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17/03/2017

Angela Huth, La Vie rêvée de Virginia Fly

51ZiCHR17PL._SX195_.jpgC'est avec ce roman que je découvre enfin Angela Huth. Ecrit en 1972, La Vie Rêvée de Virginia Fly vient d'être publié en France par les éditions Quai Voltaire / la Table Ronde - avec un choix de titre très différent de l'original, Virginia Fly is drowning.

Voici une petite pépite ! Fin, ironique, sans doute un peu triste, ce roman étonnant croque à merveille le portrait d'une jeune trentenaire encore vierge et de son entourage plutôt médiocre, issu d'une classe moyenne mal dégrossie. 

Virginia Fly a donc la petite trentaine. Enseignante, elle vit chez ses parents "à la campagne", dans une banlieue proche de Londres. Son père est un homme moyen, qui s'attache à mener une vie dans la moyenne, par exemple en calculant le temps moyen qu'il lui faut pour faire certains trajets, à une vitesse moyenne. Sa mère est sotte, pour ne pas dire assez insupportable (elle ne manquera pas d'évoquer Mrs Bennet aux amateurs de littérature anglaise).

A une époque où la révolution sexuelle suit son cours, Virginia semble vivre à une autre époque, voire dans un autre monde. Hormis une rencontre brutale lors de vacances il y a des années de cela, la jeune femme n'a jamais connu que deux hommes : d'une part à travers la relation surannée qu'elle entretient avec un professeur de musique autrichien qui l'invite à des concerts, d'autre part, via les lettres qu'elle échange avec un correspondant américain. Ses parents sont d'ailleurs très au fait de cet échange épistolaire; aussi, lorsque le correspondant décide de se rendre en Angleterre, sa venue est perçue comme un grand événement et suscite de grands espoirs chez Virginia, qui s'est auto-persuadée du fait qu'ils allaient se marier et repartir ensemble aux Etats-Unis. 

Je fais le choix de ne pas en révéler trop sur l'intrigue pour vous laisser tout le plaisir de suivre pas à pas les cheminements de notre héroïne, frémir devant son absence de logique et de sens de la survie et assister impuissants à la confrontation de ses rêves d'adolescente avec la réalité.

Je ne peux que recommander ce roman aux multiples facettes. On y trouve la description fascinante d'une époque et d'une société, notamment à travers la thématique des relations hommes femmes - Virginia s'en remet complètement aux hommes qu'elle rencontre, naïvement. Elle n'envisage pas un instant la possibilité de conserver son poste d'enseignante si elle en venait à se marier. La psychologie des personnages est indubitablement le point fort de ce texte, avec une Virginia complexe, touchante dans son innocence intellectuelle, et en même temps étrangement prompte à nourrir des fantasmes de viol, mélangeant parfois allègrement les notions de sexe, d'amour et de mariage sans distinction aucune. Le sexe mis à part, Virginia m'a parfois fait penser à Margaret, l'héroïne de Stella Gibbons dans Westwood.

Voilà une nouvelle plume féminine anglo-saxonne qui a su me séduire. J'ai hâte de poursuivre la découverte de l'oeuvre d'Angela Huth - ça tombe bien, j'ai deux de ses livres qui m'attendent sagement dans une de mes bibliothèques !

Merci aux Editions Quai Voltaire / la Table Ronde pour ce partenariat !

