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30/03/2009

Au pied Comtesse !

mesnier_petits desordres au chateau.jpgPetits désordres au château est un livre qui porte ma foi fort bien son titre. Le comte Ysambart des Rancins mène une vie paisible peuplée de légumineux en tout genre qui font la joie de cet amateur de graines follement épris de son potager. Au grand damne de son épouse Astrid qui le verrait bien faire carrière dans la politique afin de clouer le bec à sa sœur, au mari plus ambitieux. Seulement, il est bien connu que l’habit ne fait pas le moine. Derrière une façade mollassonne et légèrement excentrique, le comte cache un passé très compromettant. Car c’est sous le nom de Tequila qu’on le connaissait avant son mariage et, outre la révélation de ses frasques innombrables, son journal pourrait compromettre le gratin des élites parisienne et ecclésiastique. Vous vous doutez bien que ce journal va circuler et semer la zizanie chez les Des Rancins !

Au sein d’un décor sympathique peuplé de « conservateurs modernes », de particules et de fonctionnaires aux prétentions toutes royales, on croise avec plaisir une myriade de personnages plus loufoques les uns que les autres : un majordome admiratif des années folles de son employeur mais trop éthique pour garder sa place ; une domestique rêvant d’intégrer la Starschool ; un faux majordome, psy (tout à fait dérangé) de son état ; une actrice de Broadway ; une millionnaire persuadée de converser avec ses défunts maris et une cuisinière alcoolique qui n’hésite pas à lancer des œufs sur le facteur.

C’est un livre léger mais très plaisant, parfait pour un bon divertissement. Les expressions incongrues sont pléthore et m’ont souvent fait sourire. L’écriture est fluide et pleine d’humour. On plonge au cœur d’un monde profondément de droite (où voter pour les ex UDF serait faire preuve d’un bolchevisme acharné) ; les préoccupations sont assez parisiennes et élitistes et l’humour très français fleure l’autodérision, mais on n’est finalement pas si loin des romans amusants sur la bonne société anglaise qui m’attirent en général beaucoup plus.

Roman avalé en un rien de temps !

Livre offert par l’éditeur.

260 p

Stéphanie Mesnier, Petits désordres au château, 2008

10/03/2009

L'affaire Kitty Genovese

decoin_ainsi que les femmes meurent.jpgSi une chose me contrarie en ce moment où je ne suis pas sur Paris, c'est le fait de manquer des rendez-vous comme le Salon du Livre et la rencontre avec Didier Decoin autour d'un petit-déjeuner aux Deux Magots. Outre le cadre symbolique et l'aspect gustatif très alléchant de l'affaire, je regrette d'avoir eu à décliner une invitation à échanger avec l'auteur d'un livre que je qualifierai d'entrée de jeu excellent (allons-y franchement !).

Didier Decoin revient sur le meurtre de Catherine « Kitty » Genovese, jeune new-yorkaise d'origine italienne habitant le quartier de Queens. Gérante d'une boîte de nuit, elle se fait agresser lorsqu'elle rentre chez elle une nuit de mars 1964. Kitty est poignardée à de nombreuses reprises, puis le tueur abuse d'elle alors qu'elle est mourante. Déjà atroce en soi, le fait divers ne s'arrête pas là : 38 personnes assistent au calvaire de Kitty Genovese et, malgré les cris et les râles qui se poursuivent pendant une demi-heure, une seule personne se décide à prévenir la police et les secours, lorsqu'il est déjà trop tard. Plus surprenant encore, ceux qui n'ont pas agi sortent de leur tanière dès l'arrivée des autorités, pressés d'agir en citoyens responsables en aidant la police par leur témoignage. Certains ont vu l'agresseur et son couteau, d'autres ont assisté au début de l'agression, presque tous ont entendu Kitty Genovese appeler à l'aide en hurlant qu'on l'assassine. Alors que le tueur achève Kitty dans l'entrée de son immeuble, un voisin entrouvre sa porte et vient sur le palier à plusieurs reprises sans pour autant agir.

 

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Ecrit pour la collection « Ceci n'est pas un fait divers » (Grasset), ce texte revient sur le parcours du meurtrier et sur le procès en posant un regard critique sur ces témoins passifs responsables eux aussi de la mort de Kitty Genovese. Pour ce faire, il invente un narrateur idéal : voisin absent lors du drame, il découvre à son retour la lâcheté de ses voisins lors de l'enquête du journaliste qui couvre l'affaire pour le New York Times. Très humain, bouleversé par le sort de sa petite voisine, le narrateur a toute notre sympathie, même si une question reste en suspens : si gentil soit-il, qu'aurait-il fait s'il avait été présent ?

Ce cas illustre ce qui est depuis devenu le syndrome Kitty Genovese ou bystander effect, vérifié lors d'expériences à l'Université de New York. Plus il y a de témoins d'un appel au secours, moins les chances d'intervention sont nombreuses, chacun espérant que l'autre prendra les devants. Cet aspect m'a particulièrement remuée au regard de mauvais souvenirs. Et ce pathétique voisin qui conclut à une querelle d'amoureux après avoir constaté la violence des coups portés à sa voisine m'a ramenée quelques années en arrière : agressée dans le métro devant un étudiant avec qui je parlais l'instant d'avant, dans une rame bien remplie, j'ai réussi à ne pas me laisser entraîner sur le quai où on essayait de me tirer. Tranquille une fois les portes fermées, j'ai vu tous les occupants du métro me regarder placidement. Avant que mon camarade ne dise en guise d'excuse « je pensais que c'était ton copain ». Ce n'est pas mon seul souvenir en matière de bystander effect, et si je sais maintenant que cela porte un nom, cela ne me laisse pas moins amère. En lisant ce récit, j'avais parfois à l'esprit les regards bovins surpris dans ce genre de situation ; c'est sans doute en partie pour cela que l'histoire de Kitty Genovese m'a révoltée.

Très proche des faits, très documenté, ce roman est construit avec habileté grâce à ce narrateur aux premières loges qui émaille son récit de réflexions et de souvenirs personnels. Un autre narrateur met en scène l'assassin, se glisse dans sa peau, cherche à lui faire prendre corps, quitte à le rendre parfois un peu banal. Il évite ainsi le manichéisme, rendant le personnage plus crédible. L'écriture est factuelle, claire, très visuelle, le style extrêmement agréable. Certaines scènes n'épargnent pas le lecteur, et tant mieux. On perçoit très bien l'injustice de ces morts violentes, la cruauté de leur déroulement, la panique des victimes, on devine malgré tout leur courage, leur volonté de vivre, l'impossibilité dans laquelle elles se trouvent d'abandonner. Le récit se lit d'une traite ; les faits macabres éveillent une curiosité sans doute morbide et, plus encore, on se questionne au sujet de ces témoins inertes.

Un livre tout simplement brillant.

Je ne connaissais pas du tout l'auteur mais j'ai repéré quelques titres que je chercherai à mon retour en France, comme La Femme de Chambre du Titanic et Meurtre à l'anglaise, ou encore les textes plus new-yorkais.

Quelques avis, tous positifs : Malice, Lily, Jules

Un article intéressant sur l'affaire (en espagnol). Il y aurait un lien avec Danse Macabre de Stephen King – lequel ?

Merci aux éditions Grasset pour l'envoi de ce livre remarquable et pour ce petit-déjeuner manqué auquel j'aurais tant aimé assister !

227 p

Didier Decoin, Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, 2009

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06/03/2009

Imagine all the people...

frain_tromelin.jpgEn ces derniers jours d’hiver, même en Espagne, une petite escapade sous les îles a quelque chose de tentant. Mon souhait s’est réalisé, même si le caillou sur lequel j’ai suivi Irène Frain n’a rien de paradisiaque. Pas plus que l’histoire de ce naufrage qui, au XVIIIe, a tristement illustré la condition des esclaves et le peu de cas qu’on faisait de ces vies marchandées.

