21/04/2012
Faute de soleil, sâche murir dans la glace
Décidément, il fait bon lire Angélique Villeneuve. Après Grand Paradis, inspiré des femmes soignées à la Salpétrière par le docteur Charcot mais traitant aussi d'histoire familiale et de quête de soi, Un Territoire nous ouvre les portes d'une drôle de maison, où les secrets de famille ne manquent pas.
C'est un sujet bien curieux que celui qu'a choisi Angélique Villeneuve : une femme vit dans une maison sous la coupe de deux jeunes gens, le Garçon et la Fille, dont on sait qu'ils étaient proches d'elle lorsqu'ils étaient encore enfants mais qui, à la suite d'un événement qui nous est d'abord inconnu, se sont soudain ligués contre elle. La femme passe ainsi ses journées à faire le ménage et la cuisine, à se plier à leur bonne volonté, recluse dans un réduit qui lui a été gracieusement alloué par le frère et la soeur, qui se sont octroyé les deux deux chambres à l'étage. Plus le récit avance, plus les actes de cruauté à son égard se précisent : ricanements, provocations mais aussi, curieusement, un matelas toujours humide et des disparitions d'objets. Ainsi, alors que la femme finit par trouver un moyen de se retrouver et d'avoir un jardin secret, un trésor, en se lançant dans la couture, il lui faut trouver des cachettes pour que son ouvrage ne disparaisse pas.
Ce nouveau roman m'a rappelé ma première lecture par bien des aspects : les relations compliquées, le style bien évidemment, une certaine distance prise vis-à-vis des personnages dont l'intimité nous est dévoilée. Curieusement je ne saurais dire des deux romans lequel m'a le plus plu.
J'avais beaucoup aimé le contexte historique fascinant de ma précédente lecture. Ici le cadre est bien moins alléchant : une maison sans charme, une petite commune sans intérêt, un personnage principal dont la vie se résume à quelques activités toujours répétées. En général j'aime tout savoir de la psychologie des personnages, or me voilà en présence d'anti-héros sans nom, quelconques voire pour deux d'entre eux, sans grand intérêt. Pourtant, une fois ma lecture commencée, j'ai eu bien du mal à me détourner de ce texte lu presque d'une traite. La souffrance morale palpable de l'(anti-)héroïne est communiquée rapidement au lecteur, qui tremble de voir son chat découvert, son matelas plus humide encore, ses outils de couture jetés à la poubelle, ses plats renversés par terre. C'est pourtant avec une certaine jubilation que l'on voit cette femme apparemment quelconque trouver des ressources, puiser de l'inspiration dans les petits détails du quotidien et ainsi s'arracher à la terne réalité de sa vie auprès du Garçon et de la Fille. Un roman porté une nouvelle fois par la très jolie plume d'Angélique Villeneuve.
Le titre du billet n'est autre que la citation d'H. Michaux choisie par l'auteur pour introduire ce roman.
D'autres billets : Sylire, Clara, Cathulu, Gwen, Antigone, La cause littéraire...
Merci à Bénédicte et aux Editions Phébus pour cette nouvelle immersion dans l'univers d'Angélique Villeneuve.

152 p
Angélique Villeneuve, Un Territoire, 2012
13:10 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : un territoire, angélique villeneuve, phébus, roman français
24/11/2010
La Petite Moi
Continuons à lutter contre les chroniques en retard en s'attardant sur un roman intéressant de cette rentrée littéraire 2010, Grand Paradis d'Angélique Villeneuve.