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Les avis de : Anne, Antigone, Fanny du Manoir aux LivresLa Pause Libraire, Le Club des Incorrigibles lecteurs, Les Deux BouquineusesLes Lectures de Nefertiti, Lilas, Mrs Figg, Tant qu'il y aura des livres, Wonderbook, Virginie Neufville

218 p

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Angela Huth, La Vie rêvée de Virginia Fly, 1972

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15/05/2016

Christine Orban, Virginia et Vita

orban_virginia et vita.jpgVoilà un livre que j'ai hésité à lire pendant longtemps. Virginia et Vita, deux écrivains que j'apprécie tout particulièrement, mais toujours cette crainte d'être un peu déçue par un livre les concernant. Je n'avais jamais lu ni même entendu parler de Christine Orban. Enfin, je me posais des questions sur le sérieux et les qualités de ce titre, étonnamment assez peu lu et commenté sur la blogosphère, qui compte pourtant de nombreux amoureux de la littérature anglaise. Sa sortie en poche l'a remis à l'honneur et m'a finalement convaincue. Ajoutons à cela que je venais de visiter Sissinghurst (le domaine de Vita Sackville-West), j'étais donc volontiers partante pour prolonger un peu mon séjour à travers mes lectures.

Nous voilà plongés en 1927, alors que Virginia vient de publier La Promenade au Phare. Sortie récemment d'une de ces crises qui vont la tourmenter jusqu'à son suicide, Virginia est alors très éprise de Vita Sackville-West, à laquelle elle décide de consacrer son nouveau roman, Orlando. Un roman audacieux, sur un héros qui traverse les siècles et d'homme, devient femme. Le roman de Christine Orban traite de la période à laquelle ce roman est écrit.

Nous voilà donc plongés dans deux univers différents. Virginia vient d'un milieu bourgeois mais bohème. Elle a quitté Londres et mène une vie assez retirée à Monk House avec son époux Leonard, écrivant dans une cabane installée dans le jardin. Ses journées sont pour l'essentiel consacrées à la lecture, à la rédaction de son journal et à l'écriture d'articles et de romans... mais restent menacées par la folie qui la guette. Même si elle mène désormais une vie plutôt calme, elle est toujours en contact avec les membres du groupe de Bloomsbury.

Vita est quant à elle écrivain également, mais restera toujours un écrivain plein d'humour, plus léger, moins tourmenté - même si elle a écrit de vraies pépites, comme The Edwardians, qui met en scène une noblesse incapable de s'adapter aux bouleversements sociaux du nouveau siècle, à la fin du règne d'Edouard VII. Vita est d'origine noble, a grandi à Knole, une superbe propriété. Riche, mariée à Harold Nicholson et heureuse en mariage, Vita est aussi célèbre pour ses amours saphiques et son inconstance, particulièrement mise en avant dans ce roman de Christine Orban.

Autant le dire de suite, Virginia et Vita ne me laissera pas un souvenir impérissable. J'ai d'abord été gênée par la description de Virginia, petite chose fragile irrémédiablement marquée par sa folie, lorsqu'elle n'est pas d'une jalousie maladive. J'ai trouvé le portrait qui en était fait réducteur. Difficile d'imaginer le grand écrivain qu'elle était à la lecture de ce texte sympathique mais assez creux. J'ai perçu ce roman comme une sorte de biographie sur quelques mois, le tout un peu romancé pour faire vivre les célèbres personnages en les mettant en scène, en inventant des dialogues, qui m'ont mise mal à l'aise car je me demandais parfois quelle était la rigueur historique derrière eux.

Après un démarrage difficile, j'ai finalement pris un certain plaisir à lire ce roman, à retrouver les lieux de rencontre emblématiques entre ces deux écrivains, voire même, à en apprendre un peu plus sur leur relation. Au final, je dirais que c'est une lecture agréable, avec un sujet inévitablement passionnant pour la lectrice de Virginia et de Vita que je suis ... le genre de roman que j'emporterais volontiers à la plage pour me détendre tout en trouvant un minimum d'intérêt à ma lecture. Maintenant, à mon grand regret, ce livre m'a parfois semblé superficiel. Je ne le mettrai pas sur l'étagère des indispensables.

Une lecture commune partagée avec Mrs Figg et une nouvelle participation au challenge A Year in England.

