21/04/2012
Faute de soleil, sâche murir dans la glace
Décidément, il fait bon lire Angélique Villeneuve. Après Grand Paradis, inspiré des femmes soignées à la Salpétrière par le docteur Charcot mais traitant aussi d'histoire familiale et de quête de soi, Un Territoire nous ouvre les portes d'une drôle de maison, où les secrets de famille ne manquent pas.
C'est un sujet bien curieux que celui qu'a choisi Angélique Villeneuve : une femme vit dans une maison sous la coupe de deux jeunes gens, le Garçon et la Fille, dont on sait qu'ils étaient proches d'elle lorsqu'ils étaient encore enfants mais qui, à la suite d'un événement qui nous est d'abord inconnu, se sont soudain ligués contre elle. La femme passe ainsi ses journées à faire le ménage et la cuisine, à se plier à leur bonne volonté, recluse dans un réduit qui lui a été gracieusement alloué par le frère et la soeur, qui se sont octroyé les deux deux chambres à l'étage. Plus le récit avance, plus les actes de cruauté à son égard se précisent : ricanements, provocations mais aussi, curieusement, un matelas toujours humide et des disparitions d'objets. Ainsi, alors que la femme finit par trouver un moyen de se retrouver et d'avoir un jardin secret, un trésor, en se lançant dans la couture, il lui faut trouver des cachettes pour que son ouvrage ne disparaisse pas.
Ce nouveau roman m'a rappelé ma première lecture par bien des aspects : les relations compliquées, le style bien évidemment, une certaine distance prise vis-à-vis des personnages dont l'intimité nous est dévoilée. Curieusement je ne saurais dire des deux romans lequel m'a le plus plu.
J'avais beaucoup aimé le contexte historique fascinant de ma précédente lecture. Ici le cadre est bien moins alléchant : une maison sans charme, une petite commune sans intérêt, un personnage principal dont la vie se résume à quelques activités toujours répétées. En général j'aime tout savoir de la psychologie des personnages, or me voilà en présence d'anti-héros sans nom, quelconques voire pour deux d'entre eux, sans grand intérêt. Pourtant, une fois ma lecture commencée, j'ai eu bien du mal à me détourner de ce texte lu presque d'une traite. La souffrance morale palpable de l'(anti-)héroïne est communiquée rapidement au lecteur, qui tremble de voir son chat découvert, son matelas plus humide encore, ses outils de couture jetés à la poubelle, ses plats renversés par terre. C'est pourtant avec une certaine jubilation que l'on voit cette femme apparemment quelconque trouver des ressources, puiser de l'inspiration dans les petits détails du quotidien et ainsi s'arracher à la terne réalité de sa vie auprès du Garçon et de la Fille. Un roman porté une nouvelle fois par la très jolie plume d'Angélique Villeneuve.
Le titre du billet n'est autre que la citation d'H. Michaux choisie par l'auteur pour introduire ce roman.
D'autres billets : Sylire, Clara, Cathulu, Gwen, Antigone, La cause littéraire...
Merci à Bénédicte et aux Editions Phébus pour cette nouvelle immersion dans l'univers d'Angélique Villeneuve.

