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08/09/2010

A Varsovie

werbowski_hotel polski.jpgEntre le Canada et l'Europe, Hôtel Polski est l'histoire d'Anna et Joachim, elle juive et lui soldat nazi pendant la guerre. C'est aussi celle d'Eva et de Heinrich, leurs enfants, qui revivent à cinquante ans d'écart la rencontre de leurs parents désormais décédés.

J'avais déjà lu un texte de Werbowski et une fois de plus, je suis charmée par le contraste entre l'impression de sérénité et de calme qui se dégage du texte, et la succession de faits importants qui mènent très rapidement le lecteur vers la chute (attendue). Beaucoup de délicatesse en somme chez cet auteur chez qui j'aime me ressourcer. Je n'ai simplement pas adhéré au léger conflit entre les enfants, qui se traduit par l'agressivité d'Eva envers Heinrich pour la simple raison qu'il est allemand. Reprocher à quelqu'un sa nationalité en raison de faits antérieurs à sa naissance ne me semble pas invraisemblable pour deux personnes de la génération des personnages, mais j'ai trouvé le sujet mal amené – un peu trop brusquement et sans être ensuite réellement exploité. Mais il ne s'agit que de quelques paragraphes et hormis cela, je me suis régalée, tout en regrettant que ce roman ne soit pas un peu plus long afin de suivre les personnages après leur écart (là où justement les choses se compliquent réellement).

L'hôtel a vraiment existé.

Et l'avis de Sylvie Germain sur Tecia Werbowski : « Les récits de Tecia Werbowski sont très brefs, très condensés, mais aussi empreints d'une certaine légèreté, d'une sorte de grâce ».

Ici vous pouvez aussi trouver une chronique de lecture sur L'Oblomova.

76 p

Tecia Werbowski, Hôtel Polski, 2008 (réédition)

06/07/2009

My bloody Valentine

curtis klause_solitude 02.gifSuite aux conseils de Laëtitia La Liseuse, j'ai découvert récemment La solitude du buveur de sang d'Annette Curtis Klause. Dans la collection Frissons de Pocket Junior qui a marqué mon année de CM2 et mon entrée en 6e (souvenirs souvenirs), ce roman est celui de Zoé, une adolescente qui rencontre un vampire alors que sa vie semble sur le point de s'écrouler. Entre l'agonie de sa mère à l'hôpital et le déménagement de sa meilleure amie, Zoé est une adolescente en souffrance. Lorsqu'un soir elle voit un étrange garçon dans son parc favori, elle est loin de se douter qu'il s'agit d'un adolescent changé en vampire en Angleterre au XVIIe. A la même époque, une vague d'assassinats sauvages perturbe la tranquillité de la petite ville où vit l'héroïne : des jeunes femmes sont retrouvées la gorge tranchée dans des passages obscurs. Zoé emprunte un soir une ruelle dans laquelle on a retrouvé peu de temps avant le cadavre d'une femme égorgée. Elle y découvre Simon, le vampire, des plumes dans les mains et le visage barbouillé de sang.

Je garde un excellent souvenir de cette collection, qui proposait une large gamme de textes et des histoires très bien menées. Ce titre ne fait pas exception à la règle, même si j'ai été surprise de repérer plusieurs fautes d'orthographe, ce qui me gêne particulièrement dans une édition qui vise un jeune public. Et, si quelques conversations entre Zoé et sa meilleure amie sont peut-être un peu artificielles, j'ai trouvé ce roman plein de qualités. Je l'aurais adoré 15 ans plus tôt. Et, du haut de mes 20 et quelques années, même si j'ai ressenti un certain décalage, j'ai dévoré ce livre, passant un excellent moment en compagnie de Zoé et de Simon.

Ce texte s'appuie finalement beaucoup sur une vision classique du vampire. La transformation se fait par l'échange de sang (c'est le cas curtis klause_solitude buveur 01.jpgdans Anne Rice, en revanche si on repense à LA référence Dracula, toute victime de vampire devient vampire à son tour après sa mort), les croix éblouissent les vampires que l'on peut parfaitement tuer en les transperçant de pieux, ces mêmes vampires qui vivent la nuit, portent avec eux un peu de leur terre natale et brûlent au contact du soleil.

Si j'ai apprécié l'héroïne et suivi avec intérêt ses passages à l'hôpital, les échanges avec sa meilleure amie et autres éléments récurrents de son quotidien, c'est surtout la partie consacrée au vampire qui m'a intéressée. Bien que bref, le récit de la transformation dans l'Angleterre de Cromwell et de Charles II a fait mon bonheur. J'ai trouvé les vampires de ce roman très crédibles, y compris dans leurs échanges avec les mortels et leur intégration dans la société d'une petite ville américaine dans les années 1980-1990.

Et comme je vous aime bien, amis lecteurs, je vous parlerai très certainement bientôt de deux autres romans « jeunesse »* sur le même thème (tant qu'à faire je les lis dans la foulée pour pouvoir comparer). Normal, après la redécouverte de Je m'appelle Dracula, un grand bonheur de lecture à une époque où je portais encore des couettes et gardais dans ma chambre des cassettes de Dorothée, et un plaisir vraiment renouvelé cette année ! Si c'est pas formidouble, ça...

* A ce sujet, je vous invite à lire le très joli billet de Malice qui revient sur la notion maladroite de « littérature jeunesse ».

Et pour le fun, ce montage qui permet à Buffy de tuer Edward et de mettre fin au pire maquillage de l'histoire du cinéma (depuis le film sur Michael Jackson avec un acteur noir maquillé uniquement au visage et ayant en plus l'air gris !).


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214 p

Annette Curtis Klause, La solitude du buveur de sang, 1990

25/06/2009

Au secours Miss Bennet !

pride and prejudice film 2005 affiche.jpg

J'ai décidé d'ajouter quelques impressions à mon billet sur Pride and Prejudice 2005 (17/03/09), ayant depuis revu la série de 1995 et relu le roman. Un poil ironique, toujours second degré et volontairement enflammée dans ma précédente chronique, j'ai fait partie des nombreux détracteurs de ce film (et suscité un débat qui amuserait sans doute Lizzie si elle était aussi réelle que l'affection follement débordante des janéites). Je laisse ci-dessous l'arme du crime avant de vous retrouver plus bas.

Billet d'origine (âmes sensibles s'abstenir) :

J'avais éte mise en garde par Fashion mais, étant un peu comme Saint Thomas, il me fallait le voir pour le croire. Veni, Vedi, Vinci (enfin j'ai des doutes sur ce dernier point) mais je préfère vous mettre en garde à mon tour: sans être très fleur bleue, il faut être follement téméraire pour consacrer 129 mn au film de Joe Wright Pride and Prejudice.

A sa décharge, je nourrissais déjà des soupçons à l'égard de ce film, que j'ai abordé avec des préjugés dont je n'ai pas réussi à me défaire :

1) une inquiétude certaine devant le nom du réalisateur : Atonement (Reviens-moi) m'a récemment fait pousser des soupirs exaspérés et râler à deux ou trois reprises quand l'histoire n'avançait pas ou dégoulinait de bons sentiments, comportement inédit chez moi, même devant Angélique Marquise des Anges – peut-être parce que j'avais dans les dix ans quand je l'ai vu.

2) un agacement persistant à la vue de Keira Knightley. Sa performance dans Atonement m'avait fait périr d'ennui et me l'avait rendue assez antipathique.

J'ai lu Pride and Prejudice il y a assez longtemps pour avoir oublié de nombreux détails. Ce n'est donc pas tellement l'adaptation que je trouve ratée, mais plutôt le film dans son ensemble.

