05/05/2009

Il contint la mer

cloutier_ce qui s'endigue.jpgDeux destins en parallèle font l'objet de ce roman : celui d'Anna et celui d'Angela. Venant de milieux sociaux très différents, toutes deux se rencontrent pour la première fois en maternelle. Anne est blonde, angélique, c'est l'illustration parfaite de la petite fille modèle. Angela est plus ronde, impétueuse, colérique. Un vrai garçon manqué. Elle est aussi remarquablement intelligente. Anna incarne pour Angela un idéal impossible à atteindre, la féminité, la perfection ; ce qui lui vaut des remarques blessantes, des bousculades. Angela lui fait peur.

De leur conception à leur mort, le lecteur suit chaque étape majeure de la vie de ces deux femmes qui se croisent, se perdent de vue et se retrouvent vraiment lorsqu'elles atteignent la soixantaine.

L'époque est assez confuse. Couvrant 90 ans, on suppose qu'elle commence dans les années 1950 ou 1960 (car l'amant d'Anna naît en 1953). L'action se déroule essentiellement en Hollande mais certains personnages la quittent pour mieux se retrouver, en Indonésie et en Normandie.

Ce qui s'endigue est un roman poétique et ambitieux auquel j'ai trouvé beaucoup de qualités, à commencer par l'écriture très annie cloutier.jpgtravaillée, souvent pleine de rythme et d'exactitude. Comme dans cette phrase rapide, heurtée : Il s'agit de cette kalachnikov de mots mortifiants qu'à tout propos elle décharge sur ses consoeurs effarouchées. (p52)

Toute l'attention du narrateur est portée sur les personnages, avec leurs particularités, leurs doutes, leurs souffrances, la perception qu'ils ont de leur environnement, leurs envies, leurs victoires intérieures. Cet aspect psychologique très fouillé fait la force du roman, malgré quelques éléments à mon avis un peu maladroits. L'opposition marquée entre Angela et Anna est notamment renforcée par l'aternance de passages courts consacrés à l'une ou à l'autre. Dans leurs plus jeunes années, lorsque leur parcours est encore semblable, ces extraits s'enchaînent rapidement et permettent d'envisager le caractère de chaque enfant alors qu'il n'a pas encore vraiment été façonné au gré des rencontres et des expériences.

En soupirant, Anna se remet au travail. Son écriture est un sillon creusé à même le papier recyclé. Elle appuie si fort qu'une fois la page remplie, le centre de son travail semble avalé par l'épaisseur du cahier. Elle s'applique. Il arrive qu'elle travaille des heures et des heures et que les épicéas, brassés par des averses venteuses, se penchent jusque tard dans la nuit même. Il arrive aussi que la mélancolie l'étreigne si fort qu'elle en omette de descendre s'alimenter, qu'elle en néglige de se coucher. Ces soirs-là, il arrive qu'elle émerge de son apesanteur en même temps que l'incandescence blafarde des matins de novembre. Alors, d'un geste d'automate plutôt las, elle se remet à résoudre des équations ou à analyser les enjeux historiques de la décolonisation en Indonésie. (p45)

Enfin, Annie Cloutier maîtrise parfaitement certains sujets (dans lesquels elle s'est spécialisée, d'après l'éditeur) : la féminité, la sexualité, la maternité et leur impact sur la construction de l'identité. La maternité comble par exemple les besoins d'Angela pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle éprouve l'envie de se réaliser elle-même, d'exister en dehors de son foyer, d'accomplir des choses importantes qui lui donneront l'impression de se retrouver. Cette quête est d'ailleurs aussi celle d'Anna, qui jusqu'à la fin avance d'un pas assez mécanique, ne réalisant que très tard que tel devait être son parcours. Le doute qui ne quitte pas Anna et Angela est très bien perçu par le lecteur et le rapproche des personnages, qui à cet égard sont très crédibles.

Quelques éléments m'ont tout de même un peu gênée.

Des mots et expressions néerlandais ponctuent assez souvent le récit, en particulier au début. Certains sont vraiment propres à la culture hollandaise et me semblent justifiés. Mais pourquoi ne pas écrire en français un terme tel que « siège de bébé » ou « sage-femme » ? Par ailleurs tous les termes sont à rechercher à la fin du livre, ce qui est agaçant et coupe parfois complètement le rythme (p 31 par exemple).

Le temps s'écoule très rapidement, avec beaucoup de fluidité – à tel point que les personnages ont parfois vieilli de dix ans en quelques lignes. Cela donne très justement l'impression d'assister à un flux incontrôlable. Sans doute pour cela, l'évolution des technologies ou des modes de transport n'est pas du tout mise en avant... au point de permettre au frère d'Anna (p52, a priori dans les années 1980 ou 1990, voire peut-être avant) puis au fils d'Angela (p156) d'avoir tous deux un iPod. D'où un peu de confusion avec le défilement des années.

