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12/10/2008

Mangez-moi, mangez-moi…

pirzad_on_sy_fera.jpgVous avez sans doute déjà lu un certain nombre de billets sur On s’y fera de Zoyâ Pirzâd. Pas étonnant : il s’agit de la nouvelle opération du Livre de Poche, que je remercie pour cet envoi ! Alors, alors…

Avec ce titre peu évocateur, on peut s’attendre un peu à tout en ouvrant ce roman. Après lecture, on comprend mieux le choix de l’auteur (ou du traducteur) pour cette phrase vaguement philosophique, un brin défaitiste, un poil optimiste.

L’histoire est celle d’Arezou, une femme iranienne dont la vie est loin d’être simple : responsable d’une agence immobilière, Arezou doit subvenir aux besoins de sa famille et gérer les sautes d’humeur d’une mère acariâtre et d’une fille insupportable. Rien n’est au goût de la mère qui joue les grandes dames, tandis que la fille négocie tout à coup d’ « achète-moi ci » et d’ « achète-moi ça ». Entourée de quelques épaules fidèles, Arezou est dynamique et plutôt attachante, malgré une façon assez pessimiste d’aborder la vie, entre kilos en trop et manque de reconnaissance. Jusqu’au jour où elle rencontre Zardjou, un client agaçant qui devient en peu de temps un chevalier servant plutôt cocasse. Reste le poids des traditions. Sans parler de la réaction des proches d’Arezou qui, entre jalousie ou réprobation, risquent de ne pas lui faciliter les choses.

On s’y fera est à mes yeux un livre plaisant mais un peu léger. Beaucoup de personnages secondaires restent assez inconsistants comme Shirine, la meilleure amie, ou Nosrat, qui a toujours travaillé dans la famille d’Arezou.

Les scènes se répètent, entre restaurants, goûters, trajets en voiture, visites de logements et papotage à l’agence. Pleine d’abnégation, Arezou est un personnage intéressant mais qui, malheureusement, tourne un peu en rond jusqu’à une fin laissant bien des questions en suspens. Tant et si bien qu’on a presque l’impression de ne pas avoir avancé d’un pouce malgré l’entrée en scène de Zardjou, l’élément perturbateur.

Certaines scènes sont difficiles à transposer dans le contexte français auquel le lecteur lambda est habitué ; ainsi, le tutoiement exprimant la hiérarchie entre deux personnes choque un peu et aurait peut-être pu être exprimé en français par le vouvoiement (par exemple dans un magasin, entre un client et un employé). Même l’héroïne, plutôt sympathique, m’a profondément agacée dans sa relation avec Naïm, vieux domestique de la famille chargé de toutes les corvées et peu respecté. Comme lorsqu’à la fin du livre, pour la première fois, Arezou demande à Naïm de faire cuire son déjeuner pour le partager avec elle, juste avant de changer d’avis et de déjeuner avec une employée, lançant à un Naïm interrogatif : « Tu peux tout manger ! » (p 302)

Au final, ce roman est une fenêtre ouverte sur l’Iran et offre à ses lecteurs un agréable voyage, assez rapide et malheureusement quelque peu superficiel. Une lecture facile et dépaysante, donc, qui tient cependant de Jane Austen et de ses héroïnes à peu près autant que Mamma Mia ! rappelle Pride and Prejudice (cette pauvre Jane doit se demander ce qu’elle a bien pu faire pour figurer sur tant de quatrièmes de couverture et de synopses de films) !

Quelques avis de lectrices : Sylire (qui évoque l'annonce brutale d'un mariage avec un petit ami très chaste qui n'a pas encore été présenté à la famille), Praline, Malice, Tamara, Brize, Miss Alfie (toutes un peu déçues), Saxaoul, Clarabel, Anne, Lina Ribeiro (nettement plus convaincues) et Fashion (qui a souligné avant moi l’incongruité de la référence à Jane Austen).

