16/01/2013

Julie Otsuka, Certaines n'avaient jamais vu la mer

Julie-Otsuka-Certaines-navaient-jamais-vu-la-mer.pngVoilà un roman qui connaît un succès certain en ce moment ! A mon tour de vous parler de Certaines n'avaient jamais vu la mer, beau roman de Julie Otsaka grâce auquel j'ai eu un aperçu d'un pan de l'Histoire qui m'était méconnu.

Au début du XXe, un bateau quitte le Japon pour les Etats-Unis. A son bord, des femmes promises à un mari inconnu et à une vie loin des leurs. Toutes serrent dans leurs mains les portraits et lettres envoyés par leur fiancé. Pleines d'espoir, elles se réjouissent de pouvoir mener une vie meilleure aux côtés d'un homme à qui la réussite tend les bras. A l'arrivée, le constat est tout autre mais il est trop tard pour rebrousser chemin : les photos ont été prises il y a des années, les hommes ont des métiers difficiles, n'ont parfois pas de toit. A la première nuit qui angoissait la plupart (vierges, certaines très jeunes) s'ajoute la perspective d'un métier harassant et d'un avenir plus sombre que celui qui les attendait chez elles. C'est le parcours de ces femmes que nous suivons à travers ce roman, qui fait défiler les années au rythme de quelques chapitres consacrés à une thématique particulière : le voyage, l'arrivée, la maternité puis la menace de la guerre contre le Japon, qui vient bouleverser une fois de plus leur vie, des années après leur arrivée. Dès lors, l'intégration qui n'en était qu'à ses balbutiements n'est plus possible. Bientôt les Japonais ainsi que leurs enfants nés américains sont dans la ligne de mire du gouvernement.


Julie Otsuka a privilégié une construction de roman audacieuse, prêtant sa plume à de nombreuses voix, celles de toutes ces immigrantes au parcours varié, aux espoirs plus ou moins déçus, aux destins parallèles émaillés de points communs. Ainsi, les phrases courtes s'enchaînent ; à chaque nouvelle phrase, une nouvelle narratrice. Le tout s'articulant très bien et formant un ensemble riche, laissant au lecteur de multiples impressions. Quant au sujet, il est en soi passionnant, car il pose les questions de l'intégration et de l'acculturation, de l'appartenance à un pays, souvent complexe. (Je préfère le titre anglais, the Buddha in the Attic, plus évocateur bien que moins poétique – le titre français est extrait du premier chapitre). Sur les camps d'internement japonais voici un article pour ceux qui voudraient en savoir un peu plus. 

Les billets de Titine, Mrs Figg, Dominique, Malice, Jérôme, Dasola,...

Un grand merci à Bénédicte des Editions Phébus pour cette lecture encore une fois pleine d'intérêt !

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142 p

Julie Otsuka, Certaines n'avaient jamais vu la mer, 2011

04/04/2012

Une petite ville américaine si tranquille

meyers_twisted tree.jpgJe lis peu de nature writing, étant plus attirée par la ville que les grands espaces et tremblant un peu lorsque mes héros doivent affronter dans la solitude le froid glacial d'étendues enneigées ou les dangers de courants d'eau bouillonnants. Mais j'ai été intriguée par le résumé de Twisted Tree de Kent Meyers et me suis décidée à sauter le pas... en réalité ce roman s'éloigne de ma vision préhistorique du genre, regorgeant de personnages et d'événements, et pour tout vous dire, je me suis régalée.

