Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/12/2006

Un dernier plongeon londonien !

medium_london_peuple_bas.jpgAprès plus d’un mois de silence, j’ai bien du mal à trouver mes mots pour cette toute dernière chronique 2006. Et, très cher lecteur, j’ai le regret de te dire qu’une fois de plus mes lectures ont été relativement sombres… Si les ruelles étroites et les passages sordides ne t’effraient pas, je t’invite à plonger dans les bas fonds de Londres avec moi !

Je dois avouer que j’attendais beaucoup du Peuple d’en Bas de Jack London. Au passage, j’en profite pour émettre quelques réserves sur ce titre malheureux qui rappelle bizarrement « la France d’en bas » d’un certain premier ministre. Cette adaptation me semble d’autant plus inappropriée que le titre anglais est « le Peuple de l’Abyme », abyme à laquelle London fait souvent référence au fil du texte. Qu’importe !

En 1902, Jack London vit pendant trois mois dans les quartiers de l’East End à Londres, se fondant parmi la population afin d’observer ses conditions de vie. London est particulièrement frappé par la misère crasse qui règne dans ces quartiers, par la surpopulation, les salaires ridicules, la famine et les maladies qui causent la mort des pauvres de Londres dans la solitude et la plus grande détresse.

Bien sûr, tout le monde a entendu parler de ces quartiers à travers les romans de Dickens ou de Charles Palliser. Chacun se fait une petite idée des rues sordides dans lesquelles ont évolué les victimes de Jack l’Eventreur. On repense peut-être aux quelques images inquiétantes du joyeux Mary Poppins. Bref, l’East End ne nous est pas inconnu, mais l’image que l’on s’en fait est généralement assez approximative, romancée et même romanesque.

Le mérite de London est d’avoir cherché à faire un compte-rendu précis de ses pérégrinations, de décrire les rues et leurs habitants et de ponctuer le tout de coupures de presse de l’époque. Les faits divers et les anecdotes sont particulièrement intéressants car ils permettent de se faire une meilleure idée des véritables conditions de vie des oubliés de l’époque victorienne. On découvre ainsi le cas d’une femme âgée retrouvée morte dans une chambre insalubre, victime d’une infection. Le journal de l’époque se contente alors de souligner le manque d’hygiène de cette personne, la rendant ainsi entièrement responsable de son décès. Les conséquences dramatiques des accidents du travail sont largement démontrées. De même, London se rend dans les asiles de nuit (« poor houses ») et en fait un récit effrayant. 

Ce livre est à mon avis très intéressant pour tous ceux qui souhaiteraient se documenter sur le Londres de l’époque victorienne. Les multiples exemples permettent au lecteur de mieux réaliser la précarité de la situation des habitants de l’East End. London ajoute à cela quelques chiffres (dépenses moyennes, nombre de morts à l’hospice ou à l’hôpital, etc). Ces données sont intéressantes mais un peu trop nombreuses à mon avis, car la force de ce témoignage tient aux situations concrètes que London dépeint, non aux statistiques difficiles à appréhender. Le texte devient également répétitif après un certain temps et je reproche à London d’avoir ponctué son récit de considérations d’une banalité affligeante sur les répercussions de l’industrialisation sur la société. Certes, ces commentaires étaient peut-être avant-gardistes à l’époque, mais London emploie par moments un style pompeux qui n’apporte rien à ce livre. J’ai aussi été un peu étonnée par quelques-unes de ses remarques. S’il cherche à dénoncer les injustices, il lui arrive aussi de parler des habitants de l’East End en employant des termes péjoratifs et avilissants qui m’ont quelque peu troublée.

Malgré ces critiques, le Peuple d’en Bas est un récit peu connu qui mérite à mon avis d’être découvert. N’hésitez pas à me donner votre avis !

