24/03/2012

Papillons et manoirs anglais

adams_temps metamorphoses.gifJe suis une lectrice au coeur faible, et lorsque je fais un tour en librairie, il est rare que j'arrive à fuir indemne, sans le moindre petit livre à me mettre sous la dent. Ainsi lorsque je me suis rendue récemment en librairie pour l'anniversaire d'un ami, c'est bien à l'insu de mon plein gré que j'ai cédé aux appels languissants du Temps des Métamorphoses de Poppy Adams, dont la délicate couverture était une bien vile tentatrice. Lorsque j'ai vu qu'à ce délicieux papillon s'ajoutaient d'autres arguments sans appel (roman anglais, mystère familial, manoir perdu dans la campagne), j'ai de suite capitulé car il ne sert à rien de lutter quand la guerre est déjà perdue.

Et j'ai bien fait car j'ai ensuite eu l'idée saugrenue d'aller au cinéma et de me jeter sur le premier film qui passait. Or ce film durait 2h30, ce film s'appelait Le Cheval de Turin et traitait d'un père et de sa fille qui vivent dans une horrible ferme, font six jours de suite la même chose et mangent une patate, le summum de l'action revenant à manger la patate crue car il n'y a plus d'eau pour la cuisson (enfourner la bête en question sur les braises aurait sans doute été plus pertinent mais c'est un fait que n'a pas pris en compte le réalisateur qui, pour communiquer le malheur de ses héros, a fait mon malheur ce jour-là). Bref, pour la première fois de ma vie j'ai essayé de dormir au cinéma (mais le vent en fond sonore me gênait) et, lorsque la lumière le permettait (en fait lorsque la fille allait au puits ou sortait le cheval), j'ai commencé à lire Le Temps des Métamorphoses. Roman que j'ai dévoré par la suite, alors que je lisais autre chose lorsque je l'ai commencé (ce qui explique pourquoi j'ai une vingtaine de romans à moitié lus chez moi).

manoir_m.jpgVirginia Stone vit seule depuis des années dans le manoir familial. Âgée, elle déteste le contact des étrangers, n'a ni la télévision ni la radio et ne fait plus grand-chose, si ce n'est observer les allées et venues des voisins depuis divers postes d'observation. Le récit débute lorsqu'intervient un changement majeur dans la vie de Virginia : sa soeur chérie, Vivien, a annoncé son retour au manoir, évoquant leur vieil âge et son désir de finir leur vie ensemble plutôt que dans la solitude. Cela fait des dizaines d'années que les deux soeurs ne se sont pas revues et c'est avec joie mais aussi une certaine appréhension que Virginia envisage le retour de sa soeur. Dès lors le récit alterne les passages au présent, à savoir le retour d'une soeur ancrée dans la modernité, visiblement aisée et autoritaire, et les souvenirs. Ainsi on découvre que Virginia est une scientifique réputée, spécialisée dans l'étude des papillons, formée par leur père Clive. Bien que l'aînée, Virginia a toujours laissé Vivien mener leur duo. Si la famille semble au début assez idyllique, on découvre petit à petit des failles qui expliquent l'éloignement des deux soeurs : un accident qui a privé Vivien de la possiblité d'enfanter, ce qui aura des conséquences importantes lorsque les deux soeurs deviennent adultes ; un rapport au père et à la mère différent selon les soeurs, Vivien semblant idéaliser leur mère tandis que Virginia a toujours été proche de son père et a souffert de l'alcoolisme de sa mère ; et petit à petit, un portrait moins flatteur de Vivien nous est donné. Celle qui semblait insouciante et un brin égoïste finit par s'avérer finalement beaucoup plus manipulatrice qu'on ne le pensait. Le renversement final intervient enfin et il est difficile de déterminer quelle soeur est la plus à plaindre, entre la peste nombriliste et la bonne pâte plus dérangée qu'on ne le pensait.

papillon.jpgOutre l'histoire des deux soeurs et de leurs proches, très dense en soi, ce roman évoque le monde des insectes et son étude, sujet récurrent qui, loin de m'effrayer, m'a paru bien documenté et intéressant (moi qui n'y connais rien et ne m'intéresse pas à ce domaine).

Une très belle lecture en ce début d'année, qui m'a d'ailleurs un peu fait penser à Diane Setterfield avec le Treizième Conte mais aussi Linda Newberry et Set in Stone (De Pierre et de Cendre).

