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15/05/2016

Christine Orban, Virginia et Vita

orban_virginia et vita.jpgVoilà un livre que j'ai hésité à lire pendant longtemps. Virginia et Vita, deux écrivains que j'apprécie tout particulièrement, mais toujours cette crainte d'être un peu déçue par un livre les concernant. Je n'avais jamais lu ni même entendu parler de Christine Orban. Enfin, je me posais des questions sur le sérieux et les qualités de ce titre, étonnamment assez peu lu et commenté sur la blogosphère, qui compte pourtant de nombreux amoureux de la littérature anglaise. Sa sortie en poche l'a remis à l'honneur et m'a finalement convaincue. Ajoutons à cela que je venais de visiter Sissinghurst (le domaine de Vita Sackville-West), j'étais donc volontiers partante pour prolonger un peu mon séjour à travers mes lectures.

Nous voilà plongés en 1927, alors que Virginia vient de publier La Promenade au Phare. Sortie récemment d'une de ces crises qui vont la tourmenter jusqu'à son suicide, Virginia est alors très éprise de Vita Sackville-West, à laquelle elle décide de consacrer son nouveau roman, Orlando. Un roman audacieux, sur un héros qui traverse les siècles et d'homme, devient femme. Le roman de Christine Orban traite de la période à laquelle ce roman est écrit.

Nous voilà donc plongés dans deux univers différents. Virginia vient d'un milieu bourgeois mais bohème. Elle a quitté Londres et mène une vie assez retirée à Monk House avec son époux Leonard, écrivant dans une cabane installée dans le jardin. Ses journées sont pour l'essentiel consacrées à la lecture, à la rédaction de son journal et à l'écriture d'articles et de romans... mais restent menacées par la folie qui la guette. Même si elle mène désormais une vie plutôt calme, elle est toujours en contact avec les membres du groupe de Bloomsbury.

Vita est quant à elle écrivain également, mais restera toujours un écrivain plein d'humour, plus léger, moins tourmenté - même si elle a écrit de vraies pépites, comme The Edwardians, qui met en scène une noblesse incapable de s'adapter aux bouleversements sociaux du nouveau siècle, à la fin du règne d'Edouard VII. Vita est d'origine noble, a grandi à Knole, une superbe propriété. Riche, mariée à Harold Nicholson et heureuse en mariage, Vita est aussi célèbre pour ses amours saphiques et son inconstance, particulièrement mise en avant dans ce roman de Christine Orban.

Autant le dire de suite, Virginia et Vita ne me laissera pas un souvenir impérissable. J'ai d'abord été gênée par la description de Virginia, petite chose fragile irrémédiablement marquée par sa folie, lorsqu'elle n'est pas d'une jalousie maladive. J'ai trouvé le portrait qui en était fait réducteur. Difficile d'imaginer le grand écrivain qu'elle était à la lecture de ce texte sympathique mais assez creux. J'ai perçu ce roman comme une sorte de biographie sur quelques mois, le tout un peu romancé pour faire vivre les célèbres personnages en les mettant en scène, en inventant des dialogues, qui m'ont mise mal à l'aise car je me demandais parfois quelle était la rigueur historique derrière eux.

Après un démarrage difficile, j'ai finalement pris un certain plaisir à lire ce roman, à retrouver les lieux de rencontre emblématiques entre ces deux écrivains, voire même, à en apprendre un peu plus sur leur relation. Au final, je dirais que c'est une lecture agréable, avec un sujet inévitablement passionnant pour la lectrice de Virginia et de Vita que je suis ... le genre de roman que j'emporterais volontiers à la plage pour me détendre tout en trouvant un minimum d'intérêt à ma lecture. Maintenant, à mon grand regret, ce livre m'a parfois semblé superficiel. Je ne le mettrai pas sur l'étagère des indispensables.

Une lecture commune partagée avec Mrs Figg et une nouvelle participation au challenge A Year in England.

D'autres avis sur ce titre (contrastés) : George, Perdre Une Plume, BookandTea Blog.

virginia et vita,christine orban,virginia woolf,vita sackville-west,challenge a year in englandSur ce blog, mes lectures de Virginia Woolf (je l'avais surtout lue avant d'avoir ce blog et n'ai pas chroniqué toutes mes lectures) :

Je lui ai également consacré un challenge et lu ces deux titres (biographies) :

Mes lectures de Vita Sackville-West : 

Et enfin, ce roman policier sympathique qui se passe à Sissinghurst et s'interroge sur la mort de Virginia Woolf: Le Jardin Blanc par Stephanie Barron. On est tellement loin de la réalité que les libertés prises par l'auteur ne m'ont pas gênée dans ce cas-là.

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230 p

Christine Orban, Virginia et Vita, 2012 (nouvelle édition revue par l'auteur)

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28/06/2015

Vita Sackville-West, The Heir

Sackville-west_the heir.jpgSi je devais nommer dix ou mêmes cinq auteurs parmi mes favoris, Vita Sackville-West y occuperait assurément une place de choix. Petit à petit, à raison d'une à deux lectures par an, je poursuis la découverte de son oeuvre avec un plaisir toujours renouvelé. Initialement lu pour la lecture commune consacrée aux femmes écrivains du XXe, The Heir est une novella rédigée par une Vita encore jeune et choquée par l'attitude d'un Sud Américain de sa connaissance alors qu'ils visitaient ensemble une demeure, mise en vente suite au décès de sa propriétaire.

