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08/01/2009

I ain't afraid of no ghost

collins_dame en blanc.jpgPremière lecture loubookienne 2009, premier victorien !

De Wilkie Collins, j'avais commencé (difficilement) The Moonstone et lu Voie sans Issue, co-écrit avec l'immense Charles Dickens... mais peu convaincant. J'attendais néanmoins beaucoup de Collins, autre monstre sacré de la littérature victorienne, et je dois avouer que j'ai passé un très bon moment avec La Dame en Blanc.

Ayant décidé de faire face à de vieux démons et de plonger corps et âme dans le débat orageux qui oppose en France les partisans du fameux plan en trois parties à ceux du plan en deux parties (souvenez-vous de vos devoirs de philo, de français...), je vais faire ce billet en revenant à mes premiers pas dans le monde des plans pré-formatés. Ce sera donc thèse, antithèse, synthèse, ou, comme j'aimais les nommer il y a quelques années : oui, non, enfin peut-être.

 

Mais commençons par une rapide mise en situation : jeune professeur de dessin, Walter Hartright se rend dans le Cumberland pour enseigner son art à deux jeunes filles de la bonne société. Il tombe amoureux de Laura, la plus jolie des deux, puis découvre qu'elle est déjà fiancée à un baronnet, Sir Percival. Dépité, Walter part en Amérique latine pour une mission dangereuse qui doit l'éloigner de Laura.

Vous vous demandez peut-être qui est donc la Dame en Blanc ? Cet étrange personnage, une femme du nom de Anne Catherick, apparaît pour la première fois à Walter avant son séjour dans le Cumberland. Echappée d'un asile, la Dame en Blanc réapparaît quelques mois plus tard et cherche à persuader Laura Fairlie de renoncer à son mariage avec Sir Percival, qui serait un homme fourbe et dangereux. Peine perdue, Laura épouse le baronnet. Comme vous vous en doutez, la Dame en Blanc avait vraisemblablement raison de mettre en garde la jeune héroïne.

 

Pourquoi lire la Dame en Blanc ?

Si j'ai mis du temps à lire ce roman, c'est parce que je n'avais pas une minute à moi. Car autant le dire tout de suite, La Dame en Blanc est un bon roman à suspense, qui reprend toutes les ficelles du genre : multiples rebondissements, même minimes ; une galerie de personnages importante, composée notamment de traitres perfides très divertissants ; un grand mystère, avec cette Dame en Blanc fantomatique, peut-être folle ; des lieux énigmatiques, comme la vieille demeure de Sir Percival, qui comprend notamment une aile élisabéthaine abandonnée.

Certains personnages donnent une nouvelle dimension à l'histoire : « l'homme de la situation », Marian Halcombe, soeur aînée de Laura, gracieuse mais laide, dotée d'une volonté de fer et d'une grande intelligence. Sir Percival, un peu caricatural mais désarmant dans son rôle hypocrite de fiancé valeureux. Et que dire du Comte Fosco, ce « gros homme » séduisant, qui semble attacher beaucoup d'importance au bien-être des deux soeurs tout en tramant un sombre complot dans leur dos ? Attaché à ses canaris et à ses souris blanches, suivi d'une épouse fidèle et dévouée dont il se sert avec habileté, Fosco cache bien des secrets et mérite à lui seul la découverte de ce roman. Je vous recommande au passage le billet de Julien qui présente justement les personnages.

Et bien sûr, l'intérêt de ce roman repose largement sur l'alternance entre différents narrateurs : compte-rendu de l'un, journal de l'autre... les observateurs sont multiples et permettent de découvrir de nouveaux éléments, couvrant la plupart du temps des événements connus d'eux seuls – ce qui évite les répétitions multiples.

 

Mes réserves :

Un petit problème de fond, sans grande importance cela dit car on se laisse facilement prendre au jeu : l'histoire repose sur la ressemblance frappante entre Laura Fairlie et Anne Catherick, en théorie deux parfaites inconnues. Autant dire que malgré l'explication finale, difficile de trouver les hypothèses de base très crédibles.

Si toute l'histoire tourne autour de Laura Fairlie, c'est bien l'un des personnages les moins intéressants. Walter est lui aussi très agaçant dans son rôle de jeune premier vertueux et, évidemment, extrêmement courageux. Tous deux sont si parfaits et si transparents (en particulier Laura) qu'au final, ce qui leur arrive n'a pas grande importance. Une histoire tumultueuse entre la soeur de Laura, Marian, et le machiavélique Comte Fosco aurait été bien plus passionnante ! Et s'il ne sert à rien de ré-écrire un livre à sa sauce, disons simplement que ce qui arrive à tous les personnages secondaires a bien plus d'intérêt que les aventures de nos deux héros en pâte de guimauve.

