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21/09/2014

Mary Beth Keane, La Cuisinière

keane_cuisiniere.JPGDécouvert cet été en librairie, La Cuisinière n'est pas loin d'être un coup de coeur pour moi en ce Mois américain!

Mary Beth Keane a choisi de s'inspirer d'une histoire vraie, celle de Mary Mallon. Immigrée irlandaise vivant depuis une vingtaine d'années à New York, cette cuisinière talentueuse est employée par les maisons les plus prestigieuses et gagne bien sa vie. Jusqu'au jour où un certain Dr Soper l'accuse de transmettre la typhoïde et d'être responsable de la mort de vingt-trois personnes alors qu'elle-même n'a jamais présenté le moindre symptôme de la maladie.

Mary est alors arrêtée et isolée sur la petite île de North Brother où se trouve un hôpital pour les tuberculeux. La première partie du livre met en scène l'arrestation de Mary, son séjour sur l'île, le souvenir qu'elle garde des cas de typhoïde qu'elle a croisés dans sa vie. Sont mis en avant son isolement, l'injustice de la situation, les lettres de son compagnon qui se font de plus en plus rares et enfin, ses démarches pour être libre à nouveau. Puis le roman prend un nouvel élan en s'éloignant de North Brother, ce à quoi je ne m'attendais pas, ne connaissant absolument pas le cas de Mary Mallon auparavant.

Outre le 'fait divers' fascinant en soi, ce roman a le mérite d'humaniser Miss Mallon, maltraitée par la presse à l'époque, oubliée aujourd'hui. Le lecteur s'attache ainsi à la cuisinière irlandaise, souvent le coeur serré, tout en prenant de plein fouet la rencontre avec New York au début du XXe. Ville bouillonnante, sale, puante mêlant vendeurs ambulants, chevaux et métro, elle fait encore beaucoup penser au XIXe tout en ayant un pied dans la modernité. Sur le plan historique, le roman traite de la question sanitaire mais évoque aussi divers événements ayant marqué les esprits à l'époque tels que le naufrage du Titanic ou l'incendie du Triangle ShirtWaist.

La Cuisinière est un roman très intéressant qui se dévore. Chaudement recommandé, et davantage encore si vous aimez les récits historiques ou les livres mettant à l'honneur une figure féminine marquante.

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404 p

Mary Beth Keane, La Cuisinière, 2013

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17/09/2014

Christopher Morley, The Haunted Bookshop

morley_The-Haunted-Bookshop-300dpi.jpgThe Haunted Bookshop fait partie de ces livres qui, dans ma bibliothèque, sont ornés d'innombrables rubans multicolores, placés au fil de la lecture pour marquer un extrait intéressant, une belle phrase ou des références (littéraires, historiques, artistiques...). C'est un livre que je ne manquerai pas de feuilleter à la recherche de passages particuliers, même si je ressors un peu déçue de ma lecture.

The Haunted Bookshop a attiré mon attention dans une belle librairie de Cambridge, alors que je cherchais un refuge contre le froid et me réjouissais d'avoir trouvé un excellent prétexte pour revenir dans cet endroit. Ce roman a tout pour émoustiller les amoureux des livres. Imaginez donc à New York, dans un vieux bâtiment, une librairie d'occasion hantée par les fantômes de la grande littérature et un libraire persuadé de pouvoir soigner les troubles de l'âme en prescrivant les lectures adéquates - tout en ne proposant que des bons livres ("we sell no fakes or trashes" (p 14).

Je me suis régalée avec les cent premières pages, partageant le quotidien du libraire et de ses employés, m'amusant des discours sur les mérites de la lecture, notant divers titres (dont certains m'étaient tout à fait inconnus) et parcourant avec bonheur les rayons de ce lieu merveilleux, presque improbable. Même si je ne fume pas j'ai trouvé terriblement exotique cette invitation à fumer à condition de ne pas faire tomber de cendres, sachant que pour trouver le libraire il convient simplement de chercher l'endroit où la fumée est la plus dense.

Malheureusement, j'ai trouvé que la deuxième partie du livre n'était pas du tout à la hauteur de la première. Un jeune homme ambitieux, courageux (mais un peu lisse) tombe amoureux de la stagiaire tout juste embauchée par le libraire et patatra, le roman bascule dans la romance, en y ajoutant une bonne dose d'espionnage, de mystère et d'action, dans un contexte d'après-guerre (14-18). On perd complètement l'aspect littéraire pour frôler le roman à suspense tout juste divertissant. J'ai bien noté que les aventures de notre valeureux chevalier se voulaient pleines d'humour mais je me suis fermement ennuyée, désespérant de retrouver l'atmosphère cosy de la librairie et des appartements attenants... sans succès.

Je ne regrette pas ma lecture pour les 100 premières pages que je ne manquerai pas de parcourir de nouveau à la recherche de références mais j'en attendais tellement plus... ! Un livre qui ne tient pas vraiment ses promesses.

233 p

Christopher Morley, The Haunted Bookshop, 1919

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14/09/2014

J. P. Donleavy, La dame qui aimait les toilettes propres

donleavy_dametoilettes.jpgAmatrice d'humour à l'anglaise, j'ai été de suite intriguée par le titre de ce court roman américain de J.P. Donleavy, La dame qui aimait les toilettes propres. J'imaginais déjà l'humour pince sans rire dans un cadre new-yorkais et me réjouissais à l'avance. Autant le dire de suite : c'est une vraie déception.

La quarantaine, un physique avantageux, Jocelyn vient de se faire quitter par son mari, parti avec une jeunette. Ses deux enfants adultes ne viennent jamais la voir. Jocelyn mène donc une vie bien morose et tourne en rond dans sa somptueuse maison ancienne. Elle boit comme un trou, fait des signes de la main à une jeune femme menotée et dénudée qui la regarde depuis la maison d'en face (femme qui fait de ponctuelles apparitions mais n'occupera jamais une place plus importante dans le récit, si bien qu'on se demande bien ce qu'elle vient faire là). Un soir déprimant où elle est seule pour son anniversaire, Jocelyn prend son fusil et tire sur sa télé. No comment.

Suite à des soucis divers et variés, notre amie Jocelyn tombe dans une spirale infernale, perd sa maison, sa fortune et dès lors, ses "amis", à l'exception des maris qui semblent trouver normal voire généreux de venir la trouver pour une petite partie de jambes en l'air. Jocelyn se met à travailler, on s'attendrait peut-être à un petit conte moral ou à une prise de conscience et un réveil de notre apathique Jocelyn. Que nenni ! Désagreáble, nombriliste, arrogante, molle, Jocelyn reste de bout en bout un personnage sans intérêt, qui n'évolue pas et semble vivre dans un monde parallèle sans pour autant nous faire rire avec ses quelques excentricités et son obsession des toilettes propres (car c'est une belle du sud et une dame, comme le lui a bien mis en tête sa grand-mère, propriétaire d'une plantation). Aucunement crédible, elle troque son costume de bourgeoise mal dans sa peau pour celui d'une femme vulgaire, parlant de sexe avec la subtilité d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Même son amour de l'art et ses fréquentes visites de musée ne sont pas parvenus à la rendre plus intéressante.

