Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/05/2016

Christine Orban, Virginia et Vita

orban_virginia et vita.jpgVoilà un livre que j'ai hésité à lire pendant longtemps. Virginia et Vita, deux écrivains que j'apprécie tout particulièrement, mais toujours cette crainte d'être un peu déçue par un livre les concernant. Je n'avais jamais lu ni même entendu parler de Christine Orban. Enfin, je me posais des questions sur le sérieux et les qualités de ce titre, étonnamment assez peu lu et commenté sur la blogosphère, qui compte pourtant de nombreux amoureux de la littérature anglaise. Sa sortie en poche l'a remis à l'honneur et m'a finalement convaincue. Ajoutons à cela que je venais de visiter Sissinghurst (le domaine de Vita Sackville-West), j'étais donc volontiers partante pour prolonger un peu mon séjour à travers mes lectures.

Nous voilà plongés en 1927, alors que Virginia vient de publier La Promenade au Phare. Sortie récemment d'une de ces crises qui vont la tourmenter jusqu'à son suicide, Virginia est alors très éprise de Vita Sackville-West, à laquelle elle décide de consacrer son nouveau roman, Orlando. Un roman audacieux, sur un héros qui traverse les siècles et d'homme, devient femme. Le roman de Christine Orban traite de la période à laquelle ce roman est écrit.

Nous voilà donc plongés dans deux univers différents. Virginia vient d'un milieu bourgeois mais bohème. Elle a quitté Londres et mène une vie assez retirée à Monk House avec son époux Leonard, écrivant dans une cabane installée dans le jardin. Ses journées sont pour l'essentiel consacrées à la lecture, à la rédaction de son journal et à l'écriture d'articles et de romans... mais restent menacées par la folie qui la guette. Même si elle mène désormais une vie plutôt calme, elle est toujours en contact avec les membres du groupe de Bloomsbury.

Vita est quant à elle écrivain également, mais restera toujours un écrivain plein d'humour, plus léger, moins tourmenté - même si elle a écrit de vraies pépites, comme The Edwardians, qui met en scène une noblesse incapable de s'adapter aux bouleversements sociaux du nouveau siècle, à la fin du règne d'Edouard VII. Vita est d'origine noble, a grandi à Knole, une superbe propriété. Riche, mariée à Harold Nicholson et heureuse en mariage, Vita est aussi célèbre pour ses amours saphiques et son inconstance, particulièrement mise en avant dans ce roman de Christine Orban.

Autant le dire de suite, Virginia et Vita ne me laissera pas un souvenir impérissable. J'ai d'abord été gênée par la description de Virginia, petite chose fragile irrémédiablement marquée par sa folie, lorsqu'elle n'est pas d'une jalousie maladive. J'ai trouvé le portrait qui en était fait réducteur. Difficile d'imaginer le grand écrivain qu'elle était à la lecture de ce texte sympathique mais assez creux. J'ai perçu ce roman comme une sorte de biographie sur quelques mois, le tout un peu romancé pour faire vivre les célèbres personnages en les mettant en scène, en inventant des dialogues, qui m'ont mise mal à l'aise car je me demandais parfois quelle était la rigueur historique derrière eux.

Après un démarrage difficile, j'ai finalement pris un certain plaisir à lire ce roman, à retrouver les lieux de rencontre emblématiques entre ces deux écrivains, voire même, à en apprendre un peu plus sur leur relation. Au final, je dirais que c'est une lecture agréable, avec un sujet inévitablement passionnant pour la lectrice de Virginia et de Vita que je suis ... le genre de roman que j'emporterais volontiers à la plage pour me détendre tout en trouvant un minimum d'intérêt à ma lecture. Maintenant, à mon grand regret, ce livre m'a parfois semblé superficiel. Je ne le mettrai pas sur l'étagère des indispensables.

Une lecture commune partagée avec Mrs Figg et une nouvelle participation au challenge A Year in England.

D'autres avis sur ce titre (contrastés) : George, Perdre Une Plume, BookandTea Blog.

virginia et vita,christine orban,virginia woolf,vita sackville-west,challenge a year in englandSur ce blog, mes lectures de Virginia Woolf (je l'avais surtout lue avant d'avoir ce blog et n'ai pas chroniqué toutes mes lectures) :

Je lui ai également consacré un challenge et lu ces deux titres (biographies) :

Mes lectures de Vita Sackville-West : 

Et enfin, ce roman policier sympathique qui se passe à Sissinghurst et s'interroge sur la mort de Virginia Woolf: Le Jardin Blanc par Stephanie Barron. On est tellement loin de la réalité que les libertés prises par l'auteur ne m'ont pas gênée dans ce cas-là.

2,5coeurs.jpg

 

 

230 p

Christine Orban, Virginia et Vita, 2012 (nouvelle édition revue par l'auteur)

a year in englant by-eliza1.jpg

26/08/2013

Stephanie Barron, Le Jardin blanc

barron_jardin blanc.jpgJe voulais découvrir Stephanie Barron et ses romans sur Jane Austen depuis un moment, aussi lorsqu'on m'a proposé de lire Le Jardin blanc et que j'ai vu que ce récit s'inspirait de la mort de Virginia Woolf, j'ai été ravie de pouvoir satisfaire ma curiosité.

Le pitch : Jo Bellamy est une paysagiste américaine de 34 ans, envoyée par son employeur en Angleterre pour étudier le jardin blanc créé par Vita Sackville-West, afin d'être à même de le reproduire dans l'une des propriétés du multi-millionnaire. Malgré l'ampleur de la commande et son amour du jardinage, son voyage à Sissinghurst est teinté d'amertume. En effet, son grand-père Jock s'est suicidé juste après avoir appris qu'elle se rendrait bientôt sur cette propriété. Jo va donc tenter d'en savoir plus sur les années de Jock en Angleterre et de comprendre en quoi son histoire serait liée à celle du jardin blanc et à un drame auquel il aurait été mêlé, impliquant une certaine « dame ». On s'en doute, il s'agit de Virginia Woolf.

white garden.jpg

Très rapidement, Jo a l'incroyable chance de trouver par hasard avec des affaires abandonnées ce qui pourrait être un inédit de Virginia Woolf et remet en cause son suicide dans l'Ouse. Car le journal a été écrit après sa disparition... 

Dès lors, nous quittons le jardin blanc pour suivre Jo dans sa quête personnelle, qui la conduit d'abord à Londres chez Sotheby's, où elle rencontre Peter Llewellyn, expert en manuscrits. Pour diverses raisons, tous deux vont partir à travers l'Angleterre afin de tenter d'authentifier le cahier, qu'ils se feront dérober, qu'il faudra retrouver, ce qui leur permettra de faire de nombreuses hypothèses, de se rendre à Oxford et Cambridge, à Charleston chez Vanessa Bell ou encore à Rodmell chez les Woolf. 

charleston-lg.jpg

Le sujet était pour le moins ambitieux et délicat à traiter, mais qu'en est-il du résultat ? Un roman policier que j'ai dans l'ensemble beaucoup apprécié, après un départ un peu plus difficile (l'introduction d'une histoire entre Jo et son employeur Gray qui n'apporte rien au récit ; certains passages du journal écrit par Woolf ; et une vision de Virginia Woolf «  elle était du genre à se lamenter sur ses désirs » - p 71- et de ses proches qui correspondait peu à l'image que je m'en fais). Bien évidemment, il faut être prêt à faire quelques compromis et fermer les yeux sur une théorie fantaisiste concernant la mort de Virginia Woolf, qui pourrait d'emblée faire frémir les puristes. On peut également sourire un peu lorsqu'on creuse autour de la stèle commémorative de Virginia Woolf de nuit pour trouver la fin du manuscrit, ou en croisant au passage une société secrète. A partir de là, Stephanie Barron parvient à embarquer ses lecteurs dans un récit agréable à lire, vivant et plein de rebondissements. En somme, un vrai page-turner qui ne manque pas d'originalité et surtout, un beau périple pour tous les amoureux de l'Angleterre et plus encore, pour ceux que le cercle de Bloomsbury fascine. Une charmante découverte !

Rodmell.jpg 

Merci beaucoup à Christelle et aux éditions du NiL.

