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28/06/2015

Vita Sackville-West, The Heir

Sackville-west_the heir.jpgSi je devais nommer dix ou mêmes cinq auteurs parmi mes favoris, Vita Sackville-West y occuperait assurément une place de choix. Petit à petit, à raison d'une à deux lectures par an, je poursuis la découverte de son oeuvre avec un plaisir toujours renouvelé. Initialement lu pour la lecture commune consacrée aux femmes écrivains du XXe, The Heir est une novella rédigée par une Vita encore jeune et choquée par l'attitude d'un Sud Américain de sa connaissance alors qu'ils visitaient ensemble une demeure, mise en vente suite au décès de sa propriétaire.

Sur le fond, ce texte pourrait aujourd'hui déplaire par certaines valeurs qu'il défend. A la mort de la vieille et autoritaire Miss Chase, le domaine de Blackboys doit revenir à son neveu. Celui-ci est absorbé par sa vie dans un bureau, une vie que le lecteur imagine rapidement étriquée et sans intérêt. Au décès de sa tante, le jeune homme regrette de devoir laisser à d'autres le soin de gérer ses affaires le temps de régler la succession, qui ne semble pas éveiller un grand intérêt chez lui. Le récit va s'articuler autour de Blackboys : la propriété sera-t-elle vendue et morcelée ? Restera-t-elle aux mains de la famille des Chase, qui y ont toujours vécu ? 

Chase est accompagné dans la succession par les deux notaires de sa tante. Mr Farebrother, âgé, un peu ridicule, toujours optimiste et positif dans ses remarques qui ne sont que rarement constructives.´Very sad, too, the death of your aunt,´he added. ´Yes,´said Chase. ´Well, well, perhaps it isn't so bad as we think,´said Mr Farebrother, causing Chase to stare at him, thoroughly startled this time by the extent of the rosy old man's optimism (p 23)On le sent attaché à Blackboys et aux Chase ainsi qu'au monde suranné auquel ils renvoient.

Son associé, Mr Nutley, est énergique et ambitieux. Bien décidé à tirer son épingle du jeu, il voit le décès de Miss Chase comme une belle opportunité pour lui et s'adresse à Mr Chase comme si tout était déjà décidé : méprisant le domaine de Blackboys - et surtout visiblement envieux - il propose d'en organiser la vente, en le divisant en différents lots (cottages, terrains constructibles, maison...). Si au début il semble surtout efficace, il va rapidement devenir de plus en plus antipathique en outrepassant ses fonctions, pénétrant comme bon lui semble dans la propriété et manifestant de l'agacement envers Mr Chase lorsque celui-ci s'installe pour un moment au manoir ou rend visite à ses locataires. And under his irritability was another grievance : the suspicion that Chase was a dark horse. The solicitor had always marked down Blackboys as a ripe plum to fall into his hands when old Miss Chase died - obstinate, opinionated, old Phillida Chase. He had never considered the heir at all. It was almost as though he looked upon himself as the heir - the impatient heir, hostile and vindictive towards the coveted inheritance (p 34).

Deux mondes s'opposent dans ce récit. Celui où vit une petite noblesse de campagne, attachée à ses terres par les liens du sang, indéfectibles. Et, en face, l'ambition d'une petite bourgeoisie montante, besogneuse, avide de réussite et jalouse de cet attachement naturel qu'elle méprise ouvertement. Vita Sackville-West prend clairement parti en faveur du premier système de valeurs évoqué. 

Elle s'appuie pour cela sur le personnage de Mr Chase, au début insignifiant, happé par son travail et peu satisfait sur le plan personnel. Au contact de Blackboys, Chase va sentir un lien se créer entre le domaine et lui. Alors qu'il vient de la ville, il se passionne soudain pour ses terres, son jardin, les paons de sa tante (que le notaire Nutley a en horreur). Comme un propriétaire terrien qui aurait grandi et vu faire cela toute sa vie, il va rendre visite à ses locataires, qui le considèrent avec respect et affection. Blackboys le grandit : d'insignifiant, il devient Mr Chase of Blackboys, dont la légimité n'est jamais questionnée par les habitants, ni le personnel du domaine. Il devient assuré, heureux et comblé ; c'est avec un grand naturel qu'il prend en peu de temps son rôle de petit châtelain. He absorbed it in the company of men such as he had never previously known, and who treated him as he had never before been treated - not with deference only, which would have confused him, but with a paternal kindliness, a quiet familiarity, an acquaintance immediately linked by virtue of tradition. To them, he, the clerk of Wolverhampton was, quite simply, Chase of Blackboys. He came to value the smile in their eyes, when they looked at him, as a caress (p 31).

Nutley est outré de voir Chase prendre part à la vie de Blackboys et réalise alors que la vente et le morcellement de la propriété ne sont pas encore actés. Néanmoins, alors qu'il sent que Chase devient de plus en plus réticent, il poursuit son travail. Impitoyable, il fait venir des experts pour estimer les biens et tente de se promener sur les lieux comme s'il était le réel décisionnaire. Le récit est tourné de telle sorte que le lecteur est obligé de se sentir proche des Chase et de détester cet individu qui essaie de remettre en question ce qui ne saurait l'être selon Vita Sackville-West. Même s'il est difficile de ne pas lire ce texte avec une certaine distance critique aujourd'hui, il est impossible de ne pas espérer que la vente ne se fera pas.

To part the house and the land, or to consider them as separate, would be no less than parting the soul and the body (p 42).

(...) The mute plea of his inheritance, that, scorning any device more theatrical, quietly relied upon its simple beauty as its only mediator (p 54). 

Un texte très intéressant et émouvant. Encore une belle rencontre avec Vita Sackville-West.

Et d'autres titres de cet auteur chroniqués ici :

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92 p

Vita Sackville-West, The Heir, 1922

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24/06/2015

Katherine Woodfine, The Mystery of the Clockwork Sparrow

woodfine_Clockwork-Sparrow.jpgLors de mon incontournable passage à Waterstones il y a quelques jours, j'ai succombé à ce roman paru début juin et mis à l'honneur dans cette librairie. Il faut dire que la couverture est superbe et, quand j'ai découvert que le récit se déroulait début XXe et s'inspirait de l'ouverture des principaux grands magasins londoniens (Liberty, Fortnum & Mason, Selfridges, Harrods...), je me suis dit que nous étions faits pour nous rencontrer.

