30/04/2009
Au temps des Nations
Voilà déjà un an que je voulais lire Les Vivants et les Ombres de Diane Meur, livre dont le titre rêveur, l’histoire, le point de vue et l’éditeur m’avait convaincue que oui, nous étions faits pour nous rencontrer ! Car il en va des livres comme des hommes : on se découvre rapidement des atomes crochus avec certains. Ici, une étincelle, un éclair, et voilà que ce roman m’emportait déjà après les quelques premières pages.
Fresque familiale en Pologne au XIXe, ce récit présentait déjà des caractéristiques que j’aime particulièrement retrouver en littérature : une galerie de personnages charismatiques, dont on découvre peu à peu les relations, les aspirations et les motivations, ainsi que le passage du temps, avec le glissement d’une génération à une autre et les époques un jour révolues. Ici, deux aspects présentent un intérêt supplémentaire : l’évocation de l’histoire mouvementée, à l’époque du réveil des peuples, de l’émergence de la Nation au centre de l’échiquier géopolitique ; enfin, un point de vue original, puisque l’histoire nous est racontée par une maison qui voit l’Histoire avec un grand H à travers la petite histoire de ses habitants.
Ce livre avait déjà tout pour me plaire et je n’ai pas été surprise de me régaler. J’ai apprécié l’écriture mais
plus encore, c’est l’histoire que j’ai trouvée très bien construite. Malgré les quelques 700 pages dans l’édition d’origine, on ne s’ennuie pas un instant : l’histoire est toujours captivante, riche en événements, tandis que la maison s’intéresse tour à tour aux multiples personnages, dont les préoccupations différentes enrichissent la narration. Quant à l’aspect historique intéressant, il se fond complètement dans le récit, ne l’alourdissant pas et ne gênant pas la lecture par l’étalement de connaissances à la mode dictionnaire que je crains parfois avec ce type de projet littéraire.
J’ai pris un immense plaisir à découvrir ce roman ambitieux. Dommage que la littérature française ne produise pas aussi souvent des livres aussi foisonnants de personnalités éclatantes, de récits entrecroisés et denses, bref ! de passionnantes histoires comme ont su les écrire de nombreux écrivains du XIXe (en particulier), avant la mode des livres de 100 p en police 40, de l’introspection sans fin (vais-je aller au supermarché ou non ?) et de la psychologie pour la psychologie, avec plus ou moins d’intérêt.
Sur ce blog, pour un bon roman hautement, véritablement, brillamment romanesque, je vous recommande Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl, énorme coup de cœur de votre fidèle chroniqueuse (rentrée littéraire 2008).
Ce roman m’a aussi fait penser à Lajos Zilahy avec son excellent livre Les Dukay, immense fresque familiale en Hongrie, un des livres dont je garde un souvenir délicieux (et que je relirai sans doute).
711 p (Sabine Wespieser)
633 p (Livre de Poche)
Diane Meur, Les Vivants et les Ombres, 2007
11:45 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : diane meur, les vivants et les ombres, pologne, xixe, fresque familiale, roman famille, roman historique
14/01/2009
Oblomovons !
Inspiré de l’Oblomov de Gontcharov (qu’il va me falloir enfin lire), L’Oblomova est un curieux récit dont la narratrice cherche à tout prix la tranquillité. Orpheline polonaise devenue traductrice, elle est désormais veuve d’Andrzej, un homme d’affaires fortuné nettement plus âgé qu’elle. Celui-ci lui ayant laissé sa fortune à condition qu’elle travaille, l’héroïne provoque un accident de voiture pour justifier l’utilisation d’un fauteuil roulant et simuler une maladie plus ou moins fictive.
Assez contemplatif (cela m’a d’ailleurs fait penser à une autre histoire de chat), ce livre a pour thème principal la paresse, qui se traduit par l’indolence, les petites manies, le quête de repos, la fuite des ennuis ou de toute activité non souhaitée par la narratrice. Un exemple amusant pourrait être celui-ci : « Le soir, j’ai commencé à lire le récit de Roald Dahl The Landlady. Ça m’a fait penser que je pourrais au fond, louer une chambre avec salle de bains : la maison est si grande et parfois, la nuit, je ne me sens pas à mon aise. » (p 32) L’indifférence apparente de la narratrice touche jusqu’à la trame du récit qu’elle est en train de lire, puisque l’histoire d’une tueuse en série empaillant ses locataires lui suggère un simple rapprochement avec sa condition actuelle de personne isolée ayant une chambre à louer. Le fait que cette lecture lui fasse penser à la location comme un pas vers la tranquillité est délicieusement ironique !