Un roman qui me permet à la fois de poursuivre les challenges British Mysteries, Virginia Woolf et I Love London (même si l'action se déroule en majorité ailleurs).

Rentrée littéraire 2013 (sortie en librairie aujourd'hui 26 août)

3coeurs.jpg

 

 

400 p

Stephanie Barron, Le Jardin blanc, 2009

virginia woolf.jpgbritish mysteries4.jpgLogo Lou.jpg

15/06/2013

Virginia Woolf, Elles

woolf_elles.jpegAujourd'hui, pour la lecture commune consacrée à Virginia Woolf, j'avais prévu de vous parler d'un livre assez court, faute de temps et d'organisation... dans ma gigantesque PAL woolfienne, j'ai jeté mon dévolu sur Elles, recueil d'essais traitant de femmes méconnues, ayant souvent vécu dans l'ombre de célèbres écrivains. Les billets de Maggie (très convaincue) et de Fleur (gênée par le fait qu'elle ne connaissait pas du tout les femmes décrites) m'avait beaucoup intriguée et j'avais hâte de découvrir le destin de ces femmes qui avaient suscité l'intérêt de Virginia Woolf.

Force est de contaster que je n'aurais jamais dû ouvrir ce livre en cette période où pour diverses raisons mon esprit est un peu ailleurs et ma concentration en berne... si Jane Austen a su me transporter une nouvelle fois tout récemment, Virginia Woolf m'a terrassée avec cette série de textes qui pour certains m'ont paru soporifiques. Après Dorothy Osborne et Mary Wollstonecraft (deux essais intéressants, même si le premier ne m'a pas laissé beaucoup de souvenirs - affligeant quand on constate que je l'ai lu il y a trois jours... mais les textes suivants ont, je crois, eu raison de tout), mon intérêt s'est émoussé... puis est arrivé le quatrième texte intitulé "Dorothy et Jane". J'ai bien cru qu'il ne finirait jamais, je me suis ennuyée à mourir !

Il est donc très frustrant pour moi de rédiger ce billet. Non seulement c'est une participation vraiment malheureuse au challenge Virginia Woolf (et mon but en vous proposant ce challenge était d'inviter à lire davantage cet auteur, non de vous décourager), mais je suis bien consciente d'être passée à côté d'un livre qui méritait sans doute qu'on s'y arrête bien plus que je ne l'ai fait.

Les femmes dont parle Virginia Woolf ne sont pas totalement anonymes. Soit elles sont connues, telles Madame de Sévigné ou Mary Wollstonecraft, soit elles vivent auprès de figures célèbres que l'on a (d'abord) plaisir à voir évoluer sous la plume de Woolf. Coleridge, Carlyle, Wordsworth, De Quincey... Sara Coleridge vit en quelque sorte dans l'ombre de son père et consacrera sa vie à prolonger, étudier, donner à connaître l'oeuvre de celui-ci. Madame Carlyle vit une amitié chaotique avec Geraldine Jewsbury, qui lui voue une passion excessive, est trop vulgaire mais pleine de l'imagination qui fait défaut à son amie ; Géraldine publie en 1845, Zoé, un roman qui fit scandale à l'époque (une histoire de fille-mère et de papistes si j'ai bien retenu ce que Virginia voulait bien nous en dire). Mary Wollstonecraft voyage, s'installe à Paris pendant la Révolution, vit de grandes passions et prône la liberté en amour (son portrait est celui qui m'a le plus intéressée). Cette série aurait pu me plaire par la diversité des profils choisis : beaucoup d'épistolières certes, mais tandis que l'une voyage, l'autre vit à Londres, une autre encore à la campagne, on trouve une aristocrate, des bourgeoises, des femmes qui n'ont pas eu autant de chance au départ dans la vie ; des femmes aux visions différentes. Malgré tout, la forme n'a pas su me séduire, j'ai certes ressenti les impressions de Virginia Woolf mais dans bien des cas, j'ai éprouvé une certaine frustration, car son but n'est pas d'être une biographe exacte et certaines femmes nous restent inconnues après la lecture de ces pages. On a l'impression d'être à la croisée des styles : biographie, liste d'impressions, extraits de lettres, discours indirect, passages au style plus romanesque... et malgré tout ça, je n'avais qu'une hâte une fois arrivée à l'histoire de Jane et Geraldine : tourner la dernière page ! C'est vraiment malheureux, d'autant plus j'avais adoré La Scène Londonienne et Une Chambre à soi (pour parler d'essais)... mais cette expérience est certainement arrivée au mauvais moment !

(A noter le choix du logo, de circonstance)

Aujourd'hui, pour la LC de Virginia Woolf :

virginia woolf,elles,bloomsbury,mois anglais,challenge virginia woolf



155 p

Virginia Woolf, Elles, 1932-1942

virginia woolf.jpgMois anglais 2013_04.jpg

28/01/2012

Recherche stage à la Hogarth Press

kennedy peur virginia woolf1.jpegJ'avais envie de poursuivre mon séjour dans le quartier bien agréable de Bloomsbury, et j'ai choisi comme compagnon de route Richard Kennedy, né dans une bibliothèque à Cambridge en 1911 (on ne se refait pas). Outre cette anecdote sympathique, Richard Kennedy possède encore un atout de taille : il a fait son apprentissage à la Hogarth Press et nous livre dans J'avais peur de Virginia Woolf son expérience au sein du groupe Bloomsbury.

L'intérêt de ce témoignage est d'apporter une note de fraîcheur dans les nombreuses biographies concernant le couple et plus particulièrement, Mrs Woolf. Jeune apprenti, Richard n'est qu'un petit maillon de la chaîne parmi les célébrités qui côtoient le groupe, un garçon devant lequel les Woolf n'ont pas besoin d'incarner un personnage ou de se mettre en quatre pour le séduire par des remarques spirituelles. C'est donc une vision de Leonard et Virginia Woolf au quotidien que nous livre Richard Kennedy, qui par ailleurs partage avec nous de nombreux petits détails apparemment sans importance qui de suite permettent de se faire une bien meilleure idée de ce qu'est cette maison d'édition, vue de l'intérieur. Les détails croustillants ne manquent pas, telle la radinerie de Leonard Woolf qui exige qu'on utilise les vieilles feuilles de papier aux toilettes pour éviter toute dépense superflue, ou son caractère autoritaire, qui le pousse à exiger de ses employés qu'ils ne déjeunent pas ensemble à midi.

kennedy peur virginia woolf4.jpegDes Woolf, Richard écrit : “ Lui, c'est le magicien qui nous maintient tous en activité par la force de sa volonté – comme celui des contes d'Hoffmann – et Mrs W est une ravissante poupée magique, fort précieuse, mais par moments tout à fait incontrôlable. Peut-être qu'elle n'a pas d'âme, comme la poupée. Mais quand elle en a envie, elle peut créer un monde imaginaire et nous sommes tous subjugués, ou bien réprobateurs.” (p57) D'ailleurs, Richard dit n'avoir lu qu'Orlando, Mrs Dalloway et The Common Reader, ayant eu tellement de mal à lire les autres récits de Virginia qu'il les a simplement feuilletés.