Collins a beau être le maître du suspense, le rythme inégal du livre m'a un peu lassée vers la fin. Parfois tout s'enchaîne brutalement, un peu trop même. Et, puisque le complot est révélé au bout de 300 p environ, on se demande bien ce qui nous reste à découvrir dans les 200 dernières pages... quelques événements majeurs mais beaucoup de passages un peu longuets. La fin, qui permet d'établir la vérité sur Laura Fairlie devant tout le village, et qui s'achève par une acclamation de la demoiselle en question par tous les bons villageois présents, est parfaitement ridicule.

 

So what in the end ?

Un bon roman populaire, habilement mené, tenant le lecteur en haleine la plupart du temps. Ayant lu récemment Les Mystères de Morley Court, je trouve certaines ressemblances entre les deux romans, même si je préfère au final celui de Le Fanu. A noter que De Pierre et de Cendre / Set in Stone de Linda Newbery rend hommage à la Dame en Blanc et, si les deux livres n'ont pas grand-chose en commun, le plus récent est lui aussi fort sympathique.

J'ai trouvé ma lecture un peu longuette mais je pense que c'est plus dû au peu de temps que j'avais devant moi. J'ai dévoré de nombreux passages et compte bien poursuivre ma découverte de Wilkie Collins cette année.

 

Beaucoup d'avis dans le cadre du blogoclub de lecture (j'étais moi-même en retard, d'où le billet sur Anne Perry) : les liens sont chez Sylire ou Lisa.

Mais aussi : Lilly, déçue et Isil, qui se remet avec plaisir d'une première déception avec le même auteur.

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476 p

Wilkie Collins, La Dame en Blanc, 1860

 

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04/01/2009

Dans la famille irlandaise je demande la petite-fille

985454828.jpgIl y a des rencontres qui doivent à peu près tout au hasard. Celle de Miss Lou, petite LCA, et de La Visiteuse de Maeve Brennan fait partie de celles-là. Ayant découvert ce livre en farfouillant parmi les occasions à 1 € d'une librairie, je l'ai lu en quelques heures avant mon départ en vacances... une excellente entrée en matière pour la période de Noël.

Ayant récemment perdu sa mère, avec qui elle vivait à Paris, Anastasia revient en Irlande chez sa grand-mère paternelle, dans la maison de son enfance. S'attendant à pouvoir s'installer définitivement auprès de la seule famille qui lui reste, la jeune femme découvre qu'elle n'est pas la bienvenue et que son séjour ne saurait se prolonger au-delà d'une certaine durée.

Personnage a priori dur et amer, sa grand-mère ne parvient en effet pas à lui pardonner le fait d'avoir suivi sa mère lorsque celle-ci avait déserté le foyer conjugal, pas plus que son absence lors du décès de son père quelques années plus tard. Privée de son enfant unique, la grand-mère peine à faire son deuil et rend Anastasia largement responsable du malheur qui s'est abattu sur sa famille.

En parallèle, une autre femme au destin bien triste intervient à l'occasion dans la vie d'Anastasia et de la grand-mère. Cette femme âgée, Mlle Kilbride, vit seule après la mort d'une mère despote. Souffrant d'un amour de jeunesse jamais oublié, cette vieille fille est l'incarnation de la solitude dans ce qu'elle a de plus dégradant : ridicule avec sa perruque noire, Mlle Kilbride vit dans l'attente d'une visite d'Anastasia, la seule à qui elle pourrait peut-être demander d'exaucer ses dernières volontés.

Sorte de huis clos à l'atmosphère pesante, ce roman semblerait particulièrement représentatif de l'oeuvre de Maeve Brennan, « trois notes (formant) un accord récurrent – la rancune dévorante, la nostalgie dévorante et le besoin d'amour dévorant ».* Difficile d'abandonner ce livre assez angoissant, triste et fait d'espoirs sans cesse contrariés. Devant la froideur de la grand-mère, on continue à attendre un sursaut d'amour, un changement d'attitude qu'un moment d'approbation et de complicité entre elle et Anastasia semble rendre possible. Les revirements d'humeur de même que le retour invariable du rejet peinent autant le lecteur que la jeune héroïne en quête d'un foyer. Mélancolique et hivernal, le cadre a ce charme britannique désuet qui accompagne si bien la narration que je trouve très poétique. La cruauté et la folie ne sont pas loin non plus et tout en attristant le lecteur par sa solitude si parfaite, Anastasia effraie aussi par ses impulsions et son comportement à de rares moments irrationnels. Cette intrusion de l'insolite gagne en intensité en raison du contexte par ailleurs réaliste.

