Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/07/2009

V'là l'bon p'tit gars Arsène !

juhel_angle renard.gifA L'Angle du renard est un texte assez curieux, raconté à la première personne par un agriculteur d'âge moyen, Arsène le Rigoleur. Très attaché à sa terre, enraciné dans sa propriété, il commence par évoquer le décès d'un voisin et l'arrivée d'un couple avec enfants qui symbolise assez bien ces gens de la ville qui débarquent avec leurs idées de bon air et leur conception bourgeoise et propre de la vie à la campagne. Notre narrateur se lie rapidement d'amitié avec la fille de ses nouveaux voisins, son « feu follet », une petite Juliette qui a décidé de l'appeler tonton et de s'inviter régulièrement chez lui. Si on peut penser au début que c'est là la principale histoire, et que l'hostilité des parents sera sûrement à l'origine de la plupart des péripéties, on découvre une plus sordide réalité au bout d'une centaine de pages (après quelques indices glissés au préalable). Fini le narrateur plutôt sympathique bien qu'un peu rustre sur les bords. Place à de sombres secrets auxquels Arsène semble intimement mêlé.

Voilà pour l'histoire. Pour le reste, j'ai un avis très mitigé sur ce roman qui ne m'a pas vraiment convaincue. Alternant des chapitres courts, ce livre se lit facilement et c'est sans problème que j'ai pu le découvrir, me forçant à finir les chapitres qui ne m'intéressaient que modérément pour découvrir une nouvelle scène qui me séduisait plus. Et de chapitre en chapitre, j'ai fini par lire d'un trait les 80 dernières pages, ce que je n'aurais sans doute pas fait si je m'étais vraiment ennuyée. Malgré tout, j'ai nettement préféré certains passages à d'autres. Les scènes consacrées au renard (en particulier le piège et la mise à mort) sont symboliques et parfois caractérisées par une intensité presque douloureuse qui m'a touchée. Le passé du Rigoleur est un moteur pour le lecteur qui a besoin de découvrir la fin, étant forcément poussé par la curiosité. Malgré tout je n'ai pas trouvé le récit franchement renversant, ce qui aurait été nécessaire pour compenser le style qui a été pour moi une épreuve vraiment désagréable. Adoptant un ton familier, « du terroir », un ton à mon avis surfait et artificiel, Arsène ne m'a pas semblé crédible un seul instant. Il est très difficile de faire adopter à un personnage un langage très différent du sien. Et de surcroit, lorsqu'on choisit de faire parler un agriculteur, on risque aisément de verser dans la caricature. Malheureusement, ce pauvre Arsène m'a fait de la peine avec sa mentalité de vieux garçon des années soixante, coincé dans une époque révolue. Non seulement le langage employé a rendu pour moi cette lecture pénible (malgré quelques passages très joliment tournés et un beau prologue), mais j'ai eu l'impression de revoir de vieux films avec des Depardieu ou je ne sais qui dans le rôle du paysan arriéré qui parle du Père et de la Mère comme au XIXe siècle, avec des tournures qui me rappellent les expressions de paysans nettement plus âgés. J'ai souffert pour ce pauvre Arsène, personnage drôlement archaïque planté dans son champ comme une patate moisie au milieu d'un bon gratin dauphinois.

Je me demande aussi d'où lui vient la comparaison d'un sourire avec ceux des hôtesses de l'air, puisqu'il insiste sur le fait qu'il ne veut pas sortir de son patelin. Je sais bien qu'il peut les avoir vues à la télévision mais cette évocation spontanée me semble un peu curieuse. Là, je l'avoue, ce n'est pas impossible et c'est peut-être le contexte qui m'a rendue plus sceptique.

A noter deux expressions étonnantes : "c'était CES histoires à Marilou, pas les miennes" et "ce renard, il en venait précisément de chez les sauvages, et le Père, il l'était bien un peu aussi à CES heures, il faut l'avouer". Arsène aurait-il un problème avec CES possessifs à lui ?

Cette lecture a donc été pour moi une déception, d'autant plus que le sujet aurait pu m'intéresser et que j'ai aimé le clin d'œil à deux reprises mccoy_they shoot horses.gifà l'excellent They shoot horses, don't they ? de Horace McCoy. Sans parler de thèmes bien exploités, comme le rapport à l'animal avec l'odorat aiguisé du narrateur, qui perçoit aussi le moment où les cloches de l'église vont sonner au grattement de l'aiguille de l'horloge.

 

they shoot horses film.jpg

D'autres avis, globalement positifs : Caro[line], Anne, Fashion, Papillon, Cathulu, Lily, Clarabel et Katell.

Deuxième lecture de la sélection finale du Prix Landerneau, qui a été remis à Jérome Ferrari pour Un Dieu, un Animal.

2coeurs.jpg

235 p

Fabienne Juhel, A l'angle du renard, 2009

Prix_Landerneau_1.jpg

30/06/2009

Miss Lou, par les couleurs alléchée...

marienske_degre supreme tendresse.jpgA tous ceux qui comme moi, malgré leurs professions de foi et leurs bonnes intentions, succombent devant une couverture affriolante comme on se pâmerait devant un joli minois (ou un Colin Firth en Darcy), voici une petite piqûre de rappel :

Non !, il ne faut pas forcément donner sa chance à un livre en fondant de la sorte, car l'habit ne fait pas le moine, les titres sont parfois trompeurs, les couvertures encore plus.

Lisant les romans proposés par le Livre de Poche depuis environ un an et jusqu'ici plutôt contente de mon sort, j'ai fait aveuglément confiance au joli titre Le Degré suprême de la tendresse (charmante définition du cannibalisme par Dalí), à la cerise appétissante, à la bouche suggestive et au rose bonne humeur, bonbons et baisers. Mais ensuite, quelle galère !

Partant d'un fait divers sordide (une fellation imposée et une bouche avide qui croque hardiment le membre impertinent), Héléna Marienské propose ici plusieurs pastiches, réécrivant cette histoire avec des variantes, « à la »... et c'est là que ça ce gâte.

Car votre fidèle et dévouée est un esprit curieux, une exploratrice des territoires vierges ou pas, une aventurière de la phrase qui était prête à se laisser embarquer dans ces histoires coquines finissant sur un mode insalubre, quitte à laisser pour ce faire Pemberley où elle se la coulait douce depuis quelques mois. Mais... et là oui, il y a un mais, les références, que dis-je, les modèles de l'auteur sont à peu près tout ce que Damoiselle Lou abhorre dans la scène littéraire actuelle, pour ne pas dire la production verbeuse, narcissique, nombriliste, misogyne et auto-thérapeutique très en vogue dans les têtes de gondole des grands magasins.