Après une présentation de l’île qui vise à montrer à quel point l’endroit est inhospitalier, le récit retrace les dernières heures de l’Utile, navire de la compagnie des Indes transportant clandestinement des esclaves pour le compte du capitaine Lafargue. Pressé d’arriver à bon port et de débarquer sa cargaison illégale avant une éventuelle chute des cours, Lafargue s’entête à faire cap sur l’est, en dépit d’une carte récente qui évoque l’existence d’une île entourée d’un récif de corail sur lequel le navire pourrait bien se fracasser. L'inévitable se produit, le naufrage coûte la vie à une vingtaine de marins et à la majorité des esclaves parqués dans la soute au moment du drame. S'ensuivent plusieurs mois au cours desquels le second, Castellan, s'emploie à sauver les vies des rescapés. Chercher de l'eau, se protéger du soleil et construire un navire pour partir, telles sont devenues les priorités sur cette langue de sable et de roche invivable. Séparés au quotidien, Noirs et Blancs finissent par s'unir lors de la construction d'un bateau trop petit pour tous les contenir. On arrive là à la terrible injustice qui a poussé Irène Frain à écrire ce livre : les Blancs embarquent, les esclaves restent sur l'île à attendre que Castellan revienne les chercher. Cela n'arrivera pas, car l'administration est complètement indifférente au sort réservé aux esclaves. Toutes les raisons sont bonnes pour différer le départ, jusqu'à l'arrivée des premiers cyclones qui condamnent définitivement les survivants. Ils seront huit à être retrouvés quinze ans plus tard, après avoir organisé leur survie avec les restes de l'épave et beaucoup d'ingéniosité.

Après un premier chapitre que j'ai trouvé assez pénible en raison du style un peu brutal, très moderne, parfois familier, ma curiosité l'a emporté et j'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'ensemble du récit ainsi que les précisions qui suivent au sujet des missions archéologiques organisées récemment. Ce style qui m'avait semblé si rude m'a finalement beaucoup plu ; une fois habituée, je l'ai trouvé très agréable et approprié au récit factuel de cette aventure (in)humaine.

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Et ce style qui m'effrayait était le seul point susceptible de me décourager. L'aspect très documenté fait la force de ce récit, qui a cependant l'allure d'un roman en raison du narrateur omniscient qui s'immisce dans les pensées d'une série de personnages mis en avant. La subjectivité qui en découle n'a à mon avis rien de contestable : un accord tacite entre le narrateur et le lecteur met ce dernier en garde, les suppositions vont bon train mais il est toujours possible de rester attentif et de faire la part entre faits réels et conjectures du narrateur. Ce parti pris ne m'a pas du tout gênée et je trouve au final qu'Irène Frain a réussi à résoudre une équation délicate : porter à la connaissance du lecteur une histoire réelle établie à la suite de recherches historiques minutieuses, sans pour autant pondre un livre aride et fastidieux qui aurait très bien pu ne s'adresser qu'à un lectorat réduit. Parce que les implications de cette histoire ont été nombreuses et soulèvent encore des questions, cette ouverture à un public plus large me semble effectivement plus pertinente.

tromelin1.jpgAprès avoir lu cette histoire, le point qui me taraude le plus est le suivant : Castellan fait figure de héros dans ce roman. Oubliée la couleur de peau, il se sent subitement proche de ces Noirs qu'il abandonne à contre-coeur. Mais, si le sentiment de fraternité était tel, pourquoi ne pas appliquer la dure loi qui le poussait à récompenser depuis le début les marins les plus méritants, notamment au moyen des rations d'eau ? Pourquoi ne pas avoir embarqué en priorité les personnes ayant construit le bateau au lieu d'abandonner les soixante Noirs volontaires au profit d'autant de Blancs ayant refusé de lever le moindre petit doigt ? Les tentatives de Castellan pour obtenir le droit de repartir sur l'île n'étaient-elles pas dues au remord et au sentiment du devoir moral, sans forcément impliquer la prise de conscience de leur égalité ?

Je vous recommande le site consacré au livre, dont je viens de découvrir les superbes photos.

Merci aux Editions Michel Lafon et à Suzanne de Chez Les Filles sans qui je n’aurais pas découvert ce livre.

Deux articles que je viens de retrouver (mais il y en a beaucoup plus) : Cathulu, Delphine.

370 p

Irène Frain, Les Naufragés de l’île Tromelin, 2009

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03/02/2009

Musique du Diable

fermine_violon noir.jpgAu XVIIIe, un jeune prodige devient violoniste de renom avant de se retirer de la scène pour se consacrer à son art et composer. Mais Napoléon et ses désirs de conquête conduisent Johannes Karelsky devenu simple soldat en Italie puis à Venise. Hanté par une voix céleste qui l’aurait sauvé de la mort sur le champ de bataille, Karelsky découvre que le Vénitien chez qui il est logé a lui aussi été poursuivi par le souvenir d’une femme à la voix enchanteresse. Au point de concevoir un violon à l’image de la Vénitienne, un violon qui semble depuis porteur d’une malédiction. Chaque soir, au cours de parties d’échecs, les deux hommes communient à travers leur amour pour la musique.

 

Texte court et très poétique au style épuré, Le Violon Noir rappelle Faust ou encore Le Joueur d’Echecs et la folie inhérente à ce jeu. La construction du récit, avec une histoire au sein de l’histoire, est classique mais bien articulée, les péripéties vécues par les deux personnages ayant finalement une importance égale, le tout s’achevant à la manière d’un conte. Le fantastique est de mise, avec cette âme qui peut être emprisonnée dans un objet, tandis que les meilleures intentions ont finalement des conséquences très malsaines, la frontière entre le divin et l’infernal n’étant finalement pas évidente.

 

Un joli tour littéraire qui fait passer au lecteur et aux mélomanes un excellent moment.

 

Merci encore à mon amie de looooongue date Hilde, qui m’a offert ce livre à Noël.

 

127 p

Maxence Fermine, Le Violon Noir, 1999

25/01/2009

La philosophie hors du boudoir

une education libertine.jpgC’est avec soulagement que je viens de terminer Une éducation libertine de Jean-Baptiste del Amo, reçu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio. Avec cette entrée en matière un peu brutale, il vaut mieux préciser que je souhaitais vivement découvrir ce roman et que je ne regrette pas du tout ma lecture, malgré un accouchement pour le moins douloureux.

Une éducation libertine rappelle bon nombre de classiques des XVIIIe et XIXe siècles, mettant en scène un jeune homme prêt à tout pour conquérir sa place dans la haute société. Parti de rien, Gaspard a quitté Quimper et la ferme familiale pour Paris : de la Seine à l’atelier d’un perruquier, des bordels aux meilleurs salons parisiens, il gravit rapidement les échelons de la société.

Il rencontre tout au long de son parcours plusieurs personnages qui joueront un rôle clef, influençant sa réussite ou déterminant les changements qui s’opèrent en lui. Parmi eux: Lucas, qui lui trouve un premier métier ; Billod, maître perruquier émoustillé par le jeune provincial ; le comte de V., amoral et qui, sans avoir la prestance d’un Valmont, est le personnage qui m’a le plus séduite ; Emma, la prostituée au grand cœur ; les d’Annovres, sans autre intérêt que leur fortune et leur cercle d’habitués ; Adeline, leur fille, qui devine l’imposture de Gaspard ; enfin le baron de Raynaud, décati mais plein d’ardeur.

D’abord un peu trop simple, trop grossier pour le raffinement de la vie qu’il ambitionne, Gaspard apprend l’art et la manière de s’exprimer et de se comporter en société. Il découvre à ses dépens que les hommes ne sont pas toujours fiables et, avant d’atteindre son but, passe à plusieurs reprises de l’espoir à la déchéance avant de décider de prendre son destin en main.

Personnage ambitieux, Gaspard évoque Rastignac, dans un roman aux influences littéraires multiples – et lorsqu’il n’y a peut-être pas de rapport direct, on peut malgré tout faire quelques rapprochements : Balzac, mais aussi Maupassant et son Bel-Ami ; Zola avec l’expression récurrente « ventre de Paris » et des scènes évoquant les parvenus des Rougon-Macquart ; Le Parfum de Süskind, notamment avec l’introduction de Paris, personnage à part entière, ville monstrueuse, bassement humaine, éructant, exhalant un remugle immonde ; évidemment Laclos et Sade, dont les Infortunes sont vendues sous le manteau, tandis que le comte Etienne de V. semble issu d’un accouplement sulfureux entre Valmont et Dolmancé. J’ai aussi pensé à Ambre, l’héroïne du roman éponyme de Katrin Winsor qui évoque la détermination d’une jeune campagnarde prête à tout pour conquérir titre et fortune dans l’Angleterre de Charles II. Peut-être y a-t-il également dans ce roman une influence de Jean Teulé, d’après ce que j’ai pu lire de son récit sur François Villon.

