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29/07/2007

Période d'essai

d7f6234254f2792c211129833fac4e43.jpgIl y a des critiques qui s’imposent d’elles-mêmes. Il y a des lectures qui s’imposent d’elles-mêmes (à savoir Harry Potter, va-t-il mourir oui ou non ? j’ai crû comprendre que non mais enfin pas complètement enfin peut-être un peu mais c’est plus compliqué que ça). Avant de passer à une lecture intensive et peu cérébrale des aventures de J. K. Rowling et pour me donner un peu de crédibilité – si si il m’arrive de lire des trucs sérieux en ce moment – je vais tenter de présenter ici The Body Snatcher and other tales de R. L. Stevenson, malgré un début un peu poussif et une bonne panne d’inspiration de deux jours.

Si ce billet avait porté sur The Merry Men, deuxième nouvelle de ce petit recueil, vous auriez sans aucun doute eu droit à une lettre de rupture, une  lapidation en règle vite fait bien fait. Imaginez un peu le scénario : un masure dans un coin paumé. Un neveu qui rentre au bercail après son année universitaire. Entre temps, oh mon Dieu, que de choses ont changé ! L’oncle délire sur cinq pages avec un accent de paysan qui fait en moins d’un paragraphe sourciller le lecteur, qui  s’accroche, s’agrippe à son livre, transpire, soupire et tourne finalement de l’œil après avoir déclaré forfait. Après cinq pages ainsi faites de « je grupoubùm là et erezr puis gfgfdg » (ou presque), le lecteur déjà à bout de force entrevoit un petite lueur d’espoir. Un peu d’action ? Euh, oui. Sauf que. Le neveu décide d’aller chercher un trésor enfoui sous l’eau (genre, depuis plusieurs siècles, personne n’aurait eu l’idée d’aller se préoccuper de l’épave… ah, cette jeunesse !). Horreur ! Il tombe sur un os (beurk). Il prend alors ses jambes à son cou (trouillard). Je n’ose pas lui faire remarquer que franchement, à quoi pouvait-il s’attendre en cherchant une épave ? C’est alors qu’en s’en allant, il se retourne, et comme par miracle, un équipage est aussi à la recherche du trésor (et se trouve là où il était il y a cinq minutes, probabilité hautement improbable compte tenu de la configuration des lieux que l’auteur n’a pas manqué de préciser précédemment en long en large en travers et même en diagonale). Mais l’endroit est très certainement maudit, et après moult descriptions, l’équipage meurt noyé dans la tempête qui s’est subitement levée, sous les rires de l’oncle venu observer la scène en se saoulant (plus on est de fous…). Mais ce n’est pas tout. Entre temps, on a découvert que le petit vieux avait tué le seul rescapé d’un précédent naufrage. Il se trouve que bizarrement, le dernier naufrage laisse lui aussi un rescapé (appelé du début à la fin « le noir »… ses parents auraient donc oublié de lui donner un nom ?). Après quelques courses poursuites et de nombreux bâillements, oncle et « noir » se jettent en courant sur les rochers, puis tombent à l’eau et se noient. A la lecture de ce paragraphe, on pourrait croire que l’histoire est pleine de rebondissements, mais je vous assure qu’à la lecture, on attend en vain que quelque chose vienne donner un peu de piquant à l’histoire. Puis vient le point final. Et, après les descriptions à rallonge, l’oncle fou, « the black » touche d’exotisme et la caricature du héros valeureux, le soupir de soulagement.  

Bon, même s’il m’a fallu cinq jours pour lire ce tout petit livre – à savoir uniquement dans le métro car la moindre tentative en soirée équivalait à une forte dose de somnifère puissant – les deux autres nouvelles n’étaient pas si mal que ça. Stevenson ne s’est dans doute pas particulièrement illustré par ses nouvelles (contrairement à ce que j’ai pu lire sur Amazon), il n’égale sûrement pas Edgar Allan Poe, mais ses nouvelles sont tout de même sympathiques, bien qu’inoffensives.

The Body Snatcher est à mon avis le meilleur crû de ce recueil : un jeune étudiant en médecine est l’assistant d’un célèbre professeur connu depuis pour avoir participé à un vaste trafic en vue d’obtenir suffisamment de « matériel » de dissection (Robert Knox, 1793-1862). Honnêtement, la fin était très prévisible, mais Stevenson donne un peu plus de profondeur à l’histoire et parvient à créer une atmosphère lugubre, un climat d’angoisse appropriés.

The Bottle Imp reprend toute les ficelles des histoires de mauvais génie, d’âme vendue au diable and so on and so on. La fin ne surprend pas vraiment, l’histoire traîne un peu après un bon début, le récit aurait mérité d’être plus long afin de dresser un portrait plus fin des différents protagonistes. Leur psychologie est assez sommaire. Bref, un goût d’inachevé pour une nouvelle fourmillant de débuts prometteurs méritant d’être développés.

Au final, une lecture plutôt agréable pour soirée pluvieuse. Enfin, si on ne s’endort pas au détour de quelque page. Une relecture de l’Etrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde s’impose. Ça tombe bien, j’ai une pile de classiques anglo-saxons qui m’attendent !

78 p

Pour info, Robert Knox et les résurrectionnistes 

24/07/2007

Jane Austen

56046c5bb56325e053ddc09101b6b1f6.jpgS’il était une vieille fille capable de faire s’attendrir des milliers d’adolescentes, ce serait bien celle-là. Un auteur qui compte aujourd’hui d’innombrables admirateurs au point qu’un roman parlant d’un de ses fan clubs a récemment vu le jour : ce serait encore celui-là. Parce que le seul nom de Jane Austen suffit à faire surgir des sourires émus et à tisser des liens entre lecteurs, parler d’une de ses œuvres est un exercice délicat, voire fort périlleux.

C’est d’autant plus le cas lorsque le texte en question n’est pas le meilleur. J’interdirais même à tout lecteur encore vierge de toute lecture austenienne de commencer par ce récit, de peine de conforter son opinion toute faite : oui Jane Austen est une vieille demoiselle aux textes bien ennuyeux pour de jeunes filles bien naïves rêvant au prince charmant, en dépit de tous les signes qui leur indiquent depuis longtemps combien le sujet est démodé.

The Watsons est un récit inachevé. Honnêtement, cela m’allait très bien comme ça. La fin prévue par Jane Austen et indiquée en quelques lignes à la fin du livre n’étonnera pas ses lecteurs habituels. Si les dénouements d’Austen suivent souvent une même logique, le récit que voici n’a cependant pas le charme d’autres histoires plus abouties.

Je ne veux pas dire par là que ce texte est une infâme nullité que la famille Austen aurait dû supprimer à temps afin d’éviter que le superbe héritage de la demoiselle en question ne soit entaché par un livre de moindre qualité. Non, the Watsons est intéressant à d’autres égards.

Comme le souligne bien Kate Atkinson dans sa préface, c’est une vision manichéenne de la société qui se joue ici. La jeune Emma Watson revient dans sa famille sans le sou après avoir été privée de l’héritage qui lui était dû par une tante qui jusqu’ici l’avait élevée comme sa propre fille. Malgré la situation dramatique dans laquelle elle se trouve, Emma a pourtant de plus hautes aspirations. Trop hautes ? Est-elle trop éduquée, trop raffinée pour le sort qui l’attend ? Devrait-elle se réjouir de tout mariage et chercher à tout prix un parti (à peu près) satisfaisant ? A quoi lui servent ses théories, devrait-elle continuer à tendre vers un idéal et affirmer son droit de choisir son époux ? Car si elle en a le droit, dans une famille où le père et le frère sont pour le moins négligents, est-ce là son intérêt ? Voilà qui donne déjà de quoi réfléchir, surtout lorsqu’on songe au constat plat et direct que fait son frère en remarquant que cela doit être bien dur pour elle de revenir sans héritage et comme un poids dans sa famille.