Voilà donc une rencontre ratée, malgré l'originalité du procédé employé par Marienské (il y avait bien Fioretto mais en voilà un qui a largement humé le bon air des blogs avant de pondre son livre-conserve ou alors il y a des fois de ces coïncidences dans la vie......!), sans parler des qualités évidentes de son écriture, qui sait ma foi très bien s'adapter aux contraintes des différentes formes et références qu'elle s'impose. Un exercice de style réussi donc (peut-être un brin caricatural mais avec certains de ses modèles, ce n'est guère difficile), cependant pour moi, hormis la lecture de La Marquise Héloïse à la manière de Gédéon Tallemant des Réaux – son nom me rend ce monsieur tout à fait sympathique – une lecture ennuyeuse au possible. J'ai lutté contre Houellebecq (j'ai même ri une fois p39 mais j'ai le plus souvent pleuré), enragé contre Angot et, arrivée à la moitié, j'ai dû déclarer forfait. Dommage, d'autant plus cette exercice me donne finalement envie de relire Héléna Marienské. Avec un genre bien à elle. Et après m'être assurée du peu de rapport entre sa prose et celle de quelques autres que je ne nommerai pas.

Un livre à ne pas bouder, sauf s'il y a pour vous aussi contre-indication.

Et oui, je verse particulièrement dans les parenthèses aujourd'hui. So what ? (Lou, de bon poil)

2coeurs.jpg

 

216 p de catastrophe absolue pour mon équilibre naturel.

Héléna Marienské, Le Degré suprême de la tendresse, 2008

08/06/2009

Et on rempile… avec plaisir !

greggio_mains nues.jpgComme l’an dernier où j’ai eu la chance de lire les romans finalistes du prix Landerneau (et aimé un livre qui a fait couler beaucoup d’encre, en bien comme en mal), je m’apprête à découvrir les six livres en liste pour le prix 2009. Cette année, c’est Jérome Ferrari avec Un Dieu un animal qui a obtenu cette récompense mercredi dernier – lors d’une remise de prix à laquelle je n’ai malheureusement pas pu assister.

Avant de me lancer dans mon premier billet, j'ajoute un lien vers les blogs présentant aussi tous ces livres : Katell, Le Bibliomane, Caro[line], Anne, Joëlle, Michel, Fashion, Anne, Lily, Cathulu, Stéphanie, Clarabel, Isabelle, Vanessa et Sylire.

Avec Les Mains nues, Simonetta Greggio raconte à la première personne l’histoire d’une femme approchant de la cinquantaine, accusée d’avoir abusé d’un mineur. En réalité, malgré l’accroche de l’éditeur (« LA DIABLE AU CORPS ») absolument racoleuse et mensongère, ce roman n’a pour moi rien d’une enième version de Lolita. La relation amoureuse entre Emma et le fils de son ancien compagnon n’est presque qu’un sujet parmi d’autres. Je n’ai d’ailleurs pas été particulièrement sensible à cet aspect du récit, vu le peu d’importance qui lui est accordée et la superficialité avec laquelle l’auteur a choisi d’aborder cette relation, aussi bien sur le plan sentimental que  sur les plans physique et psychologique. Et, sans les dernières lignes qui remettent le jeune homme à l’honneur, on pourrait presque penser que cette aventure n’est qu’un accident dans la vie d'Emma.

J’ai lu ce roman rapidement, avec un certain intérêt, mais mon avis est plutôt mitigé. Comme d’autres avant moi, j’ai éprouvé une certaine sensation de déjà vu et regretté les nombreux clichés : les deux femmes malheureuses en amour qui se retrouvent à la montagne, l’une vétérinaire de campagne, l’autre jeune cadre dynamique devenue éleveuse de chèvres (rien que ça !). La vision que la narratrice a de la solitude est à mon sens un peu éculée : au final, si je résume, seul l’amour et la vie à deux peuvent apporter le bonheur, le vieil ours solitaire s’épanouissant grâce à sa toute nouvelle vie conjugale, les solitaires se plaignant finalement de leur solitude et les quelques couples semblant tous plutôt heureux, à l’exception de l’ex d’Emma mais on l’a compris, son mariage était une erreur et Emma la femme de sa vie. D’où l’aspect légèrement ridicule de la relation avec le jeune Gio, qui a tout d’un transfert affectif  caricatural bien que sans doute hautement symbolique. Je me le demande encore : que veut nous démontrer la narratrice ?

Si ce livre ne m’a pas renversée, je lui ai trouvé certaines qualités. J’ai d’abord jugé le déroulement de l’histoire un tantinet poussif, faisant des retours en arrière et des bonds en avant sans vraiment réussir à aiguiser ma curiosité. Mais on suit tout de même les pensées de la narratrice, qui nous laisse entrevoir des bribes de sa vie en suivant son propre fil conducteur, donnant  quelques indications sur son état d’esprit et sa personnalité. Ceci dit, ce que j’ai sans doute réellement apprécié tient à la sensualité qui se dégage de certains passages pourtant anodins et rarement liés à l’aventure d’Emma avec un adolescent. Les mains nues évoquées dans le titre sont aussi mises à l’honneur à plusieurs reprises, mais c’est à mon avis le corps dans son ensemble qui occupe une place importante dans ce récit, avec quelques descriptions courtes mais symboliques, servies par une écriture assez souvent musicale. Enfin, selon moi, Emma incarne aussi le passage du temps, se questionnant sur la façon dont les années qui passent l'ont marquée. Son rapport à la mort est aussi  mis en avant et, malgré une impression d'inachevé, cette esquisse est un point fort du roman - d'où le rôle joué par le corps.

Au final, voici un roman globalement agréable mais pour moi un poil figé, une toile où les personnages seraient collés dans une attitude dont ils ne parviennent pas à se dépêtrer, ce qui est bien dommage parce que votre fidèle et dévouée a un peu ramé elle aussi.

Les avis positifs de Lily, Malice, Clarabel ; négatifs de Fashion, Calepin, Caro[line] ; et mitigés de Cathulu, Papillon.

Merci à Elodie Giraud, contact des blogueurs pour ce prix, organisatrice d’enfer et consultante très sympa dont l’enthousiasme mériterait un award à lui tout seul ;)

2coeurs.jpg

 

170 p

Simonetta Greggio, Les mains nues, 2009

Prix_Landerneau_1.jpg

05/06/2009

Venez mes petits...

doizelet_amis confins.jpgNos amis des confins est sans doute le roman le plus étrange que j’aie lu depuis longtemps. Debbie vient de quitter les Etats-Unis pour s’installer sans son époux dans la ville de Grays. Travaillant à Londres, la jeune femme rentre chaque jour dans cette banlieue un brin glauque, embrumée, blottie contre la Tamise et flanquée d’un réservoir à gaz qui constitue une menace permanente pour les habitants de ce coin perdu. Elle s’est installée au cottage de Mary Seddon, dont la présence est encore palpable au cœur de la nuit.

Et il y a plus curieux encore. Debbie s’attache immédiatement à un groupe d’amis inséparables plus âgés whistler_nocturnes.jpgqu’elle. Tous plus insolites les uns que les autres. Henrietta, qui organise une Ghost Walk deux fois par jour et semble voir l’invisible à chaque instant. G.M., qui reprend régulièrement ses amis sur les termes qu’ils emploient, avec une obsession de la précision touchante, puis déconcertante. Ewan, obsédé par les ondes qui nous parasitent et nous détruisent peu à peu. Reginald, fugitif sans raison. Sans parler des absents, ces personnages incontournables qui semblent avoir bizarrement disparu juste avant l’arrivée de Debbie.

