17/02/2009

Le cas Brodie

muriel spark.jpgAyant lu Les Belles années de Mademoiselle Brodie de Muriel Spark, je me suis penchée sur une espèce en voie de disparition de par nos contrées : l'enseignant.

Bien que doutant fortement de l'exactitude des propos tenus par mon encyclopédie, j'ai trouvé ce qui suit :

Enseignant (adjectif et nom commun) :

1. Qui enseigne (cette première définition m'ayant été d'une grande utilité, j'ai poursuivi ma lecture).

2. Autrefois chargé de l'éducation des plus jeunes afin de contribuer efficacement au bien-être collectif de la nation, l'enseignant est devenu une sorte de curiosité pour son prochain. Avec une bonne volonté évidente et un courage inégalé, il part en croisade de septembre à juillet avec pour adjuvantes ses classes de cinquante élèves. En théorie, sa mission est sensiblement la même. Les moyens mis à sa disposition font de son métier un parcours du combattant. (voir aussi ministère de l'éducation, grèves)

3. Mademoiselle Brodie (cas particulier) : l'enseignante Brodie est un modèle de réussite pour le corps enseignant, mais il a fallu attendre les années soixante pour une pleine reconnaissance de ses efforts. Célèbre pour le développement de méthodes expérimentales sur des classes de primaire, Mlle Brodie avait pour but de faire de ses élèves « la crème de la crème ». Afin d'extraire le meilleur des jeunes filles dont elle avait la charge dans les années trente, cette personnalité du monde éducatif refusait d'aborder les matières traditionnellement enseignées à l'époque (arithmétique, orthographe, grammaire, histoire, etc.), leur préférant le partage d'anecdotes choisies et soigneusement développées sur sa vie intime. Bien que ses méthodes peu orthodoxes n'aient pas été adoptées par l'ensemble du corps professoral, Mademoiselle Brodie a encore aujourd'hui une centaine d'irréductibles adeptes surnommés clan Brodie, en hommage aux élèves choisies par l'enseignante pour devenir ses confidentes ou « siennes pour la vie ». (voir aussi rébellion, parasite, contestable, modèle)

 

Voilà qui résume finalement assez bien le cas Brodie. Subversive ? Prête à se battre dans l'intérêt de ses élèves ? C'est ce que je pensais en parcourant le résumé mais, après lecture, les ambitions de Mademoiselle Brodie me semblent peu louables et foncièrement égoïstes. Si le but poursuivi n'est pas noble, mais le résultat positif, est-ce suffisant ? Ou les objectifs qui animent l'enseignante doivent-ils être pris en compte ? En effet son clan réussit très bien une fois « au collège », quoi qu'il soit difficile de dire si sa réussite est due aux aptitudes particulières des élèves ou aux effets bénéfiques de l'influence de Mlle Brodie. C'est une véritable emprise que l'enseignante cherche à avoir sur ses élèves. Au lieu de les laisser libres de penser par elles-mêmes, elle leur apprend à bien penser, c'est-à-dire à acquérir certains automatismes afin que leur comportement soit conforme à celui que Mlle Brodie pourrait elle aussi adopter. Plus encore, si elle refuse un système éducatif qu'elle juge juste bon à bourrer les élèves de connaissances, elle est loin de se contenter d'extraire le meilleur de ses élèves : elle leur inculque des pensées prémâchées que les enfants, influencées et manquant de recul, peuvent difficilement remettre en question. Prêchant certaines idées romanesques assez sympathiques, Jean Brodie présente aussi à ses élèves les vertus du fascisme et l'excellent impact du nazisme sur la société allemande, allant jusqu'à accrocher une photo des chemises noires dans la salle de classe. Paradoxalement, l'enseignante se pose en victime en raison de sa liberté de penser, tandis que c'est justement celle-ci qu'elle tente de retirer à ses élèves. Difficile de se rendre pleinement compte des réelles intentions de Mlle Brodie : manipule-t-elle son clan tout à fait consciemment ou est-elle un peu folle, comme semblent le penser par moments certains personnages ?