A noter quelques touches d'humour. Par exemple "Ô mon Dieu, ce salaud d'ivrogne a percuté le bel érable caché au tournant de l'allée. Oh, nom de Dieu, il est mort. Ou pire, il a massacré l'arbre" (p 83).

Un texte décevant, un style peu agréable (du moins tel qu'il ressort à la traduction puisque je l'ai trouvé dans sa version française). Il se lit vite mais s'oubliera aussi vite ensuite. J'ai néanmoins noté deux titres du même auteur qui m'intriguent. Si je lis de bonnes critiques à leur sujet je tenterai peut-être ma chance : Le Destin de Darcy Danger, Gentleman et Un Conte de Fées new-yorkais.

Manu a beaucoup apprécié la première partie de ce récit mais pas la suite (elle relève également le choix de couverture improbable et il est vrai que je ne vois pas ce que ce tableau de Botero vient faire là-dedans); Metaphore et Tulisquoi n'ont pas aimé.

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138 p

J. P. Donleavy, La Dame qui aimait les Toilettes propres, 1995

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06/09/2014

Joyce Carol Oates, Le Mystérieux Mr Kidder

oates_mysterieux mr kidder.jpgEncore un roman de Joyce Carol Oates pour le moins dérangeant ! Sur les traces de Lolita, Le Mystérieux Mr Kidder met en scène Katya, jeune babysitter qui se laisse embarquer dans une relation dangereuse avec un homme âgé. Elégant, riche, influent, artiste, Mr Kidder aborde l'adolescente alors qu'elle promène les enfants dont elle s'occupe et observe des dessous dans une boutique chic. Ses bonnes manières et son origine sociale rassurent Katya qui accepte de se rendre chez Mr Kidder pour prendre le thé.

Les remarques du vieil homme si poli sont parfois déplacées et créent une ambiance malsaine, amorcée par son premier cadeau : des dessous très affriolants. Leur relation se construit autour d'un équilibre fragile et complexe. Malgré le dégoût qu'il peut légitimement inspirer au lecteur, le vieux Mr Kidder intrigue et campe un séducteur crédible. Quant à Katya, avide d'attentions et de respect, attirée par l'odeur de l'argent, innocente et naïve à d'autres égards, elle pense pouvoir tirer profit de son vieil admirateur. Elle est tour à tour fascinée et écoeurée par ce personnage étrange, répugnant sous des dehors raffinés.

Difficile d'abandonner ce court roman qui se construit autour d'un conte et dont la fin m'a surprise. Curieusement, une partie de mon plaisir de lecture est venu du cadre du récit, Bayhead Harbour, station balnéaire de luxe où les quartiers modernes des parvenus près des canaux peinent à rivaliser avec les demeures prestigieuses des vieux quartiers.

Les avis de Kathel et Mango.

D'autres idées de lecture autour de Joyce Carol Oates :

Merci aux Editions Points pour cette lecture.

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210 p

Joyce Carol Oates, Le Mystérieux Mr Kidder, 2009

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03/09/2014

Harold et Maude, film et roman

higgins_harold et maude.jpgJe n'avais jamais entendu parler de Harold et Maude jusqu'à ce que mon oncle me recommande le film, très drôle et plein d'humour noir (en revanche la pièce sortie peu après à Paris ne m'a pas spécialement tentée). J'ai donc noté le titre dans un coin de ma tête, jusqu'à ce que je tombe par hasard sur un roman du même intitulé à la médiathèque. Ni une, ni deux, j'ai donc emprunté roman et film pour enfin me faire ma propre idée sur ce qui est apparemment un classique américain des années 1970.

Colin Higgins ouvre son roman Harold et Maude avec une citation de Lewis Carroll qui tout de suite donne le ton (décalé) de ce qui va suivre : Je trouve extrêmement vexant, déclara Humpty Dumpty, après un long silence, et sans regarder Alice, oui, extrêmement vexant de s'entendre traiter d'oeuf.

Autant le dire tout de suite à ceux qui connaissent un peu mes goûts et qui eux aussi apprécient l'humour noir absurde, ce roman est en la matière un vrai régal.

higgins_harold maude.jpegHarold est un jeune homme de bonne famille qui vit avec sa mère dans une grande propriété. Alors que sa mère enchaîne sorties mondaines, les rendez-vous chez le coiffeur et autres, Harold soigne son oisiveté en organisant son suicide. Car il en est maintenant à son quinzième suicide approximativement : pendaison, balle dans le crâne, noyade dans la piscine, immolation, toutes les méthodes y passent... devant la plus profonde indifférence de sa mère qui, après les premiers épisodes, a compris que son fils orchestrait soigneusement ses mises en scène sans jamais avoir la moindre intention de mettre fin à ses jours. Ainsi, devant son fils qui se balance mollement au bout de sa corde, la langue pendante, elle se contente de lui demander de faire quelques efforts dans la mesure où des invités sont attendus le soir même. Mais les journées de Harold vont être bousculées par plusieurs événements : lui qui aimait se suicider, assister à des enterrements d'inconnus, voir des démolitions d'immeubles ou des voitures broyées, va être sommé par sa mère de mettre un terme à ses enfantillages et de se marier. Il rencontrera ainsi trois candidates après que sa mère ait rempli pour lui le formulaire de l'agence matrimoniale. C'est sans compter sur Maude, bientôt octogénaire, autre adepte des enterrements. Cette vieille dame va se lier d'amitié avec lui et lui faire partager son quotidien rocambolesque, entre vols de voiture, excès de vitesse, infusions de paille et autres découvertes. Maude, pour qui la vie est en soi une philosophie à part entière, va-t-elle tirer Harold de sa léthargie ?

Une histoire d'amour pour le moins inhabituelle, qui par certains côtés m'a rappelé Le Cher Disparu d'Evelyn Waugh. Beaucoup d'humour, des personnages tous plus étonnants les uns que les autres, mais aussi touchants... et une jolie leçon de vie. Un roman qui se lit tout seul, à savourer lorsque vous avez envie de vous changer un peu les idées.

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155 p

Colin Higgins, Harold et Maude, 1971

*****

film_harold_and_maude.gifLe film est très proche du roman... et pour cause, Higgins a écrit le scénario du film, rédigé le roman ainsi que la pièce de théâtre du même titre !