152 p
Angélique Villeneuve, Un Territoire, 2012
13:10 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : un territoire, angélique villeneuve, phébus, roman français
15/04/2012
Cent ans après le naufrage du Titanic
Il y a cent ans jour pour jour sombrait « l'insubmersible » Titanic, parti de Southampton pour New-York, qu'il ne devait jamais atteindre. Les séries et documentaires ne manquent pas ces derniers temps, mais c'est d'un roman que j'ai choisi de parler en cette date anniversaire de la tragédie.
Raconté par la fille d'un survivant du Titanic, Elisabeth Navratil, Les Enfants du Titanic mélange la petite histoire à la plus grande, en s'attachant à suivre le parcours de Lolo et Monmon, surnommés les orphelins de l'abîme.
Couturier d'un certain renom, Michel Navratil a vendu sa maison de couture niçoise récemment, suite à sa séparation avec sa femme Marcelle qui l'a trompé, lui faisant perdre toute envie de s'investir dans son affaire jusqu'ici florissante. A l'issue d'un déjeuner chez son meilleur ami avec les petits Lolo et Monmon (Lolo est le père de l'auteur), Michel emprunte le passeport de son ami, Hoffmann, et enlève les petits pour débuter une nouvelle vie outre-Atlantique. La famille embarquera à bord du Titanic, pour son voyage inaugural.
J'ai toujours éprouvé de l'intérêt pour cette affaire, découverte quand j'étais enfant (je repense notamment à l'arrivée du Titanic dans SOS Fantômes, mon film favori à l'époque)!. C'est donc avec curiosité que j'ai ouvert le roman d'Elisabeth Navratil. J'ai eu un peu de mal à m'immerger dans ce texte au début, mais c'est au final une lecture au bilan très positif. Malgré quelques réserves (un hommage familial avant tout, avec quelques maladresses à mes yeux), j'ai beaucoup apprécié cette lecture documentée et très émouvante. Le récit débute avec l'embarquement des Navratil, leur découverte du bateau (un tiers du roman environ) puis le naufrage et enfin, l'arrivée du Carpathia pour sauver les naufragés encore en vie et le court passage de Lolo et Monmon aux Etats-Unis : ayant perdu leur père dans le naufrage, les deux enfants font l'objet de toutes les attentions médiatiques, tandis que l'on cherche à retrouver leur mère.
La description du naufrage est dans l'ensemble très réussie ; chaque étape est décrite en mettant en avant les divers personnages qui nous ont été présentés depuis le départ du bateau. C'est ainsi que l'on vit les tragédies personnelles, les actes de courage ou de folie avec beaucoup d'intensité, à travers plusieurs passages très émouvants.
Bien qu'inspiré librement de l'histoire familiale Navratil, ce roman est une mine d'informations pour qui n'a qu'une connaissance superficielle du naufrage. Il soutient la thèse selon laquelle le drame a été le fruit de l'arrogance des dirigeants de la compagnie de la White Star Line, qui n'a choisi d'équiper le bateau que de la moitié des canaux nécessaires et qui préfère courir des risques en approchant des icebergs plutôt que de dévier plus tôt sa route, quitte à arriver un peu moins vite à New-York pour ce voyage inaugural. Le manque total d'organisation lors de la mise à l'eau des canaux est aussi longuement mis en avant. Un drame qui, d'après l'auteur, aurait pu être évité.
Un roman qui m'a en tout cas donné envie de me documenter davantage sur le Titanic ; j'ai d'ailleurs découvert en faisant quelques recherches un blog très intéressant si les épaves mystérieuses vous attirent.
L'image des deux enfants ci-dessus représente Lolo et Monmon. Cette photo a été prise à New York, avant diffusion dans les journaux lorsque l'on cherchait leur mère. Cette photo est à mes yeux particulièrement touchante car à côté des enfants se trouvent deux jouets offerts par la compagnie à l'embarquement : une très belle voiture et un modèle réduit du navire.
Un article sur les deux orphelins ; un autre très intéressant sur Il était une fois le Titanic. L'mage ci-dessous est tirée de Ghostbusters : le Titanic vient juste d'arriver.

340 p
Elisabeth Navratil, Les Enfants du Titanic, 2012 (nouvelle édition)
23/11/2011
Boston, Aggie et Margaret
J'avais très envie de faire la connaissance des Quatre Soeurs de Malika Ferdjoukh, mais c'est finalement Aggie que j'ai décidé de suivre dans son ascension, des bas quartiers aux maisons chics de Boston. Et quel délicieux bonbon que ce court roman ! Je me suis régalée du début à la fin et j'ai passé un si bon moment que c'est le genre de livre que je ne doute pas de relire à l'occasion avec plaisir.
Si la couverture exquise et ses paper dolls ne suffisent pas à vous tenter, peut-être qu'un petit aperçu de l'histoire achèvera de vous convaincre ? Nous voilà à Boston, dans un environnement qui n'est pas sans rappeler Dickens et ses pauvres orphelins. Aggie vit chez un couple peu recommandable qui l'envoie détrousser les gentlemen en pleine nuit, la petite empruntant les égouts de la ville pour s'acquitter de sa tâche. Mais un soir, celui qu'elle prend pour un pigeon comme un autre n'est pas celui qu'elle croyait : c'est ainsi qu'elle sera arrachée à sa misérable existence et présentée à une famille qui n'a plus vu une nièce chérie depuis des années. Mais avant de se faire passer pour une demoiselle comme il faut, Aggie aura du boulot !
Tout est bon dans ce petit livre : l'ambiance très XIXe, les personnages attachants, les références littéraires, l'écriture si agréable et une intrigue qui nous tient en haleine. N'hésitez plus, lisez-le (au passage, si vous avez une petite fille dans votre entourage je ne peux que vous recommander chaudement ce récit pour les fêtes de Noël à venir, car il me semble parfait pour une lecture auprès de la cheminée).
D'autres avis : Malice qui me l'a recommandé, mais aussi Rory, Allie, Bouma, Roudoudou, Sharon, Marie, S'il était encore une fois, Ricochet, Le forum Whoopsy Daisy.

