivés :
Marsha Altman,The Darcys and the Bingleys (2009)
Adaptations :
Pride and Prejudice (BBC 1995) – REVU
Sense and Sensibility (1995, film de Ang Lee) - REVU
Emma (1996) - VU
Emma (ITV 1996) – VU
Northanger Abbey (ITV) – VU
Mansfield Park (ITV) – VU
Films dérivés :
Clueless – VU
Bridget Jones’s Diary (2001) / The Edge of Reason (2004)
Lost in Austen (ITV) - REVU

00:38 Publié dans Jane Austen, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (51) | Envoyer cette note | Tags : jane austen, lady susan, roman épistolaire, roman xviiie, roman xixe, roman anglais, littérature anglaise, classiques, orgueil et préjugé
17/06/2009
Princesses, fées et licornes
Ayant repéré récemment l’affiche du film Le Secret de Moonacre, j’ai décidé de découvrir Elizabeth Goudge avec ce roman (The little white horse en VO) avant de me diriger d’un pas décidé vers les salles de cinéma.
What’s going on ? : Epoque victorienne. Maria Merryweather se rend chez un oncle inconnu après le décès de ses parents. Accompagnée de sa gouvernante Miss Heliotrope (sujette aux indigestions et grande consommatrice de bonbons à la menthe), la jeune fille découvre un monde enchanteur, peuplé de personnes exubérantes et d’animaux franchement étranges (dont un chat géant, un chien qui ressemble à tout sauf à un chien et une licorne). Si la joie de vivre semble régner sur le domaine et au sein du village tout proche, une vieille malédiction fait peser sur les habitants une menace bien réelle, avec les terribles Hommes de la Forêt des ombres qui monopolisent l’accès à la baie et pillent leurs voisins. Je suis certaine que vous ne serez pas surpris de savoir que selon la légende, seule une princesse de la Lune pourra réconcilier les Merryweather et les hommes de la Forêt et que celle qui parviendra à rétablir la paix dans la vallée n’est autre que Maria, notre héroïne (accompagnée de quelques adjuvants, dont un charmant jeune garçon – bizarre bizarre !).
Le Secret de Moonacre (apparemment rebaptisé ainsi pour la sortie du film) est un roman jeunesse
charmant qui m’a fait agréablement rêvasser pendant quelques heures. L’époque, les lieux (le manoir, la propriété et les collines alentours sont tous entourés de mystère et de magie) ainsi que les personnages aux rôles très définis (pour ne pas dire stéréotypés) font de cette histoire une aventure très mignonne qui rappelle d’ailleurs quelques classiques pour enfants. Notamment Peter Pan et Robin des Bois via l’un des personnages ainsi qu’Alice au pays des Merveilles (avec la chute dans un trou qui n’est pas sans évoquer un certain terrier), sans oublier une fuite qui fait penser à celle de Blanche-Neige dans la forêt. Bref, nous voilà plongés dans une sorte de conte de fées un tantinet modernisé, avec une galerie de personnages sympathique et une ambiance ma foi fort « doudouesque ».
Ce livre vaut très certainement beaucoup de romans d'aventures contemporains et devrait plaire à tous ceux qui aiment l’univers victorien des histoires à la Burnett et à la James Matthew Barrie, même s’il ne renouvelle pas franchement le genre. J’ai évidemment savouré les influences très marquées et passé un bon moment, mais je regrette des défauts tout de même évidents : l’absence quasi-totale de surprise, aussi bien dans le déroulement passées les 100 premières pages que lors de la fin (je pensais que l’orpheline atterrirait chez un oncle déplaisant mais c’est bien le seul point sur lequel je me suis trompée) ; une certaine lenteur dans le récit, notamment due à la répétition de quelques journées plus ou moins semblables ; enfin, une tendance insupportable à la profusion de bonnes intentions, avec quelques moments terribles de « bisounours'itude ». Exemple: « Je suis née dans les Cornouailles, où la mer tonne contre les falaises rocheuses et où les géraniums sont les plus beaux de la terre » (p231). Mais surtout vers la fin : « Se disputer ne servira à rien, dit-elle. Si vous pardonnez à Sir Wrolf d’avoir voulu prendre la terre de William Le Noir, Sir Benjamin vous pardonnera de vous être livré au vol et au braconnage. Et si vous promettez de ne plus être méchant, nous deviendrons amis pour toujours… » (p271). Joli programme.
Le Secret de Moonacre n’est donc pas un exemple impérissable de littérature jeunesse réussie, mais c’est tout de même un roman féerique qui se défend (pour les plus grands) et se dévore (pour les plus petits). Amateurs de romans pour enfants/ados, parents de petits lecteurs et amoureux d’ambiances victoriennes, ce livre devrait vous plaire !
Quelques extraits :
A la Alice : "L'escalier aboutissait à une porte si minuscule qu'aucun adulte de taille normale ne pouvait la franchir. Mais pour une jeune fille de treize ans, elle était parfaite. Maria l'examina le coeur battant. Bien que petite, étroite, basse et manifestement vieille de plusieurs centaines d'années, elle semblait avoir été spécialement faite pour elle. En effet, si Maria avait eu la possibilité de choisir sa porte, c'est assurément celle-ci qu'elle aurait prise. (...) En chêne vert, ornée de clous argentés, elle avait en guise de heurtoir un délicat fer à cheval, si poli qu'il jetait des éclats. A sa vue, Maria repensa immédiatement à l'adorable petit cheval blanc qu'elle avait cru apercevoir dans le parc et qu'elle avait voulu montrer à Miss Heliotrope." (p33)
A la Peter Pan : "Mais Robin avait disparu de sa vie deux ans auparavant ; dès qu'elle avait commencé à coiffer ses cheveux en chignon et à adopter des allures de dame, il avait cessé de venir." (p50)
"La baie de Merryweather avait la forme d'un croissant de lune. De magnifiques falaises, trouées
de grottes, enserraient une petite plage de galets multicolores, bordée par une bande de sable blond, où des rochers retenaient des flaques peuplées d'anémones aux couleurs éclatantes, de coquillages et d'algues qui s'étiraient comme des rubans de satin. Au loin, la mer était d'un bleu profond, parsemée de crêtes blanches qui ressemblaient à des chevaux au galop, des centaines de chevaux blancs s'élançant vers l'horizon dans un déferlement de lumière." (p280)

334 p
Elizabeth Goudge, Le Secret de Moonacre, 1946
08:32 Publié dans For kids and kidults !, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : elizabeth goudge, époque victorienne, le secret de moonacre, roman jeunesse, classiques, conte de fées, aventure






