Sur le fond, ce texte pourrait aujourd'hui déplaire par certaines valeurs qu'il défend. A la mort de la vieille et autoritaire Miss Chase, le domaine de Blackboys doit revenir à son neveu. Celui-ci est absorbé par sa vie dans un bureau, une vie que le lecteur imagine rapidement étriquée et sans intérêt. Au décès de sa tante, le jeune homme regrette de devoir laisser à d'autres le soin de gérer ses affaires le temps de régler la succession, qui ne semble pas éveiller un grand intérêt chez lui. Le récit va s'articuler autour de Blackboys : la propriété sera-t-elle vendue et morcelée ? Restera-t-elle aux mains de la famille des Chase, qui y ont toujours vécu ? 

Chase est accompagné dans la succession par les deux notaires de sa tante. Mr Farebrother, âgé, un peu ridicule, toujours optimiste et positif dans ses remarques qui ne sont que rarement constructives.´Very sad, too, the death of your aunt,´he added. ´Yes,´said Chase. ´Well, well, perhaps it isn't so bad as we think,´said Mr Farebrother, causing Chase to stare at him, thoroughly startled this time by the extent of the rosy old man's optimism (p 23)On le sent attaché à Blackboys et aux Chase ainsi qu'au monde suranné auquel ils renvoient.

Son associé, Mr Nutley, est énergique et ambitieux. Bien décidé à tirer son épingle du jeu, il voit le décès de Miss Chase comme une belle opportunité pour lui et s'adresse à Mr Chase comme si tout était déjà décidé : méprisant le domaine de Blackboys - et surtout visiblement envieux - il propose d'en organiser la vente, en le divisant en différents lots (cottages, terrains constructibles, maison...). Si au début il semble surtout efficace, il va rapidement devenir de plus en plus antipathique en outrepassant ses fonctions, pénétrant comme bon lui semble dans la propriété et manifestant de l'agacement envers Mr Chase lorsque celui-ci s'installe pour un moment au manoir ou rend visite à ses locataires. And under his irritability was another grievance : the suspicion that Chase was a dark horse. The solicitor had always marked down Blackboys as a ripe plum to fall into his hands when old Miss Chase died - obstinate, opinionated, old Phillida Chase. He had never considered the heir at all. It was almost as though he looked upon himself as the heir - the impatient heir, hostile and vindictive towards the coveted inheritance (p 34).

Deux mondes s'opposent dans ce récit. Celui où vit une petite noblesse de campagne, attachée à ses terres par les liens du sang, indéfectibles. Et, en face, l'ambition d'une petite bourgeoisie montante, besogneuse, avide de réussite et jalouse de cet attachement naturel qu'elle méprise ouvertement. Vita Sackville-West prend clairement parti en faveur du premier système de valeurs évoqué. 

Elle s'appuie pour cela sur le personnage de Mr Chase, au début insignifiant, happé par son travail et peu satisfait sur le plan personnel. Au contact de Blackboys, Chase va sentir un lien se créer entre le domaine et lui. Alors qu'il vient de la ville, il se passionne soudain pour ses terres, son jardin, les paons de sa tante (que le notaire Nutley a en horreur). Comme un propriétaire terrien qui aurait grandi et vu faire cela toute sa vie, il va rendre visite à ses locataires, qui le considèrent avec respect et affection. Blackboys le grandit : d'insignifiant, il devient Mr Chase of Blackboys, dont la légimité n'est jamais questionnée par les habitants, ni le personnel du domaine. Il devient assuré, heureux et comblé ; c'est avec un grand naturel qu'il prend en peu de temps son rôle de petit châtelain. He absorbed it in the company of men such as he had never previously known, and who treated him as he had never before been treated - not with deference only, which would have confused him, but with a paternal kindliness, a quiet familiarity, an acquaintance immediately linked by virtue of tradition. To them, he, the clerk of Wolverhampton was, quite simply, Chase of Blackboys. He came to value the smile in their eyes, when they looked at him, as a caress (p 31).

Nutley est outré de voir Chase prendre part à la vie de Blackboys et réalise alors que la vente et le morcellement de la propriété ne sont pas encore actés. Néanmoins, alors qu'il sent que Chase devient de plus en plus réticent, il poursuit son travail. Impitoyable, il fait venir des experts pour estimer les biens et tente de se promener sur les lieux comme s'il était le réel décisionnaire. Le récit est tourné de telle sorte que le lecteur est obligé de se sentir proche des Chase et de détester cet individu qui essaie de remettre en question ce qui ne saurait l'être selon Vita Sackville-West. Même s'il est difficile de ne pas lire ce texte avec une certaine distance critique aujourd'hui, il est impossible de ne pas espérer que la vente ne se fera pas.

To part the house and the land, or to consider them as separate, would be no less than parting the soul and the body (p 42).

(...) The mute plea of his inheritance, that, scorning any device more theatrical, quietly relied upon its simple beauty as its only mediator (p 54). 

Un texte très intéressant et émouvant. Encore une belle rencontre avec Vita Sackville-West.

Et d'autres titres de cet auteur chroniqués ici :

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92 p

Vita Sackville-West, The Heir, 1922

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26/06/2014

Vita Sackville-West, Le Diable à Westease

sackville west_diable-a-westease.jpg1946. Dans la Royal Air Force pendant la guerre, Roger Lilliard est l'auteur d'un roman à succès et cherche à s'établir à la campagne pour se consacrer à l'écriture et éloigner les souvenirs du récent conflit. Il découvre l'endroit idéal à Westease, paisible village au charme fou. Pourtant, peu après l'arrivée de Roger, un meurtre va bouleverser les habitants du village. La piste d'un meurtrier extérieur est rapidement écartée. Le diable habiterait-il à Westease ?