Dans un sens, il est préférable de ne pas forcément lire le roman et voir le film juste après (comme je l'ai fait) pour pouvoir profiter de l'effet de surprise car je m'attendais à la plupart des scènes. Et pour ceux qui hésiteraient à lire le roman, il me paraît judicieux de commencer par le film qui donne une excellente idée de l'esprit du récit.

Le choix des acteurs est réussi même si je pensais au début que Bud Cort est un peu jeune pour le rôle. En réalité, il incarne à la perfection Harold en retraduisant bien son côté déphasé, amorphe mais aussi malicieux et cynique ! Maude est pétillante, comme il se doit.

La mère est aussi très convaincante et certaines scènes sont excellentes, comme celle où elle décide de se détendre dans leur piscine, met sa petite musique, commence à nager la brasse puis voit à ses côtés le corps de son fils flotter dans l'eau... avant de le dépasser et de faire une nouvelle longueur en passant près de lui sans lui prêter attention. J'ai trouvé malgré tout que le roman retraduisait encore mieux son côté un brin hystérique. Par exemple lorsqu'elle fait les questions et les réponses pour l'agence matrimoniale, je la voyais plus caricaturale. A l'inverse, une autre excellente scène n'apparaît pas dans le roman : Harold a fait un pantin lui ressemblant et, alors qu'il est dans une anti-chambre, il voit sa mère entrer dans sa chambre, s'asseoir devant le pantin et monologuer comme d'habitude sans remarquer la supercherie, pour conclure en lui disant qu'il est tout de même un peu pâle, puis s'en aller.

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Le film est servi par une BO de Cat Stevens très sympathique, qui prend le contrepied des scènes d'enterrement ou de suicide avec des chansons très joyeuses.

Il faisait gris, il faisait froid quand j'ai rencontré ces drôles de personnages... c'était le moment idéal pour découvrir Harold et Maude !

Je vous invite également à consulter l'article wikipedia, qui développe plus longuement les thèmes évoquées, l'accueil du film et de la pièce à l'époque, son influence ensuite.

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Harold et Maude, un film de Hal Ashby, 1971

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20/08/2014

Eric McCormack, L'Epouse hollandaise

mac cormack_epouse hollandaise.jpgJ'ai toujours aimé les romans qui commençaient par s'adresser directement à nous, aimables lecteurs. Cette forme surranée me faisant penser aux bons gros romans du XIXe a toujours le don de me faire soupirer d'aise avant de me blottir confortablement dans mon canapé, prête à suivre l'auteur là où bon lui semblerait. L'Epouse hollandaise fait partie de ces livres aux petits soins avec leurs lecteurs et c'est avec ravissement que j'y ai plongé.

Ecrivain de son métier, le narrateur a décidé de nous raconter une histoire véritable, entendue de la bouche de son voisin. Mais avant de faire la connaissance de Thomas et de son extraordinaire famille, notre narrateur a emménagé dans la maison voisine, dont il nous livre quelques détails : et qui ne voudrait pas la visiter ?

Je suis aussitôt tombé sous le charme de la salle de bains de la chambre principale. Elle était ornée d'un carrelage vert et possédait une de ces luxueuses douches à l'ancienne munie d'une douzaine de jets disposés tout autour des parois pour que l'on soit arrosé de tous les côtés. Même les toilettes étaient spectaculaires: elles trônaient sur une petite estrade entourée d'une balustrade de cuivre.

Curieusement, au-dessus du lavabo vert, une pendule était encastrée dans le mur à hauteur d'yeux. Je n'avais jamais vu de pendule dans une salle de bains. Celle-ci était toute rouillée et ses aiguilles tombées gisaient comme des phasmes à l'abri du verre.

Du palier, nous avons gravi un autre escalier plus petit mais tout aussi de guingois qui menait à un immense grenier plongé dans la pénombre. Dans un coin, on s'apercevait que la tourelle si imposante de la rue n'était en réalité qu'une structure ornementale creuse soutenue par des solives en croix (p19).

"Je la prends, ai-je dit:

- Bien." Victoria avait l'air soulagé. "Je vais faire préparer le bail." A l'instant précis où elle prononça ces mots, un énorme coup de tonnerre retentit dehors et en quelques secondes, une pluie d'été tambourinait contre les vitres (p21).

Un jour, le vieux voisin est hospitalisé et demande au narrateur de lui rendre visite. Malgré la fatigue, il va lui raconter l'histoire de sa mère, qui a un jour trouvé sur le pas de sa porte un inconnu prétendant être son mari et qu'elle a accepté, et surtout l'histoire de Rowland Vanderlinden, autrefois le mari de sa mère, parti aux quatre coins du monde.

Je crois qu'il est préférable de se laisser embarquer par cette histoire rocambolesque sans en savoir beaucoup plus sur les diverses péripéties qui attendent les protagonistes. Préparez-vous à être dépaysés ! Croisant les influences, ce roman qui se déroule au XXe siècle aurait parfois presque l'air d'avoir un pied dans le XIXe, en rappelant les romans d'aventures et récits de voyage de l'époque. On se perd dans le temps mais aussi entre les continents, les mers, les océans. On passe d'une maison bourgeoise du Canada à la traversée de plaines et de montagnes, avant d'embarquer dans un grand bateau puis un vieux raffiot, pour enfin partir à la découverte d'îles peuplées de populations aux rites étranges et d'animaux dangereux. L'Epouse hollandaise sait surprendre son lecteur !

J'avais repéré ce livre grâce aux blogs lors de sa première édition chez Points. Curieusement il y avait eu assez peu de billets à son sujet à l'époque, pourtant ce roman mérite le détour. Récemment, Trillian l'a lu et a eu un coup de coeur.

Merci aux éditions Points pour ce très agréable moment de lecture!

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370 p

Eric McCormack, L'Epouse hollandaise, 2002

05/08/2014

Molly Keane, Chasse au Trésor

keane_Chasse-au-tresor_5080.jpegAmateurs de vieilleries, Molly Keane a réuni pour vous de délicieux excentriques coincés quelque part dans un siècle passé, peu résignés à abandonner leurs vêtements poussiéreux et leurs habitudes archaïques... pour votre plus grand plaisir !

De quoi retourne-t-il ? : Le propriétaire du domaine de Ballyroden vient de décéder. Le roman s'ouvre alors que ses proches rentrent à la maison, bien décidés à boire du champagne en l'honneur du défunt. Mais une surprise de taille les attend : ce cher Roddy a dilapidé toute la fortune familiale et ses legs généreux ne sont que de charmantes promesses puisqu'il va falloir maintenant réduire considérablement le train de vie de la maisonnée pour ne pas avoir à céder Ballyroden.