Et lorsqu'il est invité chez le couple : “LW et moi sommes allés nous promener dans le jardin, pendant que Mrs W préparait le dîner. Il m'a donné un livre sur la comptabilité (...). Il me dit que la comptabilité est une très belle chose et que le gaspillage est affreux. Il était tout fier de me montrer son tas de compost.” (p62)

kennedy peur virginia woolf2.jpegCe texte court ne se réduit cependant pas à une biographie du couple “par le petit bout de la lorgnette”. Certes Kennedy nous livre ses impressions sur une période très courte, mais curieusement, ce narrateur complice ne s'efface pas au profit de ses illustres employeurs. Très jeune lorsqu'il entre chez les Woolf, il y vit sa première expérience professionnelle et c'est aussi le parcours d'un garçon un peu fougueux, voulant réussir et devant beaucoup apprendre que nous avons devant nous. On sent aussi derrière l'anecdote un brin d'impertinence (ainsi il ne cache pas son aversion pour Clive Bell, qui “pérore” devant une assemblée) et, en dépit de son admiration pour les Woolf, c'est avec une honnête fraîcheur qu'il remarque leurs petits travers et s'interroge, notamment sur le plan littéraire. Dans un club intellectuel très fermé il s'avoue son manque d'enthousiasme pour certains écrits de Virginia Woolf, se construit en lisant tous ces classiques qu'il ne connaît pas encore et raconte ses divergences de points de vue avec Leonard Woolf lorsqu'il s'agit de publier ou non Ivy Compton-Burnett. Et tout au long du récit apparaìt pour le guider son oncle, figure paternelle bienveillante.

virginia woolf,hogarth press,j'avais peur de virginia woolf,richard kennedy,littérature anglaise,angleterre,bloomsbury,londres,londres xxe,angleterre xxeUn dernier petit clin d'oeil pour la route, qui amusera sans doute ceux qui comme mois aiment se promener dans Bloomsbury en espérant croiser le fantôme de Virginia : “ On étouffe au sous-sol et, à en juger par l'odeur nauséabonde qui règne dans le fond, j'imagine que tous les égouts du Russell Hotel passent juste en dessous.” (p99) (J'adore passer devant cet hôtel à chaque fois que je me rends à Londres)

A tous ceux qui s'intéressent à Virginia Woolf je recommande vivement ce texte réédité en France par l'excellente maison d'édition Anatolia, qui a reproduit les dessins de Richard Kennedy voués à illustrer son passage à la Hogarth Press.

D'autres billets à ce sujet : Pandemonium littéraire, Keisha, DovegreyReader Scribbles

Lu dans le cadre du challenge Virginia Woolf que j'ai finalement décidé de poursuivre car je suis dans une phase woolfienne ascendante. Vous pouvez bien sûr toujours vous joindre à moi si votre coeur bat aussi pour Bloomsbury...

4,5coeurs.jpg



 

111 p

Richard Kennedy, J'avais peur de Virginia Woolf, 1972

challenge woolf1 copy.jpg

26/09/2011

L'heure du thé à Bloomsbury

ACH002772997.0.580x580.jpgVirginia Woolf fait partie des auteurs qui me fascinent et peut-être est-elle celle qui m'intrigue le plus. Je connais encore mal son oeuvre dense, ambitieuse, parfois assez insaisissable : d'elle je n'ai lu que, dans l'ordre de lecture, To the Lighthouse, Mrs Dalloway, La Scène Londonienne, les premiers chapitres de L'Art du Roman et l'essai Une Chambre à soi (j'ai également lu quelques pages de Orlando et les premiers chapitres de La Chambre de Jacob que je projette de reprendre depuis des mois). Ce que j'aime chez Woolf mais qui me fait aussi souvent remettre mes lectures à plus tard, c'est qu'il s'agit d'une lecture exigeante : Woolf crée un univers à soi, plutôt troublant au premier abord, et si l'on ne lui consacre pas suffisamment d'attention, si les petits riens de la vie viennent polluer la lecture, alors il ne s'agira sans doute que d'une rencontre manquée. C'est un peu comme essayer de lire Proust dans un métro bondé : désespérant.

J'ai donc profité d'un séjour en Grèce pour lire Nuit et Jour, mon compagnon de voyage au cours de ces dix jours où, si je n'ai pas passé mes journées à lire (loin de là), j'ai trouvé refuge dans ce roman avec un immense sentiment de félicité à chaque fois qu'une pause me le permettait. J'associerai sans doute toujours Nuit et Jour à la traversée des Cyclades en ferry, aux charmantes plages de Sifnos et à quelques moments perdus lors de ce très beau voyage.

Si je vous raconte ma vie au demeurant follement passionnante, je n'en doute pas, c'est avant tout parce que ce roman est pour moi associé à une atmosphère spécifique bien difficile à retraduire. Ce livre m'a fait l'effet d'une pluie d'impressions : j'entends par là les impressions produites sur les personnages par le quotidien, par quelques échanges. C'est aussi une lecture qui me touche personnellement car je me suis énormément retrouvée dans ce livre : j'avais ainsi parfois le sentiment de me noyer dans le questionnement incessant des personnages, tandis qu'à d'autres moments je trouvais un semblant de réponse (était-ce du réconfort ?) dans les chemins qu'ils empruntaient. J'ai trouvé chez Ralph et Katherine deux âmes soeurs, soumises comme moi à des volontés impérieuses et incontrôlables qui régulièrement les arrachent à la terne réalité et les conduisent dans des mondes parallèles, façonnés à leur goût ; j'ai également suivi avec angoisse la définition progressive du rapport au travail de Ralph (qui travaille par nécessité et souffre de ce que son métier l'éloigne de ce qui réellement l'intéresse) et de Mary (qui voit dans le travail une manière de s'émanciper et de trouver une raison d'être, aussi pragmatique soit-elle).

Deuxième roman de Virginia Woolf, Nuit et Jour met en scène quatre jeunes gens : Katherine Hilbery, petite fille d'un écrivain célèbre approchant de la trentaine, dont on attend un beau mariage et qui, quant à elle, souhaite gagner une liberté qui lui permettrait de faire ce qu'elle aime réellement (car se consacrer aux mathématiques et à l'astronomie dans une famille de littéraires est tout à fait impossible) ; Mary Datchet, fille de pasteur, travaille dans une association militant pour l'obtention du droit de vote pour les femmes et rencontre régulièrement d'autres jeunes gens éclairés visant à changer le monde ou à parler art et littérature ; Ralph Denham, fils aîné d'une famille nombreuse d'origine modeste, est voué à une carrière d'avocat prometteuse... mais l'idée de bénéficier de ce confort petit bourgeois dans quelques années et de subvenir aux besoins de sa famille ne le satisfait pas, car il aspire à d'autres activités plus littéraires ; enfin William Rodney, amoureux de Katherine, apparaît d'abord comme un petit bourgeois obséquieux et ridicule, mais dévoile rapidement un caractère complexe, plus généreux, intelligent et torturé qu'il n'y paraît à première vue - un personnage qui reste malgré tout à mes yeux profondément égoïste et perdu par son souci des conventions. Au fil du récit, ces personnages vont se croiser et apprendre par ces rencontres à mieux définir leurs désirs pour trouver enfin l'équilibre et plus simplement, se découvrir eux-mêmes.

Bloomsbury.pngComme l'indique Camille Laurens dans sa préface, ce roman est de facture plus classique : plus abordable que d'autres textes de Virginia Woolf, il n'est pas sans évoquer Jane Austen de par l'analyse des sentiments qui y est faite (mais on ne retrouve pas tant l'humour et l'ironie d'Austen, tandis que ce roman édouardien met quant à lui un pied dans la modernité, avec des personnages aux moeurs beaucoup plus libres et une approche de leurs pensées intimes assez romanesque... peut-être justement plus universelle et moins marquée par une certaine époque). J'ai été séduite par l'époque décrite : Katherine me paraît infiniment moderne et libre par rapport aux jeunes filles du XIXe et même, à celles d'autres textes de la même époque, à travers la possibilité qu'elle a de sortir comme bon lui semble sans chaperon dans les rues de Londres, de ramener des amis chez elle, de s'absenter en plein milieu d'une soirée en famille. J'ai également été charmée par le personnage fantasque qu'est Mrs Hilbery (à qui Katherine ressemble davantage qu'elle ne semble l'imaginer) : incapable de mener un projet à bien, Mrs Hilbery vit dans l'ombre de son père, célèbre poète ; comme moi elle fait une fixation sur certains auteurs... dans son cas il s'agit de Shakespeare, qu'elle évoque à tout moment et dont elle va voir la tombe à Stratford-Upon-Avon (par contre je ne comprends pas d'où lui viennent ces fleurs cueillies sur la tombe de Shakespeare, car la tombe du Barde se situe à l'intérieur de l'église locale) ; elle semble vivre dans une aute réalité, se trompe de pièce, se perd en ville comme à la maison et paraît ne pas prêter attention au monde qu l'entoure, mais la fin montre qu'elle est en réalité très perspicace et surtout, que sa grande sensibilité littéraire n'est pas vaine et lui a ouvert les yeux sur beaucoup de choses ayant échappé aux autres.