The Watsons est aussi un texte intéressant car il met en scène une héroïne peut-être un peu trop formatée, certes, mais d’une psychologie bien différente de celle d’autres héroïnes de Jane Austen. Ici Emma Watson ne se construit pas. Elle arrive avec un vécu dont nous savons peu, qui l’a amenée à avoir des manières et une philosophie très différentes de celles de ses sœurs. D’où le peu de flexibilité et le côté peut-être plus plat du personnage. C’est en même temps une autre Austen que l’on découvre, une Austen qui ne cherche pas à retracer le chemin intérieur d’une héroïne trop innocente, mais qui pose une femme d’une autre maturité dans un contexte en revanche similaire, faisant par là ressortir le drame de ces femmes qui ne se marient pas et la difficulté de la situation dans laquelle se trouve d’emblée Emma Watson.

En résumé, un livre agréable et un apport intéressant pour tous ceux qui aiment déjà Jane Austen. Pour les autres, mieux vaut commencer par les classiques ou mon tout premier, moins connu, Northanger Abbey, où vous découvrirez tout le mordant et l’ironie d’une femme écrivain capable de dénoncer avec humour la triste condition féminine qu’elle observait au quotidien – bien que toujours célibataire.

65 p

10/07/2007

Journal d’une femme désespérée

db7c31fe8a617bb1f287f85a3601ad43.jpgCher Journal,

J’ai décidé de commencer à te tenir parce qu’il est temps que je prenne ma vie en main. (Non, ça ne va pas !) J’ai décidé de commencer ce journal parce que je voulais tenir quelqu’un au courant de ma vie palpitante. Non pas qu’il m’arrive quoi que ce soit digne d’être mentionné, mais après tout, j’ai aussi le droit de considérer ma vie d’un point de vue nombriliste. Sur ce, j’en ai déjà assez avec tes insinuations pernicieuses, je n’ai pas encore lu la note que m’a laissée Maisie et je ne sais toujours pas comment elle réussit cet extraordinaire crumble aux fruits rouges ! Bonne nuit !

Le jour suivant.

Aujourd’hui j’ai fait les courses. (Non, sans intérêt) Aujourd’hui je suis allée voir Julian Malory, notre pasteur. (Affreusement banal). Je rentre tout juste du presbytère où j’ai eu une conversation des plus intéressantes avec Winifred, la sœur de notre pasteur Julian. Nous avons arrêté une date pour la prochaine vente de charité et décidé de nous rendre ensemble au village de X au printemps prochain. Il paraît qu’ils vendent des chrysanthèmes vraiment peu communs !

Le soir.

Mon voisin Rocky est venu. Je me suis sentie un peu bête avec toutes mes culottes étendues dans la cuisine. Heureusement que le thé n’était pas trop fait. Comme je le pense souvent, rien de tel qu’une bonne tasse de thé dans les moments critiques ! Rien de pire qu’un thé trop léger, c’est aussi pour ça que je touillais nerveusement le thé avant de servir Rocky. Sa femme Héléna est encore sortie seule. Ou plutôt non, je crois avoir compris qu’elle était accompagnée d’un collègue… je ne peux pas m’empêcher de penser que sa place est auprès de son mari. Mais je ne devrais pas me mêler de la vie des autres. Oh, au fait ! Rocky m’a donné une adorable tasse victorienne ! Et je préfère ne pas penser que c’est parce que le service était déjà dépareillé.

Le surlendemain.

Il pleut.

Plus tard.

J’ai nettoyé mes vitres. Maintenant j’ai une vue charmante sur le presbytère !

Un jour.

Cela fait quarante ans que je tiens ce journal. Rocky est parti, Winifred et Julian ne sont plus là mais je fais toujours des tasses de thé pour mes voisins. Au moins les deux vieilles demoiselles qui vivent en bas sont charmantes. En revanche elles ont un chat. Je me demande si je peux leur dire qu’il a gratté et dispersé deux fois de suite la terre des jardinières donnant sur la cour.

Voilà qui vous donnera très certainement une meilleure idée du roman Des Femmes Remarquables de Barbara Pym que toutes les critiques que j’aurais pu écrire !

Et le bilan ? Sympathique. British à souhait, sans être absolument passionnant. A prescrire pour une détente immédiate après journée mouvementée de femme pas si désespérée ! ;o)

316 p

29/06/2007

Le souffle coupé

13405de2879aaaa2e3bebad43fd651d4.jpgLe week-end dernier, votre fidèle chroniqueuse s’est engouffrée dans le train 8329 en partance pour la Rochelle, avec pour tout compagnon Le Destin de Mr Crump, roman finalement choisi à la dernière minute pour un week-end qui s’annonçait chargé. En sirotant un thé aux chrysanthèmes (boisson assez étrange, je vous l’accorde), j’ai donc commencé ma lecture, me trouvant mêlée presque malgré moi au destin de deux familles, les Crump et les Vilas.

1st round : Anne Bronson Vilas entre en scène. Personnage louche, Anne est de celles qui pérorent à longueur de journée, s’extasiant sur la beauté de sa fille, pleurant sur le destin tragique de sa défunte mère, s’apitoyant sur son propre sort de femme parfaite prise au piège d’un affreux mariage qui l’a contrainte aux pires renoncements. Dans un kimono sale, des mèches grises et sales s’échappant de sa coiffure négligée, Anne clame de façon outrancière son âge, ses quelques neuf ans de plus que son époux… vingt années réduites à neuf dans sa bouche. Les frasques de la famille, l’alcool, la crasse, le vice, la perversité des femmes Bronson font du destin d’Anne Bronson un récit particulièrement étonnant, qui, tout en dégoûtant le lecteur, parvient à éveiller sa curiosité pour l’entraîner dans le récit du pire mariage qui soit, de l’enfer de la vie de couple.

2nd round : on s’ennuie un peu. Après la première partie haute en couleur, on trouve que l’écriture mollit un peu lorsqu’il s’agit d’Herbert Crump. Le mot « misogynie » n’est pas loin : après le portrait détestable d’une femme qui l’est tout autant, la vie de parfaits petits bourgeois dans une parfaite petite ville puritaine fait pâle figure. On sent le manichéisme poindre le bout de son nez, on reproche secrètement au narrateur de tirer de trop grosses ficelles et d’user d’arguments un peu grossiers. Quelques bâillements plus loin, on laisse le destin mortellement ennuyeux de la respectueuse famille Crump pour ce qui sera le cœur de l’intrigue : la rencontre d’Anne et d’Herbert.

3rd round : De la rencontre a priori innocente va naître toute l’intrigue. De là découleront toutes les bassesses, les mesquineries, l’abus de confiance, les remords et la souffrance. Malgré le quatrième de couverture qui en disait déjà beaucoup – trop peut-être, je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer une fin  plus heureuse, un dénouement moins tragique. Pendant près de 300 pages, je me suis interrogée sur les motivations d’Anne Bronson Vilas Crump, sur ce qui pouvait la pousser à être l’odieuse épouse qu’elle est, ce qui lui faisait fermer les yeux sur les échanges de regard et les haussements de sourcils devant ses éclats et sa grossièreté sans limite. Si le narrateur ne lui laisse aucune chance, en dépeignant une harpie vulgaire terrorisant son jeune époux brillant, bon et malheureux, je ne me suis à aucun moment lassée de cet enchaînement d’événements dont je voyais forcément l’issue fatale. Si à aucun moment l’espoir n’est permis, on ne peut s’empêcher tour à tour de vibrer ou de trembler avec Herbert, dont la jeunesse a été ravie par un mauvais tour réalisé avec une habileté déconcertante. Dans un sublime crescendo, on assiste à la descente aux enfers des protagonistes, persécutrice et persécuté sombrant ensemble dans un abîme sans fin de haine et de rancœur.

