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23/02/2008

From NY to London

515465b97bcb77baa726494e764f74fe.jpgRien ne va plus ici. Tout d’abord, ma liste de livres à présenter s’allonge dramatiquement et la pile de romans déjà lus menace de s’effondrer sur moi à tout instant ! D’ailleurs Le Fantôme de Baker Street et moi avons eu une sérieuse dispute tout à l’heure lorsque je lui ai expliqué que si, j’allais d’abord parler de livres que j’ai promis de rendre à une amie, donc pas de lui. Autant dire que tous ses fantômes se sont furieusement secoués, mon bureau en tremble encore mais non, je ne cèderai pas devant les menaces de Dracula et de Dorian Gray. Il faut dire qu’après mes folles aventures avec Stéphanie Plum et la poursuite d’un tueur psychopathe, ce ne sont tout de même pas quelques vieux monstres victoriens qui vont m’arrêter !

Ensuite si rien ne va c’est aussi parce que je suis toute émoustillée depuis que j’ai vu que le dernier Lee Jackson venait de sortir chez 10/18, soit la suite de la nouvelle série que j’avais découverte et dévorée l’an dernier (j’en ai parlé ici et ). Je n’ai pas encore trouvé le temps de me plonger dans les affres de ce polar victorien qui me lance lui aussi des appels désespérés depuis la table où je l’ai négligemment posé, en espérant qu’il suffirait de l’éloigner de moi pour ne pas être tourmentée par cette passion dévorante.

29aaba24a05aad9049b270b3f33e9949.jpgEnfin, et il s’agit là d’une terrible nouvelle qui m’a anéantie, je viens de découvrir que la librairie du 84, Charing Cross Road n’existait plus depuis plusieurs décennies. Moi qui attendais avec impatience le moment où je me délecterais de la correspondance d’Helene Hanff et de ses amis libraires à Londres, qui gardais enfoui en moi l’espoir de découvrir à mon tour le célèbre endroit… vous imaginez le drame qui est venu endeuiller ma vie de lectrice !

Puisque nous parlons du 84, Charing Cross Road, j’en profite pour alléger un peu le poids des critiques en retard.

Evidemment, cette fameuse correspondance est un peu au lecteur compulsif ce que la Bible est au chrétien ou le Nutella à sa tartine (admirez les rapprochements et raccourcis tortueux). Une sorte de guide – spirituel ou pas, un hommage à toutes ses faiblesses et un rappel émouvant de toutes ses lectures et des heures passées à traquer la perle rare dans une librairie, ce qui pour le lecteur est bien sûr ce qu’on pourrait voir comme la version la plus approchante du concept de « paradis ».

Autant le dire tout de suite, j’aurais plus apprécié ce savoureux échange en anglais, bien que les anecdotes amusantes soient assez bien transcrites en français. Dans ce livre un peu trop court à mon goût, on découvre la correspondance entre Helene, jeune new-yorkaise à la recherche de livres classiques et Frank Doel, libraire à Londres. Rapidement, la jeune Américaine abandonne le ton conventionnel de la cliente pour adopter un ton drôle, osé et extravagant qui fait tout le bonheur du lecteur. Au bout de quelques mois, Helene commence à envoyer des colis aux libraires, alors que les Anglais sont encore soumis au rationnement suite à la guerre. Une étrange relation naît alors entre la jeune femme et plusieurs personnes entretenant un rapport plus ou moins direct avec la librairie. Autant vous le dire, cela finit plutôt mal… mais je vous laisserais découvrir la fin par vous-mêmes.

Outre la lecture plaisante et rapide qui m’a beaucoup apporté ces derniers jours, j’ai profité de la vaste culture d’Helene Hanff et de quelques commentaires des éditeurs pour noter au passage plusieurs œuvres intéressantes : les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer (1340-1400), soit « une véritable fresque de la société anglaise de l’époque » , le Lecteur Commun de Virginia Woolf (honte à moi, je n’ai jamais parlé de cet écrivain sur mon blog) ; Izaak Walton, royaliste connu pour avoir offert un témoignage intéressant sur l’époque de Cromwell ; enfin, le film de 1987 84, Charing Cross Road avec Anthony Hopkins.b53d808d61bc9893bacc47ace2ae845e.jpg

Et quelques extraits pour le plaisir :

« C’est la plus ravissante des vieilles boutiques, sortie tout droit de Dickens, tu en serais folle.

Il y a des éventaires à l’extérieur, je me suis arrêtée et j’ai feuilleté quelques trucs juste pour avoir l’air d’un amateur de livres avant d’entrer. A l’intérieur, il fait sombre, on sent la boutique avant de la voir et c’est une bonne odeur mais pas facile à décrire, un mélange de renfermé, de poussière et de vieux, de boiseries et de parquet. Vers le fond de la boutique, à gauche, il y a un bureau avec une lampe (…).

Il y a des kilomètres de rayonnages. Du plancher au plafond. Ils sont très vieux et presque gris, comme du vieux chêne qui a absorbé tellement de poussière avec les années qu’il n’a plus sa couleur naturelle. »

« Cher Eclair,

Vous me donnez le tournis à m’expédier Leigh Hunt et la Vulgate comme ça, à la vitesse du son ! Vous ne vous en êtes probablement pas rendu compte, mais ça fait à peine deux ans que je vous les ai commandés. Si vous continuez à ce rythme-là vous allez attraper une crise cardiaque. »

« Vous ai-je déjà dit que j’écrivais des histoires policières pour la série Ellery Queen à la télévision ? Tous mes scripts ont pour toile de fond des milieux artistiques (ballet, concert, opéra) et tous les personnages – suspects ou cadavres – sont des gens cultivés ; en votre honneur, je vais peut-être en situer un dans le milieu du commerce des livres rares. Vous préférez être l’assassin ou le cadavre ? »

157 p

Helene Hanff, 84, Charing Cross Road, 1949-1969

 

02/12/2007

So British !

1cd1c3240cbb2536bc8e70a605bd8611.jpgLa critique arrive (je l'ai fini hier) ! Mille excuses pour mes chroniques peu nombreuses en novembre !
 

Bon, après de longues tergiversations j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains, de secouer la paresse qui me tient sous sa coupe depuis un certain temps et d’écrire enfin une note sur Retour à Brideshead d’Evelyn Waugh, découvert grâce à Emmanuelle.

Il y a un peu plus d’un an, j’ai inauguré ce blog en parlant d’un gros coup de cœur. Il s’agissait d’un autre livre de Waugh, mon tout premier, Le cher Disparu. Depuis je m’étais promis de poursuivre ma découverte mais il a fallu attendre le swap thé et littérature et le colis adorable de ma swappeuse pour que je mette mes plans à exécution. Pour preuve de mon intention d’origine, parmi les livres à lire listés fin 2006 dans la colonne de gauche de ce blog figure encore aujourd’hui Brideshead revisited.

Le cher Disparu était un roman court, assez loufoque, tellement bourré d’humour noir qu’il en devenait terriblement insolite et tordant. Une immense surprise en somme, un livre qui m’avait prise de court et qui me laissait un peu perplexe. Difficile d’imaginer la même thématique réchauffée et servie deux fois par Waugh. Pourtant son ton décalé ne cadrait pas non plus avec les autres romans que je pouvais imaginer. Cette première entrée en matière avait de quoi m’intriguer. En résumé, passé le Cher Disparu, que pouvait-on attendre de Waugh ?

Retour à Brideshead est écrit dans un tout autre registre.

L’histoire : Angleterre. 2e guerre mondiale. Le narrateur, Charles Ryder, se rend dans un nouveau campement où les soldats continueront à s’entraîner avant de partir un jour pour le front. Lorsque le régiment arrive à destination, la surprise est grande pour Ryder : le voilà de retour à Brideshead, dans une propriété qu’il connaît bien pour l’avoir autrefois fréquentée. Brusquement les souvenirs affluent. Tout d’abord Sebastian, l’ami d’Oxford qui l’amène pour la première fois à Brideshead, la propriété familiale. Puis, des années plus tard, alors que Charles est devenu peintre, Julia, la plus jolie des sœurs qui deviendra bientôt sa maîtresse.

