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12/11/2013

Cristina Rivera Garza, Personne ne me verra pleurer

rivera garza_Personne-ne-me-verra-pleurer_419.jpegRécompensé par le Prix du Meilleur Roman au Mexique en 2000, Personne ne me verra pleurer de Cristina Rivera Garza est un roman pour le moins intéressant mais qui, malheureusement, ne tient pas toutes ses promesses.

Fils de médecin voué à un avenir prometteur dans la meilleure société mexicaine, Joaquín Buitrago s'est tourné vers la photographie avec des ambitions d'artiste. Mais des années plus tard, alors que débute le récit, sa vie est devenue sordide : morphinomane, isolé, il n'a jamais vu sa carrière décoller et se voit privé d'un impressionnant héritage par son addiction, conformément à une clause du testament de son père. Il est désormais "photographe de fous" à l'asile de La Castañeda.

C'est là qu'il croise Matilda Burgos et qu'il se souvient l'avoir photographiée des années plus tôt, alors qu'il faisait une série de photos de prostituées. Matilda le fascine et il souhaite connaître son histoire. En parallèle de leurs échanges à l'asile, il se rapproche ainsi d'un médecin, espérant avoir accès au dossier de Matilda. Finalement, cette femme étrange se livrera à lui, tandis que Joaquín dévoilera lui aussi peu à peu son passé et notamment, sa relation avec la deuxième femme, celle qui a compté et qui est enveloppée d'une certaine aura tragique lorsque nous la croisons pour la première fois dans le récit.

De ce roman j'attendais plusieurs choses : un portrait de femme complexe ; un regard intéressant sur l'asile et ses pensionnaires  (j'avais en mémoire le texte d'Angélique Villeneuve sur les patientes de Charcot, dont le côté historique m'avait beaucoup plu) ; une mise en valeur d'un Mexique en mouvement, bouillonnant, qui peut-être me rappellerait l'univers de Frida Kahlo ou Diego Ribera. Il y a un peu de tout cela dans ce roman, mais je ressors de cette lecture avec une impression quelque peu mitigée.

En dépit d'une histoire qui a tout pour être passionnante et d'un travail de recherche évident, Personne ne me verra pleurer manque d'allant. Plus d'une fois j'ai dû me forcer à terminer un passage, sachant pertinemment que si je m'enlisais là j'aurais toutes les peines du monde à retrouver assez de motivation pour poursuivre ma lecture, alors que le chapitre suivant pouvait tout à fait me plaire davantage. Il faut attendre une bonne centaine de pages pour que l'histoire de Matilda Burgos commence enfin à être dévoilée. Pourquoi pas ? Cependant, le récit s'englue à plusieurs reprises lorsqu'il est question de préciser le contexte : la politique, l'ingénierie, l'aliénisme, les réformes concernant les prostituées, les révoltes... tout ce qui pourrait constituer un terreau intéressant pour construire le récit est asséné au lecteur comme une leçon apprise et brutalement recrachée, devenant ainsi foncièrement assommant et perturbant la narration. Or, comme on le dit à la fin : Matilda Burgos et Joaquín Buitrago sont passés à côté de tous les grands événements historiques (p 211). Cristina Rivera Garza se disperse beaucoup, veut aborder tous les sujets et nous livre au final un roman quelque peu décousu, parfois aride, tout en mettant de la distance entre les personnages et le lecteur. Au niveau de l'édition, la traduction est agréable et le travail de relecture sérieux comme toujours avec les éditions Phébus, néanmoins je regrette que certains documents (photos notamment) ayant servi à illustrer l'édition d'origine n'aient pas été reproduits, d'autant plus que l'auteur y fait allusion dans ses notes finales.

Je suis contente d'avoir satisfait ma curiosité en lisant ce roman mais ce n'est pas le coup de coeur auquel je m'attendais, malgré ses qualités.

Merci aux Editions Phébus et à Masse Critique de Babelio pour cette découverte.

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254 p

Cristina Rivera Garza, Personne ne me verra pleurer, 1999 (2013 pour l'édition française)

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Que vous aimiez Jack London ou Le Trône de Fer, Robin Hobb ou Anna Gavalda, Babelio vous invite toute l’année à jouer à des quiz littéraires et découvrir des livres en allant sur Babelio.com.