317 p

Zoyâ Pirzâd, On s’y fera, 2008

10/09/2008

Télégramme

oz_foret_profonde.gif« Ai lu auteur recommandé Oz. STOP. Sujet universel. STOP. Regrette tolérance zéro et recommande écoute. STOP. Lecture rapide. STOP. »

 

On pourrait presque se contenter d’un tel télégramme avec Soudain dans la forêt profonde, conte initiatique ou fable empreinte du folklore yiddish sympathique mais simpliste. Première rencontre avec Amos Oz, auteur mis à l’honneur en ce moment sur Lecture/Ecriture, cette lecture aura été agréable sans pour autant me convaincre totalement. Peu familiarisée avec la littérature israélienne, je n’étais pas particulièrement attirée par l’univers d’Amos Oz et, si j’ai trouvé le sujet de ce petit livre soudain alléchant, je m’aperçois aujourd’hui que ce livre n’est sans doute pas le plus réussi.

 

L’histoire est celle d’un village reculé dans les montagnes, en bordure de la forêt, où les animaux ont disparu depuis si longtemps que les enfants ont cessé d’y croire et prennent leur existence pour de simples fables inventées par les adultes. Lorsque l’un d’entre deux revient de la forêt en galopant et en hennissant, il est traité en marginal ; on le déclare atteint de hennite, maladie peut-être contagieuse. La nuit, les habitants se barricadent en craignant l’arrivée du monstrueux Nehi, créature vivant dans la montagne et rôdant dans les ruelles la nuit, sans doute à la recherche d’enfants égarés. Un jour, deux enfants décident de partir eux-mêmes explorer la montagne, persuadés de trouver des animaux. Mais la nuit tombe et les voilà vraisemblablement pris au piège.

 

Ce texte constitue à mon avis une lecture parfaite pour les enfants. Peut-être un conte à leur raconter sur plusieurs jours, clair et simple, suffisamment empreint de merveilleux pour intéresser un jeune public. En revanche, s’il se veut universel, ce texte est à mon avis trop réducteur pour un lectorat adulte qui, sans s’ennuyer, verra tout au plus une bonne lecture de plage ou de métro dans cette histoire au final très banale. On pense aux contes de Grimm, à tout un univers biblique. Mais si les rapprochements intéressants ne manquent pas, on peut regretter le manque de complexité des rapports entre humains et animaux, entre adultes et enfants ; de même, la cruauté des uns et des autres est évoquée brièvement, le tout pour arriver à une conclusion moraliste affligeante de banalité. Soyons tolérant, écoutons les autres, c’est ainsi que, peut-être, nous arriverons au bonheur et à la paix. Plein de bonnes intentions, ce texte ne se démarque pas par sa brillante originalité et, en visant peut-être un peu trop large, pêche par excès de généralité.

 

L’article assez neutre du magazine Lire évoque « une fable sur l'exil et l'exclusion, sur les vertus de l'innocence, sur les pouvoirs de la mémoire et de la parole » et présente très clairement le sujet ; Heloim insiste sur la description d’un « monde terriblement humain » ;

Vilaindéfaut souligne l’atmosphère étrange et onirique mais regrette aussi le manque d’ambiguïté de ce texte ; même reproche chez Yannick Rolandeau, qui présente Amos Oz et son engagement en faveur de la paix ; Senhzen et Laurence de Lann (Amazon) ont trouvé plus de profondeur à ce texte.

 

126 p

 

Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, 2005

16/01/2007

Cher Sigmund…

medium_pamuk_chateau_blanc.JPGAujourd’hui, mon livre et moi nous sommes placés côte à côte face à un miroir. Encadrés par les crèmes, gels, brosses et dentifrices qui ornent la salle d’eau où trône cette glace, mon livre et moi nous sommes longuement interrogés sur la vérité profonde du pourquoi moi et pourquoi les autres. Si mon livre se dit moi mais que je me reconnais dans ses pages, suis-je le miroir de mon livre ou l’incarnation vivante de ses mots ? Mon livre me ressemble-t-il ou cherche-t-il à me le faire croire ? Et si je n’ai pas dit ce qu’il dit que j’ai dit, alors ai-je dit ce que je n’ai pas dit ou oublié que mon livre l’avait dit avant moi ?

