Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/07/2013

Jane Austen, Sense and Sensibility

austen_sense and sensibility.jpgC'est avec une pointe de nostalgie que j'ai refermé Sense and Sensibility, puisqu'il s'agissait du dernier des six romans achevés de Jane Austen que je lisais (après avoir espacé autant que possible ces lectures). Je relirai prochainement Northanger Abbey, jamais chroniqué ici, et il me reste des textes plus courts ou inachevés à découvrir, mais une page se tourne dans ma petite vie de lectrice.

Sense and Sensibility est peut-être l'un des romans les plus faciles d'accès de Jane Austen pour une première lecture de l'auteur, bien que, comme toujours avec cet écrivain, les apparences (une simple histoire de filles à marier ?) cachent un univers riche et passionnant, pour lequel existent de multiples clefs de lecture. D'ailleurs, pour ceux qui pensent que Jane Austen écrit des romans à l'eau de rose, il faut savoir qu'elle a le don d'expédier les mariages en trois lignes ; une fois parvenus à l'autel, elle ne s'intéresse plus vraiment à ce qu'il adviendra de ses personnages, et lorsque plus rien n'empêche les amoureux de se retrouver, plus la peine d'entrer dans les détails. Ainsi par exemple dans ce roman, sur une demande en mariage que l'on attendait depuis les premiers chapitres : How soon he had walked himself into the proper resolution, however, how soon an opportunity of exercising it occurred, in what manner he expressed himself, and how he was received, need not be particularly told. (p 386) Romantique, Jane Austen ?

[Spoilers ensuite]

Le roman débute avec le décès de Mr Dashwood. A sa mort, sa seconde femme et les trois filles issues de ce second mariage se trouvent, en raison de leur sexe, totalement dépendantes du bon vouloir de leur demi-frère aîné, John, qui va devenir propriétaire du grand domaine dans lequel elles vivaient. Si sur son lit de mort, Mr Dashwood a fait promettre à son fils de veiller sur sa belle-mère et ses soeurs, John parvient sans peine à se défaire de son engagement en trouvant moult arguments pour soulager sa conscience. Influencé par son épouse Fanny, une femme hautaine et pleinement convaincue de sa supériorité sur le plan social, John va réduire à une peau de chagrin le leg qu'il était prêt à faire à sa famille. Il s'enquiert en revanche des dispositions pris par d'autres proches pour les aider, sa générosité consistant ainsi essentiellement à s'assurer de celle des autres.

Elinor tried very seriously to convince him that there was no likelihood of her marrying Colonel Brandon; but it was an expectation of too much pleasure to himself to be relinquished, and he was really resolved on seeking an intimacy with that gentleman, and promoting the marriage by every possible attention. He had just compunction enough for having done nothing for his sisters himself, to be exceedingly anxious that everybody else should do a great deal; and an offer from Colonel Brandon, or a legacy from Mrs. Jennings, was the easiest means of atoning for his own neglect. (p 242)

Sans être foncièrement méchant, et en dépit d'efforts faits pour montrer quelque intérêt à ses soeurs, John ne tient pas tête à Fanny qui, par son attitude, pousse Mrs Dashwood et ses filles à quitter rapidement le lieu où elles ont vécu toutes ces dernières années.

senseandsensibilitybbc.jpg

Les deux principales héroïnes de ce roman sont Marianne Dashwood et, plus encore, Miss Dashwood, Elinor, sa soeur aînée. Toutes deux s'entendent extrêmement bien même si leur caractère les oppose (telles Miss Jane Bennet et sa soeur Elizabeth dans Pride and Prejudice). Marianne est entière, impétueuse, romanesque, elle accepte sans se poser de questions qu'un jeune homme dont elle est éprise lui offre un cheval, est également prompte à s'extasier devant une feuille tombée d'un arbre (on reconnaît bien là l'ironie de Jane Austen) mais aussi à juger ceux qu'elle rencontre, parfois sévèrement. A l'inverse, Elinor est plus douce, plus réservée. C'est elle qui incarne la raison dans ce roman, devant mettre en garde sa mère des dangers qui guettent Marianne et se faisant une opinion toujours réfléchie de chacun. C'est ainsi qu'elle tombe amoureuse d'Edward Ferrars, héritier peut-être un peu terne en apparence, mais intelligent, intègre et bon sous ses dehors timides. "My judgment," he returned, "is all on your side of the question; but I am afraid my practice is much more on your sister's. I never wish to offend, but I am so foolishly shy, that I often seem negligent, when I am only kept back by my natural awkwardness. I have frequently thought that I must have been intended by nature to be fond of low company, I am so little at my ease among strangers of gentility!" (Edward Ferrars - p 100)

A l'inverse, contrairement à Marianne et à Mrs Dashwood, complètement sous le charme, Elinor est la première à formuler quelques doutes sur le caractère  du fougueux Willoughby, qui entre en scène peu après leur arrivée à Barton Cottage dans le Devonshire. In Mrs Dashwood's estimation, he was as faultless as in Marianne's ; and Elinor saw nothing to censure in him but a propensity, in which he strongly resembled and peculiarly delighted her sister, of saying too much what he thought on every occasion, without attention to persons or circumstances. In hastily forming and giving his opinion of other people, in sacrificing general politeness to the enjoyment of undivided attention where his heart was engaged, and in slighting too easily the forms of worldly propriety, he displayed a want of caution which Elinor could not approve, in spite of all that he and Marianne could say in its support. (p52)

Deux personnages que tout oppose vont alors graviter autour de Marianne : d'une part le jeune Willoughby, qui a pour lui l'insouciance de la jeunesse, l'extravagance et un joli visage ; de l'autre le colonel Brandon, dont le tempérament généreux est masqué par une grande réserve, tandis que son âge plus avancé pour l'époque constitue aux yeux de Marianne une terrible infirmité (ses rhumatismes en étant pour elle la preuve indéniable !).

[Colonel Brandon] was silent and grave. His appearance however was not unpleasing, in spite of his being in the opinion of Marianne and Margaret an absolute old bachelor, for he was on the wrong side of five and thirty; but though his face was not handsome his countenance was sensible, and his address was particularly gentlemanlike. (p36) Mais Marianne n'est pas tendre avec lui (et l'influence néfaste de Willoughby ne la pousse pas à plus d'indulgence) : "Add to which," cried Marianne, "that he has neither genius, taste, nor spirit. That his understanding has no brilliancy, his feelings no ardour, and his voice no expression." (p55)

A l'inverse, sous des dehors avenants, le jeune Willoughby est un garçon bien superficiel, qui ne pense qu'à son bon plaisir.

Willoughby, que l'on s'attendait à faire un jour ou l'autre sa demande en mariage, part brusquement et semble peu enclin à s'engager sur la date de son retour. Si Marianne est malheureuse, Elinor y voit un signe de l'inconséquence du jeune homme et s'inquiète de savoir si sa soeur et lui sont finalement secrètement fiancés ou non. Quelque temps plus tard, Mrs Jennings, qui séjournait dans le voisinage, propose à Elinor et Marianne de l'accompagner à Londres pour la saison. Le caractère de Willoughby est rapidement révélé et l'on apprend ses récentes fiançailles avec une héritière. D'autres informations seront ensuite communiquées aux deux soeurs sur le comportement passé du jeune homme, qui confirmeront le triste caractère de celui-ci (un personnage qui n'est pas sans ressembler à un certain Wickham - la proximité des noms ne m'avait d'ailleurs pas encore sauté aux yeux).

Elinor made no answer. Her thoughts were silently fixed on the irreparable injury which too early an independence and its consequent habits of idleness, dissipation, and luxury, had made in the mind, the character, the happiness, of a man who, to every advantage of person and talents, united a disposition naturally open and honest, and a feeling, affectionate temper. The world had made him extravagant and vain—Extravagance and vanity had made him cold-hearted and selfish. Vanity, while seeking its own guilty triumph at the expense of another, had involved him in a real attachment, which extravagance, or at least its offspring, necessity, had required to be sacrificed. Each faulty propensity in leading him to evil, had led him likewise to punishment. The attachment, from which against honour, against feeling, against every better interest he had outwardly torn himself, now, when no longer allowable, governed every thought; and the connection, for the sake of which he had, with little scruple, left her sister to misery, was likely to prove a source of unhappiness to himself of a far more incurable nature. (p 354)

"At present," continued Elinor, "he regrets what he has done. And why does he regret it?—Because he finds it has not answered towards himself. It has not made him happy. His circumstances are now unembarrassed—he suffers from no evil of that kind; and he thinks only that he has married a woman of a less amiable temper than yourself. But does it follow that had he married you, he would have been happy?—The inconveniences would have been different. He would then have suffered under the pecuniary distresses which, because they are removed, he now reckons as nothing. He would have had a wife of whose temper he could make no complaint, but he would have been always necessitous—always poor; and probably would soon have learned to rank the innumerable comforts of a clear estate and good income as of far more importance, even to domestic happiness, than the mere temper of a wife."(p 375-376)

Ainsi les apparences sont bien trompeuses, c'est donc la sage Elinor qui la première avait perçu la valeur des deux prétendants. Marianne, elle, devra faire une erreur et en souffrir terriblement avant de choisir un parti moins étincelant a priori mais finalement bien plus susceptible de faire son bonheur.

austen poss portrait.jpgL'univers de Jane Austen serait bien pauvre sans les nombreux personnages secondaires qui donnent du piquant à l'intrigue. Ainsi la brave Mrs Jennings, qui a bon fond mais peu de jugeotte, s'attend par exemple à voir le colonel Brandon rayonner en apprenant que Willoughby a préféré une autre femme à Marianne et que par conséquent, celle-ci est encore libre d'épouser quelqu'un d'autre. Elle ne comprend pas que le colonel souffre avant tout pour Marianne et ressent avec amertume la situation dans laquelle son rival l'a mise.