Avec l’histoire de cette famille et des liens qui l’unissent à Charles, Waugh dresse le portrait d’une aristocratie anglaise sur le déclin, coincée entre deux guerres mondiales. D’abord entre la mère, Lady Marchmain, fervente catholique obsédée par ses deux frères morts en héros, et Lord Marchmain, qui n’a jamais voulu rentrer chez lui après être parti au combat. Puis le dévouement de Cordelia lors de la guerre d’Espagne. Enfin la réquisition de la maison et le départ de Charles, dont on ne sait trop à la fin ce qu’il adviendra de lui.

Même s’il est parfois un peu long, Retour à Brideshead est un roman très touchant. Difficile pourtant de dire si l’on s’attache vraiment aux personnages. Charles est intelligent mais terriblement froid. On lui pardonnera ses infidélités conjugales en trouvant sa femme exaspérante mais on s’étonnera de ne pas le voir manifester le moindre intérêt pour ses deux enfants, qui d’ailleurs n’apparaissent jamais directement dans le roman. Le plus émouvant est peut-être Sebastian, qui incarne au début la joie de vivre et traîne partout avec lui un ours en peluche nommé Aloysius. En réalité personnage au mal être profond, Sebastian sombre dans l’alcoolisme pour se protéger de son étouffante famille. Puis il s’estompe progressivement, jusqu’à devenir un ivrogne délabré dont on apprend l’histoire par des on-dit. Certains de ces personnages sont troublants tant ils sont directs et mettent à nu leurs propres souffrances avec un apparent détachement.

C’est donc une famille vouée au chaos que l’on suit pas à pas, pour voir chacun de ses membres s’enfoncer progressivement dans le néant : maladie et décès des deux parents, alcoolisme et disparition de Sebastian, abnégation et dévouement total des deux sœurs aux hommes partis en guerre. Jusqu’à Brideshead, le fils aîné, pilier débile de la famille qui finit par s’éclipser lui aussi en bonne compagnie, comme l’avait fait son père des années plus tôt.

Au final, en quittant ce portrait désarmant et cynique de l’aristocratie anglaise, on saluera Waugh pour sa finesse, la complexité de ses personnages et la richesse des dialogues. Les quelques longueurs sont vite pardonnées. Un beau roman à recommander vivement aux amateurs de classiques anglais.

MERCI EMMANUELLE !

J’en profite pour vous inciter à lire ma critique du Cher Disparu, roman désopilant que je ne vois pas sur les blogs et qui devrait plaire à bon nombre d’entre vous.

607 p

Evelyn Waugh, Retour à Brideshead, 1946

 

03/11/2007

Fighting spirits

0e022d1d7975e5eea86380a5ac9fe247.jpgI worship Edith Wharton. (Evidemment je ne trouve pas mes mots en français. Ne vous étonnez pas, ça devient chronique chez moi)

Voilà. C’est dit. Après un énorme coup de Coeur pour Xingu et une agréable surprise avec Libre et Légère, j’ai craqué devant Eté, vendu en occasion à un prix irrésistible. Avec une couverture de Sargent, les dieux s’étaient ligués contre moi. Impossible de lutter. Une seule option s’offrait à moi : repartir en faisant profil bas, un livre de plus à ajouter à ma monstrueuse PAL.

Eté d’Edith Wharton est l’histoire de Charity Royall, une jolie jeune femme assez hautaine vivant chez l’avocat qui l’a recueillie alors qu’elle n’était qu’un nourrisson. Loin de la misère dans laquelle elle était née, Charity se sent largement supérieure aux jeunes filles de son village, plus simples dans leurs manières ainsi que dans leurs amours. Une nuit, l’avocat tente de pénétrer dans la chambre de sa pupille. S’il ne se passe rien, l’incident la conduit à mépriser son tuteur, l’ignorant au quotidien. C’est alors que Charity rencontre le jeune Harney, venu d’une grande ville lointaine. Plus instruit, plus brillant que tout l’entourage de la jeune femme, Harney la séduit de suite.

[Attention spoiler]
[Charity et Harney deviennent bientôt amants, malgré les demandes en mariage répétées de M. Royall. Puis vient l’humiliation lorsque Royall découvre les amants et accuse Harney de ne pas avoir l’intention d’épouser Charity. Car comme chacun le sait au village, il sait qu’il n’a pas besoin de son consentement pour parvenir à ses fins. Pris de remords, Harney quitte le village en promettant à Charity de l’épouser. Bientôt, elle découvre que parmi les arrangements que son amant doit prendre se trouve un problème épineux : Harney est déjà fiancé à une autre jeune femme des environs, aux origines moins troubles que celles de Charity. Lorsque l’héroïne comprend qu’Harney n’a nullement l’intention de revenir auprès d’elle et se décharge de ses obligations envers elle dès lors qu’elle lui demande d’être honnête envers sa fiancée, il est trop tard. Car Charity est enceinte d’Harney. Après une fuite dans la montagne où campent les miséreux et les bandits qui l’ont vue naître, Charity retrouve M. Royall et accepte cette fois-ci docilement de l’épouser. Le roman se termine sur les quelques mots qu’elle envoie à Harney pour l’informer de son mariage. Tout ce qui lui reste à la fin, c’est une broche que lui avait offerte son amant]

Ce roman m’a d’abord un peu ennuyée. Par moments un peu mièvre, il n’avait rien en commun avec l’idée que je me faisais de Wharton : pas de verbe insolent, de réparties ironiques et cinglantes. Loin des salons new-yorkais, ce récit qui se déroule dans la Nouvelle Angleterre prend pourtant son essor après des débuts sympathiques mais peu convaincants. Ce qu’on pouvait voir comme un livre de jeune fille frôlant l’eau de rose devient un roman terriblement cruel où l’on prend en pitié la jeune Charity (qui n’avait pourtant rien de bien touchant jusqu’ici). Ce livre traite de la place faite aux femmes au début du XXe et de leur dépendance dans une société où un mari faisait toute la légitimité de son épouse. Les considérations matérielles et pragmatiques jouent au final un rôle plus important que l’amour. L’arbitrage entre devoir et vouloir est mis en valeur de manière impitoyable. Aussi bien Harney – lâche mais pris au piège par un engagement sans doute contracté avant sa relation avec Charity – que l’héroïne sont les victimes du regard des autres. Le quand dira-t-on est finalement le maître mot de l’histoire et conduit inexorablement à la chute brutale que l’on sait.

254 p

L’avis de Stéphanie.

Edith Wharton, Eté, 1917

27/10/2007

Sublime

2cc7529a31325c641e654ef5e0a32f6f.jpgRécemment j’ai lu un article très élogieux sur Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt. La conclusion se résumait à ceci : si Siri continue comme ça, on ne parlera bientôt plus d’elle comme de la femme de Paul Auster, mais de Paul Auster comme de son mari. Et après avoir lu ce roman, je n’ai qu’une chose à ajouter : Siri Hustvedt mériterait que ce soit déjà le cas.

Tout ce que j’aimais est d’abord l’histoire de deux couples : le narrateur Leo et son épouse Erica d’un côté ; de l’autre, Bill et Violet. Leo, universitaire spécialiste d’histoire de l’Art, rencontre le peintre Bill au début du roman. C’est là le départ d’une longue amitié qui va lier à jamais les deux hommes et leurs familles ; ils partageront les mêmes joies puis traverseront ensemble des épreuves insurmontables qui laisseront tous les protagonistes meurtris.

