Virginie DeChamplain, Les Falaises

JE PENSE QUE JE SUIS BRISEE.
J’ai l’automne à l’envers. En dedans au lieu d’en dehors. Humide, tiède dans le creux des joues. Du vent qui craque dans la cage thoracique.
C’est octobre.
Ma mère est morte et j’ai pas encore pleuré.

C’est sur ces mots qui sonnent comme une claque que débute Les Falaises, roman de Virginie DeChamplain. A la situation dramatique se dessinent peu à peu les contours d’un contexte familial atypique, féminin, et souvent douloureux. Cette mère, tombée d’une falaise, est-elle vraiment tombée par accident ?

Saint-Laurent, ma mère en sirène.

La marée montante a ramené son cadavre bleu. Sa tête fendue. Ses cheveux comme des algues dans le ressac.

La narratrice (« V. ») doit faire son deuil en affrontant la culpabilité d’avoir été loin, de ne pas être assez revenue. Le souvenir douloureux d’une mère sans cesse en fuite, entre voyages et dépressions, vibrante mais torturée. La colère devant cette mère qui lui a toujours échappée. Et puis, en filigrane, la tentative d’une reconstruction à travers l’introspection familiale.

En quittant sa vie citadine pour s’enfermer dans la maison pleine de fantômes, proche du fleuve où sa mère est morte, V. découvre les cahiers de sa grand-mère Claire. Et à travers eux, une autre femme qui a sans doute aimé maladroitement sa fille, à qui elle destinait ses mots. Une femme éprise de liberté et coincée dans cette vieille maison avec ses enfants, tiraillée entre son rôle de mère et son envie de crier son identité, de redevenir cette femme ensevelie sous la casquette « maman ». Se dessine ainsi une histoire faite de parallèles, de femmes qui s’aiment maladroitement, qui se cherchent, fuient, chacune à leur façon.

Ce récit s’ancre dans un cadre hivernal, rural, où le fleuve est omniprésent. Le froid, le vent, l’eau rejaillissent à travers une langue rythmée, très dépaysante pour la lectrice française que je suis. On sent vibrer la Gaspésie avec cette langue orale, poétique, brute qui retraduit toute la souffrance de V., ce creux qu’elle sent dans son ventre.

On plonge dans ce texte sans s’attendre à être happés avec une telle violence. On le lit comme en apnée et on en ressort le souffle coupé. Un roman puissant, glacé et émouvant.

C’est aussi le premier livre de La Peuplade que je lis (un autre est en cours, et plusieurs attendent dans ma PAL). Quelle belle découverte !

217 p

Virginie DeChamplain, Les Falaises, 2020

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