27/11/2006

Oublier les notes de bas de page…

williams_glass_menagerie.jpgDifficile de présenter un livre quand on a été amené à le décortiquer à deux reprises dans le cadre de ses études. C’est pourtant ce qui est en train d’arriver à votre fidèle chroniqueuse qui vient tout juste de relire The Glass Menagerie et se demande comment elle pourra vous donner envie de découvrir ce titre qu’elle associe automatiquement aux longues heures passées à gribouiller dans la marge et à traquer la moindre allusion au personnage de Jim ou au thème récurrent de la solitude.

Pourtant, The Glass Menagerie est une pièce qui mérite d’être lue. Jugez-en par vous-mêmes :

L’histoire : aux Etats-Unis, dans les années sombres de la Dépression, les Wingfield vivent à l’écart du monde.

Amanda, la mère, vit dans ses souvenirs et ne cesse d’évoquer la joyeuse époque où elle avait pour prétendants 17 fils de planteurs fortunés. Abandonnée par son époux, elle a dû élever seule ses deux enfants et se désole de voir qu’ils n’ont pas réussi. Au nom de son amour maternel, elle prétend gérer leur vie sans s’apercevoir de sa maladresse.

Laura, la fille : à 23 ans, Laura passe ses journées à écouter de vieux disques et à nettoyer sa ménagerie de verre, une collection de petits animaux en verre. Boitant légèrement, Laura est maladivement timide et persuadée que tout le monde remarque son handicap. Incapable de nouer des amitiés, elle a abandonné ses cours de sténographie après être tombée malade pendant un test la rendant trop nerveuse. Vivant dans son monde, Laura ne semble pas voir qu’elle doit trouver un moyen de s’insérer de la société.

Tom, le fils : travaillant dans une fabrique de chaussures pour subvenir aux besoins de sa famille, Tom est un poète malheureux qui déteste aussi bien son travail que l’appartement familial. Rêvant d’aventures et ne pouvant pas vivre librement chez lui, Tom sort tous les soirs, soi-disant pour se rendre au cinéma. Il rentre saoul et, comme son père, veut abandonner sa famille pour découvrir le monde et vivre pleinement sa vie.

Jim : collègue de Tom invité chez les Wingfield au titre de prétendant pour Laura. Ancienne star de son lycée, Jim a moyennement réussi mais suit des cours du soir pour faire évoluer sa carrière et assouvir ses ambitions.

Difficile de présenter simplement cette pièce après en avoir étudié les moindres détails. Voici cependant mon humble avis : très poétique, ce texte est à la fois dur et profondément émouvant. Les personnalités des Wingfield et de Jim sont de même extrêmement différentes et complémentaires, d’où le dynamisme et la vivacité des réparties. La tension, l’attente, le rejet et l’amour qui lient les personnages les uns aux autres donnent à leurs dialogues une intensité extraordinaire. Les effets scéniques (musique et lumière essentiellement) renforcent l’impression créée par des dialogues souvent psychologiquement violents. Malgré la musicalité des textes, cette pièce est avant tout une tragédie familiale. Après les joyeuses tempêtes annonçant l’orage, The Glass Menagerie se clôt par une dernière scène d’une cruauté extrême qui s’achèvera avec le naufrage des Wingfield.

4coeurs.jpg



Tennessee Williams, The Glass Menagerie, 1944

12/11/2006

Wilcox vs Schlegel : chroniques d'une mort annoncée

forster_howards_end.JPGPompes funèbres, fantômes et vampires. Voilà les débuts de ce blog. J’ai donc décidé de remédier à la morbidité croissante de mes chroniques et de faire appel à la douceur bucolique de l’Angleterre pour parvenir à mes fins. La recette du jour : Howards End de E.M. Forster (1910). Allez, hop ! Un petit plongeon et nous voilà à la fin de l’époque victorienne, entre Londres et la campagne anglaise. (Petit soupir d’aise)

Malgré mes bonnes intentions, je me dois de prévenir mes amis lecteurs : Howards End est une sombre histoire de rivalité entre deux familles. Il y a de la pluie (bon, je vous l’accorde, on est en Angleterre), des morts (finalement cette note semble mal partie pour s’éloigner des précédentes) et, pire encore, des tragédies. Maintenant que vous avez pu juger de la noirceur de mes dernières lectures, êtes-vous toujours prêts à suivre cette aventure victorienne ? Pour les quelques lecteurs qui me restent (… ah, il n’y a plus que toi ?), je continue !