twisted-tree.jpgLe récit débute avec un chapitre pour le moins dérangeant, lorsqu'un tueur en série attire la jeune Hayley Jo dans un piège, parvenant à la faire monter de plein gré dans sa voiture, la jeune femme ne comprenant que trop tard qu'elle a suivi le tueur de l'autoroute I-90. Je m'attendais par la suite à une sorte de roman policier dans lequel le tueur serait un personnage récurrent, mais Kent Meyers m'a surprise avec un roman beaucoup plus vaste et ambitieux. Chaque chapitre met à l'honneur un habitant de Twisted Tree, les histoires s'entrecroisant et se complétant parfois ; une construction assez classique, si ce n'est que la richesse des situations, la diversité des points de vue forment au final une toile complexe. Au lieu de vouloir à tout prix faire s'entremêler les histoires personnelles, Meyers choisit de laisser quelques personnages mener leur vie parallèle, en marge des événements les plus marquants - l'assassinat de Hayley Jo, la mort dans un accident d'un habitant s'étant endormi la nuit sur la route, le meurtre et le suicide d'un marginal vivant entouré de couleuvres et de sa mère – à noter que je crains les serpents et la description d'une certaine scène m'a complètement tétanisée. Dans cette petite ville de Twisted Tree où il ne se passe apparemment pas grand-chose, les moindres tragédies personnelles sont mises à nue avec subtilité et une grande maîtrise de la narration.

C'est un roman remarquable et si dense que parfois j'angoissais au rythme des craintes des personnages, j'étais si tendue que dans le bus j'ai parfois eu l'impression d'être arrachée à moi-même lorsqu'une personne passant à côté me bousculait un peu alors que j'étais captivée par un passage particulièrement haletant.

Vous l'avez compris, Twisted Tree a été un véritable coup de coeur pour moi ; c'est à mes yeux une réussite sur le plan littéraire et un récit tout simplement passionnant. Ne passez pas à côté !

Merci aux éditions Gallmeister pour cette très belle expérience !

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317 p

Kent Meyers, Twisted Tree, 2009

17/11/2011

Ciels changeants

eyre ward_amours lola.gifJe voulais lire Amanda Eyre Ward depuis longtemps. C'est maintenant chose faite avec Les Amours de Lola.

Portraits de femme, ces nouvelles au goût amer mettent en scène des épisodes douloureux : rapports du couple, difficultés à avoir un enfant, maladie des enfants, angoisses du quotidien. Le titre de ce recueil me paraît assez curieux, voire mal choisi : peut-être évoque-t-il "Lolita" (ou "Le Miel et les Abeilles", selon, - que voulez-vous j'avais une dizaine d'années quand AB Productions faisait un carton) mais il a un côté joyeux, voire un peu niais, alors que ces nouvelles ne sont qu'une suite de désillusions et de textes plus déprimants les uns que les autres. Les héroïnes anonymes qui y évoluent ont avant tout en commun leurs échecs amoureux et leur désir d'enfant, sur fond de terrorisme. Les premières nouvelles sont des pièces isolées (j'ai été particulièrement envoûtée par l'histoire de ce couple qui, pour se retrouver après la naissance d'un enfant, part dans un lieu hanté par des histoires de suicide) tandis que la fin du recueil se compose de chapitres consacrés à Lola : du mariage de l'homme qu'elle aime au rendez-vous redouté qui lui apprendra sans aucun doute que sa fille est handicapée.

Vous vous direz sans doute que je n'ai pas apprécié cette lecture, mais pourtant je ne regrette pas du tout d'y avoir consacré du temps. Dans un sens, si chaque nouvelle lecture a fait sombré mon humeur à une vitesse fulgurante, c'est le signe que ces textes touchent à leur but. Malgré tout, comme certaines avant moi, je regrette le léger goût d'inachevé qui imprègne ces histoires, que l'on aimerait voir se développer un peu plus. Des textes empreints de sensibilité, assez fins et qui au final ne manquent pas d'intérêt.

Merci encore à Denis des éditions Buchet-Chastel pour cette découverte.

Les avis de Amanda, Cathulu, Cune, Hélène, Ness, StephieVallorbe

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178 p

Amanda Eyre Ward, Les amours de Lola,  2009

16/04/2011

Cauchemar d'écrivain

oates_Folles-nuits.jpgLes derniers instants de Poe, Dickinson, Twain, James et Hemingway revisités par Joyce Carol Oates, un concept qui ne pouvait manquer de me séduire !

En cinq nouvelles, Oates réinvente la fin de cinq grands personnages à travers des textes audacieux et très divers.