Deux clans se forment d'emblée : d'un côté l'héritier, Philip, ainsi que sa cousine Veronica, tous deux pragmatiques, décidés à se retrousser les manches et à recevoir des hôtes payants pour s'en sortir ; de l'autre, le frère et la soeur de Sir Roderick, Hercules et Consuelo, en aucun cas prêts à renoncer à leurs privilèges et nombreux caprices. Et quelque part ailleurs, l'insaisissable et espiègle tante Anna Rose qui, depuis qu'elle a perdu son cher époux pendant leur voyage de noces, s'imagine parcourir le monde entier en train ou en avion, toujours accompagnée d'un oiseau qui trône sur ses différents chapeaux. Ajoutons à ce petit monde étonnant trois domestiques, chacun particulièrement entiché d'Anna Rose, Hercules ou Consuelo et se souciant peu du bien-être des deux jeunes, beaucoup trop terre-à-terre pour ne pas être jugés terriblement ternes (y compris par leurs aînés).

La rupture avec les fastes passés est vite consommée : Philip alloue à son oncle et à sa tante une modeste somme en guise d'argent de poche (ce qui donne des situations cocaces, comme lors d'un jeu d'argent : « Tu me dois neuf pence, Chaton, je t'assure (p 168) »), l'alcool ne coule plus à flots et le quotidien va être bouleversé par l'arrivée de parvenus anglais décidés à profiter de l'hospitalité irlandaise. Ils ne seront pas déçus du voyage !

J'ai particulièrement apprécié la première partie du roman, construite comme une pièce de théâtre. La première scène s'ouvre sur la présentation d'une pièce vide, la maison attendant le retour des occupants. Puis chaque protagoniste fait une entrée en fanfare dans ladite pièce, avec son lot d'extravagances. Hercules et Consuelo sont croqués avec beaucoup d'humour et, si on ne peut pas vraiment les détester, on ne peut s'empêcher d'être un peu choqué en les considérant à travers le prisme de nos repères modernes. Quelques exemples croustillants :

Les gens sont prêts à risquer leur vie pour nous. C'est tellement gentil (p 27).

En définitive, ça revient toujours moins cher de descendre au Ritz. Et personne ne pourrait m'accuser d'être dépensière – regardez ma pingrerie avec les épingles, les épingles ordinaires ou les épingles de nourrice. Dès que je vois une épingle, je la ramasse, voilà comment je suis. Jamais de ma vie je n'ai acheté une épingle – ce sont mes économies préférées (p 55).

Même si j'ai eu un peu plus de mal à m'intéresser aux visiteurs anglais (du moins à la plus jeune d'entre eux), le regard qu'ils portent sur leurs hôtes (ces deux vieux vestiges inutiles d'extravagances passées (p104)) est on ne peut plus acéré : Mon frère est un fervent collectionneur d'antiquités, dit Dorothy, dont le regard alla ostensiblement se poser sur les gens, pas sur les meubles (p 103).

C'est ma deuxième lecture de Molly Keane et, une fois encore, je suis vraiment séduite par la manière dont elle croque ses personnages, si improbables et pourtant tellement irrésistibles et pleins de vie. Si vous ne la connaissez pas encore je ne peux que vous recommander de la laisser vous présenter ses aristocrates déchus. En n'oubliant pas de vous armer d'une tasse de thé (voire d'un soupçon de brandy) of course !

Merci à Babelio à travers l'Opération Masse Critique ainsi qu'aux éditions Quai Voltaire.

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272 p

Molly Keane, Chasse au Trésor (Treasure Hunt), 1952

 

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01/08/2014

Ian Mc Ewan, Amsterdam

mc ewan_amsterdam.jpgPour cette lecture commune autour de Ian Mc Ewan j'ai choisi de découvrir un livre étrange, Amsterdam.

A l'enterrement de leur amie et ex-maîtresse Molly, Clive et Vernon se retrouvent. La cérémonie impersonnelle a été orchestrée par le veuf, autrefois très possessif. Est également présent Garmony, ministre réactionnaire, autre amant de Molly.

Nostalgiques de leurs jeunes années et de leurs aventures passées, Clive et Vernon sont à un tournant de leur vie : leur obsession pour leur travail, leur étroitesse d'esprit et leur manque de clairvoyance vont bientôt les conduire à leur perte.

Vernon est patron d'un journal dont les ventes s'érodent. Il est alors contacté par le mari de Molly qui lui remet des clichés compromettants du ministre Garmony : voilà qui pourrait permettre au journal de remonter la pente. En bon businessman, Vernon est convaincu de devoir saisir cette opportunité et ne s'embarrasse pas de questions d'éthique, contrairement à Clive choqué par l'attitude de son ami.

Quant à l'artiste Clive, il peine à trouver l'inspiration pour une symphonie du millénaire et s'en va dans la région des Grands Lacs. Lors d'une promenade, il assiste à l'agression d'une femme sans rien faire car il vient de trouver une suite à son oeuvre. Vernon lui apprend plus tard qu'il s'agissait du violeur des Grands Lacs et le somme de se rendre à la police pour témoigner.

En quelques étapes décisives sur lesquelles il ne sera pas possible de revenir, l'amitié entre Clive et Vernon est mise à l'épreuve avant de s'effriter inéluctablement. D'autres pensées l'en distrayaient de temps à autre, et par moments il se mettait à lire, mais tel fut le thème qui accompagna son voyage vers le nord : le long et minutieux réexamen d'une amitié (p 101).

Froidement orchestré autour de personnages « marionnettes », ce roman offre un bien curieux exercice littéraire. Ne vous attendez pas à vous attacher aux personnages, ce n'est pas le propos ici. J'ai pour ma part passé un très bon moment avec ce livre original dans lequel tout un univers s'écroule comme un château de cartes à partir d'une série de choix malheureux. On pourra sans doute reprocher à Ian Mc Ewan d'avoir livré une construction artificielle mais Amsterdam ne manque pas d'intérêt. Malgré quelques maladresses, le récit ne manque pas d'anecdotes marquantes. Un passage m'a notamment interpelée. Alors que Vernon s'apprête à savourer son triomphe la veille de la publication de choc qui devrait signer la fin de la carrière politique de Garmony, le responsable de la rubrique nécrologique lui tend un papier : Il devait s'agir du papier qu'on lui avait demandé de préparer au cas où Garmony se flinguerait (p 161). Et le récit est en effet bien souvent cynique.

Je ne peux que vous recommander de découvrir ce livre original à votre tour. Il me donne envie de poursuivre ma découverte de l'oeuvre de Mc Ewan, c'est certain !

 

Quelques citations relevées ici ou là :

Il aurait pu couper à ses obligations en évoquant la liberté de l'artiste, mais semblable arrogance lui était odieuse. (…) Ces gens-là – les romanciers étaient de loin les pires – parvenaient à convaincre leur entourage que non seulement leur temps de travail, mais la moindre de leurs siestes et de leurs promenades, leurs accès de mutisme, d'abattement ou d'ivrognerie étaient couverts par l'immunité des grands desseins. Un masque pour la médiocrité, estimait Clive (p 94).