Attention [Spoiler]

[Après des années passées à vivre dans le même immeuble, à se rendre aux mêmes dîners, à abreuver leur travail de contributions réciproques et d’échanges passionnés, un premier drame survient avec la mort accidentelle de Matt, le fils de Leo et d’Erica âgé de onze ans. Entre l’époux et la femme s’ouvre une brèche qui ne se refermera pas. Ce bouleversement pousse finalement Erica à s’éloigner de son mari en acceptant un poste en Californie. Laissé seul à New York, Leo est soutenu au quotidien par Bill et Violet. Le couple est particulièrement soudé et semble à l’abri des aléas de la vie. C’est sans compter sur le fils que Bill a eu lors d’un premier mariage, Mark, dont le comportement devient de plus en plus étrange. Mark l’enjôleur est-il un adolescent paumé ? Un menteur invétéré ? Un drogué ? Un fou ? Le décès brutal de Bill laisse Violet et « l’oncle Leo » démêler eux-mêmes l’énigme que représente le jeune homme. Cherchant à aider cet adolescent perturbé, les deux amis en viennent à s’interroger sur son implication dans la mort d’un jeune garçon retrouvé dans une valise découpé en morceaux et jeté dans l’Hudson. Le roman se termine sur une course poursuite entre Leo et Mark et le rapprochement inévitable mais bref de Leo et Violet]

Difficile de résumer en quelques mots ce roman dense de 450 pages, foisonnant de personnages aux psychologies complexes. Tout ce que j’aimais porte d’abord un œil critique sur la société de consommation actuelle.

Fascinant portrait d’un New York où les artistes se connaissent tous, où chacun choisit son camp et où réputation et carrière se font et se défont à coups d’articles de presse et selon la stabilité ou l’instabilité économique du moment, le roman adresse de multiples problèmes sur lesquels s’interroge beaucoup notre société. Par le biais de la thèse puis d’un livre de Violet, Siri Hustvedt évoque l’hystérie et les désordres alimentaires, ici présentés comme les maux propres à deux époques différentes, la réponse collective instinctivement apportée à un environnement extérieur agressif.

Mark incarne l’adolescent perturbé par excellence (et fait par ailleurs penser au film Thirteen). Son comportement asocial, sa propension à mentir, son attitude de caméléon suggèrent l’instabilité mentale et la folie. Il est d’une certaine façon le symbole du danger qui nous guette à tout moment dans une société où chaque enfant a été élevé en apprenant à se méfier des autres. « Ne suis pas le monsieur, même s’il t’offre des bonbons. Ne rentre pas seul après telle heure. On ne sait jamais. » Mark est ce monstre qui plane inconsciemment au dessus de nos têtes, le fou dangereux caché derrière un visage d’ange.

Enfin, un artiste important au cœur du roman : Teddy Giles est symbolique à plusieurs raisons. Lui aussi est un croque-mitaine, mais un croque-mitaine qui hurle son sadisme face à des foules enthousiastes qui en redemandent, criant au génie et prenant au second degré ce qui devrait l’être en fait au premier. Giles est un nihiliste à sa manière. Il pose aussi pleinement la question de l’Art et de ses limites. Si je déclare qu’un tas de corps ou une œuvre détruite et souillée sont de véritables œuvres d’art, doit-on considérer qu’il suffit de déclarer qu’il y a Art pour qu’Art il y ait ? Giles repousse les limites de l’acceptable en intégrant l’horreur à son œuvre. D’où tout un questionnement sur nos sociétés contemporaines où la violence joue un rôle de premier plan. Et l’interrogation suivante : faut-il choquer pour transmettre un message ? Ou, comme le dit Giles, pour parvenir à provoquer le petit frisson indispensable ?

Tout ce que j’aimais est un excellent roman. Les personnages sont développés avec précision et une finesse exceptionnelles. Leurs doutes, leurs interrogations tout humaines sont mis en avant avec simplicité et ce que l’on pourrait appeler un sens aigu de la vérité. Car ce roman sonne terriblement vrai. Malgré leur histoire peu commune, ces personnages sont non seulement crédibles, mais ils portent aussi en eux une vérité, une sincérité qui nous donne le sentiment de lire le vrai journal d’un certain Leo. On vit, on pleure (et j’ai pleuré !) avec eux. Impossible de les quitter une fois le livre refermé, car ils vous hantent encore après avec leurs visages aux traits étonnamment bien définis. Enfin, Tout ce que j’aimais est un vrai petit chef d’œuvre littéraire : le style d’Hustvedt aussi bien que son érudition utilisée à bon escient en font un petit bijoux qui touche à la perfection.

Alors que les choses soient dites : je vais mettre un point d’honneur à découvrir les autres écrits de cet auteur. Et dans quelque temps, je me replongerai avec plaisir dans un roman du mari de Siri Hustvedt.

455 p

Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais, 2003

ENCORE UN GRAND MERCI A PAULINE, qui m’a offert ce livre lors de mon tout premier swap cet été.

 L'avis d'Anne et de Florinette.

29/09/2007

Une jolie bluette

1e5f7f3def178e42ba01b0f420cd9b31.jpgQuand deux génies se rencontrent, on s’attend en général à ce que « quelque chose » se produise. Quand les deux génies en question sont deux auteurs victoriens incontournables et que leurs talents de conteurs croisent romanesque, tragédie et crime, on est en droit d’ouvrir son livre d’un air ému, prêt à vivre une des plus grandes expériences littéraires de son existence. Et lorsque Charles Dickens et Wilkie Collins se rencontrent, que produisent-ils ? Voie sans Issue. Un livre bien inoffensif.

Un livre lu il y a trois jours est un livre momentanément difficile à oublier. Et pourtant voilà votre chroniqueuse qui se creuse la cervelle pour démêler cette lecture de la lecture précédente d’Edith Wharton, confondant les deux potiches blondes qui sévissent par leur platitude dans ces deux romans.

Creusons donc un peu plus. Une grande rasade de Dickens : un refuge des enfants trouvés ; une mère qui vient récupérer son fils, le fait hériter, jusqu’à ce qu’un doute ne survienne quant à son identité. A cela, il convient d’ajouter quelques complots et un grand méchant, fourbe, hypocrite et honteusement mauvais. Le mal dans toute sa crasse et sa lourdeur ! Mais on aime bien ça chez Dickens. Le romanesque, les orphelins, les vilains bougres et les mouchoirs au coin de l’œil. Donc pourquoi pas ?

A cela, ajouter une pincée de Collins. Qui est en réalité Walter Wilding ? Qui sera son mystérieux héritier ? Quel est le faussaire qui s’apprête à compromettre la solidité financière de l’établissement Wilding & Co, négociants en vin ?

Le résultat est sympathique. Ni bon ni franchement mauvais, ce livre est une curiosité qui séduira les amateurs victoriens, les fidèles de Dickens, les disciples de Collins. Ce crû reste cela dit bien inférieur aux productions respectives de chacun des deux auteurs. Bizarrement, ce livre a été écrit en 1867 : Dickens n’en était plus à ses débuts. On pouvait tout de même attendre une meilleure copie de sa part.

Non pas que ce livre soit une nullité, un raté complet. De toute façon, votre chroniqueuse ne se permettrait pas de venir démonter de but en blanc un livre écrit (ou co-écrit) par Charles Dickens, surtout pas après avoir été en pèlerinage récemment dans sa noble demeure.