94 p
Malika Ferdjoukh, Aggie change de vie, 2009
19:17 Publié dans For kids and kidults !, Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : malika ferdjoukh, aggie change de vie, boston, etats-unis, roman historique, charles dickens, xixe, boston xixe, début xxe
03/11/2011
Portraits de femme
Même si je suis bien incapable de distinguer le moindre oiseau une fois dépassé le niveau du héron, de la mouette et du pigeon, j'ai eu envie de découvrir ces Vies d'oiseaux de Véronique Ovadé, nouveauté parmi tant d'autres en période de rentrée littéraire.
Il y a quelques années, j'ai découvert dans le cadre du prix Landerneau Et mon coeur transparent. Je projetais déjà de lire Déloger l'animal, ce que je n'ai toujours pas fait (honte sur moi, je promets de faire pénitence et de relire un chapitre des Chroniques de Mudfog de Charles DiKens pour la peine). Bref, revenons-en à nos moutons ou plutôt au Coeur transparent (quelle charmante image) ; ce livre très particulier a beaucoup dérangé à l'époque : détesté ou adoré, il n'a laissé personne indifférent. Si je ne garde qu'un souvenir flou de l'intrigue (comme je le dis souvent, en cas de fin du monde et de destruction des librairies, je pourrais bien me contenter de relectures au vu de ma mémoire de poisson rouge)... si je ne garde qu'un souvenir flou de l'intrigue (disais-je avant cette digression), je me rappelle un réel coup de coeur, une lecture enthousiaste faite d'une traite (et que j'associe à un premier long séjour à Barcelone... on peut faire plus désagréable comme contexte) !
Des Vies d'oiseaux est un roman bien différent, de facture plus classique. Il y est question de Vida, qui vit dans sa maison de luxe comme une prisonnière, en apparence soumise à un mari qui aime lui rappeler qu'il l'a sortie de la fange et l'a faite telle qu'elle est aujourd'hui. Mais c'est aussi Paloma, la fille de Vida, qui occupe une place centrale dans le roman. Lasse de voir sa mère humiliée au quotidien, rejetant les valeurs bourgeoises de sa famille, Paloma s'est enfuie avec un séduisant jardinier au crâne couvert de cicatrices (oui je sais dit comme ça, ça donne envie !). Le récit commence avec l'histoire de Vida, suivie du point de vue de Paloma, avant un chapitre final au cours duquel les deux femmes se retrouvent.
Avec sensibilité, Ovaldé décrit une Vida qui se rebelle discrètement contre son mari, par le choix de ses habits, quelques remarques inopportunes venant gâcher ses dîners mondains... jusqu'au jour où elle fait la rencontre du lieutenant Taïbo qui incarne une autre forme de virilité et lui permet de quitter enfin son mari. Malgré tout, la délicate Vida ne peut partir sans la présence d'un nouvel homme : son émancipation n'est ainsi que partielle. Quant à Paloma, c'est un personnage à mon sens moins intéressant. Elle incarne le stéréotype de la gosse de riches privilégiée qui se retourne contre ses parents... pour finir par vivre dans des demeures de luxe innocupées pendant les vacances de leurs habitants. Certes, elle se pose en provocatrice en causant maints désagréments à ses anciens voisins et parents, mais elle continue à profiter sans remord de la vie dorée qu'elle se targue de mépriser. Un personnage plus figé, parfois desservi par des scènes un peu moins réussies : je pense par exemple à une dispute assez artificielle entre le père et la fille. Dommage, car ce roman reste très agréable à lire et soulève de nombreuses questions, traitant aussi bien du fossé qui sépare les différentes couches sociales (et ce d'autant plus que le cadre choisi est l'Amérique latine, où les inégalités se manifestent de façon plus visible) que de la question de la féminité et de la réalisation de la femme.