Malgré le froid, il ouvrit grand la fenêtre pour pouvoir respirer, tout en défaisant ses bagages, l'air hivernal caractéristique de la région des lacs – eau de tourbières, roche mouillée, terre moussue (p 101).

Chez ceux qui remâchent une injustice, on voit parfois l'appétit de vengeance se dissimuler ainsi, commodément, sous le sens du devoir (p 213).

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253 p

Ian Mc Ewan, Amsterdam, 1998

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29/06/2014

Julian Barnes, Une Fille, qui danse

julian barnes,une fille qui danse,challenge bbc 2014,mois anglais,mois anglais 2014,challenge i love london,angleterre,angleterre xxe,roman anglaisA 22h passées je vais tenter de me joindre à la LC autour de Julian Barnes en cette fin de Mois anglais ! Voici donc quelques impressions de lecture au sujet d'Une Fille, qui danse, roman qui me laisse plutôt songeuse...

Tony, le narrateur, revient sur ses années de lycéen et d'étudiant, époque où il fréquentait Adrian, étudiant brillant qui s'est donné la mort. Tony et Adrian font partie du même petit cercle, puis tomberont amoureux de la même fille. Des années plus tard, Tony s'interroge sur les raisons qui ont poussé Adrian à se suicider.

S'ensuit une longue réflexion sur le rapport au temps, à la mémoire et sur la perception des événements passés. L'Histoire, ce ne sont pas les mensonges des vainqueurs, comme je l'ai trop facilement affirmé au vieux Joe Hunt autrefois ; je le sais maintenant. Ce sont plutôt les souvenirs des survivants, dont la plupart ne sont ni victorieux, ni vaincus (p 86). Le cheminement intellectuel de Tony est intéressant, son analyse pertinente et extrêmement lucide même si j'ai trouvé ses remarques sur la jeunesse et le temps qui file à toute allure démoralisantes.

Tony fait souvent référence à un évènement naturel étonnant, un fleuve qui inverserait sa trajectoire subitement. Et ce temps personnel, qui est le vrai temps, se mesure dans notre relation à la mémoire. Alors, quand cette chose étrange est arrivée - quand ces nouveaux souvenirs me sont soudain revenus -, ç'a été comme si, pendant ce moment-là, le temps avait été inversé. Comme si, pendant ce moment-là, le fleuve avait coulé vers l'amont (p 174).

J'ai été moins convaincue par l'aspect narratif. Les interrogations concernant Adrian poussent Tony à renouer avec leur petite amie commune, qui m'a paru être une fille hystérique, dérangée et insupportable. Les échanges entre les anciens amants m'ont paru assez artificiels en raison du personnage féminin, si survolté qu'il en devient caricatural et peu crédible. Enfin je reste dubitative quant aux raisons qui ont poussé Adrian à mettre fin à ses jours et surtout, pourquoi Tony s'en veut tellement et pourquoi son ex petite amie le hait. J'ai d'abord pensé que Tony se reprochait l'envoi d'une lettre horrible à son ami et s'en voulait d'autant plus que ses menaces ont finalement correspondu à la réalité ; son ancienne petite amie lui en aurait voulu pour les mêmes raisons. Néanmoins ce n'est pas franchement vraisembable, et la raison de la mort d'Adrian pourrait être celle-ci : Il n'avait pas noblement refusé un don existentiel : il avait peur du landau dans le vestibule (p 201), auquel cas ma première théorie ne tient pas debout. Pour l'instant aucune hypothèse ne m'a vraiment convaincue. Bref, je ressors un peu perplexe des dernières pages de ce roman.

Un Fille, qui danse est indéniablement écrit par un bel auteur et ne manque pas de qualités mais malgré tout l'intérêt que je lui ai porté mon plaisir de lecture a été variable, sans doute également car je ne me suis attachée à aucun personnage. C'est peut-être un beau texte mais il en émane une certaine froideur.

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212 p

Julian Barnes, Une Fille, qui danse, 2011

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26/06/2014

Vita Sackville-West, Le Diable à Westease

sackville west_diable-a-westease.jpg1946. Dans la Royal Air Force pendant la guerre, Roger Lilliard est l'auteur d'un roman à succès et cherche à s'établir à la campagne pour se consacrer à l'écriture et éloigner les souvenirs du récent conflit. Il découvre l'endroit idéal à Westease, paisible village au charme fou. Pourtant, peu après l'arrivée de Roger, un meurtre va bouleverser les habitants du village. La piste d'un meurtrier extérieur est rapidement écartée. Le diable habiterait-il à Westease ?

Le Diable à Westease est un roman très différent de ce à quoi je m'attendais. Malgré le sujet relevant du genre policier, je pensais retrouver la patte de la brillante Vita Sackville-West avec toute son originalité et sa fraîcheur. En réalité ce roman est un whodunnit malheureusement classique, à mon avis assez convenu. Pour la première fois je me suis presque ennuyée avec cet auteur que j'adore, le récit manquant de dynamisme malgré le format relativement court. Passons sur Roger qui veut voguer « sur le navire de l'amour » (j'ai pris cette remarque pour un trait d'esprit moqueur). L'intrigue reste sympathique sans bouleverser les codes du genre. Les personnages sont pour certains inconsistants (par exemple Mary qui aurait pu incarner une héroïne moderne), tandis que d'autres sont assez artificiels et auraient mérité d'être davantage développés. Je n'irais pas jusqu'à dire que l'intrigue est cousue de fil blanc mais elle manque cruellement de profondeur. Le dernier renversement de situation m'a fait penser qu'au fond, Vita Sackville-West doutait elle aussi de la crédibilité de son histoire.

L'intérêt du récit réside à mon avis dans cette interrogation éthique soulevée à la fin : la vie d'un seul homme vaut-elle davantage que celle de la multitude ? Le meurtre d'un simple pasteur de campagne peut-il rester impuni si son auteur est un génie ?

Je déconseille ce roman à ceux qui n'auraient pas encore découvert Vita Sackville-West car il n'est pas du tout représentatif de son oeuvre, aussi bien par le genre que par la qualité. Toute Passion abolie est par exemple bien plus abouti ; The Edwardians (Au Temps du Roi Edouard) est pour moi un petit chef-d’œuvre. Ici de meilleurs romans :

205 p

Vita Sakville-West, Le Diable à Westease (The Devil at Westease), 1947

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25/06/2014

James Bradley, Le Résurrectionniste

bradley_resurrectionniste.jpgJe vais avoir quelques difficultés à rédiger ce billet car c'est pendant mes vacances d'été que j'ai lu Le Résurrectionniste de James Bradley. Même si le temps a passé je tenais à vous parler de ce roman que je n'avais vu nulle part et sur lequel je suis tombée complètement par hasard alors que je m'apprêtais à prendre un train. Amateurs d'histoires victoriennes, ne détournez pas votre chemin !