Adolescente, Sophie a récemment perdu son père. Après avoir vécu dans un confort certain, veillée par une gouvernante, Sophie se retrouve sans un sou et obligée de travailler (j'avoue ne pas avoir compris le postulat de base - comment son père apparemment rigoureux aurait-il pu ne pas s'assurer de son avenir alors qu'il menait une vie dangereuse ? Mais passons). Elle trouve un emploi de modiste au sein d'un grand magasin luxueux sur le point de s'ouvrir, Sinclair's. C'est une opportunité pour elle car les conditions offertes aux employés sont largement plus attractives que dans les enseignes déjà existantes. 

Sophie s'investit pleinement dans son nouveau travail, malgré ses collègues immédiates, de vraies pestes qui ont décidé de se moquer de chacun de ses faits et gestes. Heureusement, elle va se lier rapidement à Lil, actrice en herbe embauchée comme mannequin ; Billy, portier et garçon à tout faire ; et enfin, Joe, qui cherche à fuir un gang de l'East End.

En vue de l'ouverture du magasin, le propriétaire, Mr Sinclair, décide d'exposer de superbes pierreries et un moineau mécanique serti de pierres précieuses. Ces objets de valeur sont dérobés un soir et les soupçons se tournent d'emblée vers Sophie, qui risque d'être injustement accusée. Les adolescents vont donc mener l'enquête, la police s'étant visiblement déjà fait une idée peu favorable à la jeune fille. Leur destin croisera celui du Baron, ombre planant sur Londres, grand architecte du crime de l'East End, sur qui courent d'inquiétantes légendes... mais que personne n'a jamais vu.

J'ai beaucoup aimé me plonger dans ce roman et retrouver un lieu que j'apprécie vraiment. L'auteur invite à imaginer Sinclair's à l'endroit où se situe le Waterstones de Picadilly. Ayant acheté mon roman là et passé si souvent les portes de cette librairie, j'ai particulièrement aimé cette référence qui m'a fait me replonger dans des lieux où j'aime flâner. Le roman en lui-même se lit bien. Je me suis régalée avec la partie consacrée au magasin et notamment, aux préparatifs en vue de la venue du public. Les personnages sont assez bien croqués, notamment ceux qui ont le mauvais rôle ; les héros, eux, sont plutôt attachants. J'avoue que mon intérêt pour l'enquête s'est un peu émoussé à moment donné, l'histoire n'allant pas assez vite à mon goût. Néanmoins, la fin ouvre de nouvelles pistes et a éveillé ma curiosité. Un deuxième tome sortira l'an prochain. Peut-être le lirai-je également. En tout cas, voici une lecture agréable, finalement plutôt destinée à un public adolescent - même si elle se laisse bien lire par les adultes !

You are cordially invited to attend the grand opening of Sinclair's department store.

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336 p

Katherine Woodfine, The Mystery of the Clockwork Sparrow, 2015

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20/06/2015

F. R. Tallis, La Chambre des âmes

tallis_chambre des ames.jpgFin des années 1950. Le jeune psychiatre Richardson se voit offrir un poste par le très renommé Hugh Maitland, une véritable opportunité dans sa carrière. Le poste se situe dans une institution isolée du Suffolk, que Richardson va devoir gérer à titre de bras droit de Maitland, qui lui, se trouve plus souvent à Londres que dans cet endroit reculé.

Outre l'aile des hommes et celle des femmes, l'asile compte une chambre dans laquelle des femmes sont soumises à un traitement par le sommeil prolongé. Elles ne sont réveillées que brièvement pour leur toilette ou leurs repas.

Au début, Richardson est ravi de son poste, malgré la solitude. Il s'intéresse à une charmante infirmière et espère beaucoup apprendre de son prestigieux mentor. Son poste lui permet par ailleurs de lier connaissance avec les patients, dont un homme tourmenté par ce qu'il semble avoir fait à une jeune fille de par le passé. Cet homme déclare par ailleurs que son lit se déplace tout seul et qu'il ne peut pas dormir. Peu à peu son état s'aggrave. En parallèle, très rapidement, le jeune psychiatre est confronté à des phénomènes bizarres, de l'ordre du paranormal. Quelques objets changent de place, d'autres tombent brusquement.

Avec le temps, la situation va se dégrader et se faire de plus en plus oppressante, en raison des manifestations surnaturelles qui se multiplient et deviennent moins anodines. Une jeune apprentie a une peur bleue de la chambre du sommeil ; elle se sent épiée, malmenée. Richardson se réveille en sursaut et voit une forme au pied de son lit. Puis plusieurs drames surviennent, le tout allant crescendo jusqu'à la fin du récit. Ce roman fait partie de la collection Grands détectives mais, même si le héros tente de comprendre ce qui explique ces phénomènes inquiétants, le récit tient plus du fantastique que du roman policier. L'influence gothique est très marquée et l'atmosphère sombre, inquiétante particulièrement bien rendue.

Une très bonne surprise pour moi qui n'avais pas encore découvert l'univers de F. R. Tallis. Même si le tome 2 se déroule à Paris et n'aura pas le charme de la campagne anglaise, il est sur ma liste d'envies pour l'été. Ou pour le challenge Halloween, peut-être. En tout cas, je vous recommande de pousser les portes de cet établissement si particulier... if you dare !

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329 p

F.R. Tallis, La Chambre des âmes, 2013

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14/06/2015

Katherine Webb, Pressentiments

webb_pressentiments.JPGUne fois de plus j'ai succombé à une jolie couverture. Depuis longtemps je croisais le nom de Katherine Webb et, malgré le titre français un peu racoleur, j'ai finalement tenté ma chance avec son roman Pressentiments

L'histoire débute par la découverte d'un cadavre de la première guerre mondiale parfaitement conservé. Dans ses effets personnels, des lettres suscitent la curiosité. Informée de leur existence par son ex petit-ami, la journaliste Leah va tenter de remonter leur piste pour identifier le corps et tenter de percer le mystère qui semble l'entourer. Une enquête qui la plongera au début du XXe, dans un presbytère où s'est noué un drame à huis-clos.