J’ai beaucoup apprécié l’aspect ambitieux de ce texte à l’écriture soignée, au langage savamment travaillé, au vocabulaire assez riche (malgré un champ lexical du corps et de ses sécrétions peut-être trop récurrent), aux métaphores nombreuses. C’est un roman fleuve comme on en trouve finalement assez peu aujourd’hui dans la littérature française – du moins c’est mon impression. Moins de poésie, d’introspection. Plus de narration, dans la tradition des grands classiques. J’ai vraiment savouré ce choix qui confère un caractère assez inédit à ce roman. A noter que quelques personnages évoluent en marge du récit, le temps de quelques pages. Ce focus sur d’autres habitants de la capitale tentaculaire suscite la curiosité du lecteur et relance parfois l’action en observant la scène sous un angle inattendu.

Pourtant je ne suis pas totalement convaincue : Une éducation libertine rappelle énormément Le Parfum par son introduction (voire même en général, par le caractère vampirique et autodestructeur de Gaspard). Il peine à s’affranchir de ses nombreuses influences. Les personnages sont à mon avis un peu stéréotypés et ont pour beaucoup un petit air de déjà vu. Antipathique au possible, Gaspard m’a fait mourir d’ennui avant de jouer les arrivistes. Et c’est au final cette première partie (environ 200 p) que j’ai trouvée très longue, en particulier lors de l’apprentissage de Gaspard et de sa relation avec Etienne, avec des descriptions qui me semblaient redondantes et un héros qui ramait, brassait de l’air mais n’avançait certainement pas. Plus séduite par d’autres personnages que l’on ne connaît que superficiellement, j’ai mis trop de temps à m’intéresser au destin de Gaspard, malgré une deuxième partie lue d’une traite et vraiment appréciée (à part les descriptions de la chair mutilée du héros, qui m’ont finalement donné la nausée – mais cela ne m’était jamais arrivé lors d’une lecture et doit très certainement compter parmi les réussites du roman).

J’attendais peut-être un peu trop de ce roman mais Jean-Baptiste del Amo est sans aucun doute un écrivain prometteur que je serais curieuse de relire un jour. Et, malgré mes réserves, Une éducation libertine est un bon roman, voire plus encore.

Merci beaucoup à Gallimard et à Guillaume Teisseire, chef d’orchestre organisé et toujours très sympathique !

Le site de l'auteur.

D'autres avis : Lau, Ys, Flora, Laurent, Le Vampire Ré'Actif, Manu néo-libraire, Cali Rise, Site En Marge, Nibelheim, Ameleia (allez voir chez elle ce qu'est une opération commando - réussie - à la FNAC), Delph, la page de Babelio, Titine et Lucile.

434 p

Jean-Baptiste del Amo, Une éducation libertine, 2008

22/12/2008

Like a virgin when your heart beats next to mine

guernalec levy_ amant inachevé.jpgJe n’aurais sans doute jamais découvert L’Amant inachevé sans Lilly et l’échange qu’elle a eu avec son auteur il y a quelques mois. Le sujet ne me tentait pas plus que ça mais, comme je suis de naturel curieux, j’ai été ravie quand elle a proposé de me le prêter. En feuilletant le livre comme je le fais souvent, je suis tombée à peu près uniquement sur des scènes érotiques très crues. Ce n’est pas franchement ma tasse de thé et ce n’est pas sans appréhension que j’ai abordé ce livre.

 

En intercalant des chapitres décalés dans le temps, Claire raconte à la première personne son initiation à la vie sexuelle par D. et sa vie sexuelle présente. Au collège, Claire découvre la sexualité avec D., dans une relation qui ne se veut pas ouvertement amoureuse. Aujourd’hui, juriste d’une trentaine d’années et mère de famille, Claire mène une vie a priori harmonieuse avec son mari, émaillée de-ci de-là par des sorties dans des clubs échangistes.

 

Simple roman érotique ? Pas vraiment. Pour moi, les descriptions détaillées qui frisent l’obsession suggèrent que D., plus qu’un partenaire idéalisé, est l’objet d’une fascination amoureuse. Cela expliquerait notamment pourquoi Claire se souvient de D. et non du garçon avec qui elle a perdu sa virginité l’année suivante.

 

Et puis il y a scène osée et scène osée. En lisant L’amant inachevé j’avais à l’esprit Glamorama (et American Psycho dans une moindre mesure) de Bret Easton Ellis où les scènes de sexe interminables n’apportent à mes yeux pas grand-chose au récit. OK, les générations américaines décadentes, la bisexualité… certes. Mais les scènes s’enlisent et une fois qu’on a compris les chemins et moyens empruntés par les protagonistes le phénomène de répétition finit par m’exaspérer. Ici, l’écriture est travaillée, c’est cru sans être bassement vulgaire et les scènes alimentent réellement l’histoire au lieu de la desservir en l’entrecoupant inutilement.

 

C’est aussi une autre histoire d’amour qui est évoquée, avec pudeur, ce qui l’a rendue plus émouvante pour moi. Car dans cette histoire il y a aussi ce mari qui, peut-être moins libertin qu’il n’y parait, accepte le ménage à trois et invite sa femme à rappeler D. pour de bien nobles raisons : pour qu’elle puisse s’épanouir mais aussi pour lui montrer qu’il lui fait confiance, afin de lui laisser l’espace de liberté dont elle a besoin et qu’elle pourrait être tentée de retrouver sans son accord. Pour moi, ce mari n’est pas si indifférent. Il est même jaloux mais accepte de s’effacer et de partager son épouse en espérant qu’ainsi il ne la perdra pas – car il a bien compris la nature de la relation entre D. et Claire.

 

Un roman intéressant et subtil à mon humble avis.

Merci à Lilly pour ce prêt. (Je te renvoie les livres dès mon retour en janvier)

141 p

Gaëlle Guernalec-Levy, L’amant inachevé, 2008

18/11/2008

10 mn au micro-ondes puissance max

dollinger_bébé_cuit_point.JPGAprès avoir passé les derniers jours à exhumer des livres victoriens de ma PAL et soupesé divers pavés ma foi fort tentants, j’ai jeté mon dévolu sur Et le Bébé était cuit à point de Mary Dollinger. J’espère que Cryssilda (et Isil, et Lilly, et tous les charmants swappeurs victoriens) voudront bien me pardonner de donner coup sur coup la parole à deux livres ayant peu à voir avec l’Angleterre et encore moins avec le XIXe ! Mais je précise à ma décharge que le livre de Mary Dollinger, en plus d’être court (ce qui n’entrave pas mes péripéties victoriennes fort longtemps), a le mérité d’être profondément jouissif. Suis-je alors toute excusée (yeux doux, battements de paupières, effet Bambi) ?

Roman d'une Anglaise à la plume grinçante, histoire désopilante servie par un humour féroce, Et le Bébé était cuit à point est un excellent livre sur les doutes d'une jeune cadre pas si dynamique que ça !

Dans ce récit cocasse, Mary Dollinger met en scène Blanche, jeune cadre dynamique plutôt défaite suite à une énième rupture. La demoiselle en question hérite d’Harmonie, chat – mâle – bien encombrant pour notre héroïne et sa mère, qui vit désormais avec un amant allergique aux chats. Furieuse de devoir supporter cet animal très en forme sur le plan amoureux et particulièrement dévastateur pour son mobilier, Blanche fait appel à son frère pour l’aider à se débarrasser de la bestiole indésirable. C’est ainsi qu’apparaît Philippe qui, venu pour castrer l'indigne matou, devient l’amant de Blanche, soudain réconciliée avec Harmonie. On se doute bien que c’est là le point de départ d’une série de péripéties qui, sans aucun doute, nous fera découvrir quel bébé était cuit à point – et la recette suivie pour mijoter ce petit plat.