Je pourrais parler indéfiniment de ce roman alors que je ne savais pas encore ce matin comment l'aborder. Je lui reconnais des maladresses et comme le dit très bien Lilly, on sent bien que Virginia Woolf ne parvient pas tout à fait à  atteindre ses objectifs : le monde si particulier qu'elle crée reste encore un peu confus et le roman mélange les influences littéraires (alors que ses romans ultérieurs sont absolument uniques, celui-ci m'a fait penser aussi bien à ceux d'autres membres du groupe Bloomsbury qu'à Austen, et plusieurs passages me rappellent très clairement The Rector's daughter de Flora Mayor, roman merveilleux que je vous conseille vivement). Malgré tout cela reste un immense bonheur de lecture et, à titre personnel, un roman qui m'a beaucoup marquée.

Les avis de : Allie, Lilly, Dominique, Le Pandemonium littéraire, Ivredelivres, Perrine

Merci encore à Jérôme de chez Points pour ce beau moment passé en compagnie de Virginia Woolf.

A noter que le challenge Virginia Woolf, que j'ai un peu délaissé, se poursuit : n'hésitez pas à participer (un billet ou plus selon les humeurs, l'envie du moment...).

 

5coeurs.jpg

 

 

536 p (qu'on ne voit pas passer)

Virginia Woolf, Nuit et Jour, 1919

 

challenge woolf1 copy.jpg

 

ann featherstone,que le spectacle commence,walking in pimlico,roman victorian,10-18,roman historique,londres,londres xixe,angleterre,angleterre victorienne,angleterre xixe,époque victorienne,spectacle victorien,cirque victorienChallenge God save le livre : 17 livres lus

 

10/08/2011

Fantômes victoriens, ou pas

colin_comme des fantomes.jpgComme des Fantômes constitue un recueil pour le moins atypique : présenté comme une anthologie faisant suite à la mort de Fabrice Colin (en réalité tout à fait en forme), ce livre est composé d'une série de textes très divers. Nouvelles, entretien, introductions à l'oeuvre fictive du fictif Fabrice Colin, les variantes ne manquent pas.

J'ai découvert une facette de l'auteur que je ne connaissais pas du tout et qui a éveillé ma curiosité : l'influence des auteurs anglo-saxons sur son oeuvre, son attirance pour des auteurs tels que Lovecraft et Tolkien mais aussi James Matthew Barrie, Lewis Carroll, Virginia Woolf, Kenneth Grahame, sans oublier l'illustrateur Arthur Rackham. Barrie et Carroll occupent une place particulière et reviennent à plusieurs reprises dans le cadre de récits imagés. La plupart de ces textes m'ont beaucoup intéressé, en revanche je reste dubitative quant au passage où Peter Pan se présente en fornicateur d'adolescents suicidaires.

Beaucoup de nouvelles ont le charme mystérieux des contes fantastiques, mêlant des éléments classiques à un univers plus moderne. La présentation générale ne manque pas d'originalité, ni d'humour !

Un livre étonnant, plein de surprises et de passages joliment tournés. Certains textes m'ont davantage marqué : les plus ancrés dans la fantasy me touchent moins que les allusions aux maîtres victoriens. A noter quelques nouvelles dont je garde un souvenir particulier : "Arnarstapi "(autour de l'Alice de Lewis Carroll, dont le chat laisse ses sourires partout) et "Retour aux affaires", sur un homme chargé de débarrasser les vivants des morts encombrants. Si tout ne m'a pas plu, Comme des Fantômes m'a donné envie de découvrir un peu plus l'oeuvre de Fabrice Colin, dont je ne connais pour l'instant que Les Etranges Soeurs Wilcox. Si vous souhaitez me conseiller des livres d'inspiration victorienne ou anglaise, je suis preneuse !

D'autres avis :

Le Vallon Fantastique, Cafard Cosmique, Titine, Adalana, Cachou, Les Riches Heures de Fantasia, Lire ou Mourir, True Blood Addict, Leiloone, Efelle, De l'autre côté du miroir, Thabanne, Lulu Off the Bridge, Bulle de Livre, Elbakin, Ryuuchan, Les Chroniques de l'Imaginaire, Bederom, Falaise Lynnaenne, Sherryn

Merci à Constance de Folio pour cette lecture.

3coeurs.jpg

 

 

474 p

Fabrice Colin, Comme des Fantômes, 2008

challenge woolf1 copy.jpglogo kiltissime 09.jpg

30/01/2011

ça se passe par ici...

Après avoir délaissé mon blog quelque temps, je reviens sur les challenges que j'ai lancés l'an dernier :

challenge woolf1 copy.jpgPlusieurs personnes m'ayant demandé si je comptais prolonger le challenge Virginia Woolf, j'ai décidé le poursuivre jusqu'au 15 janvier 2012. J'ai seulement lu deux ouvrages 1/2 de Virginia Woolf en 2010, et n'en ai présenté qu'un seul, alors j'espère en profiter moi aussi !

*** Edit du 28 janvier 2012 : ayant toujours envie de lire Woolf, surtout depuis ma lecture de "Nuit et Jour", je déclare ce challenge prolongé... au moins en 2012 :)***

Pour participer il vous suffit de présenter sur votre blog au moins un texte ou film en rapport avec Virginia Woolf.

Et si vous n'étiez pas inscrits l'an dernier, vous avez jusqu'au 15 janvier 2012 pour vous décider. Il suffira de me laisser un lien vers votre blog en cliquant sur le logo du challenge sur la page d'accueil de ce blog, et de me signaler par un lien la publication de vos billets.

******

challenge-mary-elizabeth-braddon.gifLe challenge Mary Elizabeth Braddon a pris fin au 31 décembre 2010. Merci à tous les participants dont les billets souvent enthousiastes ont permis à une obscure Victorienne de refaire surface parmi nous !

Et voici le récapitulatif des lectures :

Aurora Floyd : Cécile, Maggie, Mea

L'Aveu : CécileLoula

Henry Dunbar : ClaudiaLucia, Lou, Loula, Nag

La Bonne Lady Ducayne : Cécile, Lou, Titine

Lady Isle : Cécile

Le Secret de la  Ferme grise : Cécile, George Sand et moi, Lou, Maggie, Manu, Sabbio, Titine

La Vengeance de Samuel Logwood : Cécile, Maggie

Le Mystère de Fernwood : Cécile, Maggie

Le Secret de Lady Audley : Cécile, ClaudiaLucia, Keisha, Lou, Malice, Mango, Titine

Le Visiteur d'Evelyne : Cécile

Les Oiseaux de Proie : Rachel

Sur les Traces du Serpent : Choupynette, ClaudiaLucia

J'ai pris énormément de plaisir à suivre ce challenge à travers vos lectures. Quant à cette chère Mary Elizabeth et moi, notre aventure ne fait que commencer !

*****

Oscar Wilde challenge logo.jpgEt cette année débute avec le challenge Oscar Wilde !

Ce challenge n'a pas de limite de temps. Pour participer, il suffit de :

- Lire une pièce de Wilde OU de voir son adaptation au théâtre

- Lire un roman ou une nouvelle de Wilde

- Voir un film sur Wilde ou inspiré de ses écrits

Les plus gourmands pourront aussi choisir l'option " Born to be Wilde" : parler de Wilde, de ses oeuvres et de toute oeuvre inspirée par l'écrivain ou ses écrits, sans limite du nombre d'articles.

Vous pouvez bien entendu vous inscrire en cours d'année.

Sur ce blog, autour de Wilde : Le Crime de Lord Arthur Savile et autres récits, The importance of being earnest (la pièce et l'adaptation cinématographique de 2002).

N'hésitez pas à participer à une ou plusieurs de ces lectures (ou autres) communes :

1er mars 2011 : Le Portrait de Dorian Gray (le livre ou une de ses adaptations)

1er mai 2011 : Un Mari idéal (le livre ou son adaptation)

1er juillet 2011 : Teleny, pour fêter l'arriver des mois chauds avec un peu d'érotisme !

1er septembre 2011 : Wilde, le film de Stephen Frears

1er novembre 2011 : un des romans de la série policière de Gyles Brandreth, dont Wilde est le principal protagoniste (premier tome : Oscar Wilde et le Meurtre aux chandelles)

(Comme me l'a fait remarquer Alice pour ces dernières dates, nous ne sommes plus en 2010 - les lectures et films concernés sont donc prévus pour cette année et non l'an dernier, même si cela aurait été drôle aussi !)