Il y aussi l'étrange couple formé par les Palmer : Mr Palmer est toujours brusque avec son épouse, se plonge dans le journal en public mais répond qu'il n'y a rien d'intéressant dedans lorsqu'on tente de l'interroger sur le contenu, tandis que sa femme est une petite créature idiote et charmante, bien décidée à être heureuse et qui, ainsi, fait fi de toutes les remarques de son mari qu'elle juge amusantes.

Enfin, outre Willougby, Fanny Dashwood et sa mère, un autre personnage foncièrement mauvais est mis en scène : il s'agit de Lucy Steele. D'un rang social inférieur, elle est fiancée à Edward Ferrars qui a commis une erreur de jeunesse et se sent désormais prisonnier d'une union dont il ne veut plus. Lucy est un personnage désagréable, qui s'abaisse à flatter tout un chacun (avec succès !) et dont l'intérêt pour Edward semble plus motivé par le titre d'héritier de celui-ci qu'à un réel attachement, puisqu'elle a bien deviné les sentiments de son fiancé pour Elinor. Elle s'empresse ainsi de devenir l'amie de celle-ci et de la prendre pour confidente afin de déverser sur elle un flot d'informations à double sens (grâce à des allusions peu subtiles) sur la relation qu'elle entretient avec Edward.

"You may well be surprised," continued Lucy; "for to be sure you could have had no idea of it before; for I dare say he never dropped the smallest hint of it to you or any of your family; because it was always meant to be a great secret, and I am sure has been faithfully kept so by me to this hour. Not a soul of all my relations know of it but Anne, and I never should have mentioned it to you, if I had not felt the greatest dependence in the world upon your secrecy; and I really thought my behaviour in asking so many questions about Mrs. Ferrars must seem so odd, that it ought to be explained. And I do not think Mr. Ferrars can be displeased, when he knows I have trusted you, because I know he has the highest opinion in the world of all your family, and looks upon yourself and the other Miss Dashwoods quite as his own sisters." (p 138)

Au final, y a-t-il un juste équilibre entre raison et sentiments ? S'il ne faut pas trop se fier aux manifestations excessives de sentiments (ceux de Willoughby n'ayant aucune valeur, Marianne s'enfermant dans un rôle et s'encourageant même à pleurer car il ne peut y avoir de désespoir dans la discrétion à ses yeux), les sentiments plus profonds triomphent à la fin du roman. Ceux qui aiment vraiment sont enfin reconnus à leur juste valeur, quant à Elinor (qui semblait si encline à raisonner et que sa soeur jugeait trop peu démonstrative pour souffrir autant elle), elle finit par déverser toutes les émotions contenues depuis longtemps, lorsqu'Edward vient annoncer qu'il n'est plus lié à Lucy Steele. Mrs Dashwood se rend alors compte du fait qu'Elinor a souffert au moins autant que Marianne et qu'elle ne lui a pas accordé assez d'attention uniquement parce qu'elle n'a pas manifesté ouvertement ses émotions.  Au final, si les apparences sont parfois trompeuses.

Que dire encore une fois sur Austen qui fait partie de mes écrivains favoris ? Si vous ne l'avez pas encore lue, je ne peux que vous inviter à faire sa connaissance pour découvrir sa délicieuse ironie, le regard intelligent qu'elle porte sur ses personnages et son époque, sa capacité à décrire les relations humaines et la subtilité de sa plume.

Sur ce blog, de Jane Austen (outre les adaptations de ses romans et quelques austeneries) :

Lu dans le cadre du Mois anglais, mais chroniqué un peu tard, et du challenge austenien d'Alice.

5coeurs.jpg

 

 

Jane Austen, Sense and Sensibility, 1811

jane austen, austen, roman anglais, roman xixe, angleterre, classiques, sense and sensibility, raison et sentiments, marianne dashwood, elinor dashwood, edward ferrars, colonel brandon, willoughbyjane austen,austen,roman anglais,roman xixe,angleterre,classiques,sense and sensibility,raison et sentiments,marianne dashwood,elinor dashwood,edward ferrars,colonel brandon,willoughby

24/08/2012

Anthony Trollope, Aaron Trow

roman xixe,xixe,xixe anglais,roman xixe anglais,roman anglais,angleterre,roman victorien,époque victorienne,nouvelles,anthony trollope,aaron trowAprès une magnifique série de rencontres victoriennes au sommet au cours desquelles nous avions toutes fait nos devoirs, la séance Trollope a marqué un petit ralentissement. Je faisais partie des deux mauvaises élèves... Cryssilda avait lu 69% de son roman (eh oui elle en est même venue à calculer de tête son rendement victorien mensuel). Quant à moi, j'avais deux lectures en cours : le début de Miss Mackenzie et, comme je voyais que Miss Mackenzie n'aurait pas le temps de se marier avant la prochaine rencontre des frogs, j'ai jeté mon dévolu sur Aaron Tarow Trow (oui, notre rencontre dans le métro fut brève et intense, mais pas assez pour me permettre de me souvenir de son nom lorsque, attablée devant ma Caledonian, j'ai dû parler de lui). Je suis heureuse de dire qu'après avoir réalisé que je n'avais que la moitié du texte dans la version que j'avais trouvée, puis attendu quelques mois histoire de tout oublier j'ai finalement relu le texte en entier grâce à mon Reader tout beau tout neuf .

roman xixe,xixe,xixe anglais,roman xixe anglais,roman anglais,angleterre,roman victorien,époque victorienne,nouvelles,anthony trollope,aaron trowBref, de quoi parle cette nouvelle ? Comme vous ne la lirez pas, je ne vais pas y aller par quatre chemins, sachez que ce billet est 100% spoiler (décidément ça fait beaucoup de calculs aujourd'hui, mais rassurez-vous mon cerveau ne tiendra pas longtemps à ce rythme).

 



bermuda.jpgAaron Trow (et non Tarow) est un ouvrier et père de famille anglais. Malheureusement, dans une ville industrielle sympathique comme l'Angleterre savait les faire au XIXe, Aaron est à l'origine d'une émeute au cours de laquelle il tue un policier. “At a period of great distress in a manufacturing town he had led men on to riot, and with his own hand had slain the first constable who had endeavoured to do his duty against him”. Il est ainsi banni et envoyé aux Bermudes. Comme ce père de famille est très malheureux de son sort, il finit par s'enfuir. Avec quelques autres, mais seul Aaron disparaît pour de bon. Qu'il est doué cet Aaron.

En parallèle, Anastasia Bergen vit avec son père, trop égoïste pour la laisser se marier. La voilà donc empêtrée dans de longues fiançailles. Mais ce n'est pas tant ce qui nous intéresse ici. Car Anastasia est souvent laissée seule la nuit dans la maison familiale et ce qui devait arriver arriva : Aaron arrive.

Anthony_Trollope.jpgLà où j'ai été surprise, c'est que j'attendais quelque chose de classique : elle tombe amoureuse de lui ou l'aide de suite, le cachant et le nourrissant par pure charité chrétienne. Aaron est bon, il ne fait que subir l'injustice de la société victorienne. En réalité, Aaron est un type toujours follement sympathique, qui la menace, la prive de son dîner (en même temps ce qui l'attendait n'était pas folichon, je peux déja vous dire qu'elle ne râte pas grand-chose), lui vole son brandy. Pour finir, il menace de la tuer à moins qu'elle ne lui donne de l'argent. “Murder you, yes ; why not ? I cannot be worse than I am, were I to murder you ten times over. But with money I may possibly be better.” Et là, manque de chance, Anastasia n'a pas la somme requise et Aaron, le fourbe, refuse de la croire puis menace d'attenter à sa vertu. Heureusement pour elle, Anastasia n'est pas de ces Victoriennes pleurnicheuses qui sanglotent en attendant l'intervention d'un mâle plus qualifié pour gérer ce genre de situation. Mais si la jeune femme réussit à se sauver, Aaron Trow n'aura pas la même chance. Le texte finit ainsi sur ces mots : “That the ghost of Aaron Trow may be seen there and round the little rocky inlet of the sea is part of the creed of every young woman in Bermuda.”

Bref. C'était ma première rencontre avec Trollope ; dans la foulée j'ai découvert The Château of Prince Polignac. La prochaine concernera peut-être une vieille fille devenue subitement plus attirante après un héritage conséquent.

Lu dans le cadre du challenge Trollope d'Urgonthe et du challenge victorien d'Arieste

3coeurs.jpg

 



Environ 50 p

Anthony Trollope, Aaron Trow, Originally published in Public Opinion, December 1861.victorian frogs.jpgchallenge_trollope.jpg

logo-challenge-victorien.png

09/05/2012

En poussant les grilles de Mansfield Park

austen-mansfield park.jpgMansfield Park est un roman un peu particulier pour moi qui apprécie énormément Jane Austen. C'est le seul que j'aie jamais abandonné en cours de route : peu après avoir dévoré Northanger Abbey, mon tout premier Austen, j'ai eu envie de poursuivre avec un roman plus dense et me suis plongée avec empressement dans Mansfield Park, que j'ai ensuite abandonné au bout d'une centaine de pages. Malgré mes coups de coeur successifs pour tous les autres textes d'Austen lus depuis, je craignais d'apprécier un peu moins ce roman réputé difficile et qui est loin de faire de l'unanimité. Et lorque je l'ai laissé de côté arrivée à la moitié il y a bien six mois, j'ai fini par me dire que j'étais partie pour un nouvel abandon. J'ai finalement eu envie de reprendre ma lecture il y a deux semaines, alors que j'ai enfin retrouvé un peu de temps libre, et bien m'en a pris, car j'ai dévoré les quelques 200 pages qu'il me restait à lire.

