14/03/2012
Direction le Japon !
Lorsqu'on me demande quel est mon auteur préféré, je ne pense plus à citer Yoko Ogawa, pourtant elle fait définitivement partie des écrivains que j'admire le plus. Je l'ai découverte à la sortie du Musée du Silence puis me suis régalée avec La Formule préférée du professeur. Depuis l'ouverture de ce blog j'ai chroniqué plusieurs de ses textes mais je ne la lis plus qu'occasionnellement alors que j'ai encore plusieurs de ses romans en attente. Il y a quelques semaines j'ai profité d'un week-end au chaud pour ouvrir enfin Amours en marge, son premier roman.
Ogawa m'a séduite dès la première rencontre par son univers bien particulier, sa façon bien à elle de mettre en avant des fractions de vie ou des rencontres intenses et sans lendemain, plongeant le lecteur dans une réalité fragile, précaire et souvent en décalage avec nos repères occidentaux.
Dans ce roman, la narratrice est atteinte d'une maladie qui lui fait percevoir des bourdonnements et amplifie les sons au point de la faire hospitaliser. Les symptômes se sont déclenchés juste après le départ de son mari, qui l'a quittée pour une autre. Le récit débute avec la participation de la narratrice à une réunion pour un journal médical. D'autres personnes ayant souffert de ce type de troubles sont réunies pour faire part de leur expérience, des premières manifestations de la maladie à la guérison. L'héroïne y fait la connaissance de Y, sténographe, et est de suite fascinée par ses mains et le pouvoir que leur confère la sténographie. Le roman nous fait suivre ces deux personnages pendant quelques mois, à travers les rechutes et guérisons de la narratrice et leurs rencontres régulières.
Plutôt qu'une nouvelle qui aurait pu bien se prêter à cette histoire, Ogawa a préféré s'étendre en écrivant ce roman apaisé où plusieurs sujets et thèmes sont exploités de manière récurrente, avec d'infimes variations. L'héroïne semble ne pas beaucoup évoluer du début à la fin, alors que, symboliquement, sa vie a changé grâce à Y qui a sténographié ses propos le temps d'utiliser un bloc entier de papier épais, couleur crème (le tas diminuant inquiétant la narratrice, qui sent qu'ensuite sa relation avec Y lui échappera). Y semble réel mais, lorsqu'on connaît Ogawa, on se doute bien qu'il est vain d'espérer l'accomplissement d'une histoire d'amour (d'ailleurs, ce sont davantage les mains de Y que le personnage, dont on ne sait pas grand-chose, qui intéressent la jeune femme)... les dernières pages sèment le doute dans l'esprit du lecteur. Y, si disponible, parfois là quand on ne l'attend pas, disparaissant à la fin du roman en laissant une fausse adresse, le lieu en question étant malgré tout lié au personnage par un détail troublant. Peut-être peut-on considérer qu'il s'agit d'un roman contemplatif. On le lit dans le calme, en se délectant de scènes banales qui, à travers le regard d'Ogawa et sa plune fluide, prennent un sens, une profondeur insoupçonnés. Sans être mon texte favori de l'auteur, c'est indéniablement un beau récit dont j'ai beaucoup apprécié la lecture.
Wictoria qui aime elle aussi Ogawa a écrit un billet très intéressant sur ce roman, dans lequel elle relève notamment tous les thèmes récurrents chez cet écrivain (tels l'eau, les entraves, le corps humain...).
Sur ce blog, quelques chroniques de textes d'Ogawa :
- Ogawa Yoko, La Petite Pièce Hexagonale
- Ogawa Yoko, La Piscine, Les Abeilles, La Grossesse
- Ogawa Yoko, Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie
- Ogawa Yoko, Les Tendres Plaintes
Une lecture qui tombe à pic puisque le salon du livre 2012 qui aura lieu la semaine prochaine à Paris met la littérature japonaise à l'honneur... j'espère en profiter pour découvrir de nouveaux auteurs, même si je suis très déçue qu'Ogawa ne soit pas présente !
Yoko Ogawa, Amours en marge, 1991
11:07 Publié dans Japon, Littérature asiatique | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : yoko ogawa, amours en marge, japon, littérature japonaise
11/02/2012
La carte du monde invisible
La Carte du Monde de Tash Aw m'éloigne temporairement de mes promenades anglaises ; c'est même une lecture bien différente des romans vers lesquels je me tourne spontanément et pourtant j'ai passé un excellent moment.