Le Diable à Westease est un roman très différent de ce à quoi je m'attendais. Malgré le sujet relevant du genre policier, je pensais retrouver la patte de la brillante Vita Sackville-West avec toute son originalité et sa fraîcheur. En réalité ce roman est un whodunnit malheureusement classique, à mon avis assez convenu. Pour la première fois je me suis presque ennuyée avec cet auteur que j'adore, le récit manquant de dynamisme malgré le format relativement court. Passons sur Roger qui veut voguer « sur le navire de l'amour » (j'ai pris cette remarque pour un trait d'esprit moqueur). L'intrigue reste sympathique sans bouleverser les codes du genre. Les personnages sont pour certains inconsistants (par exemple Mary qui aurait pu incarner une héroïne moderne), tandis que d'autres sont assez artificiels et auraient mérité d'être davantage développés. Je n'irais pas jusqu'à dire que l'intrigue est cousue de fil blanc mais elle manque cruellement de profondeur. Le dernier renversement de situation m'a fait penser qu'au fond, Vita Sackville-West doutait elle aussi de la crédibilité de son histoire.

L'intérêt du récit réside à mon avis dans cette interrogation éthique soulevée à la fin : la vie d'un seul homme vaut-elle davantage que celle de la multitude ? Le meurtre d'un simple pasteur de campagne peut-il rester impuni si son auteur est un génie ?

Je déconseille ce roman à ceux qui n'auraient pas encore découvert Vita Sackville-West car il n'est pas du tout représentatif de son oeuvre, aussi bien par le genre que par la qualité. Toute Passion abolie est par exemple bien plus abouti ; The Edwardians (Au Temps du Roi Edouard) est pour moi un petit chef-d’œuvre. Ici de meilleurs romans :

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Vita Sakville-West, Le Diable à Westease (The Devil at Westease), 1947

 mois anglais 2014_6.jpgBritish Mysteries01.jpgBBC 2014small.jpg

26/08/2013

Stephanie Barron, Le Jardin blanc

barron_jardin blanc.jpgJe voulais découvrir Stephanie Barron et ses romans sur Jane Austen depuis un moment, aussi lorsqu'on m'a proposé de lire Le Jardin blanc et que j'ai vu que ce récit s'inspirait de la mort de Virginia Woolf, j'ai été ravie de pouvoir satisfaire ma curiosité.

Le pitch : Jo Bellamy est une paysagiste américaine de 34 ans, envoyée par son employeur en Angleterre pour étudier le jardin blanc créé par Vita Sackville-West, afin d'être à même de le reproduire dans l'une des propriétés du multi-millionnaire. Malgré l'ampleur de la commande et son amour du jardinage, son voyage à Sissinghurst est teinté d'amertume. En effet, son grand-père Jock s'est suicidé juste après avoir appris qu'elle se rendrait bientôt sur cette propriété. Jo va donc tenter d'en savoir plus sur les années de Jock en Angleterre et de comprendre en quoi son histoire serait liée à celle du jardin blanc et à un drame auquel il aurait été mêlé, impliquant une certaine « dame ». On s'en doute, il s'agit de Virginia Woolf.

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Très rapidement, Jo a l'incroyable chance de trouver par hasard avec des affaires abandonnées ce qui pourrait être un inédit de Virginia Woolf et remet en cause son suicide dans l'Ouse. Car le journal a été écrit après sa disparition... 

Dès lors, nous quittons le jardin blanc pour suivre Jo dans sa quête personnelle, qui la conduit d'abord à Londres chez Sotheby's, où elle rencontre Peter Llewellyn, expert en manuscrits. Pour diverses raisons, tous deux vont partir à travers l'Angleterre afin de tenter d'authentifier le cahier, qu'ils se feront dérober, qu'il faudra retrouver, ce qui leur permettra de faire de nombreuses hypothèses, de se rendre à Oxford et Cambridge, à Charleston chez Vanessa Bell ou encore à Rodmell chez les Woolf. 

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Le sujet était pour le moins ambitieux et délicat à traiter, mais qu'en est-il du résultat ? Un roman policier que j'ai dans l'ensemble beaucoup apprécié, après un départ un peu plus difficile (l'introduction d'une histoire entre Jo et son employeur Gray qui n'apporte rien au récit ; certains passages du journal écrit par Woolf ; et une vision de Virginia Woolf «  elle était du genre à se lamenter sur ses désirs » - p 71- et de ses proches qui correspondait peu à l'image que je m'en fais). Bien évidemment, il faut être prêt à faire quelques compromis et fermer les yeux sur une théorie fantaisiste concernant la mort de Virginia Woolf, qui pourrait d'emblée faire frémir les puristes. On peut également sourire un peu lorsqu'on creuse autour de la stèle commémorative de Virginia Woolf de nuit pour trouver la fin du manuscrit, ou en croisant au passage une société secrète. A partir de là, Stephanie Barron parvient à embarquer ses lecteurs dans un récit agréable à lire, vivant et plein de rebondissements. En somme, un vrai page-turner qui ne manque pas d'originalité et surtout, un beau périple pour tous les amoureux de l'Angleterre et plus encore, pour ceux que le cercle de Bloomsbury fascine. Une charmante découverte !

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Merci beaucoup à Christelle et aux éditions du NiL.

Un roman qui me permet à la fois de poursuivre les challenges British Mysteries, Virginia Woolf et I Love London (même si l'action se déroule en majorité ailleurs).

Rentrée littéraire 2013 (sortie en librairie aujourd'hui 26 août)

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400 p

Stephanie Barron, Le Jardin blanc, 2009

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08/06/2013

Vita Sackville-West, Plus jamais d'invités !

sackville west_jamais invites.jpgDepuis Toute Passion abolie découvert en 2009, je projette de lire toute l'oeuvre de Vita Sackville-West, qui me séduit davantage à chaque lecture. J'ai profité de la LC autour de Dark Island (que je n'ai pas encore) pour sortir de ma PAL un des trois romans de cet auteur que j'avais encore en attente. J'ai jeté mon dévolu sur Plus Jamais d'invités !