Nous sommes à l’aube de la Première Guerre Mondiale. Hélène Schlegel se rend à Howards End, petite maison de campagne des Wilcox, rencontrés brièvement lors d’un séjour en Allemagne. Hélène tombe amoureuse du plus jeune fils, Paul. Ils se fiancent et se séparent aussitôt. Mais ces fiançailles de quelques heures suffisent à jeter un vent de panique et à semer le trouble entre les deux familles. Les Schlegel, anglo-allemandes avant-gardistes et femmes émancipées, jugent les Wilcox peu dignes de la brillante Hélène. Les Wilcox, quant à eux, reprochent à la jeune fille ses origines étrangères et affichent un air supérieur de riches commerçants face à ces intellectuelles peu recommandables.

Pourtant, le sort les réunit à nouveau lorsque les Wilcox emménagent à Londres face à l’immeuble des Schlegel. Margaret, l’aînée, se rapproche alors de Mrs Wilcox malgré le fossé intellectuel qui les sépare. Femme dévouée sans opinion, Ruth Wilcox s’attache à Margaret et, lorsqu’elle tombe malade, lui lègue Howards End. A sa mort, les Wilcox décident de ne pas respecter ses vœux, la maison devant revenir à l’aîné. Ils n’informent pas Margaret.

A la suite de la mort de Mrs Wilcox, son époux commence lui aussi à entrer dans la vie des Schlegel et s’éprend rapidement de Margaret, malgré ses fréquentions artistiques jugées douteuses, ses opinions libérales et son impertinence. Il l’aide alors en la conseillant sur la situation professionnelle de Mr Bast, un de ses protégés. Suite aux conseils de Mr Wilcox, Leonard Bast perd un emploi stable et correctement rémunéré et se retrouve sans le sou, avec une femme à nourrir. Hélène Schlegel rend Mr Wilcox responsable de cette tragédie et lui voue une haine farouche. Malgré tout, Mr Wilcox demande Margaret en mariage. Celle-ci accepte, malgré les réticences de son jeune frère Tibby et le désespoir de sa sœur.

La déchéance des Bast conduit Hélène à faire irruption au mariage d’Evie, la fille d’Henry Wilcox. Margaret reproche à sa sœur de faire scandale et prend le parti de Mr Wilcox. Adoucie par les arguments d’Hélène, elle accepte cependant de demander à son fiancé de proposer une place à Mr Bast. Elle découvre alors qu’Henry a eu une aventure avec Mrs Bast, femme vulgaire autrefois rémunérée pour ses charmes. Margaret dit à sa sœur qu’ils n’aideront pas Mr Bast, sans en préciser la raison. Hélène disparaît. On apprend qu’elle a quitté l’Angleterre et refuse de voir sa sœur.

Quelques mois plus tard, Hélène se rend en Angleterre. Henry et Margaret lui tendent un piège et lui imposent un face à face. Sa longue absence est alors expliquée par son état : célibataire, Hélène est enceinte. On découvre que Leonard Bast est le père de l’enfant.

Ledit Mr Bast, rongé par le remord, décide précisément à cette période d’aller trouver Margaret pour prendre des nouvelles d’Hélène. Il apprend que les Wilcox se trouvent à Howards End et s’y rend à l’improviste. A son arrivée, une conversation animée a lieu dans la maison, car les Wilcox refusent de laisser Hélène porter atteinte à l’honneur de la famille. Charles Wilcox, le fils aîné, accueille Leonard Bast en le frappant du plat d’une épée. Mr Bast s’écroule, mort, victime d’un malaise cardiaque.