Ayant accepté de se confronter à la solitude en devenant gardien de phare, Edgar Allan Poe est soumis - d'abord sans le savoir - à une expérience sur les effets de l'isolement le plus total chez les mammifères. Persuadé d'être un homme exceptionnel, Poe compte relever le défi avec brio mais peu à peu, inévitablement, la folie s'empare de lui : convaincu d'entendre des bruits étranges, incapable de dormir, se négligeant, imaginant que des monstres rampent sur la plage parmi les algues et carcasses pourrissantes qui s'y trouvent, il sombre peu à peu dans la paranoïa.

Dans un futur plus ou moins proche, un couple décide de faire l'acquisition d'un répliluxe, mannequin représentant une célébrité morte et supposée adopter un comportement proche de l'illustre disparu. Mrs Krim rêvant d'avoir chez elle un poète, le couple investit dans l'EDickinsonrépliluxe. De la taille d'un enfant, avec des yeux dépourvus de cils mais des sourcils proéminents, l'EDickinsonrépliluxe n'a a priori pas grand-chose à voir avec la célèbre poétesse. Pourtant Mrs Krim est persuadée d'avoir à ses côtés une personne réelle (même si elle ne peut s'empêcher de la mettre une fois sur pause pour voler un de ses poèmes). Ce n'est pas le cas de Mr Kim, qui finit par ne plus se sentir chez lui à force d'entrevoir le mannequin glisser dans les couloirs à la manière d'un fantôme.

Vient ensuite Mark Twain, vivant avec sa fille possessive, habillé de blanc, fascinant les foules avec son accent du Sud volontairement exagéré. Un Mark Twain fasciné par les jeunes filles, à qui il accorde une attention que sa fille juge assez logiquement déplacée, d'autant plus que la réputation de l'écrivain a déjà quelque peu souffert de cette manie étrange. Si les intentions de l'écrivain ne sont jamais vraiment révélées, il apparaît malgré tout comme un vieillard gâteux et irascible aux préférences malsaines.

Poursuivons dans le temps avec les derniers jours du grand Henry James, le Maître. Celui-ci devient volontaire au St Bartholomew's Hospital à Londres afin d'aider les soldats gravement blessés pendant la première guerre mondiale. Après le premier choc, James se met à éprouver de la fascination pour ces jeunes hommes autrefois beaux, maintenant défigurés, amputés, dont le corps entier est parcouru de balafres dont s'échappent sang, pus et autres sécrétions immondes. Torturé par son amour pour ces soldats auxquels il voue un culte honteux, James adopte un comportement masochiste et autodestructeur.

Enfin Hemingway, vieux débris repoussant et antipathique, se complaît à imaginer son suicide au moyen d'un fusil placé sous le menton. Il repense aux humiliations subies à cause de "la femme", qui l'empêche de boire, de conduire, l'a envoyé en hôpital "se faire cramer la cervelle". C'est un personnage gorgé de haine, méprisant et rendu impuissant par son entourage. C'est la seule nouvelle qui ne m'a pas vraiment intéressée, mais c'est aussi parce que Oates a mis en avant tout ce qui m'a profondément déplu à la lecture de plusieurs romans de Hemingway, à commencer par son approche très fonctionnelle des femmes, idiotes sans cervelles dans ses livres, cons béants devenant insupportables lorsqu'elles se mettent à parler dans la nouvelle.

J'aurais bien entendu adoré lire une nouvelle traitant de Virginia Woolf, dont la mort tragique aurait sûrement été source d'inspiration, mais ce sont les Américains qui ont été à l'honneur dans ce recueil de nouvelles (avec un excellent choix quant aux protagonistes - même si, de façon très subjective, je ne peux pas m'empêcher de regretter que la dernière nouvelle n'ait pas plutôt été consacrée à F.S. Fitzgerald, d'ailleurs mentionné dans "Papa à Ketchum").

Je me suis régalée avec ces nouvelles inventives  qui n'hésitent pas à prendre certaines libertés avec de grands noms de la littérature qui, entre les mains de Oates, deviennent des poupées maléables tout en conservant une trace de leur identité première. Un Oates osé à ne pas manquer !

Merci à Marie-Laure et aux éditions Philippe Rey.

L'avis de Tournez les Pages.