Un petit aphorisme pour la route :

"Je ne voyage jamais sans mes mémoires. Il faut toujours avoir quelque chose de sensationnel à lire dans le train."

08/12/2010

Le tag des 15

Ma copine victorienne Cryssilda m'a taguée pour répondre au tag des 15, qui circule en ce moment sur la blogosphère et consiste à citer les 15 auteurs vous venant spontanément à l'esprit. J'avoue avoir du mal à me limiter à 15 auteurs : doit-on citer les auteurs qui nous ont marqués à moment donné mais que nous ne lisons plus ? Les auteurs que nous avons beaucoup lus seulement ? Ceux que nous avons moins lus mais qui pour une raison ou une autre, nous ont marqués et auxquels nous pensons presque chaque jour, ne serait-ce qu'une seule fraction de seconde ? Ou ceux qui nous viennent tout de suite en tête (mais là ils ne sont pas seulement 15 !) ?

Les premiers s'imposent sans aucun doute possible :

jane-austen.jpg

Jane Austen, à qui je voue une admiration inconditionnelle. Pride and Prejudice est mon roman favori dans l'absolu et j'ai savouré ses 4 romans et 2 textes plus mineurs que j'ai lus pour l'instant (je prends mon temps pour déguster les quelques textes qu'il me reste encore à découvrir). Ses récits me touchent tout particulièrement et je savoure leur délicieuse ironie et le style enlevé et précis. Un auteur dont l'oeuvre est bien trop souvent assimilée à un amas de romances et de bluettes, en dépit de leur complexité.

brontes.jpg

Les soeurs Brontë et en particulier, Charlotte et Emily. Des trois soeurs c'est Charlotte qui m'a le plus marquée mais si je cite surtout Charlotte et Emily, c'est pour une raison particulière. Le monde des soeurs Brontë me fascine depuis l'adolescence et de toutes mes visites de maisons d'auteurs, c'est la découverte de Haworth qui m'a le plus émue et qui m'a davantage permis de me projeter à l'époque concernée. Lorsque j'étais adolescente, à une période où je ne lisais plus beaucoup de classiques et jetais surtout mon dévolu sur les policiers et les histoires d'horreur, et alors que je n'avais aucune idée de ce que pouvait bien être un auteur victorien, deux romans m'ont profondément marquée : à l'âge de quartoze ans, Les Hauts de Hurlevent, lu dans un vieux livre en cuir illustré trouvé chez ma grand-mère, puis l'année suivante, Jane Eyre, découvert un peu par hasard à la bibliothèque. Deux lectures auxquelles je ne pouvais plus m'arracher et qui m'ont pour la première fois fait découvrir la littérature du XIXe qui m'est si chère aujourd'hui. Je me revois encore assise par terre dans ma chambre avec Jane Eyre sur les genoux, incapable de le quitter tant que je n'aurais pas lu les 100 dernières pages. J'espère aimer ce livre longtemps encore - ma grand-mère qui l'avait adoré jeune femme m'avait donné son exemplaire anglais après avoir essayé de le relire à plus de 80 ans, n'y trouvant plus qu'un tas d'inepties !

Maintenant que j'ai cité Jane Austen et les soeurs Brontë, les choix suivants sont moins évidents pour moi (et nettement plus arbitraires) !

oscar wilde.jpg

Oscar Wilde me semble encore être un choix assez facile. C'est un des premiers classiques britanniques que j'ai découverts, lorsque j'ai lu Le Fantôme de Canterville en 5e pour mon cours d'anglais renforcé. Nous avions vu à la même époque une adaptation dont je me souviens très peu mais que j'aimerais retrouver. Plus tard, le personnage lui-même a commencé à me fasciner. Sa pièce The Importance of Being Earnest m'a quelque peu réconciliée avec le théâtre, car je n'avais plus trop envie de lire de pièces à ce moment et je me suis régalée en lisant ce texte extrêmement drôle et enlevé. Et puis j'ai quand même serré la main de quelqu'un qui a serré à la main de quelqu'un qui a serré la main d'Oscar Wilde, ce qui m'a permis, comme me l'a expliqué Gyles Brandreth dans un français impeccable, de serrer la main d'Oscar Wilde par procuration (séquence émotion). Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans raison que je lance un challenge Oscar Wilde !

Portrait Edith Wharton.jpg

Edith Wharton. Je n'ai lu qu'un de ses romans cette année mais elle fait partie des auteurs dont j'ai prévu de lire toute l'oeuvre et lorsque je l'ai découverte il y a quelques années à travers plusieurs recueils de nouvelles, j'ai immédiatement été conquise par son style et sa maîtrise du format en question. Une lecture marquante à l'époque, et même si j'ai été un peu moins séduite par Chez Les Heureux de ce Monde, je me vois difficilement ne pas la citer.

Henry_James_1913.jpg

Au passage, j'ai hésité à citer Henry James, auquel je pense toujours lorsque j'évoque Edith Wharton (ce sont d'ailleurs les deux seuls Américains qui ont  leur place dans ma bibliothèque consacrée aux Britanniques classiques). Mais je n'ai pas lu James récemment et à faire un choix entre les deux, c'est peut-être Wharton qui m'a le plus marquée. Malgré tout The Turn of the Screw en particulier a été une lecture "révélation" pour moi. Et il me reste encore un certain nombre de nouvelles à lire dans la Pléiade.

woolf.jpg

Curieusement, ces deux-là m'évoquent Virginia Woolf; même si je ne saurais pas dire pourquoi je les associe même vaguement. Je n'ai lu que quelques textes de Woolf : deux romans, deux essais et quelques livres inachevés qui attendent au pied de mon lit. Malgré tout c'est un auteur vraiment à part à mes yeux : d'une finesse et d'une complexité sans égales !

thomas hardy.jpeg

Thomas Hardy. Un Victorien qui me faisait un peu peur, jusqu'à ce que récemment je lise L'Homme Démasqué et Les Petites Ironies de la Vie. J'ai pris tant de plaisir à les lire que je suis désormais décidée à lire les romans réputés les plus sombres de Hardy. Une découverte récente en quelque sorte, et très enthousiaste !

De plus en plus arbitraire, car pourquoi ne pas citer Vita Sackville West ? Barbara Pym (plus léger mais que je retrouve régulièrement avec plaisir) ? Flora Mayor qui a peu écrit mais que je relis en ce moment et dont j'ai énormément apprécié La Troisième Miss Symons ?

challenge-mary-elizabeth-braddon.gif

Mary Elizabeth Braddon, parce que j'ai lancé un challenge pour la découvrir cette année, parce que j'ai adoré les quatre textes d'elle découverts à l'occasion, parce que je vais continuer à la lire et qu'elle faisait partie des auteurs que je souhaitais lire depuis une éternité !

elizabeth-gaskell1.jpg

Elizabeth Gaskell, dont j'ai découvert North and South cette année. Cet été en me rendant avec mon cher et tendre dans le Yorkshire, j'ai souvent pensé à elle sur l'autoroute devant les pancartes qui indiquaient "North / South" sans plus d'explications. J'ai enfin lu son roman phare au mois d'août (après m'être régalée de l'adaptation BBC que je meurs d'envie de revoir) et même si je m'attendais peut-être davantage à un coup de coeur, c'est un des auteurs dont je projette de lire tous les titres. Et puis bon, difficile de ne pas citer celle à qui l'on doit le personnage de Thornton !

dickens.jpg

Charles Dickens, qui me vient presque toujours en premier à l'esprit quand je pense aux Victoriens. Dickens dont le personnage m'a toujours plu (et je le rends sans doute bien plus sympathique qu'il ne l'était en réalité lorsque j'y pense), Dickens que j'ai adoré suivre grâce à la jolie plume de Marie-Aude Murail, Dickens dont le Conte de Noël a marqué mon enfance et dont la maison est le premier musée que je me souviens avoir visité seule en Angleterre. Je me souviens de mon arrivée dans la rue, de cette chambre en hommage à sa chère disparue et du temps passé à la fenêtre, à contempler la rue et à me dire que peu de choses avaient sans doute changé depuis qu'il s'était tenu au même endroit. Sans parler de ce petit jardin londonien si minuscule. Et de l'épisode de Doctor Who que j'avais regardé au tout début uniquement pour Dickens. Bref, un auteur qui peuple à sa façon mon imaginaire...

baudelaire.gif

Charles Baudelaire, une de mes premières révélations littéraires. Baudelaire reste un poète à part pour moi. Outre l'admiration que j'éprouve pour ses écrits, il m'évoque de nombreux souvenirs. Je l'ai découvert dans la Pléiade écornée que mon père tenait de mon grand-père inconnu, fantasmé. J'ai ensuite eu le plaisir d'entendre parler du poète par un professeur de littérature merveilleux. Depuis c'est un auteur pour lequel j'éprouve un attachement mystérieux. J'entretiens avec les Fleurs du Mal un rapport très personnel. Ce poète maudit, dandy, alcoolique, cet enfant terrible de la littérature m'a toujours fait rêver !

