04/07/2009

V'là l'bon p'tit gars Arsène !

juhel_angle renard.gifA L'Angle du renard est un texte assez curieux, raconté à la première personne par un agriculteur d'âge moyen, Arsène le Rigoleur. Très attaché à sa terre, enraciné dans sa propriété, il commence par évoquer le décès d'un voisin et l'arrivée d'un couple avec enfants qui symbolise assez bien ces gens de la ville qui débarquent avec leurs idées de bon air et leur conception bourgeoise et propre de la vie à la campagne. Notre narrateur se lie rapidement d'amitié avec la fille de ses nouveaux voisins, son « feu follet », une petite Juliette qui a décidé de l'appeler tonton et de s'inviter régulièrement chez lui. Si on peut penser au début que c'est là la principale histoire, et que l'hostilité des parents sera sûrement à l'origine de la plupart des péripéties, on découvre une plus sordide réalité au bout d'une centaine de pages (après quelques indices glissés au préalable). Fini le narrateur plutôt sympathique bien qu'un peu rustre sur les bords. Place à de sombres secrets auxquels Arsène semble intimement mêlé.

Voilà pour l'histoire. Pour le reste, j'ai un avis très mitigé sur ce roman qui ne m'a pas vraiment convaincue. Alternant des chapitres courts, ce livre se lit facilement et c'est sans problème que j'ai pu le découvrir, me forçant à finir les chapitres qui ne m'intéressaient que modérément pour découvrir une nouvelle scène qui me séduisait plus. Et de chapitre en chapitre, j'ai fini par lire d'un trait les 80 dernières pages, ce que je n'aurais sans doute pas fait si je m'étais vraiment ennuyée. Malgré tout, j'ai nettement préféré certains passages à d'autres. Les scènes consacrées au renard (en particulier le piège et la mise à mort) sont symboliques et parfois caractérisées par une intensité presque douloureuse qui m'a touchée. Le passé du Rigoleur est un moteur pour le lecteur qui a besoin de découvrir la fin, étant forcément poussé par la curiosité. Malgré tout je n'ai pas trouvé le récit franchement renversant, ce qui aurait été nécessaire pour compenser le style qui a été pour moi une épreuve vraiment désagréable. Adoptant un ton familier, « du terroir », un ton à mon avis surfait et artificiel, Arsène ne m'a pas semblé crédible un seul instant. Il est très difficile de faire adopter à un personnage un langage très différent du sien. Et de surcroit, lorsqu'on choisit de faire parler un agriculteur, on risque aisément de verser dans la caricature. Malheureusement, ce pauvre Arsène m'a fait de la peine avec sa mentalité de vieux garçon des années soixante, coincé dans une époque révolue. Non seulement le langage employé a rendu pour moi cette lecture pénible (malgré quelques passages très joliment tournés et un beau prologue), mais j'ai eu l'impression de revoir de vieux films avec des Depardieu ou je ne sais qui dans le rôle du paysan arriéré qui parle du Père et de la Mère comme au XIXe siècle, avec des tournures qui me rappellent les expressions de paysans nettement plus âgés. J'ai souffert pour ce pauvre Arsène, personnage drôlement archaïque planté dans son champ comme une patate moisie au milieu d'un bon gratin dauphinois.

Je me demande aussi d'où lui vient la comparaison d'un sourire avec ceux des hôtesses de l'air, puisqu'il insiste sur le fait qu'il ne veut pas sortir de son patelin. Je sais bien qu'il peut les avoir vues à la télévision mais cette évocation spontanée me semble un peu curieuse. Là, je l'avoue, ce n'est pas impossible et c'est peut-être le contexte qui m'a rendue plus sceptique.

A noter deux expressions étonnantes : "c'était CES histoires à Marilou, pas les miennes" et "ce renard, il en venait précisément de chez les sauvages, et le Père, il l'était bien un peu aussi à CES heures, il faut l'avouer". Arsène aurait-il un problème avec CES possessifs à lui ?

Cette lecture a donc été pour moi une déception, d'autant plus que le sujet aurait pu m'intéresser et que j'ai aimé le clin d'œil à deux reprises mccoy_they shoot horses.gifà l'excellent They shoot horses, don't they ? de Horace McCoy. Sans parler de thèmes bien exploités, comme le rapport à l'animal avec l'odorat aiguisé du narrateur, qui perçoit aussi le moment où les cloches de l'église vont sonner au grattement de l'aiguille de l'horloge.

 

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D'autres avis, globalement positifs : Caro[line], Anne, Fashion, Papillon, Cathulu, Lily, Clarabel et Katell.

Deuxième lecture de la sélection finale du Prix Landerneau, qui a été remis à Jérome Ferrari pour Un Dieu, un Animal.

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235 p

Fabienne Juhel, A l'angle du renard, 2009

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