08/09/2010

A Varsovie

werbowski_hotel polski.jpgEntre le Canada et l'Europe, Hôtel Polski est l'histoire d'Anna et Joachim, elle juive et lui soldat nazi pendant la guerre. C'est aussi celle d'Eva et de Heinrich, leurs enfants, qui revivent à cinquante ans d'écart la rencontre de leurs parents désormais décédés.

J'avais déjà lu un texte de Werbowski et une fois de plus, je suis charmée par le contraste entre l'impression de sérénité et de calme qui se dégage du texte, et la succession de faits importants qui mènent très rapidement le lecteur vers la chute (attendue). Beaucoup de délicatesse en somme chez cet auteur chez qui j'aime me ressourcer. Je n'ai simplement pas adhéré au léger conflit entre les enfants, qui se traduit par l'agressivité d'Eva envers Heinrich pour la simple raison qu'il est allemand. Reprocher à quelqu'un sa nationalité en raison de faits antérieurs à sa naissance ne me semble pas invraisemblable pour deux personnes de la génération des personnages, mais j'ai trouvé le sujet mal amené – un peu trop brusquement et sans être ensuite réellement exploité. Mais il ne s'agit que de quelques paragraphes et hormis cela, je me suis régalée, tout en regrettant que ce roman ne soit pas un peu plus long afin de suivre les personnages après leur écart (là où justement les choses se compliquent réellement).

L'hôtel a vraiment existé.

Et l'avis de Sylvie Germain sur Tecia Werbowski : « Les récits de Tecia Werbowski sont très brefs, très condensés, mais aussi empreints d'une certaine légèreté, d'une sorte de grâce ».

Ici vous pouvez aussi trouver une chronique de lecture sur L'Oblomova.

76 p

Tecia Werbowski, Hôtel Polski, 2008 (réédition)

09/09/2009

Etre allemand après la guerre

romer_cochon d'allemand.jpgOn ne dirait peut-être pas comme ça, mais je suis une redoutable criminelle. Ma spécialité : l'enlèvement et la séquestration. En l'occurrence, lorsque Malice a innocemment confié Cochon d'Allemand à mes bons soins, elle était loin de savoir que je préparais un siège machiavélique pour lui ravir indéfiniment son bien si précieux. Ceci dit, sous mon masque d'impitoyable kidnappeuse se cache un cœur tendre et, bien que maintenu longtemps en captivité, le petit Knud, héros de ce roman, est heureux de vous faire savoir qu'il a été nourri, choyé et bercé pendant son séjour chez Miss Lou, non seulement par la lectrice en question mais aussi par quelques hôtes de marque qui partageaient son salon. Knud est d'ailleurs ravi d'avoir discuté de l'assassinat en tant que moyen d'expression artistique avec Thomas, de pères tortionnaires avec John Sheridan et du meilleur moyen de masquer ses crocs avec un certain Bram. Bref, comme vous le voyez, amis lecteurs, l'éducation de Knud n'est plus à faire, même si je suis certaine que c'est avec un certain soulagement que Malice le verra rentrer au bercail.

Beaucoup de choses ont été dites sur ce livre qui constitue une de mes plus belles lectures de l'année. Malgré les quelques vingt ou trente premières pages qu'il m'a fallu dépasser pour « entrer dans le vif du sujet » (ce qui explique en partie la détention prolongée), c'est un roman foisonnant, extrêmement dense, dont l'histoire captivante sert aussi un portrait émouvant des Allemands tels qu'ils ont été perçus longtemps après la période nazie. Entre Danemark et Allemagne, le lecteur suit les pas du jeune Knud qui lui, découvre très tôt que l'identité allemande est un lourd fardeau, y compris lorsque l'on naît en 1960 et que son père est danois. Ce texte est beaucoup moins sombre que je ne le croyais au vu des critiques lues çà et là. Il est bien sûr triste par certains aspects, à commencer par le traitement que reçoivent Knud et sa mère dans leur ville. Écarté par ses anciens confrères et proches, le père se replie sur lui-même et devient de moins en moins intéressant, même s'il reste sympathique ; la mère noie son chagrin dans les cigarettes et l'alcool, cachant d'autres blessures que celles que lui inflige quotidiennement le voisinage (sa façon de préparer l'anniversaire de son fils constitue pour moi le passage le plus bouleversant du livre) ; quant à Knud, c'est ce cochon d'allemand qui n'est pas habillé comme les autres, ne mange pas les mêmes plats et dessine innocemment un drapeau allemand lorsqu'il passe son test d'entrée à l'école. Pourtant, beaucoup de scènes sont plutôt amusantes, comme lorsqu'un oncle se venge de son horrible épouse en léguant sa fortune à sa maîtresse et à la société protectrice des chats, animaux que sa chère et tendre exècre.

Cette histoire très touchante revêt pour moi un caractère spécial comme j'ai retrouvé beaucoup de petits détails qui aujourd'hui encore font halle.jpgpartie de la culture allemande, des habitudes, des traditions, du quotidien. La mère est originaire d'une région qui me tient à cœur, la Saxe.

