06/03/2009

Imagine all the people...

frain_tromelin.jpgEn ces derniers jours d’hiver, même en Espagne, une petite escapade sous les îles a quelque chose de tentant. Mon souhait s’est réalisé, même si le caillou sur lequel j’ai suivi Irène Frain n’a rien de paradisiaque. Pas plus que l’histoire de ce naufrage qui, au XVIIIe, a tristement illustré la condition des esclaves et le peu de cas qu’on faisait de ces vies marchandées.

Après une présentation de l’île qui vise à montrer à quel point l’endroit est inhospitalier, le récit retrace les dernières heures de l’Utile, navire de la compagnie des Indes transportant clandestinement des esclaves pour le compte du capitaine Lafargue. Pressé d’arriver à bon port et de débarquer sa cargaison illégale avant une éventuelle chute des cours, Lafargue s’entête à faire cap sur l’est, en dépit d’une carte récente qui évoque l’existence d’une île entourée d’un récif de corail sur lequel le navire pourrait bien se fracasser. L'inévitable se produit, le naufrage coûte la vie à une vingtaine de marins et à la majorité des esclaves parqués dans la soute au moment du drame. S'ensuivent plusieurs mois au cours desquels le second, Castellan, s'emploie à sauver les vies des rescapés. Chercher de l'eau, se protéger du soleil et construire un navire pour partir, telles sont devenues les priorités sur cette langue de sable et de roche invivable. Séparés au quotidien, Noirs et Blancs finissent par s'unir lors de la construction d'un bateau trop petit pour tous les contenir. On arrive là à la terrible injustice qui a poussé Irène Frain à écrire ce livre : les Blancs embarquent, les esclaves restent sur l'île à attendre que Castellan revienne les chercher. Cela n'arrivera pas, car l'administration est complètement indifférente au sort réservé aux esclaves. Toutes les raisons sont bonnes pour différer le départ, jusqu'à l'arrivée des premiers cyclones qui condamnent définitivement les survivants. Ils seront huit à être retrouvés quinze ans plus tard, après avoir organisé leur survie avec les restes de l'épave et beaucoup d'ingéniosité.

Après un premier chapitre que j'ai trouvé assez pénible en raison du style un peu brutal, très moderne, parfois familier, ma curiosité l'a emporté et j'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'ensemble du récit ainsi que les précisions qui suivent au sujet des missions archéologiques organisées récemment. Ce style qui m'avait semblé si rude m'a finalement beaucoup plu ; une fois habituée, je l'ai trouvé très agréable et approprié au récit factuel de cette aventure (in)humaine.

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Et ce style qui m'effrayait était le seul point susceptible de me décourager. L'aspect très documenté fait la force de ce récit, qui a cependant l'allure d'un roman en raison du narrateur omniscient qui s'immisce dans les pensées d'une série de personnages mis en avant. La subjectivité qui en découle n'a à mon avis rien de contestable : un accord tacite entre le narrateur et le lecteur met ce dernier en garde, les suppositions vont bon train mais il est toujours possible de rester attentif et de faire la part entre faits réels et conjectures du narrateur. Ce parti pris ne m'a pas du tout gênée et je trouve au final qu'Irène Frain a réussi à résoudre une équation délicate : porter à la connaissance du lecteur une histoire réelle établie à la suite de recherches historiques minutieuses, sans pour autant pondre un livre aride et fastidieux qui aurait très bien pu ne s'adresser qu'à un lectorat réduit. Parce que les implications de cette histoire ont été nombreuses et soulèvent encore des questions, cette ouverture à un public plus large me semble effectivement plus pertinente.

tromelin1.jpgAprès avoir lu cette histoire, le point qui me taraude le plus est le suivant : Castellan fait figure de héros dans ce roman. Oubliée la couleur de peau, il se sent subitement proche de ces Noirs qu'il abandonne à contre-coeur. Mais, si le sentiment de fraternité était tel, pourquoi ne pas appliquer la dure loi qui le poussait à récompenser depuis le début les marins les plus méritants, notamment au moyen des rations d'eau ? Pourquoi ne pas avoir embarqué en priorité les personnes ayant construit le bateau au lieu d'abandonner les soixante Noirs volontaires au profit d'autant de Blancs ayant refusé de lever le moindre petit doigt ? Les tentatives de Castellan pour obtenir le droit de repartir sur l'île n'étaient-elles pas dues au remord et au sentiment du devoir moral, sans forcément impliquer la prise de conscience de leur égalité ?

Je vous recommande le site consacré au livre, dont je viens de découvrir les superbes photos.

Merci aux Editions Michel Lafon et à Suzanne de Chez Les Filles sans qui je n’aurais pas découvert ce livre.

Deux articles que je viens de retrouver (mais il y en a beaucoup plus) : Cathulu, Delphine.

370 p

Irène Frain, Les Naufragés de l’île Tromelin, 2009

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