236 p
Véronique Ovaldé, Des vies d'oiseaux, 2011


18/09/2011
Qu'il faisait doux au matin de ma mort !
En raison de mon vieil esprit de contradiction, j'ai tendance à fuir les livres qui font l'objet d'un enthousiasme collectif, incroyable, en somme louche (oui je sais)... je me réjouis donc d'avoir lu le dernier Carole Martinez avant que ne fleurissent 150 articles à son sujet - et déjà, en faisant ma modeste chronique, je vois que ce roman sera de ceux qui marqueront la rentrée (si ce n'est les esprits, du moins en s'illustrant par la quantité de fois où ce titre surgira devant les yeux du lecteur vierge et innocent, animal fantastique qui, d'ailleurs, n'existe pas). Le livre de Carole Martinez est déjà très présent en tête de gondole, dans les relais H et autres instruments et lieux merveilleux de notre formidable époque où l'on prend souvent le lecteur pour un mouton sans cervelle qu'il convient de guider sur la route difficile menant aux bonheurs de la lecture. Heureusement pour l'innocent lecteur achetant rapidement sa nourriture spirituelle hebdomadaire dans ces antres de la culture moderne, Du Domaine des Murmures est un roman ma foi très agréable à lire et, s'il sert d'alternative aux derniers crocodiles de Londres et autres spectres omniprésents dans les transports en commun (quand ils ne hantent pas les serviettes de plage), je me réjouirai personnellement. N'allez pas croire que j'aie quoi que ce soit contre les lecteurs de best-sellers (il y a d'ailleurs de bons best-sellers et certains de mes chers classiques ont cartonné à leur époque!) mais vous n'imaginez pas comme une année entourée par Katherine Pancol dans le bus peut nuire à la santé mentale !
Deuxième roman de Carole Martinez, Du Domaine des Murmures (puisque c'est bien de lui que je voulais parler) a éveillé mon intérêt en raison de l'époque dont il traite : le Moyen-Âge. N'ayant rien d'autre en tête en ouvrant ce livre, j'ai donc éprouvé le plaisir de me laisser entraîner dans une histoire très curieuse, où le merveilleux n'est jamais loin.
Promise à Lothaire, jeune homme belliqueux violant régulièrement les paysannes du domaine, la jeune Esclarmonde se refuse à lui le jour de leur mariage ; se tranchant l'oreille, elle demande à être emmurée vivante dans une chapelle, afin de se consacrer jusqu'à sa mort à Dieu. Si la foi de la jeune femme est sincère, sa décision a priori terrible est aussi motivée par un puissant désir de liberté : se consacrer à Dieu, s'isoler à jamais, c'est aussi se refuser aux hommes et ne pas dépendre du bon vouloir d'un mari après avoir longtemps obéi à un père aimant mais exigeant. Enfermée entre quatre murs, Esclarmonde apprendra à se connaître et à dépasser ses propres limites : un tombeau à ses yeux salvateur. Mais le jour où elle doit être enfermée, la jeune femme est violée à l'orée du bois, lors d'une dernière promenade libératrice.
De ce drame caché puis quelque peu oublié naîtra neuf mois plus tard un enfant, alors qu'Esclardmonde est désormais enfermée. Les gens des environs choisissent de croire au miracle, mais la position de la jeune sainte reste précaire.
J'ai été séduite par le souffle romanesque qui porte ce récit : avec un véritable talent de conteuse, Carole Martinez nous entraîne à sa suite dans cette forêt, aux abords de ce château en ruine. C'est avec grand plaisir qu'on écoute avec elle les pierres murmurer l'histoire d'Esclarmonde, de son père devenu fou, d'un homme qui l'a tendrement aimée, d'un fée verte et de nombreux fantômes qui revivent le temps d'une lecture. Sa réflexion sur la place faite aux femmes en ce lieu dominé par les hommes est intéressante et la prophétesse n'est pas la seule à influencer la population (citons déjà celle qui, par ses formes rondes, sait mener les hommes par le bout du nez).
N'étant pas moi-même historienne, je ne sais pas à quel point ce récit est fidèle à l'époque décrite ; il m'a paru parfois assez moderne, mais je dirais que cela n'a pas grande importance, l'essentiel étant de se laisser porter par le récit et de croire aux légendes si séduisantes qui sont présentées. Assez réfractaire aux textes excessivement mystiques, je n'ai pas été gênée un instant par les interrogations d'Esclarmonde, ses accès de foi, sa communion secrète avec son père parti guerroyer en terre sainte.
Voilà in fine un très joli roman qui saura vous emporter le temps d'une pause, un texte que l'on savoure et que l'on regrette un peu d'avoir ensuite derrière soi.
Les nombreux avis de : Antigone, La petite marchande d'histoires, Clara, Bricabook, Kathel, Pierre Jourde, Là où les livres sont chez eux, Aifelle, Isabelle, Emeraude
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201 p
Carole Martinez, Du Domaine des Murmures, 2011