Voilà un roman un brin contemplatif qui ne saurait satisfaire ceux qui cherchent à tout prix l’action ou la logique dans leurs lectures. Pour aimer ce livre, il faut accepter de perdre ses repères, de se laisser bercer par une balade qui n’a peut-être pas de but en soi. Sans doute faut-il aimer laisser courir son imagination et être sensible au rythme assez lent de l’histoire. Toujours est-il que Nos amis des confins m’a totalement séduite. Peut-être n’est-ce pas un roman parfait mais j’avoue ne pas m’être Turner-rain-steam-and-speed.jpgattardée sur ses éventuels défauts, préférant rester sous le charme d’une lecture envoûtante. J’ai adoré le cadre froid, un peu paradoxal car il est laid et fascinant à la fois (sans doute l’ambiance mystérieuse n’y est pas pour rien). J’ai été assez hypnotisée par les personnages improbables et surréalistes et finalement, outre l’aspect poétique indéniable de cette histoire, j’ai aimé l’habileté de l’auteur en matière de fantômes. Faux sujet principal de ce roman, le fantôme se joue du lecteur : jamais on ne prouve l’existence des âmes errantes qui semblent omniprésentes, tandis que les fantômes des vivants (les absents, les disparus, ceux qui sont là et ailleurs à la fois) sont, eux, bien réels. Voilà qui est déconcertant et vraiment savoureux. Que dire de plus ?

Un très joli voyage. Question de sensibilité sans doute. Ce livre me correspond parfaitement et je le relirai avec plaisir.

Un petit clin d'oeil à Malice qui voulait lire ce livre elle aussi et qui a parlé de fantômes sur son blog, grâce au Prix des Cinq Continents qu'elle a récemment mis à l'honneur.

J’en profite pour faire un petit appel à tout le monde, amis lecteurs, auteurs, éditeurs : j’ai repéré d’autres titres de Sylvie Doizelet mais je peine à trouver des résumés. Quelqu’un pourrait me renseigner et pourquoi pas, me recommander un titre en particulier ? Je suis preneuse de conseils en matière de fantômes aussi...

Livre lu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à l'éditeur et à Babelio, en particulier Guillaume, interlocuteur toujours très sympathique ! J'ai été très gâtée avec ce roman.

138 p

Sylvie Doizelet, Nos amis des confins, 2009

30/05/2009

Autant en emporte...

hochet_combatamourfaim.jpg

Drôle de roman que ce Combat de l’amour et de la faim dont le titre un peu abstrait n’aurait pas attiré mon attention sans les recommandations et l’enthousiasme débordant d’Ameleia et de Léthée.

Raconté à la première personne, ce récit s’attache au parcours de Marie, héros dont on ne sait rien si ce n’est que sa tête est mise à prix. Vol ? Meurtre ? Viol ? Certes non, mais son crime n’est pas moins répréhensible en ce début de XXe siècle aux Etats-Unis, dans un Vieux Sud pour le moins traditionaliste. Recherché pour avoir souillé l’honneur d’une femme, Marie s’interroge. D’April, de May ou de June, qui a choisi de le dénoncer ?

Difficile de résumer ce livre aux thématiques variées. Ce qui m’a frappée d’emblée, c’est la remarquable maîtrise dans la construction du récit. Des nombreuses péripéties ressort un texte dépouillé, sobre qui, à défaut d’être tout à fait linéaire, va droit au but. Et que dire de ces protagonistes variés qui marquent à la lecture, charismatiques malgré une intervention en général assez courte au sein du roman ?

wanted.jpg

On ne peut que constater la formidable noirceur de ces personnages, dont on ne s’aperçoit peut-être pas immédiatement tant la poésie des premières scènes détourne l’attention. Enfant, frère et sœur, mère, amant ou maîtresse, employeur, comparse du moment : la trahison est omniprésente, sans doute guidée par un formidable instinct de survie, égoïsme imprévisible qui rattrape fatalement chacun au cours de cette histoire. Marie a d’ailleurs perdu ses illusions depuis longtemps ; abandonné par une mère trop heureuse de s’être mariée pour contrarier son pasteur d’époux, le narrateur a été chassé de leur nouvelle maison pour avoir violé sa demi-sœur. En réalité abusée par son propre frère, cette alliée des débuts s’est aussi détournée de lui.

hochet_vieux sud 02.jpgOutre l’aspect psychologique très bien développé et la narration qui ne s’essouffle pas un instant, le cadre est particulièrement soigné. Dans ce monde dur, impitoyable, il est sans doute plus facile de comprendre les motivations du héros et de son entourage mais plus encore, l’environnement ajoute à l’histoire personnelle une dimension historique et socio-culturelle passionnante. Soyons clairs : le sujet principal de ce roman n’est pas le Vieux Sud. Pourtant, quelques années après la Sécession, cet endroit reste fascinant et, sans alourdir le récit, Stéphanie Hochet a su y glisser d’ habiles allusions au contexte dans lequel Marie évolue. On retrouve une région splendide, sauvage mais dure, peu transformée par la Guerre de Sécession, fondamentalement raciste, sexiste, noyée sous les dogmes religieux et des codes moraux souvent discutables.

Un livre subtil, amis lecteurs, à ne certainement pas bouder !

Le quartier de La Nouvelle-Orléans où j’ai grandi avec ma mère est le sanctuaire de mes plus belles années. C’était il y a longtemps, mais, si je ferme les yeux, les détails de notre existence m’apparaissent avec netteté. Les rais de lumière prennent la forme de gigantesques élytres, apparitions phosphènes, souvenirs des insectes partageant les lieux avec nous. (p15)

Plusieurs critiques sur le site du Prix Orange (mais avant tout, les analyses très pertinentes de Léthée et d’Ameleia citées en début d’article).

Un grand grand merci à Adrien et Laëtitia des éditions Hachette pour cet envoi un peu spécial.

182 p

Stéphanie Hochet, Combat de l’amour et de la faim, 2009

hochet_vieux sud 01.jpg

27/05/2009

"Nous allons remodeler, très légèrement sa structure"

dollinger_journal desespere ecrivain rate.jpgGentille attaque de l'industrie agro-alimentaire, histoire un poil déjantée de célibataires et de félins, Et le Bébé était cuit à point avait fait mon bonheur il y a quelques mois grâce aux bons soins de Mary Dollinger. Je n'en attendais pas moins du Journal désespéré d'un écrivain raté. On y parle littérature, édition, XIXe. Et puis, peut-être parce que Mary (en insistant sur son prénom, les lettres roulant sur la langue...) est une Anglaise qui aime la langue française en maniant parfaitement l'humour British et que je suis une Française qui aime la langue anglaise (et l'Anglais, l'Angleterre, la Tamise, la brume et le mouton sauce mint), je manque d’objectivité. Ce sont des choses qui arrivent. Ah… ! Le charme anglais !