Première épreuve : la famille Bennet. A force de vouloir faire ressentir le fossé qui sépare les Bennet de Bingley ou Darcy, Joe Wright se lance dans une parodie semble-t-il involontaire (le contraste entre le premier bal, très villageois, et le second, très guindé, en est un bon exemple). Les plus jeunes soeurs d'Elizabeth et sa mère sont terriblement vulgaires et stupides, gloussant comme des poules sentant le coq approcher. Les scènes à la ferme rendent souvent la famille plus ridicule encore, en particulier lorsque la mère sourit en voyant passer un cochon et ses testicules bien en vue.

Deux scènes avec la famille Bennet et j'éprouvais déjà le besoin de sortir baillons et fusils à pompe afin d'éviter la crise de nerfs – à la place Mister Lou et moi avons sorti le chocolat. A ce sujet, peut-être qu'un spectateur n'ayant pas vu les films délicats de la BBC ou ne s'intéressant pas aux moeurs du XIXe trouverait la scène irrésistiblement drôle. J'admets donc que je partais d'un mauvais pied.

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Les costumes et les coiffures m'ont déconcertée (Fashion en avait parlé aussi) : Elizabeth est particulièrement négligée. A l'exception de quelques scènes, son chignon est rapidement fait et des mèches s'en échappent en désordre ou pire encore, ses cheveux sont lâchés, sans chapeau. Sa tenue est elle aussi relâchée. Darcy avec sa chemise au col ouvert est charmant mais très débraillé et, à force de vouloir faire à tout prix une scène à la Darcy en chemise mouillée, le personnage perd de sa crédibilité.

Beaucoup de petits détails ne s'accordent pas du tout avec l'idée que je me fais de l'époque, à l'exemple de ces regards osés en public, des échanges presque familiers entre inconnus ou encore des soeurs pouffant grossièrement dans les pires situations.

Mais le pire reste le casting catastrophique – à quelques rares exceptions près. Malheureusement pour cette pauvre Keira Knightley, j'ai revu Love Actually quelques jours avant de subir ce Pride and Prejudice. Charmantes dans une comédie romantique où son nombre de répliques et son temps passé à l'écran sont limités, les trois expressions faciales pride and prejudice film 2005 02.jpgde cette actrice ont un effet désastreux lorsqu'elle joue Elizabeth. Concentration, petit sourire mignon, grand sourire (malencontreusement souvent accompagné d'un rire bête), regard à peu près inchangé du début à la fin : les sentiments sont communiqués selon un code répétitif qui ne laisse passer aucune émotion. Il en va de même pour ce cher Darcy qui, s'il est mignon, m'a fait à peu près le même effet qu'un tas de choux de Bruxelles refroidis. Soyons honnêtes : je n'attendais déjà plus rien de lui après la première scène, où, pour paraître austère et torturé, il affiche un air morne indiquant l'ennui profond qu'il éprouve – et qu'il communique rapidement au spectateur.

J'ai apprécié quelques scènes (Bingley répétant sa demande en mariage notamment) mais, dans l'ensemble, j'ai trouvé ce film ennuyeux à mourir. J'ai beaucoup baillé, à part deux crises de fou rire lors de scènes ridiculement mièvres (dont Elizabeth sur une colline, regardant le vide, une musique épouvantable nous rappelant que oui ceci est un film romantique et que oui, elle est amoureuse). Souvent exaspérée, j'ai trouvé que ce film est un parfait exemple de mauvais goût, ne le trouvant ni drôle ni romantique. L'histoire d'Elizabeth et de Darcy pâtit du jeu des deux acteurs, l'humour propre aux comédies romantiques n'a pas eu d'effet sur moi. J'ai trouvé ce film beaucoup trop mielleux. Quant au rapport avec Jane Austen, il est plus que vague.

Au passage, les Golden Globe Awards prennent un sacré coup dans mon estime puisque je viens de découvrir que Keira Knightley avait été nominée pour sa performance (au secours !).

Ce film n'est pas abominable et je comprends qu'il plaise, mais je ne pense pas du tout faire partie du public visé, étant trop attachée à certains codes propres aux films et romans ayant lieu au XIXe.

Malheureusement pour moi, un journaliste du Guardian a écrit après avoir succombé au charme de l'actrice : « Only a snob, a curmudgeon, or someone with necrophiliac loyalty to the 1995 BBC version with Colin Firth and Jennifer Ehle could fail to enjoy her performance. » J'assume.

Je vous recommande l'avis d'Allie, à l'opposé du mien, avec un billet très complet.

 

So what ?

 

prideandprejudice 04.jpgAouch ! Si Lou sort parfois ses griffes, il lui arrive aussi d'écouter les arguments adverses (si si) et de revenir parfois sur sa position. Quand en plus Lamousmé menace Colin Firth et se sent incomprise par ses fidèles groupies, il ne reste plus qu'à accorder le bénéfice du doute à un film qui a lui aussi ses adeptes. C'est donc diablement téméraire et prête à distribuer tous les bons points du loubook à Joe Wright que j'ai revu cette semaine ce sublime film qu'est Pride and Prejudice, version 2005.

 

Générique. Lou avec une tasse de thé et un grand sourire presque confiant.

Film + 10 mn. Premier bâillement étouffé.

Film + 15 mn. Cinquième bâillement et activation de l'opération "touillage de thé et résistance à l'appel du terrible pc-sudoku-téléphone-télé-finalement je sors".

30 mn plus tard. Appel au secours de SuperIsil, à la rescousse depuis sa base top cammouflage, en pleine phase de documentation (le Roundup est nocif pour l'homme, pas plus d'un verre par jour mes amis, soyez attentifs).

et ainsi de suite.

 

pride and prejudice film 2005 06.jpgAlors non, je n'ai définitivement pas été conquise par le film de Joe Wright, même si je lui trouve quelques qualités. Joe Wright a un goût certain pour les plans purement esthétiques ou vaguement symboliques : Lizzie sur sa colline, Lizzie sur sa balançoire – deux plans que je trouve longs et sans intérêt, mais aussi de jolies scènes marquant des moments charnière, comme celle  des draps et rideaux qui suggèrent un Netherfield abandonné par Bingley.

Contrairement à la minisérie, cette adaptation prend beaucoup de libertés avec le pride and prejudice film 2005 03.jpgroman. La plupart des personnages secondaires ont un rôle réduit à une peau de chagrin (l'affaire Wickam, les exquises répliques de Mr Bennet), tandis que l'histoire d'amour est traitée avec fougue, à la Brontë comme l'ont dit d'autres avant moi. Par ailleurs, je ne retrouve pas l'évolution très graduelle des sentiments que l'on ressent bien dans la série, les scènes entre Darcy et Lizzie ayant ici à peu près toujours la même intensité et conduisant souvent au même échange de regards entre les personnages.

prideandprejudice 2005 01.jpgMes plus gros reproches tiennent d'abord à la réalisation, qui fait de ce film un ensemble très artistique, assez beau mais avec quelques longueurs qui ne me paraissent pas justifiées alors que tant d'excellentes réparties et de passages importants du roman sont sacrifiés. Enfin, je ne reviens pas sur mon avis concernant les acteurs. Matthew MacFayden m'a seulement convaincue à partir de la deuxième moitié du film, tandis que Keira Knightley me déplaît presque de bout en bout, hormis quelques très rares exceptions. Je continue à trouver les gloussements et énormes sourires pénibles et ridicules, d'autant plus qu'ils n'embellissent pas franchement l'actrice à mon avis (que je trouve pourtant jolie dans d'autres films, mais tout ça est bien sûr terriblement subjectif). Par ailleurs je n'aime pas sa façon de débiter ses phrases à toute allure, sur un ton égal ou énervé. Dernier détail : pourquoi la filmer tout le temps, en particulier lors de la déclaration de Darcy, où l'on voit beaucoup moins ce pauvre garçon que sa future moitié ?