Sans doute à cause du titre et des personnage souriants sur la couverture je m'attendais à une comédie ou une satire de la bonne société anglaise, de ses "parties" à la campagne, que je voyais déjà gâchées par la présence de quelques invités mal assortis. Certes, les invités de Rose Mortibois n'ont pas grand chose en commun, mais ce n'est pas vraiment le coeur du sujet.

Les Mortibois sont mariés depuis vingt ans. Leur vie sociale est une réussite : Mortibois est un juriste à la carrière éclatante, quant à sa femme, dont la fonction est assez décorative, elle peut se prélasser dans leur luxueuse demeure ou, le week-end, dans leur superbe domaine à la campagne, à Anstey. Mais leur couple n'est qu'une façade : conformément à un arrangement entre eux, à la demande de Walter, les Mortibois n'ont jamais consommé leur mariage et n'entretiennent qu'une relation purement amicale, sans affection aucune... bien que Rose aime Walter et ne se plie à son souhait que pour le satisfaire.

Lorsque le neveu de Rose revient en Angleterre après plusieurs années passées dans les colonies, elle décide d'inviter sa soeur, son beau-frère et son neveu à Anstey pour le week-end de Pâques. S'ajoute au petit groupe Gilbert, le frère de Walter, ainsi que Juliet une célèbre coquette amie du couple. On pourrait s'étonner du choix des invités : une soeur gentille mais un peu simplette, très pieuse, très attentive à son budget faute de moyens ; un beau-frère peu loquace, qui appelle sa femme "chouchou" ; un autre, célèbre médecin, en vogue à Londres ; une femme exubérante s'adressant avec une grande familiarité à tout le monde ; et enfin un neveu qui a tout à découvrir de la vie. Mais ces invités vont surtout être amenés à porter un regard différent sur Walter et Rose, dont le mariage laisse transparaître ses failles au cours du week-end. Celui-ci sera fait d'épreuves pour eux. Mais qui sait si cela suffira à les faire changer ?

Une fois de plus Vita Sackvile-West a su me séduire... non seulement son récit se lit d'une traite, mais elle porte comme toujours un regard perçant sur les faiblesses de ses personnages, dont elle nous dresse un portrait toujours passionnant à découvrir. Un très bon moment de lecture !

Le billet de Lilly.

Autres lectures du jour de Vita Sackville-West : Denis, George, Bentos,  Shelbylee, Adalana, Eliza, Emily et Titine

Ici, de Vita Sackville-West : Toute Passion abolie, Paola, The Edwardians (sublime).

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214 p

Vita Sackville-West, Plus Jamais d'invités !, 1953

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10/03/2013

Vita Sackville West, The Edwardians

sackvillewest_The_Edwardians.jpgAmong the many problems which beset the novelist, not the least weighty is the choice of the moment at which to begin his novel. It is necessary, it is indeed unavoidable, that he should intersect the lives of his dramatis personae at a given hour ; all that remains is to decide which hour it shall be, and in what situation they shall be discovered. (p9) En l’occurrence, après ces quelques lignes d'ouverture, nous découvrons Sebastian alors qu'il vient de se réfugier sur les toits de Chevron pour fuir les invités de sa mère et les mondanités qui les accompagnent.

Sebastian enjoyed all the charm of patrician adolescence (p13). The Edwardians fait pénétrer le lecteur dans un monde clos, sur le point de disparaître, cette aristocratie anglaise qui jouit d'une vie privilégiée, aveugle à l'évolution de la société, en équilibre précaire entre une époque victorienne un peu poussiéreuse et un nouveau siècle symbole de modernité. Malgré les progrès de la science, l'arrivée des automobiles, les suffragettes, ce monde suranné stagne et se caractérise par un mode de vie oisif, que commence toutefois à mettre en question dès les premières pages un observateur extérieur, Leonard Anquetil. Invité à Chevron par la duchesse, la mère de Sebastian – duc et propriétaire de Chevron, Anquetil est un aventurier, un explorateur dont les exploits ont été relatés dans les journaux, ce qui lui vaut une invitation à l'une de ces prestigieuses sauteries entre nobles anglais. Il y vient avec un regard critique, prêt à observer ces rites médiévaux comme il pourrait le faire lors de ses voyages avec une tribu méconnue.

The members of the house-paty, though surely spoilt by the surfeits of entertainment that life had always offered them, showed no disposition to be bored by each other's familiar company, and no inclination to vary the programme which they must have followed on inumerable Sunday afternoons since they first emerged from the narrowness of school or schoolroom, to take their place in a world where pleasure fell like a ripened peach for the outstretching of a hand. Leonard Anquetil, watching them from outside, marvelled to see them so easily pleased. (p15)

Autre signe des failles qui peu à peu viennent troubler le fondement de cette société, certaines libertés sont prises avec la morale stricte qui pouvait encadrer ces rencontres quelques années auparavant. Ainsi la duchesse Lucy compte parmi ses amis des gens peu respectables selon les critères de quelques Anciennes ; à commencer par Sir Adam, qui a le malheur d'être juif mais que l'on tolère depuis quelque temps parce qu'il est bien vu du roi. A la fin du roman, il tombe en disgrâce après la mort d'Edward VII ; son argent ne suffit pas à lui ouvrir toutes les portes, alors que Lucy envisageait plus tôt de l'épouser. Ce qu'elle ne fera pas pour une raison bien simple : If only Sir Adam were not physically in love with her, she might really consider it (p35).

