01/05/2009
Oedipe : pile ou face ?
Hier soir, Malice a profité du dernier dîner livres-échanges pour me faire un petit cadeau vraiment très apprécié, une nouvelle de Carlos Fuentes intitulée Brillante. Il s’agit d’une édition non commercialisée disponible au Salon du Livre, une version bilingue au format original (chaque version publiée d’un côté, « à l’envers » l’une par rapport à l’autre). Comme ce texte est court j’en ai profité pour faire finalement une deuxième note pour la lecture du blogoclub.
Ce livre est vraiment plus abordable que L’Instinct d’Inez. Je l’ai énormément apprécié, mais pour de toutes autres raisons. Là encore le fantastique occupe une place importante mais, contrairement à l’autre roman où il vient perturber un récit d’apparence normale et déstabilise le lecteur – qui ne sait parfois pas s’il doit voir une métaphore ou un élément inexpliqué à accepter comme tel, le surnaturel est ici au cœur du récit. Il ne peut vraiment déconcerter car il est annoncé dès l’introduction :
Primero, creí que el brillo de mi estómago era un don especial de la naturaleza (o de Dios) cuando se manifiesta en el embarazo de una mujer. Me brillaba el vientre del ombligo al pubis. Yo no me sentía alarmada, sino bendita. Recordaba la noche en que mi marido me embarazó y no pudo excluir la posibilidad de un milagro. O por lo menos de una ocurrencia sobrenatural. (“un phénomène surnaturel”)
Brillante est un petit garçon qui naît « auréolé » d’une sorte de luminosité et qui, lorsqu’il est malade, vomit de l’or. Pour protéger ce fils étrange (c’est du moins ce qu’elle nous dit), la narratrice l’isole et le coupe du monde, l’élevant seule, sans sortie, sans accès aux medias. L’enfant charmant devient de plus en plus dérangeant en grandissant. La luminosité qui ne gênait pas sa mère est accompagnée de manifestations plus inquiétantes : tout laisse à penser un lien entre le fils et le père, décédé pendant l’acte sexuel.
Cette fois-ci c’est le fond qui m’a convaincue, même si j’ai encore trouvé la forme très agréable, en particulier le crescendo de la scène finale qui rappelle les descriptions impétueuses (parfois orageuses) qui m’ont tant plu dans L’Instinct d’Inez. On retrouve ici toutes les qualités qui font pour moi une excellente nouvelle.
Chaque remarque a un but précis, que l’on découvre peu à peu lorsque la relation de la mère avec son mari se dévoile. Le point de vue est
celui d’un des principaux protagonistes, ce qui donne une nouvelle dimension à cette histoire totalement fantastique (qui n’est peut-être qu’un rêve, un affreux fantasme, une projection nauséabonde ?). Ce récit est d’une grande richesse sur le plan symbolique et, plus l’on progresse dans cette étonnante atmosphère, plus l’on est à même de faire des rapprochements entre des faits négligemment énoncés au début. C’est peut-être un récit un peu malsain mais à mon sens, les codes moraux qu’il transgresse sont à garder à l’esprit sans pour autant être appliqués au premier degré, tant cette histoire frôle l’impossible et s’appuie sur des références emblématiques de la culture occidentale (tel l’or, évocateur de nombreuses images ou encore le mythe bien connu de Saturne). On se retrouve davantage plongé dans l’imagé que dans la pure description réaliste, malgré le ton de la narratrice. On sent une nouvelle fois la superbe maîtrise de Fuentes, dont la littérature est dense et s’abreuve à de nombreuses sources (ce qui ne rend pas sa lecture facile ou du moins, encourage à la relecture, lorsque de nouvelles connaissances et quelques années auront un peu altéré notre perception). Je recommanderais sans hésiter ce texte à ceux qui voudraient découvrir Carlos Fuentes car il me semble plutôt accessible – sans pour autant manquer d’intérêt.
Encore merci à Malice pour cette lecture vraiment savoureuse !
Le billet vers L’Instinct d’Inez du même auteur.
