Puis nous quittons la côte pour regagner l'animation des villes, et avec elle, faire la rencontre de tante Lavinia, être frivole et attachant, en réalité personnage écorché et fragile qui cache derrière une apparente insouciance un profond mal-être. "Un jour tante Lavinia me téléphona pour dire que c'était trop rageant, elle était en prison. Quand j'exprimai ma surprise, elle avoua que ce n'était pas exactement une prison, mais que c'était tout comme, car elle était retenue dans un hôpital où elle avait été emmenée par la police. Puis elle m'expliqua qu'elle avait essayé de se suicider deux jours auparavant - que ça avait été exaspérant, car tout avait raté." (p40) Les échanges avec Lavinia sont l'occasion de découvrir d'autres membres de la famille : le père, mort à la guerre, la grand-mère folle, qui a tenté d'étrangler le petit frère lors de son baptême ; et la priopriété familiale en perdition, entre un grand-père peu organisé et amoureux de sa femme complètement folle, voire dangereuse, et une nouvelle génération qui ne prendra pas la relève.14/09/2011
Adieu Victoria !
Moi qui me suis jetée sur Granny Webster à sa sortie en France (je l'ai découvert par hasard en librairie), j'ai bien tardé à en parler... mais voilà enfin un billet que je voulais écrire depuis quelques mois !
Granny Webster est le titre tronqué de Great Granny Webster, plus fidèle au texte, car il y est question de l'arrière-grand-mère de la narratrice.
Envoyée se repose chez son arrière-grand-mère, la narratrice se retrouve emprisonnée dans un monde archaïque, où l'arrière-grand-mère Webster règne avec une résignation douloureuse sur une maison sans vie. Ce fossile vivant incarne la période victorienne révolue dans ce qu'elle a de plus rigide et ne peut se résoudre à l'inexorable progression d'une modernité dans laquelle elle ne trouvera pas sa place. "L'idée du chauffage central a toujours été la bête noire de la vieille Mrs Webster, poursuivit-elle d'un air ravi. La pauvre femme l'a vu se répandre comme la peste dans toutes les maisons d'Angleterre." (p65)
Ainsi, pendant ce court séjour de convalescence, les bienfaits de l'air marin sont appréciés à coup de promenades quotidiennes en voiture au cours desquelles le temps semble s'être arrêté et qui, au final, sont une des pires épreuves pour la jeune fille. Alors que son aieule est a priori fortunée, la maison est glaciale, les repas sans saveur et le service assuré par une pauvre femme âgée que l'on s'attend régulièrement à voir s'écrouler en portant des plateaux bien trop lourds pour elle dans des escaliers qui ne sont pas non plus faits pour son âge avancé. L'arrière-grand-mère Webster a choisi d'endurer cette vie austère avec résignation et met un point d'honneur à se torturer en restant assise des heures sur une chaise à dos droit au lieu de se reposer dans un bon fauteuil : "Elle-même était restée dans un silence courageux et stoïque à endurer sans plainte l'atroce inconfort de sa chaise au dos si dur. Je me demandais comment elle arrivait à supporter ce siège sans hurler. Il était évident qu'il la faisait souffrir. Il suffisait de voir l'air sinistre et cependant résolu qu'elle prenait en s'y asseyant." (p 20-21) La vieille dame n'a pourtant plus de comptes à rendre à qui que ce soit, sa famille et ses relations l'ayant oubliée.