13:53 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : carole martinez, rentrée littéraire 2011, du domaine des murmures, gallimard, roman, roman francais, moyen-âge
11/09/2011
New York New York
Je ne sais pas si la chaleur écrasante de Barcelone ou l'air conditionné qui y sont pour quelque chose, mais je ne sais comment partager avec vous ma dernière lecture, Deux jeunes artistes au chômage de Cyrille Martinez.
Ce roman très curieux fait un peu figure d'OVNI dans cette rentrée littéraire. Plutôt expérimental, ce texte a pour cadre New York New York. Ce "déplacement" (je reprends ici un terme employé par l'auteur) est assez emblématique du récit, et si je voulais faire un énorme raccourci, je dirais qu'il résume à lui seul Deux jeunes artistes au chômage. New York New York, une manière de nous placer dans un cadre mental assez précis pour aussitôt nous en arracher ; une perte de repères qui se poursuit avec la rencontre d'Andy et de John, que l'on associe immédiatement à deux artistes des années soixante, pour ensuite découvrir qu'il ne peut s'agir de l'époque en question lorsqu'un téléphone portable fait soudain son apparition. Ce roman est un curieux mélange de chapitres qui se lisent comme autant de pièces formant un tout mais laisse au lecteur la vague impression d'avoir pénétré dans plusieurs univers parallèles, tous semblables et décalés à la fois. Le passé évoque un futur presque inquiétant, au cours d'une introduction qui n'est pas sans évoquer le roman d'anticipation : des artistes s'installent dans un quartier de New York New York qui devient de plus en plus un ghetto de luxe dans lequel il convient de vivre pour devenir artiste, mais auquel on ne peut accéder sans être auteur de best-sellers, d'où une montée des prix et un quartier d'abord (trop?) élitiste qui devient purement mercantile.
Le roman, pourtant court, évoque par ailleurs de nombreux sujets, dont l'accueil faits aux immigrants (intégrés à condition de venir "travailler" et non "vivre" sur place), accueil absurde qui, on le pressent, n'annonce pas de meilleurs lendemains. Un autre sujet m'a interpelée et je regrette de ne pas avoir profité d'une rencontre avec l'auteur pour l'évoquer : l'un des personnages est atteint du syndrome de la Tourette et passe son temps à jurer. Un personnage qui prête à rire... est-ce là sa raison d'être dans le livre (malgré un côté sinistre dès qu'il s'agit de faire du profit) ? Un personnage qui me fait par ailleurs penser à L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau d'Oliver Sacks, que je vous recommande si la question des troubles nerveux vous intéresse.
Un livre qui ne ménage pas son lecteur et suscite de nombreuses interrogations, ce que j'ai trouvé très raffraîchissant !
Merci à Denis et aux éditions Buchet Chastel pour cette lecture et la rencontre très sympathique avec l'auteur autour d'un pique-nique !
Les avis de : Livresse, Sophie, Moby Livres, Skritt, Avalon