Ayant récemment hérité de souvenirs familiaux jugés encombrants par sa soeur aînée alcoolique, Dominique décide de faire des recherches sur Léontine, dont elle a trouvé à l'occasion trois portraits. Le dernier, le plus étrange, représente cette femme un oeil ouvert, l'autre fermé. Persuadé de tenir là la clef d'un secret de famille et s'ennuyant par ailleurs dans sa vie de fleuriste dont le seul compagnon est un chat à l'estomac fragile, Dominique mène son enquête et découvre que le dernier cliché a été pris par le photographe Albert Londe, co-auteur de la Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, sous la direction du professeur Charcot. Deux histoires parallèles s'entremêlent : celle de Léontine et d'autres malades de la Salpétrière au destin fascinant et si particulier, et celle de la famille de Dominique, qui peu à peu comprend pourquoi elle entretient d'aussi mauvaises relations avec sa soeur et pourquoi son père les a quittées sans jamais leur donner de nouvelles.
Un roman bien écrit, lu rapidement et avec plaisir, même si je dois avouer que j'ai parfois eu un peu de mal à me représenter la fixation que Dominique fait sur Léontine, au point de partir subitement à Paris se documenter (à partir d'un portrait dont elle ne sait absolument rien), et surtout la façon dont elle cherche à l'utiliser pour mieux connaître sa propre histoire. Mais malgré mes quelques interrogations, on saisit bien qu'il s'agit d'une âme écorchée qui a besoin de se raccrocher à une autre vie fragile pour se retrouver.
Deux récits qui pour moi ont peut-être de temps en temps un peu de mal à s'imbriquer mais qui pourtant ne manquent pas d'intérêt. D'un côté une histoire familiale tragique avec des personnages pudiques dont on découvre la sensibilité petit à petit. De l'autre un portrait de femme qui s'appuie sur la Nouvelle Iconographie, donnant à connaître un pan fascinant – et parfois inquiétant – de l'histoire médicale. C'est avant tout l'aspect historique de ce roman porté par une jolie écriture qui a suscité mon intérêt. Un texte touchant à découvrir !
Les avis de Canel, Cathulu, Clara, Laure, Noryane...
Une fois encore, un grand merci aux Editions Phébus !

167 p
Angélique Villeneuve, Grand Paradis, 2010
19:22 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : grand paradis, angélique villeneuve, phébus, roman français, nouvelle iconographie de la salpétrière, charcot
23/08/2009
Le père et la fille
« Je retrouvais le cadre immense, le visage grandeur nature, le garçonnet de papier. Le rayon de son regard me fixait alors. J'étais debout sur une chaise, au même niveau que lui mais à bonne distance. Il m'envoûtait, je cherchais son mystère et restais sans réponse devant le pâle sourire, les yeux clairs habités d'une douce mélancolie. Sa trop grande gravité, qui ne correspondait pas à l'enfant espiègle qu'il avait été, me laissait penser qu'il pressentait son destin. » (p119)
Dans cette rentrée littéraire 2009, La Peine du Menuisier va sans doute constituer l'une des plus agréables surprises parmi les premiers romans. L'auteur est née en 1955 à Brest. Dans un texte autobiographique, elle revient sur le parcours de Marie-Yvonne, de l'enfance à l'âge adulte, entre fantômes et silences au sein d'un entourage profondément catholique.
Le silence, c'est celui du « Menuisier », ce père âgé qu'elle ne sait pas nommer autrement. C'est aussi le silence qui la caractérise, petite fille taiseuse, secrète, sans doute un brin fantasque et morbide. Point commun entre le père et la fille, le silence les rapproche et les sépare à la fois, leur permettant de communier et de se comprendre implicitement mais les empêchant d'aborder certains sujets et de se dire l'essentiel, alors que la mort du père approche à grands pas.
Outre la relation père-fille difficile au cœur de ce roman que Marie Le Gall a d'ailleurs dédié à son père, la narratrice explore de nombreuses thématiques à travers le récit de sa vie, à commencer par les racines et les secrets de famille qui ne semblent pas manquer chez ces parents qui l'ont conçue très tard, dix-neuf ans après Jeanne, sa sœur folle et pleine d'amour. Entourée de non-dits et d'absents, ces membres de la famille qu'elle n'a jamais connus qu'à travers les photos pour toujours figées qui peuplent sa maison d'enfance, Marie-Yvonne est fascinée par la mort, revenant sans cesse au portrait de René-Paul dont un jouet conservé à la cave l'attire sans cesse. Enterrements, errances dans les cimetières, heures passées à regarder les restes d'os extraits d'une tombe humide et nauséabonde par le fossoyeur, conjectures au sujet des photos des disparus, la mort est une question qui taraude la narratrice de manière obsessionnelle.