12/10/2011

Brume et fantômes en Espagne

el-principe-de-la-niebla1.jpgConnu en France pour L'Ombre du Vent et Le Jeu de l'Ange, Zafón a publié en Espagne quatre romans jeunesse dont Marina, qui vient de sortir en France. Nul doute que la trilogie commençant par El príncipe de la niebla sera bientôt traduite.

Point de Barcelone cette fois-ci. Alors que la guerre assombrit le ciel européen, Max et sa famille quittent la ville pour pour un petit village de la côte atlantique. Alors que les Carver viennent d'arriver, un premier phénomène étrange attire l'attention de Max : l'horloge de la gare semble indiquer l'heure à rebours.

La famille emménage près de la plage, dans une maison abandonnée qui a été le théâtre de bien tristes événements : elle a en effet été bâtie par un médecin, dont le fils est mort noyé.

Observateur attentif et curieux, Max sait qu'il se passe quelque chose d'inhabituel : le chat de sa soeur semble l'espionner et semblera être aussi à l'origine de la chute de la fillette dans les escaliers ; depuis sa fenêtre, Max voit un jardin embrumé où il découvre de morbides statues représentant des personnages de cirque et qui semblent bouger ; enfin il découvre qu'une épave gît non loin de là. La mort rôde ainsi autour du village.

Ce récit fantastique se lit avec beaucoup de plaisir. Zafón crée un cadre intéressant et original, même si, bien que l'histoire reste plaisante, on pourra toujours lui reprocher un développement assez simple et une fin plutôt classique. C'est pour moi un bon roman jeunesse : un récit au décor fascinant, qui tient le lecteur en haleine et lui offre un vrai plaisir de lecture.

Si vous aussi craignez les affreux clowns, les maquillages de cirque, les bâteaux fantômes et les chats maléfiques, El príncipe de la niebla est certainement fait pour vous ! C'est aussi une option tout à fait honorable pour ceux qui aiment séjourner dans les maisons hantées... une certaine scène où la porte de l'armoire s'ouvre toute seule ne serait pas pour vous déplaire !

Le site de l'auteur

D'autres avis : Ciberanika (plusieurs avis), Miguel Lorca (petit blog consacré au roman), Reginairae (présentation du livre et divers avis)

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230 p

Carlos Ruiz Zafón, El príncipe de la niebla, 1993

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08/06/2011

Une jeunesse cubaine

suarez_silencios.jpg Raconté à la première personne, Silencios suit pas à pas celle que l'on surnomme "Flaca" et que l'on voit grandir dans une Havane en pleine mutation. Premières années d'enfance : une mère argentine, reniée par sa famille, déçue par son amour cubain et sombrant régulièrement dans la dépression, refusant de sortir et passant ses nuits à écouter des tangos ; un père homme à femmes, militaire bientôt déchu sur lequel la famille ne peut pas compter ; un oncle porté sur les jeunes garçons, favori de la grand-mère jusqu'à ce qu'un scandale n'éclate ; la grand-mère, abrutie de télévision, dont le fils favori change au gré des saisons et qui n'a pas d'affection pour sa petite-fille, voire sa famille en général ; une tante qui passe sa vie enfermée dans sa chambre à fumer, boire et écrire avant de sombrer progressivement dans la folie ; enfin Cuatro Ojos, ami surnommé de la sorte en raison de ses lunettes à double foyer.

Petite, la narratrice est surnommée "Marimacho" par ses camarades d'école : elle est peu populaire, n'a pas d'amis et à vrai dire, s'en fiche complètement. Mais, après s'être rebellée contre le leader de la classe (et le chouchou de ces demoiselles), l'enfant se lie d'amitié avec Cuatro Ojos qui, en grandissant, réitèrera les demandes en mariage à n'en plus finir.

Plus elle grandit, plus la narratrice devient indépendante ; elle finira par se réfugier dans la solitude et le silence de sa maison, "la casa grande", devenue déserte.