Les personnages sont assez grossiers, certes. Caricaturaux au possible, exaspérants de gentillesse, dégoulinant de bons sentiments ou crachant à tout va leur bile mesquine. Et pourtant, ils sont plutôt attachants. L’histoire traîne lamentablement lorsque le héros devient assez stupide pour accorder sa confiance au vilain de l’histoire. Le démon tentateur s’approche du jeune innocent. « Viens mon ami, tu peux me faire confiance, je t’aiderai » Et malgré des yeux fuyants et troubles, malgré les humeurs et la mauvaise entente, voilà le grand nigaud qui tombe dans le piège, malgré nos cris, nos avertissements répétés et tous nos soupirs exaspérés. Puis du grand romanesque de feuilletons à trois francs six sous, soudain un meurtre, une réaction théâtrale : « traître ! immonde créature ! tu m’as ainsi trahi ? » (c’est ce qu’on te disait depuis la page 43). Mais malgré tout, l’histoire est mignonnette et sympathique. En somme, ne vous attendez pas au chef d’œuvre du siècle, mais pour ceux qui aiment le XIXe, c’est une curiosité agréable à découvrir. A prévoir avec un thé et une tranche de citron pour les après-midi pluvieux.

189 p

Charles Dickens & Wilkie Collins, Voie sans Issue, 1867

23/09/2007

De l’art de l’autodérision

e4a6955a999e45427d261a1abca294a1.jpgJe viens de lire un ouvrage extraordinaire. Terriblement moderne, amusant, déconcertant. A nouveau, Edith Wharton a frappé avec cette délicieuse ironie qui la caractérise.

Novelette écrite à l’âge de quatorze ans, Libre et Légère est d’abord l’histoire de Georgie, jeune fille ambitieuse au caractère affirmé (et on le remarquera, au prénom bizarrement masculin). Après une partie d’échecs où la demoiselle « cherche querelle » à son charmant fiancé Guy Hastings, le nœud du problème nous est rapidement révélé : entre le jeune dandy un peu trop oisif à son goût, et le vieux Lord Bretton, Georgie va rapidement devoir faire son choix. Première surprise : devant une mère qui s’inquiète pour le bonheur de sa fille et la réaction du pauvre Guy, la jeune héroïne choisit délibérément d’évincer son jeune fiancé, persuadée que leur amour ne durera pas dans la pauvreté. Le tout pour un vieux duc fortuné atteint de goutte et d’accès de mauvaise humeur. Après une courte lettre de rupture qui plonge Guy dans le désespoir, Georgie épouse rapidement Lord Bretton, rayonnant dans les bals, triomphant dans de somptueuses parures et se révélant une brillante maîtresse de maison au cours des dîners mondains que le couple organise.

Le récit oscille au début entre le désarroi de Guy, parti peindre avec un ami à Rome pour oublier son malheur, et le triomphe de Georgie, rapidement effacé par le regret, la solitude et l’ennui.  Alors que Guy se jure de ne pas tomber de nouveau amoureux, il rencontre la blonde Madeline (autant dire une créature douce et effacée dont le caractère aussi bien que l’apparence sont diamétralement opposés à ceux de Georgie). Alors qu’une existence paisible se profile devant lui, les remords assaillent de plus belle Georgie. L’impétueuse brunette arrachera-t-elle Guy à l’heureux foyer qu’il se proposait de fonder ? C’est ce que je vous invite à découvrir en lisant ce récit.

Mes points de repère sont presque inexistants, puisque de Wharton je n’ai lu jusqu’ici que Xingu. J’ai d’abord trouvé l’écriture élégante, mais un peu moins fine. Les fils de cette histoire sont peut-être un peu grossiers et tiennent plus du conte que du roman, aussi court soit-il. Cependant, après avoir feuilleté ce livre et songé que le texte était un peu moins abouti que le premier que j’avais lu, j’ai découvert à quel âge ce texte avait été écrit. Je l’ai donc lu avec cette information à l’esprit. Et là, on ne peut s’empêcher d’être fasciné par l’extrême maîtrise de l’écriture, bien trop élégante pour que l’on pense qu’elle est celle d’une adolescente. Comment ne pas s’étonner devant l’œil perçant qui sonde tous ces personnages ainsi que leurs faiblesses et appuie là où les conventions sociales sont les plus critiquables ?

Le texte en soi est déjà fascinant lorsqu’on songe à quel âge il a été écrit et lorsque l’on sait que ses thématiques seront reprises dans certains des principaux ouvrages de Wharton (Ethan Frome, The Age of Innocence…). C’est pourtant compter sans les trois critiques imaginées par Edith Wharton et qui suivent le récit. Précisons d’abord que le texte, seulement publié en 1993, avait été écrit sous le nom de David Olivieri.

C’est un triste aspect de la nature humaine que cette passion suicidaire d’écrire des romans qui atteint toute une catégorie de fanatiques inoffensifs, lesquels, sans avoir un grain de talent ni de formation littéraires, profitent de la liberté de la presse pour inonder le public exténué de balivernes sentimentales (…). Parmi les plus récents de ces automeurtriers qui s’ignorent, signalons (avec une compassion particulière, car son cas paraît vraiment désespéré), l’auteur de Libre et Légère.

(…) Et le lecteur écoeuré est nettement incité à se demander si Mr Olivieri n’est pas en réalité une petite écolière mélodramatique qui a commencé son roman avec l’envie féroce et meurtrière d’écrire quelque chose (d’osé) et qui a fini par effacer en rougissant tous les termes scabreux que pouvait lui fournir son maigre vocabulaire.

Quelle n’a pas été enfin ma surprise en découvrant la nouvelle sur laquelle se termine ce livre, Expiation ! Car il s’agit de l’histoire de Mrs Fetherel, auteur en herbe qui vient de publier un roman intitulé… Libre et Légère ! Ici, Mrs Fetherel estime avoir écrit quelque chose de très audacieux et espère choquer son entourage et gagner l’estime du public grâce à la condamnation de la presse. Quelle n’est pas sa déception lorsque son époux aussi bien que son oncle l’évêque ou sa cousine (qui écrit des ouvrages botaniques) trouvent ce livre bien plaisant et lui reprocherait, tout au plus, le titre qui suggère un texte honteux et bien plus osé ! Et là, autant faire place une fois de plus à la plume de Wharton :

(Le mari lit avec enthousiasme une critique devant Mrs Fetherel, la cousine et l’évêque)

« En cette époque de pessimisme vénéneux, de décadence et de dépravation, le critique écoeuré ne s’étonne plus d’ouvrir un live saturé d’émanations fétides… »

Comme il n’avait pas l’habitude de lire à haute voix, il s’arrêta pour reprendre sa respiration, et l’évêque lança un regard aigu à Mrs Fetherel, laquelle garda les yeux plongés dans la tasse qu’elle n’avait pas réussi à lui faire boire.

« … d’émanations fétides, reprit son mari, et sa surprise est d’autant plus grande quand il tombe sur quelque chose d’aussi délicieusement inoffensif que le roman de Paula Fetherel, Libre et Légère. (…) Ce serait une erreur que d’être rebuté par le titre délibérément trompeur de ce charmant tableau de la vie domestique qui, malgré l’évidente faiblesse de la peinture des caractères et de la construction de l’intrigue, mérite d’être qualifié de jolie petite bluette »

J’en redemande !

188 p

Edith Wharton, Libre et légère, 1876

Edith Wharton, Expiation, 1903

20/08/2007

Pfew !

b563cea0354a0de469cc632d0c50a88e.jpgVoilà qui résume bien mon impression, car c’est avec un soupir de soulagement que j’ai refermé Dr Jekyll and Mr Hyde. Autant dire que j’attendrai encore un certain temps avant de redécouvrir L’Ile au Trésor.

Après avoir placé beaucoup d’espoir en ce petit livre culte et malgré les critiques enthousiastes traquées sur le net et lues avec beaucoup de bonne volonté, le verdict est malheureusement sans appel : j’ai trouvé une fois de plus Stevenson mortellement ennuyeux.