 

Comme on ne mélange pas les meilleurs ingrédients sans avoir une petite chance d'obtenir un résultat honorable et qu'ici, la cuisinière jongle avec habileté avec les herbes et les épices, la sauce a pris une fois de plus. Trêve d'ambiance culinaire, votre chroniqueuse fidèle au poste a goûté lu et approuvé.

 

Il est ici question des mésaventures de l'auteur et de quelques illustres écrivains l’ayant précédée sur le chemin tortueux qui, péniblement, poussivement, serpente entre marécages et forêts hantées jusqu'à l'apothéose, le panthéon livresque, la gloire littéraire – éphémère ou pas, j'ai nommé : la sacro-sainte publication. On retrouve ainsi Balzac (retour à l'envoyeur du manuscrit), Zola (et l'inventaire de supermarché), Proust (publié à compte d'auteur, et alors ?), Maupassant (séduisant), Stendhal (soit le Marquis est « idiot, soit il y a une grosse lacune dans votre récit »), Flaubert (Madame Bovary, ce n'est pas un titre, autant choisir un prénom et comme Jane Austen est passée par là avant, ce sera Clara), Hugo, Sand et Musset.

 

Voilà un texte malicieux, divertissant, qui donne envie de se replonger dans la lecture de quelques grands classiques (ils gagneraient franchement à être écourtés de quelques centaines de pages, n'est-ce pas M. Beyle ?). Un court exercice de style, léger, sans prétention, qui réussit avec simplicité (et beaucoup d'honnêteté) à rendre hommage à l'écriture. Et à un animal dont le martyr est source d'inspiration : l'auteur.

 

Offert par l'éditeur.

 

78 p

 

Mary Dollinger, Journal désespéré d’un écrivain raté, 2007

11/05/2009

Made in Heaven

zola_paradis des chats.jpgVoilà bien longtemps que je n’avais pas lu de Zola. Pourtant, je fais partie de la génération qui a passé son bac de français en 2000, plongée dans les joies et (surtout) les malheurs du naturalisme. Alors que la conseillère d’éducation avait recommandé lors de son court passage en salle de classe de bien nous assommer avec L’Assommoir (si si), notre brillant professeur faisait naître en moi un début de fascination pour les Rougon-Macquart (s’il y a un enseignant qui a marqué mon parcours et dont j’ai attendu les cours avec impatience de septembre à juin, c’est bien lui).

 

Moi qui songeais à reprendre mes lectures cette année avec Nana ou L’Oeuvre, j’ai finalement découvert trois textes extraits des Nouveaux Contes à Ninon.

 

Dans « le Paradis des Chats » (c’est d’être enfermé et battu dans une pièce où il y a de la viande), un chat de salon fait l’expérience de la liberté des chats de gouttière. Vient ensuite « Le Grand Michu », où des pensionnaires décident de se rebeller contre la nourriture infecte qui leur est servie. Le livre s’achève sur « Mon Voisin Jacques », où le voisin du narrateur est trop honteux de son métier pour oser en parler, de crainte d’être traité en paria.

 

Dans ces quelques contes, j’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver l’assurance d’un Zola à la plume décidée. Ces textes sont bien sûr beaucoup plus abordables que les romans de l’auteur, étant destinés à un public plus jeune. On retrouve pourtant certains thèmes très présents dans son œuvre (mais Zola ce n’est pas que ça !) : la misère, l’injustice et les différences sociales. L’intégrité républicaine et les valeurs morales défendues par certains protagonistes rappellent aussi l’aspect plus engagé de la personnalité de Zola. J’ai presque trouvé amusant de retrouver dans la chute de ces contes au ton plus léger une portée morale aux accents très zoliens.

 

L’intérêt de cette nouvelle édition est le format agréable (environ 22 cm/15cm, couverture souple, papier glacé). Chaque conte est illustré par Anne Brouillard. Les différentes scènes accompagnent judicieusement le récit et font de ce livre court un petit bijou, peut-être plus pour un public adulte ou adolescent (je me souviens que lorsque j’étais petite, les livres illustrés qui m’attiraient étaient moins artistiques, tandis que les aquarelles ou les dessins précis et trop travaillés de type gravure ne me faisaient pas trop envie, même si je pouvais les trouver jolis… je sais, c’est passionnant, amis lecteurs !).

 

Il ne me reste plus qu’à retrouver la famille de Gervaise…

 

Offert par l'éditeur via Obiwi.

 

61 p

 

Emile Zola, Le Paradis des Chats et autres nouveaux contes à Ninon, (1864 ?)

09/05/2009

Sur la ligne 2

belkhodja_peau des doigts.jpgEntre Montréal et Paris, nous suivons la narratrice, sa grand-mère kabyle (autrefois la plus belle fille du village), sa cousine Celia, anéantie par le décès de sa mère, ainsi que deux jumeaux, Fril et Gan. L'un d'eux, autiste et brillant, est tombé amoureux de Marguerite Yourcenar et veut la rencontrer, ne sachant pas qu'elle est décédée depuis près de vingt ans. Histoires de famille, d'amour, d'amitié, portraits de personnages entiers, les sujets ne manquent pas.

Difficile de ne pas être surpris par le curieux livre de Katia Belkhodja. Plutôt que de roman, on peut peut-être parler de poésie romancée, l'écriture servant de prétexte à la trame, aux allers-retours entre les personnages, les points de vue, les instants. Certains seront déconcertés ; les amateurs de poésie sans doute intrigués, parfois charmés, tandis que les lecteurs attachant beaucoup d'importance à l'aspect narratif risqueront une drôle de déconvenue.

Certains passages chargés de sens marquent à la lecture, véhiculant des images fortes. Tel le curieux début : « J'avais ta chair arrachée entre les dents. » (p9) Cette phrase entêtante est celle qui est venue un jour troubler Katia Belkhodja et, de fil en aiguille, la pousser à rédiger un texte étonnant. Parfois un peu prétentieux, volontairement (mais un peu trop) répétitif, le style est en tout cas original et fait tout l'intérêt de cette lecture déroutante. Le fond n'a plus tant d'importance, ce qui explique peut-être la quête absurde de ce jumeau épris de Yourcenar en raison d'une phrase qu'elle n'a jamais écrite et qui, au moment d'ouvrir enfin une oeuvre de sa Marguerite, décide d'abandonner ses recherches, la réponse qu'il cherchait tant n'ayant plus vraiment de sens. J'ai été tour à tour charmée et agacée par ce patchwork littéraire qui, s'il ne m'a pas totalement séduite, vaut bien le détour. Car, quoi qu'il en soit, c'est un texte hybride et étrange, un ovni poétique qui saura sans aucun doute charmer plus d'un lecteur.

 

Quatrième lecture pour la présélection du Prix des Cinq Continents.

J'ai finalement renoncé à lire le cinquième titre qui m'avait été envoyé mais j'ai globalement trouvé ces lectures intéressantes, ma préférence allant au roman d'Annie Cloutier.

98 p

Katia Belkhodja, La peau des doigts, 2008

07/05/2009

Nous ne mangions qu'un jour sur deux

moreau_boheme.jpgDans La Bohème, roman autobiographique, François Moreau revient sur ses jeunes années passées à jouer les aventuriers d'une époque révolue chantée par Aznavour. Parti en Europe à bord d'un rafiot douteux, le héros vit au petit bonheur la chance à Londres, Bruxelles, Malaga, Tanger et surtout, à Paris. C'est là qu'il commence une carrière de journaliste avant d'enchaîner des petits boulots qui lui permettent de vivre au jour le jour.