Ce film ne pouvait pas me plaire, parce qu'il est trop mélodramatique et que l'amour est trop immédiat, le tout manquant de l'humour ou des nuances que je recherche dans ce type d'histoire. Sans compter qu'il s'agit plus d'une oeuvre cinématographique originale que d'une adaptation, ce qui se défend mais me dérange un peu, surtout lorsque cela concerne une oeuvre à laquelle je suis attachée.

Ceci dit, je dois reconnaître que malgré mon ennui, j'ai beaucoup apprécié des éléments ponctuels, que je citerai ici en toute bonne foi prideandprejudice2005 02.jpg(histoire de relancer le débat ?!) :

  • Plusieurs personnages, en particulier ceux de : Charlotte Lucas (vraiment parfaite dans ce rôle, je la préfère à la Charlotte de 1995 que j'apprécie pourtant), Bingley, Caroline Bingley, Mary Bennet (moins caricaturale et plus touchante que dans la version 1995 – et toujours séduite par l'option Collins), Mr Collins (que j'aurais épousé si Jane avait déjà rencontré Bingley, car non seulement il n'est pas horrible mais il est plutôt timide et touchant avec ses fleurs, bien que toujours ridicule), Mrs Bennet (presque un contre-sens par rapport au roman, mais elle offre une autre version du personnage, plus humaine, plus agréable, un choix que j'ai trouvé intéressant).

  • L'arrivée de Jane à Netherfield, ponctuée par un éternuement.

  • Le désordre et l'anarchie qui règnent dans la bibliothèque de Mr Bennet ou lors des repas, donnant un peu plus d'animation aux scènes d'intérieur ; les jolis décors qui vont avec.

  • L'entrée des officiers dans le village.

  • Mr Collins se grattant la gorge dans le dos de Mr Darcy, au moment de se présenter.

  • Les fidèles endormis à l'église lors de l'intervention (dominicale ?) de Mr Collins.

  • Le passage où Darcy dépose la lettre dans la pièce où se trouve Lizzie. Oui, Joe Wright prend encore des libertés mais c'est une belle scène, qui à mon sens ne nuit pas au déroulement de l'histoire.

  • La préparation de la demande en mariage de Bingley et la demande elle-même, drôle, agréablement filmée et très touchante.

 

That's all folks ! Une chose est sûre : 1995 ou 2005, Jane Austen n'est pas prête d'être oubliée !

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Pride and Prejudice, Joe Wright, 2005

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05/05/2009

Il contint la mer

cloutier_ce qui s'endigue.jpgDeux destins en parallèle font l'objet de ce roman : celui d'Anna et celui d'Angela. Venant de milieux sociaux très différents, toutes deux se rencontrent pour la première fois en maternelle. Anne est blonde, angélique, c'est l'illustration parfaite de la petite fille modèle. Angela est plus ronde, impétueuse, colérique. Un vrai garçon manqué. Elle est aussi remarquablement intelligente. Anna incarne pour Angela un idéal impossible à atteindre, la féminité, la perfection ; ce qui lui vaut des remarques blessantes, des bousculades. Angela lui fait peur.

De leur conception à leur mort, le lecteur suit chaque étape majeure de la vie de ces deux femmes qui se croisent, se perdent de vue et se retrouvent vraiment lorsqu'elles atteignent la soixantaine.

L'époque est assez confuse. Couvrant 90 ans, on suppose qu'elle commence dans les années 1950 ou 1960 (car l'amant d'Anna naît en 1953). L'action se déroule essentiellement en Hollande mais certains personnages la quittent pour mieux se retrouver, en Indonésie et en Normandie.

Ce qui s'endigue est un roman poétique et ambitieux auquel j'ai trouvé beaucoup de qualités, à commencer par l'écriture très annie cloutier.jpgtravaillée, souvent pleine de rythme et d'exactitude. Comme dans cette phrase rapide, heurtée : Il s'agit de cette kalachnikov de mots mortifiants qu'à tout propos elle décharge sur ses consoeurs effarouchées. (p52)

Toute l'attention du narrateur est portée sur les personnages, avec leurs particularités, leurs doutes, leurs souffrances, la perception qu'ils ont de leur environnement, leurs envies, leurs victoires intérieures. Cet aspect psychologique très fouillé fait la force du roman, malgré quelques éléments à mon avis un peu maladroits. L'opposition marquée entre Angela et Anna est notamment renforcée par l'aternance de passages courts consacrés à l'une ou à l'autre. Dans leurs plus jeunes années, lorsque leur parcours est encore semblable, ces extraits s'enchaînent rapidement et permettent d'envisager le caractère de chaque enfant alors qu'il n'a pas encore vraiment été façonné au gré des rencontres et des expériences.

En soupirant, Anna se remet au travail. Son écriture est un sillon creusé à même le papier recyclé. Elle appuie si fort qu'une fois la page remplie, le centre de son travail semble avalé par l'épaisseur du cahier. Elle s'applique. Il arrive qu'elle travaille des heures et des heures et que les épicéas, brassés par des averses venteuses, se penchent jusque tard dans la nuit même. Il arrive aussi que la mélancolie l'étreigne si fort qu'elle en omette de descendre s'alimenter, qu'elle en néglige de se coucher. Ces soirs-là, il arrive qu'elle émerge de son apesanteur en même temps que l'incandescence blafarde des matins de novembre. Alors, d'un geste d'automate plutôt las, elle se remet à résoudre des équations ou à analyser les enjeux historiques de la décolonisation en Indonésie. (p45)

Enfin, Annie Cloutier maîtrise parfaitement certains sujets (dans lesquels elle s'est spécialisée, d'après l'éditeur) : la féminité, la sexualité, la maternité et leur impact sur la construction de l'identité. La maternité comble par exemple les besoins d'Angela pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle éprouve l'envie de se réaliser elle-même, d'exister en dehors de son foyer, d'accomplir des choses importantes qui lui donneront l'impression de se retrouver. Cette quête est d'ailleurs aussi celle d'Anna, qui jusqu'à la fin avance d'un pas assez mécanique, ne réalisant que très tard que tel devait être son parcours. Le doute qui ne quitte pas Anna et Angela est très bien perçu par le lecteur et le rapproche des personnages, qui à cet égard sont très crédibles.

Quelques éléments m'ont tout de même un peu gênée.

Des mots et expressions néerlandais ponctuent assez souvent le récit, en particulier au début. Certains sont vraiment propres à la culture hollandaise et me semblent justifiés. Mais pourquoi ne pas écrire en français un terme tel que « siège de bébé » ou « sage-femme » ? Par ailleurs tous les termes sont à rechercher à la fin du livre, ce qui est agaçant et coupe parfois complètement le rythme (p 31 par exemple).

Le temps s'écoule très rapidement, avec beaucoup de fluidité – à tel point que les personnages ont parfois vieilli de dix ans en quelques lignes. Cela donne très justement l'impression d'assister à un flux incontrôlable. Sans doute pour cela, l'évolution des technologies ou des modes de transport n'est pas du tout mise en avant... au point de permettre au frère d'Anna (p52, a priori dans les années 1980 ou 1990, voire peut-être avant) puis au fils d'Angela (p156) d'avoir tous deux un iPod. D'où un peu de confusion avec le défilement des années.

Enfin, avec le recul (car cela n'a pas du tout entravé le plaisir de la lecture), j'ai trouvé certains partis pris de l'auteur un peu caricaturaux : l'évolution de deux femmes qui au final croisent les mêmes figures emblématiques des hautes sphères de la vie publique (possible, mais assez improbable) ; le fait que la brillante Angela soit frustrée par son propre destin au point d'être obsédée par Anna pendant toute sa vie, même lorsqu'elle la perd de vue pendant très longtemps ; le poids peut-être trop important de l'origine sociale, et plus particulièrement l'engagement anticapitaliste et idéaliste d'Angela qui est parfois un peu maladroit. Ce sujet qui pourrait faire l'objet d'un livre plus engagé a tendance à parasiter un peu la question plus personnelle du choix de vie de ces femmes. C'est un thème intéressant mais qui à mon avis dessert un peu ce roman en l'alourdissant, au risque de perdre en crédibilité.