Que dire de ce roman, si ce n’est que j’en sors bouleversée ? Si j’ai eu quelques doutes au début, et si je persiste à penser suite à l’épilogue que ce roman est relativement misogyne – à l’en croire, les hommes seraient sans défense et les femmes auraient leur mari à leur merci aux Etats-Unis au début du XXe, ce sur quoi je me permets d’émettre quelques réserves – je comprends désormais pourquoi Freud et Thomas Mann ont déclaré que ce livre était un chef d’œuvre. Si sa lecture est à la fois plaisante et dérangeante, si l’on oscille toujours entre réflexion et abandon romanesque, ce livre reste à n’en pas douter l’un des meilleurs que j’ai lus dernièrement, à n’en pas douter un classique incontournable, mené d’une main de maître et comptant parmi les plus belles réussites de la littérature américaine. D’où cette note empreinte de respect pour Ludwig Lewisohn, injustement condamné par les critiques puis oublié. Je n’ai peut-être pas su bien exprimer ce que j’ai ressenti à la lecture de cette œuvre mémorable ; difficile de résumer tout cela par un « j’ai aimé / je n’ai pas aimé ». Mais je conclurai en disant que je suis vraiment admirative : à mes yeux Le Destin de Mr Crump mérite toute notre attention.  

406 p

22/06/2007

Bibliothèques & gothique

5d80f78b59d70cca05230bbaf80a54e9.jpgAmis lecteurs,

Je vais vous raconter une histoire unique, une histoire de jumelles, une histoire de fantômes. Ou plutôt non, je ne dirai rien afin de laisser Diane Setterfield vous emporter dans son monde imaginaire, vous arracher à votre quotidien et vous envelopper d’un filet de brume et de mystère. Car l’étrange est peut-être le maître mot de The Thirteenth Tale. Peut-être pas. C’est une histoire faite de passion, de viols, de meurtres et d’erreur humaine. Un roman aux influences victoriennes : Jane Eyre, les Hauts de Hurlevent, le Secret de lady Audley, De Grandes Espérances, La Dame en Blanc. Autant de livres auxquels la narratrice fait souvent référence. L’histoire, gothique à sa façon, n’est pas loin de ressembler à celle de ces classiques. Et si l’écriture est moins recherchée, le récit n’en est pas moins excellent.

Sans vous en dévoiler trop, je peux déjà vous dire que deux récits s’entremêlent ici. Deux narratrices alternent également. Margaret, jeune femme ayant perdu sa sœur jumelle à la naissance, est appelée par Vida Winter, célèbre écrivain qui lui demande d’écrire sa biographie. Plus elle découvre la vie mouvementée de Mrs Winter, plus elle parvient à appréhender sa propre histoire. Etre inachevé, arraché à sa moitié à la naissance, Margaret pénètre avec Vida Winter dans un monde de jumelles, où deux sœurs ne peuvent être séparées, quoi qu’il advienne. La vie de Vida Winter, elle, est entourée de mystères. Où est passée sa sœur Emmeline ? D’où vient cette main meurtrie, repliée sur elle-même à la suite d’une blessure ? Sans vous en dire plus, sachez déjà que son histoire implique une famille sujette à la folie et peu épargnée par les scandales.

Au final, voilà un excellent roman, dont la narration extrêmement bien menée pousse le lecteur à dévorer chaque chapitre sans plus s’arrêter. La complexité de l’histoire et le dernier retournement de situation font qu’on ne saisit pas forcément tout une fois arrivés à la fin. Quelques doutes, quelques moments de confusion demeurent. Impossible alors de quitter cette famille tandis que certaines questions semblent rester sans réponse. Setterfield raconte avec simplicité une histoire passionnante aux rebondissements incessants. Pas un seul temps mort pour le lecteur, forcément happé par cette belle histoire aux accents victoriens. Je suis conquise !

499 p

Site de The Thirteenth Tale

Allie m'a fait découvrir ce livre. (Pour tous ceux qui ont déjà lu ce roman, n'hésitez pas à mettre votre article en lien dans les commentaires)

19/06/2007

Soupe à la guimauve empoisonnée

fc6ee6a4788547d0c7359089ead19f43.jpgChère Louisa,

C’est avec beaucoup de ressentiment que je t’écris cette lettre qui, je l’espère, n’entachera en rien notre belle amitié.

Tu te souviens peut-être de l’époque où, enfant, je dévorai à maintes reprises Les Quatre filles du Docteur March, revivant toujours avec la même intensité, autant d’espoir, de chagrin et d’amusement chacune des scènes qui composaient un tableau si parfait. Jo était bien sûr ma petite préférée, son aînée m’exaspérait parfois avec ses airs de petite fille modèle – on eût dit Marie dans La Petite Maison dans la Prairie. La maladie de la petite sœur m’arrachait à chaque fois quelques larmes mais quoi qu’il en soit, tu restais à l’époque l’une de mes plus chères amies de papier et, chaque année, je retrouvais avec un plaisir toujours inégalé les quatre sœurs.

Voilà quelques jours, j’ai découvert par hasard un de tes livres dans ma librairie. Trop heureuse de retrouver une amie oubliée, j’ai acheté, lu et adoré en un rien de temps tes Secrets de Famille.

Encore toute émoustillée par ces retrouvailles inattendues, me voilà qui me précipite chez mon libraire pour me procurer Derrière le masque, espérant ainsi renouveler quelques jours le plaisir de te lire. De là mon mécontentement et ma lettre accusatrice.

Par où commencer ? Par l’histoire sans doute, du moins, « the plot ». En refermant ce livre, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander quel était le but de ces quelques 200 pages, qui du début à la fin, ne mènent pas à grand-chose. Deux ou trois hypothèses se présentaient à mon esprit – aucune d’elle n’étant franchement élaborée. Je ne me suis pas trompée car l’une d’elle s’est totalement réalisée, les deux autres partiellement. Le mystère dont tu entoures Mlle Muir est grotesque. Tu nous dis dès le début qu’il s’agit d’une fourbe, d’une arriviste. Le peu que l’on apprend sur elle gâche tout le plaisir de l’attente et ruine une fois pour toutes nos espoirs. Non, pas de chute dramatique, pas de bouleversement, pas de secret honteusement dissimulé pendant près de 200 pages.

Quant aux personnages, malgré leur entrain, leur joie de vivre ou leur cynisme, aucun ne parvient à convaincre. Sans être caricaturaux, ils restent trop plats, trop fades pour éveiller l’intérêt. Sans parler de Mlle Muir, honteusement grotesque. Peut-être pourrait-on la comparer à Ambre, à qui j’avais déjà pensé en lisant Secrets de Famille. Mais là où Ambre est piquante et pleine de caractère, Muir n’est que le pâle reflet de l’horrible sorcière qu’elle devrait être en réalité.

Impossible d’être convaincue car dès le début, les exagérations gâchent le texte, tandis que les libertés que prend la gouvernante sont totalement aberrantes et improbables. Bref, on est dans la farce, le théâtre, sans y être tout à fait. Sans l’humour et le goût du grotesque.

Quant à l’éditeur qui compare ce livre à Dickens ou Collins, je m’interroge sur ses motifs – ou plutôt je les connais trop bien. Car ce livre ne soutient pas la comparaison.

En résumé une lecture rapide et monotone qui a suscité ma curiosité dans l’espoir d’une fin grandiose. Le tout s’achevant sur un superbe flop. Une belle déception.

