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02/04/2009

Ailleurs

leigh_disquiet.jpg« Julia Leigh is a sorceress. Her deft prose casts a spell of serene control while the earth quakes underfoot. » Toni Morrison

 

Olivia revient dans le château familial avec ses deux enfants après avoir quitté un mari violent. Un retour inattendu, d’autant plus que la famille s’est opposée à son mariage et à son départ quelques années plus tôt. Cet événement imprévu est rapidement suivi par l’arrivée du frère et de sa femme Sophie, accompagnés de leur bébé mort-né.

 

Disquiet de Julia Leigh (Ailleurs) est un curieux texte court qui rappelle un peu l’atmosphère de The Turn of the Screw d’Henry James et du film Les Autres. D’abord par la demeure imposante, auréolée de mystère au début du récit ; puis par l’étrangeté des relations qui lient les personnages. Faits de non-dits, les échanges tacites sont parfois déconcertants. La douleur, le long apprentissage de deuil de Sophie sont compris par le reste de la famille, au point de la laisser se promener avec le bébé mort, chercher à le nourrir et à le tenir dans ses bras à proximité des enfants d’Olivia.

Malgré tout, l’ambiance qui se dégage de ce court roman est très particulière et la comparaison avec James me semble assez imparfaite. La tension qui est créée ne repose pas tant sur l’incursion du fantastique dans le récit ; la folie est présente mais moins palpable. Pour moi, les personnages sont sans cesse au bord d’un gouffre qui pourrait en effet les pousser à accomplir des actions à première vue irréfléchies. Cependant c’est surtout en raison de la douleur que tous éprouvent, pour des motifs différents et de diverse manière ; cette souffrance profonde leur permet aussi de se comprendre mutuellement et les rapproche.

 

Voilà un texte curieux qui m’a séduite pour le style sobre et élégant associé à un univers frôlant toujours l’irréel, le fantasmagorique. Tout est pourtant extrêmement réaliste, tout dépend toujours du monde que construisent autour d’eux des personnages que rien ne distingue vraiment de nous. J’ai aimé cette capacité à créer une impression d’étrangeté à partir d’un récit pragmatique, parfois même banal.

 

The next moment she turned toward her son. My child. He was ancient and implacable, a boy most beautiful. But no boy is mountain and lake and knowing this – knowing that mountain is rock and lake is water, that even rock sheds fine grains and water shapeshifts, knowing it impossible to be rock or water, and knowing the disappointments she had visited upon herself – she made a wish for him. Hold, hold.”

 

Quelques avis : Lamousmé, qui a vu dans ce texte une forte influence de Lewis Carroll (notamment avec Sylvie et Bruno) ; Lilly ; Isil...

 

121 p

 

Julia Leigh, Disquiet, 2008

 

 

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02/03/2009

Four lumps of sugar and a slice of teacake

amour comme par hasard.gifThe Lost Art of Keeping Secrets d’Eva Rice est devenu en français L’amour comme par hasard ce qui, accompagné d’une couverture rose et or ou d’un immense soleil couchant pourrait faire fuir beaucoup de lecteurs encore soucieux de leur santé mentale. Mais non, il ne s’agit pas d’un livre à l’eau de rose épouvantable, l’amour est une chose un peu compliquée qui n’arrive pas tout à fait par hasard et, si tendances guimauvesques il y a, il s’agit de sucreries de qualité, rien de moins. Je crois avoir lu quelque part que ce livre était une sorte de chick lit version fifties. Là non plus je ne suis pas franchement d’accord, car si les préoccupations de l’héroïne tournent très souvent autour de ses robes, de garçons ou de bals, le style et le déroulement de l’histoire ont plus de charme et de consistence. Les personnages font aussi preuve d’un peu moins d’humour et de superficialité (je trouve que le terme « léger » caractérise mieux nombre de scènes de ce roman).