suarez_tropiques silences.gifLe style est direct, simple. L'histoire pourrait être simplement le parcours initiatique d'une jeune fille, mais ce roman est au final plus complexe qu'il n'y paraît. Ce roman pose la question de la liberté : bien entendu, la liberté à Cuba est évoquée, mais il s'agit d'un sujet périphérique, même si le déclin progressif du pays dans les années 1980 est lui assez clairement dépeint. La liberté qui intéresse principalement Karla Suarez à travers ce roman est davantage une liberté intérieure. Le libre-arbitre et le lien étroit entre solitude et liberté totale sont mis en avant à travers les choix atypiques de la narratrice : refus de sortir avec Cuatro, qui lui est profondément dévoué et qu'elle aime à sa façon, puis de le suivre en Espagne, où une vie meilleure l'attend ; refus de suivre un petit ami qui quittera le pays ; refus de suivre sa mère en Argentine ; refus de se plier aux obligations sociales, avec une narratrice finalement heureuse de se terrer dans une maison abandonnée, sans emploi ni aucune occupation à l'extérieur. Une liberté absolue qui me semble personnellement oppressante, mais j'ai trouvé le développement de cette idée intéressante et bien menée.

"Todas son piezas dentro de ese conjunto que llaman "masa" : la familia, el pueblo, la co-lec-ti-vi-dad." (p 260)

suarez.jpgHormis quelques scènes amusantes au début, j'ai trouvé que le roman devenait plutôt déprimant. La narratrice passe ses nuits à boire, dort le jour pour vivre la nuit, vit entourée de saoulards et de drogués, de relations à moitié avortées, tandis que se profile une crise économique, politique... Cependant, le récit reste de façon surprenante assez léger et, au final, je dirais que ce voyage est à renouveler.

Le site de Karla Suarez en plusieurs langues.

Lu dans le cadre du mois cubain de Lamalie et Cryssilda.

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263 p

Karla Suarez, Silencios, 1999

(En français Tropique des silences)

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01/05/2009

Oedipe : pile ou face ?

fuentes_brillante.jpgHier soir, Malice a profité du dernier dîner livres-échanges pour me faire un petit cadeau vraiment très apprécié, une nouvelle de Carlos Fuentes intitulée Brillante. Il s’agit d’une édition non commercialisée disponible au Salon du Livre, une version bilingue au format original (chaque version publiée d’un côté, « à l’envers » l’une par rapport à l’autre). Comme ce texte est court j’en ai profité pour faire finalement une deuxième note pour la lecture du blogoclub.

 

Ce livre est vraiment plus abordable que L’Instinct d’Inez. Je l’ai énormément apprécié, mais pour de toutes autres raisons. Là encore le fantastique occupe une place importante mais, contrairement à l’autre roman où il vient perturber un récit d’apparence normale et déstabilise le lecteur – qui ne sait parfois pas s’il doit voir une métaphore ou un élément inexpliqué à accepter comme tel, le surnaturel est ici au cœur du récit. Il ne peut vraiment déconcerter car il est annoncé dès l’introduction :

 

Primero, creí que el brillo de mi estómago era un don especial de la naturaleza (o de Dios) cuando se manifiesta en el embarazo de una mujer. Me brillaba el vientre del ombligo al pubis. Yo no me sentía alarmada, sino bendita. Recordaba la noche en que mi marido me embarazó y no pudo excluir la posibilidad de un milagro. O por lo menos de una ocurrencia sobrenatural. (“un phénomène surnaturel”)

 

Brillante est un petit garçon qui naît « auréolé » d’une sorte de luminosité et qui, lorsqu’il est malade, vomit de l’or. Pour protéger ce fils étrange (c’est du moins ce qu’elle nous dit), la narratrice l’isole et le coupe du monde, l’élevant seule, sans sortie, sans accès aux medias. L’enfant charmant devient de plus en plus dérangeant en grandissant. La luminosité qui ne gênait pas sa mère est accompagnée de manifestations plus inquiétantes : tout laisse à penser un lien entre le fils et le père, décédé pendant l’acte sexuel.

 

Cette fois-ci c’est le fond qui m’a convaincue, même si j’ai encore trouvé la forme très agréable, en particulier le crescendo de la scène finale qui rappelle les descriptions impétueuses (parfois orageuses) qui m’ont tant plu dans L’Instinct d’Inez. On retrouve ici toutes les qualités qui font pour moi une excellente nouvelle.