Cela dit rassure-toi ma chère Louisa, je fais partie de ces lectrices perfides qui aiment gâcher le plaisir des meilleurs auteurs. Caroline et Clarabel ne sont pas d’accord avec moi.

                                           Une fidèle lectrice fort déçue

200 p

15/06/2007

De neige et d’acier

b4d07e47aacf5a952904fc9671fa2e73.jpgDepuis bientôt deux heures, un petit livre à la couverture orangée me regarde avec dédain depuis mon bureau. Car cela fait deux heures que j’ai tourné sa dernière page avec un pincement au cœur, et voilà que je cherche depuis toute sorte de prétextes fallacieux pour ne pas rédiger une note pour mon blog.

Et ce petit livre a bien raison de me bouder. Car j’aurai bien du mal à lui rendre justice avec cette nouvelle chronique. Essayons tout de même !

Ordonnance (prescrite contre la monotonie) – Secrets de Famille :

Une boîte de Louisa May Alcott. Prendre trois pilules par jour. Remarque : Louisa May Alcott est un auteur à l’écriture tranquille et agréable, dont les personnages torturés sauront saisir à point les états d’esprits les plus mous et redonner peps, malice et œil pétillant au sujet.

Un flacon de passion. Trois gouttes, deux fois par jour. Ne pas dépasser la dose prescrite. Les robes de mariée rangées pour toujours, les fiancés oubliés, les familles déchirées sont un allié sûr contre la monotonie. Possibles effets non désirés : l’embrasement inopiné d’un cœur sec peut conduire certains sujets à s’épancher dans des torrents de larmes. Les chroniqueuses souhaitant conserver leur dignité dans le métro ne pourront réprimer un léger tremblement des lèvres qui les trahira.

Un tube de noirceur. A appliquer avec parcimonie tout au long de la journée. Folie, cruauté, trahison, soupçons, espionnage, regards foudroyants et accusateurs, éclats de rire inquiétants. Convient parfaitement aux âmes romanesques.

Verdict

Ce livre plaira sans aucun doute à ceux qui aiment Jane Austen, les sœurs Brontë, Wharton et tous ces auteurs qui s’attachent à décrire la cruauté de la vie en société, les faiblesses, les lâchetés et le cynisme des hommes – ou parfois plus particulièrement, des femmes ambitieuses. Robert Steele, « le mauvais génie » de l’histoire, rappellera à certains Lord Carlton (Ambre), Heathcliff ou mieux encore, l’excellent Darcy.

Un roman trop court à mes yeux, une histoire bien menée, des personnages pleins de relief malgré une histoire qui pourrait être caricaturale ou trop exagérée. Même si elle incarne la vérité et la bonté, la narratrice n’a rien d’une vieille barbe moralisatrice et reste sympathique – un bel écueil qui a été heureusement évité, car les personnages vertueux ont parfois une fâcheuse tendance à être insupportables.

Mais ce livre ne serait rien sans Steele, personnage a priori antipathique qui a tout de suite « su trouver grâce à mes yeux » – pour imiter le style de la narratrice ! Séduite, voire même conquise par ce personnage froid et cynique rongé par un feu intérieur, je ne me préoccupais plus que de lui arrivée au dénouement de l’histoire, presque indifférente au sort d’une famille à laquelle je m’étais pourtant attachée. « Quelle sentimentale tu fais ! » me dit le petit livre assis à mes côtés. Il a bien raison ! Eh bien, il est temps de me draper dans tout mon orgueil et vous quitter la tête haute : « même  pas pleuré ! » (« il s’en est fallu de peu », susurre le curieux ouvrage. Tu l’auras voulu impertinent ! Retour immédiat dans ma bibliothèque !)

Au final : lisez-le !!

Et n'oubliez pas l'article de Clarabel !

164 p

08/05/2007

Sorcières et folie des hommes

medium_miller_crucible.JPG1692, Salem, Massachusetts. Deux jeunes filles ont perdu conscience suite à une sortie dans les bois. Le révérend Parris, père de Betty, a retrouvé sa fille et sa nièce Abigail dansant nues avec d’autres filles dans la forêt et prie pour sa fille tandis que les villageois en colère crient à la sorcellerie dans son salon.

Très vite on comprend que les filles ont cherché à jeter un sort sur l’épouse du jeune fermier Proctor afin que celle-ci meure et laisse la place à Abigail. Employée un an auparavant par le couple, Abigail a séduit John Proctor avant d’être renvoyée par son épouse. Cherchant à tout prix la vengeance, elle va lancer avec ses amies la chasse à la sorcière. Les villageois – en particulier le couple Putnam, se lanceront avec joie dans les dénonciations, laissant les vieilles rancunes réapparaître au grand jour.

Dès lors, les jeunes filles s’évanouissent, hurlent ou restent prostrées de terreur en présence de telle ou telle femme. Les accusations de sorcellerie se multiplient. Bientôt, plus de 30 femmes sont arrêtées et envoyées en prison, les fers aux poignets. Parmi elles, la vieille Rebecca Nurse, accusée d’avoir provoqué la mort de sept nouveaux nés malgré sa réputation sans faille à Salem. Puis Elizabeth Proctor, accusée d’avoir jeté un sort à Abigail Nurse en tentant de la tuer à l’aide d’une poupée vaudou.

Tandis que la Justice opère à un rythme infernal, ajoutant foi aux simulations évidentes des enfants, quelques maris désespérés cherchent à sauver leur épouse. Leur intervention auprès du juge Danforth les conduira pourtant à leur perte. Tous sont condamnés comme leurs épouses à la potence. L’un d’entre eux ayant refusé de se confesser mourra sous la torture, condamné à la presse.

La pièce se clôt dans la plus grande confusion. Menacé, craignant pour sa vie, le révérend Parris s’inquiète des soulèvements populaires qui ont lieu près de Salem, où la population finit enfin par rejeter la fièvre qui s’était emparée de la région quelques mois auparavant. Le révérend Hale, qui bien qu’ayant au début suspecté bien des innocents de sorcellerie, avait agi en son âme et conscience et non par fanatisme et intérêt personnel (ce qui est le cas de Parris), cherche en vain à pousser les victimes à se confesser et à admettre leur faux commerce avec le Diable afin de leur éviter la potence. La dernière scène a lieu le jour de l’exécution de John Proctor et de Rebecca Nurse. John retrouve son épouse enceinte et consent finalement à se confesser. Pourtant, au dernier instant, il refuse de voir son nom sali et déchire sa déclaration. Il est alors conduit à la potence devant sa femme en larmes, qui refuse de le ramener à la raison en pensant qu’il est désormais en accord avec lui-même.

The Crucible est avant tout l’allégorie du maccarthisme qui ravage les Etats-Unis dans les années 1950. Arthur Miller a été particulièrement touché par cette vague de suspicion généralisée : convoqué par la Commission des activités non-américaines en 1956, il est accusé d’avoir assisté à des meetings du parti communiste. Miller admet avoir participé à ces réunions et avoir signé des pétitions mais il nie être communiste. A l’instar de John Proctor dans son œuvre, Miller refuse de dénoncer d’autres personnes suspectées d’être sympathisantes de groupes gauchistes. Pour cela, il est déclaré coupable d’outrage au Congrès en 1957 ; sa condamnation est annulée un an plus tard.