Un beau livre malgré tout, un peu inégal mais bien construit ; un roman aux passages souvent savoureux et très bien écrits. Et puis amis lecteurs, j’aime particulièrement les romans psychologiques et les thèmes traités par Annie Cloutier. Alors personnellement, je compte bien la relire un jour (Annie Cloutier, si jamais vous vous perdez un jour dans la jungle des blogs et atterrissez ici, sachez que j'attends avec impatience votre prochain roman !). Bref. Je résume : c’est vachement bien. Lisez-le.

Deuxième livre pour la présélection du P5C.

 

235 p

Annie Cloutier, Ce qui s’endigue, 2009

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03/05/2009

Il était une fois, dans un petit village perdu sous la neige...

atalla_escale.jpgA Kingsey Falls (Québec), plusieurs destins se croisent dans une série de très courts chapitres qui façonnent peu à peu l’histoire du village. Chaque chapitre est comme une nouvelle dont le héros momentané est un habitant que l’on retrouvera parfois en découvrant l’histoire d’un de ses voisins.

 

Ce court roman serait presque une série de nouvelles liées les unes aux autres par l’intervention récurrente de certains personnages. L’idée est ingénieuse, d’autant plus que les personnalités qui se dégagent de ce texte sont souvent attachantes, entières, très humaines. On pense aussi à l'univers des contes, le ton n'est pas loin.

 

C’est un livre touchant qu’on prend beaucoup de plaisir à lire, d’autant plus que la plume de Nora Atalla est souvent charmante.  Malheureusement, malgré le concept séduisant, le récit assez simple perd en dynamisme après les premiers chapitres symboliques et pleins de grâce. Après quelques jours, je ne garde que de vagues souvenirs de la trame de l’histoire (en particulier pour les derniers chapitres), même si je suis séduite par les beaux personnages mis en scène avec beaucoup de sensibilité. Comme la petite Emma, qui écrit des cartes de Saint-Valentin à tous les villageois pour conjurer la mort de son frère ou encore Amélie, tirée de la solitude par l’arrivée inopinée d’un nourrisson sur le pas de sa porte. Un livre un peu trop vite oublié peut-être, mais un bien joli voyage !

 

Extrait tiré du premier texte – « Un cadeau dans la Neige » :

 

Des guirlandes de lumières multicolores brillantaient les façades des bâtisses, s’enroulaient autour des sapins, se suspendaient aux soffites des maisons. Nimbés d’une clarté féérique, des bonshommes de neige, des papas Noël, des rennes tirant des traîneaux trônaient sur les porches gelés. L’hiver avait recouvert de son blanc manteau la nature, les rues et les trottoires ; il avait givré les carreaux des fenêtres et s’étaient formés des glaçons le long des gouttières et des toitures. Les arbres ressemblaient à des yétis tibétains, des géants blêmes aux bras défeuillés et aux doigts crochus qui paraissaient vouloir se saisir de la vieille femme… vielle seulement dans son esprit. Elle se demanda si, du même coup, l’hivert n’avait pas givré le cœur des hommes. S’il n’avait pas semé des glaçons dans l’âme de… de sa… A quoi bon y penser ? (p11)

 

Première lecture pour la présélection du Prix des Cinq Continents.

 

115 p

 

Nora Atalla, Une escale à Kingsey Falls, 2008

27/04/2009

Marguerite

fuentes_instinct inez 01.jpgUne fois n'est pas coûtume, je vais publier en avance mon billet sur le roman choisi par le blogoclub de lecture pour le mois de mai, L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes. Et quel roman !

 

Deux histoires s'entrecroisent, deux amours impossibles : d'un côté, au XXe entre Londres et le Mexique, la cantatrice Inez Prada et le maestro Gabriel Atlan-Ferrara se rencontrent à trois reprises pour représenter la Damnation de Faust de Berlioz, ne vivant pas une histoire en réalité jamais vraiment commencée ; de l'autre, une femme toute semblable à Inez est tirée de sa solitude par son semblable masculin, quelques millénaires plus tôt. Le narrateur choisit de consacrer un chapitre à chacun de ces destins tragiques, dont l'alternance au sein du récit suggère rapidement quelque lien mystérieux et intime entre Inez et son double du passé.

 

Ce livre est extrêmement curieux. Il se lit d'une traite, mais l'impression reste assez confuse une fois le roman refermé lorsque, happé fuentes_instinc inez 02.jpgpar le style harmonieux, le lecteur n'a pu s'empêcher de déflorer cet Instinct en quelques heures. C'est le troisième roman d'un cycle intitulé Le Mal du Temps, ce qui me fait penser que ce n'est peut-être pas avec ce livre qu'il aurait fallu découvrir Carlos Fuentes. Si L'instinct d'Inez a sa propre identité et ne fait a priori pas appel à une lecture antérieure, c'est un roman déroutant, très complexe, demandant une connaissance minimale de l'histoire de Faust et offrant une trame assez opaque au lecteur. Comme bien souvent chez les auteurs hispano-américains, le fantastique s'immisce subrepticement dans le texte. La frontière entre réalité et illusion n'a pas de contours nets et le lecteur doit être prêt à s'embarquer à bord d'un étrange voilier, devant renoncer pour cela à ses réflexes cartésiens (si européens !). Au final, c'est une lecture difficile allant de soi : impossible à saisir totalement mais envoûtante grâce aux superbes images mises en scène par une plume séduisante (la traduction devant d'ailleurs s'approcher du texte d'origine, l'espagnol et le français ayant des structures presque identiques et un vocabulaire souvent proche). J'aurais sans doute préféré un livre moins étonnant pour découvrir Fuentes (mais les grands auteurs ne doivent-ils pas savoir ébranler les certitudes ?) ; ce n'est que partie remise, car je lirais bien un autre de ses romans prochainement !

 

Criez, hurlez d'épouvante, hurlez comme l'ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu'en cet instant vous voyez passer dans l'air les chevaux noirs, les cloches s'apaisent, le soleil s'éteint, les chiens gémissent, le Diable s'est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c'est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l'animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s'il y allait de votre vie ! (p33)

 

Ne vous fiez pas à la couverture immonde de Folio (je vous assure, de près c'est très laid) et ouvrez ce livre dès que vous en aurez l'occasion !

 

D'autres avis : Thierry Guinhut, qui revient sur l'oeuvre de Fuentes et son projet « balzacien »; l'article de l'Humanité, qui insiste sur la musique et l'image de toutes les femmes (et donne une idée plus précise de l'histoire).

 

197 p

 

Carlos Fuentes, L'instinct d'Inez, 2000

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23/03/2009

Darcy, of course, mais pas seulement !

austen_pride and prejudice book cover.jpgJe dois atteindre des records dans la blogosphère en matière de challenges totalement râtés et, plutôt que de continuer avec mes voeux pieux, j'ai décidé de ne pas faire de challenge ABC 2009, anglo-saxon ou pas, classique ou pas, comptant seulement suivre mes envies. A savoir pour 2009, plus de classiques et plus de littérature anglo-saxonne. Suivant mes envies depuis janvier, j'ai donc commandé en ligne quelques adaptations de classiques (Wilde, Gaskell, Austen) ainsi que trois Austen dans la collection Red Classics de Penguin, ayant décidé de lire ou relire enfin « our dear Jane » cette année (j'ai craqué pour le format et les couvertures de cette édition). Quelques semaines après surgissait chez Fashion l'idée d'un challenge Jane Austen et, le but étant de se faire plaisir et de suivre ses envies, je me suis inscrite pour une fois sans hésiter ! Je suis depuis plus motivée que jamais et viens donc de relire avec un plaisir infini Pride & Prejudice.