 

Chaque remarque a un but précis, que l’on découvre peu à peu lorsque la relation de la mère avec son mari se dévoile. Le point de vue estgoya saturne.jpg celui d’un des principaux protagonistes, ce qui donne une nouvelle dimension à cette histoire totalement fantastique (qui n’est peut-être qu’un rêve, un affreux fantasme, une projection nauséabonde ?). Ce récit est d’une grande richesse sur le plan symbolique et, plus l’on progresse dans cette étonnante atmosphère, plus l’on est à même de faire des rapprochements entre des faits négligemment énoncés au début. C’est peut-être un récit un peu malsain mais à mon sens, les codes moraux qu’il transgresse sont à garder à l’esprit sans pour autant être appliqués au premier degré, tant cette histoire frôle l’impossible et s’appuie sur des références emblématiques de la culture occidentale (tel l’or, évocateur de nombreuses images ou encore le mythe bien connu de Saturne). On se retrouve davantage plongé dans l’imagé que dans la pure description réaliste, malgré le ton de la narratrice. On sent une nouvelle fois la superbe maîtrise de Fuentes, dont la littérature est dense et s’abreuve à de nombreuses sources (ce qui ne rend pas sa lecture facile ou du moins, encourage à la relecture, lorsque de nouvelles connaissances et quelques années auront un peu altéré notre perception). Je recommanderais sans hésiter ce texte à ceux qui voudraient découvrir Carlos Fuentes car il me semble  plutôt accessible – sans pour autant manquer d’intérêt.

 

Encore merci à Malice pour cette lecture vraiment savoureuse !

 

Le billet vers L’Instinct d’Inez du même auteur.

Sur un thème assez proche : Le Ventre de la Fée d’Alice Ferney et le très intéressant Fifth Child de Doris Lessing (ainsi que, d’une certaine façon,  la série de Lars von Trier L’Hôpital et ses Fantômes)

 

 

Au passage la couverture est normalement crème mais je n'ai trouvé qu'une image très sombre. Je me suis donc amusée à inverser les couleurs.

 

33 p

 

Carlos Fuentes, Brillante, 2006

27/04/2009

Marguerite

fuentes_instinct inez 01.jpgUne fois n'est pas coûtume, je vais publier en avance mon billet sur le roman choisi par le blogoclub de lecture pour le mois de mai, L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes. Et quel roman !

 

Deux histoires s'entrecroisent, deux amours impossibles : d'un côté, au XXe entre Londres et le Mexique, la cantatrice Inez Prada et le maestro Gabriel Atlan-Ferrara se rencontrent à trois reprises pour représenter la Damnation de Faust de Berlioz, ne vivant pas une histoire en réalité jamais vraiment commencée ; de l'autre, une femme toute semblable à Inez est tirée de sa solitude par son semblable masculin, quelques millénaires plus tôt. Le narrateur choisit de consacrer un chapitre à chacun de ces destins tragiques, dont l'alternance au sein du récit suggère rapidement quelque lien mystérieux et intime entre Inez et son double du passé.

 

Ce livre est extrêmement curieux. Il se lit d'une traite, mais l'impression reste assez confuse une fois le roman refermé lorsque, happé fuentes_instinc inez 02.jpgpar le style harmonieux, le lecteur n'a pu s'empêcher de déflorer cet Instinct en quelques heures. C'est le troisième roman d'un cycle intitulé Le Mal du Temps, ce qui me fait penser que ce n'est peut-être pas avec ce livre qu'il aurait fallu découvrir Carlos Fuentes. Si L'instinct d'Inez a sa propre identité et ne fait a priori pas appel à une lecture antérieure, c'est un roman déroutant, très complexe, demandant une connaissance minimale de l'histoire de Faust et offrant une trame assez opaque au lecteur. Comme bien souvent chez les auteurs hispano-américains, le fantastique s'immisce subrepticement dans le texte. La frontière entre réalité et illusion n'a pas de contours nets et le lecteur doit être prêt à s'embarquer à bord d'un étrange voilier, devant renoncer pour cela à ses réflexes cartésiens (si européens !). Au final, c'est une lecture difficile allant de soi : impossible à saisir totalement mais envoûtante grâce aux superbes images mises en scène par une plume séduisante (la traduction devant d'ailleurs s'approcher du texte d'origine, l'espagnol et le français ayant des structures presque identiques et un vocabulaire souvent proche). J'aurais sans doute préféré un livre moins étonnant pour découvrir Fuentes (mais les grands auteurs ne doivent-ils pas savoir ébranler les certitudes ?) ; ce n'est que partie remise, car je lirais bien un autre de ses romans prochainement !