128 p
Cyrille Martinez, Deux jeunes artistes au chômage, 2011

20:02 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : cyrille martinez, andy wharol, new york, buchet chastel, john giorno, roman, roman français
10/08/2011
Fantômes victoriens, ou pas
Comme des Fantômes constitue un recueil pour le moins atypique : présenté comme une anthologie faisant suite à la mort de Fabrice Colin (en réalité tout à fait en forme), ce livre est composé d'une série de textes très divers. Nouvelles, entretien, introductions à l'oeuvre fictive du fictif Fabrice Colin, les variantes ne manquent pas.
J'ai découvert une facette de l'auteur que je ne connaissais pas du tout et qui a éveillé ma curiosité : l'influence des auteurs anglo-saxons sur son oeuvre, son attirance pour des auteurs tels que Lovecraft et Tolkien mais aussi James Matthew Barrie, Lewis Carroll, Virginia Woolf, Kenneth Grahame, sans oublier l'illustrateur Arthur Rackham. Barrie et Carroll occupent une place particulière et reviennent à plusieurs reprises dans le cadre de récits imagés. La plupart de ces textes m'ont beaucoup intéressé, en revanche je reste dubitative quant au passage où Peter Pan se présente en fornicateur d'adolescents suicidaires.
Beaucoup de nouvelles ont le charme mystérieux des contes fantastiques, mêlant des éléments classiques à un univers plus moderne. La présentation générale ne manque pas d'originalité, ni d'humour !
Un livre étonnant, plein de surprises et de passages joliment tournés. Certains textes m'ont davantage marqué : les plus ancrés dans la fantasy me touchent moins que les allusions aux maîtres victoriens. A noter quelques nouvelles dont je garde un souvenir particulier : "Arnarstapi "(autour de l'Alice de Lewis Carroll, dont le chat laisse ses sourires partout) et "Retour aux affaires", sur un homme chargé de débarrasser les vivants des morts encombrants. Si tout ne m'a pas plu, Comme des Fantômes m'a donné envie de découvrir un peu plus l'oeuvre de Fabrice Colin, dont je ne connais pour l'instant que Les Etranges Soeurs Wilcox. Si vous souhaitez me conseiller des livres d'inspiration victorienne ou anglaise, je suis preneuse !
D'autres avis :
Le Vallon Fantastique, Cafard Cosmique, Titine, Adalana, Cachou, Les Riches Heures de Fantasia, Lire ou Mourir, True Blood Addict, Leiloone, Efelle, De l'autre côté du miroir, Thabanne, Lulu Off the Bridge, Bulle de Livre, Elbakin, Ryuuchan, Les Chroniques de l'Imaginaire, Bederom, Falaise Lynnaenne, Sherryn
Merci à Constance de Folio pour cette lecture.