Ce récit nous plonge dans l'Indonésie de 1960, lorsque le jeune Adam voit son père adoptif d'origine hollandaise se faire embarquer par des soldats. En fouillant dans la maison, il trouve la trace d'une certaine Margaret, qui aurait beaucoup compté pour son père ; l'adolescent part à sa recherche en quittant sa petite île pour Jakarta. C'est une ville tentaculaire, fascinante et sordide à la fois, dans laquelle les ressortissants étrangers ne se sentent plus tellement en sécurité, alors que le Président tend à se rapprocher de ses alliés communistes et que les manifestations se multiplient.
Plusieurs voix en alternance retracent l'histoire d'Adam, orphelin, de son frère Johan, adopté en Malaisie, de Karl, le père, amour de jeunesse de Margaret, elle-même enseignante américaine dont le collègue Din est soupçonné d'être à la tête d'un groupe extrémiste. Souvenirs et présent se mêlent, avec en toile de fond un contexte politique agité.
Je ne raffole pas des romans politiques mais cette dimension ne m'a pas du tout gênée et nourrit le récit intelligemment, s'invitant dans l'histoire personnelle des différents protagonistes. Outre la question du régime politique préférable et la perte d'illusions de ceux qui avaient cru à une nouvelle Indonésie, c'est aussi la société qui est dépeinte ici, avec le gouffre séparant les plus riches du reste de la population, presque miséreuse et sans avenir. Comme l'a déjà écrit mon amie Cryssilda, "le texte est en dialogue constant avec lui même" : chaque chapitre fait écho à un autre, les histoires s'entrecroisent et le contexte historique explique le parcours atypique des personnages.
Malgré les apparences, ce roman pose un regard éclairé sur une époque trouble et ne sombre pas dans le pessimisme ; pour preuve la fin plutôt heureuse pour les principaux personnages.
Très agréablement écrit, ce roman offre de beaux tableaux d'un pays qui parviennent à émouvoir le lecteur tout en le mettant mal à l'aise. Il pose aussi la question passionnante de l'identité : Margaret, américaine de nationalité, a bourlingué dans de nombreux coins du monde et a choisi de s'installer à Jakarta, parlant d'ailleurs parfaitement indonésien ; mais lorsque les tensions entre les deux pays montent, Margaret et ses compatriotes ne sont soudain plus les bienvenus. Adam a la peau plus claire que les enfants de l'île dans laquelle il grandit et reste ainsi un peu à part ; fasciné par l'Europe, il aimerait apprendre le néerlandais mais Karl refuse de parler sa langue natale et veut vivre en respectant autant que possible la culture indonésienne, alors qu'il est toujours perçu comme un Hollandais par la population locale. Au final, à quel pays, quelle nation, quelle culture appartenons-nous ? A celle qui figure sur notre passeport, à celle de nos parents ou bien à celle que nous choisissons ?
Un roman vraiment intéressant que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.
Merci à Christelle des éditions Robert Laffont pour cette belle découverte... je regrette vraiment de ne pas avoir pu assister à la rencontre avec l'auteur, je me serais régalée !
Les avis de Cryssilda, Titine

442 p
Tash Aw, La carte du monde invisible, 2009
22:41 Publié dans Littérature anglo-saxonne, Littérature asiatique | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : tash aw, la carte du monde invisible, indonésie, roman indonésie, éditions robert laffont
20/11/2010
La forêt gardait le silence
J'ai découvert Yoko Ogawa il y a quelques années en tombant par hasard en librairie sur Le Musée du Silence, dont la couverture tout autant que le résumé avaient éveillé mon intérêt. C'était ma première rencontre avec la littérature japonaise et je dois dire que depuis, rares sont les auteurs qui sont parvenus à me charmer autant que Yoko Ogawa.
Comme d'autres lectures avant, le roman Les Tendres Plaintes m'a donné à la fois l'impression de parcourir un univers bien propre à l'auteur et d'être de nouveau dépaysée. J'ai noté également cette idée chez Loula qui dit avoir finalement du mal à cerner cet auteur. Ayant commencé par lire Le Musée du Silence et L'Annulaire, à la fois mystérieux, magnifiques et morbides, j'ai été étonnée par La Formule Préférée du Professeur dont le sujet était très différent. Et finalement, chaque nouvelle lecture m'a donné l'impression de découvrir une autre facette d'Ogawa, tout en retrouvant avec plaisir certains éléments qui me donnent en quelque sorte l'impression d'être en présence de vieux amis lorsque je lis un de ses textes.