Pour résumer : que l’on connaisse ou non le mythe, le suspense est quasiment nul dans ce livre pourtant présenté comme une référence du roman d’aventure ou d’horreur. J’avais oublié la théorie du changement d’apparence accompagnant l’arrivée d’une deuxième personnalité. Je vous l'accorde, cette particularité du Dr Jekyll – quoi qu’un peu caricaturale – contribue à renforcer le sentiment d’horreur dont on doit – je présume –être saisi. Le Dr Jekyll ne devient un personnage central que dans la deuxième moitié du roman. Sa confession clôt le roman, certes, mais elle reprend sous un autre angle – peu nouveau – une histoire déjà cousue de fil en aiguille par le narrateur. Autrement dit, peu de surprises. Le style de Stevenson est trop alambiqué à mes yeux, le recul et la capacité d’analyse du narrateur surfaits, le docteur et Hyde décevants. Les quelques événements principaux surviennent au début, mais après une quarantaine de pages agréables à lire, le tout traîne pour finalement sembler d’une longueur… Au final, si le mythe du Dr Jekyll et de Mr Hyde reste fascinant, le texte original m’a paru bien fade en comparaison de tout l’imaginaire qui l’a toujours entouré.

L’édition que j’avais incluait aussi deux des nouvelles lues il y a peu ainsi qu’une troisième intitulée Markheim. Malgré ma curiosité, je n’ai pas non plus été conquise par ce texte traitant d’un homme qui assassine un commerçant pour lui dérober son argent. Encore une fois, Stevenson verse dans le caricatural. Encore une fois, il n’a pas la subtilité ni le talent de narrateur d’un Stoker ou d’un Le Fanu. Combat intérieur entre le Bien et le Mal, Markheim était pour moi un clin d’œil au roman à peine fini. Là encore, le manichéen l’a emporté, malgré la volonté de Stevenson de souligner justement que personne n’est vraiment bon ni mauvais. Mais je finis cette note sur un point positif : je vais enfin pouvoir passer à autre chose !

130 p

14/08/2007

Do New York !

404eed09bc751878493f701cdc0c0044.jpgVous connaissez très certainement Xingu. Ou « le » Xingu. Quoi que cette dernière appellation soit quelque peu pompeuse au goût de certains. Malgré l’influence capitale de Xingu dans bien des domaines, trop peu de personnes le connaissent réellement. Encore moins l’ont pratiqué. Tout au plus on l’aura parcouru rapidement.

Xingu fait pourtant l’objet d’une excellente nouvelle de Wharton. Sans être le sujet principal, il est l’élément autour duquel se construit le discours, l’événement majeur et le dénouement.

Imaginez un cercle de femmes new-yorkaises au début du XXe. Jusqu’ici, l’image est sans doute un peu floue. Précisons un peu : imaginez maintenant des esprits étroits, une bonne dose de mauvaise foi, une rasade de mesquinerie, une fatuité sans limite. Vous aurez déjà un meilleur aperçu du cercle à l’œuvre dans Xingu.

L’histoire : plusieurs femmes de la bonne société se rencontrent régulièrement pour tenir un salon littéraire. Prétendant aborder toutes choses sans réserve, ces femmes se font un devoir d’être à l’avant-garde des cercles littéraires, se flattant de représenter avec un certain talent tout ce que la culture a fait de mieux. Munies de leur dictionnaire, les voilà qui lisent ce qu’il convient de lire, se précipitant sur ce qu’il est de bon ton de lire, débitant les pires banalités ensuite jusqu’au moment où l’auteur en vogue perd son aura éphémère. Alors, nous n’en doutons pas, ces femmes sans opinion sauront condamner avec une condescendance toute naturelle les livres avalés et appréciés mécaniquement.

Toutes plus pathétiques les unes que les autres, les héroïnes de Xingu sont trop influencées par leur entourage pour apprendre à choisir leurs propres lectures et à critiquer avec sincérité. La seule à suivre ses envies suscite le mépris du cercle restreint auquel elle appartient. Malgré son rôle central, elle sera pourtant vaincue par la force des préjugés de ces femmes vaines et prétentieuses, furieuses d’avoir été humiliées – mais refusant jusqu’au dernier instant de s’avouer battues.

Xingu est donc une excellente nouvelle, drôle et ironique. Edith Wharton ne fait aucune concession à ces femmes new-yorkaises qu’elle critique. C’est aussi un livre qui nous rappelle qu’au-delà des auteurs « qu’il faut », il y a ceux qu’on « veut » avoir lus. Quoi qu’il en soit, qu’il faille la lire ou non, Wharton fait maintenant partie des auteurs que je souhaite mieux connaître.

Et un grand merci à Caroline qui m’a prêté ce livre lors du dîner de jeudi soir entre blogueuses !

59 p

29/07/2007

Période d'essai

d7f6234254f2792c211129833fac4e43.jpgIl y a des critiques qui s’imposent d’elles-mêmes. Il y a des lectures qui s’imposent d’elles-mêmes (à savoir Harry Potter, va-t-il mourir oui ou non ? j’ai crû comprendre que non mais enfin pas complètement enfin peut-être un peu mais c’est plus compliqué que ça). Avant de passer à une lecture intensive et peu cérébrale des aventures de J. K. Rowling et pour me donner un peu de crédibilité – si si il m’arrive de lire des trucs sérieux en ce moment – je vais tenter de présenter ici The Body Snatcher and other tales de R. L. Stevenson, malgré un début un peu poussif et une bonne panne d’inspiration de deux jours.

Si ce billet avait porté sur The Merry Men, deuxième nouvelle de ce petit recueil, vous auriez sans aucun doute eu droit à une lettre de rupture, une  lapidation en règle vite fait bien fait. Imaginez un peu le scénario : un masure dans un coin paumé. Un neveu qui rentre au bercail après son année universitaire. Entre temps, oh mon Dieu, que de choses ont changé ! L’oncle délire sur cinq pages avec un accent de paysan qui fait en moins d’un paragraphe sourciller le lecteur, qui  s’accroche, s’agrippe à son livre, transpire, soupire et tourne finalement de l’œil après avoir déclaré forfait. Après cinq pages ainsi faites de « je grupoubùm là et erezr puis gfgfdg » (ou presque), le lecteur déjà à bout de force entrevoit un petite lueur d’espoir. Un peu d’action ? Euh, oui. Sauf que. Le neveu décide d’aller chercher un trésor enfoui sous l’eau (genre, depuis plusieurs siècles, personne n’aurait eu l’idée d’aller se préoccuper de l’épave… ah, cette jeunesse !). Horreur ! Il tombe sur un os (beurk). Il prend alors ses jambes à son cou (trouillard). Je n’ose pas lui faire remarquer que franchement, à quoi pouvait-il s’attendre en cherchant une épave ? C’est alors qu’en s’en allant, il se retourne, et comme par miracle, un équipage est aussi à la recherche du trésor (et se trouve là où il était il y a cinq minutes, probabilité hautement improbable compte tenu de la configuration des lieux que l’auteur n’a pas manqué de préciser précédemment en long en large en travers et même en diagonale). Mais l’endroit est très certainement maudit, et après moult descriptions, l’équipage meurt noyé dans la tempête qui s’est subitement levée, sous les rires de l’oncle venu observer la scène en se saoulant (plus on est de fous…). Mais ce n’est pas tout. Entre temps, on a découvert que le petit vieux avait tué le seul rescapé d’un précédent naufrage. Il se trouve que bizarrement, le dernier naufrage laisse lui aussi un rescapé (appelé du début à la fin « le noir »… ses parents auraient donc oublié de lui donner un nom ?). Après quelques courses poursuites et de nombreux bâillements, oncle et « noir » se jettent en courant sur les rochers, puis tombent à l’eau et se noient. A la lecture de ce paragraphe, on pourrait croire que l’histoire est pleine de rebondissements, mais je vous assure qu’à la lecture, on attend en vain que quelque chose vienne donner un peu de piquant à l’histoire. Puis vient le point final. Et, après les descriptions à rallonge, l’oncle fou, « the black » touche d’exotisme et la caricature du héros valeureux, le soupir de soulagement.  