Je n'ai pas été convaincue par ce roman qui se lit pourtant avec un certain plaisir, du moins au départ. On y retrouve un imaginaire exploité par de grands auteurs, ce qui ne facilitait pas la tâche de François Moreau qui devait forcément faire preuve d'originalité, risquant sinon d'ennuyer son lecteur. Exercice rendu plus difficile encore par le choix du récit autobiographique, avec ses menaces de sentimentalisme et d'imagination bridée.

Dans ce cas, on obtient à mon avis un roman sympathique mais moyennement original. On peut grossièrement scinder ce livre en deux parties : la première raconte les débuts de la bohème, avec les moments de débrouillardise, de soûlerie, de douce folie et de vie croquée à pleines dents ; la deuxième est marquée par le premier amour de François, avec son lot de torture, de passion, de jalousie et de désespoir. C'est l'image parfaite que je me fais de la bohème et j'ai trouvé le voyage assez agréable, d'autant plus que le style alerte de l'auteur ajoute à la vivacité débordante du héros.

Plusieurs éléments m'ont déplu malgré tout (si l'on oublie le témoignage toujours intéressant à lire mais assez traditionnel sur le fond). On retrouve des élans de virilité qui ne sont pas sans rappeler Hemingway, dont j'avais dévoré Paris est une fête. Si le sujet s'y prête sans doute, la forme m'a dérangée. A l'exception du premier amour, les personnages féminins sont systématiquement dépeints sous un angle peu flatteur. Avec mépris, le narrateur, qui se sait beau gosse, s'imagine que toutes les femmes qui gravitent autour de lui éprouvent un besoin immédiat de satisfaire leur appétit sexuel. Une fois prises, les femmes ne sont que des « emmerdeuses » (p117) dont il faut se débarrasser au plus vite. Le mieux (et là, j'ai bien ri !), ce sont les moments où, aguiché, le narrateur oblige ces dames et cherche à se justifier en disant que, évidemment, il a été piégé, il n'a rien pu faire (c'est là une triste illustration des vertus masculines ou de l'absence de libre-arbitre et, des féministes ou des défenseurs de la cause masculine, je ne sais lesquels devraient le plus s'offenser).

Quelques extraits pour illustrer mes propos – attention, collection Harlequin en vue : « Doucement, je passai une main sous sa tête, que je poussai vers la cause de sa démence » (merci à l'auteur pour ce beau moment de franche hilarité !). En dehors de leur lubricité et de leur vulgarité – et de quelques scènes explicites, les femmes ne suscitent visiblement pas tellement l'intérêt du narrateur : « Elle se leva. Bien en chair, certes, une grosse tête, des yeux bleus légèrement proéminents, aussi grande que moi, chaleureuse, sans complexe. Une brave mère de famille de 35 à 40 ans, sans plus. » Cela dit la brave mère de famille est la seule à se rebeller d'après un François peu honteux de sa tentative de viol. Et pour finir, un extrait qui résumera parfaitement la chose : « Elle avait trente-cinq ans, un petit ami de cinquante, un corps épaissi déjà, strictement rien de sexy. Mais enfin quoi, c'était une femme. Son abandon, dû à la fatigue de la journée, acheva de me mettre en appétit. » (p134) Pour tout vous dire, le narrateur m'est rapidement devenu antipathique, ce qui a ôté toute son importance au récit de ses malheurs amoureux. Car ce qui pouvait lui arriver, moi aussi je m'en moquais bien.

Enfin, j'ai trouvé qu'une fois le charme de l'arrivée en Europe passé, la narration s'essouffle et suit un cycle tout tracé : recherche de petit boulot, petit salaire, tournée des bars, une fille de temps en temps, des soucis d'argent à n'en plus finir. Dans la deuxième partie, le schéma est plutôt un « je t'aime moi non plus », relativement monotone lui aussi.

Un roman à recommander aux nostalgiques ou aux admirateurs inconditionnels de la bohème. Pour ma part, j'ai trouvé pour la première fois ce mode de vie assez absurde. On envie facilement au narrateur son insouciance et ses voyages. Mais malgré son joli minois, son audace et son choix de vivre loin des sentiers battus, il est plutôt à plaindre avec ses fins de mois difficiles, ses arriérés de loyer, ses plats de nouille et ses bouteilles de rouge. Si c'est ça la bohème, je m'en passerais volontiers.

Pour que le mythe ne s'effondre pas totalement, je lirais bien Orwell et Dans la Dèche à Paris et à Londres, dans ma PAL depuis... depuis.


Troisième lecture pour la présélection du Prix des Cinq Continents.

189 p

Francois Moreau, La Bohème, 2009

05/05/2009

Il contint la mer

cloutier_ce qui s'endigue.jpgDeux destins en parallèle font l'objet de ce roman : celui d'Anna et celui d'Angela. Venant de milieux sociaux très différents, toutes deux se rencontrent pour la première fois en maternelle. Anne est blonde, angélique, c'est l'illustration parfaite de la petite fille modèle. Angela est plus ronde, impétueuse, colérique. Un vrai garçon manqué. Elle est aussi remarquablement intelligente. Anna incarne pour Angela un idéal impossible à atteindre, la féminité, la perfection ; ce qui lui vaut des remarques blessantes, des bousculades. Angela lui fait peur.

De leur conception à leur mort, le lecteur suit chaque étape majeure de la vie de ces deux femmes qui se croisent, se perdent de vue et se retrouvent vraiment lorsqu'elles atteignent la soixantaine.

L'époque est assez confuse. Couvrant 90 ans, on suppose qu'elle commence dans les années 1950 ou 1960 (car l'amant d'Anna naît en 1953). L'action se déroule essentiellement en Hollande mais certains personnages la quittent pour mieux se retrouver, en Indonésie et en Normandie.

Ce qui s'endigue est un roman poétique et ambitieux auquel j'ai trouvé beaucoup de qualités, à commencer par l'écriture très annie cloutier.jpgtravaillée, souvent pleine de rythme et d'exactitude. Comme dans cette phrase rapide, heurtée : Il s'agit de cette kalachnikov de mots mortifiants qu'à tout propos elle décharge sur ses consoeurs effarouchées. (p52)

Toute l'attention du narrateur est portée sur les personnages, avec leurs particularités, leurs doutes, leurs souffrances, la perception qu'ils ont de leur environnement, leurs envies, leurs victoires intérieures. Cet aspect psychologique très fouillé fait la force du roman, malgré quelques éléments à mon avis un peu maladroits. L'opposition marquée entre Angela et Anna est notamment renforcée par l'aternance de passages courts consacrés à l'une ou à l'autre. Dans leurs plus jeunes années, lorsque leur parcours est encore semblable, ces extraits s'enchaînent rapidement et permettent d'envisager le caractère de chaque enfant alors qu'il n'a pas encore vraiment été façonné au gré des rencontres et des expériences.