C'est un monde fascinant mais superficiel et assez antipathique que nous décrit Vita Sackville-West. Lucy se plaint de devoir remettre aux enfants des domestiques leur cadeau de Noël, alors que c'est une cérémonie qu'ils attendent tous avec impatience chaque année. Elle dit ainsi : In a few moments, we must go and give the children their presents (…). You will have to make up the bridge tables without me. I can cut in when I come back. What a nuisance these entertainments are, but I suppose one must put up with them. (p280) Une cérémonie qui elle aussi est très pointilleuse lorsqu'il s'agit de classes sociales, puisqu'on ne donne pas leurs cadeaux aux enfants de façon aléatoire ; il est très important de rappeler à chacun la place qui lui revient. They were listed in families, from the eldest to the youngest, and the families were arranged in strict order, the butler's children coming first (…) and so down to the children of the man who swept up the leaves in the park (p284) Puis le protocole prévoit de demander aux enfants d'acclamer la duchesse, le duc et Lady Viola. Vigeon rose very stately in the body of the hall: « Three cheers for her Grace, children ! Hip, Hip... (…) and for his Grace (…) and for Lady Viola » (p287)

sackville_misstress edward AliceKeppel-medium.jpgOutre le choix de ses tenues et la crainte de voir son postiche apparaître sous sa coiffure en cours  de soirée, le pire des soucis pour une maîtresse de maison est de distribuer convenablement les chambres à ses invités lors des fêtes : ne pas installer côte à côte deux ennemies de longue date mais aussi, ne pas trop éloigner deux amants (qu'ils soient mariés ou non). Cette société est ainsi foncièrement hypocrite, comme on pouvait s'y attendre : Within the closed circle of their own set, anybody might do as they pleased, but no scandal must leak out to the uninitiated. Appearances must be respected, though morals might be neglected. (p100)

Nous suivrons ainsi ce cercle restreint pendant quelques années, jusqu'à la mort du roi. Ces édouardiens profitent avec insouciance de leur vie de plaisirs, mais Sebastian, le héros du roman, incarne son époque et sa génération. Ainsi il doute, il est tenté de partir explorer le monde, tombe amoureux, découvre d'autres classes sociales qui finalement le ramènent à Chevron et à ce destin qui s'impose à lui, auquel il ne pourra peut-être pas échapper (ce qui est symbolisé par une scène où, dans la voiture ancestrale de Chevron, il souhaite s'échapper mais découvre qu'il n'y pas de poignée intérieure). La fin laisse légèrement planer le doute sur ce point et nous l'abandonnons à un moment crucial de sa vie. Sa soeur Viola, elle, semblait effacée, était peu mise en avant par une mère très critique à son égard et toujours prête à manifester ouvertement sa préférence pour Sebastian. Pourtant Viola se rebelle d'abord secrètement puis plus ouvertement : elle entretient une correspondance régulière avec Anquetil au cours de toutes ces années et choisit l'indépendance en annonçant brusquement qu'elle prend un appartement à Londres. Une petite révolution.

A la fin du récit, le roi meurt et s'ouvre une nouvelle époque, faite d'incertitudes. Possibly he had been affected by the opening of the new régime, feeling, like everybody else, that with the death of the King a definite era had closed down and that the future was big with excitement and uncertainty. (p329)

vita sackville-west, paola, littérature, littérature anglaise, roman anglais, roman anglais xxe, bloomsbury, angleterre, angleterre xxe, the edwardians, au temps du roi edouardJ'ai passionnément aimé ce roman, qui fait désormais pour moi partie de ces livres  précieux qui vous suivent tout au long d'une vie. J'avais déjà beaucoup apprécié Paola et plus encore, Toute passion abolie, mais The Edwardians est un roman moderne, d'une grande puissance, particulièrement fin, ; il parvient à faire revivre sous nos yeux une époque disparue en y portant un regard nostalgique et critique à la fois. Dans cette chronique très personnelle je me suis surtout attachée à donner quelques impressions de lecture quant à la toile de fond de ce récit, mais c'est aussi un très beau roman d'initiation, Sebastian étant un merveilleux héros, séduisant, jeune, fougueux, sombre, orageux, torturé. Sa soeur incarne la femme moderne et m'a fait penser au très beau roman Nuit et Jour de Virginia Woolf, qui m'avait également complètement emportée. Un grand roman (qui me donne d'ailleurs envie de retrouver Downton Abbey, Gosford Park et quelques autres, sans parler bien entendu des trois autres romans de Vita Sackville-West dans ma bibliothèque). Quel dommage que cet auteur soit si peu connu en France !

Une lecture commune avec ma fidèle comparse Titine, et une nouvelle participation de pom pom girl officielle au challenge I Love London, organisé par Titine et Maggie.

En illustration, Alice Keppel, une des innombrables maîtresses d'Edward VII (ancêtre de Camilla), et Vita Sackville-West.

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349 p

Vita Sackville-West, The Edwardians, 1930

(En français : Au Temps du Roi Edouard)

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07/05/2011

Le 500e billet sera britannique...

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What a surprise ! Avec en prime un petit coup de coeur pour Paola de Vita Sackville-West !

vita sackville-west,paola,littérature,littérature anglaise,roman anglais,roman anglais xxe,bloomsbury,angleterre,angleterre xxeEn matière de littérature anglaise, j'affectionne tout particulièrement les écrivains de la première moitié du XXe siècle qui pour certains incarnent la modernité après la longue période victorienne. J'aime les récits mettant en scène cette époque et l'esprit souvent plus léger qui caractérise ces écrits. Vita Sackville-West est un bon exemple en la matière... mais c'est une nouvelle fois avec un décès qu'elle choisit d'ouvrir ce roman (c'était également le cas dans Toute Passion abolie).