En résumé, voilà un roman (ou devrais-je dire une autobiographie) qui offre à la fois un récit passionnant, un regard affuté sur un aspect oublié de l'Histoire, ainsi qu'un tableau sociologique très complet. Le tout est servi par la très jolie plume de l'écrivain / du traducteur. Un texte à part, qui vaut la peine d'être lu.

Seul petit bémol : les quelques notes renvoyant à la fin du livre sont à mon avis souvent inutiles. Lorsque le narrateur évoque les romans de son enfance ou une star par exemple, parfois à titre de comparaison, quelques mots sur les particularités des uns et des autres seraient plus utiles que les simples mentions « roman jeunesse de... » par exemple.

Un grand merci (particulièrement mérité) pour cette belle découverte à Malice, reine-lectrice au pays des Allusifs.

(Note prévue à l'origine et rédigée en juillet, comme la plupart de celles qui vont arriver en septembre)

4coeurs.jpg

 


187 p

Knud Romer, Cochon d'Allemand, 2006

13/01/2009

Ella NO baila sola

baldes viperes.jpg J’ai découvert Horacio Castellanos Moya à la Maison de l’Amérique latine, grâce à Malice. Quelques jours plus tard, je l’ai revu lors du Festival America, alors que je passais et repassais auprès de ses stands par hasard, toujours chargée de livres et, après quelques échanges en espagnol :

 

1)  J’ai décidé que ce cher Horacio est un auteur décidément très sympa et plein d’humour ;

2) Je suis devenue la traductrice attitrée de Malice, qui a succombé à son bal des vipères avec raison (si la raison a quelque chose à voir avec les impulsions qui font et défont ce récit) ;

3) J’ai appris que plusieurs amies de l’auteur s’étaient fâchées après la publication d’un récit où les vipères, sensuelles et expressives, leur ressemblaient un peu trop. Il semblerait qu’elles n’avaient pas tort…

La littérature latino-américaine a un côté décoiffant. Qui s’y frotte s’y pique. C’est le cas avec Le Bal des Vipères, drôle de « road story » dans laquelle un jeune homme disparaît brutalement. On se souvient l’avoir vu discuter avec un SDF vivant dans sa voiture jaune, déglinguée, une ceinture en serpent à la taille et une bouteille de gnôle à portée de main. On est loin de se douter que le jeune sociologue au chômage s’est approprié l’improbable caisse. S’ensuit une virée étonnante à travers la ville, en compagnie de quatre vipères et d’un curieux chauffard qui sèment ensemble la terreur. Invasion de serpents ? Œuvre d’un psychopathe ? Approche du Jugement dernier ? Complot politique ? Sursaut des narcotrafiquants ? Les hypothèses vont bon train mais la police ne parvient pas à prévenir les attaques de serpents qui engendrent des mouvements de panique dans différents quartiers de la ville. Quant à la relation entre le conducteur et ses vipères, elle est on ne peut plus charnelle, à divers degrés !

Je n’étais pas certaine de survivre aux passages faisant référence aux vipères, ayant moi-même une peur bleue des serpents. Autant dire que Valentina, Carmela, Loli et Beti ressemblent étrangement à quatre femmes et, morsure à part, pourraient tout à fait faire oublier leur caractère ophidien.

La course poursuite rocambolesque est racontée tour à tour par les fuyards, les flics dépassés et une presse sur les dents. Points de vue divergents, hypothèses absurdes et décalage donnent plus de dynamisme à un récit déjà mouvementé. L’écriture est fluide, sympathique, le style parfois un peu gouailleur. Outre le conducteur de la vieille Chevrolet et ses quatre concubines de choc, quelques personnages importants: la journaliste ambitieuse, son supérieur aux émanations de bouche d’égout, le responsable de l’enquête et surtout un de ses subordonnés, à la voix aiguë pas crédible pour un sou. Enfin n’oublions pas la critique du pouvoir en place, avec un Président incompétent, lâche et franchement ridicule.

Beaucoup de second degré et d’humour dans ce récit décalé et original avec lequel je découvre enfin Les Allusifs (dont j’ai cela dit un certain nombre de livres en attente).

Ah oui : lors de la conférence à la Maison de l’Amérique latine, un problème de traduction intéressant a été soulevé. Le titre original est Baile con Serpientes (et non Serpenties, petite coquille dans mon édition). Problème : on dit « una » serpiente mais « un » serpent, ce qui est très fâcheux pour les quatre sirènes de notre anti-héros. D’où le passage au mot « vipères » en français.

D’autres avis à ne pas manquer : Malice, Caro[line], Mapero sur Lecture/Ecriture, Valedebaz et un texte intéressant que je viens de trouver en espagnol, de Leonor Abujatum.

Gangoueus a également parlé de la rencontre avec Horacio Castellanos Moya à la Maison de l’Amérique latine.

161 p

Horacio Castellanos Moya, Le Bal des Vipères, 2001