Au final, bien que cette fausse héroïne me semble profondément antipathique et condamnable (d'autant plus que la vanité de Mlle Brodie est sans borne), j'ai éprouvé une certaine compassion pour elle, car son comportement est peut-être dû au fait qu'elle est profondément malheureuse. Certes, Jean Brodie est une aventurière qui part en Egypte, en Allemagne ou en Italie, qui emmène ses élèves à l'opéra et qui est admirée par plusieurs hommes. Son histoire commence pourtant par un premier échec, avec le décès de son grand amour au front. Puis, lorsque deux enseignants s'intéressent à elle, elle tombe amoureuse de celui qui est marié et, refusant une histoire sans issue, se condamne d'une certaine manière à la solitude, malgré une aventure purement utilitaire avec le deuxième professeur. Persécutée par la directrice pour ses méthodes curieuses, méprisée par des collègues qu'elle croise inévitablement chaque jour, Mlle Brodie risque de perdre son emploi et reste seule tout au long de sa vie. Son clan lui sert peut-être de filles de substitution mais, plus encore, elle se sert de ces enfants devenues adolescentes afin de vivre par procuration, allant jusqu'à pousser l'une d'entre elles dans les bras du professeur dont elle est éprise.

Le roman en lui-même me semblait un peu léger lorsque je l'ai commencé. Il est en réalité très bien construit, certains passages habilement glissés faisant écho à la scène finale, le tout s'achevant de façon presque circulaire. Si ce n'est qu'au cercle parfait manquent à la fin quelques protagonistes. Les filles du clan Brodie servent l'histoire de leur mentor, une seule d'entre elles finissant par avoir tout autant d'importance que l'enseignante, voire plus, car elle semble finalement avoir plus d'emprise sur sa vie que les autres. L'éloignement de Jean Brodie lui paraît plus envisageable, tandis que ses camarades peinent à s'affirmer malgré les années qui passent.

Voilà un curieux texte écrit par un auteur peu connu en France, pourtant lauréat du prix T.S. Eliot et du British Literature Prize. Assez charmant et léger à la lecture, ce livre reposant met finalement en scène des personnages complexes dont les agissements ne manquent pas d'intérêt (voire de piquant !). Un livre sympathique, à découvrir si vous aimez la littérature anglaise (le ton enlevé fait d'ailleurs un peu penser à Nancy Mitford, même si l'histoire est à mon avis plus subtile que les aventures divertissantes de Linda et Polly).

 

Et pour finir, un passage qui rend Mlle Brodie plus sympathique à mes yeux, car petite je faisais le désespoir de mes proches avec ma manière très approximative de réciter mes leçons de géométrie :

Elle affirmait : «  Il est spirituel de dire qu'une ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, ou qu'un cercle est une figure plane, limitée par une ligne unique et dont chaque point se trouve à égal distance d'un centre fixe. Mais il ne s'agit là que d'un jeu d'esprit. Tout le monde sait en quoi consistent une ligne droite et un cercle.

Lorsque, après les examens de la fin du premier trimestre, elle jeta un coup d'oeil aux questions que l'on avait posées aux élèves, elle lut à voix haute, avec le plus grand mépris, quelques-unes des plus contestables questions : « Un laveur de carreaux transporte une échelle uniforme de 30 kg, longue de 5 m, à une extrémité de laquelle est suspendu un seau d'eau pesant 20 kg. En quel point cet homme doit-il soutenir l'échelle afin de la porter horizontalement ? Où se trouve le centre de gravité de son chargement ? » Mlle Brodie, après avoir lu à voix haute cet énoncé, regarda le papier comme pour indiquer qu'elle n'en pouvait croire ses yeux. À maintes reprises, elle donna à entendre à ses filles que la solution de problèmes pareils serait sans la moindre utilité à Sybil Thorndike, Anna Pavlova et feu Hélène de Troie. (p153-154)

 

239 p

Muriel Spark, Les Belles années de Mademoiselle Brodie, 1961

10/02/2009

La plus jeune des Brontë

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Je n’ai pas toujours bonne mémoire quand il s’agit de livres ou de films – d’où en partie le pourquoi du comment de la genèse de ce blog. Pourtant Les Hauts de Hurlevent et Jane Eyre des sœurs Brontë m’ont laissé une forte impression et, chose assez rare, je me revois très bien en train de dévorer le roman de Charlotte à l’age de treize ou quartoze ans, vautrée sur le tapis au pied de mon lit à une période de ma vie où je boudais les classiques et les pavés – ce qui concernait à peu près tous les livres de plus de 300 pages ! Comme quoi la littérature victorienne a toujours eu une aura toute particulière dans ma courte vie de lectrice…

Pour en revenir à nos moutons, sur ma wishlist au Père Noël figurait cette année le deuxième tome de la Pléiade consacré à la famille Brontë. Bien qu’un peu ronchon à force trimballer dans sa hotte des produits presque exclusivement victoriens, Papa Noël a donc déposé sous le sapin la bible en question. Et quel bonheur ! Car non contente d’avoir dévoré Agnes Grey, je vais pouvoir me ruer bientôt sur un des trois autres romans figurant dans cet excellent livre – outre la tradition familiale, j’apprécie particulièrement cette collection pour les notes très pertinentes ainsi que l’important travail d’édition et de traduction.