Ici également (de vieux billets mais un réel engouement à l'époque) : Oates Joyce Carol, Beasts et Oates Joyce Carol, I'll take you there.

Sur Emily Dickinson : Bobin Christian, La Dame blanche.

De Twain : Twain Mark, Un majestueux fossile littéraire.

De James : James Henry, Les Dépouilles de Poynton (j'avais complètement oublié l'avoir lu et l'avais mis de côté pour une prochaine lecture...!) et  James Henry, Une Vie à Londres.

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233 p

Joyce Carol Oates, Folles Nuits, 2008

2e lecture dans le cadre du challenge La Nouvelle de Sabbio.

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13/05/2010

Psychose

boyle_riven rock.jpgJ'ai depuis des années Water Music de T.C. Boyle dans ma bibliothèque, mais je n'avais encore jamais lu cet auteur jusqu'à ce B.O.B. lance un partenariat et me permette de découvrir Riven Rock, dont la couverture intrigante (et qui bizarrement me fait penser à Frida Kahlo) ne m'a pour une fois pas trompée.

Début du XXe. Héritier d'un magnat de l'industrie céréalière, Stanley McCormick est interné dans un hôpital psychiatrique. Obsédé par la gent féminine, dangereux pour les autres et suicidaire, l'ancien mondain ne peut plus voir sa jeune et belle épouse puisqu'il est susceptible de l'agresser. Elle décide pourtant de le retirer de l'institution pour le conduire dans une prison dorée avec vue sur la mer, engageant à grands frais l'équipe médicale qu'il avait jusqu'alors, espérant ainsi accélérer sa guérison.

Difficile de rendre justice à ce roman fleuve aux ramifications multiples. Les personnages sont décrits avec une grande précision et, il faut bien le dire, une certaine noirceur. C'est une idée plutôt pessimiste de l'Amérique qui nous est donnée. Une Amérique où l'opulence fait face à une relative pauvreté, où les personnages fascinants se mélangent à d'autres plus médiocres, où les motivations des uns et des autres ne sont jamais tout à fait innocentes. Un roman dense, foisonnant à découvrir absolument !

Un grand merci à BOB et au Livre de Poche !

693 p

TC Boyle, Riven Rock, 1998

20/04/2010

Au Nom du Père

evenson_pere_mensongs.jpgVoilà un livre qui a fait couler beaucoup d'encre dans la blogosphère et qui a en général beaucoup plu, malgré un sujet assez dérangeant.

A la demande de sa femme, l'homme d'Eglise Fochs se rend chez un psychiatre afin de lui parler de ses nuits troublées par des crises de somnambulisme, des accès de violence et des paroles obsènes prononcées d'une voix qui n'est pas la sienne. Il en vient à évoquer ses rêves pédophiles et sadiques, dont les victimes sont les membres de sa congrégation. Déjà malsain en soi, ce cas pose rapidement un problème de conscience au médecin qui fait le lien entre un meurtre qui a eu lieu et les déclarations croustillantes faites par le doyen Fochs. Il se heurtera ensuite à la solidarité de l'Eglise vis-à-vis de leur membre, la confrérie se préoccupant davantage de sa propre réputation que de questions de justice et de morale. Ce tableau franchement nauséabond de l'Eglise, cette dénonciation du pouvoir que la religion corrompue peut avoir sur les fidèles, cette démonstration extrême des excès que peut engendrer le fanatisme et l'amour du pouvoir forment le fond de toile de ce roman.

Mais ce qui rend le récit si intéressant tient surtout à la complexité du personnage principal, dont on ne tarde pas à deviner qu'il est atteint de troubles de la personnalité, peut-être de scizophrénie. Se met ainsi en place un jeu subtil entre le psychiatre, le lecteur et l'homme d'Eglise. Les formats divers, les changements de narrateur facilitent la manipulation et font de Père des Mensonges un roman fascinant qu'on a bien du mal à refermer. L'impossible côtoit la réalité, les fantasmes éclairant des faits divers sordides, des situations surréalistes se produisant sans que l'on sache exactement si elles sont les inventions d'un esprit malade ou sa version d'une autre réalité. Fochs est ainsi suivi par deux hommes en noir qui, malgré leur comportement violent, représentent en quelque sorte la bonne conscience, mais aussi par un homme écorché qui évoque l'inverse. Avec un petit côté christique, l'écorché vient à son secours à chaque mauvaise action, après avoir joué les tentateurs. C'est au final davantage au Malin qu'il fait penser, exigeant au final le corps de Fochs et de sa fille en échange de son aide. Le doyen finit par projeter ses fantasmes sur ce personnage imaginé qui prend de plus en plus ancrage dans la réalité, jusqu'au point de non retour : le viol de Fochs.