Sur un thème assez proche : Le Ventre de la Fée d’Alice Ferney et le très intéressant Fifth Child de Doris Lessing (ainsi que, d’une certaine façon, la série de Lars von Trier L’Hôpital et ses Fantômes)
Au passage la couverture est normalement crème mais je n'ai trouvé qu'une image très sombre. Je me suis donc amusée à inverser les couleurs.
33 p
Carlos Fuentes, Brillante, 2006
01:04 Publié dans Espagne / Roman hispanique | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : carlos fuentes; brillant, nouvelle, mexique, littérature mexicaine, fantastique
27/04/2009
Marguerite
Une fois n'est pas coûtume, je vais publier en avance mon billet sur le roman choisi par le blogoclub de lecture pour le mois de mai, L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes. Et quel roman !
Deux histoires s'entrecroisent, deux amours impossibles : d'un côté, au XXe entre Londres et le Mexique, la cantatrice Inez Prada et le maestro Gabriel Atlan-Ferrara se rencontrent à trois reprises pour représenter la Damnation de Faust de Berlioz, ne vivant pas une histoire en réalité jamais vraiment commencée ; de l'autre, une femme toute semblable à Inez est tirée de sa solitude par son semblable masculin, quelques millénaires plus tôt. Le narrateur choisit de consacrer un chapitre à chacun de ces destins tragiques, dont l'alternance au sein du récit suggère rapidement quelque lien mystérieux et intime entre Inez et son double du passé.
Ce livre est extrêmement curieux. Il se lit d'une traite, mais l'impression reste assez confuse une fois le roman refermé lorsque, happé
par le style harmonieux, le lecteur n'a pu s'empêcher de déflorer cet Instinct en quelques heures. C'est le troisième roman d'un cycle intitulé Le Mal du Temps, ce qui me fait penser que ce n'est peut-être pas avec ce livre qu'il aurait fallu découvrir Carlos Fuentes. Si L'instinct d'Inez a sa propre identité et ne fait a priori pas appel à une lecture antérieure, c'est un roman déroutant, très complexe, demandant une connaissance minimale de l'histoire de Faust et offrant une trame assez opaque au lecteur. Comme bien souvent chez les auteurs hispano-américains, le fantastique s'immisce subrepticement dans le texte. La frontière entre réalité et illusion n'a pas de contours nets et le lecteur doit être prêt à s'embarquer à bord d'un étrange voilier, devant renoncer pour cela à ses réflexes cartésiens (si européens !). Au final, c'est une lecture difficile allant de soi : impossible à saisir totalement mais envoûtante grâce aux superbes images mises en scène par une plume séduisante (la traduction devant d'ailleurs s'approcher du texte d'origine, l'espagnol et le français ayant des structures presque identiques et un vocabulaire souvent proche). J'aurais sans doute préféré un livre moins étonnant pour découvrir Fuentes (mais les grands auteurs ne doivent-ils pas savoir ébranler les certitudes ?) ; ce n'est que partie remise, car je lirais bien un autre de ses romans prochainement !
Criez, hurlez d'épouvante, hurlez comme l'ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu'en cet instant vous voyez passer dans l'air les chevaux noirs, les cloches s'apaisent, le soleil s'éteint, les chiens gémissent, le Diable s'est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c'est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l'animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s'il y allait de votre vie ! (p33)
Ne vous fiez pas à la couverture immonde de Folio (je vous assure, de près c'est très laid) et ouvrez ce livre dès que vous en aurez l'occasion !
D'autres avis : Thierry Guinhut, qui revient sur l'oeuvre de Fuentes et son projet « balzacien »; l'article de l'Humanité, qui insiste sur la musique et l'image de toutes les femmes (et donne une idée plus précise de l'histoire).
197 p
Carlos Fuentes, L'instinct d'Inez, 2000

11:15 Publié dans Espagne / Roman hispanique | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : carlos fuentes, mexique, l'instinct d'inez, le mal du temps, amour, londres, faust, berlioz, opera, blitz






































