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19/12/2017

Auður Ava Olafsdottir, Ör

audur-ava-olafsdottir-or.jpgDeuxième lecture d'un roman d'Auður Ava Olafsdottir, deuxième expérience réussie bien qu'un peu étrange.

Jónas Ebeneser est au bout du rouleau. Cela fait 8 ans et 5 ans mois qu'il n'a pas touché de corps féminin nu. Ebeneser connait la date au jour près. Son épouse l'a quitté en lui annonçant brusquement que leur fille n'est finalement pas de lui. Ebeneser aime bricoler, réparer. Il ne sait faire que ça, c'est devenu un réflexe, voire, un moyen de communiquer. Il rend régulièrement visite à sa mère en maison de retraite, échange avec un voisin un peu envahissant et entretient de bonnes relations avec cette fille dont on vient de lui retirer la paternité.

Menant en apparence une vie tranquille, Ebeneser est malheureux et pense sans cesse au suicide. Il se documente en ligne, réfléchit à la meilleure façon de mettre fin à ses jours. Emprunte le fusil de son voisin, qui comprend mais n'ose pas refuser, avant de lui rendre visite à l'improviste en fin de soirée - alors qu'Ebeneser explorait la piste d'une pendaison à la maison.

Finalement, notre anti-héros décide de faire les choses proprement, avec le moins de contraintes et de traumatisme possible pour ses proches. Il vend sa société et fait verser l'argent sur le compte de sa fille, fait le vide chez lui (mais retrouve des carnets personnels qu'il conservera finalement) puis cherche un pays tout récemment ravagé par la guerre pour partir se supprimer en présence d'inconnus. 

Mais à son arrivée dans ce pays truffé de mines, où des massacres ont été commis quelques semaines plus tôt, le cours des choses va doucement s'inverser. Même si Ebeneser ne tient pas compte des conseils des gérants de son hôtel et prend des risques inconsidérés lors de ses sorties, il va retarder le moment de son suicide. En aidant à réparer l'hôtel (il est parti avec sa caisse à outils). En rachetant des chemises (ayant prévu de mourir peu de temps après son arrivée, il n'avait emporté aucun vêtement de rechange). Finalement, sa résolution initiale est questionnée lors de la confrontation avec un monde ravagé. Et les rencontres faites sur place vont contribuer à ébranler la résolution d'Ebeneser.

Un roman déconcertant mais passionnant, extrêmement original, porté par un héros a priori un peu lisse mais au final surprenant et très attachant. C'est le genre de roman que je pourrais volontiers relire après quelques années.

Une participation à la LC autour d'Auður Ava Olafsdottir.

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240 p

Auður Ava Olafsdottir, Ör, 2016

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15/12/2017

Arni Thorarinsson, Le Crime

thorarinsson_crime.jpgEn quête de nouvelles idées de lectures scandinaves, j'ai été intriguée par la couverture d'un court roman d'Arni Thorarinsson, Le Crime. Point de meurtre ou d'enquête ici, en dépit du titre ou de la collection. Il s'agit d'un drame familial et d'un secret qui a détruit la vie d'une famille. Le jour de sa majorité, Frida doit apprendre la raison pour laquelle, quand elle était petite, ses parents se sont brutalement séparés et l'ont confiée à sa grand-mère paternelle. Un choc dont la jeune fille ne s'est jamais remise.

La perspective change à chaque chapitre : 

Le père est un psychologue reconnu, qui a mené une belle carrière, entretient des relations avec des étudiantes. Mais, sous cette façade, il fait des cauchemars effroyables et angoisse à l'idée d'appeler sa fille toute juste majeure pour son anniversaire. 

La mère est complètement détruite. Elle survit grâce à la prostitution mais doit énormément d'argent à des dealers. Les quelques années qui ont passé depuis la séparation l'ont ravagée psychologiquement et physiquement. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même et vit dans la précarité.

Frida, la fille, a quitté sa famille pour vivre avec une amie et travaille dans la boutique de celle-ci. Elle nourrit des sentiments très contrastés à l'égard de ses parents, oscillant entre manque, amour et haine. Pour son anniversaire, ses amis ont décidé de forcer son père à lui dire la vérité promise des années plus tôt.