Charles, très sûr de lui, est traduit en justice et, à son grand étonnement, il est condamné à trois ans de prison pour homicide involontaire. Abattu, Mr Wilcox s’appuie sur Margaret et accepte de fermer les yeux sur l’état d’Hélène. Tous trois s’installent à Howards End. Hélène met au monde un petit garçon et Henry lègue finalement Howards End à son épouse, malgré le peu d’estime que lui portent ses enfants. Howards End marque la victoire finale des Schlegel dans cette lutte entre les deux familles.

Mon avis en demi-teinte : Howards End ne m’a pas totalement convaincue lorsque j’ai commencé ma lecture. Si le dernier tiers se lit d’un trait, les premiers chapitres m’ont causé quelques difficultés. Dans cet affrontement entre les tenants du conservatisme et ceux de la modernité, favorables à l’évolution des couches sociales et au vote des femmes, Forster a un peu forci le trait en rendant parfois ses personnages caricaturaux. Hormis Henry, qui sait parfois faire preuve de bienveillance, tous les Wilcox sont absolument antipathiques. Pas un trait de caractère pour nuancer un portrait accumulant tous les défauts : brutaux, limités, vains, pédants, cruels, indifférents, égoïstes, tels sont les enfants Wilcox. Ainsi, seuls les Schlegel sont attachants et, là encore, seule la complexité du personnage de Margaret m’a vraiment convaincue. Si Hélène est sympathique et brillante, ses excès libéraux et son manque de tact absolu la rendent parfois moins crédible.

Je reproche aussi à ce roman l’essoufflement rapide des premiers chapitres. L’histoire est parfois brutalement interrompue et l’on se demande si l’éditeur n’a pas oublié d’insérer quelques pages à ce volume aux transitions parfois un peu rudes. Enfin, les considérations semi philosophiques portant sur la modernité ou l’art alourdissent parfois le texte, en y ajoutant de longues tirades un peu fumeuses et peu convaincantes. Excès de pédanterie ?

Malgré ces critiques très personnelles et éminemment subjectives, Howards End reste à mes yeux une lecture agréable. Certains personnages gagnent en importance au fil du texte et l’histoire devient de plus en plus convaincante. Le choc des cultures et le fossé qui sépare les différentes couches sociales de l’ère victorienne sont au cœur de ce roman qui nous offre une vision incroyablement moderne de l’époque.

3coeurs.jpg

 

 

E.M. Forster, Howards End, 1910

30/10/2006

Happy Halloween, Mr Dahl !

Chemedium_dahl_selected_ghost_stories.jpgr lecteur,


L’automne est déjà bien installé et, malgré tout, nos pauvres manteaux ne sont pas encore sortis de nos armoires. La pluie non plus n’est pas au rendez-vous.


Et pourtant… et pourtant, cher lecteur, n’entends-tu pas ce soir les feuilles mortes s’agiter bizarrement ? Ne les vois-tu pas tourbillonner de manière hautement suspecte sous le lampadaire juste au coin de la rue ? N’est-ce pas une ombre qui se tapit sous le buisson en bas de ta fenêtre ? Et cette fameuse armoire dont nous parlions il y a un instant, n’as-tu rien remarqué dans ses recoins obscurs en y jetant négligemment ta veste il y a une heure ?


Rien de plus normal… car cher lecteur, le soleil ne t’induira pas en erreur, non, car toi aussi tu sais que ces phénomènes étranges en annoncent de plus terribles encore, car le grand soir approche… demain, les morts se lèvent et dansent ensemble pour Halloween !