D'autres avis sur ce titre (contrastés) : George, Perdre Une Plume, BookandTea Blog.

virginia et vita,christine orban,virginia woolf,vita sackville-west,challenge a year in englandSur ce blog, mes lectures de Virginia Woolf (je l'avais surtout lue avant d'avoir ce blog et n'ai pas chroniqué toutes mes lectures) :

Je lui ai également consacré un challenge et lu ces deux titres (biographies) :

Mes lectures de Vita Sackville-West : 

Et enfin, ce roman policier sympathique qui se passe à Sissinghurst et s'interroge sur la mort de Virginia Woolf: Le Jardin Blanc par Stephanie Barron. On est tellement loin de la réalité que les libertés prises par l'auteur ne m'ont pas gênée dans ce cas-là.

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230 p

Christine Orban, Virginia et Vita, 2012 (nouvelle édition revue par l'auteur)

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12/03/2016

Thomas Hardy : Une Femme d'imagination et autres contes

hardy_une femme d'imagination.jpgSuite à la lecture de Winter de Christopher Nicholson, j'ai eu envie de retrouver l'univers de Thomas Hardy, que je connais jusqu'ici à travers trois recueils de nouvelles (dont Métamorphoses, chroniqué sur ce blog). J'ai donc sorti de ma PAL Une Femme d'imagination et Autres contes - à la couverture si bien choisie.

Ce recueil comprend quatre nouvelles.

Le Hussard mélancolique de la Légion germanique : Promise à un mariage avantageux avec le terne Humphrey Gould, la jeune Phyllis s'éprend d'un hussard allemand dont le camp a été installé près de chez elle. Le jeune homme finit par lui proposer de s'enfuir avec lui. Un récit dans lequel les personnages sont soumis aux lois implacables du destin, qui, on le sent très rapidement, les promet à un sort funeste.

Le veto du fils : une jeune servante s'est élevée au rang de dame en épousant son employeur, le pasteur du village. Tous deux sont partis à Londres, loin des gens qui ont été témoins de cette union scandaleuse. Malgré les efforts de son mari pour l'éduquer, Sophy fait toujours des fautes de grammaire et ne fait guère illusion... ce dont se rend bien compte son fils Randolph, envoyé dans des écoles privées et visant à s'élever socialement. Lorsque sa mère veuve envisage de se marier avec un ancien admirateur du village, le coup est trop dur pour Randolph, qui s'opposera dès lors à cette union.

Le violoneux des contredanses : Prétendant attitré de Caroline, Ned se voit évincé par un violoneux qui, malgré un physique quelconque et des cheveux gras, parvient à séduire toutes les filles grâce à une musique aux accents presque diaboliques (il est d'ailleurs fait référence à Paganini). Quelques années plus tard, alors que Ned est installé à Londres et participe à la construction d'un bâtiment pour la Première Exposition Universelle, Caroline refait surface dans sa vie avec une petite fille. Après la première surprise, le brave homme accepte cette nouvelle famille qui lui est donnée. Jusqu'au jour où leur chemin croise de nouveau celui du violoneux...

Une femme d'imagination : poétesse, femme romanesque à l'imagination fertile, Ella s'installe avec son mari et leurs trois enfants dans une maison de vacances en bord de mer. Ils occupent notamment l'appartement habituel d'un poète, Robert Trewe, qu'Ella admire et cherche à égaler, sans succès. Sans le connaître, elle se prend d'une véritable passion pour lui. Un amour là encore mis à mal par le destin, qui semble toujours éloigner la possibilité d'une rencontre entre ces deux âmes qui, semble-t-il, pourraient être destinées l'une à l'autre.

Comme toujours, Thomas Hardy n'épargne pas ses personnages dont le bonheur est toujours entravé, le plus souvent par une série de coïncidences, hasards et malchances. Il émane de certains de ces textes une mélancolie évidente. La première et la dernière nouvelle se détachent des autres selon moi, notamment à travers une chute très bien maîtrisée, qui ne peut laisser indifférent. J'ai été un peu moins convaincue par Le Violoneux des contredanses, sans doute parce que j'ai eu de la peine à imaginer la capacité de séduction de ce violoneux plutôt repoussant, tandis que Caroline m'a déplu de bout en bout : fade, bête, dotée d'un culot monstrueux et pour ajouter la touche finale, assez peu attachée à son enfant. J'ai eu bien du mal à compatir à ses malheurs.

