04/02/2009

Who're U gonna call ? Ghostbusters !

bonnet_bibliothèques pleines de fantomes.jpgJe suis de mauvaise humeur et il y a de quoi ! Pourquoi faut-il que je laisse traîner des livres lus pendant des mois avant de me décider à en parler sur ce blog ? Vous me direz peut-être que je pourrais tout aussi bien jeter l’éponge et renoncer à faire un billet sur ces lectures fantômes, mais alors c’est mon blog qui s’insurgerait avec raison, hautetfort qui se rebellerait, mon clavier qui craquerait mais  résisterait sous mes tentatives acharnées… car bizarrement, les quelques chroniques qui traînent depuis des mois correspondent à de très agréables lectures (de toute façon il y a un Henry James dedans, comment le snober ?).

 

Me voilà donc en train de feuilleter Des Bibliothèques pleines de fantômes de Jacques Bonnet… heureusement, j’avais noté certains passages, ce qui devrait me donner quelques pistes pour un billet qui s’annonce franchement laborieux !

 

Tout commence avec l’amour de la lecture – soupirs et pâmoison ! Car Jacques Bonnet fait rapidement la différence entre deux spécimens différents : le bibliomane qui collectionne l’objet livre, et le lecteur devenu bibliomane en lisant et en conservant une trace de toutes ses lectures. « La lecture démultiplie notre réalité forcément limitée, et nous permet de pénétrer les époques éloignées, les coutumes étrangères, les cœurs, les esprits, les motivations humaines, etc.  (…) La liberté se trouvait à portée de main (…). Il a suffi d’adjoindre à cette curiosité infinie un certain esprit de système poussant à lire tous les livres d’un écrivain, puis les livres sur lui, puis ceux d’un autre écrivain, et aussi tous les ouvrages consacrés à un sujet et la littérature d’une certaine époque, ou d’un pays, et de vouloir, au fur et à mesure,  conserver les livres lus (…), et avec le temps d’accumuler les sujets d’intérêts, pour devenir un lecteur-bibliomane. » p 35-36

 

Le lecteur-bibliomane est en quelque sorte condamné d’avance, comme l’indique cet extrait de La Maison en papier de Carlos María Domínguez (roman évoqué à plusieurs reprises) : « Les livres avancent dans la maison, silencieux, innocents. Je ne parviens pas à les arrêter » p 26-27.

 

Ce livre est avant tout celui du lecteur qui, par amour des livres, peut devenir bibliomane, accumuler et se retrouver confronté à une bibliothèque parfois immense qu’il devra gérer. Les grands bibliomanes, les lecteurs vraiment envahis se retrouveront dans le cas de celui qui finit par se poser des questions métaphysiques pour classer ses milliers de titres. Période ? Ordre Alphabétique ? Collection ? Esthétique ? Thématique ? Date de parution ?

 

On se retrouve dans les cheminements du lecteur qui, parfois rappellent notre propre expérience. Par exemple, en ce qui me concerne, le rejet des lectures obligatoires (non pas scolaires mais ces livres dont on me rabattait les oreilles en en faisant des livres qu’il fallait avoir lus) et la découverte tardive de certains grands classiques. Paradoxalement je me rends compte aujourd’hui que je prends de plus en plus de plaisir à redécouvrir la littérature française du XIXe après avoir passé un certain temps à me plonger dans la littérature victorienne, ayant eu envie de retrouver les Français afin de faire des ponts entre des auteurs écrivant à la même époque, sur Londres ou Paris par exemple.

 

Le livre regorge d’exemples de bibliomanes et tente parfois de répondre à cette question : comment en sont-ils arrivés là (et comment mourir écrasé sous sa PAL ? c’est une question qui me taraude !) ? Il rappelle aussi la grande part d’irrationalité chez le lecteur-bibliomane qui conserve des livres qu’il ne relira jamais ; ou encore cette façon d’offrir un livre lu, apprécié, mais dont on ne garde qu’une vague impression.

 

C’est un bel hommage à la lecture, car l’auteur rappelle qu’un livre ne prend corps qu’une fois ouvert. Prenez un titre au hasard, peut-être le connaissez-vous « de nom », peut-être pas. Quoi qu’il en soit il n’a jusqu’ici aucune consistance à vos yeux. C’est tout au plus une ombre qui entoure le titre de quelques idées vagues. En l’ouvrant, c’est tout un monde qui s’offre à vous, des héros qui naissent, une histoire bien matérielle pour vous. Et, jusqu’à un certain point, des personnages et une vie imaginaire plus réels que le monde qui vous entoure. En quelque sorte, tous les livres se ressemblent sur leurs étagères avant d’être ouverts, à l’image de « coffres de banque ». Lire c’est en quelque sorte conquérir, un univers, un auteur, un savoir, et peut-être, voilà en tout cas mon avis, se découvrir soi-même.

 

J’ai été plus séduite par la première partie du livre, sans doute plus proche de mes centres d’intérêt et de l’idée que je me faisais du livre. Quelques chapitres me semblent passablement ennuyeux, à l’exemple de « Lire les images », qui évoque la partie livres d’art de la bibliothèque de l’auteur et qui rentre dans des détails et des considérations personnelles tels que le monologue sonne un peu creux – du moins n’a-t-il pas trouvé de résonance en moi. Le débat sur Internet est aussi évoqué et les arguments de l’auteur me semblent moyennement convaincants (les livres seraient-ils réellement menacés par le numérique ? comme beaucoup de lecteurs, je suis convaincue que non – je me demande d’ailleurs si les plus optimistes ne sont pas justement des générations plus habituées à se confronter au numérique et donc plus tentées de relativiser son impact sur le cours des choses).

 

C’est un livre que je garderai justement précieusement dans ma bibliothèque. Je relirai certains chapitres avec plaisir, m’y reconnaissant et m’amusant devant les péripéties de lecteurs envahis eux aussi par leur monstrueuse bibliothèque. Les ouvrages cités et les pistes de lectures ne manquent pas non plus. Les propos parfois trop généralistes ou au contraire, trop personnels des derniers chapitres m’ont un peu déçue mais le plaisir que j’ai éprouvé en lisant le début compense largement ce petit inconvénient. Un livre lui aussi chaudement recommandé aux LCA !

 

Et pour finir une phrase en particulier :

 

« C’est avec L’Ecume des Jours que, vers quinze ans, (…) je découvris que les romans pouvaient être plus qu’une histoire pouvant faire rêver et que le mot de « littérature » commença à prendre du sens. » (p25)

 

D'autres avis : Cléanthe, qui a aussi succombé au titre et Leiloona, qui conclut son billet sur un épisode Twilight Zone à ne pas manquer !

 

143 p

 

Jacques Bonnet, Des Bibliothèques pleines de fantômes, 2008