Ce livre est un peu trop souvent réduit à la magnifique histoire d'amour entre Mr Darcy et Elizabeth Bennet. mr bingley.jpgParallèlement à l'affection qu'éprouvent immédiatement l'un envers l'autre Jane Bennet et Mr Bingley, l'ami de Darcy, les deux personnages principaux passent par beaucoup d'états avant d'assumer les sentiments qu'ils éprouvent. Leur histoire est la plus belle qui soit à mes yeux et sans doute la seule à m'avoir émue à ce point jusqu'ici (mais sur ce point j'attends beaucoup de North and South depuis que j'ai vu l'adaptation de la BBC). Détestant les tirades dégoulinant de romantisme et les étalages passionnés trop niais, je me réjouis du sens de l'ironie de Jane Austen et de la subtilité avec laquelle elle fait évoluer graduellement la relation entre Darcy et Elizabeth.

elizabeth.jpgTous deux sont de fortes personnalités. Elevés dans un milieu différent, ils ne partagent à première vue pas les mêmes valeurs et ont bien peu de choses en commun, si ce n'est cet orgueil ou cette fierté si souvent reprochés au premier. Taciturne, critique, Darcy trouve la compagnie des Bennet trop vulgaire à son goût. Elizabeth est enjouée, intelligente et sans aucun doute impertinente, au point de taquiner sans la moindre hésitation des personnes dont le rang est supérieur au sien. Elle ressent toute l'injustice des différences de condition mais reste lucide sur la valeur de chacun indépendamment de sa fortune, ce qui lui permet de porter un regard assez ironique sur ceux qui l'entourent. Malgré sa politesse et ses bonnes manières évidentes, cette indépendance d'esprit lui permet de tenir tête à des personnages aussi imposants que Lady Catherine de Bourgh. Parce qu'elle est vive, spontanée, spirituelle et sincère à la fois, Darcy porte rapidement son attention surdarcy.jpg Elizabeth. Il est pourtant très sollicité par la soeur de Bingley et fiancé depuis le berceau à sa cousine, miss de Bourgh. Extrêmement riche, habitué à fréquenter la meilleure société, Darcy n'approuve pas les manières des habitants de Meryton, pas plus que les déclarations très matérialistes de Mrs Bennet, qui ne cesse de faire étalage de tout ce qu'un bon mariage pourrait apporter à son aînée. Darcy se montre particulièrement désagréable, malgré l'attirance qu'il éprouve très vite pour Elizabeth. Tout l'intérêt du personnage tient aux transformations qui s'opèrent peu à peu en lui lorsque luttent ses sentiments, ses convictions personnelles, son obstination et son orgueil.

Malgré tout, comme je le disais en guise de préambule, Pride & Prejudice ne s'arrête pas à cette histoire, aussi passionnante soit-elle. L'orgueil et les préjugés dirigent la plupart des relations dont il est question, tandis que nombre de personnages éclipsent régulièrement le tandem Darcy-Elizabeth.

Mr Bennet s'est marié en succombant un peu trop facilement au charme d'une jolie femme. D'où cette remarque lorsqu'Elizabeth accepte d'épouser Darcy : « My child, let me not have the grief of seeing you unable to respect your partner in life. You know not what you are about. » Le couple étant très mal assorti, Mr Bennet cherche autant que possible la tranquillité de sa bibliothèque et pose un regard philosophe sur son entourage, à commencer par sa propre famille et ses trois dernières filles, qu'il juge insensées. Presque tout ce qui pourrait le contrarier est source d'amusement pour lui. Cela le rend très drôle mais fait de lui un père assez irresponsable.

mrs bennet.jpgMrs Bennet est irritante, même si son personnage prête plutôt à rire. Très vaine, elle veut à tout prix marier ses filles. Si le souhait est légitime, l'art et la manière lui font défaut et suggèrent au fond son manque d'éducation. A force de se vanter auprès de ses voisines (qui font de même), elle finit par ridiculiser ses filles et à être la première à retarder leur union. Sa grossièreté et sa bêtise la poussent à complimenter un prétendant de manière exagérée ou à parler argent et unions favorables là où l'on risque de répéter rapidement ses propos au principal intéressé. Passant des rires aux larmes facilement, Mrs Bennet réclame l'attention de tous et se donne beaucoup d'importance en son foyer. Alors que son mari ne semble pas lui reprocher le fait de ne pas avoir produit un héritier mâle qui leur permettrait de conserver leur propriété à sa mort (ce qui pourrait sans doute être naturel à l'époque), Mrs Bennet passe son temps à se lamenter sur son sort et à envisager le jour où elle devra survivre à son époux pour être chassée de sa maison. Ce qui donne lieu à un savoureux dialogue :

« Indeed, Mr Bennet », said she, « it is very hard to think that Charlotte Lucas should ever be mistress of this house, that I should be forced to make my way for her, andBennetFamily.jpg live to see her take my place in it! »

« My dear, do not give way to such gloomy thoughts. Let us hope for better things. Let us flatter ourselves that I may be the survivor ».

Très partiale dans son amour maternel, Mrs Bennet est si impressionnée par la valeur de l'argent et des belles propriétés qu'elle finit par se montrer plus affectueuse que jamais envers Elizabeth lors de son mariage particulièrement avantageux, la plaçant au-dessus de ses soeurs alors qu'elle a toujours été l'enfant qu'elle aimait le moins.

jane bennet.jpegLes filles Bennet sont toutes très différentes. Jane, l'aînée, est la plus douce. Lizzie, sa confidente, est la préférée de Mr Bennet. Au milieu, Mary n'est proche d'aucune de ses soeurs et, moins jolie qu'elles, tente désespérément de se mettre en avant en chantant ou en jouant au piano, passant sinon le plus clair de son temps à lire. Ses remarques sont peu nombreuses mais d'une sévérité et d'un recul tels que ce personnage si particulier est un de mes favoris. wickham.JPGViennent enfin Kitty et Lydia, au tempérament très proche de celui de leur mère. Frivoles et stupides, encouragées dans leurs flirts par Mrs Bennet, elles courent après les officiers arrivés récemment à Meryton. Mr Wickam fait partie de ceux-là. Après avoir charmé Elizabeth et dit le plus grand mal de Darcy, il fait à plusieurs reprises l'objet des potins du village.

charlotte.jpgCitons encore pour le plaisir Mr Collins et son langage obséquieux irrésistiblement drôle ainsi que Charlotte Lucas, l'amie d'enfance d'Elizabeth vieille fille à 27 ans (sans doute le personnage le plus à plaindre de l'histoire).

Tous ces personnages évoluent dans un univers assez impitoyable : les proches sont les premiers à médire, au point de compter les années restant à Mr Bennet avant de mourir et de laisser enfin Mr Collins maître de sa propriété. Conventions et hypocrisie ne sont pas en reste, même si certains sont trop mal élevés ou trop envieux pour se montrer discrets au lieu de clamer leurs aspirations sur tous les toits ou de laisser libre cours à leur jalousie.

La variété des situations et les personnalités si différentes qui se croisent font de Pride & Prejudice un roman d'une richesse incroyable. D'une grande qualité littéraire, écrit avec finesse et beaucoup de sensibilité, ce livre pose un regard critique mais non acerbe sur la société. Du mariage dépend tout l'avenir des femmes ; s'il est essentiel, le chemin vers la félicité conjugale est source de questions. Jane Austen traite de ce thème avec brio, adoptant un ton léger, distant et ironique qui fait tout le charme de son style. Ajoutons à cela la création de deux personnages incontournables qui continuent à nous enchanter près de 200 ans après, et nous voilà en présence d'un chef-d'oeuvre, rien de moins. Une lecture exquise que je renouvèlerai (encore!).

Juste un petit mot sur la traduction : je n'ai jamais lu Austen en français mais j'ai entendu dire récemment que les versions Omnibus et 10-18 sont amputées de quelques passages (vérifié par Isil) ; il paraît aussi que la traduction date et n'est pas très fidèle au texte original. Je n'en ai aucune idée mais au cas où...