L'ambiance est assez oppressante grâce à un schéma narratif qui fait facilement ressortir la folie du personnage et des faits de plus en plus glauques. L'intérêt du livre tient également à la réaction de la famille du doyen, y compris la femme qui finit par se rendre compte de la monstruosité de son époux. La fin est peut-être le petit bémol : rapide, elle semble moyennement crédible puisque la police renonce miraculeusement à enquêter sur Fochs. En revanche, elle réussit finalement à désarçonner une fois de plus le lecteur, avec une conclusion pronfondément amorale et choquante qui peut peut-être se voir comme une dénonciation des pratiques de certains groupuscules (religieux ou non), lorsqu'elles sont poussées à l'extrême.

Un roman passionnant, moins éprouvant à lire qu'il n'y paraît et au final, une lecture qui fait réfléchir. A ne pas laisser passer.

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233 p

Brian Evenson, Le Père des Mensonges, 1998

D'autres avis (et ils sont nombreux !) : 1001 Livres, Amanda, Canel, Cathulu, Choco, Clara C, Cuné, Dasola, Entre-deux-Noirs, Fric Frac Club, Hecate, Isaletelie, Karine:), Katel, Keisha, Leiloona, Nils Ahl du Monde des Livres, Pimprenelle, Stephie, Ursula ainsi qu'une interview de Brian Evenson dans Le Magazine Littéraire.

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Marilyn Manson, AntiChrist Superstar, qui symbolise bien cette évocation provocatrice d'une certaine Amérique par son détournement des codes religieux ainsi que par la violence et la sexualité brute que dégage l'univers qu'il a créé.

03/01/2010

Ode à une poétesse

bobin_dame_blanche.jpgJ'ai récemment repéré sur le blog de Maggie un article consacré à La Dame blanche de Christian Bobin, un auteur que Malice et Lilly m'avaient déjà donné envie de lire. La Dame blanche est un hommage rendu à la poétesse américaine Emily Dickinson, que je connais encore trop peu. Le petit livre de Bobin se présentait comme une parfaite introduction à son oeuvre, une porte d'entrée en quelque sorte. J'ai donc profité de quelques achats de Noël pour me procurer de suite un exemplaire, dégusté dans les jours qui ont suivi.

J'attendais beaucoup de Bobin et de son écriture très justement réputée lumineuse. Malgré tout, je dois reconnaître que la première partie du livre m'a laissée perplexe, en raison des constantes allusions à la religion qui ont fini par me détourner de Dickinson et me peser. Cette omniprésence du divin et des références bibliques intervient presque à chaque page et s'exprime à travers le vocabulaire employé dans les descriptions (on parle d'enluminures, de Bible, de sanctifier), les personnages à l'allure divine (ainsi sur le père : "Le Dieu de l'Ancien Testament, un dimanche matin, à l'heure où la famille mise au garde-à-vous s'apprête à royalement défiler sur le chemin de l'église, s'aperçoit de l'absence d'Emily" (p20); sur Emily : "la colère des saintes" (p27)...), ou de transitions faites par des références à un passage tel que celui-ci "La légende dit que saint Christophe a fait traverser un fleuve au Christ enfant, en le portant sur ses épaules." (p39) Cette autre biographie m'a permis de mesurer la pression qu'exerçaient les Calvinistes sur la côte est à l'époque, et de mieux saisir pourquoi la religion a joué un rôle important dans la vie de Dickinson : Amongst other reasons, Emily could never accept the doctrine of “original sin”. Despite remaining true to her own convictions, Emily was left with a sense of exclusion from the established religion, and these sentiments inform much of her poetry. There is frequent reference to “being shut out of heaven”. Je regrette ceci dit l'écrasante présence de ce thème dans le livre, au détriment d'autres aspects de la personnalité et de l'oeuvre d'Emily qui sont assez rapidement survolés.