Dans les années cinquante, Penelope Wallace rencontre Charlotte à un arrêt de bus et, sans la connaître, accepte de l’accompagner chez sa tante Clare afin de prendre le thé. De cette aventure inattendue naît une amitié qui amène les deux jeunes femmes à passer les mois suivants ensemble. Leurs rencontres se font souvent chez l’irrésistible Tante Clare mais aussi lors de soirées mondaines au Ritz ou ailleurs et, surtout, au sein de Milton Magna Hall, la superbe demeure des Wallace. Bâtie au Moyen-Âge, agrandie par la suite, Magna recèle de nombreux trésors mais a beaucoup souffert de la guerre, agonisant lentement, couvrant ses habitants de dettes.

johnnie ray.pngAutour des jeunes femmes et de Clare gravitent d’autres personnages : Harry, cousin de Charlotte et magicien aux yeux bicolores ; Inigo, petit frère de Penelope et apprenti chanteur pop ; Talitah Wallace, leur mère si jeune et si malheureuse depuis le décès de son mari au front. Sans parler de Johnnie Ray, chanteur pop et tombeur de ces dames, des Teddy Boys et de quelques personnages renversants qui font leur apparition un peu plus tard.

Sans écrire un chef-d’œuvre, Eva Rice signe à mon avis ici un très bon livre qui s’inspire de beaucoup d’auteurs britanniques : on pense à Pym et ses conversations de salon, beaucoup plus à Nancy Mitford, à laquelle une scène fait allusion et dont l’impétueuse Linda a sans doute influencé les descriptions de Charlotte ; citons encore Lewis Caroll et son Alice, un brin de Setterfield pour l’univers de Magna et Wilde – avec une allusion claire à Gwendolen de The importance of being earnest, lorsqu’elle déclare ne jamais voyager sans son journal pour avoir quelque chose d’intéressant à lire.

Malgré sa légereté, ce roman est aussi emprunt de tristesse et de nostalgie. Il finit cependant sur une note très optimiste et tourne toujours autour des notions d’amour et d’amitié, de la possibilité pour chacun de trouver sa moitié, la nécessité d’aller de l’avant et de croquer la vie à pleines dents. Il traite aussi du fossé qui sépare les adolescents de l'après-guerre et leurs parents, ce qui est notamment représenté par l'influence grandissante des Etats-Unis et l'apparition du rock qui vient progressivement remplacer le jazz.eva rice. amour par hasard.jpg

Outre ce mélange savamment dosé de folie douce amère, de joyeuse insouciance et de confrontations plus ou moins faciles avec la réalité, j’ai savouré le cadre cosy et très britannique, entre Londres et sa banlieue, les grands magasins, Fortnum, les salons, l’heure du thé, les vieilles demeures un peu hantées et un esprit enjoué qui m’a touchée. Attachée aux personnages, j’ai eu l’impression de vraiment les accompagner dans leurs aventures. Je regrette seulement les coquilles de l’édition d’origine (Flammarion) : une faute grave notamment et, plusieurs fois, une tante Clare devenue tante Clara ou tante Charlotte, ce que je trouve horripilant !

Dans l’ensemble un très joli roman, délicat, assez fin et, malgré des situations récurrentes, palpitant !

Et en prime, des Teddy Boys, un snapshot de la seule image où je trouve Johnnie beau garçon et une prouesse de ce chanteur que je trouve personnellemt ringard mais amusant et pas fatigant pour un sou !

Merci à Elise du Livre de Poche pour cette lecture très appréciée !

N.B : le titre vient de mon obsession grandissante pour Wilde, car vous n'avez pas fini d'en entendre parler si vous passez par ici !

379 p

Eva Rice, L’Amour comme par hasard, 2005

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17/01/2009

Pâtés de sable

gunn_garcon et mer.jpgComment rater un bon gâteau ? C’est la question que je me pose à la lecture du roman de Kirsty Gunn Le garçon et la mer. Prenons donc la recette : les ingrédients rappellent Pluie, premier roman de toute beauté. L’adolescence et ses blessures, le rapport à l’eau, la multitude d’impressions et un crescendo dramatique que l’on pressent dès les premières pages. Est-ce la sauce qui n’était pas assez liée ? Le glaçage qui gâtait une pâtisserie jusque-là prometteuse ? Toujours est-il que je n’avais aucune envie de faire un billet mitigé sur Kirsty Gunn, d’autant plus que je n’ai lu que des critiques positives sur Le garçon et la mer et que je me demande pourquoi je suis la seule à être sceptique.