NB : pour les photos j'ai choisi quelques acteurs dans chaque "version", parmi mes préférés.

Je parlerai bientôt de l'adaptation de la BBC, de Lost in Austen et de Bride & Prejudice, après mon avis (plutôt) négatif sur le film de Joe Wright. Pour l'instant voici deux liens austenien sur ce blog :

 

pride and prejudice film 2005 affiche.jpgausten the watsons.jpg

 

427 p

Jane Austen, Pride & Prejudice, 1813

challenge jane austen 2009.jpg

classics challenge.jpg

13/03/2009

Premier amour suivi de guerre (et paix ?)

bd dimitri bogrov.jpgAmis lecteurs,

Plongée en ce moment dans un roman (tout en lorgnant sur North and South), je suis d'une lenteur infernale. A qui la faute ? Eh bien je dirais peut-être à Fashion, Stéphanie et Lilly qui semblent avoir déclenché chez moi une sorte de frénésie depuis le swap Saint Valentin. Plus probablement, je suis la seule responsable de ces soirées passées à voir des comédies romantiques et des adaptations d'Austen, Gaskell et Forster – j'avoue (hier soir Mr Lou et moi avons vu le dernier DVD en attente ; il était soulagé jusqu'à ce que je lui annonce qu'on allait nous envoyer mon adaptation de la BBC de Pride and Prejudice dans quelques jours – oui oui je suis impitoyable, d'autant plus que mon cher et tendre commence à faire une allergie au symptôme Colin Firth). Bref, n'étant d'habitude pas très fleur bleue je tente de compenser un peu (j'avais même accepté de mettre le match FC Barcelone – O. Lyon mercredi, mais la télé espagnole ne le retransmettant pas, nous nous sommes rabattus sur Love Actually). Par le plus pur des hasards, la bande dessinée dont je vais vous dire quelques mots est aussi une histoire d'amour mais cette fois-ci, beloved readers, je vous assure qu'il s'agit d'un pur hasard.

Avec Dimitri Bogrov, nous plongeons en 1911 dans une Russie au climat politique agité. Les opposants au Tsar restent nombreux, des attentats sont prévus et les réunions clandestines sont étroitement surveillées par la police.

Jeune avocat issu d'une famille de juristes très aisée, Dimitri Bogrov fait la connaissance de la jeune Loulia : déconcertante, la demoiselle a la répartie facile et des manières originales qui séduisent immédiatement notre héros. Lorsqu'il cherche à la revoir, Dimitri découvre qu'elle est la cousine d'un opposant au pouvoir très actif et bien connu des services de police. Et visiblement, le petit groupe prépare un attentat.

C'est un album très personnel puisqu'il a été inspiré à Marion Festraëts par ses origines et son histoire familiale.

J'ai apprécié cet album avec lequel on passe un bon moment, malgré le contexte assez sombre et un premier épisode dramatique qui nous suit pendant toute la lecture – mais que je ne vous révèlerai pas ! Le scénario m'a semblé un peu léger et certaines répliques assez plates. L'histoire est tout de même intéressante, tout comme l'épilogue revenant sur cette période de l'histoire que je ne connaissais pas du tout (enfin, ce n'était qu'un vieux souvenir de cours). La force de cet album tient au dessin, que j'ai réellement adoré. Très différentes du type de graphisme assez net qu'on attend souvent en ouvrant une bande-dessinée, les illustrations m'ont séduite par le travail des couleurs, les contrastes, les traits de crayon apparents. Les planches sont tour à tour dans des tons rouges, bleu froid ou pastels, faisant toujours allusion à un univers : la révolution qui gronde, les nuits froides de Russie, le cocon familial.

Tamara a également apprécié cet album (et parle aussi de ces couleurs si particulières).

128 p

Dimitri Bogrov, 2009

 

bd dimitri bogrov 02.jpg
bd dimitri bogrov 03.jpg

 

Et maintenant parlons de choses sérieuses (ça arrive). Dans un élan fougueux, j'ai décidé d'organiser un tirage au sort pour vous permettre de gagner une bande dessinée au choix parmi ces deux titres : Dimitri Bogrov ou Le Réveil du Zelphire (lu la semaine dernière et pour faire court mes amis, c'est très chouette).

NB le 14/03/2009, pour les petits étourdis : vous pouvez recevoir AU CHOIX une de ces DEUX BDs (et non uniquement Dimitri Bogrov).

Pour participer, il vous suffit de :

- Répondre à la question stupide que je suis sur le point de poser avant le 16 mars à 23h59.

- M'envoyer un mail avec votre réponse (qui sera publiée sur mon blog lors de l'annonce du nom du petit chanceux qui repartira avec une bande dessinée). L'email : myloubook[at]yahoo.com

- M'indiquer dans ce mail quel album vous souhaitez recevoir.

- C'est tout !

Ayant envie de joindre l'agréable à l'agréable (oui oui), je vais vous demander tout simplement d'imaginer une réponse farfelue, drôle, pragmatique, etc à la question métaphysique suivante :

Dans Bridget Jones, un acteur méconnu - et il faut le dire, tout à fait transparent - porte un pull immonde au motif improbable. Pourquoi arborer un renne en particulier et avoir un pull aussi laid ou encore pourquoi lui a-t-on offert cette chose ridicule ?

(n'hésitez pas à vous éloigner du film pour répondre)

colin firth renne.png

02/03/2009

Four lumps of sugar and a slice of teacake

amour comme par hasard.gifThe Lost Art of Keeping Secrets d’Eva Rice est devenu en français L’amour comme par hasard ce qui, accompagné d’une couverture rose et or ou d’un immense soleil couchant pourrait faire fuir beaucoup de lecteurs encore soucieux de leur santé mentale. Mais non, il ne s’agit pas d’un livre à l’eau de rose épouvantable, l’amour est une chose un peu compliquée qui n’arrive pas tout à fait par hasard et, si tendances guimauvesques il y a, il s’agit de sucreries de qualité, rien de moins. Je crois avoir lu quelque part que ce livre était une sorte de chick lit version fifties. Là non plus je ne suis pas franchement d’accord, car si les préoccupations de l’héroïne tournent très souvent autour de ses robes, de garçons ou de bals, le style et le déroulement de l’histoire ont plus de charme et de consistence. Les personnages font aussi preuve d’un peu moins d’humour et de superficialité (je trouve que le terme « léger » caractérise mieux nombre de scènes de ce roman).

Dans les années cinquante, Penelope Wallace rencontre Charlotte à un arrêt de bus et, sans la connaître, accepte de l’accompagner chez sa tante Clare afin de prendre le thé. De cette aventure inattendue naît une amitié qui amène les deux jeunes femmes à passer les mois suivants ensemble. Leurs rencontres se font souvent chez l’irrésistible Tante Clare mais aussi lors de soirées mondaines au Ritz ou ailleurs et, surtout, au sein de Milton Magna Hall, la superbe demeure des Wallace. Bâtie au Moyen-Âge, agrandie par la suite, Magna recèle de nombreux trésors mais a beaucoup souffert de la guerre, agonisant lentement, couvrant ses habitants de dettes.

johnnie ray.pngAutour des jeunes femmes et de Clare gravitent d’autres personnages : Harry, cousin de Charlotte et magicien aux yeux bicolores ; Inigo, petit frère de Penelope et apprenti chanteur pop ; Talitah Wallace, leur mère si jeune et si malheureuse depuis le décès de son mari au front. Sans parler de Johnnie Ray, chanteur pop et tombeur de ces dames, des Teddy Boys et de quelques personnages renversants qui font leur apparition un peu plus tard.