The Crucible fait partie de ces œuvres majeures de la littérature américaine qui témoignent avec force des époques les plus noires de l’histoire des Etats-Unis. Bien que fortement ancré dans un contexte historique et politique particulier, cette pièce fait aussi écho à d’autres situations, rappelant que la frontière entre raison et folie, entre justice et fanatisme est parfois facilement franchie. Dans cette œuvre où les justes sont exécutés tandis que les accusateurs sont d’abord encensés avant de fuir comme des lâches, il est difficile de ne pas frémir devant les aberrations qui font loi. La crédulité et la suffisance du juge et du Révérend Parris sont tellement exagérées que la situation paraît totalement improbable. Et pourtant, Arthur Miller n’a rien inventé. Bref, un livre sur lequel il est utile de méditer car, comme Miller le suggère, il est toujours possible de sombrer à nouveau dans l’obscurantisme. Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui me laisse à penser que The Crucible restera malheureusement toujours d’actualité.

126 p

Challenge ABC, lettre M

26/04/2007

The art of story-telling

medium_auster_brooklyn_follies.JPGBrooklyn, An 2000. Une année marquée par le retour de Nathan Glass dans ce quartier qui l’a vu naître. Jeune retraité récemment soigné pour un cancer, Nathan est d’un naturel pessimiste. Passant ses journées seul dans un modeste appartement, il ne vit que pour les déjeuners qu’il passe dans un petit restaurant auprès de la jolie serveuse latino-américaine Marina. Sa vie est un désastre : tout juste divorcé, il entretient également des relations difficiles avec sa fille. Persuadé qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre, il écrit ce qu’il appelle The Book of Human Follies, une série d’anecdotes toutes plus cruelles et pathétiques les unes que les autres.

C’est alors qu’il rencontre par hasard son neveu Tom dans une boutique proposant des livres d’occasion. Ancien étudiant brillant à la carrière toute tracée, Tom Wood est devenu vendeur après avoir abandonné sa thèse et s’être reconverti en chauffeur de taxi new-yorkais. La vie de Tom est tout aussi solitaire que celle de son oncle. Célibataire endurci, la disparition de sa sœur et de sa nièce l’ont laissé très amer.

Oncle et neveu deviennent alors très proches, fréquentant aussi quotidiennement le libraire pour qui Tom travaille, Harry, un vieil excentrique qui aurait troqué une vie mouvementée aux relations plutôt douteuses pour son nouveau métier.

Dès lors les péripéties s’enchaînent : Lucy, la nièce de Tom, refait surface mais refuse de dire où sa mère se trouve. Est-elle toujours avec son mari, un puritain obnubilé par la religion au point de chercher à couper tout contact avec la civilisation ? Que se passe-t-il chez les Mazzucchelli, une famille voisine, dont la fille Nancy incarne la perfection même aux yeux de Tom ? Tom va-t-il céder aux avances de Honey, une institutrice généreuse au corps imposant et au cœur d’or ? Et si Nathan, notre narrateur, retrouvait le bonheur de la vie conjugale dans les bras de Joyce, la mère de Nancy ?

A vous de lire The Brooklyn Follies  pour découvrir tout cela. Quant à moi, j’ai refermé hier ce roman avec soulagement – après une angoisse soudaine de dernière minute, ravie de ma lecture et prête à relire Paul Auster prochainement. Des trois Auster que j’ai lus, c’est de loin mon préféré. J’avais par exemple été captivée par l’histoire de The Book of Illusions, mais j’avais trouvé la fin très décevante, plus mièvre et fleur bleue que tout le reste du récit. Bien sûr, la fin pouvait être logique sur le plan narratif, mais elle n’atteignait pas à mes yeux le niveau de la trame principale, intrigante et passionnante à souhait.

Ici, pas de grand mystère, rien de bouleversant. Ce sont les vies de New-Yorkais qui se croisent, s’aiment ou s’abandonnent. Bien sûr, certains vivent des histoires sortant de l’ordinaire, mais ce livre est avant tout un hymne à la vie, très positif et encourageant. Autant les personnages vivent des moments difficiles, autant ils sont amenés à faire au fur et à mesure des choix pour reprendre les rennes de leur vie. La trame narrative est presque sans surprise, tant elle semble couler de source sous la plume habile de Paul Auster. L’écriture est fluide, le style courant, presque parlé.

Bref, ce livre classe une fois de plus Paul Auster parmi les maîtres de la narration. A recommander aux amoureux de Brooklyn, à ceux qui sont sensibles aux histoires simples et sans prétention – racontées avec élégance, bien évidemment ! Chapeau bas.

304 p

PS: Difficile de tout dire sur ce roman aux pistes de lecture multiples, mais je vous invite à aller voir les critiques de l'Austerblog et d'Anjelica.

13/03/2007

Lectrice en transe

medium_oates_beasts.JPGIl y a quelques jours, alors que l’insomnie me guettait, je me suis plantée devant ma bibliothèque à la recherche de ma nouvelle victime. Ma bibliothèque, toute tremblante, observait avec appréhension les mouvements de ma main s’approchant et s’éloignant tour à tour de livres non lus. Percevant la tension qui régnait dans la pièce et quelque peu sensible à la détresse visible de mes pauvres étagères, j’ai dit à ma bibliothèque pour la rassurer : « Ne t’inquiète pas… de toute façon, tu ne pourras pas faire pire que la dernière fois. » Ma bibliothèque, sans doute galvanisée par cet encouragement et ces débordements enthousiastes, a alors poussé vers moi un petit volume à la couverture fort sympathique. Pleine de gratitude, j’ai donc remercié ma vieille amie et me suis installée dans un fauteuil avec sur les genoux le petit volume qui, je l’avoue, m’intriguait fortement.

Je ne peux que féliciter ma bibliothèque et lui octroyer un A+ pour les progrès formidables réalisés depuis son dernier devoir. Souvenez-vous.

Le petit livre mystérieux s’intitule Beasts. L’auteur, quant à elle, n’est autre que Joyce Carol Oates, qui a fait son entrée au Lou Book, dans ma bibliothèque et dans ma vie au mois de janvier. Joyce Carol Oates à qui je vais bientôt devoir vouer un culte si elle continue à exceller avec la même persévérance déstabilisante. Cela en deviendrait presque agaçant. A quoi bon s’escrimer à écrire lorsque qu’une grande dame de la littérature a tout dit (ou presque) ? Mais je vois que je m’enflamme, ce n’est pas bon pour la popularité de ce blog (qui connaît une forte notoriété avec la gamme « ruptures cinglantes et tonitruantes »). Et au contraire, Joyce Carol Oates a le mérite de lancer un remarquable défi aux auteurs à venir !

Dans la rubrique « lettres d’amour enflammées », nous avons donc aujourd’hui Beasts et une lectrice qui a encore du mal à trouver ses mots après tant d’émotions ! Tâchons donc de rationaliser cette chronique pour le moins chaotique !

L’histoire : une jeune étudiante fait partie d’un atelier d’écriture animé par Andre Harrow, professeur charismatique qui déchaîne les passions parmi ses élèves. La narratrice, Gillian, évoque les quelques mois passés au sein de cet atelier. Solitude, mal-être et rivalités sous-jacentes sont analysés méthodiquement par Gillian, dont les souvenirs d’une précision déconcertante retracent sans retenue ni ostentation les événements marquants et le quotidien de l’année 1975, année ponctuée de fausses alertes au feu et rythmée par la relation que le couple Harrow semble entretenir avec les adolescentes.

On pourrait résumer le fil conducteur de l’histoire à cela : Gillian semble cacher un terrible secret. Quelle a finalement été la nature de sa relation avec le Professeur Harrow et son épouse ? Aurait-elle commis un crime à l’époque ? Ces possibles développements nous sont suggérés dès les premières pages. La construction savamment étudiée conduira le lecteur à travers les souvenirs de Gillian pour le ramener finalement à la scène initiale, avec cette fois-ci quelques éléments de réponse en main. Je vous l’accorde, le fil conducteur a tout du pire roman de gare. Encore une fois, tout n’est qu’apparences avec Joyce Carol Oates.