474 p
Fabrice Colin, Comme des Fantômes, 2008


22:34 Publié dans Fantastique, Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : éditions folio, fabrice colin, comme des fantômes, fantastique, fantasy, littérature xixe, virginia woolf, lewis carroll, arthur rackham, james matthew barrie, tolkien, lovecraft
23/07/2011
Paris avec Queneau
Habitant depuis maintenant près d'une dizaine d'années à Paris, je me suis beaucoup attachée à cette ville dans laquelle j'aime flâner pendant mes week-ends ou au cours d'agréables soirées. J'ai donc été curieuse de lire Connaissez-vous Paris ? de Raymond Queneau. En réalité, c'est un écrivain que je n'aime pas beaucoup lire mais j'ai pensé que ce petit guide pourrait me séduire par son originalité.
Connaissez-vous Paris ? reprend une série de questions posées par Raymond Queneau aux lecteurs du quotidien l'Intransigeant à l'aube de la deuxième guerre mondiale. Le format adopté dans l'édition d'une sélection de ces questions chez Folio est le suivant : une série de questions sur une page, leur réponse sur la page suivante. Le lecteur peut ainsi jouer le jeu et essayer de répondre aux devinettes de Queneau, qui demandent ceci dit une bonne connaissance de l'histoire de la capitale.
Ce petit livre satisfera les curieux, en revanche, si vous attendez de Queneau un soupçon d'humour ou des chroniques ludiques, vous serez sans doute un peu déçus par ces questions-réponses assez factuelles.
Par exemple :
"Où se trouve la ruelle Sourdis et que représente-t-elle de particulier ?
La ruelle Sourdis, qui va de la rue Charlot à la rue Pastourelle (dans le 3e), est une des dernières voies de Paris avec ruisseau central. Elle était encore, il y a quelques années, éclairée à l'huile".
A lire petit à petit, peut-être en profitant d'une petite pause lors d'une balade à Paris pour chercher un secret concernant les rues des alentours.
D'autres billets La Grotte des Livres, Homaditha, Malice...
Et pendant que vous découvrez Paris, je vais me promener une fois de plus dans les rues de Londres...
176 p
Raymond Queneau, Connaissez-vous Paris ?, 1936-1938
10:14 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : raymond queneau, connaissez-vous paris, éditions folio, paris, littérature paris
26/06/2011
La Terreur des Highlands
Etape 1
Suis bien arrivée. STOP. Plans top secrets en sécurité dans corsage. STOP. Amoureux secret en vue. STOP.
Etape 2
Mince, ce n'était pas la bonne enveloppe. Pars à la recherche des documents en question.
Etape 3
Compagnon de voyage démasqué et expédié dans l'au-delà (lui ai fracassé le crâne, ne pouvant pas faire usage du pistolet hors d'âge de Daddy).
Shame on me ! Avant de lancer avec Cryssilda le mois Kiltissime, je ne connaissais pas Exbrayat et n'avais pas remarqué que le film Imogène McCarthery était librement inspiré du premier roman de la série.
Imogène McCarthery travaille à Londres, à l'amirauté. Cette fille aux cheveux rouges qui frise la cinquantaine est écossaise et fière de l'être ; elle traite ainsi les Gallois de demi-civilisés, car elle a été à bonne école :
Son père décida de parachever lui-même son éducation. Pour ce, il lui enseigna qu'Adam devait être écossais, car les Ecossais constituaient le peuple le plus intelligent de la terre et le plus aimé de Dieu. Une fois ce principe bien ancré dans l'esprit de la petite, le capitaine lui affirma que, parmi les Ecossais, les habitants des Highlands formaient une classe privilégiée à laquelle ils avaient tous deux la chance d'appartenir. Leurs compatriotes vivant dans les Lowlands et les Borders étaient, certes, de bons et dignes compagnons, mais enfin il leur manquait et leur manquerait toujours cette touche de génie que le plus humble Ecossais des Hautes-Terres apporte en naissant. Quant aux Anglais, ils composaient un agrégat d'individus peu intéressants et qui ne devaient qu'à leur nombre d'avoir pris la tête du Royaume-Uni. Henry-James-Herbert tenait les Gallois pour une peuplade n'ayant pas encore atteint complètement le stade de civilisation où étaient parvenus - non sans effort - les Anglais, tandis que les Irlandais se cantonnaient au plus bas de l'échelle des valeurs britanniques. Au-delà, il y avait la mer et, derrière la mer, le monde des sauvages, quelle que soit la couleur de leur peau. Pour la fillette, ces sauvages se divisaient en tribus dont Paris, Madrid, Bruxelles, Rome se révélaient les centres principaux. (p 6)

Lorsque, à sa grande surprise, son supérieur hiérarchique lui confie une mission d'agent secret, Imogène se croit de suite investie d'une mission glorieuse et se rêve héroïne au même titre que Rob Roy. Mais elle est également incapable de garder un secret : de suite, elle parle à mots couverts de ce qui lui arrive, avant de partir pour l'Ecosse où elle devra remettre de précieux documents.
Ce roman qui tient tout autant du livre d'espionnage que du livre d'aventures met en scène les rocambolesques péripéties qui, au final, n'empêcheront pas la flamboyante Ecossaise de mener à bien sa mission.
Une excellente surprise que ce petit livre plein d'humour très agréablement écrit ! On s'attache follement à Imogène avec sa mauvaise foi, son chauvinisme excessif, ses fanfaronnades mais aussi son courage et son tempérament impétueux qui lui seront bien utiles.
Quelques faiblesses toutefois (soulignées par Manu dont je partage le ressenti) : Imogène est fleur bleue et passe son temps à penser que les hommes tombent amoureux d'elle, sans jamais remettre en question son jugement, au risque de s'exposer à de grands dangers en faisant confiance à ses ennemis... parfois, Imogène est si sotte qu'on aimerait faire un saut dans le roman et la secouer une bonne fois pour toutes !
On peut également reprocher au livre le caractère répétitif de certaines situations qui reviennent en boucle, les légères variations tenant essentiellement à la façon dont Imogène parviendra à occire le vilain.
Mais ceci n'est rien par rapport à cela et ces quelques reproches que je fais à ce roman n'ont en rien gâché ma lecture, tout à fait délicieuse ! Ce n'est qu'une première pour moi car j'entends bien retrouver Imogène, la terreur des Highlands !
Les avis de The Bursar, Sophy, Soukee, Manu