Une nouvelle lecture de Thomas Hardy qui m'a de nouveau donné envie de poursuivre la découverte de son oeuvre.

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155 p

Thomas Hardy, Une Femme d'Imagination et autres contes, 1888 ? (Année de publication des Wessex Tales dont la première nouvelle fait partie)

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13/02/2016

Stephanie Lam, The Mysterious Affair at Castaway House

lam_mysterious affair castaway house.jpgL'année 2016 s'annonce riche en lectures heureuses si je continue sur cette voie... Après l'excellent roman Une Odeur de Gingembre et malgré une petite perte de vitesse à la lecture de L'extraordinaire voyage de Sabrina (roman jeunesse honorable néanmoins), j'ai ouvert un roman repéré il y a quelques mois sur les blogs anglo-saxons et reçu en cadeau à Noël : The Mysterious Affair at Castaway House de Stephanie Lam. Autant le dire de suite, c'est presque un coup de coeur.

Ce livre est un peut-être un peu trop rapidement classé dans la catégorie des « mystery novels » et pourrait laisser penser qu'il s'agit d'un thriller historique saupoudré d'un brin de paranormal – malgré les chroniques dans l'ensemble très enthousiastes, j'ai lu quelques avis plus mitigés de lecteurs qui justement avaient attendu ce type de roman et étaient restés un peu sur leur faim. Je dirais plutôt qu'il s'agit d'un roman historique campant avec succès deux époques, les années 1920 et 1960, dont les protagonistes finissent par voir leurs trajectoires respectives se croiser autour d'une maison enveloppée d'un certain mystère.

Dans les années 1920, le jeune Robert Carver se rend chez son cousin Alec Bray pour passer l'été dans sa maison en bord de mer afin de se remettre de soucis respiratoires sérieux. Il est le parent pauvre d'une famille habituée à vivre dans le luxe. Castaway House n'est qu'une « maison de vacances » mais domine pourtant toutes les autres maisons de la ville par sa taille et son élégance. Robert est heureux de retrouver un cousin qu'il idéalise et profite d'un été de camaraderie, dont l'insouciance est vite assombrie par l'humeur changeante d'Alec, son mariage scandaleux avec une actrice qui désormais le déteste, son penchant marqué pour l'alcool et ses mauvais investissements sur le point de le conduire à la ruine.

En parallèle, dans les années 1960, la jeune Rosie Churchill a quitté le domicile familial et abandonné ses études brusquement, élisant domicile à Castaway House. Quarante ans après, la somptueuse demeure a été mal entretenue et démembrée en de nombreux appartements plutôt miteux et mal chauffés.

Parmi les atouts de ce livre, une belle mise en perspective à travers l'évolution de la maison et de certains personnages sur quarante ans, les deux époques étant bien restituées, dans un cadre de station balnéaire plutôt original. Les protagonistes sont intéressants, même si j'ai préféré pour ma part les chapitres se déroulant dans l'entre-deux-guerres, un monde mêlant espoir et désillusion, élégance et subversion dans un environnement encore étriqué et soumis au respect d'un certain décorum. J'ai trouvé les personnages de cette époque un peu plus touchants mais aussi profonds, même si après quelques pages j'ai toujours repris avec grand plaisir la lecture des passages traitant de Rosie et des années 1960.

Un roman historique réussi, terriblement anglais... à conseiller sans hésiter aux amateurs du genre. On trouve un peu de tout en la matière, avec des intrigues parfois un peu faciles ou un style un peu décevant. Ce livre n'est assurément pas de ceux-là.