Hormis la construction parfaite de ce roman (« novella »), impossible de ne pas savourer les subtiles nuances progressivement apportées au tableau finalement assez statique de Catamount College. Les portraits de chaque personnage sont exécutés avec une exquise délicatesse, faisant de Beasts un superbe roman psychologique, passionnant à tous égards. Le tout orchestré d’une main de maître et délicatement saupoudré d’un style d’une simplicité et d’une élégance désarmantes. Progressivement happé par ce court roman, le lecteur est envoûté par la musicalité des phrases qui dansent devant lui. L’écriture est précise, nette et pourtant incroyablement sensuelle et onctueuse. Et je résumerai ma critique avec une image qui m’est venue à l’esprit à plusieurs reprises au cours de cette lecture troublante : Beasts est comme un fruit, une délicieuse pêche que l’on s’apprêterait à goûter. Toute en rondeur mais si délicate, modeste, le parfum très discret, elle n’attend que le moment où on la croquera pour libérer tous ses arômes et la pleine richesse de sa chair.

Que dire de plus ?

138 p



Citation de D.H. Lawrence :

I love you, rotten
Delicious rottenness.

… wonderful are the hellish experiences,
Orphic, delicate
Dyonisos of the Underworld

01/03/2007

Diamonds are a girl’s best friends

medium_capote_breakfast_tiffanys.jpgVoilà six jours que j’ai terminé Breakfast at Tiffany’s… malgré cette note qui tardait à venir, cette lecture est loin d’avoir été fastidieuse !

Avec ce court roman écrit à la première personne, Truman Capote signe le livre le plus authentiquement américain qui soit. Hollywoodien, devrais-je dire. Impossible de ne pas voir une actrice à la Audrey Hepburn lorsque Holly Golightly se met à jacasser. Ne vous méprenez pas : je n’ai pas vu le film et n’ai pas revu ses scènes au tournant de chaque page de mon précieux petit roman. Mais je ne suis pas sure non plus de le voir à l’avenir, de peur de gâcher le souvenir de cette lecture si fraîche et si vivante.

La pétillante Holly donne au récit son ton dynamique, aussi instable - et insupportable – soit-elle. Chaque intervention de cette petite brunette maigrichonne est un flot de paroles intarissables qui rappelle immédiatement tous ces vieux films hollywoodiens où les héroïnes rivalisent de superficialité et de monologues surexcités. Seulement, là où le cinéma en fait parfois un peu trop, Truman Capote réussit un coup de maître avec ce récit brillant et incisif. Les dialogues mêlent langage courant et beauté des mots. La narration est fluide, le style simple et élégant.

Le narrateur, un écrivain qui n’est pas sans rappeler un certain Truman, apporte quant à lui une touche d’ombre au récit. S’il est au final plus équilibré et sans doute moins malheureux que la frivole Holly, ce narrateur se pose en observateur privilégié, parfois intrus, parfois voyeur, toujours étrangement réservé lorsque l’on considère le tourbillon dans lequel sont entraînés les personnages qui gravitent autour de Holly.

Cet excellent récit était suivi de trois nouvelles, House of Flowers, A Diamond Guitar et A Christmas Memory. Toutes agréables à lire, elles font cependant pâle figure à côté de Breakfast at Tiffany’s dont on savoure avec délectation le style, l’ambiguïté des personnages et la complexité de l’histoire pourtant a priori simple.

House of Flowers est l’histoire d’une prostituée qui tombe sous le charme d’un jeune paysan et part vivre avec lui dans la maison familiale. Là l’attend l’horrible grand-mère du mari, une vieille autoritaire pour le moins inquiétante. A Diamond Guitar est l’histoire d’un camp de prisonniers qui voit arriver un Latin avec une guitare couverte de diamants. Le nouveau venu se lie d’amitié avec un prisonnier à vie et lui propose de fuir, au péril de sa vie. A Christmas Memory, ma nouvelle préférée, est l’histoire écrite à la première personne d’un homme se remémorant les Noëls de son enfance, à l’époque où des liens étroits le liaient à une parente âgée. Dans une maison emplie d’inconnus membres de la même famille, le narrateur découvre les joies simples de Noël, un bonheur qui ne tardera pas à se faner.

Vous l’aurez compris, malgré mon silence obstiné et fort malveillant, ma première rencontre avec Truman Capote s’est soldée par un coup de foudre. Chroniqueuse KO prête à poursuivre son aventure trumanienne prochainement !

157 p

06/02/2007

Abus de confiance

medium_fforde_affaire_jane_eyre.JPGCher Jasper,

Notre romance à peine commencée s’achève brutalement sur un flop retentissant. Sans regret aucun, je sais qu’il est temps de mettre un terme à cette relation pleine de promesses et ô combien décevante ! Tu m’avais conquise par un clin d’œil aguicheur de ton Affaire Jane Eyre. Tu as su te jouer de mes faiblesses, faire parler en moi la Victorienne qui s’était éprise de Rochester à l’âge de quatorze ans, tu n’as pas hésité à me faire miroiter monts et merveilles et à me promette les plongeons les plus insensés dans la littérature anglaise. Tu m’as parlé de pays où la littérature était élevée au rang de priorité nationale et tu m’as fait entrevoir un monde où je croiserais au détour d’une rue David Copperfield ou Mr Darcy. Et moi, toute tremblante, les yeux embués par l’émotion, je me suis laissée prendre au piège.

Tu me rétorqueras que jusqu’ici, la magie a opéré chez (presque) tous tes lecteurs. C’est aussi en lisant leur avis enthousiaste que je me suis fourvoyée en pensant que le même bonheur pourrait naître de notre relation. Et je t’avouerai que j’envie tous ces lecteurs, car rien ne pourrait plus me combler que d’imaginer un monde où littérature et réalité ne font qu’un. Mais pas avec toi.

Tu as de l’imagination, je n’en doute pas. Non seulement tu élèves la littérature au rang de priorité nationale, mais chez toi les Dodos clonés de compagnie sont également monnaie courante. Churchill est mort trop tôt pour avoir gouverné, il existe une police anti-vampires et des vampires qui zozotent, la République de Galles entretient des relations tendues avec sa voisine l’Angleterre, la guerre de Crimée n’a jamais pris fin, on entre et on sort des plus grands chefs d’œuvre de la littérature en un tournemain. Ton histoire est même sympathique. Elle se lit facilement, les rebondissements sont nombreux. Bref, avec toi je ne me suis pas ennuyée, j’ai même sacrifié quelques heures de sommeil pour finir ton Affaire Jane Eyre à la hâte. Bon. Et après?

Là où tu me promettais une histoire magnifique, je n’ai vu qu’un récit sympathique-mais-sans-plus, des dialogues creux, une héroïne qui tient plus de Rambo que de la fan de Jane Eyre, un style sans doute plat, en tout cas (je l’espère pour toi) lamentablement desservi par une traduction d’une nullité inqualifiable. Etant d’une méchanceté et d’une cruauté sans bornes, je ne peux m’empêcher de citer une phrase avec laquelle j’ai frôlé la crise cardiaque dans le métro : « La serveuse me dévisagea un moment, comme si elle aurait voulu dire quelque chose, mais qu’elle n’osait pas » (heureusement qu’elle n’a rien dit, je n’ose pas imaginer ce que ça aurait donné !).

Quant à Jane, je m’attendais à la voir un peu plus… c’est un peu la raison de ma lecture, après tout. Je l’aurai aperçue quelques brefs instants, noyée parmi les personnages de second plan. Rochester devient dans ton livre un type sympa qui prend un air sombre lorsqu’il doit respecter son propre rôle, mais il est bien falot comparé au personnage né de la plume de Charlotte Brontë.