C'est aussi un récit où les hommes sont totalement absents, où les femmes se battent pour le souvenir irréel d'une présence masculine, tâchant de contrôler le présent en se ré-appropriant la réalité afin de la façonner à leur envie.

Un livre délicat et sombre ainsi qu'un excellent roman psychologique !

 

J'apprécie beaucoup les Editions Joëlle Losfeld (aussi bien la ligne éditoriale que les dossiers complémentaires et les couvertures très réussies). J'espère qu'elles continueront à faire sortir Maeve Brennan de l'oubli dans les pays francophones.

*Note de l'éditeur

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93 p

Maeve Brennan, La Visiteuse, 1940's (milieu)

30/12/2008

Cluedo à la victorienne

lefanu.jpgHappy blogueurs,

desde Barcelona je profite d'un petit moment libre pour mettre (un peu) à jour mon blog. J'espère que Noël a été agréable pour vous tous et que Santa Claus a réussi à porter sa besace pleine de livres sans trop pester contre les Lecteurs Compulsifs Anonymes que nous sommes, histoire de commencer 2009 avec une poussée de PAL incontrôlable !

Lu il y a dix jours, Comment ma cousine a été assassinée de Joseph Sheridan Le Fanu suivait la lecture des Mystères de Morley Court du même auteur, excellent roman d'aventures découvert pendant le swap victorien. Cet autre récit de Le Fanu reprend à peu près les mêmes ingrédients, dans une version courte et moins aboutie que je trouve néanmoins très agréable à lire.

Lady Margaret y raconte ce qui lui est arrivé à la mort de son père, il y a bien longtemps. Envoyée chez un oncle soupçonné de meurtre et banni de la haute société, Margaret découvre un homme affable qui semble justifier toute la confiance que son frère avait placé en lui en faisant de lui le tuteur et l'héritier de Margaret, si celle-ci venait à mourir sans enfant. Pourtant, lorsqu'elle rejette la demande en mariage de son cousin, l'attitude de l'oncle à son égard change brusquement. Aurait-il l'intention de la tuer ?

Avec quelques répétitions et une histoire assez prévisible (lorsque l'on sait que la cousine et l'héroïne dorment dans deux chambres voisines et que l'on lit le titre, le comment du pourquoi est facilement deviné), Comment ma cousine a été assassinée est un texte assez léger mais à mon avis approprié pour découvrir Le Fanu et divertissant pour ceux qui le connaissent déjà. Mille et Nuits, dont la couverture me plait énormément, a ajouté à cette nouvelle une postface sur l'oeuvre de Le Fanu, une courte biographie, quelques notes explicatives et une bibliographie. D'après ce qui est indiqué par l'éditeur, ce dossier complémentaire accompagne chaque livre de la collection ; celui-ci est en tout cas très intéressant. Sont notamment évoqués l'influence de Le Fanu sur les maîtres de la littérature fantastique et son rôle de « créateur » de la short story à l'anglo-saxonne.

On découvre également les étonnantes correspondances entre les différentes oeuvres de Le Fanu : éternel insatisfait, celui-ci retravaillait ses textes en les adaptant à de multiples reprises. Passage in the Secret of an Irish Countess (1838) a donc été transformé en The Murdered Cousin, nouvelle à l'origine de Uncle Silas.

Le dossier met aussi en avant les thèmes de prédilection de Le Fanu que l'on retrouve dans ce récit : l'enfermement, la noblesse terrienne hypocrite, le jeu des apparences et les affreuses machinations. Ces aspects sont aussi très présents dans Les Mystères de Morley Court et les points de comparaison entre les deux textes sont innombrables : la vieille propriété isolée et gothique dans les deux cas ; la soeur Mary ou la nièce Margaret finalement enfermées dans une chambre pour que d'horribles personnages mettent à exécution leurs plans machiavéliques ; le frère ou le cousin, aristocrate décadent brutal et mauvais ; l'oie blanche, incontournable ; le vieux propriétaire terrien faussement engageant lorsqu'il doit parvenir à ses fins, en réalité faux et abject ; la famille complotant contre la jeune femme effarouchée ; ou encore, les nouveaux domestiques remplaçant les fidèles adjuvants et servant de complices aux manipulateurs.