En soupirant, Anna se remet au travail. Son écriture est un sillon creusé à même le papier recyclé. Elle appuie si fort qu'une fois la page remplie, le centre de son travail semble avalé par l'épaisseur du cahier. Elle s'applique. Il arrive qu'elle travaille des heures et des heures et que les épicéas, brassés par des averses venteuses, se penchent jusque tard dans la nuit même. Il arrive aussi que la mélancolie l'étreigne si fort qu'elle en omette de descendre s'alimenter, qu'elle en néglige de se coucher. Ces soirs-là, il arrive qu'elle émerge de son apesanteur en même temps que l'incandescence blafarde des matins de novembre. Alors, d'un geste d'automate plutôt las, elle se remet à résoudre des équations ou à analyser les enjeux historiques de la décolonisation en Indonésie. (p45)

Enfin, Annie Cloutier maîtrise parfaitement certains sujets (dans lesquels elle s'est spécialisée, d'après l'éditeur) : la féminité, la sexualité, la maternité et leur impact sur la construction de l'identité. La maternité comble par exemple les besoins d'Angela pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle éprouve l'envie de se réaliser elle-même, d'exister en dehors de son foyer, d'accomplir des choses importantes qui lui donneront l'impression de se retrouver. Cette quête est d'ailleurs aussi celle d'Anna, qui jusqu'à la fin avance d'un pas assez mécanique, ne réalisant que très tard que tel devait être son parcours. Le doute qui ne quitte pas Anna et Angela est très bien perçu par le lecteur et le rapproche des personnages, qui à cet égard sont très crédibles.

Quelques éléments m'ont tout de même un peu gênée.

Des mots et expressions néerlandais ponctuent assez souvent le récit, en particulier au début. Certains sont vraiment propres à la culture hollandaise et me semblent justifiés. Mais pourquoi ne pas écrire en français un terme tel que « siège de bébé » ou « sage-femme » ? Par ailleurs tous les termes sont à rechercher à la fin du livre, ce qui est agaçant et coupe parfois complètement le rythme (p 31 par exemple).

Le temps s'écoule très rapidement, avec beaucoup de fluidité – à tel point que les personnages ont parfois vieilli de dix ans en quelques lignes. Cela donne très justement l'impression d'assister à un flux incontrôlable. Sans doute pour cela, l'évolution des technologies ou des modes de transport n'est pas du tout mise en avant... au point de permettre au frère d'Anna (p52, a priori dans les années 1980 ou 1990, voire peut-être avant) puis au fils d'Angela (p156) d'avoir tous deux un iPod. D'où un peu de confusion avec le défilement des années.

Enfin, avec le recul (car cela n'a pas du tout entravé le plaisir de la lecture), j'ai trouvé certains partis pris de l'auteur un peu caricaturaux : l'évolution de deux femmes qui au final croisent les mêmes figures emblématiques des hautes sphères de la vie publique (possible, mais assez improbable) ; le fait que la brillante Angela soit frustrée par son propre destin au point d'être obsédée par Anna pendant toute sa vie, même lorsqu'elle la perd de vue pendant très longtemps ; le poids peut-être trop important de l'origine sociale, et plus particulièrement l'engagement anticapitaliste et idéaliste d'Angela qui est parfois un peu maladroit. Ce sujet qui pourrait faire l'objet d'un livre plus engagé a tendance à parasiter un peu la question plus personnelle du choix de vie de ces femmes. C'est un thème intéressant mais qui à mon avis dessert un peu ce roman en l'alourdissant, au risque de perdre en crédibilité.

Un beau livre malgré tout, un peu inégal mais bien construit ; un roman aux passages souvent savoureux et très bien écrits. Et puis amis lecteurs, j’aime particulièrement les romans psychologiques et les thèmes traités par Annie Cloutier. Alors personnellement, je compte bien la relire un jour (Annie Cloutier, si jamais vous vous perdez un jour dans la jungle des blogs et atterrissez ici, sachez que j'attends avec impatience votre prochain roman !). Bref. Je résume : c’est vachement bien. Lisez-le.

Deuxième livre pour la présélection du P5C.

 

235 p

Annie Cloutier, Ce qui s’endigue, 2009

scheveningen-nl265.jpg
2008-07_scheveningen_depier.jpg

03/05/2009

Il était une fois, dans un petit village perdu sous la neige...

atalla_escale.jpgA Kingsey Falls (Québec), plusieurs destins se croisent dans une série de très courts chapitres qui façonnent peu à peu l’histoire du village. Chaque chapitre est comme une nouvelle dont le héros momentané est un habitant que l’on retrouvera parfois en découvrant l’histoire d’un de ses voisins.

 

Ce court roman serait presque une série de nouvelles liées les unes aux autres par l’intervention récurrente de certains personnages. L’idée est ingénieuse, d’autant plus que les personnalités qui se dégagent de ce texte sont souvent attachantes, entières, très humaines. On pense aussi à l'univers des contes, le ton n'est pas loin.

 

C’est un livre touchant qu’on prend beaucoup de plaisir à lire, d’autant plus que la plume de Nora Atalla est souvent charmante.  Malheureusement, malgré le concept séduisant, le récit assez simple perd en dynamisme après les premiers chapitres symboliques et pleins de grâce. Après quelques jours, je ne garde que de vagues souvenirs de la trame de l’histoire (en particulier pour les derniers chapitres), même si je suis séduite par les beaux personnages mis en scène avec beaucoup de sensibilité. Comme la petite Emma, qui écrit des cartes de Saint-Valentin à tous les villageois pour conjurer la mort de son frère ou encore Amélie, tirée de la solitude par l’arrivée inopinée d’un nourrisson sur le pas de sa porte. Un livre un peu trop vite oublié peut-être, mais un bien joli voyage !

 

Extrait tiré du premier texte – « Un cadeau dans la Neige » :

 

Des guirlandes de lumières multicolores brillantaient les façades des bâtisses, s’enroulaient autour des sapins, se suspendaient aux soffites des maisons. Nimbés d’une clarté féérique, des bonshommes de neige, des papas Noël, des rennes tirant des traîneaux trônaient sur les porches gelés. L’hiver avait recouvert de son blanc manteau la nature, les rues et les trottoires ; il avait givré les carreaux des fenêtres et s’étaient formés des glaçons le long des gouttières et des toitures. Les arbres ressemblaient à des yétis tibétains, des géants blêmes aux bras défeuillés et aux doigts crochus qui paraissaient vouloir se saisir de la vieille femme… vielle seulement dans son esprit. Elle se demanda si, du même coup, l’hivert n’avait pas givré le cœur des hommes. S’il n’avait pas semé des glaçons dans l’âme de… de sa… A quoi bon y penser ? (p11)

 

Première lecture pour la présélection du Prix des Cinq Continents.