Autre thème présent, la mort intervient dès les premières lignes avec la respiration hâchée d'Emily qui finit par s'éteindre. La maison est à deux pas du cimetière et les morts ne manquent pas tout au long de la vie d'Emily. La première scène, très visuelle, arrache le lecteur à son quotidien et permet une immersion immédiate dans ce livre à l'atmopshère particulière, très poétique. Le décès puis l'enterrement constituent deux scènes que l'on a aucune peine à se représenter. Des scènes au demeurant émouvantes qui paraissent curieusement réelles.

Peu avant six heures du matin, le 15 mai 1886, alors qu'éclatent au jardin les chants d'oiseaux rinçant le ciel rose et que les jasmins sanctifient l'air de leur parfum, le bruit qui depuis deux jours ruine toute pensée dans la maison Dickinson, un bruit de respiration besogneuse, entravée et vaillante - comme d'une scie sur une planche récalcitrante - ce bruit cesse : Emily vient de tourner brutalement son visage vers l'invisible soleil qui, depuis deux ans, consume son âme comme un papier d'Arménie. La mort remplit d'un coup toute la chambre. (p9)

De fait, il est impossible de demeurer insensible à l'écriture imagée et soignée de Christian Bobin, dont le récit s'apparente sans doute davantage à une ode à la poésie et à une forme de poésie romanesque qu'à une biographie, romancée ou non. On se délecte de certaines phrases d'une fraîcheur appaisante, aux sonorités parfaitement maîtrisées.

Cette naissance provoque un premier éloignement d'Emily, à peine perceptible -une buée sur un miroir. Ses lettres continuent de battre des ailes devant les fenêtres de Susan - des milliers de mots doués d'une vie impérieuse, suppliants et altiers. (p65)

Depuis l'enfance - jusqu'à son séjour chez Mary Lyon - Emily cueille les fleurs qui rêvent dans les bois et les collines autour d'Amherst. Elle les baptise de leur nom latin puis les couche sous une couverture de papier cristal, dans le dortoir de son herbier où dorment bientôt plus de quatre cents religieuses décolorées d'un autre monde : plusieurs fleurs sur chaque page encadrent la majesté d'une fleur centrale, leurs pétales à peine froissés et leurs tiges maintenues par de luisants papiers collés. En attente de l'époustouflant soleil de la résurrection, elles se souviennent des lumineux souffles de leur ancienne vie. (p76)

Ce travail de la langue, cette façon de jouer avec le sujet sont à mon sens un atout et une faiblesse : on savoure l'écriture de l'auteur, on aime sa prose finement ciselée mais on ressort de cette lecture avec une impression de flou et le sentiment d'avoir eu un aperçu très superficiel de la vie d'Emily Dickinson qui, on s'en rend compte finalement, est plus un prétexte qu'un objectif en soi pour le narrateur.

emily-dickinson.jpgLe portrait qui est fait de Dickinson reste proche de l'image que l'on a souvent d'une femme un peu étrange qui restait terrée dans sa maison, toute de blanc vêtue, adoptant un comportement jugé selon les uns et les autres excentrique, artistique ou théâtral. Quelques anecdotes ne manquent pas d'humour, comme ces retrouvailles avec une amie de longue date qui se font à distance, chacune restant à un étage différent et se contentant de bavarder un long moment sans jamais se revoir.

Dickinson s'inscrit dans la continuité, dans la lignée d'auteurs illustres. La petite Emily manque l'église pour lire Les Confessions d'un mangeur d'opium, se passionne pour Dickens et Emily Brontë. Lorsqu'elle écrit, un certain Rimbaud vient de partir en Orient. Tous deux disparaissent à leur façon. Emily dans sa chambre "interdite"... cette pièce où elle se sent si bien. Arthur "sous le soleil clouté d'Arabie". "Les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier". (p107) J'ai évidemment beaucoup apprécié ce clin do'eil à la littérature, à ses filliations, aux liens qui se tissent entre les auteurs (parfois seulement dans notre imaginaire, comme ce rapprochement de Dickinson et de Rimbaud).

