14/11/2010

La marque du baiser de Judas

collectif-femmes-vampires.jpgPour le challenge Halloween proposé le mois dernier avec Hilde, j'ai sorti de mon étagère une acquisition plutôt récente : Les Femmes Vampires, recueil collectif publié chez José Corti. Un livre acheté à Montparnasse en compagnie de Titine et auquel je pouvais difficilement résister :

- les vampires sont un de mes thèmes de prédilection, en particulier dans les textes plus classiques qui n'avaient pas du vampire une vision aussi glamour que ce qu'on peut voir aujourd'hui en bit lit ou sur grand écran, même si, en recoupant des textes assez différents, on retrouve un certain nombre d'éléments qui inspirent largement les auteurs plus contemporains (d'ailleurs en parlant de glamour, Carmilla de Le Fanu incarne déjà un vampire sensuel un brin sulfureux si l'on songe que ce texte a été écrit à l'époque victorienne, où le saphisme n'était pas vraiment dans le ton des valeurs morales - en partie de façade, mais c'est une autre histoire - de l'époque).

- J'ai une confiance aveugle dès que je vois qu'un livre est édité par José Corti (un peu comme avec Phébus), qui par ailleurs publie beaucoup de classiques anglo-saxons oubliés - un éditeur qui ne passe pas inaperçu pour moi lorsque je vais en librairie.

- Enfin, voilà une bonne façon de poursuivre mon challenge Mary Elizabeth Braddon, dont la nouvelle est sans doute la plus inattendue au sein de ce recueil.

Ce recueil comporte cinq récits :

Ernst Raupach, Laisse dormir les Morts ("Lasst die Toten ruhen") - 1823 :

Un jeune châtelain pleure sur le tombeau de Brunehilde, sa première épouse au caractère affirmé, dont le souvenir le hante depuis qu'il s'est lassé de la douceur et de la gentillesse de sa nouvelle femme. Il finit par rencontrer un homme capable de faire revenir les morts à la vie et décide de retrouver ainsi sa chère défunte. Cependant celle-ci a ses exigences et l'oblige à répudier son épouse de manière à ne pas être simplement sa maîtresse. Après son arrivée au château, des morts suspectes se produisent parmi la jeunesse du pays. Aveugle à tout, envoûté, le héros ne voit rien jusqu'à ce que ses propres enfants soient tués par Brunehilde qui s'alimente du sang des personnes en bonne santé. Et lorsqu'il tente de s'en débarrasser, c'est pour s'apercevoir qu'un acte contre nature tel que celui qu'il a commis ne se défait pas facilement.

Un texte agréable à lire mais qui présente une vision assez surannée du vampire et des personnages féminins, avec un héros un peu fade, tandis que le déroulement du récit même est assez conventionnel - ceci dit c'est là le texte le plus ancien.

Anne Crawford, Baronne Von Rabe, Un Mystère de la Campagne Romaine ("A Mystery of the Campagna") - 1887

Plusieurs voix se mêlent pour raconter l'histoire de Marcello, artiste de la villa Médicis qui décide de s'installer dans une maison isolée pour composer un opéra. Un de ses amis s'inquiète immédiatement et sans raison apparente après l'avoir laissé dans la maison en question. Il finit par tomber lui-même malade et à imaginer dans son délire que de terribles choses arrivent à Marcello. Envoyé sur place, un ami commun découvre ainsi que Marcello semble avoir une maîtresse qu'il rejoint une nuit dans son jardin, avant de disparaître sous terre dans ce qui semble être des catacombes romaines. Pourtant, peu de temps après, en revenant sur place, on découvre le corps de Marcello qui est bizarrement vidé de son sang.

Une nouvelle intéressante dans la mesure où elle comporte également une autre dimension fantastique, l'ami du mourant communiquant avec lui par la pensée, tandis que la vampire est finalement peu présente. Malgré tout j'ai trouvé quelques longueurs au texte, qui est sans doute celui qui m'a le moins plu.

X.L. : Le Baiser de Judas ("A Kiss of Judas") - 1893 :

Un homme voyageant à bord d'un steamer (le lieutenant-colonel Rowan) cherche à se renseigner auprès du capitaine après avoir aperçu un curieux passager, au souffle d'asthmatique, le visage toujours caché par ses vêtements. Suite à cette discussion, le passager concerné qui a eu vent des questions posées à son sujet vient menacer le premier voyageur, faisant preuve d'une hargne et d'une vulgarité étonnantes. A cette occasion son foulard glisse un peu et le héros aperçoit un visage d'une laideur effrayante. 