Ici il est question de Ward, que nous suivons au cours d’une journée déterminante pour lui. Il aime le surf, ne se sent pas à l’aise avec les jeunes de son âge, recherche la solitude et accepte avec difficulté de suivre l’exemple de son meilleur ami, qui vit pleinement son adolescence. Plus encore, le garçon est obsédé par le père adulé de tous qui lui a appris à surfer et semble l’ignorer royalement. S’il ne supporte pas de marcher dans l’ombre de son père, Ward est aussi gêné par les démonstrations de tendresse de sa mère et la complicité entre ses parents qui l’exclut de son foyer. Le rapport à la mère s’efface avec l’entrée en scène de la mer, presque incestueuse. Ou peut-être que la relation malsaine ne se limite pas au simple contact de l’eau ? L’ambiguïté n’est jamais vraiment levée.

« Allez viens »…

Et voilà son fils maintenant, là-bas au large, dans ses rêves il dérive au loin…

Un peu plus profond, dit la mer.

Il fait frais ici, il fait bon…

« Mais je ne veux pas ! »

Et la mer, elle commence à voir des trucs, souviens-toi…

L’un chancelant sur sa planche, l’autre debout et sûr de lui… « Allez viens maintenant ! Ne fais pas le bébé ! »

La femme sursaute dans son sommeil : « Je vous aime tous les deux ! »

Parce qu’un garçon, deux garçons…

Père ou fils…

Pour la mer ils reviennent au même.

Ils sont à moi…

Elle ouvre la bouche et tous les garçons s’y engouffrent en glissant.

Cet extrait me plait beaucoup mais pour être franche, je n’ai pas du tout retrouvé la poésie de Pluie. Les descriptions sont moins abouties, le style haché intéressant mais finalement moyennement agréable. On pense à La Baie de Katherine Mansfield (mais le charme n’est pas le même), avec ses familles se retrouvant à la plage, ses bains de soleil, ses souffrances et l’évocation d’une mer sublime. Un garçon torturé découvre les affres de l’adolescence, avec une histoire personnelle particulièrement douloureuse. Difficile de rester insensible, malgré tout je n’ai pas apprécié l’écriture cette fois-ci et, après avoir relu des extraits de Pluie, je continue de penser que Le garçon et la mer est malheureusement nettement moins réussi que cet autre roman de Kirsty Gunn. Je renouvellerai l’expérience malgré tout, sans doute en anglais pour éviter le biais de la traduction.

Beaucoup d’avis positifs, tous séduits par l’exercice de style de Kirsty Gunn : Louisa, qui parle d’un « texte oedipien » et d’un « récit court, haché, brutal » ; la Matricule des Anges ; Clarabel, qui évoque avec raison l’atmosphère accablante ; André Clavel pour Le Temps ; Julie Coutu pour Chronicart, rappelant la « longue litanie d’émotions, de silences intériorisés » ; Beaucoup de bruit pour rien ; Citrouille, librairies sorcières.

Mon billet sur Pluie.

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166 p

Kirsty Gunn, Le garçon et la mer, 2006

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10/12/2008

Une maison, un mystère… what else ?

newbery_set in stone.jpgRepéré il y a quelques mois, Set in Stone de Linda Newbery* me semblait particulièrement indiqué dans le cadre du Victorian Christmas Swap. Lilly l’a fini alors que je venais de le commencer et je suis persuadée que c’est un livre qui, comme The Thirteenth Tale, va faire le tour de la blogosphère.