Sans écrire un chef-d’œuvre, Eva Rice signe à mon avis ici un très bon livre qui s’inspire de beaucoup d’auteurs britanniques : on pense à Pym et ses conversations de salon, beaucoup plus à Nancy Mitford, à laquelle une scène fait allusion et dont l’impétueuse Linda a sans doute influencé les descriptions de Charlotte ; citons encore Lewis Caroll et son Alice, un brin de Setterfield pour l’univers de Magna et Wilde – avec une allusion claire à Gwendolen de The importance of being earnest, lorsqu’elle déclare ne jamais voyager sans son journal pour avoir quelque chose d’intéressant à lire.

Malgré sa légereté, ce roman est aussi emprunt de tristesse et de nostalgie. Il finit cependant sur une note très optimiste et tourne toujours autour des notions d’amour et d’amitié, de la possibilité pour chacun de trouver sa moitié, la nécessité d’aller de l’avant et de croquer la vie à pleines dents. Il traite aussi du fossé qui sépare les adolescents de l'après-guerre et leurs parents, ce qui est notamment représenté par l'influence grandissante des Etats-Unis et l'apparition du rock qui vient progressivement remplacer le jazz.eva rice. amour par hasard.jpg

Outre ce mélange savamment dosé de folie douce amère, de joyeuse insouciance et de confrontations plus ou moins faciles avec la réalité, j’ai savouré le cadre cosy et très britannique, entre Londres et sa banlieue, les grands magasins, Fortnum, les salons, l’heure du thé, les vieilles demeures un peu hantées et un esprit enjoué qui m’a touchée. Attachée aux personnages, j’ai eu l’impression de vraiment les accompagner dans leurs aventures. Je regrette seulement les coquilles de l’édition d’origine (Flammarion) : une faute grave notamment et, plusieurs fois, une tante Clare devenue tante Clara ou tante Charlotte, ce que je trouve horripilant !

Dans l’ensemble un très joli roman, délicat, assez fin et, malgré des situations récurrentes, palpitant !

Et en prime, des Teddy Boys, un snapshot de la seule image où je trouve Johnnie beau garçon et une prouesse de ce chanteur que je trouve personnellemt ringard mais amusant et pas fatigant pour un sou !

Merci à Elise du Livre de Poche pour cette lecture très appréciée !

N.B : le titre vient de mon obsession grandissante pour Wilde, car vous n'avez pas fini d'en entendre parler si vous passez par ici !

379 p

Eva Rice, L’Amour comme par hasard, 2005

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23/02/2009

Sous le soleil des tropiques...

maugham.jpgUn vrai billet avec de vrais livres, des héros fougueux, de folles péripéties et un (un)happy end, vous n'y croyiez plus ? Il faut dire que mon défi douteux du nombre de mots à la minute masquait mal mon retard sensationnel et mon manque de temps tout aussi abyssal ! Eh bien, amis lecteurs, grâce à SuperMrLou qui nous prépare un somptueux repas en direct de sa kitchenette, je vais enfin pouvoir prendre le temps de causer littérature (si si, ça m'arrive !).

Et le sujet du jour, mes amis, n'est autre que Le Fugitif, écrit par l'incontournable Somerset Maugham et offert en l'occurrence par Lilly, déjà séduite par un autre roman du même auteur.

 

En échange de ses services, le docteur Saunders embarque à bord du Fenton, voilier dirigé par la pire des fripouilles, le capitaine Nichols, qui navigue selon toute vraisemblance sous les ordres d'un certain Fred Blake. Celui-ci a soi-disant été confié aux bons soins de Nichols pour des problèmes de santé nécessitant un changement d'air. En réalité Blake semble mêlé à de sombres histoires en Australie, son pays natal. Meurtre ? Complot politique ? Les hypothèses ne manquent pas.

La première partie du roman concerne la rencontre entre les trois personnages puis leur voyage à bord du Fenton. Amateur d'opium et fin observateur de l'âme humaine, le docteur souhaite quitter une île où rien ne se passe afin de profiter de vacances inopinées. Foncièrement méchant et crapuleux, Nichols souffre de problèmes de digestion et impose à Blake la présence du docteur. Quant au troisième larron, il est maussade pendant l'essentiel du trajet et ne dévoile presque rien de son passé, malgré une tendance à compulser les journaux anglo-saxons avec frénésie dès qu'il en a l'occasion. Cette première partie où il se passe finalement peu de choses (si ce n'est une tempête) permet de bien cerner les différents personnages à travers des discussions apportant beaucoup d'éléments nouveaux.

Après une tempête, le Fenton arrive en territoire hollandais, sur une petite île autrefois prospère. Les anciennes propriétés cossues tombent à moitié en ruine, beaucoup de propriétaires ont abandonné leur domaine et pourtant, le lieu est étrangement envoûtant. Les trois compères y font escale et rencontrent Erik Christessen. Jeune, dynamique, chaleureux, Erik a le coeur sur la main et gagne immédiatement la confiance de Blake, qui semble métamorphosé en sa présence. Grâce à Erik, le lecteur fait la connaissance d'une famille propriétaire d'une plantation et, en particulier, de Louise. Autour d'elle va se nouer un drame compliqué que je vous laisse découvrir.

J'ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman pourtant assez différent de ce que j'ai l'habitude de lire. Sans être un vrai roman d'aventures, il en emprunte certains codes et l'univers : capitaine roublard, tempête, héros mystérieux, beauté pure et inaccessible, rencontres improbables, dénouements symboliques, îles étranges, moustiques, eau traître et j'en passe. Pourtant très en marge de l'essentiel du récit, l'amour joue un rôle fondamental dont on ne s'aperçoit qu'assez tard ; et encore, ce n'est que l'idéal amoureux qui berce l'un des personnages qui entraîne une série d'actions décisives aux conséquences fatales. L'univers est très masculin, tandis que les relations entre les hommes sont quelque peu ambigües. La force inégalable de leurs relations, leur complicité et plus encore, la manière dont le corps masculin est perçu par le docteur Saunders font de l'homosexualité une thématique sous-jacente. La complexité des personnages rend le roman particulièrement intéressant : moralement répugnant, Nichols est malgré tout amusant et acquiert facilement la sympathie du lecteur, tandis qu'en dépit de ses bonnes actions le docteur laisse entrevoir des pensées peu louables. Très détaché, indifférent au sort de son prochain, Saunders fait penser à un spectateur qui se réjouirait de la scène dramatique à laquelle il vient d'assister.

Au final, la forme est plutôt légère. On part volontiers en voyage à bord de cette coquille de noix qu'est le Fenton, on découvre endroits exotiques et personnages hauts en couleur en jubilant. Pourtant le roman est assez sombre et dresse un portrait dans l'ensemble pessimiste de l'âme humaine. Peut-être faut-il plutôt y voir une volonté de ne pas tomber trop facilement dans le piège du manichéisme. Comme le pressent Louise, on cherche en elle un idéal sans accepter la femme qu'elle est réellement.

Une sombre mais bien belle escapade sous les tropiques, en compagnie d'un auteur que je voulais lire depuis longtemps et que je ne manquerai pas de relire ! Et une très bonne découverte parmi les classiques britanniques !

Merci encore Lilly pour cet excellent choix et ce très beau cadeau !

222 p

Somerset Maugham, Le Fugitif (the Narrow Corner), 1932

 

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10/02/2009

La plus jeune des Brontë

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Je n’ai pas toujours bonne mémoire quand il s’agit de livres ou de films – d’où en partie le pourquoi du comment de la genèse de ce blog. Pourtant Les Hauts de Hurlevent et Jane Eyre des sœurs Brontë m’ont laissé une forte impression et, chose assez rare, je me revois très bien en train de dévorer le roman de Charlotte à l’age de treize ou quartoze ans, vautrée sur le tapis au pied de mon lit à une période de ma vie où je boudais les classiques et les pavés – ce qui concernait à peu près tous les livres de plus de 300 pages ! Comme quoi la littérature victorienne a toujours eu une aura toute particulière dans ma courte vie de lectrice…

Pour en revenir à nos moutons, sur ma wishlist au Père Noël figurait cette année le deuxième tome de la Pléiade consacré à la famille Brontë. Bien qu’un peu ronchon à force trimballer dans sa hotte des produits presque exclusivement victoriens, Papa Noël a donc déposé sous le sapin la bible en question. Et quel bonheur ! Car non contente d’avoir dévoré Agnes Grey, je vais pouvoir me ruer bientôt sur un des trois autres romans figurant dans cet excellent livre – outre la tradition familiale, j’apprécie particulièrement cette collection pour les notes très pertinentes ainsi que l’important travail d’édition et de traduction.