Fabuleuse pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Le Fanu, cette édition de Comment ma cousine a été assassinée devrait séduire beaucoup de Victoriens. Et, si le charme suranné et les ficèles assez grossières du récit peuvent rebuter quelques lecteurs, j'ai passé un excellent moment en compagnie de Le Fanu, que je retrouverai avec plaisir en 2009 !

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80 p

Joseph Sheridan Le Fanu, Comment ma cousine a été assassinée, 1851

10/12/2008

Une maison, un mystère… what else ?

newbery_set in stone.jpgRepéré il y a quelques mois, Set in Stone de Linda Newbery* me semblait particulièrement indiqué dans le cadre du Victorian Christmas Swap. Lilly l’a fini alors que je venais de le commencer et je suis persuadée que c’est un livre qui, comme The Thirteenth Tale, va faire le tour de la blogosphère.

En saisissant tout à l’heure La Dame en Blanc de Wilkie Collins, lecture à venir, j’ai découvert avec surprise que le sujet était sensiblement le même. Difficile de faire le lien entre les deux textes mais, côté forme, Set in Stone a tout du page turner contemporain et, à vrai dire, pas grand-chose de victorien. Le style est simple, direct, à mon avis ni remarquable ni désagréable ; l’histoire très bien ficelée mais nettement moins tortueuse que dans les romans du XIXe. Pourtant les influences sont là et ce roman a de quoi tenter beaucoup de lecteurs !

1898. Etudiant aspirant à devenir peintre, Samuel Godwin se voit obligé de subvenir aux besoins de sa famille à la mort de son père. Il est engagé par Mr Farrow pour enseigner le dessin aux deux filles de la maison, Marianne et Juliana. Arrivé dans la propriété de Fourwinds, il découvre une demeure superbe mais étrange, coupée du monde, ainsi que deux élèves déstabilisantes. Jolie, Juliana est effacée et mélancolique, ne semblant pas se remettre d’une maladie de nerfs qui a suivi le décès brutal de sa mère. Marianne est quant à elle un personnage fantasque, une adolescente sublime mais visiblement perturbée, peut-être folle. Dès son arrivée, Samuel est subjugué par cette jeune femme fascinante qu’il rencontre alors qu’elle est à la recherche du West Wind (du Vent de l’Ouest). Ses propos incohérents font référence à un mystère particulier lié à la maison.

Difficile de ne pas trop en dévoiler car les événements s’enchaînent très rapidement. Je me contenterai donc d’évoquer quelques thèmes et éléments centraux de ce roman pour ne pas gâcher votre plaisir.

Parmi les personnages principaux, celui de la gouvernante Charlotte est particulièrement intéressant. Image même de l’employée modèle, celle-ci s’efface et ne laisse paraître aucune émotion, faisant du bien-être de ses protégées une priorité. Son caractère s’affirme pourtant peu à peu au fil du récit, les chapitres alternant les points de vue de Charlotte et de Samuel. Femme intelligente au profil bien plus complexe qu’il n’y parait, elle séduit par sa force de caractère et sa détermination sans faille. Elle rappelle ainsi Jane Eyre par certains aspects – également par l’intérêt qu’elle pourrait porter à son employeur. Tout aussi sympathique, Samuel se présente d’abord comme le stéréotype du jeune héros au cœur pur. Quelques aspects plus sombres de son caractère en font finalement un personnage attachant, mais authentique. Quant aux Farrow, tous trois énigmatiques, ils fascinent le lecteur qui a bien du mal à deviner tous les secrets que leur maison semble abriter.

Ajoutons à cela de nombreux ingrédients à mon avis exquis : l’art, à travers les leçons de Samuel, les enseignements qu’il tirera plus tard de son succès mais aussi grâce à l’architecture de la fabuleuse maison et aux statues qui lui ont donné son nom, Fourwinds. L’ambiance gothique : un lac aux profondeurs angoissantes, l’isolement de la maison où Mrs Farrow est décédée, la folie de Marianne ou encore de nombreuses scènes nocturnes.

Un petit regret cependant : la notice nécrologique du Times, à mon avis peu crédible puisqu’elle évoque en détail la vie des proches de la personne concernée. Le chapitre sur le mode « Vingt ans après » satisfait notre curiosité mais reste un peu maladroit.