Jean-Pierre-Ohl-001.jpg

Je cherchais un contemporain à citer et c'est Jean-Pierre Ohl à qui j'ai pensé. Parce que j'ai dévoré Les Maîtres de Glenmarkie, parce que j'attends avec impatience son prochain roman (en espérant sincèrement que celui-ci ne sera pas le dernier), parce que j'entends bien lire son premier roman lorsque j'aurai découvert le roman de Dickens l'ayant inspiré. Parce que la littérature française  actuelle manque cruellement de souffle, de romanesque, parce que j'ai aimé le projet ambitieux de Jean-Pierre Ohl et la délicieuse aventure vécue en compagnie de ses personnages. Parce que j'ai tout simplement aimé son livre autant que j'aime mes chers Britanniques.

jonathan-coe-.jpg

Jonathan Coe... Encore un Anglais ! Décidément, la perfide Albion continue à envahir ce billet, oh my Lord ! J'aime les classiques anglais, vous avez pu le remarquer, mais j'aime aussi les auteurs plus jeunes ou morts depuis moins longtemps (as you like). A des degrés divers, des auteurs tels que Nick Hornby, Tom Sharpe, Kate Atkinson, Roald Dahl (qui a joué un rôle très important pour moi lorsque j'étais enfant). Je voulais lire Coe depuis quelques années et je me suis décidée au printemps, après l'avoir rencontré lors d'une conférence avec d'autres blogueuses. J'étais curieuse parce que j'avais échangé quelques mots avec lui mais surtout j'avais pris énormément de plaisir à l'écouter parler de B.S. Johnson et de la façon dont il avait abordé sa biographie. Depuis j'ai lu trois de ses romans, participe à un challenge Coe et compte bien poursuivre ! La pluie, avant qu'elle tombe a été une de mes plus belles lectures de ces dernières années.

LeFanu.jpg

Sheridan Le Fanu, un Victorien un peu oublié mais que j'aime de temps en temps déterrer de ma bibliothèque. Pour éprouver quelques frissons avec ses histoires de jeunes filles séquestrées, d'oncle ou de père terribles et de lieux abandonnés. J'aurais pu citer Wilkie Collins aussi... là où le Victorien passe, le mystère trépasse !

Fabrice-Bourland.jpeg

J'ai bien envie de citer Fabrice Bourland pour finir. Un auteur très sympathique et plein d'humour que je croise régulièrement au Salon du Livre et qui connaît mon faible pour sa paire de justiciers loufoques, en hommage à un certain Doyle... Doyle que je viens justement de relire !

Je tague à mon tour Maggie, Emjy, Lilly et tous ceux qui n'ont pas encore participé à ce tag et se sentiraient inspirés... (et j'aimerais bien taguer Marine si elle avait un blog...)

31/05/2010

Mamma mia !

strachey_droledetemps.gifSuite au Lady Swap, l'adorable Titine m'a offert Drôle de temps pour un mariage de Julia Strachey, petit bijou de la littérature anglaise que je recommande à tous ceux qui passent par ici et aiment les auteurs ayant fréquenté le cercle de Bloomsbury. Et comme vous vous en doutez, j'ai été ravie d'être conviée à ce mariage aux accents très British!

Ce récit à huis-clos tout en retenue aborde de manière originale la question du mariage. Si celui-ci semble a priori le sujet principal, il est finalement éclipsé par tous les éléments extérieurs à l'événement qui se déroulent pendant la journée ; la relation entre les mariés, leur personnalité et la cérémonie elle-même ne sont même pas évoqués. Au contraire, le narrateur se penche sur les invités les plus étrangers à la cérémonie et ne lésine pas sur les détails, tels que le déroulement du goûter, les disputes entre deux cousins au sujet d'une histoire de chaussettes, la description de plusieurs tantes, un objet et une lettre retrouvés sans rapport avec le mariage ou encore le passage des domestiques qui ponctue subrepticement le récit.

On comprend ainsi que ce n'est pas tant ce mariage qui est important que la relation entre deux autres personnages et, à travers eux, une autre vision de la vie. Au final, ce mariage est en quelque sorte une supercherie, d'où le titre qui porte davantage sur le "drôle de temps". Voilà une brève incursion dans un monde qui s'attache aux petits gesters du quotidien et à leur banalité, alors qu'un mariage est par essence extraordinaire. Une approche originale qui m'a beaucoup séduite !

Enfin l'histoire s'achève sur une révélation surprenante dont on ne saura jamais si elle s'avérait exacte ou non, les portes de la maison se refermant sur ses secrets à la fin de la journée.

Comme toute Anglaise qui se respecte, Julia Strachey ponctue son roman de petites touches d'humour. Elle sait également décrire l'insiginifiant avec sensibilité, faisant penser à Mrs Dalloway et à l'oeuvre d'Edith Wharton (le livre fut d'ailleurs publié par les Woolf). Un beau récit poétique, dont la force vient essentiellement de la perspective choisie. L'intérêt du récit tient au paradoxe entre la situation évoquée et son traitement décalé, avec un sujet hors de son histoire et, en quelque sorte, un héros absent. Une belle lecture et un livre tout en finesse qui se déguste - lorsqu'on parvient à ne pas le dévorer.

Merci encore Titine pour ce beau moment passé dans une maison anglaise !

Au passage, l'oncle de Julia Strachey n'était autre que Lytton Strachey.

4coeurs.jpg

 

 

118 p

Julia Strachey, Drôle de temps pour un Mariage, 1932

EnglishClassics.jpgportrait lady.jpgchallenge-bloomsbury4.jpgj'aime-les-classiques.jpg

05/04/2010

What's the play about ?

woolf_scene_londonienne.jpgHabituée à courir tout le temps ces derniers mois, j'ai savouré ce week-end relativement calme au cours duquel, miracle, j'ai eu le temps de finir deux livres, de me prélasser dans un bon bain et de faire une grasse matinée (mais un tel relâchement en trois jours, est-ce bien raisonnable ?). Toujours est-il que je n'ai pas quitté Londres le temps de mes lectures, en parcourant notamment ses rues grâce à La Scène Londonienne de Virginia Woolf.

Composé de six textes courts pour la première fois réunis tous ensemble, ce petit livre est l'occasion pour nous de redécouvrir l'Angleterre sous le regard parfois amusé, parfois féroce de l'écrivain. Sous des dehors poétiques, la chronique s'avère souvent romanesque, drôle et impertinente, à l'exception d'un texte sur la Chambre des Communes qui laisse transparaître l'inquiétude qu'inspire à Woolf la politique étrangère et, plus particulièrement, le pacte AntiKommintern.

Le premier texte sur "Les Docks de Londres" fait partie de mes favoris, avec cette description par le menu d'une Tamise aux rivages enlaidis par la révolution industrielle de l'ère victorienne, rigueur et poésie se faisant écho à chaque instant. "Quand une fenêtre est brisée, elle reste brisée. Un incendie qui a dernièrement noirci et boursouflé l'un d'eux ne semble pas l'avoir rendu plus lugubre et misérable que ses voisins. Derrière les mâts et les cheminées s'étend une ville naine et sinistre de maisons ouvrières. Au premier plan grues et entrepôts, échaffaudages et gazomètres alignent le long des rives leur architecture squelettique" (p9).