N’aie crainte, lecteur avide de scandales, de passions, de drames, de folie et de funestes troubles de la personnalité ! Mon livre et moi sommes nous-mêmes ou peut-être lui moi et moi lui ou peut-être ni l’un ni l’autre ou simplement le reflet d’un autre et de son livre dans la glace de sa salle de bain. Pas de psychomachintruc ici, pas de thérapie surtaxée ni de fausses analyses détaillées du moi profond… d’ailleurs, je m’en vais me défaire de mon livre, le brûler, briser mon miroir et me retrouver enfin !

Ouf, il s’en est fallu de peu pour que mon livre et moi-même sombrions dans la plus pathétique décadence en nous livrant à ce petit jeu de rôle. Si j’y échappe avec soulagement, je ne regrette cependant pas mon intrépide plongeon dans les profondeurs du Château Blanc d’Orhan Pamuk.

Prix Nobel de littérature depuis peu, Pamuk a attiré mon attention à juste un titre avec ce beau roman serti d’une couverture fleurant bon les contrées lointaines et les déserts mélancoliques. Autobiographie d’un Italien capturé par les Turcs et devenu esclave, ce récit se déroule sous le règne de Mehmet IV, au XVIIe. Le héros y relate ses aventures à la cour et sa participation à de gigantesques projets faisant appel aux connaissances scientifiques les plus abouties à l’époque, mais aussi au génie de deux hommes suffisamment fous pour chercher à changer le cours des choses par leurs inventions et leurs réflexions sur la condition humaine.

Parce qu’il semblait transcender les cultures, Le château blanc m’a tout de suite séduite. En réalité, le récit se déroule uniquement en Turquie et la culture italienne n’occupe qu’une place mineure dans le récit. Peu importe. Le style est agréable, l’histoire se lit avec plaisir et, malgré quelques longueurs et redondances, ce roman est un beau conte prêt à faire rêver les Modernes que nous sommes.

Mais gare à vous si vous poussez la porte du château les yeux fermés. Soyez au guet, attentifs à chaque bruit, à chaque remarque et surtout, à chaque non-dit. D’emblée, le narrateur inquiet pour son lecteur le met en garde : il lui annonce que le présent livre est en réalité la transcription d’un véritable récit retrouvé récemment dans les archives nationales. Certes, il s’agit bien de la prétendue autobiographie d’un Italien devenu esclave à Istanbul. Mais les incohérences ne manquent pas dans son récit. Il décrit par exemple la peste alors que celle-ci n’est évoquée dans nul autre document historique de l’époque. Prenons donc ce manuscrit avec précaution et n’accordons pas trop d’importance à ce que nous raconte cet énergumène enclin à la fabulation.

Nous voilà maintenant plongés dans le récit douteux d’une vie exceptionnelle… mais voilà que le doute surgit à nouveau. Le nouveau maître de notre héros lui ressemble trait pour trait et ne semble pas s’en émouvoir, ni même y prêter attention. Coïncidence ? Non, car dans une relation faite de passion et de haine, les deux personnages vont subir l’influence de l’autre, la rejeter, l’ignorer, la dénoncer, la rechercher pour la rejeter à nouveau… l’un devient l’autre ou l’un a toujours été l’autre, le doute subsiste jusqu’à la fin du récit. C’est alors que maître et esclave changent de rôle. Le maître s’enfuit en Italie et rejoint la fiancée de l’esclave, qui lui se fait passer pour le maître, premier astrologue à la cour. Vérité ou mensonge ?

Le récit s’achève alors que l’ancien esclave évoque la venue d’un personnage persuadé que le maître devenu esclave en fuite est bien l’Italien pour qui il se fait passer. Cet homme lit alors les mémoires que nous venons de parcourir. Et le voilà pris d’un doute, il refuse, puis admet l’échange… connaissons-nous alors la véritable identité du narrateur ? Sans aucun doute ! Oui, mais… c’est alors que l’homme s’exclame et cherche compulsivement un passage déjà lu. Incohérence ? Et nous voilà, pauvres lecteurs, abandonnés lâchement sur ce dernier sursaut, en proie au doute et franchement ravis de cette fin qui compense largement les quelques longueurs du récit…

A recommander également pour les lecteurs habituels d’Amin Maalouf !

259 p