Se lisant d’une traite, ce récit est avant tout caractérisé par un humour mordant et un brin absurde que j’ai adoré. Outre Blanche, le chat et compagnie, c’est aussi l’industrie agro-alimentaire qui est ici dépeinte avec ironie (au lieu d’indiquer 54% minimum de chocolat, Blanche propose d’écrire 54% maximum, ce qui laisse toute latitude pour déterminer le réel pourcentage de chocolat). Un livre en apparence bien léger mais qui tient au final du conte philosophique – un brin amoral, c’est là tout son intérêt. La plume de Mary Dollinger sert l’ensemble avec une précision implacable, allant droit au but et n’épargnant personne, pour notre plus grand bonheur ! Un livre qui me donne très envie de découvrir les titres publiés avant par l’auteur.

Merci à Mary Dollinger de m’avoir fait découvrir son dernier bébé !

61 p

Mary Dollinger, Et le Bébé était cuit à point, 2008

16/11/2008

Cent ans de sommeil profond

rheims_chemin_sortileges.jpgCes derniers jours j’ai mené une expérience scientifique de la plus haute importance, absolument cruciale pour les livrovores que nous sommes : est-il possible de mourir littéralement d’ennui en lisant ? Voilà qui peut prêter à sourire mais qui devient beaucoup plus inquiétant lorsque l’on songe aux nombreux livres que nous dévorons chaque année et qui pourraient, si mon hypothèse se confirme, entraîner un taux de mort subite plus élevé sur cette partie de la population.

Prête à relever tous les défis, j’ai jugé bon de soumettre ma théorie à l’épreuve avec Le Chemin des Sortilèges de Nathalie Rheims, dont les premiers chapitres avaient déjà des effets dévastateurs sur moi (mélancolie profonde, soupirs torturés, œil tressautant pour ne pas avoir à se fixer sur la page devant lui, œillades assassines en direction d’une plaque de chocolat, impossibilité de se lever pour changer enfin le CD lancé en boucle, etc).

Pourtant, tout avait bien commencé. Malgré la lecture d’un billet de Malice (très déçue) puis de la critique dévastatrice de Fashion, je restais incroyablement tentée par le projet aventureux et follement trépidant de Nathalie Rheims : s’inspirer des contes classiques pour écrire une histoire contemporaine mêlant le fantastique à la réalité, jouant avec les personnages qui ont un jour ou l’autre marqué les lecteurs que nous sommes (la petite Sirène, le petit Chaperon rouge, la petite marchande d’allumettes – au passage, je remarque à l’instant l’utilisation récurrente de l’adjectif « petit » dans ces titres, Cendrillon, etc).

Au final, pas grand-chose à dire sur cette lecture. Au lieu de relever un récit que j’ai trouvé très ennuyeux, l’intertextualité n’apporte rien si ce n’est le souvenir de contes agréables et une fâcheuse tendance à la paraphrase soulignée à juste titre par Fashion. La narratrice, après avoir lu un extrait de conte, reprend les personnages ou les situations évoqués afin de dire « ah oui, les méchantes sœurs de Cendrillon c’était ceci dans ma vie ». Ou « ce qu’avait fait Trucmuche dans le conte symbolisait ce qui me restait à accomplir ». Se livrant à une séance d’auto-psychanalyse, l’héroïne ne dégage aucune personnalité et se fond dans le décor dans un texte à mon avis froid, plat, sans aucune émotion malgré une histoire et un projet au départ intéressants. Si j’ai aimé retrouver les contes de mon enfance, j’ai trouvé la frontière entre fantasmes et réalité totalement décousue. Un soupçon de gothique, mais pas suffisamment pour éveiller ma curiosité. Un brin de magie, annoncée avec tant de maladresse que mon agacement n’a fait que croître. Une fin sans surprise, à laquelle je m’attendais bien avant les dernières pages (petits bâillements étouffés). Rien à dire sur l’écriture, fluide et tout à fait correcte, bien que la forme ne compense pas ici le fond, vide abyssal ou puit sans fond, comme vous voudrez. Peut-être que je ne suis pas sensible à ce type de texte ou à cette écriture mais, en ce qui me concerne, cette lecture très certainement vite oubliée s’est faite sans heurt, certes, mais surtout sans éprouver le moindre plaisir. Une vraie déception pour moi qui attendais beaucoup de ce roman.

Alors que faire pour ne pas connaître la fin tragique du lecteur mort d’ennui ? (vos suggestions ?)

Il y a bien sûr la méthode intraitable des 10% de Fashion, qui permet de stopper l’hémorragie à temps en fermant le livre assassin au bout de 10% du nombre total de pages.

Il y a la méthode incertaine du coaching musical : un CD plein de peps pour vous aider à surmonter votre ennui. Ceci ne s’applique que dans certains cas (textes courts ou moyennement ennuyeux).

Pour les textes mortellement soporifiques, malheureusement, difficile de lutter. Je testerai bientôt les effets bénéfiques de la pratique quotidienne du yoga ou de la rock’n’roll attitude sur ces éléments outrageusement nuisibles et pernicieux.

 

D’autres avis (n’hésitez pas à rajouter vos liens car j’ai sûrement oublié quelques billets) :

Les pour : Karine , Sylire , Clarabel , Lael et Julien .

Les contre : Fashion, dont je partage entièrement le point de vue ; Calepin ; Liliba ; Madame Charlotte ; Devore-livres ; Malice ; Brize.

In-between : Lili Galipette , mitigée.

180 p

Nathalie Rheims, Le Chemin des Sortilèges, 2008

 

Malgré mon billet peu enthousiaste, merci beaucoup à Suzanne de

chez les filles.jpg

et aux éditions Léo Scheer qui m’ont permis de découvrir ce roman.

 

16/10/2008

Flower Power

chatelet_femme_coquelicot.jpgAlors que je n’avais pas lu beaucoup de livres sur le sujet – pour ne pas dire aucun, le prix Landerneau et l’opération du Livre de Poche m’ont amenée cet été à plonger à deux reprises dans le monde merveilleux des maisons de retraite. Sur les conseils de Malice (qui me l’a prêté), j’ai récemment lu La Femme Coquelicot de Noëlle Châtelet. Ce livre aborde la question encore assez taboue de l’amour chez les plus de 70 ans.

Retraitée, veuve, mère de deux enfants et grand-mère, Marthe mène une existence tranquille dans son appartement parisien. Entre thé et infusions – surtout pas de café, cachets et goûters en famille le dimanche, elle s’ennuie après des années de mariage tout aussi assommantes. Un après-midi, elle rencontre Félix dans le café où elle a ses habitudes. Ce vieux monsieur, « l’homme aux mille cache-col », savoure en la regardant un café, dans un moment poétique et sensuel qui marque le début d’une relation tendre et passionnée. Amoureuse pour la première fois, Marthe devient cette femme coquelicot qu’elle aurait pu être sans un mariage raté. Elle s’épanouit, multiplie les petites folies, aime et souffre comme une adolescente. Cette relation change son rapport à la vie : c’est cette évolution qui va servir de fil conducteur à l’histoire.

« Tout est semblable pourtant, mais avec un degré de plus.

Par exemple, elle met davantage de sel dans ses aliments, laisse se multiplier les rondelles de pain du petit déjeuner, règle à la hausse le son de la radio ou de la télévision. Elle veut amplifier les bruits. Voir éclater les couleurs. Même les objets usuels ont pris une autre épaisseur, une autre tangibilité. Marthe a besoin de sensations plus concrètes, de plus de proximité avec les choses et les gens. »

« Ce degré, cet échelon, gravi dans les sensations lui permet aussi d’éprouver certains faits de la quotidienneté comme des espèces d’événements. L’automatisme des gestes a fait place à quantité de petits ravissements. » (p15)

« Et Marthe veut brûler, comme avec Rossini et dans son flamboiement. » (p54)

« Et si c’était le désir qu’elle venait de rencontrer dans la rue, le désir coquelicot ? » (p77)

Le roman soulève avec naturel certaines questions comme la sexualité des personnes âgées ou le regard que leurs enfants portent sur elles. C’est aussi une jolie histoire d’amour écrite simplement, un texte assez court agréable à lire. La vieillesse est à mon avis abordée avec plus de spontanéité et moins de clichés que dans Nous vieillirons ensemble et Ces petites choses, deux lectures cependant très sympathiques. Plus centré sur l’intimité des personnages, La Femme Coquelicot apporte un regard dépouillé, sobre sur le sujet. Une lecture rafraîchissante, ce qui est plutôt signe de réussite vu le sujet, n’est-ce pas ?

chatelet_femme_coquelicot adapt TV.jpgJe venais à peine de finir cette lecture lorsque l’adaptation en téléfilm a été diffusée sur France 3. Les deux acteurs parviennent à rendre toute la sensibilité qui émane de leurs personnages mais le téléfilm est à mon avis assez navrant. A part les extraits d’opéra (également un thème récurrent du livre), la musique, déjà rare, est particulièrement mièvre. Quelques changements ont été opérés, ce qui n’apporte à mon avis rien à l’affaire, tandis que le réalisateur ne se réapproprie pas du tout le texte et se contente de transposer maladroitement à l’écran une histoire qui devient tout à fait soporifique. Un parfait téléfilm de grands-mères, réducteur à souhait !