Le jeune Gabriel Swift entre en apprentissage chez le chirurgien Poll, chercheur visionnaire qui dissèque les cadavres afin de comprendre la véritable nature de l'être humain. Afin de se procurer les cadavres nécessaires, Poll est obligé de traiter avec les « résurrectionnistes », de dangereux criminels qui pillent les cimetières. Gabriel est chargé avec ses collègues de réceptionner les sordides « livraisons » en pleine nuit, de juger de l'état des corps avant paiement et de nettoyer les corps avant dissection devant les étudiants du chirurgien.

Dans leur sac, ils sont portés comme dans le ventre de leur mère ; genoux contre la poitrine, tête en bas ; comme si leur mort n'était qu'un simple retour à la chair dont nous sommes issus, une seconde conception. Une corde derrière les genoux les maintient ainsi, une autre lie leurs bras, une dernière referme le sac. L'ensemble forme un paquet compact, facile à camoufler, car être vu avec un tel chargement revient à provoquer la foule (p 11).

schwabe_mort et fossoyeur.jpgMais Gabriel finit par subir de mauvaises influences et abandonne son travail d'apprenti pour celui de résurrectionniste, méprisant également son curateur, le terne M. Wickham. En repensant aux soirées abrutissantes que j'ai passés là-bas, à écouter la voix monocorde de M. Wickham et le gazouillement discordant de sa fille Georgiana, je ne sais quoi dire (p 39). Dès lors il fraye avec de dangereux individus ; la frontière entre le bien et le mal devient très ténue car chaque partenaire en vient rapidement à craindre pour sa vie suite à quelques dérapages.

Le roman s'articule entre deux parties : « Plus léger que l'air : Londres, 1826-1827 », qui concerne l'apprentissage de Swift puis sa rapide dérive, à travers un récit de plus en plus sombre ; puis « Le Royaume des Oiseaux : Nouvelles-Galles du Sud, 1836 » qui sert en quelque sorte d'épilogue. Cette deuxième partie arrive assez brusquement et peut désarçonner le lecteur, après un long épisode londonien à la fin malheureuse.

J'ai surtout apprécié les errances de Swift en Angleterre : James Bradley réussit à allier le fond historique (les débuts de la chirurgie, les pillages de tombe, la description des bas-fonds d'une Londres victorienne) à un récit haletant, porté par un jeune héros dont l'apprentissage prend un virage inattendu. Le Résurrectionniste a été pour moi un véritable page-turner, malgré une fin qui m'a d'abord laissée un peu dubitative. L'éditeur parle de « roman gothique, noir et lyrique, dans la lignée des grands classiques anglais ». Si ce livre peut déconcerter par son épilogue ou effrayer par sa noirceur, les influences littéraires sont bien là en tout cas. C'est presque un coup de coeur pour moi !

Sur Prince's Street, devant St Anne's, une poignée de corneilles parcourent les pavés, picorant sur les lignes – noires, sur le blanc de la neige – que tracent les voitures. Le ciel bas est lourd d'épais nuages. La cloche de la tour sonne brutalement dans le silence du matin glacé ; à son appel, je m'arrête et scrute derrière moi la masse indistincte de l'église. À travers la grille du cimetière, j'aperçois les têtes des affligés et les hauts-de-forme des porteurs. Le cercueil dépasse à peine sur leurs épaules, il semble glisser sur le sol (p 87).

Illustration : Carlos Schwabe La mort et le fossoyeur 1900

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350 p

James Bradley, Le Résurrectionniste (The Ressurrectionist), 2007

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22/06/2014

Ian Mc Ewan, Opération Sweet Tooth

ian mc ewan, operation sweet tooth, littérature anglaise, angleterre, angleterre annés 1970, londres, londres années 1970, littérature espionnage, littérature guerre froide, mois anglais, mois anglais 2014, challenge i love londonAnnées 1970. Fille d'un évêque anglican, séduisante, intelligente, diplômée d'une licence de maths à Cambdrige pour faire plaisir à sa mère, Serena Frome intègre sur les conseils de son amant plus âgé le MI5, l'agence de renseignements anglaise.

 De la jeunesse de Serena se dégagent deux grands axes : son goût pour les hommes et son amour des livres. Le lecteur la suit ainsi à travers les quelques relations qui l'ont fortement marquée, voire construite, mais aussi de livre en livre. La jeune femme est une grande lectrice et surtout une lectrice rapide, ce qui lui permet d'engloutir roman sur roman, appréciant Jane Austen tout autant que des romans de gare, jusqu'à l'intervention de son amant Tony qui lui apprend à être plus exigeante en la matière. Vous l'avez compris, je me suis régalée (et n'ai pas manqué de relever un certain nombre de titres).

Mais revenons-en au MI5. Cantonnée à des tâches ingrates, peu rétribuée, Serena souffre du manque total de perspectives pour les recrues féminines de l'agence. Jusqu'à ce qu'on lui propose une mission dans ses cordes : offrir à un jeune auteur prometteur une bourse lui permettant de se consacrer à son art, un certain Tom Haley ayant été retenu pour la qualité de ses rares nouvelles et ses articles plutôt anti-communistes. Et voilà que l'agent infiltré devient la maîtresse de l'écrivain travaillant sans le savoir pour le MI5. Une fois l'histoire amorcée, deux interrogations vont guider la lecture : quelle sera l'issue de la rencontre entre Tom et Serena (quid de leur relation ? L'opération Sweet Tooth sera-t-elle un succès ?) ? Mais aussi : pourquoi Serena a-t-elle été recrutée sans mention quand ses collègues sont toutes diplômées de lettres avec les félicitations du jury ? Vous verrez que l'agent infiltré est lui aussi source d'intérêt pour le MI5, sans que l'on comprenne tout à fait pourquoi au départ.

J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman suivant de multiples pistes. J'aurais pu craindre un roman d'espionnage classique (ce qui n'est absolument pas ma tasse de thé) or il n'en est rien.

ian mc ewan,operation sweet tooth,littérature anglaise,angleterre,angleterre annés 1970,londres,londres années 1970,littérature espionnage,littérature guerre froide,mois anglais,mois anglais 2014,challenge i love london,challenge bbc 2014C'est un roman d'initiation, en compagnie d'une jeune femme qui, ayant à peine plus de vingt ans, a déjà beaucoup vécu à la fin du roman. Elle a fait des rencontres marquantes, s'est émancipée de sa condition de fille d'évêque anglican en fréquentant les bars rock underground, les hommes et les soirées arrosées, mais elle a également souffert de grandes désillusions. C'est aussi un roman sur l'écriture : Tom Haley s'interroge sur sa capacité à écrire plus qu'une longue nouvelle, à réitérer après un premier succès. Ses nouvelles (dont plusieurs m'ont séduite par leur trame audacieuse) sont lues par Serena, qui nous en fait le résumé : j'ai appris depuis que Ian McEwan s'était servi de ses premiers écrits pour les attribuer à Tom.