Ce personnage excentrique est obsédé par certains sujets, à commencer par les animaux, avec les chats Minou et Professeur Blum, que l’héroïne enchaîne dans son jardin pour les empêcher de s’aventurer sur la route… sans parler de ses dons à la SPA ou de ses impulsions protectrices. Les hommes font aussi partie des fixations de l’Oblomova : sensible au charme des hommes d’action canadiens, elle a un faible pour les pompiers ou les policiers, devant lesquels elle adopterait presque un comportement possessif. C’est peut-être la raison qui la pousse à enfermer dans la cave la grossière employée qui a remplacé le charmant jeune homme de la compagnie des eaux, qu’elle se faisait une joie d’accueillir pour la vérification du compteur. Cette scène un brin sadique illustre bien son rapport difficile aux personnes qui l’importunent – les femmes relevant visiblement toujours de cette deuxième catégorie.
La narratrice a une vision finalement assez cynique du Canada, qu’elle oppose à plusieurs reprises à l’Europe qui, outre quelques souvenirs de l’orphelinat, est aussi décrite comme une terre plus personnelle, comme lorsqu’elle évoque brièvement les cimetières entretenus par les proches dans un cas, par une entreprise dans l’autre.
« L’automne canadien, c’est une explosion de toutes les couleurs impressionnistes possibles. Le jaune, on dirait l’œuf d’or du conte russe. Le bronze discret et le rouge agressif se fondent en une couleur de vin séculaire, bordeaux ou sang de taureau, un extraordinaire arc-en-ciel fixé dans ce feuillage. Un miracle de la nature. » (p41)
Les saisons passent, et la narratrice est fascinée par l’hiver, qui lui permet de garder ses chats auprès d’elle et de rester au lit à paresser. Toujours avec la crainte d’être dérangée dans son havre de paix. « Une chose doit arriver, quelqu’un viendra. Et puis, ce soulagement : personne ne viendra, rien ne se passera. » (p13)
La mélancolie finit par aboutir à une autre obsession : celle du suicide, en particulier en faisant référence à des personnalités mortes de cette façon comme Romain Gary. Cet acte que la narratrice envisage de commettre pour enfin goûter au grand sommeil est abordé avec détachement, indifférence, passivité. Enfin, le destin frappe à sa porte, ponctuant joliment ce récit où le temps échappe à celle qui cherche à contrôler toute sa vie… bien que le temps n’ait pas d’importance pour elle.
Emaillé de références littéraires et musicales, ce livre m’a vraiment plu. C’est un texte court mais, s’il évoque le laisser-aller et le temps qui semble filer entre nos doigts, il est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Les thèmes qu’il aborde sont nombreux et son Oblomova est moins satisfaite de son sort qu’elle ne le semble a priori. Ecrit simplement mais avec élégance, ce récit où il ne se passe apparemment rien est en fait si séduisant qu’on peine à s’en arracher avant la fin. Un texte très fin qui m’a fait un peu méditer mais qui surtout a été un moment exquis où, paresseuse, allongée sur mon lit, j’ai savouré ces quelques pages en éprouvant moi aussi un sentiment de volupté à ne « presque » rien faire…
Malice en parle aussi, ainsi que de deux autres textes publiés chez Actes Sud puis réédités par Les Allusifs récemment – j’en parlerai aussi prochainement car ils figurent dans ma PAL.


47 p
Tecia Werbowski, L’Oblomova, 1997 pour la première parution en France
17:43 Publié dans Littérature slave | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : pologne, québec, allusifs, oblomov, oblomova, werbowski






