152 p

Noëlle Châtelet, La Femme Coquelicot, 1997

14/10/2008

Lentement mais sûrement

ben sadoun_fausse veuve.jpgVoilà une lecture que je repoussais depuis un peu plus d’un mois, après avoir parcouru les premières pages sans parvenir à me plonger sérieusement dans le texte. Je me reprochais la mise en ligne tardive de mon billet (car ce livre m’a été envoyé par Chez Les Filles) mais je crois que ce délai a eu quelque chose de positif puisque j’ai repris hier ma lecture avec beaucoup plus d’intérêt.

Dans ce texte d’une centaine de pages, Florence Ben Sadoun revient sur l’accident cérébral qui l’a brutalement privée de son compagnon. Ce dernier était devenu célèbre pour le livre qu’il avait écrit à l’hôpital, frappé du locked-in-syndrome et s’exprimant seulement par battements de paupières. C’est justement ce regard si intime sur une histoire qui n’a rien de fictif qui m’a au début fait hésiter. Les premières pages me donnaient la désagréable impression d’assister à un déballage de linge sale qui ne me regardait pas. Pourtant, en reprenant ma lecture, j’ai trouvé que cette mise à nu d’une relation devenue publique était faite avec une certaine pudeur. Contrairement à ce que je craignais, je trouve que ce texte ne se limite pas à un règlement de compte ou à un étalage de la vie privée du plus mauvais goût.

La narratrice se présente comme la « fausse veuve », cette femme illégitime occupant une position inconfortable : à l’origine de la séparation de son compagnon marié et père de famille, elle n’a vécu que quelques mois avec lui avant son accident. Une fois son homme hospitalisé, elle devient transparente pour beaucoup : la femme, l’officielle, est celle vers qui se tournent logiquement les médecins. L’histoire d’amour du malade devient une aventure, une parenthèse dans un mariage et une longue vie commune. L’épouse devient logiquement celle que l’on plaint, celle qui sera veuve dans peu de temps.

On sent évidemment la rancœur, l’amertume de celle qui disait vivre une belle histoire d’amour, qui croyait refaire sa vie mais qui devient pour beaucoup la « pute », celle qui rend la situation gênante par ses visites incessantes à l’hôpital… sans aucun doute celle qu’on préférerait oublier. Ce livre, fiction ou pas, est écrit par une narratrice qui a fait son travail de deuil : ce texte est l’hymne à la vie d’une femme qui relate son histoire perdue alors qu’elle a aujourd’hui trouvé le bonheur dans les bras d’un autre. Sans doute tourne-t-elle la page avec ce discours qu’elle adresse au disparu, une tirade qui laisse transparaître le ressentiment mais aussi le souvenir d’un amour sincère durement mis à l’épreuve. Se faire justice à coup de best-sellers est un procédé qui ne me plaît pas vraiment. Voyeurisme ? Littérature ? Je ne trancherai certainement pas la question. Mais j’ai finalement trouvé ce texte subtil et, bien qu’au début un peu déstabilisée par le passage fréquent du « tu » au « vous », j’ai beaucoup aimé l’écriture de Florence Ben Sadoun dont je serais ravie de lire un nouveau livre… si possible un vrai roman cette fois-ci.

Merci beaucoup aux éditions Denoël et à Violaine dechez les filles.jpgqui m’ont fait découvrir ce livre.

108 p

Florence Ben Sadoun, La Fausse Veuve, 2008

30/09/2008

Il aura le sang des Lockart

ohl_maitre_glenmarkie.JPGcoeur.JPGDans le charmant petit monde des livres, il existe quelques spécimens pernicieux de la trempe des Maîtres de Glenmarkie qui, s’ils ravissent leurs lecteurs, les agacent aussi prodigieusement.

Raison numéro 1 : le lecteur compulsif anonyme victime des frasques des Lockart est tout d’abord bien en peine de résumer de façon cohérente cette lecture enthousiasmante. Il ressort de ses propos une sorte de mélasse incohérente, malheureusement pour l’auditeur déconcerté qui, du coup, passera son chemin en n’ayant pas la moindre idée de ce qu’il laisse derrière lui.

Deuxième chef d’accusation : pour le lecteur qui a eu la drôle d’idée de commettre un blog, la perspective de pouvoir justement se répandre plus qu’il n’en faut sur le roman de Jean-Pierre Ohl est nécessairement la cause de migraines, d’angoisses nocturnes et de cauchemars dans lesquels l’innocente victime se retrouve poursuivie par un fou dans une crypte (sympathique !) ou harcelée par un vieux lord un peu trop porté sur l’homologue écossais du petit Robert.

Troisième effet scandaleux : Les Maîtres de Glenmarkie, livre bien trop passionnant, enflamme le lecteur qui, enfiévré, amoureux de Thomas ou Alexander ou peut-être l’autre Thomas (oui mais Ebenezer ?)… bref, fou à lier, adopte un comportement antisocial qui le pousse à : 1) rejeter des invitations ; 2) perdre tous ses amis (après la troisième lecture) ; 3) recevoir en pyjamas, peignoir (et pantoufles !) le facteur, le plombier, les témoins de Jéhovah, ce quelle que soit l’heure de la journée ; 4) se balader dans la tenue en question devant la fenêtre ouverte dans un moment d’intense concentration, perdant dès lors le peu de crédibilité qui lui restait auprès de ses voisins ; 5) bien sûr, je n’énumérerai pas toutes les conséquences indirectes additionnelles de type perte du sommeil, etc.

Pour toutes ces raisons, condamnons Les Maîtres de Glenmarkie et son auteur à trois secondes de repentance et disons-le tout de suite : ce livre est une profonde déception.

En effet vous n’avez pas encore écrit le suivant.

 

Maintenant que je n’ai plus ce poids sur ma poitrine et que j’ai franchement dit à Jean-Pierre Ohl tout le mal que je pensais de lui, passons aux choses sérieuses (si l’on peut utiliser ce mot pour parler d’un livre aussi amusant) !

Les Maîtres de Glenmarkie est un roman alternant deux voix : celle de Mary Guthrie, étudiante s’apprêtant à faire sa thèse sur l’écrivain Thomas de Lockart ; celle d’Ebenezer Krook, ex-curé alcoolique amateur de jolies femmes (et de genoux bien tournés) devenu libraire contre son gré.

Bien que tout semble a priori opposer ces deux personnages, l’histoire va les rapprocher en les unissant indirectement au destin étonnant de la noble famille écossaise des Lockart, maîtres de Glenmarkie. Car voilà peut-être les véritables héros de l’histoire, pourtant décédés depuis longtemps. Au cœur de l’arbre généalogique riche en originaux, deux figures se détachent avec tout d’abord Sir Thomas, érudit aux écrits franchement fumeux, haut personnage légitimiste à l’époque de Cromwell qui aurait laissé derrière lui un inestimable trésor. Si Thomas est la première pièce du puzzle, le lecteur devra d’abord faire la connaissance d’Alexander, le seul à avoir retrouvé le trésor de Thomas. Pour suivre ses pas, Mary est amenée à affronter un secrétaire dont chaque tiroir s’ouvre selon une combinaison particulière. Le secrétaire possédant 32 tiroirs, autant dire que la tâche semble a priori impossible à accomplir !

Voilà en quelques mots le sujet de ce roman aux influences gothiques et victoriennes, dans lequel figurent notamment un vieux manoir en ruine, un majordome tout droit sorti d’un Dickens ou d’un Stevenson (quand on ne songe pas à la famille Addams), un vieillard sénile, une jeune femme sans expérience à la tête farcie de lectures romanesques, un automate faisant revivre le Lockart de la révolution, une crypte et un passage secret.