Suite au décès de son oncle, le chef de famille Noble Godavary, Gervase se rend pour quelques jours dans le Nord afin d'assister à l'enterrement. C'est une région qu'il exècre : c'est ainsi au bout de 35 ans qu'il revient chez lui.

Il rencontre pour la première fois la seconde épouse de son oncle et leur fille, Paola, qui tient davantage de sa mère italienne et détonne dans la famille extrêmement britannique et flegmatique de Gervase. La réunion de famille s'annonce effroyable à souhait : le fils aîné de l'oncle (futur héritier du domaine) attend l'arrivée de leur cousine Rachel, avec qui il entretient une liaison honteuse ; Michael, le frère de Gervase, suit Paola partout et la dévore des yeux dans la plus totale indifférence ; Gervase, quant à lui, attire sans le vouloir les confidences de Paola et de sa mère tout en étant toléré par les Godavary : passif, c'est un témoin occupant une place centrale.

vita sackville-west,paola,littérature,littérature anglaise,roman anglais,roman anglais xxe,bloomsbury,angleterre,angleterre xxeLes liens de famille sont l'un des principaux sujets abordés dans ce récit : les Godavary ne s'apprécient guère mais sont tous semblables et se comprennent, tandis que Paola reste une étrangère qui fascine mais détonne dans cette demeure anglaise isolée. Séduisante, vive, lucide, directe, elle est aussi entourée d'une sorte d'aura maléfique : à l'écart du reste de la famille (de fait, mais aussi par choix), elle représente une menace confuse qui se concrétisera au cours du récit.

Voilà un court roman plutôt sombre que je vous invite à lire pour découvrir une nouvelle facette de l'oeuvre de Vita Sackville-West : loin des salons mondains, au sein d'une vallée sauvage et lugubre, ce huis clos  saura vous séduire (et n'est pas sans évoquer les tensions familiales exploitées par une certaine Agatha Christie...).

Et puisque la pluie tombe sans discontinuer et qu'il n'y a pas un seul voisin à la ronde pour vous secourir, pourquoi ne pas tout simplement pousser la porte de la demeure des Godavary ?

Sur ce blog également : Toute Passion abolie

D'autres avis sur PaolaClarabelSmithereens (en anglais)

 

Et si cette époque vous plaît, vous aimerez peut-être également :

Brennan Maeve, La visiteuseGoudge Elizabeth, Le Secret de MoonacreJames Henry, Les Dépouilles de Poynton,  Mayor Flora M., La troisième Miss SymonsMitford Nancy, La poursuite de l'amourMitford Nancy, L'amour dans un climat froidPym Barbara, Crampton HodnetPym Barbara, Adam et CassandraRice Eva, L'Amour comme par hasardStrachey Julia, Drôle de temps pour un mariage (d'autres textes que j'ai aimés et serais ravie de faire découvrir à ceux qui, peut-être, ne les connaissent pas déjà).

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123 p

Vita Sackville-West, Paola, 1932

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Challente God Save the Livre : 5 livres lus (Prince Charles' category)

Dont 2 en anglais (Queen Mum's category)

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2e lecture dans le cadre du challenge Vintage Novels

01/07/2009

A real Victorian

mayor_3e miss symons.jpgHenrietta était la troisième fille et le cinquième enfant des Symons, si bien que, lorsqu'elle arriva, l'enthousiasme de ses parents pour les bébés avaient décliné. (…) Quand elle eut deux ans, un autre garçon naquit et lui ravit son honorable position de cadette. A cinq ans, sa vie atteignit son zénith. (…) A huit ans, son zénith fut révolu. Son charme la quitta pour ne jamais revenir, elle retomba dans l'insignifiance. (p7-8)


Avec précision et détachement, voilà comment le narrateur introduit Henrietta, La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor. Henrietta est une petite fille victorienne malheureusement arrivée au mauvais moment dans sa famille, trop tôt pour jouir du statut privilégié de cadette, trop tard pour vraiment susciter l'enthousiasme de ses parents. D'où cette phrase cruelle :

Une grande famille devrait tant être une communauté heureuse, or il arrive parfois qu'une des filles ou un des garçons ne soit rien d'autre qu'un enfant du milieu, n'ayant sa place nulle part. (p 9)

D'abord jolie, l'enfant devient rapidement quelconque et surtout, sujette à des accès de mauvaise humeur qui finissent par l'isoler de tous. En manque d'amour, la petite Miss Symons cherche à tout prix à se faire remarquer et à être la favorite d'une seule personne. Ses soeurs aînées l'excluent, sa seule amie à l'école est très populaire et ne pense pas plus à elle qu'à une autre, l'enseignante qu'elle vénère est indifférente et l'aura oubliée quelques années plus tard.

Là était le problème : pourquoi personne ne l'aimait ? - elle pour qui l'affection comptait tant que si elle en était privée, rien d'autre ne comptait dans la vie. (p19)

De plus en plus triste et grincheuse, Miss Symons devenue jeune femme se fait ravir son seul prétendant par une de ses soeurs. Cet événement a priori mineur a une incidence catastrophique sur son parcours : blessée par cet échec, Henrietta Symons va se replier sur elle-même et laisser libre cours à sa mauvaise humeur, devenant un sujet de moqueries pour son entourage.

Henrietta continua de les aider longtemps après que tout le monde se fut lassé de leurs soucis financiers. Elle n'attendait aucune gratitude, et du reste personne ne lui en témoignait. En dépit de ce soutien concret, Louie donnait une image négative d'Henrietta et ses enfants la considéraient comme un fardeau.