Enfin, avec le recul (car cela n'a pas du tout entravé le plaisir de la lecture), j'ai trouvé certains partis pris de l'auteur un peu caricaturaux : l'évolution de deux femmes qui au final croisent les mêmes figures emblématiques des hautes sphères de la vie publique (possible, mais assez improbable) ; le fait que la brillante Angela soit frustrée par son propre destin au point d'être obsédée par Anna pendant toute sa vie, même lorsqu'elle la perd de vue pendant très longtemps ; le poids peut-être trop important de l'origine sociale, et plus particulièrement l'engagement anticapitaliste et idéaliste d'Angela qui est parfois un peu maladroit. Ce sujet qui pourrait faire l'objet d'un livre plus engagé a tendance à parasiter un peu la question plus personnelle du choix de vie de ces femmes. C'est un thème intéressant mais qui à mon avis dessert un peu ce roman en l'alourdissant, au risque de perdre en crédibilité.

Un beau livre malgré tout, un peu inégal mais bien construit ; un roman aux passages souvent savoureux et très bien écrits. Et puis amis lecteurs, j’aime particulièrement les romans psychologiques et les thèmes traités par Annie Cloutier. Alors personnellement, je compte bien la relire un jour (Annie Cloutier, si jamais vous vous perdez un jour dans la jungle des blogs et atterrissez ici, sachez que j'attends avec impatience votre prochain roman !). Bref. Je résume : c’est vachement bien. Lisez-le.

Deuxième livre pour la présélection du P5C.

 

235 p

Annie Cloutier, Ce qui s’endigue, 2009

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17/02/2009

Le cas Brodie

muriel spark.jpgAyant lu Les Belles années de Mademoiselle Brodie de Muriel Spark, je me suis penchée sur une espèce en voie de disparition de par nos contrées : l'enseignant.

Bien que doutant fortement de l'exactitude des propos tenus par mon encyclopédie, j'ai trouvé ce qui suit :

Enseignant (adjectif et nom commun) :

1. Qui enseigne (cette première définition m'ayant été d'une grande utilité, j'ai poursuivi ma lecture).

2. Autrefois chargé de l'éducation des plus jeunes afin de contribuer efficacement au bien-être collectif de la nation, l'enseignant est devenu une sorte de curiosité pour son prochain. Avec une bonne volonté évidente et un courage inégalé, il part en croisade de septembre à juillet avec pour adjuvantes ses classes de cinquante élèves. En théorie, sa mission est sensiblement la même. Les moyens mis à sa disposition font de son métier un parcours du combattant. (voir aussi ministère de l'éducation, grèves)

3. Mademoiselle Brodie (cas particulier) : l'enseignante Brodie est un modèle de réussite pour le corps enseignant, mais il a fallu attendre les années soixante pour une pleine reconnaissance de ses efforts. Célèbre pour le développement de méthodes expérimentales sur des classes de primaire, Mlle Brodie avait pour but de faire de ses élèves « la crème de la crème ». Afin d'extraire le meilleur des jeunes filles dont elle avait la charge dans les années trente, cette personnalité du monde éducatif refusait d'aborder les matières traditionnellement enseignées à l'époque (arithmétique, orthographe, grammaire, histoire, etc.), leur préférant le partage d'anecdotes choisies et soigneusement développées sur sa vie intime. Bien que ses méthodes peu orthodoxes n'aient pas été adoptées par l'ensemble du corps professoral, Mademoiselle Brodie a encore aujourd'hui une centaine d'irréductibles adeptes surnommés clan Brodie, en hommage aux élèves choisies par l'enseignante pour devenir ses confidentes ou « siennes pour la vie ». (voir aussi rébellion, parasite, contestable, modèle)

 

Voilà qui résume finalement assez bien le cas Brodie. Subversive ? Prête à se battre dans l'intérêt de ses élèves ? C'est ce que je pensais en parcourant le résumé mais, après lecture, les ambitions de Mademoiselle Brodie me semblent peu louables et foncièrement égoïstes. Si le but poursuivi n'est pas noble, mais le résultat positif, est-ce suffisant ? Ou les objectifs qui animent l'enseignante doivent-ils être pris en compte ? En effet son clan réussit très bien une fois « au collège », quoi qu'il soit difficile de dire si sa réussite est due aux aptitudes particulières des élèves ou aux effets bénéfiques de l'influence de Mlle Brodie. C'est une véritable emprise que l'enseignante cherche à avoir sur ses élèves. Au lieu de les laisser libres de penser par elles-mêmes, elle leur apprend à bien penser, c'est-à-dire à acquérir certains automatismes afin que leur comportement soit conforme à celui que Mlle Brodie pourrait elle aussi adopter. Plus encore, si elle refuse un système éducatif qu'elle juge juste bon à bourrer les élèves de connaissances, elle est loin de se contenter d'extraire le meilleur de ses élèves : elle leur inculque des pensées prémâchées que les enfants, influencées et manquant de recul, peuvent difficilement remettre en question. Prêchant certaines idées romanesques assez sympathiques, Jean Brodie présente aussi à ses élèves les vertus du fascisme et l'excellent impact du nazisme sur la société allemande, allant jusqu'à accrocher une photo des chemises noires dans la salle de classe. Paradoxalement, l'enseignante se pose en victime en raison de sa liberté de penser, tandis que c'est justement celle-ci qu'elle tente de retirer à ses élèves. Difficile de se rendre pleinement compte des réelles intentions de Mlle Brodie : manipule-t-elle son clan tout à fait consciemment ou est-elle un peu folle, comme semblent le penser par moments certains personnages ?