Linda Newbery est un auteur de littérature jeunesse. Difficile de dire si ce roman s’adresse plutôt aux adolescents ou aux adultes. A juste titre, Valentina fait remarquer que si deux adolescentes jouent un rôle clef dans ce roman, leurs points de vue ne sont pas connus du lecteur, ce qui est pourtant habituellement le cas en littérature jeunesse. Ce livre reste cependant très abordable. Il est à mon avis moins complexe et peut-être moins abouti que The Thirteenth Tale de Diane Setterfield. Il reste un très bon roman, idéal pour une lecture compulsive. L’histoire est riche en rebondissements, le cadre délicieux, les personnages intéressants. A recommander aux amateurs de gothique, aux fervents victoriens et à tous ceux qui aiment savourer un récit palpitant !

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358 p

Linda Newbery, Set in Stone, 2006

* traduit en français sous le titre De Pierre et de Cendre

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05/12/2008

La rose, l’épée & le vilain champignon

mysteres morley.jpgDe Le Fanu je connaissais Carmilla – ou Camilla, selon les éditions. D’où une assimilation de cet auteur au gothique, au roman populaire et à un petit côté sulfureux et sensuel. Les excellents Mystères de Morley Court sont d’un genre tout à fait différent et, si le titre et la couverture annoncent plutôt des histoires de fantômes et de jeunes filles séquestrées à la Dumas ou à la Radcliffe, ce livre s’ancre dans la tradition du roman d’aventures cher au XIXe.

S’il y a une chose que j’adore et dont je ne me lasse pas, c’est le grand manichéisme des personnages, si parfait, si symbolique qu’il caractérise le paysage aussi sûrement que le fog a marqué les rues de Londres. On pourrait tous les mettre dans des petites cases ou, plus victorien, dans de charmantes petites maisons de poupées compartimentées : dans le salon, les femmes jeunes, faibles, sans défense, sujettes aux évanouissements et n’ayant pas la moindre once de jugement quand il s’agit d’envisager les perfidies de ce monde de brigands… ; dans la cour, les hommes valeureux, intelligents, bons, justes, prêts à sacrifier leur vie pour une question d’honneur… si possible de sang noble, c’est encore mieux – et s’ils sont a priori pauvres et de basse extraction, on leur trouvera très souvent comme par hasard une généalogie faite de particules ou un oncle millionnaire à la fin du roman ; au grenier, les fourbes, en majorité très laids et effrayants – mais pas toujours, dont l’âme a atteint une noirceur telle qu’ils deviennent incapables de la moindre bonne action ; au milieu, dans la cuisine, quelques adjuvants du bien ou du mal, insignifiants ou amusants, au choix.

Les Mystères de Morley Court ne dérogent pas à la règle. Début XVIIIe, en Irlande. Le jeune O’Connor, parti guerroyer pendant trois ans, revient épouser sa belle, la jeune Mary, gentille, douce, musicienne et insipide. Ayant désormais un protecteur prêt à lui accorder une rente très confortable et à le faire hériter de sa fortune, O’Connor pense obtenir le consentement de l’horrible Lord Richard Ashwoode, le père de Mary. Mais le baron en question a d’autres projets pour sa fille et parvient à brouiller les deux jeunes gens en interceptant les lettres enflammées qu’ils se transmettent. Ah ! Que la vie d’héroïne au XIXe est difficile ! Dès lors, les complots se multiplient, les retournements de situation s’enchaînent. La question étant : Mary et O’Connor vont-ils se retrouver, se marier, vivre heureux etc ? Les plans infâmes des Ashwoode père et fils vont-ils aboutir ? Je n’en dirai pas plus sur le déroulement de l’histoire, pourtant riche en péripéties – à ce sujet le résumé de l’éditeur donne à mon avis beaucoup trop d’indications et, si vous le lisez, vous vous attendrez comme moi à un décès immédiat qui ne surviendra qu’au bout de 150 ou 200 p.

Autant le dire tout de suite : nos héros jouent de malchance, tout semble se retourner contre eux, ce qui va inquiéter le lecteur tout au long des quelques 450 p qui ne semblent presque jamais annoncer un revirement positif de façon durable.