Le décor historique passionnant est clairement planté : les années 1970 avec leurs désillusions et une jeunesse en déclin, loin de l'effervescence optimiste des années 1960 ; la question irlandaise ; la crise (qui donne lieu à une semaine de trois jours) ; la guerre froide et l'influence des diverses agences de type CIA ou KGB ; l'actualité littéraire.

Le seul bémol - s'il faut en trouver un - tient au fait que je ne me suis vraiment attachée à aucun personnage, même si leur histoire était très intéressante à suivre.

Un roman dense, haletant qui me donne très envie de relire rapidement l'auteur. Ce roman me conforte une fois de plus dans l'idée que la littérature anglo-saxonne a conservé un véritable attachement à l'art de la narration et offre une meilleure continuité avec les grands romans du XIXe que notre littérature, souvent plus introspective (lorsqu'elle n'est pas nombriliste) et parfois aride.

Un grand merci à ma chère Titine grâce à qui Ian McEwan m'a souhaité mon anniversaire !

Egalement sur ce blog : Sur La Plage de Chesil.

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440 p

Ian McEwan, Opération Sweet Tooth (Sweet Tooth), 2012

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21/06/2014

Wilkie Collins, The Ghost's Touch

collins_i say no.jpgPlus je lis Wilkie Collins, plus je réalise qu'il fait partie de mes auteurs favoris. Je raffole de son humour, de ses personnages extravagants, bien souvent ridicules et je trouve son oeuvre très variée. Pour l'instant, les quelques textes que j'ai lus couvrent divers genres et se ressemblent peu pour la plupart.

Récemment j'ai ouvert un livre ancien de Wilkie offert par ma belle-famille et Mr Lou. J'adore parcourir cet ouvrage et m'imaginer son histoire à travers plus d'un siècle. J'ai commencé par lire "The Ghost's Touch", également connu sous le titre de "Mrs Zant and the Ghost".

Dans un parc, une petite fille prend peur d'une femme à l'attitude étrange, qui semble ne pas voir ce qui l'entoure. Le père de l'enfant s'intéresse à la femme (que je prenais au départ pour un fantôme). Il finit par se lier d'amitié avec elle et apprend qu'elle pense sentir la présence de son époux récemment décédé. Assez isolée, Mrs Zant a malgré tout gardé contact avec le frère de son mari, qui semble décidé à prendre soin d'elle... mais n'inspire aucune confiance au nouvel ami de Mrs Zant.

Cette nouvelle n'est pas aussi percutante que Neuf Heures !, lue dans l'intéressant recueil Les Fantômes des Victoriens que je vous recommande. Néanmoins, j'ai de nouveau passé un agréable moment en compagnie de Wilkie. J'ai apprécié le fait que le fantôme soit abordé de façon assez détournée : on le croise peu même s'il a un rôle essentiel dans le récit. On retrouve également un thème de Pauvre Miss Finch : la rivalité entre deux frères pour une même femme, bien que l'issue soit tout à fait différente. La première scène dans le parc m'a fait penser à James Matthew Barrie et les jardins de Kensington tels qu'il les décrit.

On a fine morning, early in the month of April, a gentleman of middle age (named Rayburn) took his little daughter Lucy out for a walk in the woodland pleasure-ground of Western London, called Kensington Gardens.

The few friends whom he possessed reported of Mr. Rayburn (not unkindly) that he was a reserved and solitary man. He might have been more accurately described as a widower devoted to his only surviving child. Although he was not more than forty years of age, the one pleasure which made life enjoyable to Lucy's father was offered by Lucy herself.

Playing with her ball, the child ran on to the southern limit of the Gardens, at that part of it which still remains nearest to the old Palace of Kensington. Observing close at hand one of those spacious covered seats, called in England "alcoves," Mr. Rayburn was reminded that he had the morning's newspaper in his pocket, and that he might do well to rest and read. At that early hour the place was a solitude.

Je m'apprête à lire le recueil de nouvelles de Wilkie Collins récemment publié chez Phébus Libretto. Je compte bien me régaler !

De Wilkie Collins sur ce blog :

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29 p

Wilkie Collins, The Ghost's Touch, extrait de "I say no" and other stories, 1893

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08/06/2014

Jo Baker, Une Saison à Longbourn

baker_longbourn.jpgCeux qui suivent mon blog depuis quelques années connaissent mon engouement pour Jane Austen et, notamment, son roman Pride and Prejudice. J'ai savouré l'adaptation de la BBC et renoncé à apprécier celle de Joe Wright, me suis risquée à lire (ou à commencer à lire) quelques « sequels »*... pour conclure in fine que les austeneries n'étaient pas vraiment ma tasse de thé, même si certaines suites se laissent volontiers lire l'été à la plage lorsqu'on ne veut pas réquisitionner beaucoup de neurones. Pourtant, lorsque j'ai vu que les éditions Stock (dont j'apprécie beaucoup la collection La Cosmopolite et notamment, ses titres de Virginia Woolf) publiaient un roman inspiré de Pride and Prejudice qui avait reçu de belles critiques dans la presse anglo-saxonne, j'ai eu de suite envie de partir à la découverte de cette Saison à Longbourn.

Dans ce roman de Jo Baker, nous nous éloignons des salons des soeurs Bennet pour accompagner les domestiques de Longbourn. Ces personnages sont fantomatiques dans le roman d'Austen. Ils n'ont qu'une fonction utilitaire, on ne connaît pas leur nom hormis celui de Hill, scandé par Mrs Bennet à chaque fois que ses nerfs lui jouent des tours. Et il faut bien avouer que lorsqu'il est plongé dans Pride and Prejudice, le lecteur partage entièrement l'indifférence de Miss Austen à l'égard des domestiques, puisqu'ils sont presque absents du roman. Et pourtant, sans eux pour amener de l'eau aux filles Bennet, jeter les pots de chambre, retoucher leurs vêtements, les coiffer, cuisiner, le foyer des Bennet ne saurait exister. Ou du moins, il serait bien différent et l'histoire des soeurs en serait vraisemblablement affectée.