Mais là où certains pourraient se contenter de planter le décor et de s’appuyer exclusivement sur une histoire captivante (je pense notamment au Treizième Conte, dont je garde un très bon souvenir), Jean-Pierre Ohl réussit l’exploit en nous livrant un pastiche des classiques anglo-saxons, ce pour leur rendre au final un vibrant hommage. Si l’exercice de style est périlleux, le résultat vaut le détour. Les clins d’œil au lecteur sont nombreux, à commencer par ces libraires, qui ont le culot de s’appeler Ebenezer et Walpole, noms qui vous évoqueront sûrement des souvenirs. Se déroulant dans les années cinquante, l’histoire est également liée aux siècles précédents par le mystérieux secrétaire et les lectures de la plupart des personnages, avec cette librairie dans laquelle aucun livre de moins de cinquante ans n’est autorisé. Nourris de Shakespeare et d’auteurs victoriens ou russes et, dans le cas d’Ebenezer, de Martin Eden, les protagonistes subissent l’influence profonde de leurs lectures, se demandant si leur vie n’est finalement pas contenue dans quelques livres qu'il leur faudrait découvrir. Belle célébration des lecteurs et de la lecture, ce roman dépasse la simple fiction grâce à l’intertextualité; le narrateur se plaît à jouer avec un lecteur ravi de cette connivence nouvelle. Jean-Pierre Ohl emprunte à la littérature pour lui offrir en retour un texte ambitieux ; il donne aussi un nouvel élan aux grands classiques dont il s’inspire en poussant le lecteur ravi à (re)découvrir des œuvres incontournables.

Ce mélange d’influences littéraires, d’audace, d’impertinence, de personnages improbables, d’aventures palpitantes et de paysages écossais aboutit ainsi à un roman loufoque et bien écrit qui donne la nette impression que l’auteur a pris autant de plaisir à l'écrire que nous à le lire. Le lecteur s’y retrouvera car il est en quelque sorte le héros, se régalant d’une histoire vécue par d’autres férus de littérature. Ajoutons à cela un aspect picaresque, un personnage littéralement mort de rire, de l’ironie et du second degré et nous aurons dressé un vague portrait de ce roman abordable et pourtant complexe, fourmillant de détails et de pistes de lecture. A tel point que l’on s’étonne des surprenantes capacités de chef d’orchestre de Jean-Pierre Ohl, qui parvient avec brio à jongler sur de multiples tableaux pour aboutir à un roman de cette envergure.

De même que les protagonistes peuplent leur vie des textes qu’ils savourent, j’ai adoré m’entourer pour quelques jours de la librairie Walpole et du domaine de Glenmarkie. On peut lire ce roman en connaisseur ou pour découvrir de nouvelles inspirations. On peut se délecter des aventures palpitantes de ses héros ou savourer les détails de l’intertextualité. Dans un cas comme dans l’autre le plaisir est là. Et, en ce qui me concerne, ayant lu un certain nombre de textes évoqués dans ce roman sans les connaître tous, je suis persuadée de rouvrir un jour ce livre pour y découvrir de nouveaux trésors.

Merci au libraire enthousiaste et à l’écrivain malicieux pour ces quelques heures passées dans un univers que j’ai quitté à regret. Mais l’ai-je vraiment quitté ?

Holly avait elle aussi beaucoup aimé le premier roman de l’auteur, Monsieur Dick.

L’excellent article de la librairie Georges… et pour cause !

361 p

Jean-Pierre Ohl, Les Maîtres de Glenmarkie, 2008

23/09/2008

Comme un ouragan…

goby_qui_touche_corps_tue.jpgcoeur.JPG… la tempête en moi… Non non non, oubliez Stéphanie de Monaco. Aucun rapport entre ce livre et la chanson, si ce n’est que comme un ouragan, ce roman m’a renversée, m’a emportée et de moi il ne reste plus rien si ce n’est une lectrice encore fiévreuse et totalement incapable de parler de Qui touche à mon corps je le tue, de Valentine Goby.

J’ai découvert cet auteur cet été avec L’Echappée, traitant d’une femme tombée amoureuse d’un Allemand pendant la guerre, humiliée ensuite. Ce nouveau titre est encore assez sombre : trois histoires se croisent et se mêlent. Celles de Lucie L., jeune femme qui se tord de douleur après avoir avorté ; de Marie G., faiseuse d’anges qui attend son exécution dans sa cellule ; de Henri D., bourreau. Le dernier jour, la dernière nuit passent et chacun vit à sa manière ce lent décompte avant l’inéluctable.

Si le sujet a priori macabre peut faire frémir (ou simplement hésiter) quelques lecteurs, il serait bien dommage de ne pas se laisser tenter.

Dans ce récit resserré et dense, trois vies fragiles se superposent : alors qu’un événement majeur approche et s’apprête à bouleverser leur existence, Lucie L., Marie G. et Henri D. laissent leurs pensées tourbillonner, songeant à leur enfance, aux éléments marquants de leur vie et à ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Pour des raisons différentes bien que liées, chacun subit l’angoisse écrasante de l’instant présent dans un état de fébrilité qui rend ses réflexions plus lucides et lui permet de percevoir les sensations avec plus d’acuité.

Alors qu’elle se vide de son sang en attendant d’expulser celle qu’elle nomme Else, Lucie L. songe à sa mère, cette femme dont elle incarne le prolongement. Toujours aimée, mariée à un homme amoureux, elle souffre de ne pas exister. Sa quête d’identité, son besoin de devenir entière et une la pousse à rejeter cet enfant qui la dévorerait. Demain elle sait donc qu’elle partira pour peut-être enfin se découvrir.

Coincée dans sa cellule, sous l’œil sévère d’une ampoule toujours allumée, Marie G. repense à ses origines modestes et au premier avortement, fait presque par hasard. Avec une certaine innocence, elle se revoit faire quelques gestes, presque rien ; elle se souvient du confort qui en a découlé, grâce aux cadeaux de remerciement de ceux qu’elle avait aidés. Ses enfants n’ont jamais manqué de rien. Pourtant aujourd’hui on la fait passer pour un être immoral et une mauvaise mère. Abrutie par une sentence inattendue, Marie G. envisage sa propre monstruosité.

Enfin Henri D. songe à ce père qui a cherché à creuser un fossé entre son foyer et la longue lignée d’exécuteurs dont il est issu et qui officie encore à Paris. Elevé loin de l’univers des bourreaux, Henri est naturellement revenu vers ses parents parisiens. Malade les premières fois, père d’un fils suicidé après avoir assisté à une exécution, Henri D. boit pour se maintenir en vie. Pourtant il semble attendre la mort qui pourrait le faucher et mettre fin aux mises à mort et à la souffrance causée par la disparition de René.

Ces destins brisés, ces vies tourmentées et indirectement mêlées sont racontées avec l’urgence qui caractérise l’écriture de Valentine Goby et qui rend avec violence et précision les bouleversements intimement vécus par chaque protagoniste. Vibrant hommage à trois personnages que rien ne devait a priori distinguer des autres (comme le rappelle l’anonymat conféré par le prénom banal suivi d’une initiale), ce roman foisonnant d’émotions ne manquera pas d’ébranler son public. Voilà une lecture riche, sublime bien que douloureuse et un roman immense, intensément vécu, absolument magnifique.

Autre roman de l’auteur : L’Echappée

Sur le métier d’exécuteur, un roman plein d’humour : Dieu et nous seuls pouvons de Michel Folco

136 p

Valentine Goby, Qui touche à mon corps je le tue, 2008

21/09/2008

Holidays…

flipo_ulysse.JPGChère LCA, bonjour à tous !

Me voilà face à un dilemme (eh oui, rien de moins !) : comment parler d’un livre figurant déjà sur (au moins) 5 529 314 blogs (après j’ai arrêté de compter) ? Mmh, je suis perplexe. Pourtant j’ai promis à Georges Flipo, auteur (presque) aussi chouchouté sur la blogosphère que David Foenkinos, de donner mon avis sur Qui Comme Ulysse, tâche ô combien difficile à laquelle je compte bien m’atteler maintenant. Désolée pour les redites et les rereredites.