Fanny Price est issue d'un milieu plutôt modeste. Sa mère a fait un mariage d'amour dont elle se repend peut-être, sa situation matérielle étant loin d'être confortable. C'est alors que la famille maternelle propose d'élever la petite Fanny. Si sa tante Mrs Norris semble avoir une idée bien arrêtée sur la question et décide de tout, ce sont finalement les Bertram qui accueilleront la petite sous leur toit, Mrs Norris étant bien plus apte à prodiguer des conseils qu'à se rendre elle-même d'une quelconque utilité (tout effort de sa part relevant à ses yeux du sacrifice le plus absolu, le don de chaque objet miteux étant pour elle une preuve de son immense générosité, à étaler devant toute la galerie sans modération).
austen-mp.jpgLa petite Fanny est sans surprise un peu perdue : loin de sa famille et, surtout, de son frère William, l'enfant se retrouve dans une immense propriété bien différente de tout ce qu'elle a connu jusque-là. Ses cousines et le plus âgé des cousins sont informés de leur différence de statut social et ne deviennent pas ses compagnons de jeu, Sir Bertram est beaucoup trop sévère pour susciter son affection, Lady Bertram vit dans un monde bien à elle et ne s'occupe que de son propre comfort, tandis que Mrs Norris passe son temps à rappeler à Fanny combien elle doit à son oncle et ses tantes pour leur immense générosité, tout en la rabrouant constamment de manière à ne pas lui faire oublier son statut social. Heureusement, Fanny trouve un ami en la personne de son cousin Edmund.
La situation change peu lorsque Fanny grandit. On lui a appris à considérer ses jolies cousines comme ses supérieures ; elle craint Sir Bertram et passe son temps à assister Lady Bertram pour qui la moindre activité est une source de fatigue inimaginable. Le temps ayant fait son oeuvre, Fanny est tombée amoureuse d'Edmund, son allié de longue date à Mansfield Park.
Une petite tornade vient bouleverser leur univers lorsque, en l'absence de Sir Thomas parti à Antigua pour la gestion de ses affaires, Henry Crawford et sa soeur Mary viennent rendre visite à leur famille au presbytère adjacent. Henry courtise les cousines de Fanny, en particulier l'aînée, déjà fiancée, tandis qu'Edmund tombe sous le charme de la pétillante et légère Mary. En retrait du petit groupe, Fanny observe les nouveaux venus avec un oeil critique : elle est la seule à voir en ces deux jeunes gens des arrivistes à la morale douteuse.
NewbyHall.jpgCe roman est passionnant, c'est pourtant à mon avis roman exigeant, qui se mérite, dans le sens où il n'est pas facile de l'apprivoiser et de le faire sien. Plus austère que les pétillants Pride and Prejudice ou Northanger Abbey, habité de héros un peu ternes, Mansfield Park est quelque peu moralisateur :  les Crawford, hauts en couleur, sont peu recommandables (alors que par certains aspects, Mary n'est pas sans rappeler Elizabeth Bennet) ; la ville est néfaste, laide, vicieuse, et s'oppose à la pureté et à la beauté de la campagne ; Fanny est plus intègre, plus respectueuse de certaines valeurs car elle a été élevée plus sévèrement, dans un constant rappel de sa basse extraction ; de nombreuses discussions se multiplient au sujet de la profession de pasteur, Edmund voulant porter l'habit et étant appuyé en ce sens par ses proches, tandis que la fougueuse Mary traite avec légèreté et condescendance la profession.

La galerie de personnages est, comme toujours chez Austen, très réussie. Bien entendu on s'attache facilement au cousin Edmund et, pour ma part, j'ai beaucoup apprécié Fanny, certes extrêmement raisonnable, douce, docile (à peu près mon contraire!) mais dont le comportement m'a paru cohérent avec sa situation : vivant dans un petit cercle qui lui a toujours rappelé qu'elle n'était là qu'une invitée et guidée par son cousin Edmund qui a partagé avec elle des principes religieux et moraux stricts, elle réagit en conformité avec ses convictions, avec la liberté qui lui est laissée ou dont elle pense pouvoir profiter. Les Crawford sont bien saisis et parviennent à se rendre attachants en dépit de leurs innombrables faiblesses. Seule la tante Norris est insupportable du début à la fin, mais sa mesquinerie est si bien rendue à l'aide de remarques acerbes que l'on finit par apprécier ses apparitions, qui personnellement savaient m'irriter au plus haut point. Citons encore Sir Bertram, qui éduque ses enfants comme il administre ses biens, finançant puis revenant au bout d'un certain temps pour faire le tour des performances des uns et des autres. Sans être mauvais, Sir Bertram ne parvient pas à voir que ce qui a manqué à ses enfants, c'est l'affection, et non seulement l'absence de principes moraux comme il le pense. Au final, son investissement au départ désintéressé lui rapporte, puisque Fanny devient une fille aimante et attentionnée.
Je ne recommanderais pas ce livre pour découvrir Jane Austen, mais à tous ceux qui l'apprécient déjà, il serait vraiment dommage de ne pas pousser les portes de Mansfield Park.

Mon billet sur l'adaptation du roman en 1999 par Patricia Rozema.

Mes autres billets sur des romans et textes narratifs de Jane Austen :

D'autres billets sur Mansfield Park : Lilly, Cafebook, Coeur de Camomille, Alice in Wonderland, Pimpi, le forum Boulevard des Passions, Lecture/Ecriture (plusieurs avis), Critiques libres (plusieurs avis)...

Lu dans le cadre du challenge austenien d'Alice, du challenge un classique par mois de Cécile et du défi Je lis en anglais de Miss Bouquinaix.

5coeurs.jpg

492 p

Jane Austen, Mansfield Park, 1814

austen.jpgun classique par mois2.jpgchallenge je lis en anglais.png

11/03/2012

La Maison du Marais

warden_maison du marais.gifIl y a quelques mois j'ai lu La Maison du Marais de Florence Warden, dans le cadre du mois anglais. Je n'ai pas pris le temps de faire mon billet et pourtant, voilà encore une lecture avec laquelle je me suis régalée et que je recommande vivement à tout lecteur un tant soit peu épris de littérature victorienne. Ce roman d'amour, de mystère et de mort est fait pour vous (l'effet terriblement mélodramatique est voulu, pour un roman de type populaire aujourd'hui oublié). Le plus terrible avec ce roman, ce qui est vraiment scandaleux, c'est que Warden (un pseudonyme) a complètement disparu des rayons des librairies (y compris anglaises... mes recherches sur le Net ne m'ont d'ailleurs pas appris grand-chose). Comme pour Flora Mayor découverte grâce au même éditeur, voilà un auteur bien sympathique que plus personne ne lisait avant l'intervention des éditions Joëlle Losfeld qui ont souvent la bonne idée de déterrer des textes inconnus pour notre plus grand bonheur (j'aimerais simplement que cette célèbre maison édite plusieurs romans des auteurs en question pour ne pas créer chez moi autant de frustration ; voilà qui n'est pas humain !).

Dans La Maison du Marais, il est question de Miss Violet Christie qui, issue d'une famille anglaise modeste, cherche une place de gouvernante. Ce n'est pas chose aisée au vu de son manque d'expérience et de son jeune âge. C'est alors qu'une annonce attire son attention : on cherche une jeune personne pour un poste de gouvernante, photo exigée. Quelque temps plus tard, ayant été recrutée, Violet se rend dans une région reculée pour occuper son nouveau poste. A la gare, elle fait la connaissance du jeune Laurence qui produit rapidement sur elle une forte impression, mais semble peu apprécier son nouvel employeur, Mr Rayner. Rapidement, Violet verra qu'il n'est pas le seul dans ce cas dans la région. Et son nouveau poste est assez remarquable. Dans la famille je demande la mère, être hagard et fantomatique souvent caché dans sa chambre et dont la moindre apparition vous cause la chair de poule. Les enfants, entre l'aînée, agressive envers son père, et la plus jeune, qui passe ses journées à vagabonder dans le jardin en vraie sauvageonne, à se rouler dans l'herbe ou dans la boue et à se tordre de fureur lorsque le soir une domestique se charge de la faire rentrer, personne ne se préoccupant d'elle le reste du temps. Enfin le père, homme charmant et charmeur, violoniste de talent, qui semble avoir tout sacrifié pour une femme bien égoïste. La maison en elle-même est humide, malsaine. Le jardin un véritable marécage, même s'il revêt un certain charme aux yeux de la jeune citadine lorsqu'elle le découvre pour la première fois. Quant aux voisins, beaucoup semblent lui être hostiles.

Petit à petit, des questions surgissent : où dort son employeur qui, paraît-il, ne reste pas le soir dans cette maison rongée par le salpêtre ? Quels sont les mystérieux visiteurs qui viennent de temps à autre ? Pourquoi la plus ancienne domestique déteste-t-elle à ce point la nouvelle venue, au point de lui faire craindre pour sa vie ? Et que penser de l'humeur lunatique de la maîtresse de maison, écrivain de renom ayant désormais tout abandonné ?

La Maison du Marais ne fait peut-être pas partie de ce que l'on appelle la « belle » ou « vraie » littérature, mais c'est un de ces exquis romans à mystère tels que les écrivains du XIXe savaient les faire, avec une bonne dose de suspense, de délicieux frissons, de lieux inquiétants et toujours, une fraîche héroïne pour laquelle nous devrions trembler. Et contrairement à d'autres oies blanches, notre héroïne est plutôt attachante, en particulier lorsqu'elle oublie la sacro-sainte morale victorienne pour protéger un criminel auquel elle s'est attachée. Un plaisir de lecture dont il serait dommage de se priver !

C'est ma première participation au challenge victorien d'Arieste, que je ne pouvais manquer sous aucun prétexte !