En lisant les premières pages, j'avoue avoir eu une petite frayeur : la journaliste ne se remettant pas de sa rupture, je voyais poindre de loin la romance facile et totalement superflue. Heureusement, Leah occupe une place assez mineure dans le récit, qui se déroule pour l'essentiel avant-guerre. On croise ainsi Canning, un prêtre fanatique pour des raisons finalement peu liées au caractère divin de sa mission ; un opportuniste qui s'installe chez les Canning en prétendant avoir une aura particulière lui permettant de voir des êtres supérieurs, à commencer par des fées ; une femme malheureuse qui cherche des conseils auprès de sa soeur, déjà mère plusieurs fois et sans doute à même de lui expliquer pourquoi son propre mariage n'a toujours pas été consommé ; enfin, une domestique accueillie par charité après un passage en prison en raison de ses activités de suffragette. C'est cette dernière qui apporte une dimension historique supplémentaire au livre. En raison de ses convictions et de son engagement peu conformes à sa condition, elle incarne cette époque charnière où le sort des femmes a commencé à basculer en Angleterre.

Si ce roman est assez léger, cela reste un page-turner historique très honorable. Je n'hésiterai pas à lire de nouveau Katherine Webb quand je serai en panne de lecture !

Aujourd'hui on parlait Rois et Reines pour le Mois anglais, mais je n'ai pas eu le temps de faire mon billet avant de partir à Londres, où je me trouve au moment où s'affichera cet article. 

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502 p

Katherine Webb, Pressentiments, 2011

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12/06/2015

Ann Granger, A Mortal Curiosity

granger_mortal curiosity.jpegJ'avais beaucoup apprécié les tomes 1 et 4 de la série Ben Ross et Lizzie Martin d'Ann Granger. C'est avec plaisir que j'ai retrouvé ce couple bien sympathique à travers ce 2e opus, qui me donne d'ailleurs envie de lire le tome suivant sans trop tarder.

Elizabeth Martin vit depuis le décès de son père chez une parente éloignée, qui l'a engagée comme dame de compagnie. Dans le tome 1, la jeune femme vient d'arriver à Londres et se retrouve mêlée à une enquête. Elle rencontre l'inspecteur Ben Ross, ancien enfant des mines, qu'elle avait croisé des années auparavant. Dans le tome 2, son employeuse attend avec impatience qu'Elizabeth trouve une autre situation. Elle lui propose de tenir compagnie à une jeune femme qui a récemment perdu son bébé. Elizabeth se rend ainsi sur une petite île anglaise, dans une maison cossue isolée, au sein d'une famille respectable. Bientôt, un chasseur de rat est assassiné dans le jardin. La police locale n'ayant jamais eu à traiter ce genre de cas, on envisage de faire appel à Scotland Yard et Elizabeth recommande de contacter Ben, qui arrive sur place. Comme c'est toujours le cas dans cette série, Elizabeth et Ben sont les deux narrateurs de ce roman, chacun faisant progresser l'enquête à sa manière d'un chapitre à l'autre.

ann granger,a mortal curiosityUne lecture vraiment agréable, portée par deux personnages principaux très attachants. Le lecteur est de suite embarqué dans le récit, qui se lit d'une traite pour qui a un peu de temps devant soi. J'ai cependant trouvé la solution de l'énigme un peu énorme et ai eu du mal à complètement adhérer aux motifs de l'assassin. On ne s'intéresse par ailleurs plus du tout à deux personnages importants à la toute fin du récit, ce qui m'a laissée un peu sur ma faim. Mais, en dépit de ces quelques réserves, j'ai beaucoup aimé me plonger dans cette ambiance mystérieuse mais bucolique et retrouver les deux héros. Sans être un roman social, A Mortal Curiosity évoque aussi les workhouses et le sort des orphelins victoriens, ce qui ajoute un peu de profondeur à l'intrigue.

C'est aussi un roman qui met à l'honneur une femme volontaire et indépendante assez en avance sur son époque, au point de jouer un rôle important dans les enquêtes du Yard. Elle fait un peu penser à Charlotte Pitt mais j'avoue que ma préférence va encore au futur couple imaginé par Ann Granger. Une série chaudement recommandée aux amateurs de polars historiques et plus encore, victoriens !

(Lu en anglais mais je n'ai pas résisté au plaisir de mettre également en avant la couverture française, qui me plait énormément !)

Lecture commune autour d'Ann Granger pour le Mois anglais.

 ann granger,a mortal curiosity,la curiosite est un peche mortel,editions 10-18,grands détectives,romans policiers,romans époque victorienne,angleterre xixe,angleterre époque victorienne,ben & elizabeth ross

 

405 p

Ann Granger, A Mortal curiosity, 2008

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10/06/2015

Barbara Comyns, The Vet's Daughter

comyns_vets daughter.jpgAujourd'hui j'avais prévu de participer à la lecture commune autour de Terry Pratchett, mais je peine à terminer mon roman. Je l'ai donc un peu mis de côté en espérant vous en parler avant la fin du Mois anglais. A la place, je vous présenterai The Vet's Daughter de Barbara Comyns. J'ai découvert cet écrivain au cours d'un de mes séjours en Angleterre. J'ai toujours l'habitude de prévoir du temps pour explorer tranquillement les rayons d'une librairie ou deux quand je m'y rends. Je fais systématiquement un tour du côté des Modern classics ou des Vintage classics qui sont souvent rassemblés sur quelques étagères et parfois mis en avant sur une table. J'ai fait pas mal de trouvailles comme ça et eu de très bonnes surprises. Ce roman en fait partie (si bien que je compte chercher d'autres titres de Barbara Comyns lors de mon escapade à Londres cette semaine). Mais trêve de bavardages, parlons donc plutôt du roman !

The Vet's Daughter est un curieux roman, peut-être un brin dérangeant ; il dégage en tout cas une ambiance très particulière qui en fait un livre à part. La narratrice Alice Rowlands vit dans une quartier assez populaire de Londres. Son père est vétérinaire, c'est aussi un homme d'humeur sombre, qui n'aime ni sa femme ni sa fille et se montre souvent distant avec elles et parfois même brutal. Alice a une bien triste vie dans cette maison peu ensoleillée où elle a l'habitude de nettoyer les cages et de nourrir les animaux laissés en pension. Le métier de son père ne se limite pas aux soins ; il couvre ainsi le gardiennage mais aussi l'euthanasie pour les animaux dont on ne veut plus. Pour gagner davantage, le père vend les malheureuses bêtes concernées à un homme qui fait des vivisections. Alice n'a qu'une amie sourde muette, qui s'apprête à rejoindre l'atelier d'une modiste et sera ainsi moins présente. Heureusement elle compte deux autres alliés dont un futur vétérinaire amoureux d'elle mais pas assez séduisant à son goût, qu'elle surnomme Blinkers. Au cours du roman, de nombreuses péripéties vont bouleverser le quotidien d'Alice, dont une en particulier, puisqu'elle découvre qu'elle est capable de léviter. 