Le dessin du manoir vient d'un petit jeu en flash assez amusant, où il est question d'un gentleman qui ne peut pas dormir.

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380 p

Poppy Adams, Le Temps des Métamorphoses, 2008

23/08/2009

Le père et la fille

le gall_peine_menuisier.jpg« Je retrouvais le cadre immense, le visage grandeur nature, le garçonnet de papier. Le rayon de son regard me fixait alors. J'étais debout sur une chaise, au même niveau que lui mais à bonne distance. Il m'envoûtait, je cherchais son mystère et restais sans réponse devant le pâle sourire, les yeux clairs habités d'une douce mélancolie. Sa trop grande gravité, qui ne correspondait pas à l'enfant espiègle qu'il avait été, me laissait penser qu'il pressentait son destin. » (p119)

Dans cette rentrée littéraire 2009, La Peine du Menuisier va sans doute constituer l'une des plus agréables surprises parmi les premiers romans. L'auteur est née en 1955 à Brest. Dans un texte autobiographique, elle revient sur le parcours de Marie-Yvonne, de l'enfance à l'âge adulte, entre fantômes et silences au sein d'un entourage profondément catholique.

Le silence, c'est celui du « Menuisier », ce père âgé qu'elle ne sait pas nommer autrement. C'est aussi le silence qui la caractérise, petite fille taiseuse, secrète, sans doute un brin fantasque et morbide. Point commun entre le père et la fille, le silence les rapproche et les sépare à la fois, leur permettant de communier et de se comprendre implicitement mais les empêchant d'aborder certains sujets et de se dire l'essentiel, alors que la mort du père approche à grands pas.

Outre la relation père-fille difficile au cœur de ce roman que Marie Le Gall a d'ailleurs dédié à son père, la narratrice explore de nombreuses thématiques à travers le récit de sa vie, à commencer par les racines et les secrets de famille qui ne semblent pas manquer chez ces parents qui l'ont conçue très tard, dix-neuf ans après Jeanne, sa sœur folle et pleine d'amour. Entourée de non-dits et d'absents, ces membres de la famille qu'elle n'a jamais connus qu'à travers les photos pour toujours figées qui peuplent sa maison d'enfance, Marie-Yvonne est fascinée par la mort, revenant sans cesse au portrait de René-Paul dont un jouet conservé à la cave l'attire sans cesse. Enterrements, errances dans les cimetières, heures passées à regarder les restes d'os extraits d'une tombe humide et nauséabonde par le fossoyeur, conjectures au sujet des photos des disparus, la mort est une question qui taraude la narratrice de manière obsessionnelle.

L'histoire personnelle est aussi l'occasion de dresser un portrait d'une Bretagne aujourd'hui disparue, celle des années soixante où le rapport à la terre, les souvenirs de guerre, les traditions familiales et la vie quotidienne avaient encore le goût des temps anciens, une époque révolue racontée avec justesse sur un ton toujours sobre et précis.

le gall_Expo-Brest-2007.jpgCe livre présente beaucoup de qualités et pourtant, j'ai d'abord eu beaucoup de peine à m'immerger dans le récit qui manquait à mon sens de fil conducteur pendant les cent premières pages. Bien sûr, dans le titre, la dédicace et certaines scènes, tout tendait à faire de la relation au père la quête finale de la narratrice. Malgré tout, la première partie privilégie un peu trop l'anecdote à mon avis, au détriment du récit. Les réminiscences de Marie-Yvonne sont intéressantes à lire mais me rappellent un peu trop les mémoires qui se transmettent au sein des familles, le but étant de retranscrire ses souvenirs le plus fidèlement possible, sans se préoccuper des questions de déroulement et de structure propres au roman. Quoi qu'il en soit, le style soigné et le ton plein de pudeur de Marie Le Gall m'ont convaincue et je suis ravie de ne pas avoir planté là ce beau roman. Plus centrée sur la relation entre la narratrice et son père, la deuxième partie est passionnante et m'a beaucoup émue. Les moments volés qui noyaient la première partie à force d'accumulation sont ici parfaitement insérés dans une « intrigue » de mieux en mieux menée.