4coeurs.jpg

 


Florence Warden, La Maison du Marais, 1882

logo-challenge-victorien.png

12/01/2012

Jane Austen's turn

austen_persuasion.jpgC'est avec fébrilité que j'ai ouvert et dévoré en quelques jours Persuasion, le seul roman austenien dont je ne connaissais pas encore l'histoire (billet rédigé à l'été 2009 mais jamais publié !). Car oui, amis lecteurs, il m'arrive de résister courageusement aux appels sournois des adaptations télévisées qui, diaboliques, me font pourtant de l'oeil depuis quelque temps [depuis l'époque où j'ai écrit ce billet j'ai vu et même chroniqué les deux adaptations mais promis juré je ne connaissais rien à Persuasion en ouvrant le roman].

Persuasion ne sera pas mon Austen favori mais, comme tous les autres, il occupera une place à part dans ma bibliothèque. A Emma, je reprochais quelques longueurs tout en trouvant l'héroïne amusante et finalement, très attachante. Persuasion est en quelque sorte mon anti-Emma. Anne Elliot occupe une place particulière dans l'univers austenien, en raison de son âge et de son parcours ; son histoire se lit avec plaisir tandis que la plus grande concision et la structure permettent  au roman de gagner en efficacité. Mais, si j'admire toutes les héroïnes austeniennes et qu'Anne Elliot ne fait pas figure d'exception, j'ai été moins séduite par ce personnage un peu trop parfait à mon goût.

Influencée par ses proches, Anne Elliot a éconduit le capitaine Wentworth voilà 8 ans de cela. Un choix étonnament raisonnable pour une jeune femme amoureuse d'un homme sans rang ni fortune. Aujourd'hui, approchant de la trentaine, Anne n'a toujours pas oublié son capitaine ; lui non plus, à ceci près qu'il ne lui a toujours pas pardonné d'avoir rompu leur engagement autrefois.

Contrairement aux jeunes héroïnes austeniennes, Anne est une femme plus mûre, plus réfléchie, sur le point de perdre les derniers éclats de sa jeunesse. Eclats qui à l'époque n'étaient plus qu'un lointain souvenir passé le cap de la trentaine (comme quoi, le monde austenien a aussi de sérieux inconvénients !). Ayant été raisonnable trop tôt, ce n'est que maintenant qu'Anne accepte d'écouter ses sentiments. Elle sait désormais qu'elle est incapable de faire un mariage de raison et d'épouser un homme de fortune ou  bien né sans amour ; le temps lui a aussi permis de reconnaître la sincérité de son premier attachement. Curieusement, Anne est devenue à la fois plus romantique et sage. D'une part, elle n'est pas prête à se marier puisque son coeur est déjà pris et se comporte de la sorte comme une très jeune héroïne ; de l'autre, elle a appris à mieux se connaître. Refuser toute autre forme de mariage est finalement compréhensible, puisque cela ne servirait en rien à la rendre heureuse.

bbc-persuasion.jpgCe qui me rend Anne un  peu moins sympathique que d'autres personnages austeniens, c'est son attitude parfaite en toute circonstance. Elle est généreuse et s'épanouit en apportant son soutien à d'autres, du neveu blessé à la soeur égocentrique, en passant par l'ancienne amie dans le besoin et la femme qui semble avoir séduit récemment le capitaine Wentworth. Elle est toujours amoureuse dudit capitaine mais souhaite ardemment la guérison de sa probable rivale, ne voulant que le bonheur de son cher et tendre et d'une jeune femme après tout très sympathique. Elle supporte sans mot dire les remarques déplacées de ses proches et le peu de considération dont ils font preuve à son égard. C'est un excellent juge qui, contrairement à son entourage, n'est pas aveuglée par de trompeuses apparences. En résumé, Anne Elliot est  (notamment) bonne, juste, fidèle, dévouée, courageuse, intelligente, spirituelle  et droite. Elle s'efface au profit des autres et ne semble jamais émettre la moindre plainte lorsque sa situation le justifierait, faisant preuve d'une abnégation admirable. Et, alors que son seul défaut semble tenir au moment de faiblesse au cours duquel on l'a persuadée de renoncer à un mariage d'amour, Anne conclut de la sorte :
... I was right in submitting to her, and that if I had done otherwise, I should have suffered more in continuing the engagement than I did even in giving it up, because I would have suffered in my conscience. I have now, as far as such a sentiment is allowable in human nature, nothing to reproach myself with ; and if I mistake not, a strong sense of duty is no bad part of a woman's portion” (p 291)
Je l'avoue, je préfère une Elizabeth un peu impétueuse, une Catherine “un brin” romanesque ou une Emma mauvaise juge. Ce n'est pas tant parce qu'Anne est très posée qu'elle m'agace un peu que parce qu'elle est moralement trop parfaite et finalement, indirectement moralisatrice (envers son père et sa soeur aînée ou encore son cousin Elliot).

Malgré tout, Anne est un personnage complexe et différent qui ne manque pas d'intérêt. Persuasion est aussi passionnant en raison de l'épatante galerie de personnages secondaires, toujours riche et décrite avec brio par Jane Austen. Parmi mes favoris, on peut citer sa soeur Mary, obsédée par sa petite personne et toujours prête à signifier à Anne combien elle est transparente et sans intérêt aux yeux de leurs connaissances, sans pour autant faire volontairement preuve de méchanceté. 

Moins ironique et moins drôle que les autres romans d'Austen que je connais, cette oeuvre reflète certainement l'état d'esprit de l'écrivain qui, au moment où elle rédige Persuasion, voit sa santé décliner  rapidement. Questionnements, bilan sur les choix de jeunesse, ce texte peut-être plus douloureux a visiblement un caractère en partie autobiographique.

Mes billets sur les deux adaptations de Persuasion :

Mes autres billets sur des romans et textes narratifs de Jane Austen :

4,5coeurs.jpg

 



297 p

Jane Austen, Persuasion, 1818 (publication posthume)

Lu dans le cadre du mois anglais organisé avec les très British  Cryssilda et Titine et ici sur ce blog. Lu également pour le challenge God Save the Livre et pour le challenge austenien d'Alice in Wonderland que j'inaugure sur mon blog (il était temps) !logo mois anglais2.jpg

Logo challenge austenien.jpg

Challenge-god save the livre.jpg

 

 

 

08/01/2012

Hôtel hanté à Venise

collins hotel hante.jpgAujourd'hui notre ami Wilkie fête ses 188 ans... c'était donc l'occasion de lui consacrer un nouveau billet. J'hésitais à sortir de ma PAL ses romans les plus longs mais j'ai réalisé que je n'avais jamais parlé de L'Hôtel hanté, lu et adoré il y a environ deux ans. J'étais incapable de m'en souvenir avec précision, je l'ai donc relu car Wilkie au mois de janvier, vodka rhum toute l'année (oui ça n'a aucun sens, mais Wilkie était assez festif donc je me suis dit que ça lui irait bien).

De quoi s'agit-il ? D'une comtesse étrange, aux cheveux sombres, au visage pâle et fascinant, mélange de beauté et de laideur. De son frère, le baron, qui l'accompagne à travers toute l'Europe, semant sur leur passage le scandale et la disgrâce. De Lord Montbarry, ramolli du bulbe qui abandonne Agnès, exemple même de l'Anglaise idéale, bonne, douce et patiente, même dans le scandale.

Fiancé à Agnès, Lord Montbarry s'éprend de la comtesse Narona et demande celle-ci en mariage. Alors que la famille du lord s'y oppose et que les cancans vont bon train,  le couple marié à la sauvette se rend sur le continent et finit par s'installer dans un vieux palais délabré de Venise. Rejoint par le baron, frère de Lady Montbarry, le couple n'a pour entourage qu'une servante qui donne rapidement sa démission ainsi qu'un messager, Ferraris. La première partie se déroule cependant en Angleterre, essentiellement à travers les échanges entre Agnès, Henry – frère de Montbarry et amoureux de la jeune femme, ainsi que Mrs Ferraris. Celle-ci, ne recevant plus de nouvelles  de son époux, s'inquiète de son sort, jusqu'au jour où elle reçoit 1000 livres et un billet bien court : “ pour vous consoler de la perte de votre mari”. Pour elle, les choses sont claires : son mari a été assassiné. Mais un autre événement survient : Lord Montbarry meurt des suites d'une bronchite, faisant bénéficier son épouse d'une assurance vie montant à 10 000 livres, contractée à la demande du baron. Le roman suivra les pas de Henry et d'Agnes qui, petit à petit, seront amenés à se rendre à Venise et à découvrir ce qui est réellement arrivé dans le palais désormais transformé en hôtel et visiblement hanté.

wilkie-collins.jpgComme lors de ma première lecture, je me suis régalée avec ce roman de Wilkie Collins qui est peut-être celui qui m'a procuré le plus de plaisir jusqu'ici. On sent que ce roman n'est pas le plus abouti au monde, avec un narrateur qui finit souvent ses chapitres en nous lançant “mais que va-t-il se passer ? Vous verrez que l'on découvre l'explication dans le chapitre suivant, qu'on en apprend un peu plus dans le chapitre suivant, qu'il se passe des choses au chapitre suivant”. Je ne sais pas si ce texte a été publié sous forme de feuilleton mais cela pourrait expliquer ces clins d'oeil répétés.

Les traits d'humour si chers à l'auteur ne manquent pas, de ses commentaires sur les Français délurés à quelques passages joyeusement ironiques, tels ceux-ci :

Sur un médecin que demande à voir une patiente à la fin de ses consultations : Un coup d'oeil à une montre lui rappela qu'il fallait bientôt commencer sa tournée chez ses malades. Il se décida donc à prendre le parti le plus sage : fuir (p10).

Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances, recherchait la société des femmes. Maintenant, l'homme fait mieux : il va à son cercle et entre dans le fumoir (p27).