Sarah Waters parle de "Gothic masterpiece" sur la 4e de couverture, mais je trouve que l'atmosphère qui se dégage de ce roman est plus subtile (n'y voyez pas là une critique contre les romans gothiques ou d'inspiration gothique car j'en raffole). Nous suivons pendant quelque temps le quotidien d'une jeune fille anglaise de classe moyenne, qui mène une vie peu commune du fait du métier de son père. Elle s'exprime de façon très factuelle, raconte les faits marquants de cette période en allant droit au but. Très observatrice, elle intègre soudain la lévitation à son récit sans faire grand cas de l'évènement, donnant ainsi au lecteur une impression peu confortable : le récit est on ne peut plus factuel et terre-à-terre ; pourtant, soudain, un évènement hors normes se produit. La rupture d'équilibre qui en découle est pour le moins déstabilisante.

[Quelques spoilers dans ce paragraphe] Le récit est par ailleurs porté par des personnages très intéressants, bien que peu attachants. Le père est détestable dès le début, il le deviendra plus encore par la suite mais il perd de son autorité lorsqu'on le voit parler seul ou manifester un penchant certain pour la boisson à moment donné. Alice a eu une enfance peu heureuse et a toujours dû se plier en quatre pour assurer le confort de son père, mais lorsqu'elle aura l'occasion de s'éloigner de la maison paternelle, elle profitera de la gentillesse de son employeuse et se montrera subitement remarquablement égoïste. Son manque de clairvoyance en matière d'hommes est par ailleurs étonnant pour quelqu'un qui a été aussi mal aimée qu'elle. On pourrait l'imaginer capable d'aller vers le gentil Blinkers pour s'éloigner de son père et contracter un mariage basé sur le respect et la bonne entente - ce qui, à l'époque, était déjà une belle perspective. Pourtant, elle préfère prendre le risque de s'aliéner son prétendant en fréquentant un jeune homme riche et séduisant qu'elle croise à moment donné. La complexité des personnages est ainsi l'un des points forts de ce court roman étonnant et très bien mené que j'ai pris grand plaisir à découvrir.

Pour terminer, j'ajouterai ici l'avis de Graham Greene : "The strange offbeat talent of Miss Comyns and that innocent eye which observes with childlike simplicity the most fantastic or the most ominous occurrence, these have never, I think, been more impressively exercised than in The Vet's Daughter".

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159 p

Barbara Comyns, The Vet's Daughter, 1959

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08/06/2015

Chris Wooding, Qui veut tuer Alaizabel Cray ?

wooding_qui-veut-tuer-alaizabel-cray---1993642.jpgVoilà un roman qui se destine aussi bien à un public adolescent qu'à un lectorat plus adulte, une très bonne surprise pour moi qui n'avais jamais entendu parler de ce titre avant de tomber dessus par hasard dans les allées de la médiathèque.

D'inspiration steampunk, ce récit mêle une atmosphère victorienne (chevaux, charrettes, cochers, lampes à gaz, femmes s'habillant de robes...) à des inventions plus modernes (métro ayant fait appel à l'électricité, dirigeables), sur fond d'apocalypse.

Vingt ans plus tôt, la Prusse a bombardé Londres, qui ne s'est jamais remise de ce triste épisode. Des quartiers entiers sont restés détruits, des stations de métro ont dû être abandonnées, des loups rôdent, le Sud de Londres est un sombre repère de truands le jour et se vide la nuit car y prolifèrent des créatures monstrueuses, apparues après les bombardements. Ajoutons à cela la présence d'un tueur, le Recousu, qui a depuis longtemps détrôné Jack l'Eventreur dans les annales de la police et se cache sous un masque de toile de jute recousue et une perruque de femme.

Il se trouvait devant un ancien cinéma haut de trois étages, bâtiment triangulaire à la façade lisse niché au creux du V de deux rues convergentes. Sombre et revêche, il se dressait au-dessus de lui telle la proue d'un navire. Les étages inférieurs étaient complètement murés et la plupart des fenêtres du dernier étage étaient brisées. Autrefois, ce lieu avait abrité une merveille technologique de son temps qui permettait de projeter des films, et des gens de toute l'Europe avaient afflué pour voir cela. Aujourd'hui, il n'était qu'une victime parmi tant d'autres tombées dans la bataille perdue d'avance que les habitants de Londres menaient pour conserver leur ville (p 15).

Dans cette ville inquiétante où la mort est omniprésente et survient souvent par des voies surnaturelles, le jeune Thaniel Fox est chasseur d'Y-majes. Payé par le gouvernement, il traque les créatures qui chaque nuit franchissent la Tamise pour voler des bébés et attaquer ceux qui n'ont d'autre choix que de sortir tardivement. Lors d'une de ses sorties, Thaniel rencontre une jeune fille, Alaizabel. Très jolie, elle a néanmoins un comportement étrange : rapidement, on découvre qu'elle est possédée par l'âme d'une puissante sorcière et se trouve au coeur d'une conspiration sectaire.

Ce roman m'a d'abord vraiment beaucoup plu même si, l'histoire avançant, je n'ai pas tardé à lui trouver davantage de défauts. Parmi ses atouts : l'ambiance neo-victorienne, le mélange d'Histoire, de technologies et de superstition, les errances dans les ruelles sordides et les sous-sols lugubres des Allées biscornues (que je vous laisse le plaisir de découvrir). En revanche, les héros de l'histoire manquent un peu de profondeur tandis que certains personnages secondaires sont beaucoup plus intéressants et auraient pu être davantage exploités (le Recousu ou encore Petit-Diable, conseiller pour le moins mystérieux du Roi des Mendiants). Par ailleurs, l'histoire s'achève de façon assez conventionnelle, avec beaucoup d'action, ce qui n'est pas vraiment ma tasse de thé.