Fille de pasteur, Agnes Grey décide de devenir gouvernante pour aider financièrement sa famille. Elle travaille d’abord pour les Bloomfield, qui l’accablent de reproches tout en l’empêchant d’avoir la moindre autorité sur une bande d’enfants stupides et foncièrement mauvais. Cruels avec les animaux, capricieux, violents, irrespectueux, incapables d’apprendre leurs leçons, les enfants n’ont d’égals que leurs parents, absurdes et condescendants. S’ensuit un séjour de quelques années chez les Murray, dont les filles ne sont pas non plus des élèves modèles. Entre l’aînée, jolie, vaine et trop aguicheuse pour une jeune femme bien élevée, et la plus jeune, garçon manqué jurant comme un charretier, Anne doit une fois encore supporter bien des caprices. Puis elle tombe amoureuse de Mr Weston, homme d’église foncièrement bon et intelligent. Tout pourrait s’arranger, jusqu’au jour où, s’apercevant de ses sentiments et persuadée de pouvoir mettre tous les hommes à ses pieds, Miss Murray entreprend de séduire Mr Weston par jeu, empêchant au passage toute rencontre fortuite entre le suffragant et la gouvernante. Miss Murray, vouée à un mariage d’argent, sera-t-elle heureuse ? Mr Weston succombera-t-il au charme de l’une ou à la sincérité de l’autre ? A vous de le découvrir.

Une fois de plus, j’ai passé un excellent moment en compagnie d’une des sœurs Brontë, bien que ce livre soit assez différent de mes lectures précédentes. Pas de fantastique ou d’influences gothiques par exemple, aucun mystère et une histoire qui semble à première vue un peu moralisatrice, avec des personnages assez manichéens – à l’exception peut-être de Miss Murray, parfois plus touchante malgré son grand égoïsme. Anne est un paragon de vertu et je dois avouer que sa morale irréprochable de fille de pasteur a parfois un petit côté agaçant, y compris lorsqu’elle se dénigre de façon systématique dès qu’il s’agit de sa possible influence sur Mr Weston. Plus ou moins autobiographique, ce charmant roman d’amour avec l’héroïne la moins romantique qui soit peut cela dit passer un trop rapidement pour un texte un peu austère ou un roman pour fleurs bleues.

Regroupé avec les deux titres les plus connus de ses sœurs lors d’une première édition, Agnes Grey a été rapidement jugé un peu trop traditionnel et inférieur aux romans de ses aînées… tandis que Charlotte elle-même fait un portrait peu flatteur d’Anne, la décrivant comme une jeune fille effacée à qui il manque la fougue d’Emily (cf Dominique Jean). Et pourtant !

Outre des qualités de narration indéniables, la trame du récit très bien construite et un discours sur l’éducation peu ennuyeux car il parsème seulement l’histoire de remarques faisant écho à des scènes mémorables, ce roman est plus impertinent qu’il n’y paraît à première vue. De nombreux signes a priori discrets dénoncent avec sévérité la décadence et l’attitude peu élégante des « parvenus » - bien que les propriétaires terriens finissent également par en prendre eux aussi pour leur grade. Les allusions faites aux termes précieux et ridicules choisis par ses employeurs m’ont beaucoup amusée, meme si je dois avouer que sans les notes de mon édition j’aurais laissé passer un certain nombre de remarques très intéressantes.

Agnes Grey est peut-etre un roman a priori discret et effacé comme son personnage principal et, peut-etre, comme son auteur, si on songe à le comparer aux flamboyants et très romanesques Jane Eyre et Wuthering Heights. C’est cependant un roman passionnant qui, malgré un certain pragmatisme, s’appuie au fond sur une très belle histoire d’amour et des personnages attachants ou détestables qui ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent. L’écriture, très soignée et travaillée, plutôt sèche et précise, est très agréable. J’aurais tendance à penser que ce livre s’adresse plus à un public féminin.

Lilly et Romanza ont elles aussi beaucoup aimé. Et l'avis de Malice, plutôt positif lui aussi.

298 p (chez Gallimard, collection l’Imaginaire)

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Anne Brontë, Agnes Grey, 1847

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22/12/2008

Like a virgin when your heart beats next to mine

guernalec levy_ amant inachevé.jpgJe n’aurais sans doute jamais découvert L’Amant inachevé sans Lilly et l’échange qu’elle a eu avec son auteur il y a quelques mois. Le sujet ne me tentait pas plus que ça mais, comme je suis de naturel curieux, j’ai été ravie quand elle a proposé de me le prêter. En feuilletant le livre comme je le fais souvent, je suis tombée à peu près uniquement sur des scènes érotiques très crues. Ce n’est pas franchement ma tasse de thé et ce n’est pas sans appréhension que j’ai abordé ce livre.

 

En intercalant des chapitres décalés dans le temps, Claire raconte à la première personne son initiation à la vie sexuelle par D. et sa vie sexuelle présente. Au collège, Claire découvre la sexualité avec D., dans une relation qui ne se veut pas ouvertement amoureuse. Aujourd’hui, juriste d’une trentaine d’années et mère de famille, Claire mène une vie a priori harmonieuse avec son mari, émaillée de-ci de-là par des sorties dans des clubs échangistes.

 

Simple roman érotique ? Pas vraiment. Pour moi, les descriptions détaillées qui frisent l’obsession suggèrent que D., plus qu’un partenaire idéalisé, est l’objet d’une fascination amoureuse. Cela expliquerait notamment pourquoi Claire se souvient de D. et non du garçon avec qui elle a perdu sa virginité l’année suivante.

 

Et puis il y a scène osée et scène osée. En lisant L’amant inachevé j’avais à l’esprit Glamorama (et American Psycho dans une moindre mesure) de Bret Easton Ellis où les scènes de sexe interminables n’apportent à mes yeux pas grand-chose au récit. OK, les générations américaines décadentes, la bisexualité… certes. Mais les scènes s’enlisent et une fois qu’on a compris les chemins et moyens empruntés par les protagonistes le phénomène de répétition finit par m’exaspérer. Ici, l’écriture est travaillée, c’est cru sans être bassement vulgaire et les scènes alimentent réellement l’histoire au lieu de la desservir en l’entrecoupant inutilement.

 

C’est aussi une autre histoire d’amour qui est évoquée, avec pudeur, ce qui l’a rendue plus émouvante pour moi. Car dans cette histoire il y a aussi ce mari qui, peut-être moins libertin qu’il n’y parait, accepte le ménage à trois et invite sa femme à rappeler D. pour de bien nobles raisons : pour qu’elle puisse s’épanouir mais aussi pour lui montrer qu’il lui fait confiance, afin de lui laisser l’espace de liberté dont elle a besoin et qu’elle pourrait être tentée de retrouver sans son accord. Pour moi, ce mari n’est pas si indifférent. Il est même jaloux mais accepte de s’effacer et de partager son épouse en espérant qu’ainsi il ne la perdra pas – car il a bien compris la nature de la relation entre D. et Claire.

 

Un roman intéressant et subtil à mon humble avis.

Merci à Lilly pour ce prêt. (Je te renvoie les livres dès mon retour en janvier)

141 p

Gaëlle Guernalec-Levy, L’amant inachevé, 2008