Jo Baker décide ainsi de s'intéresser à Mr et Mrs Hill, Sarah, la très jeune Polly (nommée ainsi car elle s'appelle en réalité Mary mais ne saurait usurper le prénom de l'un des membres de la famille) ainsi que James, le nouveau valet au passé suspect, curieusement engagé par Mr Bennet. Le lecteur mesure alors la difficulté de leurs tâches, les mains gercées, gelées, pleines d'ampoules selon qu'elles ont fait la lessive de la semaine, cherché un seau d'eau par temps froid ou utilisé trop longtemps le fer à friser des jeunes demoiselles. Quant aux Bennet auxquels nous nous sommes déjà attachés, nous ne pouvons nous empêcher de regretter leur manque d'intérêt pour leurs domestiques, malgré l'époque. Ainsi Lydia fait un commentaire peu flatteur sur Mr Hill en présence de Mrs Hill, comme si celle-ci n'avait pas d'oreilles, tandis qu'Elizabeth oublie complètement de se renseigner sur James lorsqu'il s'absente brusquement (elle s'étonne même d'entendre Sarah l'appeler « Mr Smith », comme s'il était un gentleman et non le valet).

Bien que le roman compte assez peu de dialogues entre maîtres et domestiques, Jo Baker prend beaucoup de libertés avec les personnages que l'on croit si bien connaître. Elle apporte ainsi un nouvel éclairage au roman d'origine, auquel on peut adhérer le temps de cette lecture. Mr Bennet a un passé plus compromettant que ne le laisseraient penser ses heures d'étude solitaire dans sa bibliothèque. Le portrait de Wickham est encore moins flatteur (on s'éloigne d'ailleurs de la vision aseptisée et plutôt flatteuse de l'armée dans les textes d'Austen). Elizabeth s'inquiète de partir seule à Pemberley, puis du déroulement de sa première grossesse.

Une Saison à Longbourn n'est pas seulement (comme je le croyais) le miroir de Pride and Prejudice, Jo Baker s'affranchissant de ce cadre. Darcy n'y a presque aucune importance et apparaît très tardivement. La dernière partie se déroule essentiellement loin de Longbourn. S'il me semble compliqué d'aborder Une Saison à Longbourn sans avoir lu Austen, c'est un roman « à part entière » que je me réjouis d'avoir lu.

Merci aux éditions Stock pour cette lecture !

Coralie l'a également lu dans le cadre du Mois Anglais.

Autour de Pride and Prejudice sur ce blog :

Romans : Pride & Prejudice de Jane Austen ; The Darcys and the Bingleys de Marsha Altman ; Mort à Pemberley de P.D. James ; Les Filles de Mr Darcy de Marsha Altman.

Films et séries: Pride and Prejudice (1995 BBC) ; Pride and Prejudice (2005) ; Bride & Prejudice (2004) ; Bridget Jones's Diary (2001) / The Age of Reason (2004) ; Lost in Austen (2008).

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394 p

Jo Baker, Une Saison à Longbourn (Longbourn), 2013

* Je me suis bien amusée avec les très légers The Darcys and The Bingleys et Les Filles de Mr Darcy (ce dernier m'a plutôt fait ricaner doucement mais il a alimenté plusieurs conversations bien amusantes, j'en garde ainsi un bon souvenir que la relecture de mon billet a ravivé).

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24/05/2014

Caroline Preston, Le Journal de Frankie Pratt

preston_frankie pratt.JPGIl y a maintenant deux mois que j'ai lu Le Journal de Frankie Pratt de Caroline Preston et que celui-ci darde un regard accusateur sur moi à chaque fois que je passe à côté de la table sur laquelle il végète depuis. J'ai décidé de remédier à cet oubli avant que le livre en question ne décide de bondir de son perchoir pour m'assommer par dépit. Avant l'arrivée du Mois Anglais (devenu une tradition en juin pour quelques-unes d'entre nous), une petite brise américaine ne nous fera pas de mal, d'autant plus que ce livre plein de fraîcheur est un vrai régal. D'ailleurs, c'est bien simple : ne lisez pas ce billet mais précipitez-vous plutôt chez votre libraire pour vous offrir ce petit bijou !

Bon. Pour ceux qui auraient envie d'en savoir un peu plus avant de se lancer dans un achat compulsif, voici quelques mots sur Le Journal de Frankie Pratt. Frankie est une jeune fille modeste du New Hampshire. Orpheline de père, elle vit avec sa mère et ses deux frères. Elle décide un jour d'utiliser une vieille machine à écrire pour rédiger son journal : nous la suivrons de 1920 à 1928, du lycée aux premières années suivant l'obtention de son diplôme.

frankie pratt1.jpgFrankie est une jeune femme pétillante, brillante, qui ne semble rencontrer que des gens assez fascinants. Elle s'amourache d'un homme marié plus vieux qu'elle (mais sa mère met un terme à cette histoire avant qu'un scandale n'éclate) puis devient boursière et part étudier à Vassar, où elle se lie d'amitié avec des jeunes filles riches qui n'ont d'autre ambition que de faire un beau mariage. Elle tombe sous la coupe d'une jeune Juive new-yorkaise pour le moins vampirique qui l'influencera beaucoup avant de l'écarter... ce qui n'empêchera pas Frankie de retrouver le frère de cette ancienne amie à New York une fois son diplôme en poche et de découvrir à ses côtés les joies d'une vie bohème. Sur un paquebot, alors qu'elle se rend à Paris, elle rencontrera un des derniers membres de la famille du tsar assassiné au début du siècle.

frankie pratt3.jpgBien que moins glamour, Frankie a - un peu par procuration - la vie excitante d'héroïnes à la F.S. Fitzgerald ou Truman Capote (il est d'ailleurs fait allusion à L'Envers du Paradis que Frankie lit). Elle rencontre de forts caractères, porte un regard perçant sur ce qui l'entoure et décrit ses aventures avec une pointe d'humour. Elle quitte sa petite ville du New Hampshire pour des lieux pleins de dynamisme, ces "places to be" qui ont enflammé l'imagination des écrivains de l'époque.

frankie pratt2.jpgMais ce qui fait de ce livre un objet à part, c'est son format : Caroline Preston a choisi de raconter son histoire grâce au scrapbooking. Elle a ainsi cherché une multitude d'objets anciens (jusqu'à des photos, des tickets d'entrée, des publicités...). Et ça fonctionne. L'histoire et le format se complètent naturellement, l'ensemble donnant l'impression d'une grande fluidité. La construction de ce roman a dû se faire de deux façons : des idées de scènes ont dû donner lieu à la recherche d'objets et, à l'inverse, la découverte d'objets a dû nourrir l'histoire de petites anecdotes. Ce roman nous offre une belle immersion dans les années 1920... on passe d'ailleurs autant de temps à découvrir l'histoire de Frankie qu'à observer attentivement les éléments scrappés. Un vrai plaisir de lecture, un beau livre chaudement recommandé !

Merci aux éditions du Nil pour ce délicieux moment de lecture.

Photos Copyright MyLouBook

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238 p

Caroline Preston, Le Journal de Frankie Pratt, 2011