Une fois notre navire débarqué à Londres, nous voilà en route pour Oxford Street où les marchandises déballées sur les quais se retrouvent transformées et soigneusement présentées pour faire découvrir aux badauds les joies des plaisirs mercantiles.

Vient ensuite le moment de faire une courte pause et d'aller retrouver quelques grands hommes en visitant leurs maisons désormais transformées en musée. Celle de Carlyle, privée des conforts modernes, ou encore celle de Keats, vide à l'exception de quelques chaises. "Aucune scène animée ne nous vient à l'esprit. On n'imagine pas qu'on ait pu ici manger et boire, entrer et sortir, que des gens ont dû poser des sacs, laisser des paquets, qu'ils ont dû récurer et nettoyer et se battre avec la saleté et le désordre et porter des seaux d'eau du sous-sol aux chambres à coucher. Tout le remue-ménage de la vie est réduit au silence. La voix de la maison est celle des feuilles caressées par le vent, celle des branches qui frémissent dans le jardin. Une seule présence - celle de Keats - reste encore ici. Et même lui, bien que son portrait soit sur tous les murs, semble passer en silence, mêlé aux flots de lumière, incorporel, sans bruit de pas." (p39-40)

Après les écrivains morts, un petit détour par les abbayes et cathédrales semble tout indiqué (d'une maison à une autre...). La propreté et le calme absolu s'imposent à St Paul, tandis que Westminster, plus "étroite et anguleuse" semble abriter des grands hommes sur le point de se relever. Paix à leur âme, quelques défunts trouvent réellement le calme... dans les cimetières transformés en jardins publics.

Enfin, après un tableau peu flatteur de la Chambre des Communes ("Cette machine gigantesque imprime sa marque sur ce matériau d'humanité quelconque" p63), nous pouvons achever notre tournée chez une Anglaise experte en potins, sans qui Londres ne serait point !

Une virée saisissante et pleine de charme, qui me met en appétît pour la suite...

4coeurs.jpg

 

 

77 p

Virginia Woolf, La Scène Londonienne, 1931-1932

 

Lecture dans le cadre du challenge Virginia Woolf qui aura lieu jusqu'à fin 2010.

La Maison de Carlyle et autres esquisses : Pascale,

Les Vagues : Tif,

Le Vieux Bloomsbury : Mea,

Mrs Dalloway : Keisha, L'Or des Chambres, Mango, Mea,

Orlando : DeL (à venir), Titine,

Promenade au phare : Keisha,

Virginia Woolf par Alexandra Lemasson : Maggie,

 

Et pour nous accompagner pendant le Lady Swap, voici la bibliographie non exhaustive ici.

woolf1.jpgportrait lady.jpgchallenge-bloomsbury4.jpgj'aime-les-classiques.jpgEnglishClassics.jpg

01/07/2009

A real Victorian

mayor_3e miss symons.jpgHenrietta était la troisième fille et le cinquième enfant des Symons, si bien que, lorsqu'elle arriva, l'enthousiasme de ses parents pour les bébés avaient décliné. (…) Quand elle eut deux ans, un autre garçon naquit et lui ravit son honorable position de cadette. A cinq ans, sa vie atteignit son zénith. (…) A huit ans, son zénith fut révolu. Son charme la quitta pour ne jamais revenir, elle retomba dans l'insignifiance. (p7-8)


Avec précision et détachement, voilà comment le narrateur introduit Henrietta, La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor. Henrietta est une petite fille victorienne malheureusement arrivée au mauvais moment dans sa famille, trop tôt pour jouir du statut privilégié de cadette, trop tard pour vraiment susciter l'enthousiasme de ses parents. D'où cette phrase cruelle :

Une grande famille devrait tant être une communauté heureuse, or il arrive parfois qu'une des filles ou un des garçons ne soit rien d'autre qu'un enfant du milieu, n'ayant sa place nulle part. (p 9)

D'abord jolie, l'enfant devient rapidement quelconque et surtout, sujette à des accès de mauvaise humeur qui finissent par l'isoler de tous. En manque d'amour, la petite Miss Symons cherche à tout prix à se faire remarquer et à être la favorite d'une seule personne. Ses soeurs aînées l'excluent, sa seule amie à l'école est très populaire et ne pense pas plus à elle qu'à une autre, l'enseignante qu'elle vénère est indifférente et l'aura oubliée quelques années plus tard.

Là était le problème : pourquoi personne ne l'aimait ? - elle pour qui l'affection comptait tant que si elle en était privée, rien d'autre ne comptait dans la vie. (p19)

De plus en plus triste et grincheuse, Miss Symons devenue jeune femme se fait ravir son seul prétendant par une de ses soeurs. Cet événement a priori mineur a une incidence catastrophique sur son parcours : blessée par cet échec, Henrietta Symons va se replier sur elle-même et laisser libre cours à sa mauvaise humeur, devenant un sujet de moqueries pour son entourage.

Henrietta continua de les aider longtemps après que tout le monde se fut lassé de leurs soucis financiers. Elle n'attendait aucune gratitude, et du reste personne ne lui en témoignait. En dépit de ce soutien concret, Louie donnait une image négative d'Henrietta et ses enfants la considéraient comme un fardeau.

« Ah, c'est l'année de Tante Etta, quelle plaie ! Dire qu'il va falloir la supporter trois semaines. » (p101)

Il est vrai que c'est un personnage a priori peu sympathique – et le lecteur compatit d'autant plus qu'il sait pourquoi Miss Symons est devenue si aigrie et malheureuse. Henrietta est en particulier très "vieille Angleterre" et conserve une vision largement dépassée des différences de rang et des classes sociales les plus démunies. Il y avait les gens de maison, bien sûr, mais à l'exception d'Ellen, elle les considérait surtout comme des machines au service de son confort et susceptibles de tomber en panne à moins d'une surveillance constante. (p68) Quoi qu'il en soit, les remarques acides à son égard vont bon train et fusent de tous côtés, comme lorsque le fiancé miraculeux rencontré tardivement rompt son engagement : Elle ne rompit pas, mais le colonel ne tarda pas à le faire, ayant découvert que sa fortune n'était pas aussi conséquente que ce qu'on lui avait donné à croire. Il y avait un solide petit quelque chose, il est vrai, mais compte tenu des qualités de la promise, plus de première jeunesse et décidément hargneuse (Henrietta s'imaginait tout miel avec lui), il estimait avoir droit à un petit quelque chose de beaucoup plus considérable. (p95) Sans parler du moment où le prétendant d'autrefois disparu, elle apprend qu'il n'aurait cessé de l'aimer : Elle était ravie. En réalité, c'était une fausse bonne nouvelle : il n'avait jamais repensé à elle. (p115)

Voilà un auteur que je ne connaissais pas mais que j'ai vite repéré en découvrant que Flora Mayor était née en Angleterre en 1872, était (à prendre avec des pincettes) l'« enfant littéraire » de Jane Austen et avait été remarquée et éditée par Virginia Woolf. Ce qui ne me surprend pas, car ce livre m'a beaucoup fait penser à Toute passion abolie de Vita Sackville-West en raison de l'analyse très précise des membres d'une même famille et du ton employé. Tout comme les aînés du roman de Sackville-West, les proches d'Henrietta sont égoïstes et assez mesquins, tout en se cherchant eux aussi des justifications pour se donner bonne conscience.

Henrietta avait toujours été généreuse, et ses soeurs en vinrent très vite à considérer comme un dû qu'elle vole à leur secours en cas de nécessité.(...) De leur point de vue, si une femme avait eu la chance de se voir épargner les désagréments du mariage, le moins qu'elle puisse faire était d'aider ses soeurs moins chanceuses. (p58) Y compris celle qui a fait s'envoler tous les espoirs de mariage d'Henrietta afin de ne pas avoir à se marier après une plus jeune soeur.