 

Criez, hurlez d'épouvante, hurlez comme l'ouragan, criez comme les forêts profondes, que les rochers croulent, que les torrents se précipitent, hurlez de peur parce qu'en cet instant vous voyez passer dans l'air les chevaux noirs, les cloches s'apaisent, le soleil s'éteint, les chiens gémissent, le Diable s'est emparé du monde, les squelettes sont sortis de leurs tombes pour saluer le passage des sombres coursiers de la malédiction. Il pleut du sang ! Les chevaux sont prompts comme la pensée, inattendus comme la mort, c'est la bête qui nous a toujours poursuivis, depuis le berceau, le spectre qui frappe la nuit, à notre porte, l'animal invisible qui gratte à notre fenêtre, criez tous comme s'il y allait de votre vie ! (p33)

 

Ne vous fiez pas à la couverture immonde de Folio (je vous assure, de près c'est très laid) et ouvrez ce livre dès que vous en aurez l'occasion !

 

D'autres avis : Thierry Guinhut, qui revient sur l'oeuvre de Fuentes et son projet « balzacien »; l'article de l'Humanité, qui insiste sur la musique et l'image de toutes les femmes (et donne une idée plus précise de l'histoire).

 

197 p

 

Carlos Fuentes, L'instinct d'Inez, 2000

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13/01/2009

Ella NO baila sola

baldes viperes.jpg J’ai découvert Horacio Castellanos Moya à la Maison de l’Amérique latine, grâce à Malice. Quelques jours plus tard, je l’ai revu lors du Festival America, alors que je passais et repassais auprès de ses stands par hasard, toujours chargée de livres et, après quelques échanges en espagnol :

 

1)  J’ai décidé que ce cher Horacio est un auteur décidément très sympa et plein d’humour ;

2) Je suis devenue la traductrice attitrée de Malice, qui a succombé à son bal des vipères avec raison (si la raison a quelque chose à voir avec les impulsions qui font et défont ce récit) ;

3) J’ai appris que plusieurs amies de l’auteur s’étaient fâchées après la publication d’un récit où les vipères, sensuelles et expressives, leur ressemblaient un peu trop. Il semblerait qu’elles n’avaient pas tort…

La littérature latino-américaine a un côté décoiffant. Qui s’y frotte s’y pique. C’est le cas avec Le Bal des Vipères, drôle de « road story » dans laquelle un jeune homme disparaît brutalement. On se souvient l’avoir vu discuter avec un SDF vivant dans sa voiture jaune, déglinguée, une ceinture en serpent à la taille et une bouteille de gnôle à portée de main. On est loin de se douter que le jeune sociologue au chômage s’est approprié l’improbable caisse. S’ensuit une virée étonnante à travers la ville, en compagnie de quatre vipères et d’un curieux chauffard qui sèment ensemble la terreur. Invasion de serpents ? Œuvre d’un psychopathe ? Approche du Jugement dernier ? Complot politique ? Sursaut des narcotrafiquants ? Les hypothèses vont bon train mais la police ne parvient pas à prévenir les attaques de serpents qui engendrent des mouvements de panique dans différents quartiers de la ville. Quant à la relation entre le conducteur et ses vipères, elle est on ne peut plus charnelle, à divers degrés !

Je n’étais pas certaine de survivre aux passages faisant référence aux vipères, ayant moi-même une peur bleue des serpents. Autant dire que Valentina, Carmela, Loli et Beti ressemblent étrangement à quatre femmes et, morsure à part, pourraient tout à fait faire oublier leur caractère ophidien.

La course poursuite rocambolesque est racontée tour à tour par les fuyards, les flics dépassés et une presse sur les dents. Points de vue divergents, hypothèses absurdes et décalage donnent plus de dynamisme à un récit déjà mouvementé. L’écriture est fluide, sympathique, le style parfois un peu gouailleur. Outre le conducteur de la vieille Chevrolet et ses quatre concubines de choc, quelques personnages importants: la journaliste ambitieuse, son supérieur aux émanations de bouche d’égout, le responsable de l’enquête et surtout un de ses subordonnés, à la voix aiguë pas crédible pour un sou. Enfin n’oublions pas la critique du pouvoir en place, avec un Président incompétent, lâche et franchement ridicule.

Beaucoup de second degré et d’humour dans ce récit décalé et original avec lequel je découvre enfin Les Allusifs (dont j’ai cela dit un certain nombre de livres en attente).