Cette lecture a été pour moi une excellente surprise car je ne m’attendais pas du tout à ce type de texte de la part de Le Fanu. J’ai pensé à Pauline de Dumas ou aux Chroniques du Règne de Charles IX de Mérimée, dont les rebondissements et les personnages n’étaient pas si différents. Le style, la construction évoquent les parutions en feuilleton chères au XIXe – j’imagine que c’est le mode de publication utilisé ici aussi.

Si j’adore les personnages caricaturaux à la Dickens et trouve le jeune héros vaillant séduisant bien qu’un peu ridicule, je dois avouer que je supporte difficilement l’oie blanche traditionnelle. J’ai donc pris un malin plaisir à suivre les réactions de Mary face au complot qui se tramait (« oh ! mais comment se fait-il que mon frère ne comprenne pas que je n’aime pas trop son ami par ailleurs un peu mal élevé ? Je ne vais pas du tout imaginer qu’il va comploter contre moi ! Non non non, si mon frère est tout le temps désagréable avec moi c’est parce que c’est un homme, il cache sûrement ses sentiments réels mais je sais qu’au fond de lui il m’aime vraiment et me protégera contre tous les vilains méchants pas beaux jusqu’à la fin des temps, juste parce que je suis sa sœur fidèle et dévouée ! »). Lorsque, grâce à sa nouvelle femme de chambre, gentille mais plus dégourdie, Mary commence à se rebeller, j’ai commencé à revoir mon jugement. Mais le sursaut de l’insupportable créature falote a été bien bref. Damn it !

Heureusement pour moi, Le Fanu trouvait sans doute son héroïne assez ennuyeuse lui aussi. Nous ne la voyons pas beaucoup donc eLeFanu.JPGt, le reste du temps, l’histoire est palpitante, sombre, drôle, parfois grotesque, le tout dans un environnement délicieux (manoirs, routes désertes la nuit, vieilles auberges tenues par des gens peu fréquentables, tripots, combats de coqs, jeux de carte, duels). Intrigue et héroïsme s’opposent de bout en bout pour notre plus grand plaisir. Ajoutons à cela une galerie de personnages secondaires irrésistibles et pleins d’humour et nous aurons brossé un portrait rapide de ce roman passionnant, classique méconnu à redécouvrir, à lire et, dans quelques années, à relire.

Cryssilda l’a lu (après avoir écouté des histoires de fantômes écossais à vous glacer le sang) et a été conquise.

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460 p

Joseph Sheridan Le Fanu, Les Mystères de Morley Court, 1873

(première version sous un autre titre en 1845)

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03/12/2008

Rock the vote : Spooky or so Funny ?

wilde_crime de lord arthur savile.jpgPuisque souffle en ce moment un vent victorien sur la blogosphère, je profite de ma lecture du Crime de Lord Arthur Savile (recueil) pour parler un peu d’Oscar Wilde, personnage fascinant que j’ai toujours associé à James Matthew Barrie et Lewis Carroll, bien plus qu’aux autres monstres de la littérature victorienne que sont Charles Dickens ou Wilkie Collins. Parce qu’il incarne pour moi le dandy dans toute sa splendeur ? Pour son côté mystérieux et les légendes qui courent autour de lui (ses problèmes avec la justice connus de tous, mais très vaguement ; sa mort à la suite d’une méningite, qui a suscité des interrogations chez certains scientifiques) ? Quoi qu’il en soit, Oscar Wilde est un personnage que je connais encore bien mal mais qui me fascine (… au point d’abandonner lâchement cette chronique depuis début novembre, hum !).

Le crime de Lord Arthur Savile est un recueil composé de quatre nouvelles, bien plus passionnantes que ce billet que je n’arrive décidément pas à écrire.

-« Le Fantôme de Canterville, histoire hylo-idéaliste » : découvert en anglais quand j’avais douze ou treize ans, voilà une histoire qui m’a laissé un souvenir pour le moins vague, mais excellent. Au passage je me souviens avoir vu une adaptation télé à cette période. J’ai fait quelques recherches mais les adaptations sont nombreuses et les informations sur le Net assez vagues. Impossible de retrouver celle dont je gardais un bon souvenir, donc, mais j’ai découvert au passage qu’Alyssa Milano avait joué dans une adaptation de 1986. Comme quoi, du fantôme de Wilde aux sorcières de Charmed il n’y a qu’un pas ! A la relecture, j’ai apprécié la légèreté de ce conte qui présente un fantôme affreusement méchant mais follement sympathique, un squelette habitué à effrayer tout le monde depuis sa mort atroce. Mais l’arrivée d’une famille de riches Américains à Canterville Chase annonce le triomphe de la modernité et de la science. A tel point que le revenant, jugé pittoresque, drôle et tellement British (quoiqu’un peu trop bruyant avec ses chaînes mal huilées), manque de sombrer dans la dépression…

-« Le Sphinx sans Secret » : l’histoire d’un homme torturé par les mystères qui entourent la femme qu’il aime. Avec une chute un peu brutale mais une jolie conclusion que je ne dévoilerai bien sûr pas ici.