Peu de temps après, arrivé chez ses amis, Rowan entend parler du baiser de Judas, qui voudrait que des créatures repoussantes soient à même de servir Satan en se donnant volontairement la mort pour revenir sous des traits beaucoup moins reconnaissables afin de frapper les vivants par toute sorte de fléau. Les victimes de ces serviteurs du diable se trouvent marqués d'une petite croix. Suite à cette histoire, Rowan revoit le passager qui l'a suivi pour l'assassiner et qui, n'y parvenant pas, se tue d'un coup de poignard en promettant de revenir...

Cette nouvelle qui mêle légendes, folklore et vampirisme est très originale. Non seulement le récit est bien mené mais le monstre-vampire est fascinant, très différent de ce que l'on a l'habitude de croiser dans la littérature vampirique. Je ne saurais dire pourquoi mais il m'évoquait l'expressionnisme de Nosferatu.

Mary Elizabeth Braddon, La Bonne Lady Ducayne ("Good Lady Ducayne") - 1896

Une jeune femme entre au service d'une vieille dame aisée qui l'emmène avec elle en Italie, avec un salaire dépassant toutes ses espérances. Eclatante de santé, Bella (notre héroïne) devient curieusement de plus en plus faible, sans en comprendre la raison, hormis les petites plaies qu'elle découvre parfois sur sa peau à son réveil. Le médecin personnel de son employeuse, Lady Ducayne, lui assure qu'il s'agit de piqûres, mais lorsqu'elle les montre à un jeune médecin anglais avec qui elle a sympathisé, celui-ci est persuadé que des saignées ont été pratiquées sur la jeune femme à son insu.

Voilà le deuxième texte qui m'a particulièrement séduite dans ce recueil (normal, c'est Mary Elizabeth qui l'a écrit - dit-elle en toute objectivité !). Ni sensuelle, ni surnaturelle, la vampire évoque davantage cette Landlady a priori sympathique qui empoisonnait ses jeunes pensionnaires dans le texte de Roald Dahl. Le vampirisme prend ici une tournure plus médicale, à travers la transfusion. Un récit finalement moderne qui se lit avec plaisir.

Francis Marion Crawford, Car la Vie est dans le Sang ("For the Blood is the Life") - 1905

J'en avais parlé (mais j'avais oublié que je l'avais déjà lu). Et je disais donc : deux hommes observent un champ depuis la tour d’une vieille demeure. Lorsque les rayons de lune se posent sur un tertre a priori désert, une forme étrange apparaît, laissant entrevoir un corps allongé sur un tombeau. Pris de curiosité, l’un des deux hommes souhaite se rendre sur place pour mieux observer le phénomène. A quelques mètres de l’objet, il s’arrête : plus rien sur le tertre. De loin, l’autre homme voit le corps se redresser et s’accrocher à son ami. Cette histoire n’est pas ma préférée mais j’apprécie l’atmosphère inquiétante qui l’imprègne ainsi que le caractère hautement fantomatique du vampire. Ici, le vampire n’a pas encore pris ses traits classiques et fait appel aux premiers monstres de notre imaginaire…

 

Sur ce blog, quelques liens piochés dans les Chroniques de Vampires (toujours à gauche dans mes listes de livres lus - pas tout à fait actualisées) : Les cent ans de Dracula (Goethe, Polidori, Crawford, Gautier, Stoker, Askew, Ray, Lovecraft), La Dame pâle d'Alexandre Dumas, et une très bonne surprise : La Baronne Trépassée de Pierre Alexis Ponson du Terrail (roman populaire du XIXe).

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213 p

Anthologie, Les Femmes Vampires, de 1823 à 1905

dark side challenge.jpgchallenge-mary-elizabeth-braddon.gifChallenge Mary Elizabeth Braddon

Le challenge Mary Elizabeth Braddon prenant fin au 31 décembre 2010, je vous propose une lecture commune pour le 20 décembre : Le Secret de la Ferme grise (un de ses textes les plus courts, idéal pour un petit plaisir avant la fin du challenge ), La Bonne Lady Ducayne (nouvelle vampirique citée plus haut) ou, pour ceux qui chercheraient un roman plus conséquent, Henry Dunbar (avec lequel j'ai passé un très bon moment).

LECTURE COMMUNE 20 DECEMBRE 2010, 3 TEXTES AU CHOIX  :

Le Secret de la Ferme Grise : disponible d'occasion (facile à trouver). Pour en savoir plus sur le sujet voir les liens ci-dessous.