Curieusement, elle semble juger la narratrice plus fiable que le reste de son entourage et décide un jour de lui annoncer qu'elle héritera de son lit à colonnes et devra superviser le déménagement de ses affaires après son décès. Et de conclure : "Je suis très contente d'avoir abordé ce sujet avec toi, dit-elle. Cela fait longtemps que j'y pense." (p34)
Puis nous quittons la côte pour regagner l'animation des villes, et avec elle, faire la rencontre de tante Lavinia, être frivole et attachant, en réalité personnage écorché et fragile qui cache derrière une apparente insouciance un profond mal-être. "Un jour tante Lavinia me téléphona pour dire que c'était trop rageant, elle était en prison. Quand j'exprimai ma surprise, elle avoua que ce n'était pas exactement une prison, mais que c'était tout comme, car elle était retenue dans un hôpital où elle avait été emmenée par la police. Puis elle m'expliqua qu'elle avait essayé de se suicider deux jours auparavant - que ça avait été exaspérant, car tout avait raté." (p40) Les échanges avec Lavinia sont l'occasion de découvrir d'autres membres de la famille : le père, mort à la guerre, la grand-mère folle, qui a tenté d'étrangler le petit frère lors de son baptême ; et la priopriété familiale en perdition, entre un grand-père peu organisé et amoureux de sa femme complètement folle, voire dangereuse, et une nouvelle génération qui ne prendra pas la relève.Enfin, la boucle est boublée avec le décès de l'arrière-grand-mère Webster, qui disparaît dans l'indifférence la plus totale. La narratrice, pour qui la vieille femme semblait éprouver un léger intérêt, est elle-même indifférente et s'oblige à se rendre à des funérailles dont elle n'a que faire. Lorsque les cendres de la vieille dame sont répandues sur le sol, une bourrasque souffle et c'est dans un total manque de dignité que la pauvre femme tire sa révérence, horrifiant la narratrice qui se retrouve couverte de fines pellicules blanches. Avec ce passage tellement navrant pour ce vieux corbeau que l'on a pris en pitié : "Sur notre gauche, une église hideuse aux allures de caserne dominait son cimetière de ses murs en silex. Toutes les pierres tombales autour de nous étaient couvertes de glace. Le silence désolé particulier à l'arrière-grand-mère Webster semblait planer alentour. Tout ce qui se trouvait là était si sinistre, gris et menaçant qu'on aurait dit que l'endroit avait été créé dans le but de la recevoir." (p129)
Ceux qui me connaissent ne seront pas surpris : j'ai bien évidemment pris un énorme plaisir à lire ce court roman où j'ai retrouvé un cadre qui m'est cher et un ton si propre aux écrivains britanniques de cet époque... je ne pouvais que me régaler. Un livre à la fois triste et drôle, et une première rencontre avec Caroline Blackwood particulièrement réussie !
Née en 1931, Caroline Blackwood est une héritière de la famille Guinness. Elle épouse en premières noces Lucian Freud, un peintre dont l'oeuvre assez dérangeante m'intrigue beaucoup. Je n'ai donc pu résister au plaisir d'ajouter une photo du jeune couple.

L'avis de Cécile...
Photos issues de Modernsafari et The Guardian (article sur un livre de la fille de Caroline Blackwood ; si comme moi vous prenez plaisir à lire cet article je vous recommande celui-ci, sur Stella Gibbons).
Pour plus d'informations sur Caroline Blackwood, une série d'articles ici.
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135 p
Caroline Blackwood, Granny Webster, 1977
Challenge God save le livre : 16 livres lus
Challenge Vintage Novels : 3 livres lus
14:11 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : challenge vintage, caroline blackwood, christian bourgois, granny webster, angleterre, roman anglais, angleterre xxie, mitford, stella gibbons, vita sackville west
14/11/2008
Dans la famille Montdore je demande Polly !
Me voilà de retour de Barcelone, avec beaucoup de critiques en retard et donc un tas de billets en perspective, ce qui va radicalement changer mon pauvre pc qui avait perdu tout espoir d’entendre parler littérature depuis quelques jours. Car là où le livrovore est un phénomène pernicieux, amis lecteurs, c’est qu’il contamine tout ce qui l’entoure et, dans le cadre de mon esclave informatique dédié, adopte un comportement militant dévastateur. Bref, privée de mes billets, de mes requêtes littéraires sur le Net et de la visite régulière de vos blogs, la pauvre chose avait perdu goût à la vie – multipliant par ailleurs les erreurs système pour me témoigner son mécontentement !
Après moult hésitations, j’ai décidé d’attaquer le problème à la racine en me consacrant (corps et âme ?) à L’Amour dans un climat froid de Nancy Mitford, lu en grande partie dans l’avion, le RER et les salles d’attente d’aéroport. Le comble de la glamouritude, exactement !
Ce roman est en quelque sorte la suite de La Poursuite de l’Amour, bien que ces livres retracent deux histoires différentes se déroulant plus ou moins en parallèle. Les deux peuvent être lus séparément mais, la narratrice Fanny étant la même et retraçant plus clairement son parcours personnel et son enfance dans La Poursuite de l’Amour, c’est avec ce livre que je vous recommande de découvrir Nancy Mitford.
Dans L’Amour dans un climat froid, ce sont les années au cours desquelles la narratrice s’apprête à faire son entrée dans le monde qui sont retracées, puis celles de son mariage et de ses premières grossesses. Mais, comme dans le livre précédent, Fanny s’efface presque constamment pour laisser au premier plan une autre débutante au destin plus exaltant, Polly Montdore, amie d’enfance aux parents richissimes. De retour des Indes où sa famille était partie quelques années, Polly doit se trouver un mari. La chose semble acquise pour cette riche héritière de toute beauté mais, après des dépenses extravagantes, l’organisation de bals et l’invitation de gentlemen soigneusement ciblés, sa mère doit se rendre à l’évidence : personne ne demande sa fille en mariage. Se déclenche alors une guerre impitoyable entre la mère – égocentrique, royale et féroce, et la fille – d’une indifférence à toute épreuve. Alors que l’on se demande si Polly finira par trouver un époux convenable, un autre danger se profile à l’horizon : l’existence d’un neveu lointain qui héritera du titre de Lord Montdore et de la maison familiale chère à Polly, Hampton.