Un roman habilement construit, dont les chapitres s'enchaînent logiquement, les scènes se faisant écho. J'ai trouvé le sujet intéressant et lu ce texte en quelques jours. Je n'hésiterais pas à le recommander même si, à la réflexion, certains points m'ont moins convaincue. Les personnages ont une vie misérable mais j'ai trouvé difficile de s'attacher à eux. La faute sans doute au propos extrême et aux comportements excessifs. Quand le secret tombe (on le devinait déjà avant), on se dit que la démonstration qui est faite de son pouvoir dévastateur est peu nuancée. La chute n'en demeure pas moins touchante et très symbolique.

168 p

Arni Thorarinsson, Le Crime, 2013

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05/12/2017

Ragnar Jónasson, Snjór

jonasson_snjor.jpgMoi qui n'aime pas le froid. Moi qui n'étais pas plus attirée que ça par la littérature scandinave. Moi qui avais tendance à me tromper lorsqu'il s'agissait de situer géographiquement certains pays nordiques (et pourtant, j'ai joué pas mal il y a un certain temps aux Aventuriers du Rail édition pour 3 joueurs en Scandinavie). Moi qui aime beaucoup les polars historiques mais ne lis pas tant de polars contemporains que ça.

Le challenge Décembre Nordique 2016 m'a ouvert de nouvelles perspectives. Une lecture en amenant une autre, j'ai découvert des auteurs passionnants, profité avec enthousiasme d'un long week-end à Copenhague et ouvert de nouveaux polars. D'abord Indridasson et maintenant Snjór, ce merveilleux roman de Ragnar Jónasson que j'ai savouré du début à la fin. Et pourtant, j'ai été servie côté neige, congères, températures indécentes, avalanches et routes bloquées. Je frémis encore d'horreur à ce que à quoi j'ai survécu.

Dans ce roman, le policier en herbe Ari Thór décide de quitter Reykjavik pour Siglufjördur, une petite ville du nord de l'Islande. Même si sa petite amie Kristin vient d'emménager avec lui et qu'il doit se décider immédiatement, il est heureux de décrocher là-bas son premier poste, d'autant plus au regard de la conjoncture économique alarmante. Il part sans le soutien de Kristin et mène dès lors une vie solitaire, gâchée par l'angoisse et le sentiment de claustrophobie que lui cause l'isolement de la ville.

Son métier est assez différent de ce à quoi il s'attendait. Dans une ville où personne ne ferme sa porte à clef, il est davantage sollicité pour aider les habitants que pour distribuer des amendes et donner des leçons. D'autant plus que tout le monde se connaissant, il n'est jamais que l'étranger, bientôt surnommé Révérend car il a eu le malheur de débuter des études de théologie. L'intégration ne s'annonce pas facile. Heureusement pour lui, il se rapproche d'une jeune femme, Ugla, qui ajoute à la situation une dose de confusion quant à ses sentiments amoureux.

Mais bientôt, un écrivain de renom fait une chute brutale à la veille de la première de la troupe locale. Puis une femme est retrouvée à demi-nue et ensanglantée dans son jardin enneigé. Pour une petite ville aussi tranquille, cela fait beaucoup.

Je me suis régalée en découvrant cette communauté soudée, où les étrangers venant de la ville la plus proche et présents depuis des années sont toujours observés avec circonspection, où tout le monde sait tout sur tout le monde, où la police connaît si bien la population qu'elle ne semble pas encline à mener l'enquête. De premiers passages en italique mettant en scène une femme attaquée dans sa maison donnent le ton, mais il faudra presque tout le roman pour découvrir ce qui lui arrive et le lien avec la trame générale. Quant à Ari Thór, c'est un personnage sympathique et ma foi, une nouvelle recrue bien perspicace. Le rythme est lent, l'intrigue se met doucement en place, mais on la savoure d'autant plus.

J'ai hâte que le tome suivant paraisse aux éditions Points ! J'ai consulté le site de l'auteur et apparemment, le tome 1 n'a pas été traduit - le jeune détective est alors étudiant et cherche son père. Dommage ! 

Et bizarrement, ce roman commence à me donner envie d'aller en Islande, malgré la neige et le froid omniprésents pendant cette lecture...

Merci aux éditions Points.