Pour fêter dignement cela, et avec suffisamment d’anticipation pour permettre à tout lecteur insatiable de se procurer en urgence LE livre le plus approprié en cette fameuse nuit du 31 octobre, votre nouvelle (mais déjà fidèle) chroniqueuse a décidé de vous présenter un recueil… attention ! pas n’importe quel recueil… car il s’agit d’histoires de fantômes !


Très cher lecteur, il y a quelques années, tu étais assez jeune pour lire des histoires pour enfant (tu en lis peut-être encore, mais restons-en aux toutes premières découvertes, car je suis sure que tout petit tu connaissais déjà l’auteur dont nous parlons). Comme tout enfant qui se respecte, tu as sûrement croisé quelque part la route d’un jeune Charlie, d’une petite Mathilda et autres James. Sorcières, grosses pêches et chocolateries t’ont sûrement fasciné, étonné, angoissé, émerveillé… en résumé, cher lecteur, ta première rencontre avec Roald Dahl a certainement été un choc, une révélation, et dans la plupart des cas, l’histoire d’une longue complicité.


Alors que dirais-tu de te replonger pour Halloween dans cet univers lointain ? Il ne te reste plus qu’à saisir les Roald Dahl’s Selected Ghost Stories. Mais de quoi s’agit-il ?


Warning : le titre est trompeur. Ces histoires n’ont pas été écrites par Dahl. Quel rapport, alors ? Il s’agit d’une dizaine d’histoires choisies par Roald Dahl en vue d’une série télévisée (qui n’a jamais vu le jour). La plupart ont été écrites dans les années cinquante mais les plus anciennes remontent au XIXe. Les auteurs sont inconnus pour certains, d’autres le sont beaucoup moins (Le Fanu, Edith Wharton…).


Les histoires : du fantôme cherchant sa revanche à l’esprit qui n’a pas achevé sa mission sur terre, du métro londonien à la maison hantée en passant par le bateau fantôme, ces récits sont pour le moins variés.

medium_jack_o_lantern3.jpg
Un bémol : les histoires sont à mon avis d’inégale valeur. Le récit norvégien Elias and the Draug est en particulier très décevant, absolument prévisible et mortellement ennuyeux. Cependant, presque toutes les nouvelles restent très convaincantes et, si elles ne parviennent pas toujours à vous effrayer, constituent un excellent divertissement. Bonne lecture !


Tiens, vous n’avez pas entendu un grincement, là, derrière ?

4coeurs.jpg

 

 

Roald Dahl (une sélection de), Selected Ghost Stories, 1984 (?)

29/10/2006

Le Cher Disparu, Evelyn Waugh

waugh_cher_disparu.JPGCher lecteur,

C’est avec beaucoup d’émotion, de joie et de sautillements ravis que je te souhaite la bienvenue sur mon tout nouveau blog ! J’ai cependant réalisé aujourd’hui que mon nouveau statut de chroniqueuse m’imposait de rédiger le tout premier article publié sur ce blog. Aïe ! Mouvement de panique… l’instant est grave !

Tout blogomane doit un jour mettre en ligne un premier texte. D’une main tremblante, il farfouille dans sa bibliothèque, choisit LE livre, celui dont il parlera avec enthousiasme et moult débordements, afin de plonger ses premiers lecteurs dans un monde plein de rebondissements et de compter immédiatement parmi ses fidèles l’âme la plus insensible qui soit. (Vous le voyez déjà, notre blogomane est un animal unique en son genre, connu pour son optimisme hors normes).

C’est donc avec cette épée de Damoclès pesant sur sa tête que notre jeune chroniqueuse a décidé de vous faire part de sa dernière lecture, Le Cher Disparu, dont le titre guilleret lui a semblé tout à fait propice au mois d’octobre et à une lecture au coin du radiateur (« au coin du feu » aurait été plus approprié, mais même mon âme romanesque n’ose pas se risquer à allumer un feu en plein Paris…).