-« Le Millionnaire modèle » : l’avais-je déjà lue ? Ou avais-je lu une histoire semblable ? Toujours est-il que cette histoire, très plaisante par ailleurs, avait un goût de déjà vu. Elle rappelle Un Pari de Milliardaires de Mark Twain, histoire de deux milliardaires confiant un bon de 5 millions de dollars bien encombrant à un homme sans le sou, qui devra faire preuve de beaucoup d’astuce pour utiliser le bon sans passer pour un voleur. Si les deux histoires sont assez différentes, elles reposent toutes deux sur les extravagances d’un homme fortuné.

-« Le crime de Lord Arthur Savile » : une histoire absolument jubilatoire, savourée de bout en bout par votre chroniqueuse adepte de l’ironie et des situations absurdes qui peuvent l’accompagner. Il s’agit ici d’un jeune homme un peu trop parfait sur le point d’épouser une femme un peu trop parfaite. Jusqu’au jour où, à travers les prédictions d’un chiromancien, il découvre avec horreur qu’il va commettre un crime abject. C’est fort fâcheux pour cet homme qui juge la tâche en question tout à fait déplaisante. Certes. Mais si tel est le destin, alors tel est son devoir, et notre héros n’est pas homme à se dérober devant lui. Tuer après le mariage pouvant fortement compromettre son bonheur conjugal, le voilà qui décide de retarder la cérémonie pour venir à bout au plus vite de l’odieux impératif. Mais qui tuer ? Et comment ? Une nouvelle délicieuse, à savourer en surveillant les gâteaux (empoisonnés ?) offerts par votre voisine ou, peut-être, votre chaîne Hi-Fi (qui cache peut-être une bombe à retardement depuis son séjour chez le réparateur).

Courez donc vous procurer ce fabuleux petit recueil si vous ne l’avez pas encore découvert !

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153 p

Oscar Wilde, Le Crime de Lord Arthur Savile, 1891

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14/11/2008

Dans la famille Montdore je demande Polly !

mitford_amour_climat_froid.jpgMe voilà de retour de Barcelone, avec beaucoup de critiques en retard et donc un tas de billets en perspective, ce qui va radicalement changer mon pauvre pc qui avait perdu tout espoir d’entendre parler littérature depuis quelques jours. Car là où le livrovore est un phénomène pernicieux, amis lecteurs, c’est qu’il contamine tout ce qui l’entoure et, dans le cadre de mon esclave informatique dédié, adopte un comportement militant dévastateur. Bref, privée de mes billets, de mes requêtes littéraires sur le Net et de la visite régulière de vos blogs, la pauvre chose avait perdu goût à la vie – multipliant par ailleurs les erreurs système pour me témoigner son mécontentement !

Après moult hésitations, j’ai décidé d’attaquer le problème à la racine en me consacrant (corps et âme ?) à L’Amour dans un climat froid de Nancy Mitford, lu en grande partie dans l’avion, le RER et les salles d’attente d’aéroport. Le comble de la glamouritude, exactement !

Ce roman est en quelque sorte la suite de La Poursuite de l’Amour, bien que ces livres retracent deux histoires différentes se déroulant plus ou moins en parallèle. Les deux peuvent être lus séparément mais, la narratrice Fanny étant la même et retraçant plus clairement son parcours personnel et son enfance dans La Poursuite de l’Amour, c’est avec ce livre que je vous recommande de découvrir Nancy Mitford.