352 p

Ragnar Jónasson, Snjór, 2010

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22/05/2011

Milton et son paradis perdu

stefansson_entre ciel et terre.gifMilton était aveugle, tout comme le capitaine, c'était un poète anglais qui avait perdu la vue à l'âge adulte. Il composait plongé dans les ténèbres et c'était sa fille qui transcrivait ses poèmes. Nous rendons donc grâce à ses mains, en espérant toutefois qu'elles avaient une vie en dehors de la poésie, espérons qu'elles ont eu l'occasion de serrer quelque chose de plus doux et de plus chaud que le maigre bois de cette plume. Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le coeur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n'avons rien d'autre que le bois d'un crayon auquel nous accrocher. (p74)

A mon grand regret, je n'ai pas été vraiment emportée par Entre ciel et terre, un roman qui s'annonçait prometteur et dont le sujet avait forcément éveillé ma curiosité : un marin qui oublie sa vareuse et meurt de froid en mer parce qu'il a été trop absorbé pas sa lecture du Paradis perdu de Milton ; un ami qui "entame un périlleux voyage" pour rendre l'ouvrage à son propriétaire.

entre ciel et terre, jon kalman stefansson, milton, paradis perdu, littérature islandaise, islandeDans un monde rude où le danger d'un nauffrage est omniprésent, Barour et son ami (dit "le gamin") font figure d'exception en se passionnant pour la littérature et en s'instruisant seuls lorsqu'ils ne partent pas pêcher. Des conditions de vie spartiates, un lit pour deux et une pièce pour tous les marins, un quotidien dont ils s'échappent à travers leurs lectures. Lorsque Barour décède en mer, le gamin ne voit plus de raison de rester en compagnie des autres pêcheurs. Il part donc rendre Le Paradis perdu et s'installe dans une auberge, où deux femmes remarquables et trop indépendantes pour être appréciées lui offrent un nouveau départ.

Une écriture poétique, sans aucun doute, mais un texte que j'ai souvent délaissé en rêvassant, avec ces dialogues et considérations philosophiques mêlés au corps du texte, cette insertion des pensées de Barour et du gamin au récit lui-même, sans transition aucune.  Ce ne sont pas des procédés qui me gênent habituellement mais le caractère dense du texte associé à des sujets qui finalement ne m'intéressaient pas toujours ont fini par me lasser (en dépit des qualités innombrables de ce roman).

Un texte fin, plein de sensibilité, dont j'ai savouré certains passages particulièrement saisissants (comme celui cité plus haut) mais qui, en général, m'a sans doute déroutée. Par ailleurs je m'attendais à davantage d'intertextualité et de réflexions sur la littérature ou la lecture (en réalité c'est ce qui m'avait attirée à la lecture du résumé), or c'est un sujet finalement assez périphérique.  Ce roman est davantage une leçon de vie, à travers un récit finalement assez initiatique et viril. Une rencontre manquée donc, mais un roman indéniablement maîtrisé qui mérite de retenir toute votre attention et qui devrait plaire à beaucoup d'entre vous.

Un autre avis mitigé : Lau "Entre ciel et terre a été mon premier contact avec la littérature islandaise et, pour moi, c’est comme pour la musique, je trouve ça déprimant et même presque angoissant".

Et d'autres avis, très enthousiastes : Le Bibliomane "une narration à la prose hypnotique et poétique", Eric Boury (le traducteur) "Entre ciel et terre appartient indubitablement à la grande littérature, à celle qui nous tend cette main amie et nous aide à vivre en nous indiquant dans quelle direction chercher la lumière et comment nous délester des ténèbres", Des livres et des Champs "Je me suis souvent exclamée à la lecture parce que j'étais éblouie par ce que je venais de lire", Kalistina "une splendide découverte", Gambadou "J'ai eu au tout début un peu de mal à rentrer dans le froid quotidien de ces pécheurs de morue qui rament pendant des heures pour arriver sur leur endroit de pêche. Et puis j'ai été emportée et j'avais hâte de retrouver mon livre et la musique des mots"...

 

Merci à Lise des éditions Folio.

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(J'en profite pour rappeler que cette échelle de coeurs que j'utilise sur mes billets vise uniquement à retraduire mes sentiments à la lecture : en aucun cas il ne s'agit d'une notation à prendre au pied de la lettre... il s'agit bien plutôt de retraduire mon humeur et mon état d'esprit à la lecture, de façon hautement subjective et personnelle)

253 p

Jon Kalman Stefansson, "Entre ciel et terre", 253 p