Qui veut tuer Alaizabel Cray ? devrait vous ravir si vous êtes comme moi friands de récits d'inspiration victorienne mais il plaira aussi aux amateurs de littérature fantastique et de steampunk. A découvrir !

A noter le titre anglais que je trouve plus approprié (The Haunting of Alaizabel Cray).

Lecture commune du Mois anglais : "Journée littérature enfantine / jeunesse anglaise".

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390 p

Chris Wooding, Qui veut tuer Alaizabel Cray ?, 2001

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06/06/2015

Wendy Wallace, The Painted Bridge

wallade_painted bridge.jpegAmateurs de romans historiques victoriens, ce livre s'adresse à vous !

Dans The Painted Bridge, nous faisons connaissance d'Anna. Fille de marin, récemment mariée à un pasteur hypocrite et arrogant, Anna a été abandonnée dans un asile privée des environs de Londres. A cette époque, les asiles privés sont très critiqués et soumis à des contrôles, ce qui obsède le directeur de l'établissement où est accueillie la jeune femme, Lake House.

Il s'agit d'une belle demeure, dont les propriétaires ont été contraints pour des raisons financières de transformer une partie des pièces en centre de repos pour femmes aux nerfs fragiles. Le propriétaire a pris la succession de son père dans ce triste métier et, comme cela arrive assez fréquemment à l'époque, il fait montre de peu de scrupules lorsqu'il s'agit d'interner des parentes gênantes sur la base d'un certificat pour le moins douteux – les médecins prêts à se montrer arrangeants ne manquant pas à l'époque.

A son arrivée, Anna fait preuve de naïveté, elle s'entête à vouloir prouver le fait qu'elle n'a rien à faire à Lake House. Elle tarde à comprendre que parmi ses compagnes d'infortune, nombreuses sont celles à y faire un séjour sans être plus malades qu'elle. C'est notamment le cas d'une jeune femme internée pour être tombée amoureuse d'un homme jugé infréquentable par sa famille. Le roman va être celui de l'apprentissage d'Anna, qui restera toujours convaincue qu'elle pourra sortir libre un jour de Lake House, même si sa tactique et ses opinions évoluent au fur et à mesure.

wallace_SarineCollodion2.jpegJ'avais déjà croisé de sordides asiles victoriens mais jamais de maison de campagne cossue de ce genre, où les apparences sont trompeuses : sous la vieille vaisselle, les travaux de tricot et les politesses, petites et grandes souffrances quotidiennes ne manquent pas, du simple fait de porter chaque jour une robe malpropre dont on ne connait pas la provenance jusqu'aux traitements barbares (« douche » glacée et surtout, la chaise tournante, dont je n'avais encore jamais entendu parler – et dont je ne suis pas sûre d'avoir bien compris le fonctionnement... si cela vous dit quelque chose, je veux bien quelques éclaircissements). Sans parler de la gouvernante, ancienne patiente reconvertie en gardienne mesquine, parfois cruelle.

Traitant à la fois des asiles et des débuts de la photographie, The Painted Bridge est intéressant sur le plan historique tout en proposant au lecteur une histoire qui tient la route. J'ai beaucoup apprécié l'essentiel du récit, entre Lake House et Londres, même si j'ai porté un peu moins d'intérêt aux rêves éveillés d'Anna, qui lui font repenser à des événements de son enfance – même s'ils s'avèrent avoir une importance cruciale pour le récit. [Spoilers ci-après] J'aurais peut-être aimé une issue un peu plus douce en voyant s'épanouir la relation entre Anna et St Clair, un docteur venant parfois à Lake House. Néanmoins, objectivement. Wendy Wallace a sans doute eu raison de privilégier une autre issue pour Anna en faisant d'elle une femme indépendante et maîtresse de son destin.

Lecture commune du Mois anglais : Roman historique se déroulant en Angleterre 

Source image : http://britishphotohistory.ning.com/profiles/blogs/the-painted-bridge

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386 p 

Wendy Wallace, The Painted Bridge, 2012

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04/06/2015

L.C. Tyler, Etrange suicide dans une fiat rouge à faible kilométrage

tyler_etrange suicide dans une fiat.JPGJ'ai failli passer à côté de ce roman malgré sa chouette couverture. Je m'étais surtout arrêtée à la Fiat - moi qui n'aime pas les voitures et ne sais pas distinguer une Mercedes d'une Twingo ou peut s'en faut – et je n'avais pas du tout réalisé que le roman pouvait se dérouler en Angleterre (eh bien oui, peut-être qu'un taxi londonien, voire une Mini à faible kilométrage m'auraient mis la puce à l'oreille mais la Fiat, non). Bref, c'est un peu par hasard que je suis finalement revenue sur mes pas en librairie pour y jeter un oeil et là, lorsque j'ai vu que le héros était écrivain ET anglais, j'ai bien sûr commencé à trouver ce livre bien plus intéressant. Que voulez-vous, quand on est « du bon côté de la Manche », comme le dit l'un des personnages (p 238), je suis aux anges.

Ethelred Hengist Tressider (oui, je sais) est donc un écrivain plus ou moins raté qui gagne à peu près correctement sa vie tout en restant lucide en ce qui concerne la qualité de ses rejetons littéraires. Il publie sous trois noms différents des polars contemporains et historiques ainsi que des romans à l'eau de rose (sous le pseudo adapté au genre d'Amanda Collins : C'était évidemment, comme tous les romans à l'eau de rose, un ramassis de conneries » p 113 - dixit son agent aux avis tranchés).

En réalité, nous entendons surtout parler de la série consacrée à l'inspecteur Fairfax : Peter Fielding écrit des polars ayant pour héros le redoutable inspecteur Fairfax, de la police du Buckfordshire. Fairfax a la cinquantaine bien tassée et le tempérament aigri par son absence de promotion et mon inaptitude à lui écrire des scènes de sexe d'aucune sorte. Quand je l'ai créé, il y a seize ans, il avait 58 ans et il était à deux doigts de partir en préretraite. Il a maintenant 58 ans et demi et a résolu douze affaires quasiment insolubles au cours des six derniers mois. Il a donc légitimement le droit de penser qu'il mérite une promotion (p12).