Finalement, les personnages féminins ne sont pas si stétéotypés que ce qu'on pourrait imaginer pour un roman victorien. Certes, les deux amours de Montbarry incarnent deux idées bien distinctes de la femme : d'un côté la blonde fraîche et aimante, de l'autre la brune fascinante et perfide. Malgré tout, la comtesse est assez complexe et, consultant un docteur avant son mariage pour connaître son avis sur sa santé mentale, elle peut en quelque sorte obtenir le bénéfice du doute : est-elle si mauvaise que cela ? Ne doit-on pas la plaindre ? Quant à la blonde abandonnée, elle est assez fine pour conseiller Mrs Ferraris, manifeste parfois sa mauvaise humeur et cherche à reconstruire sa vie en dépit des trente ans qui s'approchent à grands pas et sonneront le glas de sa jeunesse déclinante. Les rôles secondaires masculins et féminins sont répartis de manière équilibrée et, si les hommes prennent encore les décisions, les femmes usent de leur pouvoir d'influence avec efficacité et en toute connaissance de cause.

Et cerise sur le gâteau, il s'agit également d'une histoire de fantôme victorienne car au mystère de la disparition du messager et de la mort du Lord s'ajoutent les étranges manifestations dont sont victimes les membres de la famille à Venise.

Que demander de plus ? Un délicieux divertissement populaire à l'anglaise !

Cryssilda n'aime pas ce texte, mais je soupçonne quand même sa mauvaise édition d'y être pour quelque chose... et pour fêter l'anniversaire de notre ami commun, Titine a lu Mari et Femme.

Et de Wilkie Collins sur ce blog :

Lu dans le cadre du mois anglais organisé avec les délicieuses  Cryssilda et Titine et ici sur ce blog. Lu également pour le challenge God Save the Livre !

4coeurs.jpg

 

 

284 p

Wilkie Collins, L'Hôtel hanté, 1878

 

logo mois anglais4.jpg Challenge-god save the livre.jpg

 

05/01/2012

Une histoire de fantôme à l'anglaise

hill_WOMAN_IN_BLACK.jpgAyant récemment entendu parler d'un film britannique plus que tentant (how surprising!) et découvert qu'il s'agissait d'une adaptation d'un roman de Susan Hill, j'ai eu envie de lire celui-ci, The Woman in Black. Bien m'en a pris car je viens de découvrir un auteur contemporain comme je les aime, entre inspirations victoriennes et histoires de fantômes. Curieusement j'ai ouvert ce roman juste après avoir lu Rebecca de Daphné du Maurier et vu à ce moment que Susan Hill avait justement écrit une suite à Rebecca, intitulée Mrs de Winter. Le hasard fait bien les choses !

A l'heure où les premières automobiles font leur apparition, le jeune Londonien Arthur Kipps est envoyé par le cabinet de notaires pour lequel il travaille dans un village isolé du Nord, à l'orée des marais. Il doit s'y rendre pour l'enterrement d'une cliente, Mrs Alice Drablow, avant de chercher dans sa maison tout papier pouvant aider le cabinet à mettre en ordre ses affaires d'ordre financier ou juridique. Ambitieux et optimiste, Arthur ne prête pas attention aux réactions des habitants des environs lorsqu'ils apprennent le motif de sa venue ; il semblerait qu'Eel Marsh House ait fort mauvaise réputation dans les environs et soit l'objet de nombreuses superstitions. A l'enterrement de Mrs Drablow, dans le cimetière du village, Arthur voit une femme en noir au visage amaigri et ravagé par la maladie, vêtue de vêtements de deuil quelque peu insolites, courants soixante ans auparavant. Il reverra plus tard dans la journée cette femme auprès d'une tombe du cimetière abandonné attenant à la maison de Mrs Drablow, dans laquelle il décide de s'installer pour consulter les papiers de la vieille femme. Mais dès le premier jour, des événements troublants se succèdent : c'est ainsi le début de l'étrange expérience que souhaite relater Arthur Kipps de nombreuses années plus tard afin d'exorciser enfin le souvenir de ces pénibles moments.

C'est en tremblant que j'ai poussé la porte d'Eel Marsh House, isolée, battue par les vents et coupée du monde plusieurs fois par jour au gré des marées. Une expérience que je ne regrette pas et que je suis volontiers prête à renouveler en compagnie de Susan Hill. Ecrit par un personnage posé et prosaïque, ce récit se présente comme un témoignage crédible et réaliste et permet peu à peu de convaincre le lecteur, qui se laisse lui aussi gagner par l'angoisse du narrateur. Ce texte m'a évoqué des récits plus classiques (notamment du XIXe) et, bien que le lecteur devine un certain nombre de faits, Susan Hill maîtrise suffisamment son texte pour créer la surprise ou du moins le suspense ; et si le drame final était attendu, j'ai trouvé judicieux le fait de mettre un point final à l'histoire avec ce terrible dénouement au lieu de revenir au temps présent qui sert d'introduction au récit. L'intérêt du roman repose avant tout sur son ambiance, habilement mise en place ; un excellent potentiel pour l'adaptation cinématographique, que j'espère à la hauteur du roman, car avec un tel texte, difficile de ne pas imaginer un film particulièrement effrayant.

A noter que Susan Hill a notamment reçu les Prix Whitbread et Somerset Maugham au cours de sa carrière... c'est dire si son oeuvre est prometteuse ! En ce qui me concerne, je louche déjà sur certains titres...

L'avis de The Dark Scrybe : "Susan Hill has created one of the most elegant, subtle and unsettling ghost stories of all time"

Lu dans le cadre du mois anglais organisé ici sur ce blog et avec les mes acolytes Cryssilda et Titine (pour notre lecture commune autour d ). Lu également pour le challenge God Save the Livre !

4coeurs.jpg

 

 

 160 p

Susan Hill, The Woman in Black, 1983

 logo mois anglais.jpgChallenge-god save the livre.jpg

02/01/2012

Mystère victorien à Cloisterham

 dickens mystere drood.gifSi Le Mystère d'Edwin Drood ne compte pas parmi les romans de Dickens qui me tentaient le plus, j'ai souvent hésité à le lire afin de pouvoir enfin profiter des “drooderies”, variations diverses et variées sur le thème d'Edwin Drood, à commencer par le premier roman de Jean-Pierre Ohl (dont j'ai savouré avec un bonheur immense Les Maîtres de Glenmarkie à sa sortie), mais aussi L'Affaire D, repéré il y a quelques années et, plus récemment, Drood de Dan Simmons. J'espérais lire une ou plusieurs de ces suites au roman inachevé de Dickens pendant le mois anglais mais j'ai sans doute péché par excès d'optimisme à ce sujet. En revanche, j'ai enfin lu le fameux Mystère d'Edwin Drood qui a tant fait couler d'encre !

L'histoire débute à Cloisterham, petite ville tranquille en Angleterre : Edwin Drood, neveu bien-aimé de Jasper, vient rendre visite à son oncle et à la jolie Rosa Budd, orpheline. Tous deux sont fiancés depuis la naissance en raison des liens d'amitié qui unissaient leurs parents ; leur mariage s'approche et les deux jeunes promis ne cessent de se chamailler... cette union qui leur a toujours été présentée comme une évidence laisse peu de place aux sentiments et c'est le coeur plein de doutes que Rosa et Edwin semblent se résigner. A la même époque, le chanoine Crisparkle accueille chez lui le jeune Neville Landless (dont la soeur deviendra l'amie intime de Rosa au pensionnat). Ce jeune homme venu d'Inde, cet orphelin au tempérament violent s'éprend de Rosa et conçoit immédiatement des sentiments peu charitables envers Edwin, indigne de Rosa selon lui. Et il faut bien avouer qu'Edwin n'est guère attachant. Ce jeune citadin sûr de lui est assez agaçant et c'est avec un certain soulagement que j'ai appris sa disparition. Dès lors, la question est posée : Edwin Drood s'est-il absenté sans prévenir quiconque ? A-t-il été tué ? Et si oui, doit-on accuser le jeune Neville, comme semble le penser Jasper, oncle effondré ? Ou faut-il écouter l'instinct de Rosa qui, la première, commence à soupçonner Jasper, qui est amoureux d'elle et lui a toujours inspiré du dégoût ?

dickens_mystere drood2.jpgDickens étant décédé au milieu des livraisons prévues, nul ne saura jamais le fin mot de l'histoire ; pourtant les thèses ne manquent pas. Dans sa très intéressante biographie de Dickens, Jean-Pierre Ohl met notamment en avant une hypothèse intéressante : le coupable serait Jasper mais il serait atteint d'un dédoublement de la personnalité, d'où son comportement étrange, ses tirades inquiétantes et son addiction à l'opium. J'aime cette thèse faisant de Jasper un personnage plus inquiétant mais aussi plus humain, et ce plusieurs années avant la publication Dr Jekyll & Mr Hyde. Les arguments avancés par Ohl pour soutenir cette thèse me semblent intéressants ; il évoque notamment le fait que Dickens se soit vanté d'avoir trouvé une idée nouvelle (on écarterait alors par exemple le retour du héros, vivant finalement), son intérêt grandissant pour les personnages ambigus et doubles. J'ai repensé à divers passages qui m'avaient troublée à la lecture et avec cette thèse, les différents éléments du puzzle semblent se rassembler de manière plutôt satisfaisante. Ce serait en effet une issue originale, inédite à l'époque, alors que Dickens avait déjà largement usé des différents ressors du roman à sensation.