Good Lady Ducayne : nouvelle disponible gratuitement en anglais ici / en français dans Les Femmes Vampires, José Corti. 

Henry Dunbar : publié chez Labyrinthes.

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challenge-mary-elizabeth-braddon.gifCHALLENGE ELIZABETH BRADDON - les lectures :

Aurora Floyd : Cécile, Maggie, Mea

L'Aveu : CécileLoula,

Henry Dunbar : Lou, Loula, Nag,

La Bonne Lady Ducayne : Lou,

Lady Isle : Cécile

La Ferme grise : Cécile, George Sand et moiMaggie, Manu, Sabbio, Titine,

Le Secret de Lady Audley : Cécile, ClaudiaLucia, Keisha, Lou, Malice, Mango, Titine,

Les Oiseaux de Proie : Rachel,

Sur les Traces du Serpent : Choupynette, ClaudiaLucia,

13/09/2009

Chef-d'oeuvre en vue

gracq_pleiade.jpgUn voile d'ombre s'appesantit à ce moment sur l'enclos des tombes, et Albert rejeta la tête en arrière, tant pour discerner la cause de cette soudaine éclipse que pour jouir une dernière fois du spectacle de la baie. Un énorme nuage naviguait alors avec lenteur au-dessus des espaces de la mer, comme le visiteur miséricordieux de ces plaines liquides ignorées des vaisseaux. Rien ne peut dépeindre la comblante et lente majesté avec laquelle s'effectuait cette navigation céleste. (p 27)

C'est sans doute le classique qui m'a le plus dépaysée, l'énorme bourrasque à laquelle je ne m'attendais pas, la rencontre exaltée entre la lectrice que je suis et le grand mais curieux roman que constitue Au château d'Argol.

Publié à la fin des années 1930 par José Corti, Au château d'Argol est un roman bouillonnant, dense, presque effervescent où se bousculent les images, les références et les clichés littéraires, dans un enchevêtrement de phrases somptueuses et immenses qui frappent l'imagination tout en étant systématiquement dans l'excès. Julien Gracq déclarait en 1981 au Magazine Littéraire que ce livre n'était pas une parodie mais plutôt un roman d'adolescent (cf les précieuses notes de la Pléiade que j'ai bien sûr lues avec avidité une fois le château et ses héros démasqués). Comprenons par là un roman où jaillissent les références philosophiques et littéraires d'un lecteur assidu et passionné. Pour l'auteur de ces notes, les influences sont celles de Jules Verne, de Wagner et plus encore, de Poe et du surréalisme (à l'époque de l'existentialisme et de la littérature engagée). Mais j'ai surtout énormément pensé au roman noir, aux inspirations gothiques de Radcliffe, Maturin et de Lewis et aux romantiques allemands. Mon édition évoquait d'ailleurs Faust et Méphisto en parlant des deux héros du roman mais j'ai aussi en partie retrouvé l'univers de Hoffmann et de Lenz. Quoi qu'il en soit, le récit a pour cadre un château isolé près d'une forêt sombre, d'une mer troublante et d'un vieux cimetière dont la description n'a rien de rassurant, étant caractérisée la recherche d'adjectifs aux accents dramatiques ou particulièrement lugubres.

Ce livre est curieusement pour moi à la fois une révélation et une légère déception. Tout me prédisposait à aimer les élans mystico-lyriques du narrateur, l'atmosphère sombre, le cadre inquiétant, l'écriture riche et imagée. J'ai été très sensible à l'impétuosité et à la fougue qui caractérisent ce texte, j'ai effectivement savouré le décor ; quant aux phrases, elles font tout l'intérêt du roman. Et pourtant, dans cette histoire où finalement rien ne se passe en dehors de l'accomplissement implacable du destin, je n'ai éprouvé d'intérêt que pour les sublimes descriptions et l'envoûtante association de noms et d'adjectifs, parfois improbable. Et dans ces descriptions, je n'ai pu m'empêcher de trouver parfois un aspect un peu précieux et ronflant à l'écriture de Gracq, qui m'a pourtant fascinée. Une impression qui, je l'espère, ne se confirmera pas à la lecture du Rivage des Syrtes, que je lirai évidemment (quand, je ne sais pas). Quoi qu'il en soit, voilà un immense auteur à découvrir absolument.

J'ai découvert au passage dans mon édition un titre qui m'intrigue, Le Vieux baron anglais.

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95 p (Bibliothèque de la Pléiade)

Julien Gracq, Au Château d'Argol, 1938