En saisissant tout à l’heure La Dame en Blanc de Wilkie Collins, lecture à venir, j’ai découvert avec surprise que le sujet était sensiblement le même. Difficile de faire le lien entre les deux textes mais, côté forme, Set in Stone a tout du page turner contemporain et, à vrai dire, pas grand-chose de victorien. Le style est simple, direct, à mon avis ni remarquable ni désagréable ; l’histoire très bien ficelée mais nettement moins tortueuse que dans les romans du XIXe. Pourtant les influences sont là et ce roman a de quoi tenter beaucoup de lecteurs !

1898. Etudiant aspirant à devenir peintre, Samuel Godwin se voit obligé de subvenir aux besoins de sa famille à la mort de son père. Il est engagé par Mr Farrow pour enseigner le dessin aux deux filles de la maison, Marianne et Juliana. Arrivé dans la propriété de Fourwinds, il découvre une demeure superbe mais étrange, coupée du monde, ainsi que deux élèves déstabilisantes. Jolie, Juliana est effacée et mélancolique, ne semblant pas se remettre d’une maladie de nerfs qui a suivi le décès brutal de sa mère. Marianne est quant à elle un personnage fantasque, une adolescente sublime mais visiblement perturbée, peut-être folle. Dès son arrivée, Samuel est subjugué par cette jeune femme fascinante qu’il rencontre alors qu’elle est à la recherche du West Wind (du Vent de l’Ouest). Ses propos incohérents font référence à un mystère particulier lié à la maison.

Difficile de ne pas trop en dévoiler car les événements s’enchaînent très rapidement. Je me contenterai donc d’évoquer quelques thèmes et éléments centraux de ce roman pour ne pas gâcher votre plaisir.

Parmi les personnages principaux, celui de la gouvernante Charlotte est particulièrement intéressant. Image même de l’employée modèle, celle-ci s’efface et ne laisse paraître aucune émotion, faisant du bien-être de ses protégées une priorité. Son caractère s’affirme pourtant peu à peu au fil du récit, les chapitres alternant les points de vue de Charlotte et de Samuel. Femme intelligente au profil bien plus complexe qu’il n’y parait, elle séduit par sa force de caractère et sa détermination sans faille. Elle rappelle ainsi Jane Eyre par certains aspects – également par l’intérêt qu’elle pourrait porter à son employeur. Tout aussi sympathique, Samuel se présente d’abord comme le stéréotype du jeune héros au cœur pur. Quelques aspects plus sombres de son caractère en font finalement un personnage attachant, mais authentique. Quant aux Farrow, tous trois énigmatiques, ils fascinent le lecteur qui a bien du mal à deviner tous les secrets que leur maison semble abriter.

Ajoutons à cela de nombreux ingrédients à mon avis exquis : l’art, à travers les leçons de Samuel, les enseignements qu’il tirera plus tard de son succès mais aussi grâce à l’architecture de la fabuleuse maison et aux statues qui lui ont donné son nom, Fourwinds. L’ambiance gothique : un lac aux profondeurs angoissantes, l’isolement de la maison où Mrs Farrow est décédée, la folie de Marianne ou encore de nombreuses scènes nocturnes.

Un petit regret cependant : la notice nécrologique du Times, à mon avis peu crédible puisqu’elle évoque en détail la vie des proches de la personne concernée. Le chapitre sur le mode « Vingt ans après » satisfait notre curiosité mais reste un peu maladroit.

Linda Newbery est un auteur de littérature jeunesse. Difficile de dire si ce roman s’adresse plutôt aux adolescents ou aux adultes. A juste titre, Valentina fait remarquer que si deux adolescentes jouent un rôle clef dans ce roman, leurs points de vue ne sont pas connus du lecteur, ce qui est pourtant habituellement le cas en littérature jeunesse. Ce livre reste cependant très abordable. Il est à mon avis moins complexe et peut-être moins abouti que The Thirteenth Tale de Diane Setterfield. Il reste un très bon roman, idéal pour une lecture compulsive. L’histoire est riche en rebondissements, le cadre délicieux, les personnages intéressants. A recommander aux amateurs de gothique, aux fervents victoriens et à tous ceux qui aiment savourer un récit palpitant !

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358 p

Linda Newbery, Set in Stone, 2006

* traduit en français sous le titre De Pierre et de Cendre

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