Divorcé depuis des années (et plaqué pour son ex meilleur ami), Ethelred voit un jour la police débarquer pour lui apprendre la disparition de son ex-femme Géraldine. Les choses s'aggravent lorsqu'on retrouve le corps d'une femme étranglée rapidement identifiée comme étant celui de Géraldine. Dès lors, poussé par son agent littéraire Elsie (qui n'a pas sa langue dans sa poche et n'hésite pas à lui dire que son dernier roman, c'est de la merde, et pour être plus précise, de la merde de chien), Ethelred va mener sa petite enquête en parallèle, alors que tous les soupçons des autorités se portent d'abord sur lui.

Une histoire rafraîchissante, pleine d'humour et d'ironie très British, dont le dénouement m'a prise au dépourvu (je parle de la chute et de l'hypothèse extravagante d'Elsie qui laisse espérer une suite à cette histoire). L'été approche, aussi je ne saurais trop vous conseiller de penser à ajouter ce titre à vos lectures de bord de mer, histoire de démêler ce joyeux tissu de mensonges au soleil (car du soleil, j'ai eu le sentiment qu'il n'y en avait pas beaucoup dans ce roman).

Sur ce, je vous laisse méditer sur cette dernière phrase : Il y a une différence majeure entre la fiction et la vraie vie. La fiction doit être crédible (p 98).

272 p

L.C. Tyler, Etrange suicide dans une fiat rouge à faible kilométrage, 2007

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02/06/2015

Philippa Boston, The Fortunes of John de Courcy

roman historique,philippa boston,editions didier,the fortunes of john de courcy,angleterre élisabethaine,tudors,oxford,mois anglais,mois anglais 2015Oxford, 1582 – sous le règne d'Elisabeth I. John de Courcy obtient un titre très convoité, celui de Boursier du duc de Gloucester, ce qui lui permet de bénéficier d'un revenu généreux tout le temps qu'il continuera à se consacrer à ses études à Oxford.

Néanmoins, cette récompense universitaire n'est pas du goût de tous et, le jour-même, De Courcy est accusé d'avoir dérobé une bague au duc. Celui-ci lui octroie cinq jours pour prouver son innocence, défi qui devrait être à la hauteur de ses compétences intellectuelles – celles-là mêmes qui lui ont valu son titre prestigieux. Sinon, ce sera l'emprisonnement.

Aidé de quelques proches, De Courcy va ainsi s'employer à trouver des preuves suffisantes pour sauver son honneur et éviter le triste sort qui l'attend sans cela.

Edité dans la collection Paper Planes – qui vise à proposer des textes abordables en anglais, ce court roman est certes facile d'accès pour qui n'est pas habitué à lire dans la langue de Shakespeare, mais il est surtout agréable à lire. Je connaissais déjà plusieurs titres de Philippa Boston chez Paper Planes Teens pour lecteurs plus novices en anglais. J'ai été ravie de découvrir cette autre collection qui met une nouvelle fois à l'honneur le plaisir de lire avant tout. 

Evidemment, le format court limite un peu l'intrigue qui reste simple - un peu trop malheureusement. Néanmoins, on passe un bon moment  et le roman se lit d'une traite, ne serait-ce que parce qu'il nous permet de plonger dans l'époque élisabéthaine, en plein coeur d'Oxford. Idéal si l'on cherche un titre pour commencer à lire en anglais, très sympathique bien qu'un peu léger pour qui lit régulièrement dans cette langue.

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117 p

Philippa Boston, The Fortunes of John de Courcy, 2010

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03/05/2015

Shelly King, Le Coeur entre les Pages

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Demain sortira en librairie Le Coeur entre les pages de Shelly King (The Moment of Everything pour la version originale). Ne vous fiez pas au titre, ce n'est pas une romance à proprement parler. Même si... j'y reviendrai ensuite.

La petite trentaine, Maggie s'est installée depuis la fin de ses études dans la Silicon Valley pour profiter des nombreuses opportunités liées au développement d'Internet. Elle traverse une mauvaise passe depuis une rupture et son licenciement d'une start-up branchée, mais en profite pour passer ses journées à squatter dans une librairie d'occasion, en lisant des romans à l'eau de rose pleins de torses virils et de demoiselles en détresse. Affligé de la voir occuper ses journées de cette façon, son meilleur ami la pousse à retrouver du travail et essaie de la mettre en relation avec une femme d'affaires très influente. Mais Maggie ne se trouve finalement pas si mal dans sa librairie poussiéreuse, malgré la présence du chat Grendel, véritable boule puante qui l'attaque de temps en temps lorsqu'elle passe trop près de ses repères de bibliophile averti. Le destin de la jeune femme est chamboulé par la découverte entre les pages de Lady Chatterley d'une correspondance amoureuse entre deux inconnus, Henry et Catherine.

Ce roman entre dans la catégorie des livres « doudous », qu'il fait bon lire quand le temps est aussi maussade qu'il a pu l'être ces derniers jours. On s'imagine bien avec une petite tasse de thé et ce livre qui se laisse lire tout seul - du moins sur plusieurs parties en ce qui me concerne. L'atmosphère est le point fort du roman, qui nous plonge à San Francisco dans les années 2000. Comme Maggie, on s'imagine porter des Tee-shirts de geeks en sirotant de mauvais cafés ou de petits bourbons, la nuit, dans une cour pleine de plantes et de visiteurs – qui sait, un exemplaire des Chroniques de San Francisco à la main. De même, on aime imaginer les dédales du Dragon Fly, les trouvailles, les habitués et les correspondances secrètes. J'ai néanmoins un peu décroché à moment donné, lorsque l'héroïne vit à son tour une histoire d'amour. En matière de littérature, je ne suis pas très fleur bleue ; autant je peux tout à fait comprendre l'intérêt d'un Mr Darcy tout en retenue, autant je m'ennuie mortellement quand on menace de basculer dans la romance à tout moment. Heureusement pour moi, le livre reprend un nouveau souffle après cette passade trop guimauvesque pour moi. La librairie, personnage à part entière, occupe de nombreux passages et joue un rôle déterminant dans la reconstruction de l'héroïne. Si j'ai beaucoup aimé cet endroit où les seuls fauteuils de lecture disponibles sont dans la vitrine, j'ai regretté de ne voir Maggie lire que des titres de romans à l'eau de rose avec quelques démonstrations de virilité, alors que le cadre était idéal pour faire des clins d'oeil littéraires plus intéressants. J'aurais adoré découvrir quelques pépites grâce aux libraires décalés du Dragon Fly.