Le Cher Disparu, disions-nous. C’est en effet le sourire aux lèvres et de très bonne humeur que l’on ferme ce livre une fois dévoré. Mais suivons pas à pas notre jeune lectrice sur les traces d’Evelyn Waugh !

Extrait :

« … Sur le sein gauche, que le soutien-gorge faisait pointer, étaient brodés les mots : Hôtesse funéraire.
- Puis-je vous être utile à quelque chose ?
- Je suis venu pour des obsèques.
- C’est pour vous ?
- Sûrement pas. Est-ce que j’ai l’air tellement moribond ? »

 

Contexte : Hollywood, aux lendemains de la deuxième guerre mondiale.

L’histoire : Lorsque Francis Hinsley découvre un inconnu dans son bureau et apprend que les studios Megalopolitan pourront désormais se passer de ses bons et loyaux services, il ne lui reste plus qu’une seule issue : la pendaison. Son jeune ami Dennis Barlow est dès lors chargé par la communauté anglaise d’organiser les obsèques de l’artiste. Les funérailles devront être grandioses, inoubliables, et tout le gratin d’Hollywood y assistera (à commencer par le personnel des Films Megalopolitan, bien entendu). Barlow abandonne donc pour quelques jours son poste aux Bienheureux Halliers (pompes funèbres animalières) et se rend aux Célestes Pourpris, spécialistes du rite funéraire. « Entre étranger et sois heureux ». Telle est la devise de l’illustre entreprise, dont les clients sont les « Chers Disparus ».

Art et pompes funèbres : les « Délaissés » (les proches) sont invités à choisir parmi une multitude de services haut de gamme pour leur Cher Disparu. Cher lecteur, juge par toi-même les propos tenus par l'employée des Célestes Pourpris : « Le Cher Disparu » devra-t-il avoir l’air « serein et tranquille » ou « ferme et direct » ? Devra-t-il avoir le sourire de « l’enfance heureuse » ? Quelle exposition ? Exposition mi-corps ou chaise longue ? Ah, le Cher Disparu s’est pendu… non, non, le mi-corps sera parfait. La semaine dernière nous avons eu un noyé à peine identifiable, et nos équipes ont fait des merveilles ! Pour l’enterrement, souhaitez-vous la salle des sarcophages ? Un poète ? Mais il faut l’installer dans l’Ile des Poètes, c’est là que reposent nos plus illustres Chers Disparus !

Amour et pompes funèbres : prenez un embaumeur et une cosméticienne pour Chers Disparus. Quoi de plus naturel que d’exprimer leurs sentiments à travers leur art ? Prenez une carte de visite, faites-en une ellipse, pliez-là au milieu, appliquez le tout sous les lèvres du défunt et le voilà qui réchauffera le cœur de la cosméticienne qui, en soulevant le drap pour une mise en plis, verra étinceler sous ses yeux un sourire irradiant de bonheur… Allons, comment rester de glace devant une telle déclaration ?

Humour noir et satire, tels sont les maîtres mots de ce roman d’Evelyn Waugh qui dépeint avec une certaine cruauté l’Amérique et ses clichés. Outre la représentation ubuesque de « l’art funéraire », Waugh revient également sur le mythe du triomphe à l’américaine, ironisant sur toutes ces jeunes filles si parfaites et si semblables, avant de souligner la fragilité de telles constructions sociales. C’est ainsi que notre cosméticienne Aimée, après avoir réglé sa vie amoureuse sur les conseils du brahmane Guru d’une feuille de chou locale, décidera de mettre fin à ses jours après avoir consulté le charlatan…

Une excellente introduction pour moi qui n’avais pas encore lu Waugh (mais qui le relirai bientôt)… typiquement britannique, ce livre agréablement écrit amuse et étonne, et, pour tout avouer, je ne suis pas restée indifférente au sadisme du narrateur, dont le récit ironique m’a réjouie tout au long de ma lecture.

5coeurs.png

 


Evelyn Waugh, Le Cher Disparu, 1948