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504 p

Stephanie Lam, The Mysterious Affair at Castaway House, 2014

(VF : L'Etrange Histoire du Manoir de Castaway)

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14/07/2015

Lewis Carroll, Alice's Adventures in Wonderland

carroll_alice in wonderland.jpgIl y a 150 ans paraissait pour la première fois le célèbre Alice au Pays des Merveilles. Après un premier billet sur un album pour les tout-petits qui en est inspiré, je continue à rendre hommage à Alice avec une relecture du texte d'origine. J'ai choisi pour cela ma version anglaise aux Editions Collector's Library. J'ai également relu ensuite certains passages dans mon édition de la Pléiade, dans laquelle j'ai surtout prêté attention aux commentaires de J. Gattégno qui l'accompagnaient.

Ces deux éditions reproduisent les illustrations originales de Tenniel. Celui-ci avait été sollicité par Lewis Carroll. L'artiste trouva d'ailleurs la première impression de trop mauvaise qualité. Une deuxième impression eut lieu. Fort heureusement pour Lewis Carroll qui publiait à compte d'auteur, un éditeur américain racheta tous les livres initialement imprimés en dépit de leurs défauts.

carroll_alice_Tenniel01.jpgMes souvenirs d'Alice au Pays des Merveilles sont étroitement liés au dessin animé de Disney ainsi qu'à une histoire en BD lue dans un magazine quand j'étais petite. Je me souviens encore de quelques dessins et sais où j'avais lu (plusieurs fois) cette BD, mais je serais bien incapable de savoir si elle se trouve toujours quelque part. Toujours est-il que ma vision d'Alice avait besoin d'être dépoussiérée.

carroll_alice_wonderland_tenniel 02.jpgOn se souvient bien du lapin blanc et d'Alice qui part à sa poursuite. Mais ensuite, je dois bien avouer que de nombreux détails m'avaient échappés. A commencer par la chute initiale spectaculaire, où les murs sont encombrés d'étagères et d'objets divers et variés qu'Alice parvient à prendre et à reposer plus bas. Puis les bouteilles et autres denrées la faisant grandir et rapetisser : si je me souvenais évidemment du principe, j'ai été surprise par le nombre de tentatives d'Alice, qui ne cesse de changer de taille tout au long du récit - si bien que cela en devient un brin fastidieux selon moi. J'avais oublié la présence du loir au thé du chapelier fou. Et j'ai eu l'impression de découvrir certaines scènes, comme celle du valet de la reine remettant une invitation à celui de la duchesse, suivie d'un passage surréaliste où la Duchesse tient un bébé de plus en plus porcin dans ses bras, passe son temps à éternuer en raison d'une cuisinière qui a la main très lourde sur le poivre et qui lui jette des ustensiles de cuisine à la figure. J'ai pris plaisir à redécouvrir cet univers et à regarder attentivement les illustrations de Tenniel. Néanmoins, je dois avouer que ma lecture n'a pas toujours été fluide, du fait de la construction du récit, car les scènes s'enchaînent de façon assez décousue. L'introduction des éditions de la Pléiade présente de fait les rencontres d'Alice avec différents personnages comme une série d'épreuves.

Wonderland est un endroit fascinant, merveilleux mais aussi inquiétant. Alice se retrouve dans des situations dangereuses, en particulier lorsqu'intervient la terrifiante Red Queen, qui passe son temps à proclamer des sentences de mort, "Off with his head!" étant son leitmotiv. Et pourtant, là encore, peut-être parce que le monde des rêves relativise tous les dangers, Alice rentre saine et sauve. Un personnage dit ainsi de la Reine : It's all her fancy, that : they never execute nobody, you know (p94).