191 p
Exbrayat, Ne vous fâchez pas, Imogène !, 1962

13:08 Publié dans Littérature française et francophone, Romans policiers | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : exbrayat, ne vous fâchez pas imogene, imogene mccarthery, challenge kiltissime, ecosse, roman d'espionage
15/05/2011
Un détour en Egypte
"C'était l'hiver, le terrible hiver de l'Egypte misérable. La journée avait commencé dans l'horreur d'un froid glacial. D'abord, le vent avait harcelé la ville moderne et ses bâtisses en béton armé, pareilles à d'invincibles forteresses. Puis, il avait deferlé comme un sauvage sur les quartiers populaires. Là, aucun obstacle sérieux ne s'opposait à l'énormité de son élan. Il avait pris d'assaut l'infini des masures et rempli les venelles de son souffle dévastateur. C'était un vent glacial, chargé d'une humidité nocive. Il passait à travers les cloisons branlantes des taudis ; il pétrissait les ruines ; il s'enroulait autour d'infâmes décombres, soulevant partout l'odeur pestilentielle de la misère." (p7)
C'est ainsi que s'ouvre le court roman La Maison de la Mort certaine. Aussi, si je vous dis que c'est la merveilleuse écriture d'Albert Cossery qui m'a emportée, vous ne serez sans doute pas étonnés.

Cette histoire est celle d'une maison, défigurée par une fissure qui inquiète de plus en plus ses habitants, tous locataires et, à l'exception du boueux soucieux de faire des économies, trop pauvres pour déménager. S'attendant à voir la maison s'écrouler et causer leur mort, les voisins exigent une intervention de la part du propriétaire. Mal à l'aise devant eux, inquiet face à leurs enfants trop farceurs à son goût, le propriétaire finit par venir accompagné d'un soi-disant ingénieur, jeune homme auquel il a visiblement demandé de déclarer que la maison était tout à fait saine, en dépit du bon sens. Sommé de visiter lui-même la maison, il entreprend l'ascension des marches branlantes avec inquiétude, découvrant ainsi un sol affaissé et prêt de s'effronder dans l'appartement du dessous, ou encore un appartement auquel il manque tout simplement un pan de mur vers l'extérieur.
Ce sont les conditions de vie de la populaiton misérable de ce quartier égyptien qu'évoque Cossery à travers ce roman que l'on pourrait sans doute qualifier de fresque sociale. Entre l'artiste sans emploi, le menuisier sans client et les autres habitants sans avenir de cette bâtisse moribonde, se dresse le portrait d'une classe oubliée par la société, une classe dont le sort n'intéresse visiblement personne. Un certain fatalisme se dégage de ces pages et pourtant, on est davantage frappé par la richesse du texte et la capacité de Cossery à faire d'une situation dramatique une scène riche en couleurs et invitant au voyage. Un écrivain éloigné de mon univers de prédilection mais que je relirai avec grand plaisir et que je vous invite à découvrir absolument.
Merci à Papa Lou pour la découverte !

Les photos proviennent du blog Balade égyptienne où vous trouverez de nombreuses photos tout aussi intéressantes.
Les avis d'Enlivrez-vous, Le blog des bouquins, Sybilline

144 p
Albert Cossery, La Maison de la Mort certaine, 1994
21:20 Publié dans Littérature française et francophone | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : albert cossery, la maison de la mort certaine, egypte, joêlle losfeld







