Au final, voilà un beau roman très personnel qui parvient à avoir une portée plus générale, le lecteur pouvant difficilement lire cette histoire unique sans songer à sa propre famille et aux similitudes inévitables entre les parcours individuels. L'art d'aimer, le temps trop court à partager avec ses proches, la souffrance inhérente aux relations distantes que Marie-Yvonne entretient avec ses parents sont remarquablement retranscrits. Touchant et évocateur, le récit est porté par l'ambiance un peu mystérieuse et chargée d'histoire. Et lorsque l'on tourne la dernière page, il est difficile d'abandonner ce menuisier et cette famille auxquels on s'est nous aussi attachés. Un bel hommage au père disparu.

« Par tradition, il me donna le prénom composé de sa soeur asthmatique, morte en crise beaucoup trop tôt en laissant trois jeunes orphelines. C'était aussi le prénom de sa tante, la soeur de Tad, qui n'avait vécu que quelques années. « Marie-Yvonne », avait écrit l'employée. Enfin, puisqu'il fallait un second prénom, celui de la fille de ma marraine, Nicole, fit l'affaire. Asphyxiée par une fuite de gaz, elle s'était éteinte à six ans. » (p 22)

Les avis de Cathulu, de Cuné.

Opération Masse Critique dans le cadre des Chroniques de la rentrée littéraire.

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283 p

Marie Le Gall, La Peine du Menuisier, 2009

 

« Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire !

Vous retrouverez donc aussi cette chronique sur le site Chroniques de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération. Pour en savoir plus c'est ici. »

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30/04/2009

Au temps des Nations

meur_vivants et des ombres.jpgVoilà déjà un an que je voulais lire Les Vivants et les Ombres de Diane Meur, livre dont le titre rêveur, l’histoire, le point de vue et l’éditeur m’avait convaincue que oui, nous étions faits pour nous rencontrer ! Car il en va des livres comme des hommes : on se découvre rapidement des atomes crochus avec certains. Ici, une étincelle, un éclair, et voilà que ce roman m’emportait déjà après les quelques premières pages.

 

Fresque familiale en Pologne au XIXe, ce récit présentait déjà des caractéristiques que j’aime particulièrement retrouver en littérature : une galerie de personnages charismatiques, dont on découvre peu à peu les relations, les aspirations et les motivations, ainsi que le passage du temps, avec le glissement d’une génération à une autre et les époques un jour révolues. Ici, deux aspects présentent un intérêt supplémentaire : l’évocation de l’histoire mouvementée, à l’époque du réveil des peuples, de l’émergence de la Nation au centre de l’échiquier géopolitique ; enfin, un point de vue original, puisque l’histoire nous est racontée par une maison qui voit l’Histoire avec un grand H à travers la petite histoire de ses habitants.

 

Ce livre avait déjà tout pour me plaire et je n’ai pas été surprise de me régaler. J’ai apprécié l’écriture maismeur_vivants et des ombres 02.jpg plus encore, c’est l’histoire que j’ai trouvée très bien construite. Malgré les quelques 700 pages dans l’édition d’origine, on ne s’ennuie pas un instant : l’histoire est toujours captivante, riche en événements, tandis que la maison s’intéresse tour à tour aux multiples personnages, dont les préoccupations différentes enrichissent la narration. Quant à l’aspect historique intéressant, il se fond complètement dans le récit, ne l’alourdissant pas et ne gênant pas la lecture par l’étalement de connaissances à la mode dictionnaire que je crains parfois avec ce type de projet littéraire.

 

J’ai pris un immense plaisir à découvrir ce roman ambitieux. Dommage que la littérature française ne produise pas aussi souvent des livres aussi foisonnants de personnalités éclatantes, de récits entrecroisés et denses, bref ! de passionnantes histoires comme ont su les écrire de nombreux écrivains du XIXe (en particulier), avant la mode des livres de 100 p en police 40, de l’introspection sans fin (vais-je aller au supermarché ou non ?) et de la psychologie pour la psychologie, avec plus ou moins d’intérêt.

 

Sur ce blog, pour un bon roman hautement, véritablement, brillamment romanesque, je vous recommande Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl, énorme coup de cœur de votre fidèle chroniqueuse (rentrée littéraire 2008).

Ce roman m’a aussi fait penser à Lajos Zilahy avec son excellent livre Les Dukay, immense fresque familiale en Hongrie, un des livres dont je garde un souvenir délicieux (et que je relirai sans doute).

 

711 p (Sabine Wespieser)

633 p (Livre de Poche)

 

Diane Meur, Les Vivants et les Ombres, 2007