Je ne peux pas vraiment dire que cette lecture m'ait totalement enchantée en soi mais les questions qu'elle soulève et les pistes de lecture qu'elle m'apporte lui donnent un nouvel intérêt. Certains passages sont par ailleurs savoureux, de même que des personnages plus ou moins secondaires tels Durdles, tailleur de pierre qui passe des heures entières dans la crypte de la cathédrale, Mr Sapsea, imbécile se délectant de sa son génie ou encore Mr Grewgious, homme de loi au bon fond mais peu doué pour les relations humaines. On sent que Dickens s'est amusé à les créer et c'est pour le lecteur un vrai délice que de découvrir leurs petits travers décrits par la main du grand écrivain.

charles dickens,le mystère d'edwin drood,roman victorien,roman anglais,roman xixe,angleterre xixe,angleterre victorienne,londres,londres xixe,londres victorienne,roman policier,policier historique,edwin drood,mois anglais,challenge anglaisA propos de Drood : Le contrat, signé avec Chapman et Hall au cours de l'été, contient une clause particulière pour le cas où Drood resterait inachevé et limite la taille de l'oeuvre à douze livraisons mensuelles au lieu des vingt habituelles : c'est-à-dire si Dickens sent l'urgence de la situation... (p 260 – biographie de Charles Dickens par Jean-Pierre Ohl).

Lecture commune autour de Dickens, partagée avec : CryssildaTitineKarineEliza, Perséphone.

Lu dans le cadre du mois anglais organisé ici sur ce blog et avec les très British Cryssilda et Titine (pour notre lecture commune autour d ). Lu également pour le challenge God Save the Livre !

3coeurs.jpg

 

 

Charles Dickens, Le Mystère d'Edwin Drood, 1870

charles dickens, le mystère d'edwin drood, roman victorien, roman anglais, roman xixe, angleterre xixe, angleterre victorienne, londres, londres xixe, londres victorienne, roman policier, policier historique, edwin drood, mois anglais, challenge anglaischarles dickens, le mystère d'edwin drood, roman victorien, roman anglais, roman xixe, angleterre xixe, angleterre victorienne, londres, londres xixe, londres victorienne, roman policier, policier historique, edwin drood, mois anglais, challenge anglais

27/12/2011

Merry Victorian Christmas !

perry_revelation noel.jpgBonnes fêtes de fin d'année à tous !

Et quoi de plus sympathique en cette période qu'un bon petit polar au coin du feu ? C'est ce qu'a bien compris l'agent d'Anne Perry qui l'incite sans doute très fortement à pondre tous les ans un nouvel opus de Noël histoire de faire un peu de chiffre en fin d'année. Quoi qu'il en soit, ces petites bluettes de saison conviennent en général parfaitement aux trajets précédent mon réveillon. Et mes neurones apprécient le ronron bien huilé des enquêtes victoriennes des proches de Thomas et Charlotte Pitt.

Les enquêtes de Noël sont particulièrement légères : plus courtes, elles accordent souvent plus d'importance au contexte et aux personnages qu'à l'intrigue elle-même, qui en général ne casse pas trois pattes à un canard.

La Révélation de Noël n'échappe pas à la règle et ne risque pas de bouleverser le monde de la littérature policière, mais il m'a fait passer un bon moment.

Puisqu´enquête il y a, il fallait bien un meurtre (vieux de sept ans) et donc, un assassin. Le mobile est plutôt tiré par les cheveux (et surtout la façon assez improbable dont la victime avait découvert un secret concernant le meurtrier). Bien entendu, on suspecte à peu près tout le monde en imaginant des mobiles tout à fait plausibles ; c'est bien sûr l'un des personnages les moins concernés qui s'avère avoir un “squelette” dans son placard...

C'est cette fois-ci Emily qui joue les détectives amateurs... Emily, la soeur de Charlotte Pitt, cette jolie femme assez superficielle qui doit quitter Londres en période de fêtes pour se rendre dans un village perdu en Irlande, auprès d'une tante agonisante dont elle n'a que faire. Elle y découvre des Irlandais plutôt accueillants (malgré leur inimitié envers les Anglais) mais visiblement troublés plus que de raison à l'approche d'une tempête. Et lorsqu'un navire fait naufrage, le malaise s'accentue. Je vous laisserai apporter seuls une réponse (ou pas) à ce suspense quasi insoutenable.

Outre l'histoire sympathique parfaite pour se délasser, j'ai apprécié le cadre différent et j'ai été agréablement surprise par les jolies descriptions de la mer et des paysages sauvages de l'Irlande. Une lecture reposante qui m'a fait voyager (et m'a donné envie de faire mes valises). Voilà en somme une agréable surprise !

Si vous n'avez jamais lu Anne Perry ne commencez pas par ses histoires de Noël mais pour les amateurs du genre, [cet avant-]dernier cru devrait vous plaire.

(Lu et chroniqué l'an dernier, mais je n'avais pas publié mon billet !)

Dans le cadre du mois anglais organisé ici sur ce blog et avec les très British Cryssilda et Titine.

 3coeurs.jpg

 

184 p

Anne Perry, La Révélation de Noël, 2008

logo mois anglais2.jpgvictorian frogs and ladies.jpgChallenge-god save the livre.jpg

22/12/2011

Au bout du chemin, pas grand-chose

collins_en-quete-du-rien.gifAvec enthousiasme, je me suis précipitée sur En Quête du rien, nouvelle inédite de Wilkie Collins publiée en octobre par les Editions du Sonneur. In fine je ressors un peu mitigée de cette lecture. Précisons tout de même que je n'ai pas lu ce texte dans de très bonnes conditions, puisque j'attendais que Mr Lou et Papa Lou se décident sur le choix d'une perceuse chez Mr Bricolage. Après Wilkie, j'ai également eu le temps de faire le tour des décorations de Noël et de feuilleter tous les livres de cuisine avant de quitter enfin les lieux, mais nous sommes partis munis d'une perceuse qui devrait en principe fonctionner et les deux heures passées chez Mr Bricolage étaient sans aucun doute justifiées.

Bien que mes séances de shopping soient follement intéressantes, c'est plutôt des aventures fort ennuyeuses du héros d'En Quête du Rien dont j'ai décidé de vous parler.

Le narrateur, surmené, se voit prescrire un repos absolu par son médecin : pas d'écriture, pas de lecture, rien qui pourrait troubler sa tranquillité. Il est heureusement appuyé par sa femme à "l'esprit pratique", qui écrit ainsi pour résumer : "règles pour le rétablissement de mon cher William. Pas de lecture. Pas d'écriture. Éviter excitation, contrariétés, angoisses, pensées. Fortifiant. Grandes joies déconseillées. Bons petits repas. Éviter aussi états mélancoliques. Autres recommandations à mon bien-aimé : courtes promenades (avec moi). Se coucher tôt. Se lever tôt. Nota bene : assurer sa tranquillé. Très important : veiller à ce qu'il ne fasse rien." (p9)

[spoilers]

[Partageant l'opinion de sa digne épouse, le héros se rend dans un village charmant et isolé afin de se reposer. Manque de chance, les bruits ne manquent pas, le couple est sans cesse dérangé, jusqu'à ne pas pouvoir dormir à cause de villageois jurant comme des charretiers. "Onze heures, me répond-il. Inutile de dire que ma femme et moi ne prenons pas le risque de nous coucher avant ce terme ; nous nous retirons alors dans notre chambre, trempés des pieds à la tête, si je puis dire, par cette giboulée d'obscénités." (p23)

Suivant de nouveau l'avis de sa femme, le héros quitte donc le terrible village pour un lieu plus propice à sa cure. "Ce dont je suis sûr à présent, c'est qu'un village isolé est sans doute le dernier endroit où chercher (le silence). Lecteurs, vous que vos pas guident vers ce but qui a nom tranquillité, évitez, je vous en conjure, la campagne anglaise." (p27)

Millais_Wilkie_Collins.jpgMais en bord de mer, notre cher William commence à songer que finalement l'oisiveté peut être une sorte de torture. Il contemple ainsi la mer : toujours les mêmes bâteaux à l'horizon. Il consacre un moment à l'observation des tableaux qui sont dans sa chambre d'hôtel, histoire de gagner du temps. Il admire un bienheureux pêcheur à qui il faut plus d'un quart d'heure pour redresser un clou - quel homme bienheureux qui ne pourra jamais s'ennuyer ! Quant aux heures des repas, elles n'arrivent jamais assez vite ! "Novice que je suis en oisiveté, comment puis-je espérer imiter quelque jour cet artiste consommé ?" (p38) Finalement, notre héros désespère : il ne peut travailler et ne peut paresser... quel dilemme !]

J'ai lu ce texte dans d'assez mauvaises conditions et il ne m'a laissé dans un premier temps qu'un souvenir plus que confus. En le feuilletant pour écrire mon billet, je souris davantage aux traits d'humour. Cette nouvelle n'est certainement pas un coup de coeur, j'ai trouvé certains passages assez drôles mais on voit très vite venir la suite et curieusement, cette nouvelle m'a presque paru un peu lassante. Pourtant, beaucoup de scènes sont savoureuses et dans l'ensemble ce texte très léger est agréable à lire... d'ailleurs je l'ai lu avec curiosité et sans ennui, y compris cette première fois qui m'a laissé si peu de souvenirs. Bref, une petite friandise sympathique, qui pourrait amuser ceux qui souhaitent découvrir Wilkie Collins sans commencer par un de ses longs romans.

Sur ce blog également :

Lu dans le cadre du mois anglais organisé ici sur ce blog et avec les très British Cryssilda et Titine, qui ont toutes deux beaucoup apprécié cette lecture. Lu également pour le challenge God Save The Livre !

Lecture commune autour de Wilkie Collins

3coeurs.jpg



46 p

William Wilkie Collins, En quête du rien, 1857

logo mois anglais4.jpg Challenge-god save the livre.jpg

20/11/2011

Steve, back again !

stevenson_intégrale nouvelles1.jpeg2011 aura été mon année Stevenson. Après trois tentatives infructueuses, j'ai découvert une autre dimension de l'auteur avec le célèbre Maître de Ballantrae (un chef d'oeuvre que je vous invite à lire sans plus attendre si vous appréciez les classiques anglo-saxons), avant de me régaler avec Le Club du Suicide. Cette série de trois nouvelles fait partie des Nouvelles Mille et Une Nuits de R.L. Stevenson ; elle introduit pour la première fois le prince Florizel de Bohème, que l'on retrouve dans le Diamant du Rajah, nouvelle série de textes courts. Ces récits devraient donc logiquement être lus d'une seule traite, d'autant plus qu'ils partagent plus qu'un personnage commun. L'esprit et le ton sont les mêmes et Stevenson y dresse avec beaucoup d'humour le portrait d'une société pervertie.

