24/09/2009
Une Victorienne au caractère bien trempé !
Il y a quelques semaines, j'ai découvert complètement par hasard la biographie romancée de Florence Nightingale par Gilbert Sinoué : La Dame à la lampe. Je suis peu habituée à lire ce type d'ouvrage : je ne m'intéresse pas particulièrement au milieu médical, je lis peu de biographies et ne connaissais Nightingale que de nom. La forme (une enquête) ainsi que le cadre victorien ont suscité mon intérêt et bien m'en a pris, car j'ai dévoré cette biographie passionnante en un rien de temps.
Issue d'une famille aisée aux relations haut placées (parmi les membres du gouvernement notamment), Florence Nightingale était destinée à faire un beau mariage et à mener une existence confortable au sein de la haute société victorienne. C'est pourtant un autre parcours que cette femme pour le moins étonnante a décidé de suivre en devenant infirmière. Il est difficile à notre époque de réaliser combien ce choix était atypique. Avec une plume alerte et sans jamais ennuyer son lecteur, Gilbert Sinoué s'emploie donc à rendre compte de la situation dans les hôpitaux et du métier d'infirmière dans la première moitié du XIXe : la crasse était omniprésente ; les draps n'étaient pas changés pour les nouveaux malades ; les opérations avaient lieu devant les autres patients, avec les moyens les plus rudimentaires, au milieu des hurlements ; les instruments chirurgicaux n'étaient pas nettoyés la plupart du temps, servant directement d'une opération à une autre ; les patients n'étaient pas lavés, ce qui favorisait la propagation de tout ce qu'on était susceptible d'attraper dans un hôpital ; outre les mesures d'hygiène inexistantes, les malades perdaient leur identité aux yeux du personnel soignant, les cas des uns et des autres étant évoqués sans détour devant eux. Quant aux infirmières, souvent alcooliques, elles étaient pour la plupart issues de milieux défavorisés. Elles n'avaient pas choisi ce métier par vocation ; ce n'était d'ailleurs pas un métier à proprement parler, aucune formation n'existant, les infirmières se bornant globalement à surveiller les patients et à effectuer quelques tâches rudimentaires. Dans la salle commune où reposaient les malades, une cage leur était même réservée pour dormir. Autant dire qu'aucune jeune fille de bonne famille n'aurait dû être amenée à fréquenter ce milieu. Le choix de Florence Nightingale est donc fascinant.
Ce roman présente deux qualités majeures. Il s'agit d'abord d'une véritable mine d'informations sur une époque et un milieu, en particulier les hôpitaux anglais pendant la guerre de Crimée. Sans s'enliser dans les descriptions austères ou trop morbides (la première page constitue le seul passage pénible à lire), le récit nous fait découvrir un aspect de l'histoire peu connu des profanes et pourtant fondamental, puisqu'il s'agit d'un moment charnière dans l'évolution de la médecine anglaise. D'autres éléments historiques ajoutent à l'intérêt du récit, par le biais d'anecdotes ou la rencontre de grands personnages (je pense à ce cuisinier français très recherché à Londres mais décidé à s'intéresser au sort des pauvres sur le plan culinaire ; ou encore la reine Victoria, que l'on croise assez indirectement à plusieurs reprises). A noter au passage que l'on apprend que la clitoridectomie était à l'époque fréquente dans le traitement de l'hystérie, des migraines et de l'épilepsie, et que l'on pensait que l'utérus se promenait dans le corps, provoquant l'hystérie, maladie proprement féminine !
L'intérêt du récit tient également à la personnalité trouble de Florence Nightingale. Prête à mener une vie austère pour se consacrer au bien d'autrui, ne ménageant pas sa peine, objet d'admiration de ces soldats qu'elle appelle « ses enfants », la Dame à la lampe est aussi une femme névrosée, paradoxalement misanthrope, nombriliste et hypocondriaque (elle a attendu des années une mort imminente, persuadée que son heure n'allait pas tarder), quelqu'un dont les spécialistes disent désormais qu'elle était « maniacodépressive, à la limite de la schizophrénie ». Son portrait fait l'objet d'une enquête minutieuse elle aussi captivante.
Au final, en écrivant cette biographie de Florence Nightingale, Gilbert Sinoué offre au lecteur un roman très agréable à lire et sérieusement documenté. A découvrir !

309 p
Gilbert Sinoué, La Dame à la lampe, 2008







