Bon, même s’il m’a fallu cinq jours pour lire ce tout petit livre – à savoir uniquement dans le métro car la moindre tentative en soirée équivalait à une forte dose de somnifère puissant – les deux autres nouvelles n’étaient pas si mal que ça. Stevenson ne s’est dans doute pas particulièrement illustré par ses nouvelles (contrairement à ce que j’ai pu lire sur Amazon), il n’égale sûrement pas Edgar Allan Poe, mais ses nouvelles sont tout de même sympathiques, bien qu’inoffensives.

The Body Snatcher est à mon avis le meilleur crû de ce recueil : un jeune étudiant en médecine est l’assistant d’un célèbre professeur connu depuis pour avoir participé à un vaste trafic en vue d’obtenir suffisamment de « matériel » de dissection (Robert Knox, 1793-1862). Honnêtement, la fin était très prévisible, mais Stevenson donne un peu plus de profondeur à l’histoire et parvient à créer une atmosphère lugubre, un climat d’angoisse appropriés.

The Bottle Imp reprend toute les ficelles des histoires de mauvais génie, d’âme vendue au diable and so on and so on. La fin ne surprend pas vraiment, l’histoire traîne un peu après un bon début, le récit aurait mérité d’être plus long afin de dresser un portrait plus fin des différents protagonistes. Leur psychologie est assez sommaire. Bref, un goût d’inachevé pour une nouvelle fourmillant de débuts prometteurs méritant d’être développés.

Au final, une lecture plutôt agréable pour soirée pluvieuse. Enfin, si on ne s’endort pas au détour de quelque page. Une relecture de l’Etrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde s’impose. Ça tombe bien, j’ai une pile de classiques anglo-saxons qui m’attendent !

78 p

Pour info, Robert Knox et les résurrectionnistes 

24/07/2007

Jane Austen

56046c5bb56325e053ddc09101b6b1f6.jpgS’il était une vieille fille capable de faire s’attendrir des milliers d’adolescentes, ce serait bien celle-là. Un auteur qui compte aujourd’hui d’innombrables admirateurs au point qu’un roman parlant d’un de ses fan clubs a récemment vu le jour : ce serait encore celui-là. Parce que le seul nom de Jane Austen suffit à faire surgir des sourires émus et à tisser des liens entre lecteurs, parler d’une de ses œuvres est un exercice délicat, voire fort périlleux.

C’est d’autant plus le cas lorsque le texte en question n’est pas le meilleur. J’interdirais même à tout lecteur encore vierge de toute lecture austenienne de commencer par ce récit, de peine de conforter son opinion toute faite : oui Jane Austen est une vieille demoiselle aux textes bien ennuyeux pour de jeunes filles bien naïves rêvant au prince charmant, en dépit de tous les signes qui leur indiquent depuis longtemps combien le sujet est démodé.

The Watsons est un récit inachevé. Honnêtement, cela m’allait très bien comme ça. La fin prévue par Jane Austen et indiquée en quelques lignes à la fin du livre n’étonnera pas ses lecteurs habituels. Si les dénouements d’Austen suivent souvent une même logique, le récit que voici n’a cependant pas le charme d’autres histoires plus abouties.

Je ne veux pas dire par là que ce texte est une infâme nullité que la famille Austen aurait dû supprimer à temps afin d’éviter que le superbe héritage de la demoiselle en question ne soit entaché par un livre de moindre qualité. Non, the Watsons est intéressant à d’autres égards.

Comme le souligne bien Kate Atkinson dans sa préface, c’est une vision manichéenne de la société qui se joue ici. La jeune Emma Watson revient dans sa famille sans le sou après avoir été privée de l’héritage qui lui était dû par une tante qui jusqu’ici l’avait élevée comme sa propre fille. Malgré la situation dramatique dans laquelle elle se trouve, Emma a pourtant de plus hautes aspirations. Trop hautes ? Est-elle trop éduquée, trop raffinée pour le sort qui l’attend ? Devrait-elle se réjouir de tout mariage et chercher à tout prix un parti (à peu près) satisfaisant ? A quoi lui servent ses théories, devrait-elle continuer à tendre vers un idéal et affirmer son droit de choisir son époux ? Car si elle en a le droit, dans une famille où le père et le frère sont pour le moins négligents, est-ce là son intérêt ? Voilà qui donne déjà de quoi réfléchir, surtout lorsqu’on songe au constat plat et direct que fait son frère en remarquant que cela doit être bien dur pour elle de revenir sans héritage et comme un poids dans sa famille.

The Watsons est aussi un texte intéressant car il met en scène une héroïne peut-être un peu trop formatée, certes, mais d’une psychologie bien différente de celle d’autres héroïnes de Jane Austen. Ici Emma Watson ne se construit pas. Elle arrive avec un vécu dont nous savons peu, qui l’a amenée à avoir des manières et une philosophie très différentes de celles de ses sœurs. D’où le peu de flexibilité et le côté peut-être plus plat du personnage. C’est en même temps une autre Austen que l’on découvre, une Austen qui ne cherche pas à retracer le chemin intérieur d’une héroïne trop innocente, mais qui pose une femme d’une autre maturité dans un contexte en revanche similaire, faisant par là ressortir le drame de ces femmes qui ne se marient pas et la difficulté de la situation dans laquelle se trouve d’emblée Emma Watson.

En résumé, un livre agréable et un apport intéressant pour tous ceux qui aiment déjà Jane Austen. Pour les autres, mieux vaut commencer par les classiques ou mon tout premier, moins connu, Northanger Abbey, où vous découvrirez tout le mordant et l’ironie d’une femme écrivain capable de dénoncer avec humour la triste condition féminine qu’elle observait au quotidien – bien que toujours célibataire.

65 p

10/07/2007

Journal d’une femme désespérée

db7c31fe8a617bb1f287f85a3601ad43.jpgCher Journal,

J’ai décidé de commencer à te tenir parce qu’il est temps que je prenne ma vie en main. (Non, ça ne va pas !) J’ai décidé de commencer ce journal parce que je voulais tenir quelqu’un au courant de ma vie palpitante. Non pas qu’il m’arrive quoi que ce soit digne d’être mentionné, mais après tout, j’ai aussi le droit de considérer ma vie d’un point de vue nombriliste. Sur ce, j’en ai déjà assez avec tes insinuations pernicieuses, je n’ai pas encore lu la note que m’a laissée Maisie et je ne sais toujours pas comment elle réussit cet extraordinaire crumble aux fruits rouges ! Bonne nuit !

Le jour suivant.

Aujourd’hui j’ai fait les courses. (Non, sans intérêt) Aujourd’hui je suis allée voir Julian Malory, notre pasteur. (Affreusement banal). Je rentre tout juste du presbytère où j’ai eu une conversation des plus intéressantes avec Winifred, la sœur de notre pasteur Julian. Nous avons arrêté une date pour la prochaine vente de charité et décidé de nous rendre ensemble au village de X au printemps prochain. Il paraît qu’ils vendent des chrysanthèmes vraiment peu communs !

Le soir.

Mon voisin Rocky est venu. Je me suis sentie un peu bête avec toutes mes culottes étendues dans la cuisine. Heureusement que le thé n’était pas trop fait. Comme je le pense souvent, rien de tel qu’une bonne tasse de thé dans les moments critiques ! Rien de pire qu’un thé trop léger, c’est aussi pour ça que je touillais nerveusement le thé avant de servir Rocky. Sa femme Héléna est encore sortie seule. Ou plutôt non, je crois avoir compris qu’elle était accompagnée d’un collègue… je ne peux pas m’empêcher de penser que sa place est auprès de son mari. Mais je ne devrais pas me mêler de la vie des autres. Oh, au fait ! Rocky m’a donné une adorable tasse victorienne ! Et je préfère ne pas penser que c’est parce que le service était déjà dépareillé.