Au début de cette histoire ayant pour cadre Londres et Paris, le diamant du Rajah est en possession du général Vandeleur : cette pierre unique lui a été offerte par le Rajah après qu'il l'ait fidèlement servi, commettant de nombreuses atrocités afin de s'assurer à titre de remerciement la possession du diamant. Marié à une femme qui incarne tout sauf la douce Victorienne idiote, le Général sait qu'il ne doit cette alliance qu'à sa fortune. Quant à sa chère et tendre, elle s'apprête à revendre le diamant pour couvrir des dettes contractées pour sa toilette. Seul obstacle à cela : son secrétaire particulier, qui ne sent pas ses oreilles siffler lorsque le frère de sa patronne parle devant lui de chien-chien à sa mémère qui pourrait tout faire capoter. On finit par lui confier le diamant et d'autres bijoux dans un carton à chapeau, le chargeant de les remettre à un mystérieux interlocuteur. C'est alors que le général s'en mêle, tente de récupérer le carton et qu'à la suite de nombreuses péripéties le diamant du Rajah est perdu.

On pourrait parler de conte moral, dans la mesure où le diamant une fois retrouvé par le Prince Florizel est jeté par ses soins dans la Seine, afin que plus jamais la convoitise et la cupidité qui l'entourent ne causent de nouveaux malheurs. Pourtant, le narrateur est loin de dépeindre une société fidèle aux critères moraux victoriens : le général a été récompensé pour ses crimes; le secrétaire stupide mais fidèle est bien mal récompensé pour son dévouement; la femme du général est vénale et envisage d'occire son compagnon; un prêtre se détourne de ses études pour se lancer dans l'industrie du crime une fois le diamant en sa possession ; quant au prince Florizel, à force de se mêler des affaires d'autrui et de s'illustrer par son oisiveté, il finit par être renversé de son trône (il faut avouer qu'il semble bien ne jamais mettre les pieds en Bohème, préférant mourir d'ennui à Londres et traîner dans les cafés parisiens).

Un bijou d'ironie !

Le billet de Raison et Sentiments

4coeurs.jpg

 

 

Robert Louis Stevenson, Le Club du Suicide, 1878

Challenge-god save the livre.jpglogo kiltissime 09.jpg

Challenge God save le livre : 19 livres lus

 challenge kiltissime,kiltissime,écosse,roman écossais,roman xixe,londres,londres xixe,angleterre,époque victorienne,stevenson,le club du suicide,phebus libretto,le diamant du rajah

15/10/2011

L'inégalable Cimetière et sa Crypte !

singleton_century.jpgCaché au fond de ma bibliothèque, sur une étagère poussiéreuse regorgeant de romans abandonnés aux tranches décolorées par le temps, sommeillait un étonnant livre aux accents victoriens, Century.

Poussée par la curiosité et toujours en quête de manoirs anglais (avec un petit faible pour les demeures abandonnées, plus à la portée de mon modeste pécule), j'ai suivi la jeune Mercy qui, en propriétaire attentive, n'a pas manqué de me vanter les charmes des lieux. Et moi qui ne possède pas moins de trois propriétés anglaises oubliées, à commencer par un cottage esseulé sur les hauteurs de Haworth, je n'ai pas su résister au charme de cette vieille bâtisse, dans laquelle j'ai posé mes valises la semaine dernière.

Si j'ai été séduite par cette demeure, c'est aussi parce qu'elle annonçait de grandes aventures. C'est donc également munie de mon spectomètre, d'un pic à glace et d'une lampe torche que j'ai fait mon entrée dans Century, domaine où les habitants se couchent avant l'aube et se réveillent après le crépuscule. Un éternel hiver entoure ses jardins, les plantes ne poussent plus, le froid est mordant. Trajan, le père de Mercy, vit enfermé dans une pièce inconnue, ce qui ne manque pas dans une demeure où la plupart des pièces ont été condamnées puis oubliées par leurs habitants. J'ai rencontré mes premiers fantômes, à commencer par un effroyable visage soudain apparu sous la glace d'un lac gelé, alors que j'étais bien décidée à me remettre au patinage (puisqu'il n'y avait pas grand-monde pour me voir, ce qui n'est malheureusement pas le cas dans les patinoires publiques). J'ai subi avec Mercy et sa soeur Charity les fastidieuses leçons de l'austère Galatea (qui semblait décidée à rattraper ce que cinq ans de latin au secondaire n'ont jamais réussi à faire pour moi) et, après deux jours qui m'ont paru une éternité, j'ai suivi Mercy derrière une tapisserie poussièreuse (ce qui, étant donné mon allergie aux acariens, n'a pas été de tout repos). D'un passage secret à un autre, j'ai quitté l'année 1890 pour 1789 (en tant que Française j'étais soulagée d'être bien loin de ma terre natale). C'est là que j'ai découvert qu'un enchantement maintenant Century dans un hiver sans fin, à la suite d'événements tragiques ayant eu lieu un siècle auparavant. Parmi eux, une terrible expérimentation rappelant les laboratoires du docteur Frankenstein et autres scientifiques et alchimistes inquiétants oubliés ou trop éblouis par les Lumières !

Je ressors de ce voyage intrépide enchantée, même si j'ai finalement décidé de quitter Century pour louer un appartement à Londres et suivre Alexia Tarabotti dans sa quête tout aussi mouvementée de la célèbre treacle tart. Et si Century permet de s'arrêter au cimetière pour notre train fantôme, c'est parce que l'une des scènes finales a lieu dans un cimetière familial où une femme enterrée un siècle plus tôt s'extrait soudain de sa fosse, toute couverte de terre mais apparemment en pleine forme. Charming, isn't it ?

A woman under the ice. A ghost. Mercy could see ghosts, the echoes of people who had died.

Avis : Hilde (avec qui j'ai découvert ce livre au hasard d'un petit marché aux livres), Mes imaginaires, Read in a single sitting, Clarabel...

3,5coeurs.jpg

 

 

220 p

Sarah Singleton, Century, 2005

Logo Halloween4.jpgsarah singleton,century,les fantômes de century,roman,roman anglais,roman xixe,époque victorienne,angleterre,angleterre victorienne,manoir hantéChallenge God save le livre : 18 livres lus

08/08/2011

Le club du suicide

stevenson_intégrale nouvelles1.jpegIl semblerait que le déclic se soit enfin produit entre Stevenson et moi, après des débuts difficiles. Le mois dernier, j'ai ouvert en frémissant Le Maître de Ballantrae, craignant de passer à côté d'un chef-d'oeuvre : je me suis régalée. C'est donc avec curiosité et une certaine gourmandise que j'ai entamé la lecture de l'intégrale des nouvelles publiées chez Phébus Libretto. Commençons par Le Club du Suicide, autre découverte extrêmement agréable... pour une nouvelle à l'humour grinçant !

Afin de se divertir lorsque l'ennui devient trop écrasant, le prince Florizel et son fidèle Géraldine se déguisent et se fondent ainsi dans les couches sociales les plus diverses, à la recherche d'expériences nouvelles et de sensations fortes. Lors d'une petite soirée de ce type, après des heures d'ennui mortel, les deux amis sont intrigués par un jeune homme qui fait le tour des occupants d'un café en leur proposant des tartes à la crème, qu'il ingurgite en cas de refus. Décidant de passer avec lui la soirée, le prince et Géraldine apprennent que, suite à un problème d'ordre sentimental, le jeune homme a décidé de mettre fin à une vie d'absurdités par un acte encore plus absurde. De fil en aiguille, il leur fait part de son adhésion à un club pour le moins particulier : le club du Suicide. Ni une, ni deux, les deux acolytes décident d'y participer ! Le principe est simple : le responsable du club tirera les cartes devant tous les membres. Celui qui recevra l'as de pique mourra le soir-même, celui qui aura l'as de trèfle sera contraint d'aider son camarade à partir.
S'ensuivent deux autres nouvelles qui semblent a priori sans aucun lien... on découvrira qu'en réalité, le prince Florizel et Géraldine traquent le truand tenant le club du suicide.

Un sujet assez morbide où un club de gentlemen s'avère être un commerce glauque. Un récit féroce et drôle qui m'a emportée de la première à la dernière ligne. A recommander chaudement pour découvrir Stevenson !

L'avis de Soukee

challenge kiltissime,kiltissime,écosse,roman écossais,roman xixe,londres,londres xixe,angleterre,époque victorienne,stevenson,le club du suicide,phebus libretto

 

 

Robert Louis Stevenson, Le Club du Suicide, 1882

Challenge-god save the livre.jpglogo kiltissime 09.jpgChallenge God save le livre : 12 livres lus

15/07/2011

Durrisdeer, Ecosse, XVIIIe

stevenson_maitre ballantrae.jpgJe n'ai pas toujours été tendre avec Stevenson, mais ça, c'était avant. Car la lecture du Maître de Ballantrae a été la révélation tant attendue : j'ai pris un immense plaisir à découvrir ce récit de Stevenson, que j'arrive enfin à classer parmi mes grands auteurs victoriens. Il était temps (car cette incompréhension mutuelle me taraudait depuis longtemps) !

