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13/09/2009
Chef-d'oeuvre en vue
Un voile d'ombre s'appesantit à ce moment sur l'enclos des tombes, et Albert rejeta la tête en arrière, tant pour discerner la cause de cette soudaine éclipse que pour jouir une dernière fois du spectacle de la baie. Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste. (p 27)
C'est sans doute le classique qui m'a le plus dépaysée, l'énorme bourrasque à laquelle je ne m'attendais pas, la rencontre exaltée entre la lectrice que je suis et le grand mais curieux roman que constitue Au château d'Argol.
Publié à la fin des années 1930 par José Corti, Au château d'Argol est un roman bouillonnant, dense, presque effervescent où se bousculent les images, les références et les clichés littéraires, dans un enchevêtrement de phrases somptueuses et immenses qui frappent l'imagination tout en étant systématiquement dans l'excès. Julien Gracq déclarait en 1981 au Magazine Littéraire que ce livre n'était pas une parodie mais plutôt un roman d'adolescent (cf les précieuses notes de la Pléiade que j'ai bien sûr lues avec avidité une fois le château et ses héros démasqués). Comprenons par là un roman où jaillissent les références philosophiques et littéraires d'un lecteur assidu et passionné. Pour l'auteur de ces notes, les influences sont celles de Jules Verne, de Wagner et plus encore, de Poe et du surréalisme (à l'époque de l'existentialisme et de la littérature engagée). Mais j'ai surtout énormément pensé au roman noir, aux inspirations gothiques de Radcliffe, Maturin et de Lewis et aux romantiques allemands. Mon édition évoquait d'ailleurs Faust et Méphisto en parlant des deux héros du roman mais j'ai aussi en partie retrouvé l'univers de Hoffmann et de Lenz. Quoi qu'il en soit, le récit a pour cadre un château isolé près d'une forêt sombre, d'une mer troublante et d'un vieux cimetière dont la description n'a rien de rassurant, étant caractérisée la recherche d'adjectifs aux accents dramatiques ou particulièrement lugubres.
Ce livre est curieusement pour moi à la fois une révélation et une légère déception. Tout me prédisposait à aimer les élans mystico-lyriques du narrateur, l'atmosphère sombre, le cadre inquiétant, l'écriture riche et imagée. J'ai été très sensible à l'impétuosité et à la fougue qui caractérisent ce texte, j'ai effectivement savouré le décor ; quant aux phrases, elles font tout l'intérêt du roman. Et pourtant, dans cette histoire où finalement rien ne se passe en dehors de l'accomplissement implacable du destin, je n'ai éprouvé d'intérêt que pour les sublimes descriptions et l'envoûtante association de noms et d'adjectifs, parfois improbable. Et dans ces descriptions, je n'ai pu m'empêcher de trouver parfois un aspect un peu précieux et ronflant à l'écriture de Gracq, qui m'a pourtant fascinée. Une impression qui, je l'espère, ne se confirmera pas à la lecture du Rivage des Syrtes, que je lirai évidemment (quand, je ne sais pas). Quoi qu'il en soit, voilà un immense auteur à découvrir absolument.
J'ai découvert au passage dans mon édition un titre qui m'intrigue, Le Vieux baron anglais.

95 p (Bibliothèque de la Pléiade)
Julien Gracq, Au Château d'Argol, 1938
10:49 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : julien gracq, pleiade, au chateau d'argol, josé corti, roman français, classiques, roman gothique, surréalistes, jules verne, romantiques allemands
Commentaires
Je suis en train de finir Le rivage des Syrtes que je n'avais jamais abordé.Cette oeuvre a toujours été nimbée d'un certain mystère et je ne suis pas sûr que ce roman ait été si lu que ça.Aux deux tiers du livre le mystère reste entier,embrumé de grâce et de beauté sévère.A lire,tôt ou tard.Pour moi ce fut tard.
Écrit par : Eeguab | 13/09/2009
Répondre à ce commentaireles reproches que tu fais à l'écriture ne pouraient-ils pas se résumer à "écriture un brin datée" ? Gracq n'est pas spécialement moderne et pas tout à fait classique encore...
Écrit par : Cécile de Quoide9 | 13/09/2009
Répondre à ce commentaireen tout cas, ça change de Vanessa, non ?
Écrit par : Cécile de Quoide9 | 13/09/2009
Répondre à ce commentaireJe préfère le rivage des syrtes et un beau ténébreux au chateau d'Argol, mais j'adore ces trois livres de Gracq. Ton billet me donnerait presque envie de relire au Chateau d'Argol.
Écrit par : The Bursar | 13/09/2009
Répondre à ce commentaireGracq m'a toujours semblé inaccessible, mais à chaque fois que je lis des extraits j'aime beaucoup.
Écrit par : Leiloona | 15/09/2009
Répondre à ce commentaireTu as raison de dire que le héros du roman, c'est le style, imagé, précieux... comme toi j'ai été envoûtée.
Écrit par : rose | 15/09/2009
Répondre à ce commentaireMoi j'ai souvenir qu'en Français en 1er, il y a un peu plus de vingt ans cela ne me rajeuni absolument. Mon excellent prof de français nous avait fait étudier
des passages du Château d'Argol et du Rivage des Syrtes.
Ce dernier je l'ai acheté mais par encore lu ;-)
En ce qui me concerne, je rangerai Julien Gracq dans les classiques du XXème siècle.
Écrit par : Alice | 15/09/2009
Répondre à ce commentaireet bin j'ai un probleme avec mes mises a jour...pas eu connaissance de ce billet...et bin au debut, tu nous maintiens en alerte...ouah quel livre...mais apres arrive les critiques negatives...ouf ouf...en tout cas, cela me rappelle plus shining...ou rien ne se passe (juste le stresse) vers un fait ineluctable..la folie du personnage..;o)
Écrit par : rachel | 15/09/2009
Répondre à ce commentaireJ'ai beaucoup aimé En lisant, En écrivant...souvenirs du CAPES !
Écrit par : Albertine | 22/09/2009
Répondre à ce commentaire@ Albertine : le genre de souvenirs qui marquent :o)
Écrit par : Lou | 23/09/2009
Répondre à ce commentaireGracq fait partie des grands classiques français du 20ème. Une écriture superbe, une vraie musique qui enchante au delà du texte lui même.
Maurice
Écrit par : Maurice | 13/12/2009
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La citation du début me plaît beaucoup, et je suis très tentée malgré tes réticences. En voyant ta note, je trouve que c'est amusant de pouvoir être marqué par un livre sans l'avoir particulièrement apprécié pour autant. C'est la marque des grands textes je pense.
Le seul souci avec Gracq, c'est qu'il a (selon ce que j'ai récemment apprs) toujours refusé d'être édité en poche. Je regarderai à la bibli le jour où j'irai chercher la BD de ce matin.
Écrit par : Lilly | 30/08/2009
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