L'histoire personnelle est aussi l'occasion de dresser un portrait d'une Bretagne aujourd'hui disparue, celle des années soixante où le rapport à la terre, les souvenirs de guerre, les traditions familiales et la vie quotidienne avaient encore le goût des temps anciens, une époque révolue racontée avec justesse sur un ton toujours sobre et précis.
Ce livre présente beaucoup de qualités et pourtant, j'ai d'abord eu beaucoup de peine à m'immerger dans le récit qui manquait à mon sens de fil conducteur pendant les cent premières pages. Bien sûr, dans le titre, la dédicace et certaines scènes, tout tendait à faire de la relation au père la quête finale de la narratrice. Malgré tout, la première partie privilégie un peu trop l'anecdote à mon avis, au détriment du récit. Les réminiscences de Marie-Yvonne sont intéressantes à lire mais me rappellent un peu trop les mémoires qui se transmettent au sein des familles, le but étant de retranscrire ses souvenirs le plus fidèlement possible, sans se préoccuper des questions de déroulement et de structure propres au roman. Quoi qu'il en soit, le style soigné et le ton plein de pudeur de Marie Le Gall m'ont convaincue et je suis ravie de ne pas avoir planté là ce beau roman. Plus centrée sur la relation entre la narratrice et son père, la deuxième partie est passionnante et m'a beaucoup émue. Les moments volés qui noyaient la première partie à force d'accumulation sont ici parfaitement insérés dans une « intrigue » de mieux en mieux menée.
Au final, voilà un beau roman très personnel qui parvient à avoir une portée plus générale, le lecteur pouvant difficilement lire cette histoire unique sans songer à sa propre famille et aux similitudes inévitables entre les parcours individuels. L'art d'aimer, le temps trop court à partager avec ses proches, la souffrance inhérente aux relations distantes que Marie-Yvonne entretient avec ses parents sont remarquablement retranscrits. Touchant et évocateur, le récit est porté par l'ambiance un peu mystérieuse et chargée d'histoire. Et lorsque l'on tourne la dernière page, il est difficile d'abandonner ce menuisier et cette famille auxquels on s'est nous aussi attachés. Un bel hommage au père disparu.
« Par tradition, il me donna le prénom composé de sa soeur asthmatique, morte en crise beaucoup trop tôt en laissant trois jeunes orphelines. C'était aussi le prénom de sa tante, la soeur de Tad, qui n'avait vécu que quelques années. « Marie-Yvonne », avait écrit l'employée. Enfin, puisqu'il fallait un second prénom, celui de la fille de ma marraine, Nicole, fit l'affaire. Asphyxiée par une fuite de gaz, elle s'était éteinte à six ans. » (p 22)
Opération Masse Critique dans le cadre des Chroniques de la rentrée littéraire.

283 p
Marie Le Gall, La Peine du Menuisier, 2009
« Ce blog a décidé de s'associer à un projet ambitieux : chroniquer l'ensemble des romans de la rentrée littéraire !
Vous retrouverez donc aussi cette chronique sur le site Chroniques de la rentrée littéraire qui regroupe l'ensemble des chroniques réalisées dans le cadre de l'opération. Pour en savoir plus c'est ici. »

17:18 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : phébus, marie le gall, la peine du menuisier, rentrée littéraire 2009, bretagne, brest, roman français, roman famille, fantômes, relation père-fille






