Au final, bien que cette fausse héroïne me semble profondément antipathique et condamnable (d'autant plus que la vanité de Mlle Brodie est sans borne), j'ai éprouvé une certaine compassion pour elle, car son comportement est peut-être dû au fait qu'elle est profondément malheureuse. Certes, Jean Brodie est une aventurière qui part en Egypte, en Allemagne ou en Italie, qui emmène ses élèves à l'opéra et qui est admirée par plusieurs hommes. Son histoire commence pourtant par un premier échec, avec le décès de son grand amour au front. Puis, lorsque deux enseignants s'intéressent à elle, elle tombe amoureuse de celui qui est marié et, refusant une histoire sans issue, se condamne d'une certaine manière à la solitude, malgré une aventure purement utilitaire avec le deuxième professeur. Persécutée par la directrice pour ses méthodes curieuses, méprisée par des collègues qu'elle croise inévitablement chaque jour, Mlle Brodie risque de perdre son emploi et reste seule tout au long de sa vie. Son clan lui sert peut-être de filles de substitution mais, plus encore, elle se sert de ces enfants devenues adolescentes afin de vivre par procuration, allant jusqu'à pousser l'une d'entre elles dans les bras du professeur dont elle est éprise.

Le roman en lui-même me semblait un peu léger lorsque je l'ai commencé. Il est en réalité très bien construit, certains passages habilement glissés faisant écho à la scène finale, le tout s'achevant de façon presque circulaire. Si ce n'est qu'au cercle parfait manquent à la fin quelques protagonistes. Les filles du clan Brodie servent l'histoire de leur mentor, une seule d'entre elles finissant par avoir tout autant d'importance que l'enseignante, voire plus, car elle semble finalement avoir plus d'emprise sur sa vie que les autres. L'éloignement de Jean Brodie lui paraît plus envisageable, tandis que ses camarades peinent à s'affirmer malgré les années qui passent.

Voilà un curieux texte écrit par un auteur peu connu en France, pourtant lauréat du prix T.S. Eliot et du British Literature Prize. Assez charmant et léger à la lecture, ce livre reposant met finalement en scène des personnages complexes dont les agissements ne manquent pas d'intérêt (voire de piquant !). Un livre sympathique, à découvrir si vous aimez la littérature anglaise (le ton enlevé fait d'ailleurs un peu penser à Nancy Mitford, même si l'histoire est à mon avis plus subtile que les aventures divertissantes de Linda et Polly).

 

Et pour finir, un passage qui rend Mlle Brodie plus sympathique à mes yeux, car petite je faisais le désespoir de mes proches avec ma manière très approximative de réciter mes leçons de géométrie :

Elle affirmait : «  Il est spirituel de dire qu'une ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, ou qu'un cercle est une figure plane, limitée par une ligne unique et dont chaque point se trouve à égal distance d'un centre fixe. Mais il ne s'agit là que d'un jeu d'esprit. Tout le monde sait en quoi consistent une ligne droite et un cercle.

Lorsque, après les examens de la fin du premier trimestre, elle jeta un coup d'oeil aux questions que l'on avait posées aux élèves, elle lut à voix haute, avec le plus grand mépris, quelques-unes des plus contestables questions : « Un laveur de carreaux transporte une échelle uniforme de 30 kg, longue de 5 m, à une extrémité de laquelle est suspendu un seau d'eau pesant 20 kg. En quel point cet homme doit-il soutenir l'échelle afin de la porter horizontalement ? Où se trouve le centre de gravité de son chargement ? » Mlle Brodie, après avoir lu à voix haute cet énoncé, regarda le papier comme pour indiquer qu'elle n'en pouvait croire ses yeux. À maintes reprises, elle donna à entendre à ses filles que la solution de problèmes pareils serait sans la moindre utilité à Sybil Thorndike, Anna Pavlova et feu Hélène de Troie. (p153-154)

 

239 p

Muriel Spark, Les Belles années de Mademoiselle Brodie, 1961