Finalement voilà un personnage très touchant, en souffrance, en somme une vieille bique réactionnaire à laquelle on s'attache, faute de pouvoir l'aimer. Disséquée par un narrateur omniscient peu complaisant, son histoire est une micro tragédie, d'autant plus amère que Miss Symons est parfaitement consciente des sentiments qu'elle inspire. Ainsi, vers la fin, elle prononce cette déclaration terrible : Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose d'aimable en moi. Personne ne m'aime. Je suppose que si personne ne nous aime, c'est qu'on ne mérite pas d'être aimé. (p105)

J'ai choisi de citer de nombreux passages pour vous montrer la richesse de l'analyse et la dureté (je dirais presque la violence) de phrases d'apparence anodine, voire amusante. Ce livre est sombre et après avoir lu les quelques commentaires sur le zénith révolu à l'âge de huit ans, autant dire que le lecteur n'a guère plus d'espoir. Il ne reste plus qu'à attendre la fin forcément tout aussi joyeuse et découvrir la fascinante évolution d'un caractère que rien ne prédisposait vraiment à la solitude. Voilà un roman à mon avis habilement construit, ironique et très agréablement écrit, un livre subtil qui devrait plaire aux lectrices de Woolf et de Sackville-West et de manière plus générale, à tous les amateurs de littérature classique anglaise. Il occupera une place privilégiée dans ma bibliothèque.

Lu dans le cadre du blogoclub de lecture, dont le sujet ce mois-ci était la famille.

4coeurs.jpg

 

128 p

Flora M. Mayor, La troisième Miss Symons, 1913

blogoclub.jpg

17/05/2009

La déconfiture de ce vieux requin

sackville west_toute passion abolie.jpgSerait-ce la fée Austen, les jours pluvieux ou l’arrivée sur mon bureau d’une charmante boîte de petits biscuits aux motifs très anglais ? Toujours est-il que ces derniers temps les Anglaises sont à l’honneur chez moi : Jane Austen, Barbara Pym et Vita Sackville-West, grâce à qui j’ai noirci mon petit carnet lectures rarement utilisé, jetant en vrac des idées, notant mes impressions. Si Toute passion abolie m’a inspirée sur le moment, je ne sais pas encore ce que je vais vous raconter là maintenant tout de suite, amis lecteurs, et c’est ce qui rend la blog’attitude exaltante, formidoublement endiabilée… mais trêve de n’importe quoi, qu’est-ce que ce roman ?

 

A la mort de son époux, beaucoup auraient pensé que Lady Slane se soumettrait de bonne grâce aux décisions prises par ses enfants. Sans doute vivrait-elle à tour de rôle avec chacun d’entre eux, comme ils le souhaitaient. Pourtant il n’en est rien, et cette douce vieille dame qui toute sa vie a appuyé son époux (premier ministre, vice-roi aux Indes) décide de profiter de ses dernières années pour se retirer, loin de sa famille envahissante et de ses obligations sociales et caritatives. Accompagnée de Genoux, sa fidèle servante française, Lady Slane s’installe dans une petite maison de Hampstead afin de passer son temps libre à se retrouver et revenir paisiblement sur les 88 années qui sont derrière elle.

 

On pourrait craindre des ingrédients un peu monotones, quelques mamies par-ci, quelques souvenirs par-là, des siestes, le temps qui passe et un roman au final très contemplatif (ce que j’aime aussi à l’occasion mais je m’égare). Que nenni !

 

Ce livre serait pour moi à l’image d’une araignée qui peu à peu tisse sa toile. Par petites touches délicates, lesackville west portrait.jpg narrateur enrichit son tableau en choisissant les couleurs les plus subtiles de sa palette, livrant un ensemble complexe aux allures impressionnistes. Plongeons dans les souvenirs, passé qui rejaillit avec l’arrivée d’un nouveau protagoniste, multiplicité des points de vue, des générations, des préoccupations. Chaque élément permet petit à petit de dresser un portrait assez fidèle de Lady Slane. Et cette héroïne peu commune a continué à me fasciner une fois le livre refermé : elle reste malgré tout toujours évanescente et insaisissable, n’ayant livré au lecteur que quelques bribes de sa vie et de ses sentiments. Sans doute aussi parce que pour elle, les aspirations négligées ont au final plus de poids que les choix réellement faits et le parcours. Cette dualité entre la façade et la vie intérieure, secrète, inconnue de tous rend le personnage passionnant – et, paradoxalement sans doute, très réaliste.

 

Toute passion abolie est un roman séduisant qui regorge de thématiques et permet de réfléchir  à l’essence même de la vie, nos désirs, nos choix et leurs conséquences. Sans oublier les valeurs que l’on défend et des difficultés qui peuvent s'opposer à leur mise en pratique (malgré les valeurs bien réelles qui régissent les convictions intimes, les opinions secrètes, l’orientation du caractère de Lady Slane, elle est obligée de faire d’immenses concessions pour des raisons de bienséance).

 

Quelques passages m’ont particulièrement interpellée :

 

La relation entre Lady Slane et sa servante Genoux est assez curieuse. Genoux s’occupe de Lady Slane depuis son mariage et lui voue une admiration sans borne. Elle est pourtant comparée avec des objets ou le chat. Malgré son dévouement total et leur vie commune, Lady Slane tarde à songer à Genoux en tant que personne (d’ailleurs, ce nom a-t-il une portée symbolique – « à genoux » ?). Lorsque vient le moment de léguer ses bijoux ou de profiter d’une somme inespérée pour engager quelqu’un qui pourrait soulager la vieille Genoux dans son travail, Lady Slane ne semble jamais avoir à l’esprit sa fidèle compagne. On pourrait légitimement supposer que, en raison de sa condition sociale et de son parcours, l’héroïne considère que les domestiques font partie du paysage et n’est pas habituée à s’interroger sur les individus qu’ils sont en réalité. Cependant, ne serait-ce pas plutôt en raison du côté rêveur et introspectif de Lady Slane ?

 

De nombreux dialogues sont extrêmement bien rendus. Ceux de la fille la plus désagréable de Lady Slane, Carrie, parviennent à merveille à façonner un personnage hypocrite, intéressé, qui aime régenter son monde tout en gardant toujours le souci des convenances et du qu'en dira-t-on. Avec beaucoup de justesse, les discours de Carrie montrent qu’elle applique toujours son propre système de valeurs aux autres, s’imaginant que tout le monde est intéressé et compte profiter de sa pauvre mère alors que ce portrait s’appliquerait volontiers à elle.

 

M. Bucktrout ne dit rien. Il n’aimait pas Carrie, se demandant comme une personne si dure et si hypocrite pouvait être la fille d’un être aussi sensible et honnête que sa vieille amie. Jamais il ne lui aurait révélé à quel point la mort de Lady Slane le bouleversait.

« Il y a un monsieur en bas qui vient prendre les mesures du cercueil, si vous voulez », se contenta-t-il d’annoncer.

Carrie le regarda. Elle avait donc eu raison à propos de ce Bucktrout. Un homme sans cœur, manquant de la plus élémentaire décence, incapable de dire un mot sensible sur Mère. Carrie avait été trop généreuse de répéter les compliments du Times sur l’esprit rare de Lady Slane. De toute façon, c’était presque trop aimable pour Mère, qui lui avait joué de tels tours. Elle s’était sentie pleine de noblesse de s’exprimer ainsi, et M. Bucktrout aurait pu ajouter quelque chose en échange. Sans doute avait-il rêvé de soutirer quelque chose à Mère et il avait été déçu. La pensée de la déconfiture de ce vieux requin la consola. Décidément, M. Bucktrout était bien ce genre de personne cherchant à vivre aux crochets d’une vieille dame innocente. Et voilà que pour se venger il faisait venir un acolyte pour le cercueil. (p219)

 

Ce livre qui m’a semblé au début charmant est beaucoup plus profond qu’il n’y parait à première vue et gagne en intensité vers la fin grâce à la pertinence des remarques, des conversations, des observations personnelles. J’ai beaucoup apprécié la finesse dans le développement des personnages – ce qui est un immense atout puisque j’aime tout particulièrement les romans où la psychologie occupe une place importante.

 

Je m’attendais à un livre sur le 5 o’ clock tea et j’ai en réalité découvert un roman intelligent qui invite au questionnement. Vous l’aurez compris, amis lecteurs, j’ai beaucoup apprécié ce livre qui parle d’une femme du monde « connue » de toute la bonne société mais curieusement méconnue de tous, à commencer par sa famille. A savourer…

 

Les avis de Lilly, du Bibliomane et de Lune de Pluie.

 

221 p

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, 1931