 

115 p

 

Nora Atalla, Une escale à Kingsey Falls, 2008

30/04/2009

Au temps des Nations

meur_vivants et des ombres.jpgVoilà déjà un an que je voulais lire Les Vivants et les Ombres de Diane Meur, livre dont le titre rêveur, l’histoire, le point de vue et l’éditeur m’avait convaincue que oui, nous étions faits pour nous rencontrer ! Car il en va des livres comme des hommes : on se découvre rapidement des atomes crochus avec certains. Ici, une étincelle, un éclair, et voilà que ce roman m’emportait déjà après les quelques premières pages.

 

Fresque familiale en Pologne au XIXe, ce récit présentait déjà des caractéristiques que j’aime particulièrement retrouver en littérature : une galerie de personnages charismatiques, dont on découvre peu à peu les relations, les aspirations et les motivations, ainsi que le passage du temps, avec le glissement d’une génération à une autre et les époques un jour révolues. Ici, deux aspects présentent un intérêt supplémentaire : l’évocation de l’histoire mouvementée, à l’époque du réveil des peuples, de l’émergence de la Nation au centre de l’échiquier géopolitique ; enfin, un point de vue original, puisque l’histoire nous est racontée par une maison qui voit l’Histoire avec un grand H à travers la petite histoire de ses habitants.

 

Ce livre avait déjà tout pour me plaire et je n’ai pas été surprise de me régaler. J’ai apprécié l’écriture maismeur_vivants et des ombres 02.jpg plus encore, c’est l’histoire que j’ai trouvée très bien construite. Malgré les quelques 700 pages dans l’édition d’origine, on ne s’ennuie pas un instant : l’histoire est toujours captivante, riche en événements, tandis que la maison s’intéresse tour à tour aux multiples personnages, dont les préoccupations différentes enrichissent la narration. Quant à l’aspect historique intéressant, il se fond complètement dans le récit, ne l’alourdissant pas et ne gênant pas la lecture par l’étalement de connaissances à la mode dictionnaire que je crains parfois avec ce type de projet littéraire.

 

J’ai pris un immense plaisir à découvrir ce roman ambitieux. Dommage que la littérature française ne produise pas aussi souvent des livres aussi foisonnants de personnalités éclatantes, de récits entrecroisés et denses, bref ! de passionnantes histoires comme ont su les écrire de nombreux écrivains du XIXe (en particulier), avant la mode des livres de 100 p en police 40, de l’introspection sans fin (vais-je aller au supermarché ou non ?) et de la psychologie pour la psychologie, avec plus ou moins d’intérêt.

 

Sur ce blog, pour un bon roman hautement, véritablement, brillamment romanesque, je vous recommande Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl, énorme coup de cœur de votre fidèle chroniqueuse (rentrée littéraire 2008).

Ce roman m’a aussi fait penser à Lajos Zilahy avec son excellent livre Les Dukay, immense fresque familiale en Hongrie, un des livres dont je garde un souvenir délicieux (et que je relirai sans doute).

 

711 p (Sabine Wespieser)

633 p (Livre de Poche)

 

Diane Meur, Les Vivants et les Ombres, 2007

16/04/2009

We're having a miracle

huston_prodige.jpgFlexions du poignet, petit échauffement et quelques gammes sur mon clavier, légère pression sur la pédale, telles sont les techniques que je suis bien décidée à employer pour enfin sortir Prodige de Nancy Huston du lot des chroniques qui refusent de pointer le bout de leur nez sur ce blog.

 

Le prodige c'est Maya, née prématurément et qui s'accroche à la vie contre toute attente, faisant la joie de ses parents et s'attachant pour toujours sa mère Lara, prête à tout donner à son enfant pour lui promettre une vie merveilleuse.

C'est aussi l'enfant prodige que devient la petite en grandissant. Formée dès le plus jeune âge par une mère pianiste, Maya excelle et surpasse son guide. La musique est son élément naturel, elle la comprend mieux que quiconque et s'exprime parfaitement au moyen de son piano. C'est un véritable don que semble lui avoir insufflé Lara lors des premiers mois, lorsqu'elle se trouvait entre la vie et la mort.

 

D'abord amis lecteurs, sachez que je veux lire Nancy Huston depuis au moins deux ans et que je suis vraiment heureuse d'avoir enfin découvert sa prose. Très honnêtement je m'attendais à un coup de coeur immédiat, à une révélation époustouflante, des tempêtes dans ma chambre et des coups de tonnerre follement romanesques annonçant le début de la fin et jetant votre chroniqueuse dévouée par terre dans un état de choc et de béatitude avancé. De grandes espérances qui ne facilitaient pas la tâche de Nancy Huston, dont j'ai cependant apprécié ce court roman.

 

Plus que la forme, que je trouve plaisante mais que j'espérais plus vibrante, j'ai vraiment apprécié le contenu. Alternant les voix par de courtes interventions précédées du nom du personnage dont on découvre les pensées, ce roman reprend beaucoup d'ingrédients auxquels je suis particulièrement sensible, à commencer par les relations entre membres d'une même famille (en particulier mère-fille) et la musique, qui occupe une place à part dans ce récit. Le piano est un lien entre Maya, sa mère et sa grand-mère ; il lui permet aussi de nouer de nouvelles relations, tout comme il a rapproché ses parents quelques années plus tôt. C'est un moyen d'expression qui, une fois dompté, reste encore magique et inaccessible, Maya étant la seule à savoir dépasser les limites techniques pour vraiment s'approprier le piano et en faire son complice. Enfin, outre les thèmes abordés, j'ai apprécié les personnages qui, en peu de pages, gagnent indubitablement en intensité et rayonnent malgré leur contour assez flou et vaporeux. Lara m'a particulièrement touchée avec son esprit combatif, son amour pour sa fille et la frustration teintée de fierté qu'elle éprouve en voyant Maya triompher là où elle-même a échoué. L'écriture des passages de Lara m'a d'ailleurs plus marquée : Tu te mettras sous le piano, ce sera ta petite maison tout en bois, et tout autour de toi ça résonnera quand je joue, boum, les graves, la pédale, un orage, un déluge, un ouragan de musique se déchaînant dans le bois ! (p137)

 

Merci à Lilly grâce à qui je me suis enfin décidée ! Les avis de Malice, Sylvie, et Karine.

 

Et sur ce blog, si vous aimez Nancy Huston, voilà quelques textes susceptibles de vous intéresser :

-sur le thème de la musique : Le Violon Noir ; L'incroyable histoire de Mlle Paradis.

-sur le thème des relations mère-fille-grand-mère : L'Elegance des veuves (superbe livre) ; (roman irlandais) La Visiteuse.

 

173 p

 

Nancy Huston, Prodige, 1999

14/04/2009

Papy fait de la résistance

Lavantderniere.jpgVous l'avez peut-être remarqué mais mon obsession pour Pride and Prejudice a pris de nouvelles proportions ces derniers jours. Ayant tout un tas de lectures assez urgentes devant moi, j'ai eu le malheur de commencer The Darcys and The Bingleys, et si je le pouvais, je passerais ma journée plongée dans les préparatifs du double mariage. Ajoutons à cela l'usage compulsif de DVDs (Lost in Austen revu cette semaine, de même que Pride and Prejudice BBC 1995 vu deux fois en deux semaines, sans parler des deux Bridget Jones), et me voilà totalement perdue entre Netherfield et Pemberley, avec quelques passages à Longbourne, mais pas trop – je préserve mes pauvres nerfs.