« Ah, c'est l'année de Tante Etta, quelle plaie ! Dire qu'il va falloir la supporter trois semaines. » (p101)

Il est vrai que c'est un personnage a priori peu sympathique – et le lecteur compatit d'autant plus qu'il sait pourquoi Miss Symons est devenue si aigrie et malheureuse. Henrietta est en particulier très "vieille Angleterre" et conserve une vision largement dépassée des différences de rang et des classes sociales les plus démunies. Il y avait les gens de maison, bien sûr, mais à l'exception d'Ellen, elle les considérait surtout comme des machines au service de son confort et susceptibles de tomber en panne à moins d'une surveillance constante. (p68) Quoi qu'il en soit, les remarques acides à son égard vont bon train et fusent de tous côtés, comme lorsque le fiancé miraculeux rencontré tardivement rompt son engagement : Elle ne rompit pas, mais le colonel ne tarda pas à le faire, ayant découvert que sa fortune n'était pas aussi conséquente que ce qu'on lui avait donné à croire. Il y avait un solide petit quelque chose, il est vrai, mais compte tenu des qualités de la promise, plus de première jeunesse et décidément hargneuse (Henrietta s'imaginait tout miel avec lui), il estimait avoir droit à un petit quelque chose de beaucoup plus considérable. (p95) Sans parler du moment où le prétendant d'autrefois disparu, elle apprend qu'il n'aurait cessé de l'aimer : Elle était ravie. En réalité, c'était une fausse bonne nouvelle : il n'avait jamais repensé à elle. (p115)

Voilà un auteur que je ne connaissais pas mais que j'ai vite repéré en découvrant que Flora Mayor était née en Angleterre en 1872, était (à prendre avec des pincettes) l'« enfant littéraire » de Jane Austen et avait été remarquée et éditée par Virginia Woolf. Ce qui ne me surprend pas, car ce livre m'a beaucoup fait penser à Toute passion abolie de Vita Sackville-West en raison de l'analyse très précise des membres d'une même famille et du ton employé. Tout comme les aînés du roman de Sackville-West, les proches d'Henrietta sont égoïstes et assez mesquins, tout en se cherchant eux aussi des justifications pour se donner bonne conscience.

Henrietta avait toujours été généreuse, et ses soeurs en vinrent très vite à considérer comme un dû qu'elle vole à leur secours en cas de nécessité.(...) De leur point de vue, si une femme avait eu la chance de se voir épargner les désagréments du mariage, le moins qu'elle puisse faire était d'aider ses soeurs moins chanceuses. (p58) Y compris celle qui a fait s'envoler tous les espoirs de mariage d'Henrietta afin de ne pas avoir à se marier après une plus jeune soeur.

Finalement voilà un personnage très touchant, en souffrance, en somme une vieille bique réactionnaire à laquelle on s'attache, faute de pouvoir l'aimer. Disséquée par un narrateur omniscient peu complaisant, son histoire est une micro tragédie, d'autant plus amère que Miss Symons est parfaitement consciente des sentiments qu'elle inspire. Ainsi, vers la fin, elle prononce cette déclaration terrible : Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose d'aimable en moi. Personne ne m'aime. Je suppose que si personne ne nous aime, c'est qu'on ne mérite pas d'être aimé. (p105)

J'ai choisi de citer de nombreux passages pour vous montrer la richesse de l'analyse et la dureté (je dirais presque la violence) de phrases d'apparence anodine, voire amusante. Ce livre est sombre et après avoir lu les quelques commentaires sur le zénith révolu à l'âge de huit ans, autant dire que le lecteur n'a guère plus d'espoir. Il ne reste plus qu'à attendre la fin forcément tout aussi joyeuse et découvrir la fascinante évolution d'un caractère que rien ne prédisposait vraiment à la solitude. Voilà un roman à mon avis habilement construit, ironique et très agréablement écrit, un livre subtil qui devrait plaire aux lectrices de Woolf et de Sackville-West et de manière plus générale, à tous les amateurs de littérature classique anglaise. Il occupera une place privilégiée dans ma bibliothèque.

Lu dans le cadre du blogoclub de lecture, dont le sujet ce mois-ci était la famille.

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128 p

Flora M. Mayor, La troisième Miss Symons, 1913

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17/05/2009

La déconfiture de ce vieux requin

sackville west_toute passion abolie.jpgSerait-ce la fée Austen, les jours pluvieux ou l’arrivée sur mon bureau d’une charmante boîte de petits biscuits aux motifs très anglais ? Toujours est-il que ces derniers temps les Anglaises sont à l’honneur chez moi : Jane Austen, Barbara Pym et Vita Sackville-West, grâce à qui j’ai noirci mon petit carnet lectures rarement utilisé, jetant en vrac des idées, notant mes impressions. Si Toute passion abolie m’a inspirée sur le moment, je ne sais pas encore ce que je vais vous raconter là maintenant tout de suite, amis lecteurs, et c’est ce qui rend la blog’attitude exaltante, formidoublement endiabilée… mais trêve de n’importe quoi, qu’est-ce que ce roman ?

 

A la mort de son époux, beaucoup auraient pensé que Lady Slane se soumettrait de bonne grâce aux décisions prises par ses enfants. Sans doute vivrait-elle à tour de rôle avec chacun d’entre eux, comme ils le souhaitaient. Pourtant il n’en est rien, et cette douce vieille dame qui toute sa vie a appuyé son époux (premier ministre, vice-roi aux Indes) décide de profiter de ses dernières années pour se retirer, loin de sa famille envahissante et de ses obligations sociales et caritatives. Accompagnée de Genoux, sa fidèle servante française, Lady Slane s’installe dans une petite maison de Hampstead afin de passer son temps libre à se retrouver et revenir paisiblement sur les 88 années qui sont derrière elle.