Ah oui : lors de la conférence à la Maison de l’Amérique latine, un problème de traduction intéressant a été soulevé. Le titre original est Baile con Serpientes (et non Serpenties, petite coquille dans mon édition). Problème : on dit « una » serpiente mais « un » serpent, ce qui est très fâcheux pour les quatre sirènes de notre anti-héros. D’où le passage au mot « vipères » en français.

D’autres avis à ne pas manquer : Malice, Caro[line], Mapero sur Lecture/Ecriture, Valedebaz et un texte intéressant que je viens de trouver en espagnol, de Leonor Abujatum.

Gangoueus a également parlé de la rencontre avec Horacio Castellanos Moya à la Maison de l’Amérique latine.

161 p

Horacio Castellanos Moya, Le Bal des Vipères, 2001

22/05/2007

Sorcière, sorcière, prends garde à ton der… !

d4ba8a226ba28db182f0badb2807e7d2.jpgQui parmi vous se souvient de cette chansonnette en apparence fort innocente de la Sorcière de la Rue Mouffetard ? A vrai dire, le lien entre ce livre pour enfants et El Misterio de la Cripta Embrujada est assez mince, bien que le titre a priori évocateur nous parle de cryptes ensorcelées !

L’histoire : un ancien délinquant oublié depuis des années dans un centre psychiatrique ; un flic mal dégrossi ayant la main lourde ; une mère supérieure vaguement poilue ; un psychiatre obséquieux à l’honnêteté douteuse. Voilà les quatre protagonistes de l’ouverture de cet opus pour le moins décalé. Le narrateur, notre ancien délinquant, se voit proposer la liberté à condition d’élucider un mystère. Celui d’un collège religieux dans lequel une jeune fille a disparu sans laisser de trace, tout comme une autre élève quelques années auparavant. Sorti de l’asile, le narrateur retrouve sa sœur, une prostituée au physique particulièrement ingrat ; le soir même, il est témoin de l’overdose du dernier client de sa sœur, manque de se faire arrêter pour le meurtre dudit client et abandonne sa sœur aux policiers. S’ensuit l’enquête au Collège San Gervasio, grâce à un jardinier corrompu par une bouteille de vin contenant cocaïne, LSD et autres stupéfiants. Je vous passerai l’intégralité des aventures ubuesques de notre narrateur, qui retrouve la meilleure amie de l’ancienne élève disparue, découvre l’existence d’une crypte ensorcelée et tente de percer le mystère en s’y rendant lui-même.

Très honnêtement, il n’est pas question de roman policier ici. Peut-être peut-on parler de roman d’aventure, mais il serait certainement plus juste de dire que Mendoza joue avec tous les genres, faisant de son petit roman de détente un récit picaresque facile à lire et plutôt amusant. Difficile de s’attacher particulièrement aux personnages sans cesse caricaturés par le narrateur, lui-même totalement improbable. On retrouve par moment les monologues ahurissants du héros de La Conjuration des Imbéciles, malgré un récit moins drolatique qui manque un peu de finesse.

El Misterio de la Cripta Embrujada
est un bon divertissement, un roman décalé et assez audacieux. Difficile de penser qu’il a été écrit au début de l’ère du post-franquisme. Le ton se veut léger mais les monologues du narrateur sont cependant bien trop maniérés, improbables et rationnels pour ne pas perturber le fil de la narration. Le héros d’un âge indéfini cherche à faire rire en évoquant ses effluves corporels à faire tomber les mouches, ses sauts dans le vide s’achevant dans une mare de détritus ou son voyage dans un train contenant du poisson. On sourit sans être tout à fait convaincu. Tout bêtement, on ne peut s’empêcher d’avoir à l’esprit une question cruciale : pendant tout ce temps, prendra-t-il une seule douche ? Et comment peut-il se rendre chez des particuliers et avoir des conversations normales alors que tout concorde à faire de lui une boule puante particulièrement crasse et repoussante ?

En résumé : c’est un livre sympathique, qui se lit avec un certain plaisir et qui suscite notre curiosité. Ce n’est pas non plus ce genre de romans que l’on dévore sans plus pouvoir s’arrêter. Pourtant, étant donné que la suite de ce roman m’attend dans ma bibliothèque, je suis assez curieuse et me demande si je vais retrouver le narrateur, dont la triste fin dans ce roman m’a quelque peu déçue. Bref, pas de coup de cœur, mais une indifférence bienveillante.
 
204 p