Le surlendemain.

Il pleut.

Plus tard.

J’ai nettoyé mes vitres. Maintenant j’ai une vue charmante sur le presbytère !

Un jour.

Cela fait quarante ans que je tiens ce journal. Rocky est parti, Winifred et Julian ne sont plus là mais je fais toujours des tasses de thé pour mes voisins. Au moins les deux vieilles demoiselles qui vivent en bas sont charmantes. En revanche elles ont un chat. Je me demande si je peux leur dire qu’il a gratté et dispersé deux fois de suite la terre des jardinières donnant sur la cour.

Voilà qui vous donnera très certainement une meilleure idée du roman Des Femmes Remarquables de Barbara Pym que toutes les critiques que j’aurais pu écrire !

Et le bilan ? Sympathique. British à souhait, sans être absolument passionnant. A prescrire pour une détente immédiate après journée mouvementée de femme pas si désespérée ! ;o)

316 p

29/06/2007

Le souffle coupé

13405de2879aaaa2e3bebad43fd651d4.jpgLe week-end dernier, votre fidèle chroniqueuse s’est engouffrée dans le train 8329 en partance pour la Rochelle, avec pour tout compagnon Le Destin de Mr Crump, roman finalement choisi à la dernière minute pour un week-end qui s’annonçait chargé. En sirotant un thé aux chrysanthèmes (boisson assez étrange, je vous l’accorde), j’ai donc commencé ma lecture, me trouvant mêlée presque malgré moi au destin de deux familles, les Crump et les Vilas.

1st round : Anne Bronson Vilas entre en scène. Personnage louche, Anne est de celles qui pérorent à longueur de journée, s’extasiant sur la beauté de sa fille, pleurant sur le destin tragique de sa défunte mère, s’apitoyant sur son propre sort de femme parfaite prise au piège d’un affreux mariage qui l’a contrainte aux pires renoncements. Dans un kimono sale, des mèches grises et sales s’échappant de sa coiffure négligée, Anne clame de façon outrancière son âge, ses quelques neuf ans de plus que son époux… vingt années réduites à neuf dans sa bouche. Les frasques de la famille, l’alcool, la crasse, le vice, la perversité des femmes Bronson font du destin d’Anne Bronson un récit particulièrement étonnant, qui, tout en dégoûtant le lecteur, parvient à éveiller sa curiosité pour l’entraîner dans le récit du pire mariage qui soit, de l’enfer de la vie de couple.

2nd round : on s’ennuie un peu. Après la première partie haute en couleur, on trouve que l’écriture mollit un peu lorsqu’il s’agit d’Herbert Crump. Le mot « misogynie » n’est pas loin : après le portrait détestable d’une femme qui l’est tout autant, la vie de parfaits petits bourgeois dans une parfaite petite ville puritaine fait pâle figure. On sent le manichéisme poindre le bout de son nez, on reproche secrètement au narrateur de tirer de trop grosses ficelles et d’user d’arguments un peu grossiers. Quelques bâillements plus loin, on laisse le destin mortellement ennuyeux de la respectueuse famille Crump pour ce qui sera le cœur de l’intrigue : la rencontre d’Anne et d’Herbert.

3rd round : De la rencontre a priori innocente va naître toute l’intrigue. De là découleront toutes les bassesses, les mesquineries, l’abus de confiance, les remords et la souffrance. Malgré le quatrième de couverture qui en disait déjà beaucoup – trop peut-être, je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer une fin  plus heureuse, un dénouement moins tragique. Pendant près de 300 pages, je me suis interrogée sur les motivations d’Anne Bronson Vilas Crump, sur ce qui pouvait la pousser à être l’odieuse épouse qu’elle est, ce qui lui faisait fermer les yeux sur les échanges de regard et les haussements de sourcils devant ses éclats et sa grossièreté sans limite. Si le narrateur ne lui laisse aucune chance, en dépeignant une harpie vulgaire terrorisant son jeune époux brillant, bon et malheureux, je ne me suis à aucun moment lassée de cet enchaînement d’événements dont je voyais forcément l’issue fatale. Si à aucun moment l’espoir n’est permis, on ne peut s’empêcher tour à tour de vibrer ou de trembler avec Herbert, dont la jeunesse a été ravie par un mauvais tour réalisé avec une habileté déconcertante. Dans un sublime crescendo, on assiste à la descente aux enfers des protagonistes, persécutrice et persécuté sombrant ensemble dans un abîme sans fin de haine et de rancœur.

Que dire de ce roman, si ce n’est que j’en sors bouleversée ? Si j’ai eu quelques doutes au début, et si je persiste à penser suite à l’épilogue que ce roman est relativement misogyne – à l’en croire, les hommes seraient sans défense et les femmes auraient leur mari à leur merci aux Etats-Unis au début du XXe, ce sur quoi je me permets d’émettre quelques réserves – je comprends désormais pourquoi Freud et Thomas Mann ont déclaré que ce livre était un chef d’œuvre. Si sa lecture est à la fois plaisante et dérangeante, si l’on oscille toujours entre réflexion et abandon romanesque, ce livre reste à n’en pas douter l’un des meilleurs que j’ai lus dernièrement, à n’en pas douter un classique incontournable, mené d’une main de maître et comptant parmi les plus belles réussites de la littérature américaine. D’où cette note empreinte de respect pour Ludwig Lewisohn, injustement condamné par les critiques puis oublié. Je n’ai peut-être pas su bien exprimer ce que j’ai ressenti à la lecture de cette œuvre mémorable ; difficile de résumer tout cela par un « j’ai aimé / je n’ai pas aimé ». Mais je conclurai en disant que je suis vraiment admirative : à mes yeux Le Destin de Mr Crump mérite toute notre attention.  

406 p

22/06/2007

Bibliothèques & gothique

5d80f78b59d70cca05230bbaf80a54e9.jpgAmis lecteurs,

Je vais vous raconter une histoire unique, une histoire de jumelles, une histoire de fantômes. Ou plutôt non, je ne dirai rien afin de laisser Diane Setterfield vous emporter dans son monde imaginaire, vous arracher à votre quotidien et vous envelopper d’un filet de brume et de mystère. Car l’étrange est peut-être le maître mot de The Thirteenth Tale. Peut-être pas. C’est une histoire faite de passion, de viols, de meurtres et d’erreur humaine. Un roman aux influences victoriennes : Jane Eyre, les Hauts de Hurlevent, le Secret de lady Audley, De Grandes Espérances, La Dame en Blanc. Autant de livres auxquels la narratrice fait souvent référence. L’histoire, gothique à sa façon, n’est pas loin de ressembler à celle de ces classiques. Et si l’écriture est moins recherchée, le récit n’en est pas moins excellent.

Sans vous en dévoiler trop, je peux déjà vous dire que deux récits s’entremêlent ici. Deux narratrices alternent également. Margaret, jeune femme ayant perdu sa sœur jumelle à la naissance, est appelée par Vida Winter, célèbre écrivain qui lui demande d’écrire sa biographie. Plus elle découvre la vie mouvementée de Mrs Winter, plus elle parvient à appréhender sa propre histoire. Etre inachevé, arraché à sa moitié à la naissance, Margaret pénètre avec Vida Winter dans un monde de jumelles, où deux sœurs ne peuvent être séparées, quoi qu’il advienne. La vie de Vida Winter, elle, est entourée de mystères. Où est passée sa sœur Emmeline ? D’où vient cette main meurtrie, repliée sur elle-même à la suite d’une blessure ? Sans vous en dire plus, sachez déjà que son histoire implique une famille sujette à la folie et peu épargnée par les scandales.