Ce livre offre un excellent moment de détente et, curieusement, une copie presque conforme de La Poursuite de l’Amour à bien des égards. On retrouve avec plaisir les Radlett, famille proche de Fanny, avec son lot d’exubérance et d’exquise décadence. De même, les préoccupations principales tournent autour des amours d’une héroïne, plus flamboyante ou symbolique que la discrète Fanny. Faite de cancans, de secrets partagés, de quelques rebondissements et d’une fin abrupte qui prête à sourire, l’histoire est loin de dépayser le lecteur, malgré un retournement de situation différent dans la quête du mari idéal (personnellement je pensais que Fanny ne s’intéressait pas à la gent masculine mais je vois avec le recul que cette variante était peu probable dans ce livre léger visant à mon avis à distraire la ménagère de moins de cinquante ans des années 40 – qui aurait sans doute été épouvantée par un sujet aussi scabreux).
Si j’ai apprécié ce roman plein d’humour et serais volontiers prête à renouveler l’expérience Mitford, j’ai une fois de plus ressenti une certaine frustration à la lecture. Pas de croisements ou peu entre les deux livres d’abord. Linda, qui avait une place si importante dans la vie de Fanny, ne fait pas la moindre apparition dans ce roman, choix peu crédible pour un livre s’appuyant sur la même narratrice. Fanny est tout aussi transparente que dans le livre précédent, ce qui semble d’autant plus invraisemblable qu’elle vit justement un tournant dans sa vie, rencontre son époux et fonde une famille. La période précédant les fiançailles est résumée en un paragraphe : nous l’avons compris, le destin de Fanny ne présente aucun intérêt. Pourtant il y aurait matière à réflexion lorsqu’on songe à la vie monotone qu’elle mène à Oxford, sans parler des remarques méprisantes que lui adresse un mari foncièrement antipathique et qui sont retranscrites avec une apparente indifférence, tandis que Linda ou Polly claquent les portes pour bien moins que ça ! Cousu de gros fils, le livre fait parfois des bonds dans le temps et se contente d’explications hâtives après avoir fait mariner le lecteur pendant un certain temps, voire plutôt pendant un temps certain. Les psychologies ne sont qu’effleurées malgré la présence de fortes personnalités. Tout reflète en quelque sorte l’esprit du potin et du papotage léger. Mais, malgré l’impression d’inachevé, on passe un bon moment, aussi superficiel et délassant qu’à l’époque où nous poursuivions l’amour en compagnie de Linda.
A recommander sans hésiter pour une lecture relaxante. Les lecteurs de La Poursuite de l’Amour apprécieront certainement. Ceux d’auteurs comme Barbara Pym également. Voilà aussi un livre représentatif d’une société, d’une époque et qui revêt à cet égard un intérêt historique. Raconté par une ambassadrice de la (plus ou moins) fictive famille Radlett, ce livre a en tout cas conquis sa place dans ma bibliothèque, parmi les auteurs britanniques dont je raffole tant.
Livre lu et approuvé par Nanou et Malice.
Quelques extraits :
« Les visiteurs étaient une espèce inconnue à Alconleigh ; et si, par hasard, quelques héros inconscients se risquaient à venir, tante Sadie disparaissait, les enfants se jetaient à plat ventre sur le sol, pour n’être pas vues, tandis qu’oncle Matthew lançait des regards furibonds affreusement embarrassants pour tout le monde et restait planté à une fenêtre, bien en vue, jusqu’à ce que le maître d’hôtel eût informé les visiteurs qu’il n’y avait personne à la maison. » (p161)
« Donc hier, se sentant mieux, Boy se rendit à Hampton pour parler à Sonia des lettres de condoléances qu’il avait reçues des Infantes, etc. Ils eurent une passionnante conversation à ce sujet, puis discutèrent sur le choix d’une inscription à graver sur la tombe de la pauvre Patricia. Ils tombèrent d’accord sur celle-ci : « Tu vieilliras moins que nous, qui continuons à vivre… » » (p 167)
« Il naquit cependant le soir même, jeta – à en croire les Radlett – un regard sur son père et en mourut aussitôt. » (p 337)

345 p
Nancy Mitford, L’Amour dans un climat froid, 1949
11:20 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : littérature, mitford, roman anglais, humour, nancy mitford, romans et nouvelles, romans







