A noter pas mal de coquilles agaçantes (notamment le futur remplaçant régulièrement le conditionnel) mais j'ai lu la sortie presse, j'imagine que des corrections ont dû être apportées entretemps.

Une lecture plaisir en tout cas, grâce à ce petit voyage américain bien plaisant.

Une citation qui ne laissera pas indifférents beaucoup de lecteurs: Les librairies sont des créatures romantiques. Leurs marchandises vous séduisent et leurs problèmes vous brisent le coeur. Tous les grands lecteurs rêvent d'en avoir une. Ils pensent que passer la journée au milieu de tous ces livres sera le grand accomplissement de leur passion. Ils ne savent pas encore qu'il faut trier ce qui rentre, suivre ce qui sort, ils ignorent qu'on attrape des maux de tête à force de faire de la manutention et de ranger dans les rayons, et tout cela pour très peu d'argent. Ces lecteurs ne pensent qu'au mariage sans accorder beaucoup d'attention à la vie conjugale. Les livres sont une lourde charge, et il n'y a pas d'échappatoire (p 370).

Merci à Anaïs et aux éditions Préludes pour cette découverte.

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374 p

Shelly King, Le Coeur entre les Pages, 2014

26/04/2015

Lynda Rutlege, Le Dernier Vide-Grenier de Faith Bass Darling

rutledge faith bass darling.jpgAprès avoir croisé deux/trois fois Le Dernier Vide-Grenier de Faith Bass Darling lors de mes visites en librairie, j'ai cédé à la tentation. Difficile de résister à la belle couverture. Le titre aussi faisait travailler mon imagination: quels objets anciens, quels secrets de famille allait-on découvrir avec ce vide-grenier ? Et quel nom musical que Faith Bass Darling !

Je confirme ici mes retrouvailles heureuses avec la littérature américaine, que j'avais un peu négligée ces dernières années. Si vous cherchez un bon roman dans lequel vous plonger pour tout oublier autour de vous, pas la peine d'aller plus loin, vous pouvez vous procurer ce livre ! Vous voulez en savoir un peu plus tout de même ? Bon, allez, suivez-moi ! En route pour le Texas !

Un matin, Faith Ann Bass Darling entend Dieu lui ordonner d'organiser un vide-grenier. Pour mettre de l'ordre pendant son dernier jour sur terre. Ni une ni deux, cette femme âgée d'un peu plus de 70 ans sort sur sa pelouse les trésors accumulés depuis des générations par sa famille. Car ce n'est pas n'importe quelle maison qui se vide. C'est la plus imposante de la ville de Bass, nommée d'après l'arrière grand-père de Faith Ann. Les Bass ont été pendant plusieurs générations propriétaires de la banque de la ville. Ils ont toujours vécu dans la même maison, la remplissant d'objets de grande valeur, comme cette superbe collection de lampes Tiffany achetées pour la mère de Faith Ann ou une pendule éléphant dont un autre exemplaire est exposé au Louvres. Pourtant, voilà que tout est bradé et que des meubles de grande valeur partent pour une bouchée de pain aux quatre coins de cette petite ville du Texas.

J'ai été complètement séduite par ce roman dense, qui se lit d'une traite. Les troubles de la mémoire de l'héroïne permettent à l'auteur de rendre plausible l'impossible : les apparitions de proches décédés, la sensation d'être sur le point de vivre son dernier jour sur terre. Des éléments qui occupent une place centrale dans l'histoire et auraient paru tout à fait farfelus sans la maladie qui les explique mais laisse le lecteur libre de croire au destin ou à l'intervention d'une part de surnaturel. Si elle se déroule le 31 décembre 1999, l'histoire fait la part belle au passé, puisque l'on croise certains membres de la famille Bass au fur et à mesure que se vendent les objets splendides qui se sont accumulés dans la maison au fil des générations. Je vous invite à aller faire la rencontre de Faith Ann Bass Darling, qui cache des secrets bien sombres en dépit du somptueux manoir que beaucoup lui envient.

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350 p

Lynda Rutlege, Le Dernier Vide-Grenier de Faith Bass Darling, 2012

24/01/2015

William Goolrick, La Chute des Princes

goolrick_CHUTE-DES-PRINCES_414.jpegJe suis loin d'être venue à bout de ma PAL de la rentrée littéraire de septembre, mais une lecture m'aura vraiment marquée en fin d'année dernière, à savoir La Chute des Princes de Robert Goolrick.

Il y est question d'un ex-trader aujourd'hui libraire chez Barnes & Nobles. Notre narrateur vit seul et chichement, aussi, lorsqu'il nous décrit la fin de ses études, son stage et sa prodigieuse ascension sociale, on se demande toujours quand et comment se produira sa chute.

Le lecteur plonge dans le New York des années 1980 et ressent de suite l'intensité de cette décennie, vibrante, flamboyante, excessive mais aussi égoïste et impitoyable. D'un côté le boulot, l'entraînement avec le coach personnel à 6 heures du matin, la limousine de la firme, les journées à rallonge et la compétition poussée à son extrême ; de l'autre, les soirées avec les collègues, les mauvais restos hors de prix, les beuveries, les rails de coke, le sexe dans des endroits glauques (des toilettes, un coin de rue) avec des inconnu(e)s, les quelques rares heures de sommeil. Sur le plan matériel, on passe du studio miteux de l'étudiant à de splendides appartements refaits entièrement par l'architecte ou le décorateur branchés du moment. Les costumes valent plusieurs milliers de dollars. Si quelque chose coûte vraiment trop cher, alors il devient indispensable. Les week-ends, on file à Las Vegas ou Miami claquer son argent dans des fêtes. Se succèdent sans cesse les filles (qui n'auront jamais de vraie carrière, même lorsqu'elles sont plus intelligentes). Parfois des prostituées. Sans parler des discussions où chacun se vante d'avoir eu l'expérience la plus osée, la plus bizarre (par exemple d'avoir eu des relations sexuelles avec un animal ou d'avoir été la cause d'un suicide). Car c'est une génération pour qui tout est permis. Et pour qui l'argent est la seule valeur qui soit. Dépenser, c'est le but de leur vie.

