20/04/2010

Au Nom du Père

evenson_pere_mensongs.jpgVoilà un livre qui a fait couler beaucoup d'encre dans la blogosphère et qui a en général beaucoup plu, malgré un sujet assez dérangeant.

A la demande de sa femme, l'homme d'Eglise Fochs se rend chez un psychiatre afin de lui parler de ses nuits troublées par des crises de somnambulisme, des accès de violence et des paroles obsènes prononcées d'une voix qui n'est pas la sienne. Il en vient à évoquer ses rêves pédophiles et sadiques, dont les victimes sont les membres de sa congrégation. Déjà malsain en soi, ce cas pose rapidement un problème de conscience au médecin qui fait le lien entre un meurtre qui a eu lieu et les déclarations croustillantes faites par le doyen Fochs. Il se heurtera ensuite à la solidarité de l'Eglise vis-à-vis de leur membre, la confrérie se préoccupant davantage de sa propre réputation que de questions de justice et de morale. Ce tableau franchement nauséabond de l'Eglise, cette dénonciation du pouvoir que la religion corrompue peut avoir sur les fidèles, cette démonstration extrême des excès que peut engendrer le fanatisme et l'amour du pouvoir forment le fond de toile de ce roman.

Mais ce qui rend le récit si intéressant tient surtout à la complexité du personnage principal, dont on ne tarde pas à deviner qu'il est atteint de troubles de la personnalité, peut-être de scizophrénie. Se met ainsi en place un jeu subtil entre le psychiatre, le lecteur et l'homme d'Eglise. Les formats divers, les changements de narrateur facilitent la manipulation et font de Père des Mensonges un roman fascinant qu'on a bien du mal à refermer. L'impossible côtoit la réalité, les fantasmes éclairant des faits divers sordides, des situations surréalistes se produisant sans que l'on sache exactement si elles sont les inventions d'un esprit malade ou sa version d'une autre réalité. Fochs est ainsi suivi par deux hommes en noir qui, malgré leur comportement violent, représentent en quelque sorte la bonne conscience, mais aussi par un homme écorché qui évoque l'inverse. Avec un petit côté christique, l'écorché vient à son secours à chaque mauvaise action, après avoir joué les tentateurs. C'est au final davantage au Malin qu'il fait penser, exigeant au final le corps de Fochs et de sa fille en échange de son aide. Le doyen finit par projeter ses fantasmes sur ce personnage imaginé qui prend de plus en plus ancrage dans la réalité, jusqu'au point de non retour : le viol de Fochs.

L'ambiance est assez oppressante grâce à un schéma narratif qui fait facilement ressortir la folie du personnage et des faits de plus en plus glauques. L'intérêt du livre tient également à la réaction de la famille du doyen, y compris la femme qui finit par se rendre compte de la monstruosité de son époux. La fin est peut-être le petit bémol : rapide, elle semble moyennement crédible puisque la police renonce miraculeusement à enquêter sur Fochs. En revanche, elle réussit finalement à désarçonner une fois de plus le lecteur, avec une conclusion pronfondément amorale et choquante qui peut peut-être se voir comme une dénonciation des pratiques de certains groupuscules (religieux ou non), lorsqu'elles sont poussées à l'extrême.

Un roman passionnant, moins éprouvant à lire qu'il n'y paraît et au final, une lecture qui fait réfléchir. A ne pas laisser passer.

4coeurs.jpg

 

 

233 p

Brian Evenson, Le Père des Mensonges, 1998

D'autres avis (et ils sont nombreux !) : 1001 Livres, Amanda, Canel, Cathulu, Choco, Clara C, Cuné, Dasola, Entre-deux-Noirs, Fric Frac Club, Hecate, Isaletelie, Karine:), Katel, Keisha, Leiloona, Nils Ahl du Monde des Livres, Pimprenelle, Stephie, Ursula ainsi qu'une interview de Brian Evenson dans Le Magazine Littéraire.

manson marilyn _ antichrist.jpg

Marilyn Manson, AntiChrist Superstar, qui symbolise bien cette évocation provocatrice d'une certaine Amérique par son détournement des codes religieux ainsi que par la violence et la sexualité brute que dégage l'univers qu'il a créé.