En prévision d’un long voyage en train, peut-être me munirai-je un jour de ton Délivrez-moi ou du 3e Opus de Thursday Next. Malgré ce bilan franchement mitigé, les critiques unanimes me poussent à te donner une seconde chance. Et encore une fois, tu me promets de trépidantes aventures dickensiennes. Ton originalité me perdra.

                                           Ta Chroniqueuse fort déçue

410 p
 
 
Je sais que beaucoup d’internautes ont adoré Jasper Fforde… je vous invite d’une part à : 1) ne pas me torturer sur la place publique pour outrage à roman culte 2) à partager votre avis avec moi et ceux qui n’ont pas encore lu Fforde… d’autres coups de foudre ffordien ne sont pas à exclure!:)

Et pour ceux qui n’ont pas lu Fforde, voici un article que j’ai beaucoup aimé et qui vous donnera un avis entièrement différent du mien : http://www.salle101.org/pages/chroniques
-ecrites/fforde-chroniques.html
 

Un extrait :

« Il ne faut pas en vouloir à ta mère ; elle croit que ton père fréquente une autre femme ! »

« Je me rappelai ma dernière conversation avec papa, l’histoire de Nelson et des révisionnistes français.

-  Emma Hamilton ?

Ma mère passa la tête par la porte.

- Tu la connais ? fit-elle d’un ton chagrin.

- Pas personnellement. A mon avis, elle est morte au milieu du XIXe siècle.

Les yeux de maman s’étrécirent.

- La ruse classique. »

 

26/01/2007

Jeune fille en détresse cherche chroniqueuse énergique !

medium_oates_i_ll_take_you.JPGFille des années quatre-vingt-dix, j’ai grandi avec The Verve et No Doubt, je cours du bus au métro, lis avec consternation les journaux me renvoyant les images et les propos navrants de guignols se battant pour représenter la petite France au sein du grand monde, j’entends parler recyclage, effets de serre, mondialisation, faillites, chômage, conflits larvés, désenchantement, extrêmes, génération sacrifiée, (in)égalité des chances... le tout au son de mon iPod qui me renvoie les mélodies torturées de Jack the Ripper et les vers dépressifs de Jude…

Alors par moments, pour me couper des propos alarmistes, défaitistes et déprimés qui pullulent en ce monde (malgré – parfois – leur triste parfum de réalité), je me plonge dans les sixties avec leurs bohèmes, les sixties de mes parents à Pattes d’Eph’, à grosses fleurs et à cheveux longs, celles des Beatles qui viennent alors résonner à leur tour dans mon iPod… les sixties de I’ll take you there, un des derniers romans de Joyce Carol Oates.

Première rencontre avec Oates. Auteur majeur aux Etats-Unis mais assez méconnu en France… il devenait impératif de rectifier le tir et de découvrir cette grande dame de la littérature (anglo-saxonne, de surcroît !). Avec un roman à la fois difficile et intense, il faut bien l’avouer.

L’histoire : ayant indirectement causé la mort de sa mère à la suite d’un accouchement difficile, Annellia a toujours suscité le mépris de ses frères, la colère de sa grand-mère et l’indifférence de son père. Enfant en mal d’amour, Annellia devient une jeune fille brillante qui parvient à obtenir une bourse pour étudier la philosophie à Syracuse University. Elle apprend rapidement la mort de son père sur un chantier à l’Ouest. Entraînée par une autre jeune fille, elle intègre la sororité des Kappa Gamma-Pi, dont les membres sont toutes belles, provocantes… mais aussi filles faciles et écervelées ! Endettée, incapable d’assister aux fêtes et réunions de la sororité entre ses études et ses petits boulots, Annellia devient rapidement le mouton noir de la sororité et découvre qu’elle a été admise uniquement pour ses bons résultats et sa capacité à faire les devoirs des autres membres. La jeune femme parvient finalement à quitter la sororité. Fin du premier round.

Deuxième round : Annellia tombe amoureuse de Mathieus, un étudiant noir plus âgé qu’elle. Elle parvient à attirer son attention et entretient avec lui des relations d’abord philosophiques puis sexuelles, chargées de violence et de frustration. Encore une fois, Annellia ne parvient pas à se faire aimer et découvre que Matthieus a déjà été marié avant d’abandonner sa famille.

Troisième round : Annellia découvre que son père est en réalité vivant et apprend par la même occasion qu’il est cette fois-ci réellement à l’agonie. Elle parcourt les Etats-Unis en voiture pour le retrouver et lui dire adieu. Elle y rencontre sa « chère amie » Hildie qui lui apprend que son père a un cancer, qu’une opération l’a défiguré et qu’il ne peut plus s’exprimer normalement. Hildie lui reproche par la même occasion de ne jamais être venue le voir pendant son séjour en prison. Annellia ne proteste pas et prétend avoir su qu’il était détenu. Ayant promis de ne pas regarder son père, elle profite finalement d’un moment d’inattention d’Hildie pour observer le mourant à l’aide d’un miroir. C’est alors qu’elle croise le regard furieux et plein de reproches de son père qui décède à cet instant. Conformément à son testament, elle le fait enterrer auprès de sa mère, au grand dam d’Hildie qui encaisse cependant le chèque de l’assurance qu’Annellia lui envoie – et qui devait constituer son seul héritage.

Verdict : 2-1 pour Joyce Carol ! Une écriture musicale et très exigeante qui place effectivement cet auteur parmi les meilleurs et fait une fois de plus honneur à l’irremplaçable littérature anglo-saxonne. L’histoire douce amère ne peut manquer de trouver un écho en chaque lecteur, rappelant des situations déjà vécues et soulignant avec acuité l’éternelle question de l’altérité et des conflits et blessures qu’elle engendre. Un beau roman qui, sans trop insister sur le contexte des années soixante, évoque clairement les déchirements de l’Amérique à l’époque du Civil Rights Movement.

Seul bémol : sans toutefois se poser en victime, Annellia est un être parfois fondamentalement passif, peu enclin au conflit, et donc prêt à endosser la responsabilité de crimes et méfaits non commis sans broncher, à se dénoncer injustement pour mettre fin à une quelconque tension, à accepter les pires reproches avec philosophie. Ayant désespérément besoin de se faire aimer, elle pardonne immédiatement, s’offre en pâture aux autres et semble concourir volontairement à son propre sacrifice. Vous me rétorquerez que c’est tout à fait normal au regard du portrait intimiste que l’auteur dresse de son personnage. Annellia est d’ailleurs forte à sa manière, résistant aux pires épreuves et excellant en cours dans l’adversité. Pourquoi pas ? Simplement, certains lecteurs auront comme moi envie de saisir à deux mains Annellia, la secouer une bonne fois pour toutes pour lui insuffler un semblant de volonté et de dynamisme, l’empêcher de s’humilier en poursuivant Vernor Matthieus… bref, exiger de mademoiselle un caractère bien trempé !

En résumé, malgré cette mise en garde de votre chroniqueuse qui vous avertit d’ores et déjà que votre héroïne ne sera pas prompte à se défendre, I’ll take you there est une réussite et la marque d’un écrivain incontournable. Une découverte à poursuivre…

290 p

09/01/2007

Shakespeare & Co

medium_ackroyd_william_cie.JPGUn léger frémissement en provenance de mon étagère. Puis un mugissement de protestation. Et hop ! Voilà Voyage au Bout de la Nuit qui plonge dans le chaos indescriptible de ma chambre. Lucía Etxebarría râle aussi. Depuis le temps qu’un marque-page casse les reins de son Milagro en Equilibrío ! Faut-il croire que votre chroniqueuse a l’esprit si mal tourné ? Inflige-t-elle volontairement une terrible torture aux romans abandonnés dans sa bibliothèque depuis des siècles ? Il faut croire que oui, car malgré tous les espoirs suscités par les bonnes résolutions 2007, j’attaque une fois encore avec Londres, époque victorienne oblige ! Louis-Ferdinand, ce n’est pas un saut dans le vide qui remettra une lectrice perdue dans le droit chemin !