Le mieux reste toutefois d'écouter la musique d'Emily...

THE DAISY FOLLOWS SOFT THE SUN

  • HE daisy follows soft the sun,
    And when his golden walk is done,
    Sits shyly at his feet.
    He, waking, finds the flower near.
    "Wherefore, marauder, art thou here?"
    "Because, sir, love is sweet!"
    We are the flower, Thou the sun!
    Forgive us, if as days decline,
    We nearer steal to Thee,--
    Enamoured of the parting west,
    The peace, the flight, the amethyst,
    Night's possibility!

12/02/2009

Chéri, il y a un fantôme dans la baignoire

lurie_femmes et fantomes.jpgIl y a des auteurs que l’on repère, qui restent présents à notre esprit mais qu’on ne lira pas avant des années, voire peut-être jamais. J’ai découvert Alison Lurie au détour d’un blog, puis je l’ai croisée en librairie ou par blogs interposés pendant environ deux ans avant d’être saisie d’une impulsion et de m’emparer du recueil Femmes et Fantômes en prévision d’un voyage en avion. Et qui dit avion dit trajet mais aussi salles d’attente et files à l’embarquement. Je cherchais une lecture raffraîchissante et ne suis pas mécontente d’avoir jeté mon dévolu sur Lurie.

J’avais tellement envie de découvrir cet écrivain que j’avoue ne pas avoir vraiment lu le résumé en couverture. Je pense que la scène s’est à peu près passée comme ça dans ma tête : « Bon, j’ai souvent tendance à préférer les histoires avec des personnages féminins importants ; les fantômes, ah que c’est poétique et mystérieux ! ; oh ! quelle jolie couverture ! ; ah en plus ce sont des nouvelles, c’est parfait pour commencer ! »

Si je dis ça c’est parce qu’en ouvrant le recueil je ne savais franchement pas à quoi m’attendre et, plus encore, je m’étais en quelque sorte persuadée qu’il ne s’agissait de fantômes qu’au sens purement métaphorique… des souvenirs peut-être ? Mais quand la première héroïne a commencé à voir le fantôme de l’ex-femme toujours vivante de son fiancé, j’ai compris mon erreur. Ce sont donc bien des histoires de fantômes qui composent ce recueil. Celui d’une femme a priori jalouse, celui de deux jeunes hommes morts brutalement, d’une commode capricieuse, d’un double mystérieux, d’un lapin à Halloween, d’une déesse indienne et bien d’autres.

A première vue, toutes les histoires peuvent sembler possibles. Pourtant ce n’est jamais qu’un seul personnage féminin qui voit ses propres fantômes, ce qui pose rapidement la question de sa crédibilité. Ainsi ces excellentes nouvelles laissent entrevoir d’autres explications à l’improbable et au fantastique: folie, obsession, culpabilité, superstition, duel entre l’instinct et la volonté plus raisonnable, jalousie, petites ou grandes faiblesses… ces démons peuvent apporter une réponse à l’inexplicable, bien qu’à la fin, le doute plane toujours.

J’ai énormément apprécié ce recueil. Amatrice de nouvelles, j’ai trouvé les histoires très agréables à lire et presque toutes captivantes. L’écriture (bien sûr il s’agit de traduction) est fluide, les personnages intéressants et les sujets originaux et bien exploités. Les héroïnes restent a priori rationnelles malgré les situations étranges qu’elles décrivent, ce qui rend l’ensemble plus intéressant. Leur personnalité est au cœur de chaque histoire, leurs doutes, leurs envies, leurs aspirations étant souvent directement liés aux apparitions fantômatiques. Au passage, j'ai beaucoup pensé à certaines nouvelles pour adultes de Roald Dahl. Un livre qui mérite le détour !


Katell a trouvé cette lecture jubilatoire (et je suis bien de son avis) !

229 p

Alison Lurie, Femmes et Fantômes, 1994