Qui Comme Ulysse est un recueil de nouvelles évoquant les voyages. On remarque quelques destinations de prédilection, avec une Amérique latine largement représentée dans ces textes aux thématiques variées. En voici quelques exemples : deux touristes en Thaïlande envisagent le tourisme sexuel en se donnant des excuses fallacieuses ; en Argentine, on danse le tango pour oublier le quotidien ; un comité d’entreprise part discuter business dans le désert ; un blogueur s’invente des voyages extraordinaires sur le Net (« un savoureux mélange de Bougainville et de Gérard de Nerval ») ; ou encore, un écrivain exilé retrouve l’inspiration en préparant des empanadas (miam !).

Ce que j’ai apprécié c’est avant tout la richesse de ce recueil : si certains lieux reviennent plus souvent, les histoires sont toutes uniques et les personnages très différents. Chaque nouvelle est une surprise et crée le dépaysement, entraînant souvent le lecteur là où il ne s’y attendait pas. Si les héros ne manquent pas de défauts, les récits sont souvent amusants : on plaint certains personnages, on se moque d’autres tout en se réjouissant de leurs faiblesses, essentielles au bon déroulement de l’intrigue. Quelques-uns sont plus antipathiques que d’autres, à l’exemple de ces Français prêts à abuser d’une prostituée de dix ans en Thaïlande (texte dérangeant et très bien mené). Une de mes préférées : « l’Indifférent », texte cruel mais très poétique ayant pour cadre le Carnaval de Venise.

Autre réussite : le ton, souvent drôle et ironique, avec quelques petites remarques glissées discrètement çà et là. « Raoul regrette son idée : le tourisme d’affaires, c’est une absurdité. Le tourisme est suffisamment pénible, inutile d’y ajouter les affaires. »

A priori on peut s’attendre à des récits de voyage assez classiques. Pourtant, il n’en est rien. Certains ne partent pas, comme ce blogueur donnant des conseils aux apprentis voyageurs. Pour d’autres, le dépaysement n’est qu’un prétexte, une occasion de s’éloigner du quotidien pour révéler leur personnalité ou découvrir leurs limites : la moralité des touristes en Thaïlande ; l’idéal de vie de cet Argentin venu écrire en France ; le besoin de séduire de ces bourgeoises parties en montagne sans leurs maris ; ou encore ce Français se rendant à la Confitería Ideal pour rencontrer des danseuses aussi désœuvrées que lui. Plus que l’aspect géographique de la chose, c’est ce voyage au bout de soi qui caractérise ces nouvelles.

Enfin la chute, évoquée dans l’histoire de cet Argentin qui ne savait pas les faire (et en France, on aime les chutes !) est souvent logique, parfois anticipée par le lecteur… quoi qu’il en soit la plupart du temps pleine de charme.

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai donc moi aussi passé un très bon moment grâce à ce Qui comme Ulysse qui m’a donné envie de découvrir un des textes précédents de l’auteur. Un recueil que je recommande sans réserve, si ce n’est peut-être cette histoire de corridas qui me laisse perplexe.

Merci encore à Georges Flipo pour sa dédicace !

Extrait (« Nocturne ») :

« C’est triste, quand même, cette misère, soupira gravement Dupont Madame.

-Tu ne vas pas recommencer ! s’agaça son mari. C’est comme si tu étais à Abou Dhabi devant le désert.

-Ben, il n’y a pas de rapport !

C’était la réplique qu’attendait Dupont Monsieur.

-Mais si : quand on va à Abou Dhabi, est-ce qu’on se plaint du désert ? Est-ce qu’on dit que c’est ennuyeux ? Non. Le désert, c’est ce qu’on est venu voir. En Inde, c’est pareil, la misère, tu es venue pour ça, tu n’as pas à trouver ça triste. La misère, le désert, c’est pareil, c’es le tourisme.

-Oui, mais quand même…

Dupont Madame savait bien qu’il y avait une faille dans l’argumentation, mais elle ne voyait pas où. Toute sa vie, elle serait bernée par les sophistes. »

 

252 p

Flipo Georges, Qui comme Ulysse, 2008

13/09/2008

Hijo de la luna

maupassant_clair_lune.JPGSeptembre, c’est la rentrée des classes, saison propice aux bonnes intentions et aux lectures plus studieuses. Après beaucoup de lectures françaises contemporaines, miss Lou est d’humeur plus classique, ce qui lui a valu des retrouvailles fort émouvantes avec Guy (de Maupassant, bien évidemment !).

En farfouillant au rayon français de la FNAC de Barcelone (je dois avoir trop augmenté ma PAL espagnole en juin pour avoir envie de poursuivre mon œuvre dantesque et désastreuse), je suis tombée sur le recueil Clair de Lune et autres nouvelles – avec un soupir de soulagement car je croyais le rayon voué corps et âme aux productions d’Anna Gavalda, Marc Levy et Catherine Laborde, objets dont je n’ai toujours pas compris la fonction exacte (combustible ? essuie-tout ?).

Comme le fait remarquer Ekwerkwe dans son billet, ce recueil est un peu surprenant en raison de son assemblage de nouvelles sans point commun apparent. Les sujets sont multiples : un homme décide de se ranger mais, le jour de son mariage, se découvre un enfant illégitime ; un ecclésiastique sorti de nuit pour surprendre sa nièce en compagnie d’un jeune homme tombe sous le charme du clair de lune et abandonne ses idées de poursuite ; un homme devient fou après avoir noyé sa chienne ; un autre croise un fantôme ; deux vieilles filles sont exposées aux regards réprobateurs de leurs semblables ; un docteur tente de prendre le pouvoir dans son village après la chute de Napoléon III ; un homme heureux en ménage découvre les infidélités de son épouse après le décès de celle-ci ; un instituteur accusé d’avoir assassiné ses élèves… voilà pour la plupart des récits, contes ou nouvelles qui constituent ce recueil.

Voilà quelques éléments intéressants tirés de ma lecture de la préface (qui, sans être passionnante, donne un certain nombre de pistes de lecture) : le recueil publié chez Folio correspond à une édition de 1888, soit l’édition définitive établie par Maupassant. Ces récits ont pour la plupart été publiés dans la presse avant d’être rassemblés, à « l’âge d’or du récit court, dont les journaux sont de grands consommateurs » (p8). S’il est difficile d’appréhender l’ensemble de ces nouvelles de façon globale, c’est aussi parce qu’environ cinq ans séparent leur rédaction, cinq années au cours desquelles la vie de Maupassant a passablement évolué, son entrée dans les salons et « les progrès de sa maladie » influençant désormais ses écrits.

Plusieurs éléments ressortent particulièrement de cette préface. Tout d’abord, l’influence de l’actualité sur le travail de Maupassant, qui fait correspondre ses récits aux dates de publication. « Mademoiselle Cocotte », l’histoire de la chienne noyée, correspond au projet de création de la SPA. « Les Bijoux », qui évoque notamment le petit salaire d’un fonctionnaire, fait écho à « la campagne en faveur des petits et moyens fonctionnaires, réduits à une quasi-pauvreté » (1882). Parfois, la nouvelle n’a pas de rapport avec l’actualité mais celle-ci est évoquée brièvement dans la conversation, souvent en introduction, les faits divers servant de prétexte à l’histoire qui va suivre. Bref, l’actualité est revisitée par Maupassant, qui se « l’approprie » avec succès, se montre à l’occasion satyrique, faisant parfois preuve d’engagement (contre le célibat des prêtres, contre la vacuité de la politique…).

Autre commentaire intéressant : l’auteur de la préface fait le rapprochement entre plusieurs nouvelles de Maupassant, remarquant leurs correspondances et, dans certains cas, la réécriture d’un récit arrivé petit à petit à maturité. On retrouve donc des histoires a priori semblables au final complètement détournées par l’écrivain, selon qu’il veut faire ressortir tel événement ou tel point de vue.

L’attitude un peu morbide et désespérée de Maupassant se retrouve également dans la structure du recueil, qui s’ouvre avec « Clair de Lune », texte plutôt positif, et s’achève avec « La Nuit », texte sombre et, je trouve, profondément destructeur. Le recueil est d’ailleurs dans l’ensemble assez pessimiste « et présente une majorité d’hommes et de femmes bêtes, avides, grotesques, et surtout malheureux ». (p33)

Les femmes sont abordées sous divers angles : avec dureté et une certaine amertume humoristique lorsqu’il s’agit des demi-mondaines, des superficielles, des artificielles, des femmes fatales ; avec une certaine compassion (un peu moqueuse) lorsque les figures féminines souffrent de la cruauté de leur entourage, comme c’est le cas avec cette vieille fille qui appelle ses enfants et son mari au moment de mourir ou cette autre qui n’a pas pu oublier son amoureux de treize ans.