Au final, voilà un excellent roman, dont la narration extrêmement bien menée pousse le lecteur à dévorer chaque chapitre sans plus s’arrêter. La complexité de l’histoire et le dernier retournement de situation font qu’on ne saisit pas forcément tout une fois arrivés à la fin. Quelques doutes, quelques moments de confusion demeurent. Impossible alors de quitter cette famille tandis que certaines questions semblent rester sans réponse. Setterfield raconte avec simplicité une histoire passionnante aux rebondissements incessants. Pas un seul temps mort pour le lecteur, forcément happé par cette belle histoire aux accents victoriens. Je suis conquise !

499 p

Site de The Thirteenth Tale

Allie m'a fait découvrir ce livre. (Pour tous ceux qui ont déjà lu ce roman, n'hésitez pas à mettre votre article en lien dans les commentaires)

19/06/2007

Soupe à la guimauve empoisonnée

fc6ee6a4788547d0c7359089ead19f43.jpgChère Louisa,

C’est avec beaucoup de ressentiment que je t’écris cette lettre qui, je l’espère, n’entachera en rien notre belle amitié.

Tu te souviens peut-être de l’époque où, enfant, je dévorai à maintes reprises Les Quatre filles du Docteur March, revivant toujours avec la même intensité, autant d’espoir, de chagrin et d’amusement chacune des scènes qui composaient un tableau si parfait. Jo était bien sûr ma petite préférée, son aînée m’exaspérait parfois avec ses airs de petite fille modèle – on eût dit Marie dans La Petite Maison dans la Prairie. La maladie de la petite sœur m’arrachait à chaque fois quelques larmes mais quoi qu’il en soit, tu restais à l’époque l’une de mes plus chères amies de papier et, chaque année, je retrouvais avec un plaisir toujours inégalé les quatre sœurs.

Voilà quelques jours, j’ai découvert par hasard un de tes livres dans ma librairie. Trop heureuse de retrouver une amie oubliée, j’ai acheté, lu et adoré en un rien de temps tes Secrets de Famille.

Encore toute émoustillée par ces retrouvailles inattendues, me voilà qui me précipite chez mon libraire pour me procurer Derrière le masque, espérant ainsi renouveler quelques jours le plaisir de te lire. De là mon mécontentement et ma lettre accusatrice.

Par où commencer ? Par l’histoire sans doute, du moins, « the plot ». En refermant ce livre, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander quel était le but de ces quelques 200 pages, qui du début à la fin, ne mènent pas à grand-chose. Deux ou trois hypothèses se présentaient à mon esprit – aucune d’elle n’étant franchement élaborée. Je ne me suis pas trompée car l’une d’elle s’est totalement réalisée, les deux autres partiellement. Le mystère dont tu entoures Mlle Muir est grotesque. Tu nous dis dès le début qu’il s’agit d’une fourbe, d’une arriviste. Le peu que l’on apprend sur elle gâche tout le plaisir de l’attente et ruine une fois pour toutes nos espoirs. Non, pas de chute dramatique, pas de bouleversement, pas de secret honteusement dissimulé pendant près de 200 pages.

Quant aux personnages, malgré leur entrain, leur joie de vivre ou leur cynisme, aucun ne parvient à convaincre. Sans être caricaturaux, ils restent trop plats, trop fades pour éveiller l’intérêt. Sans parler de Mlle Muir, honteusement grotesque. Peut-être pourrait-on la comparer à Ambre, à qui j’avais déjà pensé en lisant Secrets de Famille. Mais là où Ambre est piquante et pleine de caractère, Muir n’est que le pâle reflet de l’horrible sorcière qu’elle devrait être en réalité.

Impossible d’être convaincue car dès le début, les exagérations gâchent le texte, tandis que les libertés que prend la gouvernante sont totalement aberrantes et improbables. Bref, on est dans la farce, le théâtre, sans y être tout à fait. Sans l’humour et le goût du grotesque.

Quant à l’éditeur qui compare ce livre à Dickens ou Collins, je m’interroge sur ses motifs – ou plutôt je les connais trop bien. Car ce livre ne soutient pas la comparaison.

En résumé une lecture rapide et monotone qui a suscité ma curiosité dans l’espoir d’une fin grandiose. Le tout s’achevant sur un superbe flop. Une belle déception.

Cela dit rassure-toi ma chère Louisa, je fais partie de ces lectrices perfides qui aiment gâcher le plaisir des meilleurs auteurs. Caroline et Clarabel ne sont pas d’accord avec moi.

                                           Une fidèle lectrice fort déçue

200 p

15/06/2007

De neige et d’acier

b4d07e47aacf5a952904fc9671fa2e73.jpgDepuis bientôt deux heures, un petit livre à la couverture orangée me regarde avec dédain depuis mon bureau. Car cela fait deux heures que j’ai tourné sa dernière page avec un pincement au cœur, et voilà que je cherche depuis toute sorte de prétextes fallacieux pour ne pas rédiger une note pour mon blog.

Et ce petit livre a bien raison de me bouder. Car j’aurai bien du mal à lui rendre justice avec cette nouvelle chronique. Essayons tout de même !

Ordonnance (prescrite contre la monotonie) – Secrets de Famille :

Une boîte de Louisa May Alcott. Prendre trois pilules par jour. Remarque : Louisa May Alcott est un auteur à l’écriture tranquille et agréable, dont les personnages torturés sauront saisir à point les états d’esprits les plus mous et redonner peps, malice et œil pétillant au sujet.

Un flacon de passion. Trois gouttes, deux fois par jour. Ne pas dépasser la dose prescrite. Les robes de mariée rangées pour toujours, les fiancés oubliés, les familles déchirées sont un allié sûr contre la monotonie. Possibles effets non désirés : l’embrasement inopiné d’un cœur sec peut conduire certains sujets à s’épancher dans des torrents de larmes. Les chroniqueuses souhaitant conserver leur dignité dans le métro ne pourront réprimer un léger tremblement des lèvres qui les trahira.

Un tube de noirceur. A appliquer avec parcimonie tout au long de la journée. Folie, cruauté, trahison, soupçons, espionnage, regards foudroyants et accusateurs, éclats de rire inquiétants. Convient parfaitement aux âmes romanesques.

Verdict

Ce livre plaira sans aucun doute à ceux qui aiment Jane Austen, les sœurs Brontë, Wharton et tous ces auteurs qui s’attachent à décrire la cruauté de la vie en société, les faiblesses, les lâchetés et le cynisme des hommes – ou parfois plus particulièrement, des femmes ambitieuses. Robert Steele, « le mauvais génie » de l’histoire, rappellera à certains Lord Carlton (Ambre), Heathcliff ou mieux encore, l’excellent Darcy.

Un roman trop court à mes yeux, une histoire bien menée, des personnages pleins de relief malgré une histoire qui pourrait être caricaturale ou trop exagérée. Même si elle incarne la vérité et la bonté, la narratrice n’a rien d’une vieille barbe moralisatrice et reste sympathique – un bel écueil qui a été heureusement évité, car les personnages vertueux ont parfois une fâcheuse tendance à être insupportables.

Mais ce livre ne serait rien sans Steele, personnage a priori antipathique qui a tout de suite « su trouver grâce à mes yeux » – pour imiter le style de la narratrice ! Séduite, voire même conquise par ce personnage froid et cynique rongé par un feu intérieur, je ne me préoccupais plus que de lui arrivée au dénouement de l’histoire, presque indifférente au sort d’une famille à laquelle je m’étais pourtant attachée. « Quelle sentimentale tu fais ! » me dit le petit livre assis à mes côtés. Il a bien raison ! Eh bien, il est temps de me draper dans tout mon orgueil et vous quitter la tête haute : « même  pas pleuré ! » (« il s’en est fallu de peu », susurre le curieux ouvrage. Tu l’auras voulu impertinent ! Retour immédiat dans ma bibliothèque !)

Au final : lisez-le !!

Et n'oubliez pas l'article de Clarabel !

164 p