 

On pourrait craindre des ingrédients un peu monotones, quelques mamies par-ci, quelques souvenirs par-là, des siestes, le temps qui passe et un roman au final très contemplatif (ce que j’aime aussi à l’occasion mais je m’égare). Que nenni !

 

Ce livre serait pour moi à l’image d’une araignée qui peu à peu tisse sa toile. Par petites touches délicates, lesackville west portrait.jpg narrateur enrichit son tableau en choisissant les couleurs les plus subtiles de sa palette, livrant un ensemble complexe aux allures impressionnistes. Plongeons dans les souvenirs, passé qui rejaillit avec l’arrivée d’un nouveau protagoniste, multiplicité des points de vue, des générations, des préoccupations. Chaque élément permet petit à petit de dresser un portrait assez fidèle de Lady Slane. Et cette héroïne peu commune a continué à me fasciner une fois le livre refermé : elle reste malgré tout toujours évanescente et insaisissable, n’ayant livré au lecteur que quelques bribes de sa vie et de ses sentiments. Sans doute aussi parce que pour elle, les aspirations négligées ont au final plus de poids que les choix réellement faits et le parcours. Cette dualité entre la façade et la vie intérieure, secrète, inconnue de tous rend le personnage passionnant – et, paradoxalement sans doute, très réaliste.

 

Toute passion abolie est un roman séduisant qui regorge de thématiques et permet de réfléchir  à l’essence même de la vie, nos désirs, nos choix et leurs conséquences. Sans oublier les valeurs que l’on défend et des difficultés qui peuvent s'opposer à leur mise en pratique (malgré les valeurs bien réelles qui régissent les convictions intimes, les opinions secrètes, l’orientation du caractère de Lady Slane, elle est obligée de faire d’immenses concessions pour des raisons de bienséance).

 

Quelques passages m’ont particulièrement interpellée :

 

La relation entre Lady Slane et sa servante Genoux est assez curieuse. Genoux s’occupe de Lady Slane depuis son mariage et lui voue une admiration sans borne. Elle est pourtant comparée avec des objets ou le chat. Malgré son dévouement total et leur vie commune, Lady Slane tarde à songer à Genoux en tant que personne (d’ailleurs, ce nom a-t-il une portée symbolique – « à genoux » ?). Lorsque vient le moment de léguer ses bijoux ou de profiter d’une somme inespérée pour engager quelqu’un qui pourrait soulager la vieille Genoux dans son travail, Lady Slane ne semble jamais avoir à l’esprit sa fidèle compagne. On pourrait légitimement supposer que, en raison de sa condition sociale et de son parcours, l’héroïne considère que les domestiques font partie du paysage et n’est pas habituée à s’interroger sur les individus qu’ils sont en réalité. Cependant, ne serait-ce pas plutôt en raison du côté rêveur et introspectif de Lady Slane ?

 

De nombreux dialogues sont extrêmement bien rendus. Ceux de la fille la plus désagréable de Lady Slane, Carrie, parviennent à merveille à façonner un personnage hypocrite, intéressé, qui aime régenter son monde tout en gardant toujours le souci des convenances et du qu'en dira-t-on. Avec beaucoup de justesse, les discours de Carrie montrent qu’elle applique toujours son propre système de valeurs aux autres, s’imaginant que tout le monde est intéressé et compte profiter de sa pauvre mère alors que ce portrait s’appliquerait volontiers à elle.

 

M. Bucktrout ne dit rien. Il n’aimait pas Carrie, se demandant comme une personne si dure et si hypocrite pouvait être la fille d’un être aussi sensible et honnête que sa vieille amie. Jamais il ne lui aurait révélé à quel point la mort de Lady Slane le bouleversait.

« Il y a un monsieur en bas qui vient prendre les mesures du cercueil, si vous voulez », se contenta-t-il d’annoncer.

Carrie le regarda. Elle avait donc eu raison à propos de ce Bucktrout. Un homme sans cœur, manquant de la plus élémentaire décence, incapable de dire un mot sensible sur Mère. Carrie avait été trop généreuse de répéter les compliments du Times sur l’esprit rare de Lady Slane. De toute façon, c’était presque trop aimable pour Mère, qui lui avait joué de tels tours. Elle s’était sentie pleine de noblesse de s’exprimer ainsi, et M. Bucktrout aurait pu ajouter quelque chose en échange. Sans doute avait-il rêvé de soutirer quelque chose à Mère et il avait été déçu. La pensée de la déconfiture de ce vieux requin la consola. Décidément, M. Bucktrout était bien ce genre de personne cherchant à vivre aux crochets d’une vieille dame innocente. Et voilà que pour se venger il faisait venir un acolyte pour le cercueil. (p219)

 

Ce livre qui m’a semblé au début charmant est beaucoup plus profond qu’il n’y parait à première vue et gagne en intensité vers la fin grâce à la pertinence des remarques, des conversations, des observations personnelles. J’ai beaucoup apprécié la finesse dans le développement des personnages – ce qui est un immense atout puisque j’aime tout particulièrement les romans où la psychologie occupe une place importante.

 

Je m’attendais à un livre sur le 5 o’ clock tea et j’ai en réalité découvert un roman intelligent qui invite au questionnement. Vous l’aurez compris, amis lecteurs, j’ai beaucoup apprécié ce livre qui parle d’une femme du monde « connue » de toute la bonne société mais curieusement méconnue de tous, à commencer par sa famille. A savourer…

 

Les avis de Lilly, du Bibliomane et de Lune de Pluie.

 

221 p

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, 1931