 

J'ai pourtant eu l'idée de glisser L'avant-dernière chance de Caroline Vermalle dans mon sac avant de prendre l'avion mercredi dernier. Bien m'en a pris !

 

Profitant de l'absence de sa fille, Georges, 83 ans, décide de faire en voiture le Tour de France avec son voisin Charles. Ce voyage de deux mois ne reste pas secret longtemps : la petite fille de Georges Adèle a décidé de refaire surface et l'appelle depuis Londres où elle travaille sur le tournage d'une adaptation d'Agatha Christie. Son coup de fil provoque un petit accident, obligeant Georges à mettre Adèle dans la confidence. Si la jeune femme accepte de ne rien divulguer à sa mère, c'est parce que son grand-père s'engage à lui envoyer chaque jour un sms pour lui dire où il se trouve et la rassurer. De cet accord tacite va naître une nouvelle relation entre Adèle, stagiaire non payée corvéable à souhait dans une maison lugubre de Brick Lane et Georges, qui malgré sa santé fragile revit en découvrant la Bretagne, en tombant amoureux et en enfilant excès gastronomiques et tournées de cidre.

 

Amis lecteurs, j'ai passé un excellent moment en compagnie de ces deux adorables grands-pères, d'Adèle et de la vieille maison de Brick Lane qui a éveillé ma curiosité (est-elle inspirée d'un bâtiment se trouvant réellement dans le quartier ?). Ce roman assez court se lit d'une traite et pour cause : le voyage est simple et très agréable, les personnages attachants, tandis que l'histoire crédible alterne de drôles de situations et des scènes très touchantes – au point de me faire verser une petite larme à la fin, ce qui n'arrive pas souvent lorsque je lis ! Si les seniors vous font peur, si vous craignez l'invasion de maisons de retraite et de déambulateurs (eh oui le senior est un animal inquiétant avec lequel les auteurs ne sont pas toujours tendres), rassurez-vous : L'avant-dernière chance est un livre plein de vie, de rebondissements et d'énergie, tant et si bien que la fin du périple est douloureuse pour le lecteur – qui peut cela dit se reposer de toutes ces émotions et souffler après tant de palpitations littéraires. Une jolie leçon de vie, où l'on voit bien que la solitude et le désir de vivre pleinement n'ont pas d'âge.

 

Quant aux sms, ils égayent le voyage comme autant de cartes postales mais restent toujours en marge du récit, ayant leur utilité propre sans alourdir le roman ou prédominer sur l'histoire. A noter qu'ils sont systématiquement écrits en langage sms puis traduits en « bon français de France » (et d'ailleurs) pour les néophytes – je ne voyais pas l'intérêt en lisant mais je me dis que si je prête ce livre à mes parents par exemple, la traduction ne sera pas inutile.

 

Bref, un page-turner à l'écriture très fluide, aux interrogations humaines et pleines de tendresse ; en somme amis lecteurs, un livre que je vous recommande chaudement – parfait d'ailleurs pour accompagner vos valises à Pâques ou cet été, avec un texte rafraîchissant ET intéressant (ce qui n'est pas toujours facile à trouver).

 

 

 

Prix Nouvent Talent de la Fondation Bouygues Telecom – Metro 2009.

 

Merci à Caroline Vermalle, chez qui on trouve également un extrait du livre.

 

Autres avis, tous positifs : Lo, Saxaoul, Praline, Lune de Pluie, Chris89.

 

Et un lien vers mon billet sur 1-TOX, lauréat 2008.

 

246 p

 

Caroline Vermalle, L'avant-dernière chance, 2009

09/04/2009

Momo à l'écran

flipo_film va faire un malheur.jpgLe film va faire un malheur. Tout un programme. Généralement je ne succombe pas à la vue de ce genre de titre un peu racoleur et pragmatique. Eh oui, ma préférence va plus souvent aux romans qu’entoure une aura de mystère, à l’exemple de ces quelques titres pris (presque !) au hasard dans la pile qui est devant moi : L’Ecueil, Amours en marge, Prodige, Inversion (mais je ne citerai surtout pas Le Grand Livre des Gnomes). Bref, tout ça pour dire que le dernier livre de Georges Flipo m’attirait peut-être moins que sa Diablada et que, sans le livre voyageur lancé dans la nature par l’auteur, je ne l’aurais sans doute pas lu avant des mois – au mieux.

 

Jeune réalisateur vaguement prometteur espérant décrocher une récompense à un festival, Alexis est plus ou moins contraint de projeter son film (« Zoubeida l’Africaine » !) à la prison centrale de Caen. Il y rencontre Sammy, taulard sur le point de recouvrer sa liberté et cinéphile rêvant d’être le sujet du prochain film d’Alexis. S’ensuit une relation étrange entre les deux hommes et sans en dire trop, laissons juste entrevoir quelques aspects de l’histoire : des dîners « littéraires » au cours desquels un Alexis orgueilleux doit partager sa maigre culture avec un Sammy tout ouïe ; un scénario à étoffer qui finit par influencer la vie du truand ; une femme entre les deux hommes ; des bides, de la rivalité, des spots publicitaires, des braquages, des meurtres, du jus de tomate et des olives farcies.

 

Si j’ai quelques réserves, j’ai globalement passé un très bon moment avec ce page-turner lu en quelques heures. Plutôt compliquée dans ses rebondissements, son développement et le rapport instauré entre réalité et cinéma, l’histoire est peut-être un peu trop bien ficelée et donc un peu lisse, ce qui ne l’empêche pas d’être assez originale. Plus encore, je me suis amusée en songeant à l’imagination débordante de l’auteur qui multiplie les rencontres et relations plus ou moins probables en suivant une logique que l’on sent implacable. Au final, cette impression d’orchestration parfaite et de détachement est plutôt positive, permettant à mon avis une certaine connivence entre narrateur et lecteur. J’ai été progressivement happée par l’histoire, car autant je n’éprouvais aucune empathie pour les personnages au début, autant Sammy m’a tout de suite été sympathique avec ses influences corse, juive et arabe, son côté killer-nounours, truand ultra dangereux et brave type. Sans parler de sa curiosité intellectuelle et de son honnêteté (contrairement à Alexis qui place ses quelques pauvres références dans des phrases d’une vacuité insoupçonnée - quoique).

 

Alors oui, c’est gentiment grinçant : le milieu de la pub et celui du cinéma en prennent pour leur grade mais finalement, le roman est surtout léger et drôle - ce n’est pas une critique au vitriol de milieux qui, c’est vrai, aiment se prendre au sérieux et faire preuve d’une fausse autodérision (à moitié convaincus, en pensant plutôt au collègue ou au concurrent). Comme l’ont dit d’autres avant moi, on imagine bien une adaptation au cinéma… et pour rester dans le décalage, aurons-nous un film exact, un film hyperexpressionniste ou un nouveau Bal des Actrices (après le Vertige des Auteurs) ?

 

314 p

 

Georges Flipo, Le film va faire un malheur, 2009