Enfin, le fantastique est indirectement présent dans ces récits ; « il n’a que faire des effets extérieurs : le cœur de l’homme suffit à le susciter. » (p32) Cela m’a fait penser à la préface d’Edith Wharton (Le Triomphe de la Nuit) qui, évoquant ses histoires de fantômes, insiste sur son rejet des sensations fortes et sur son goût pour la création d’atmosphères propices à laisser l’imagination du lecteur accomplir le reste du chemin.

Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu Maupassant. Cette fois-ci je ne tarderai pas à le relire, ce recueil m’ayant beaucoup plu. Les histoires sont brèves, les faits clairement exposés, le cadre minime ; tout semble parfaitement maîtrisé et pourtant, le style agréable de Maupassant est vibrant d’émotion, pouvant altérer rapidement notre ressenti en quelques mots empreints de mélancolie, d’enthousiasme moqueur ou de contemplation sensuelle. On s’abandonne avec plaisir devant la variété des tons et des sujets. Certaines nouvelles sont particulièrement marquantes, de par la justesse du ton et le traitement de sujets difficiles : « L’Enfant », l’histoire de ce mari revenant le soir de ses noces avec un enfant illégitime dans les bras ; « La Reine Hortense », celle de cette vieille fille au cœur dur soudain rappelée à ses instincts maternels au moment de mourir ; « Les Bijoux », l’histoire de ce petit fonctionnaire trompé par son épouse.

Alors, si vous aussi avez un peu délaissé cet écrivain, n’hésitez pas à le retrouver à l’occasion avec ce recueil très plaisant.

242 p

Guy de Maupassant, Clair de Lune et autres nouvelles, 1888

06/09/2008

Who must be my lucky star ?

Prix_Landerneau_1.jpgAujourd’hui, vendredi, c’est le jour de la remise des prix ! (quel alignement superbe de rimes navrantes !)

Papillon demandait il y a deux jours (avec raison) : “A quand la publication de TON prix Landerneau ? ». Avec un peu de retard sur le timing que je m’étais fixé, voilà enfin le billet qui consacrera louesquement le livre qui m’a le plus marquée.

Avant cela, à mon tour de remercier de nouveau Elodie Giraud et les organisateurs du Prix Landerneau d’avoir partagé la sélection avec quelques petits chanceux de la blogosphère et de m’avoir fait ainsi découvrir huit romans que je n’aurais sans doute pas ouverts par moi-même pour la plupart. Une opération marketing qui a, je trouve, débouché sur un chassé-croisé de billets sincères aux conclusions parfois opposées. J’ai beaucoup aimé participer à cet échange en découvrant parfois d’un œil amusé, intrigué, curieux les billets portant un autre regard sur des lectures qui m’avaient plu ou pas.

N’ayant pas accès à Internet au moment où je prépare ma note, je ne peux pas faire référence à toutes les conclusions des autres blogueurs, ne me souvenant que de quelques-unes (désolée !). Je me souviens que La Main de Dieu a été l’élu d’une, si ce n’est deux blogueuses. Il me semble que Papillon s’est laissée séduire par l’histoire d’un papy en cavale de Joseph Bialot. Caro[line] a craqué sur Antoine Laurain Fume et Tue. Enfin Anne a dit « oui » à Et mon cœur transparent… me serais-je trompée ? Bien sûr je cite là à peine la moitié des blogueurs participants (même moins); n’hésitez pas à intervenir pour renvoyer vers votre propre choix (et mille excuses pour ce rappel involontairement tronqué).

Après moult hésitations, j’ai décidé de procéder par élimination pour élaborer mon « top 3 » 100% personnel.

 

Sans hésitation, j’ai écarté La Main de Dieu et Le Jour où Albert Einstein s’est échappé. Il s’agit des deux lectures les plus pénibles pour moi et, là où il n’y a pas de plaisir, il n’y a pas de regrets. Dans le cas de Yasmine Char, malgré certaines qualités, je n’ai pas été du tout sensible à l’écriture glaciale ; j’ai trouvé que le roman tournait en rond, me suis tout de même remarquablement ennuyée et aujourd’hui, peu de temps après, il ne me reste déjà plus grand-chose de ma lecture. Joseph Bialot a écrit un roman extrêmement chargé ; le ton vindicatif et le vocabulaire choisi par le narrateur m’ont fait prendre beaucoup de distance au départ. L’intérêt est venu ensuite, mais le plaisir a été absent trop longtemps pour que ce livre fasse partie de mes favoris.

 

Sur les six restants, j’ai également renoncé à Nous vieillirons ensemble et Fume et Tue. Tous deux m’ont fait passer un très bon moment. Voilà d’excellents romans de détente, par exemple parfaits pour la plage. L’écriture n’est pas du tout désagréable et l’histoire est sympathique (pleine d’humour dans le cas d’Antoine Laurain) mais pour moi cela ne va pas plus loin. Si je les recommande avec enthousiasme autour de moi, je n’ai pas vraiment eu de révélation avec ces romans qui, comme le disait Pascal à propos d’un autre livre de la sélection, ne sont ni des chefs-d’œuvre ni des abominations (ou des romans de gare, au choix). Cela ne m’empêchera pas de lire à nouveau ces deux auteurs : un petit roman léger et bien sympathique à l’occasion ne fait jamais de mal !

 

J’ai beaucoup hésité quant à la 3e marche de mon petit podium personnel. Avec beaucoup de réserves, j’ai mis de côté Le Théorème d’Almodovar. L’un d’entre vous avait parlé à son sujet de roman « expérimental » ; à mon sens, c’est justement cet aspect qui fait tout son intérêt… mais qui rend la lecture moins plaisante. J’ai trouvé ce livre très original (comment pourrait-on dire le contraire ?) ; il se démarque sans aucun doute de la sélection, frôlant parfois l’essai, explorant une voie étonnante, désarçonnante. Un texte qui gagne à être connu mais plus intriguant que véritablement agréable. Dommage que le plaisir n’ait pas toujours accompagné chez moi la curiosité.

 

D’où le résultat suivant :

 

Number 3 : Michèle Halberstadt, L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis.

Parce que si ce livre ne m’a laissé au final que des souvenirs un peu flous et des impressions assez vagues, c’est un de ceux que j’ai pris le plus de plaisir à lire, sans pour autant regretter le style un peu facile. On se laisse bercer avec délice dans un nouvel univers sensoriel et si la psychologie des personnages aurait peut-être été servie par plus de développements, j’en garde un excellent souvenir.

 

Number 2 : Claire Wolniewicz, Le Temps d’une Chute.

Parce que j’ai également trouvé le style plus élégant tout en dévorant ce roman dont les contours et l’histoire m’ont vraiment plu. Un excellent moment passé dans l’univers de la mode, de Dior, YSL, Jean-Paul Gaultier, Issey Miyake et Madeleine Delisle, grâce au rythme des collections décrites avec poésie et analysées par un esprit engagé !

 

Number 1 : Véronique Ovaldé, Et mon cœur transparent.

Sans doute pas le style le plus pur, le plus élégant a priori. Et pourtant, j’ai aimé la simplicité de l’écriture d’Ovaldé, qui arrive à emboîter dialogues et pensées à la narration avec beaucoup de naturel, grâce à de simples jeux de ponctuation et un enchaînement étonnant. Les mots filent à toute allure, l’effet est surprenant et si ce livre ne fait pas l’unanimité, il ressort pour moi de la sélection par son audace et son travail de la langue. Ajoutons à cela un univers réel parsemé d’éléments absurdes à la Boris Vian, et voilà le livre qui a su me toucher, m’amuser et qui ne laisse en aucun cas indifférent. Parce que je n’aime pas toujours les audaces grammaticales et que je succombe rarement à leur résultat dérangeant, je suis époustouflée par Et mon cœur transparent qui cette fois-ci est parvenu à me toucher.

 

Et voilà pour mon dernier billet sur le prix Landerneau (le 10e tout de même) !