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29/06/2007
Le souffle coupé
Le week-end dernier, votre fidèle chroniqueuse s’est engouffrée dans le train 8329 en partance pour la Rochelle, avec pour tout compagnon Le Destin de Mr Crump, roman finalement choisi à la dernière minute pour un week-end qui s’annonçait chargé. En sirotant un thé aux chrysanthèmes (boisson assez étrange, je vous l’accorde), j’ai donc commencé ma lecture, me trouvant mêlée presque malgré moi au destin de deux familles, les Crump et les Vilas.
1st round : Anne Bronson Vilas entre en scène. Personnage louche, Anne est de celles qui pérorent à longueur de journée, s’extasiant sur la beauté de sa fille, pleurant sur le destin tragique de sa défunte mère, s’apitoyant sur son propre sort de femme parfaite prise au piège d’un affreux mariage qui l’a contrainte aux pires renoncements. Dans un kimono sale, des mèches grises et sales s’échappant de sa coiffure négligée, Anne clame de façon outrancière son âge, ses quelques neuf ans de plus que son époux… vingt années réduites à neuf dans sa bouche. Les frasques de la famille, l’alcool, la crasse, le vice, la perversité des femmes Bronson font du destin d’Anne Bronson un récit particulièrement étonnant, qui, tout en dégoûtant le lecteur, parvient à éveiller sa curiosité pour l’entraîner dans le récit du pire mariage qui soit, de l’enfer de la vie de couple.
2nd round : on s’ennuie un peu. Après la première partie haute en couleur, on trouve que l’écriture mollit un peu lorsqu’il s’agit d’Herbert Crump. Le mot « misogynie » n’est pas loin : après le portrait détestable d’une femme qui l’est tout autant, la vie de parfaits petits bourgeois dans une parfaite petite ville puritaine fait pâle figure. On sent le manichéisme poindre le bout de son nez, on reproche secrètement au narrateur de tirer de trop grosses ficelles et d’user d’arguments un peu grossiers. Quelques bâillements plus loin, on laisse le destin mortellement ennuyeux de la respectueuse famille Crump pour ce qui sera le cœur de l’intrigue : la rencontre d’Anne et d’Herbert.
3rd round : De la rencontre a priori innocente va naître toute l’intrigue. De là découleront toutes les bassesses, les mesquineries, l’abus de confiance, les remords et la souffrance. Malgré le quatrième de couverture qui en disait déjà beaucoup – trop peut-être, je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer une fin plus heureuse, un dénouement moins tragique. Pendant près de 300 pages, je me suis interrogée sur les motivations d’Anne Bronson Vilas Crump, sur ce qui pouvait la pousser à être l’odieuse épouse qu’elle est, ce qui lui faisait fermer les yeux sur les échanges de regard et les haussements de sourcils devant ses éclats et sa grossièreté sans limite. Si le narrateur ne lui laisse aucune chance, en dépeignant une harpie vulgaire terrorisant son jeune époux brillant, bon et malheureux, je ne me suis à aucun moment lassée de cet enchaînement d’événements dont je voyais forcément l’issue fatale. Si à aucun moment l’espoir n’est permis, on ne peut s’empêcher tour à tour de vibrer ou de trembler avec Herbert, dont la jeunesse a été ravie par un mauvais tour réalisé avec une habileté déconcertante. Dans un sublime crescendo, on assiste à la descente aux enfers des protagonistes, persécutrice et persécuté sombrant ensemble dans un abîme sans fin de haine et de rancœur.
Que dire de ce roman, si ce n’est que j’en sors bouleversée ? Si j’ai eu quelques doutes au début, et si je persiste à penser suite à l’épilogue que ce roman est relativement misogyne – à l’en croire, les hommes seraient sans défense et les femmes auraient leur mari à leur merci aux Etats-Unis au début du XXe, ce sur quoi je me permets d’émettre quelques réserves – je comprends désormais pourquoi Freud et Thomas Mann ont déclaré que ce livre était un chef d’œuvre. Si sa lecture est à la fois plaisante et dérangeante, si l’on oscille toujours entre réflexion et abandon romanesque, ce livre reste à n’en pas douter l’un des meilleurs que j’ai lus dernièrement, à n’en pas douter un classique incontournable, mené d’une main de maître et comptant parmi les plus belles réussites de la littérature américaine. D’où cette note empreinte de respect pour Ludwig Lewisohn, injustement condamné par les critiques puis oublié. Je n’ai peut-être pas su bien exprimer ce que j’ai ressenti à la lecture de cette œuvre mémorable ; difficile de résumer tout cela par un « j’ai aimé / je n’ai pas aimé ». Mais je conclurai en disant que je suis vraiment admirative : à mes yeux Le Destin de Mr Crump mérite toute notre attention.
406 p
13:25 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note
Commentaires
Diantre quelle histoire ! Il semble y avoir matière à disséquer cette relation cliniquement ( c'est une manie chez moi!).
Écrit par : Moustafette | 30/06/2007
Répondre à ce commentaireJ'ai lu quelques lettres de ce livre en anglais et ça a l'air pas mal sauf qu'en version originale l'ancien anglais peut être un obstacle à la lecture.
Écrit par : Laetitia | 01/07/2007
Répondre à ce commentaireJ'ai lu quelques lettres de ce livre en anglais et ça a l'air pas mal sauf qu'en version originale l'ancien anglais peut être un obstacle à la lecture.
Écrit par : Laetitia | 01/07/2007
Répondre à ce commentaireAh !! je suis contente que tu aies aimé ce livre, c'est celui que je t'avais conseillé dans un précédent commentaire et qui m'a également beaucoup marquée.
Écrit par : marie | 02/07/2007
Répondre à ce commentaireJ'en prends bonne note, on ne sait jamais, même s'il a l'air un peu trop misogyne à mon gout !
Écrit par : Florinette | 02/07/2007
Répondre à ce commentairesuper chronique... ca donne envie. hop, sur le calepin! :o)
Écrit par : Choupynette | 03/07/2007
Répondre à ce commentaireDu thé aux chrysanthèmes? Mais où as donc tu trouvé cet étrange breuvage? Je suis curieuse d'en savoir un peu plus.
Écrit par : Hilde | 07/07/2007
Répondre à ce commentaireLivre lu, il y a plusieurs années. Remarquable et ça se lit facilement. L'enfer du couple dans toute son horreur.
Écrit par : dasola | 29/09/2007
Répondre à ce commentaireC'est à peine morbide le thé aux chrysanthèmes !! (ça m'intéresse du coup, j'ai dit à ma mère en rigolant que c'étaient mes fleurs préférées il y a quelques jours, elle a fait une tête !! )
Sinon, je viens de tomber sur ce billet et je suis ravie : j'ai acheté ce livre il y a quelques mois, par hasard je pense, parce qu'il était écrit qu'il s'agissait d'un grand roman américain. Ca a l'air oppressant mais magistral.
Écrit par : Lilly | 30/05/2010
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Écrit par : katell bouali | 30/06/2007
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