William et Cie faisait lui aussi partie des livres délaissés et casés négligemment dans ma bibliothèque. Notre relation avait pourtant bien commencé, avec une lecture passionnée qui m’avait fait parcourir la moitié de ses pages en un temps record. Puis les vacances se sont terminées, les négociations internationales avec le Président du Chiwawastan ont repris et j’ai abandonné William à son sort… pour le reprendre cette semaine, la mine résolue, les yeux emplis d’espoir – et les lunettes fichées sur le bout du nez.

Ce livre s’adresse sans doute de préférence aux amateurs de Shakespeare. Ne faisant pas partie des fervents admirateurs de ce William-ci, j’étais mal partie.

L’histoire : William Ireland a 17 ans. Fils d’un bouquiniste, il fait la connaissance de la jeune Mary, passionnée comme lui de littérature mais cruellement marquée par la variole. William lui confie une curieuse découverte : une pièce de Shakespeare inconnue, pourtant entière et intacte. Les deux jeunes gens se lient d’amitié et Mary ne tarde pas à s’éprendre de la seule personne qui lui ait jamais accordé son attention. Influencé par son père ambitieux, William est contraint de faire expertiser les documents et de les rendre publics. C’est alors que des soupçons de faux commencent à peser sur lui. Les soupçons s’avèrent finalement justifiés. Trahie, Mary cesse de voir William, lui-même jeté en pâture aux journalistes et abandonné par son père. Mary tue sa mère dans un accès de folie et décède à l’asile. Alors que le doute subsiste tout au long du récit quant aux sentiments que porte William à la jeune femme, le récit s’achève avec une image forte à la symbolique intéressante : William déposant chaque année des fleurs rouges sur la tombe de Mary.

Verdict : un livre plaisant,  une lecture rapide et agréable. La fluidité du texte n’enlève rien aux personnages principaux, qui intriguent rapidement. William aussi bien que Mary sont des esprits torturés, des laissés-pour-compte en quête d’identité. La structure du texte laisse cependant le lecteur sur sa faim. Sans être trop long, le récit entre en détail sur les trouvailles du jeune William et ses premières conversations avec Mary. Puis, soudain, l’histoire s’emballe, une fin en partie imprévue vient bouleverser le récit. La relation centrale entre les deux héros passe au second plan, au profit du scandale des faux. La folie de Mary, bien que peu à peu annoncée, éclate avec une force inattendue, à tel point que le personnage devient moins crédible. Si le but de l’auteur était de surprendre son lecteur, il a sans doute en partie réussi. Mais on peut regretter le peu d’attention accordée aux deux héros une fois leurs crimes commis et dévoilés. La fin conclue à la hâte aurait sans doute gagné en intensité avec un portrait psychologique un peu plus fouillé.

Mais me voici qui pinaille, qui critique et semble avoir gardé une impression désagréable de cette lecture. En réalité, fervent admirateur de Shakespeare ou pas, vous passerez sans doute un bon moment en compagnie de nos héros. Sans être fascinants, ils intriguent, et leur originalité permet d’attendre d’intéressants rebondissements à la lecture. Et si l’érudition des personnages vous chagrine, peut-être est-ce parce que ce livre est une invitation à la lecture… parmi mes prochaines victimes (ou heureux chroniqués) : Hamlet ?

 219 p

02/01/2007

Un Salem à la sauce verte !

medium_lovecraft_dreams_witch_house.jpgAimez-vous les petites créatures vertes évoluant dans des dimensions parallèles et pouvant sortir de votre baignoire à tout moment ? Les villes appelées Nicloctis, Zouatimendraque et Alamedatankaga ? Les antiquités fantastiques où les villes étaient en carton et les hommes de drôles de mutants à trois têtes ?

Personnellement, mon esprit pourtant peu cartésien a une dent contre ces petites bêtes. Du fantastique dans un cadre plausible ? Parfait ! Des noms bizarroïdes et des tetrasaures improbables ? Mouaif.

Je vous l’accorde, le nom d’une ville et la morphologie des héros ne changent pas grand-chose à un récit, pas plus qu’une antiquité revisitée et relookée. Mais, pleine de bonne volonté et prête à accorder un peu de crédit à tout auteur fantastique le temps d’une lecture, votre chroniqueuse a plus de difficultés à entrer dans le jeu du narrateur dans un univers d’ores et déjà surfait. Poe, Maturin, Stocker… avec plaisir. Lovecraft… là, notre lectrice avance prudemment vers sa bibliothèque, la mine boudeuse, curieuse mais sceptique.

The Dreams in the Witch House ne l’aura pas radicalement fait changer d’avis. Pourtant, cette nouvelle n’est sans doute pas dénuée d’intérêt.

L’histoire : Walter Gilman, étudiant en sciences, décide de s’installer dans une maison presque abandonnée, dans la chambre autrefois occupée par l’une des sorcières jugées au procès de Salem. Ayant découvert que la sorcière Keziah avait fait part de connaissances étonnantes sur de prétendus mondes parallèles, Gilman est persuadé qu’il trouvera des traces de ces idées dans la chambre inhabitée depuis longtemps. Pourtant, la chambre est vide et l’étudiant ne parvient pas à avancer dans ses recherches. C’est alors que Keziah et l’immonde rat Brown Jenkins viennent lui rendre visite en rêve, lui faisant découvrir chaque nuit des mondes effroyables. L’instinct et le fantastique l’emportent alors sur la rationalité. Gilman dépérit et finit par décéder dans de curieuses circonstances. La maison est enfin démolie. On y retrouve dans une pièce condamnée depuis longtemps des ossements humains et des écrits, dont certains sont très récents. Le mystère reste inexpliqué et la sorcière n’est dès lors plus aperçue dans les rues de Salem.

Mon très humble avis : rédigée dans un style compassé, cette nouvelle confirme à mon avis ce qui a pu être reproché à Lovecraft (un style lourd et des expressions archaïques). Le récit aurait gagné à être plus court. Une fois l’intrigue et l’atmosphère définies, la narration est redondante et monotone. Les rêves décrits en détail cessent rapidement de nous intéresser. L’aspect SF m’a profondément ennuyée et la description des mondes parallèles m’a laissée de marbre. Plus généralement, le texte manque de dynamisme à mes yeux.

En revanche, j’ai beaucoup apprécié la connivence qui s’établit entre le narrateur et le lecteur, à travers les nombreuses allusions à l’histoire et à la littérature américaines, à commencer par les références à Poe (grande source d’inspiration pour Lovecraft). De même, la seule allusion au procès de Salem concerne le juge Hathorne, ancêtre de l’écrivain de The Scarlet Letter.

Lovecraft a lui-même dit: « There are my 'Poe' pieces and my 'Dunsany pieces' - but alas - where are my Lovecraft pieces ? ». A dire vrai, c’est l’intertextualité qui m’a intéressée ici, le petit plus SF de Lovecraft et son style plus affecté ne m’ayant pas trop convaincue.

Cela dit, je reste curieuse et lirai d’autres nouvelles de Lovecraft, qui reste tout de même une référence pour le moins atypique de la littérature américaine, puisqu’il a inspiré les écrivains populaires Stephen King et Clive Barker, les groupes de hard rock Black Sabbath et Iron Maiden ainsi que des auteurs consacrés comme Borges et Joyce Carol Oates ! Bref, Lovecraft n’a sans doute pas fini de m’étonner…