Ecosse, XVIIIe, pendant la guerre civile. Au manoir de Durrisdeer, le Maître de Ballantrae, héritier du titre, et Henry, son frère cadet, jouent à pile ou face leur sort en ces temps incertains : le Maître partira combattre avec les rebelles tandis que Henry et son père afficheront leur fidélité au roi George. Ce tirage au sort se fait à la demande du Maître, joueur, opportuniste et aventurier, contre l'avis du père et du frère, persuadés que le tenant du titre devrait rester au manoir. Le Maître part, recrute une troupe de rebelles en soudoyant et menaçant de braves villageois et, au bout d'un certain temps, l'un d'eux revient dans la région et prétend être le seul survivant de l'expédition. Le Maître serait donc mort, mais en réalité, il revient à de nombreuses reprises au cours du récit.

Henry, le cadet, est donc amené à hériter du titre. Contrairement à son frère aîné qui n'est qu'un calculateur peu recommandable, Henry est un homme posé, droit et bon, très amoureux de sa cousine Alison, autrefois promise au Maître. Malgré toutes ses qualités, cet homme n'est reconnu à sa juste valeur que par l'intendant du domaine (narrateur principal) : son père lui est reconnaissant mais préfère le fils indigne, Alison se voit contrainte de l'épouser tout en mettant un point d'honneur à rappeler sa fidélité au disparu, les villageois conspuent Henry qu'ils accusent de la perte d'un homme qui, guère aimé de son vivant, est devenu un héros en mourant.

Tout d'abord qualifié de "tale" par Stevenson, puis de "tragédie", ce récit mélange les genres avec panache : roman d'aventures, où l'on découvre un bateau pirate, des indiens "scalpeurs", une traversée en mer sous la tempête, l'Inde, sans parler de la guerre civile, fond de toile ; mais aussi tragédie, où deux frères  se haïssent et se livrent un combat sans fin, qui ne pourra aboutir qu'à la mort de l'un d'eux, et où l'amour n'est jamais réciproque.

Les personnages sont peu nombreux dans ce récit qui repose principalement sur le duel opposant les deux frères : Ballantrae, dépossédé de son titre, de sa fortune et, accessoirement, de sa fiancée, nourrit une rancoeur sans fin à l'égard de son cadet ; celui-ci, d'abord plutôt enclin à céder au chantage auquel il est soumis, finit petit à petit par céder à la folie, la solitude l'ayant peu à peu détruit.

L'évolution des personnages est particulièrement fascinante : au début du récit, Henry est le frère incompris, certes un peu terne mais intègre, intelligent; puis il devient de plus en plus dur et intraitable, afin de faire de son frère une véritable obsession, qui causera sa perte ; à la fin, Henry devient un être pitoyable, qui n'a plus tout à fait sa tête et qui s'aliène ceux qui lui sont finalement attachés.

A l'inverse, le Maître est au début une sinistre individu, buveur, fourbe, profitant de son vieux père au coeur trop tendre ; c'est aussi un séducteur, beau parleur, capable de tromper facilement son entourage (à côté de lui le pauvre Henry paraît bien fade à leur père et à la nouvelle Mme Henry Durrie) ; malgré tout, petit à petit, on finit par prendre un peu en pitié le Maître, qui parvient à manipuler le lecteur sans doute ; en dépit de la façon dont il persécute Henry et sa famille, le Maître est finalement un homme qui a échoué toute sa vie, que tous détestent et méprisent et dont le dernier compagnon est son serviteur indien.

A noter le parallèle entre McKellar, serviteur dévoué de Henry et Secundra Dass, qui accompagne le Maître : tous deux sont les  seuls alliés indéfectibles des frères ennemis.

Voici deux passages donnant un apperçu intéressant du Maître (le premier étant l'un des seuls extraits plutôt amusants) :

"Il haïssait le baron d'une haine terrible ? demandai-je.

- Ses entrailles se nouaient quand l'homme approchait de lui, dit le Maître.

- J'ai ressenti cela, dis-je.

- En vérité ! s'écria le Maître. ça, c'est une nouvelle, alors ! Je me demande... je me flatte, peut-être ? ou suis-je la cause de ces perturbations abdominales ?" (p827)

"Si j'avais été le moindre petit chef de clan dans les Highlands, si j'avais été le plus petit roi des nègres qui vivent nus dans le désert d'Afrique, mon peuple m'aurait adoré. Mauvais, moi ? Ah ! mais j'étais né pour faire un bon tyran ! Demandez à Secundra Dass ; il vous dira que je le traite comme un fils. Unissez votre sort au mien demain, devenez mon esclave, mon bien, une chose que je puisse commander, comme je commande les forces de mes membres et de mon esprit... vous ne verrez plus ce côté sombre que je tourne vers le monde, dans ma colère. Il me faut tout ou rien. Mais quand on me donne tout, je le rends avec usure. J'ai le caractère d'un roi : c'est ce qui fait ma perte !" (p831)

Un texte superbe et foisonnant qui mêle habilement les récits les plus divers. Conduisant le lecteur d'un manoir écossais jusqu'aux forêts glacées d'Amérique du Nord, ce livre dépaysant est de ceux que l'on ne peut abandonner. La lutte fratricide du Maître et du nouveau Lord est aussi la nôtre, et c'est le coeur glacé d'effroi que nous suivons les tortueux chemins conduisant au désastre final.

stevenson, le maître de ballantrae, pléiade, roman écossais, roman victorien, roman xixe, écosse, challenge kiltissime, henry durrie, durrisdeer

 

366 p

Robert Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae, 1889

stevenson, le maître de ballantrae, pléiade, roman écossais, roman victorien, roman xixe, écosse, challenge kiltissime, henry durrie, durrisdeer  Challenge-god save the livre.jpgChallenge God save le livre : 11 livres lus

29/05/2011

Notre rose et notre orgueuil

hansen_exils.jpgRécemment j'ai été amenée à ranger de nouveau toutes mes bibliothèques et croyez-moi, mes amis, ce n'est pas le genre de petite tâche ménagère pliée en moins de deux (surtout quand les cinq étagères sont pleines à craquer !). J'ai donc été interpelée à cette occasion par Exils de Ron Hansen, qui criait son désespoir en pensant que je l'avais oublié définitivement et trépignait (d'impatience ou de rage, je ne saurais vous le dire) en attendant que je daigne m'emparer de lui. Comme la lamentation du livre oublié est de loin le hululement le plus angoissant qu'on puisse imaginer (surtout de nuit où il devient indispensable de se munir d'écouteurs et de musique zen pour ne pas sombrer dans la dépression avant l'aube), j'ai renoncé à énumérer à ce coquin toutes les raisons qui m'avaient fait le négliger et je me suis emparée de lui afin de le lire et, une bonne fois pour toutes, lui régler son compte.

Et ma foi, j'ai beaucoup apprécié ce roman qui met en scène en parallèle le naufrage du Deutschland en 1875 et le destin du poète jésuite Gerard Manley Hopkins qui, bouleversé par la mort de cinq nonnes ayant péri dans le naufrage, décida de rédiger un poème à ce sujet.

gerardmanleyhopkins.jpgDe famille anglicane, Hopkins suscite la désapprobation en se convertissant au catholicisme, avant de devenir finalement séminariste jésuite, au grand dam de ses parents. Hopkins choisit une confrérie particulièrement stricte, vivant dans des conditions spartiates puis, une fois ordonné, se voit muté régulièrement d'un endroit à l'autre par une hiérarchie peu soucieuse de son bien-être et de sa santé. Il décèdera encore jeune, à la suite d'une maladie éprouvante (une péritonite est évoquée et il finit par mourir de la fièvre typhoïde). Le roman montre un Hopkins profondément pieux, plein d'abnégation mais qui doutera parfois et traversera des périodes d'angoisses. He is thought to have suffered throughout his life from what today might be diagnosed as either bipolar disorder or chronic unipolar depression, and battled a deep sense of melancholic anguish (Wikipedia).

C'est aussi un Hopkins attachant, à la fois intelligent et plein d'humour, mais aussi vulnérable que dépeint Hansen.

Il ne jouissait pas d'une semblable protection en tant qu'enseignant. En cette époque où les enfants passaient pour les ennemis jurés du savoir, les directeurs n'avaient de cesse de rouspéter contre la gentillesse de Hopkins à l'égard de ses élèves, à qui il accordait autant de liberté qu'à de studieux étudiants d'Oxford, latitude dont ses potaches abusaient en le sifflant et en le chahutant ; un jour, quand il s'était retourné, Hopkins s'était ainsi retrouvé encerclé, car toute la classe avait rapproché ses putitres pendant qu'il écrivait au tableau.

"Je dois avouer que votre vif intérêt pour l'ablatif latin me touche beaucoup", avait-il lâché de sa voix de ténor haut perchée. (p194)

deutschland.jpegQuant aux soeurs naufragées, on relate leur conversion puis leurs derniers instants lors du naufrage avec une certaine économie de moyens. Avouons-le, je m'attendais sans doute à une fin particulièrement glauque ou très favorable à l'industrie du mouchoir mais c'est avec un style sobre que Ron Hansen achève son récit. Son écriture est presque clinique et ce roman s'apparente parfois à un documentaire.

Un livre qui apporte un éclairage intéressant sur les tensions religieuses du XIXe (aussi bien en Angleterre qu'en Allemagne, à travers le rejet du catholicisme) et met à l'honneur un poète anglais méconnu du public français. Et comme je raffole des romans inspirés de faits historiques, mais aussi de ceux ayant pour cadre le Royaume-Uni ou mettant en avant une figure littéraire, j'ai bien évidemment trouvé Exils particulièrement intéressant. Il m'a d'ailleurs donné envie de lire ses deux romans ayant pour sujet les Etats-Unis au XIXe.

A noter que cette édition inclut le poème "le Naufrage du Deutschland" de Hopkins.

Un très grand merci aux éditions Buchet Chastel pour cette lecture !

3,5coeurs.jpg

 

 

277 p

Ron Hansen, Exils, 2008