Il est ici question de la calligraphe Ruriko qui, son mariage battant de l'aile, se rend subitement dans le chalet de vacances de sa famille afin de s'éloigner d'un mari violent qui fréquente ouvertement une autre femme. Elle fait la connaissance de Nitta, fabricant de clavecin, et de Kaoru, son assistante. De là naît rapidement une amitié entre la jeune femme et ses voisins qui lui font entrevoir de nouveaux horizons à travers leur passion pour le clavecin. Mais Ruriko s'éprend de Nitta et le trio est mis en péril alors que peu à peu la jalousie l'étreint, lorsqu'elle s'aperçoit que Nitta et Kaoru partagent un monde dont elle ne pourra jamais faire partie.
Sur un rythme lent propre à Ogawa, les tensions finissent par attendre leur point culminant jusqu'à la chute inexorable. Si la psychologie des personnages joue un rôle important avec l'impénétrable Nitta, la tendre Kaoru ou Ruriko, plus torturée, d'autres éléments plus périphériques et souvent descriptifs ont toute leur place dans le récit : la fascination de Ruriko pour la chair tendre d'une voisine bien portante, la façon dont les personnages servent les plats et ce qu'ils mangent, de même que l'histoire parallèle d'une vieille dame anglaise dont Ruriko est chargée de recopier la biographie. On retrouve les belles descriptions de la pluie et des plans d'eau qu'Ogawa semble affectionner tout particulièrement, ainsi qu'un événement qui fait écho à l'Annulaire, à travers un doigt mutilé.
Si les livres de cet auteur ne sont pas toujours gais (celui-là mêlant les moments de plénitude à une histoire au fond plutôt mélancolique), ils parviennent presque toujours à m'arracher au quotidien et à me donner l'impression d'évoluer dans une bulle étrangement calme et bénéfique. Cette fois aussi j'ai vraiment savouré ce plongeon dans ce monde particulier que je quitte à regret, avec l'envie d'ouvrir rapidement les quelques livres d'Ogawa qui me restent à découvrir.
Un roman empreint de sensibilité que je conseille à tous ceux qui ont déjà aimé Ogawa. Je sais de moins en moins quel roman recommander à ceux qui ne la connaissent pas, car les sujets varient tellement qu'il est difficile de se décider.
"Les rayons miroitaient à la surface de l'eau. La couleur en était différente à chaque battement de mes paupières. J'ai essayé de concentrer mon regard pour la sonder mais en vain. Je me figurais un fond sableux, des masses compactes d'herbes aquatiques qui ondulaient, mais je ne distinguais que de simples ténèbres" (p209)
De Yoko Ogawa sur ce blog : La Petite Pièce Hexagonale, La Piscine / Les Abeilles / La Grossesse, Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie. Lus par ailleurs : La Formule préférée du Professeur, L'Annulaire et Le Musée du Silence.
D'autres avis sur Les Tendres Plaintes : Le Globe-Lecteur, Livrogne, Loula, Marie (La Page déchirée), Mirontaine, Mrs Pepys, Pierre C (La Littérature japonaise), Virginie (Perdue dans les Livres)...
Ci-dessous, Les Tendres Plaintes de Rameau.

239 p
Yoko Ogawa, Les Tendres Plaintes, 1996
20:20 Publié dans Littérature asiatique | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : roman japonais, japon, yoko ogawa, les tendres plaintes, actes sud, rameau, clavecin
19/12/2008
La vie rêvée des plantes
Amis lecteurs, vous êtes jeunes, vous êtes beaux, vous êtes rebelles, vous êtes fougueux ! Alors peut-être serez-vous tentés par un souffle d’air frais en provenance de Corée, un livre assez curieux qui me fait découvrir un autre pan de la littérature asiatique – car en dehors de quelques Japonais vénérés, j’ai de nombreuses découvertes à faire de ce côté-là !
La vie rêvée des plantes m’a été offert fin novembre. Je voulais découvrir depuis longtemps les Editions Zulma et, intriguée par le titre fort bucolique, je n’ai pas tardé à sortir ce livre de ma PAL. Miraculeusement, il n’a pas eu le temps d’attendre avec espoir pendant quelques jours, soupirer pendant de longs mois, pleurer au bout d’un an jusqu’à désespérer totalement et tenter un vain suicide en sautant de son étagère – Jane Austen a joué les rebelles ce week-end en s’effondrant lourdement sur le parquet, après deux mois d’attente seulement ; régnant en maître absolu et tyrannique sur ma bibliothèque, je lui ai vite remis les idées en place en la coinçant au fond d’un rayon sous un gros Thackeray, ce qui est légèrement tendancieux et mesquin, mais j’assume.