Fille de pasteur, Agnes Grey décide de devenir gouvernante pour aider financièrement sa famille. Elle travaille d’abord pour les Bloomfield, qui l’accablent de reproches tout en l’empêchant d’avoir la moindre autorité sur une bande d’enfants stupides et foncièrement mauvais. Cruels avec les animaux, capricieux, violents, irrespectueux, incapables d’apprendre leurs leçons, les enfants n’ont d’égals que leurs parents, absurdes et condescendants. S’ensuit un séjour de quelques années chez les Murray, dont les filles ne sont pas non plus des élèves modèles. Entre l’aînée, jolie, vaine et trop aguicheuse pour une jeune femme bien élevée, et la plus jeune, garçon manqué jurant comme un charretier, Anne doit une fois encore supporter bien des caprices. Puis elle tombe amoureuse de Mr Weston, homme d’église foncièrement bon et intelligent. Tout pourrait s’arranger, jusqu’au jour où, s’apercevant de ses sentiments et persuadée de pouvoir mettre tous les hommes à ses pieds, Miss Murray entreprend de séduire Mr Weston par jeu, empêchant au passage toute rencontre fortuite entre le suffragant et la gouvernante. Miss Murray, vouée à un mariage d’argent, sera-t-elle heureuse ? Mr Weston succombera-t-il au charme de l’une ou à la sincérité de l’autre ? A vous de le découvrir.

Une fois de plus, j’ai passé un excellent moment en compagnie d’une des sœurs Brontë, bien que ce livre soit assez différent de mes lectures précédentes. Pas de fantastique ou d’influences gothiques par exemple, aucun mystère et une histoire qui semble à première vue un peu moralisatrice, avec des personnages assez manichéens – à l’exception peut-être de Miss Murray, parfois plus touchante malgré son grand égoïsme. Anne est un paragon de vertu et je dois avouer que sa morale irréprochable de fille de pasteur a parfois un petit côté agaçant, y compris lorsqu’elle se dénigre de façon systématique dès qu’il s’agit de sa possible influence sur Mr Weston. Plus ou moins autobiographique, ce charmant roman d’amour avec l’héroïne la moins romantique qui soit peut cela dit passer un trop rapidement pour un texte un peu austère ou un roman pour fleurs bleues.

Regroupé avec les deux titres les plus connus de ses sœurs lors d’une première édition, Agnes Grey a été rapidement jugé un peu trop traditionnel et inférieur aux romans de ses aînées… tandis que Charlotte elle-même fait un portrait peu flatteur d’Anne, la décrivant comme une jeune fille effacée à qui il manque la fougue d’Emily (cf Dominique Jean). Et pourtant !

Outre des qualités de narration indéniables, la trame du récit très bien construite et un discours sur l’éducation peu ennuyeux car il parsème seulement l’histoire de remarques faisant écho à des scènes mémorables, ce roman est plus impertinent qu’il n’y paraît à première vue. De nombreux signes a priori discrets dénoncent avec sévérité la décadence et l’attitude peu élégante des « parvenus » - bien que les propriétaires terriens finissent également par en prendre eux aussi pour leur grade. Les allusions faites aux termes précieux et ridicules choisis par ses employeurs m’ont beaucoup amusée, meme si je dois avouer que sans les notes de mon édition j’aurais laissé passer un certain nombre de remarques très intéressantes.

Agnes Grey est peut-etre un roman a priori discret et effacé comme son personnage principal et, peut-etre, comme son auteur, si on songe à le comparer aux flamboyants et très romanesques Jane Eyre et Wuthering Heights. C’est cependant un roman passionnant qui, malgré un certain pragmatisme, s’appuie au fond sur une très belle histoire d’amour et des personnages attachants ou détestables qui ne peuvent pas laisser le lecteur indifférent. L’écriture, très soignée et travaillée, plutôt sèche et précise, est très agréable. J’aurais tendance à penser que ce livre s’adresse plus à un public féminin.

Lilly et Romanza ont elles aussi beaucoup aimé. Et l'avis de Malice, plutôt positif lui aussi.

298 p (chez Gallimard, collection l’Imaginaire)

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Anne Brontë, Agnes Grey, 1847

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