Au fur et à mesure, l'ambiance se modifie imperceptiblement, devient plus sombre. Une fille retrouvée morte lors d'un week-end. La menace du SIDA. Un collègue d'une vingtaine d'années qui meurt d'un arrêt cardiaque. Un autre qui se jette par la fenêtre après avoir reçu un coup de fil et pris le soin d'enlever ses chaussures de marque.

Non seulement Goolrick livre un portrait très vivant de cette période, mais il parvient à le faire sans sombrer dans le manichéisme. Il serait si facile d'observer les protagonistes avec détachement et de les condamner en crachant de suite sur leur immoralité. Or, si les vices et les faiblesses des jeunes traders ne manquent pas dans ce roman, le narrateur parvient à nous être sympathique. Certes, il a désormais du recul sur sa jeunesse et mesure pleinement ses erreurs. Toutefois, il se contente de narrer des faits, sans chercher à s'auto-justifier, à s’apitoyer sur son sort ou, au contraire, à se flageller moralement. Sa situation actuelle nous le rend quelque peu sympathique, même si on ne peut pas s'empêcher de penser qu'il a perdu de sa superbe par rapport à ces années de dérives et d'excès.

Un roman subtil, extrêmement bien construit et tout simplement passionnant, qui m'a donné envie de relire Goolrick et de découvrir enfin le célèbre roman de Tom Wolfe.

Merci beaucoup aux éditions Anne Carrière et à Babelio pour cette découverte.

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230 p

William Goolrick, La Chute des Princes, 2014

13/10/2014

Anne Fine, The Devil Walks

fine_The-Devil-Walks.jpgIl y a quelques mois ce titre d'Anne Fine a attiré mon oeil en librairie. Comme il se prête bien au challenge Halloween, je l'ai récemment sorti de ma PAL pour satisfaire enfin ma curiosité.

Enfant, le narrateur Thomas a été élevé par sa mère qui lui a toujours dit qu'il était malade et l'a toujours traité comme tel. Thomas a donc été isolé du reste du monde et privé de toute activité, l'enfant trouvant ses consolations dans des livres et dans une magnifique maison de poupée à l'image de la maison d'enfance de sa mère. Un jour, suite aux bruits qui circulent en ville, un médecin vient s'assurer de l'existence de Thomas. Il le recueille alors que sa mère est internée. Mais le lecteur se doute bien qu'il y a une raison à cet enfermement d'un enfant choyé et la suite lui donnera raison. Car quelque part, le Diable est en marche...

The Devil Walks correspond assez peu à ce que j'avais imaginé. Compte tenu de la couverture d'inspiration gothique et des critiques qui disaient ne pas avoir fermé l'oeil (je ne leur recommande pas Stephen King) j'imaginais une histoire particulièrement sombre, peut-être effrayante, entre maison hantée et incarnation du Diable. En réalité, j'ai trouvé que ce roman se lisait comme on suivrait le cours d'un long fleuve tranquille : rythme lent, peu de rebondissements, aucune surprise. Le fantastique intervient à la marge, à travers une maison de poupée légèrement inquiétante et la présence d'un pantin maléfique, ensorcelé selon des pratiques vaudoues. Les amateurs apprécieront comme moi le cadre historique anglais et nombre d'entre eux seront fascinés par la somptueuse maison de poupée. Si vous choisissez de découvrir ce livre, je vous conseille vivement de le faire d'une traite, en profitant d'une soirée d'automne triste et pluvieuse pour vous y consacrer. Ma lecture malheureusement hachée n'a pas dû améliorer mon plaisir de lecture et j'ai tardé à finir ce livre, malgré ses premiers chapitres prometteurs. Au final je ressors un peu mitigée de cette rencontre avec le Diable.

!ère Etape du voyage titanesque : Londres et l'Angleterre

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277 p

Anne Fine, The Devil Walks, 2011

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21/09/2014

Mary Beth Keane, La Cuisinière

keane_cuisiniere.JPGDécouvert cet été en librairie, La Cuisinière n'est pas loin d'être un coup de coeur pour moi en ce Mois américain!

Mary Beth Keane a choisi de s'inspirer d'une histoire vraie, celle de Mary Mallon. Immigrée irlandaise vivant depuis une vingtaine d'années à New York, cette cuisinière talentueuse est employée par les maisons les plus prestigieuses et gagne bien sa vie. Jusqu'au jour où un certain Dr Soper l'accuse de transmettre la typhoïde et d'être responsable de la mort de vingt-trois personnes alors qu'elle-même n'a jamais présenté le moindre symptôme de la maladie.

Mary est alors arrêtée et isolée sur la petite île de North Brother où se trouve un hôpital pour les tuberculeux. La première partie du livre met en scène l'arrestation de Mary, son séjour sur l'île, le souvenir qu'elle garde des cas de typhoïde qu'elle a croisés dans sa vie. Sont mis en avant son isolement, l'injustice de la situation, les lettres de son compagnon qui se font de plus en plus rares et enfin, ses démarches pour être libre à nouveau. Puis le roman prend un nouvel élan en s'éloignant de North Brother, ce à quoi je ne m'attendais pas, ne connaissant absolument pas le cas de Mary Mallon auparavant.

Outre le 'fait divers' fascinant en soi, ce roman a le mérite d'humaniser Miss Mallon, maltraitée par la presse à l'époque, oubliée aujourd'hui. Le lecteur s'attache ainsi à la cuisinière irlandaise, souvent le coeur serré, tout en prenant de plein fouet la rencontre avec New York au début du XXe. Ville bouillonnante, sale, puante mêlant vendeurs ambulants, chevaux et métro, elle fait encore beaucoup penser au XIXe tout en ayant un pied dans la modernité. Sur le plan historique, le roman traite de la question sanitaire mais évoque aussi divers événements ayant marqué les esprits à l'époque tels que le naufrage du Titanic ou l'incendie du Triangle ShirtWaist.

La Cuisinière est un roman très intéressant qui se dévore. Chaudement recommandé, et davantage encore si vous aimez les récits historiques ou les livres mettant à l'honneur une figure féminine marquante.

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404 p

Mary Beth Keane, La Cuisinière, 2013

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