Bref. Difficile de planter le décor sans en dire déjà un peu trop, car les trente ou quarante premières pages annonçant la couleur m’ont particulièrement tenue en haleine, bien plus qu’une bonne partie du roman. Mais autant vous donner envie d’emblée et il est difficile de donner une petite idée du sujet du livre sans évoquer le début (vous vous empresserez ensuite d’oublier ceci et ne lirez surtout pas le résumé de l’éditeur avant de découvrir le livre).
Le héros est chargé d’enquêter sur sa mère par un mystérieux inconnu. Il découvre en la suivant qu’elle emmène régulièrement son frère dans un bordel du Marché aux Lotus. Ayant perdu ses deux jambes au cours de son service militaire, le frère s’est replié sur lui-même depuis son retour à la maison. Autrefois un jeune homme brillant, photographe amateur engagé, le frère est devenu l’ombre de lui-même et a perdu sa petite amie. Assez rapidement, le héros laisse entrevoir un drame inattendu : amoureux de la petite amie de son frère, il culpabilise pour des raisons obscures par rapport à la situation de ce dernier. Y serait-il pour quelque chose ?
Après un début prometteur qui a vite fait de susciter la curiosité du lecteur, j’ai trouvé le livre sympathique mais un poil décevant avant de comprendre que le cheminement de notre héros avait un but bien précis.
L’entrée en matière fracassante laissait peut-être entendre que le livre serait fait de rebonds et que le suspense régnerait en maître. Peut-être que je pensais que plus de secrets ombrageux seraient dévoilés. Ou que les situations incongrues se multiplieraient. Pourtant, le roman semble ensuite suivre un long fleuve tranquille. Les révélations sont sans surprise pour le lecteur, le développement suit son cours avec sérénité (un peu trop ?), les grands mystères familiaux font place aux souvenirs d’une histoire d’amour qui n’a pas abouti, ce qui est touchant mais déjà nettement moins passionnant. Ce n’est pas tant le manque d’action qui m’a gênée que le ronronnement d’un texte où l’action ne crée pas la surprise, loin de l’effet d’annonce trompeur de l’introduction.
Bref, j’étais sur le point de me dire que La vie rêvée des plantes est un roman divertissant sans rien de spécial, avant d'aborder la dernière partie, que je trouve de toute beauté. Car les nombreux détails glissés auparavant n’ont bien sûr pas été évoqués par hasard. Après avoir suivi passivement le héros de bout en bout, le lecteur détient toutes les clefs pour saisir la magie d’une fin toute symbolique. Les derniers chapitres, très poétiques, sont emplis d’amour, d’humanisme et d’un respect profond et intuitif du monde des plantes, tandis que le titre trouve toute son explication.
Les thématiques de ce livre apparemment facile d’accès sont nombreuses. Parmi elles, l’engagement et la résistance face à un pouvoir répressif, thème cher à l’auteur (Transfuge).
L’amour, la fidélité et la notion de moitié, joliment exprimée par une métaphore renvoyant au monde des plantes.
Les relations complexes entre membres d’une même famille : amour, non-dits, compréhension, secrets, connaissance et compréhension de ses proches. Ainsi, si les parents du héros vivent en étrangers dans la même maison, leur apparente indifférence ne marque pas forcément l’absence d’amour ou d’harmonie. L’amour fraternel est mis à l’épreuve et des similitudes entre générations apparaissent au fil du récit.
La nature enfin est un thème a priori marginal qui prend soudain toute son importance et confère un caractère sacré aux amours humains décrits dans le roman. On pense bien sûr à la forêt peuplée de dieux, vivante et fantastique propre à certains pays asiatiques, mais les références à la mythologie sont nombreuses elles aussi.
L’ensemble est décrit avec beaucoup de sensibilité et la fin est d’autant plus touchante que le héros ne ressort pas victorieux de la confrontation avec sa famille. Perçu comme un éternel raté, il fait presque toujours l’objet du mépris de ses parents malgré son dévouement sans bornes. Le roman s’achève d’ailleurs sur ces dernières phrases : « Les rayons du soleil se métamorphosent en larmes tombant dans la mer. Des larmes qui scintillent comme des diamants. Moi, je ne verse jamais de larmes. »
300 p
Lee Seung-U, La vie rêvée des Plantes, 2006
11:59 Publié dans Littérature asiatique | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : vie rêvée des plantes, corée, roman coréen, nature






