carroll_oeuvres.jpgL'absurde poussé à l'extrême peut aussi déranger. De façon générale j'ai plutôt savouré les discours sans queue ni tête, les devinettes lancées alors qu'il n'existe pas de réponse. On sent le mathématicien derrière ce texte au premier abord léger, alors qu'il est d'une précision redoutable. Chaque phrase est soigneusement ciselée tandis que le lecteur est constamment sollicité, que ce soit pour suivre un raisonnement dépourvu de logique, relever une allusion à travers un texte détourné ou saisir les traits d'humour et jeux de mots omniprésents. On se rend d'ailleurs compte qu'il est presque impossible de traduire ce texte. J'ai notamment relu un passage qui m'intriguait, fait de calembours. Il est très différent dans la traduction de la Pléiade - pourtant méticuleuse. Il est évidemment compliqué de restituer le sens, la forme et l'esprit avec un texte pareil.

Quelques extraits :

Twinkle, twinkle, little bat, How I wonder what you're at (p73) - une version détournée d'une chanson pour enfants bien connue aujourd'huie encore.

Un exemple de raisonnement farfelu lorsqu'il s'agit de décapiter le chat, dont seule la tête est apparente : The executioner's argument was, that you couldn't cut off a head unless there was a body to cut it off from : that he had never had to do such a thing before, and he wasn't to begin at his time of life. The King's argument was, that anything that has a head could be beheaded, and that you weren't to talk nonsense. The Queen's argurment was, that if something wasn't done about it in less than no time she'd have everybody executed, all round (p88).

carroll_alice_tenniel 03.jpgAlice's Adventures in Wonderland a longtemps été relégué à un récit pour enfant, léger, plein de vie, original certes, mais rien d'autre. En le relisant, je ne comprends pas comment cela a pu être possible alors que le texte est si subtil et impose une lecture active et soutenue. Dans son analyse, Jean Gattégno souligne le fait que la critique a commencé à évoluer au cours du XXe siècle, mettant enfin en avant l'originalité du texte (qui n'est pas un conte de fées comme les autres), ainsi que son approche de l'enfance et du rapport au monde adulte - je schématise très grossièrement. "Question pour elle de survie, et manière pour Carroll de présenter l'enfant comme anti-adulte, rebelle par nécessité et non par simple agressivité" (Jean Gattégno, Editions de la Pléiade, p 1658).

L'édition de la Pléiade est un mine d'informations et d'anecdotes. Parmi elles, la genèse d'Alice au Pays des Merveilles, qui débute par une expédition sur la rivière avec les petites Liddell, filles du doyen de Christ Church (Oxford). Comme souvent, Lewis Carroll raconte une histoire aux enfants mais la petite Alice demandera spécifiquement à ce que celle-ci soit retranscrite. L'auteur travaillera à une première version (Les Aventures d'Alice sous terre), avant de remanier le texte et de le faire cette fois-ci éditer en 1865. De fait, voici les paroles d'Alice dans le roman : When I used to read fairy tales, I fancied that kind of things never happened, and now here I am in the middle of one ! There ought to be a book written about me, that there ought ! (p 38).

carroll_alice_tenniel 04.jpgJ'ai découvert les expressions "mad as hatter" ou "mad as march hare" que je ne connaissais pas du tout, et qui expliquent le choix des personnages. L'expression concernant les chapeliers trouve son origine dans les vapeurs de mercure inhalées lors du traitement du feutre ! Pour ce qui est du lièvre, l'expression est plus prosaïque et fait référence à son comportement pendant la saison des amours. A noter que, parmi les chanceux qui recevront la première édition dédicacée, on note bien évidemment Alice Liddell mais aussi une fille de la reine Victoria. Et moi qui pensais que ce texte était aussi une satire de l'époque victorienne ! 

Il me reste beaucoup à découvrir sur Alice. Je pense qu'il me faudra pour cela tout l'été car j'avoue avoir besoin d'une petite pause avant de poursuivre avec les aventures d'Alice de l'autre côté du miroir, mais aussi sous terre ! Entre-temps, des albums, des BD, des DVD et deux livres "documentaires" m'attendent également.

128 p

Lewis Carroll, Alice's Adventures in Wonderland, 1865

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