Dans L’Amour dans un climat froid, ce sont les années au cours desquelles la narratrice s’apprête à faire son entrée dans le monde qui sont retracées, puis celles de son mariage et de ses premières grossesses. Mais, comme dans le livre précédent, Fanny s’efface presque constamment pour laisser au premier plan une autre débutante au destin plus exaltant, Polly Montdore, amie d’enfance aux parents richissimes. De retour des Indes où sa famille était partie quelques années, Polly doit se trouver un mari. La chose semble acquise pour cette riche héritière de toute beauté mais, après des dépenses extravagantes, l’organisation de bals et l’invitation de gentlemen soigneusement ciblés, sa mère doit se rendre à l’évidence : personne ne demande sa fille en mariage. Se déclenche alors une guerre impitoyable entre la mère – égocentrique, royale et féroce, et la fille – d’une indifférence à toute épreuve. Alors que l’on se demande si Polly finira par trouver un époux convenable, un autre danger se profile à l’horizon : l’existence d’un neveu lointain qui héritera du titre de Lord Montdore et de la maison familiale chère à Polly, Hampton.

Ce livre offre un excellent moment de détente et, curieusement, une copie presque conforme de La Poursuite de l’Amour à bien des égards. On retrouve avec plaisir les Radlett, famille proche de Fanny, avec son lot d’exubérance et d’exquise décadence. De même, les préoccupations principales tournent autour des amours d’une héroïne, plus flamboyante ou symbolique que la discrète Fanny. Faite de cancans, de secrets partagés, de quelques rebondissements et d’une fin abrupte qui prête à sourire, l’histoire est loin de dépayser le lecteur, malgré un retournement de situation différent dans la quête du mari idéal (personnellement je pensais que Fanny ne s’intéressait pas à la gent masculine mais je vois avec le recul que cette variante était peu probable dans ce livre léger visant à mon avis à distraire la ménagère de moins de cinquante ans des années 40 – qui aurait sans doute été épouvantée par un sujet aussi scabreux).

Si j’ai apprécié ce roman plein d’humour et serais volontiers prête à renouveler l’expérience Mitford, j’ai une fois de plus ressenti une certaine frustration à la lecture. Pas de croisements ou peu entre les deux livres d’abord. Linda, qui avait une place si importante dans la vie de Fanny, ne fait pas la moindre apparition dans ce roman, choix peu crédible pour un livre s’appuyant sur la même narratrice. Fanny est tout aussi transparente que dans le livre précédent, ce qui semble d’autant plus invraisemblable qu’elle vit justement un tournant dans sa vie, rencontre son époux et fonde une famille. La période précédant les fiançailles est résumée en un paragraphe : nous l’avons compris, le destin de Fanny ne présente aucun intérêt. Pourtant il y aurait matière à réflexion lorsqu’on songe à la vie monotone qu’elle mène à Oxford, sans parler des remarques méprisantes que lui adresse un mari foncièrement antipathique et qui sont retranscrites avec une apparente indifférence, tandis que Linda ou Polly claquent les portes pour bien moins que ça ! Cousu de gros fils, le livre fait parfois des bonds dans le temps et se contente d’explications hâtives après avoir fait mariner le lecteur pendant un certain temps, voire plutôt pendant un temps certain. Les psychologies ne sont qu’effleurées malgré la présence de fortes personnalités. Tout reflète en quelque sorte l’esprit du potin et du papotage léger. Mais, malgré l’impression d’inachevé, on passe un bon moment, aussi superficiel et délassant qu’à l’époque où nous poursuivions l’amour en compagnie de Linda.

A recommander sans hésiter pour une lecture relaxante. Les lecteurs de La Poursuite de l’Amour apprécieront certainement. Ceux d’auteurs comme Barbara Pym également. Voilà aussi un livre représentatif d’une société, d’une époque et qui revêt à cet égard un intérêt historique. Raconté par une ambassadrice de la (plus ou moins) fictive famille Radlett, ce livre a en tout cas conquis sa place dans ma bibliothèque, parmi les auteurs britanniques dont je raffole tant.

Livre lu et approuvé par Nanou et Malice.

 

Quelques extraits :

« Les visiteurs étaient une espèce inconnue à Alconleigh ; et si, par hasard, quelques héros inconscients se risquaient à venir, tante Sadie disparaissait, les enfants se jetaient à plat ventre sur le sol, pour n’être pas vues, tandis qu’oncle Matthew lançait des regards furibonds affreusement embarrassants pour tout le monde et restait planté à une fenêtre, bien en vue, jusqu’à ce que le maître d’hôtel eût informé les visiteurs qu’il n’y avait personne à la maison. » (p161)

«  Donc hier, se sentant mieux, Boy se rendit à Hampton pour parler à Sonia des lettres de condoléances qu’il avait reçues des Infantes, etc. Ils eurent une passionnante conversation à ce sujet, puis discutèrent sur le choix d’une inscription à graver sur la tombe de la pauvre Patricia. Ils tombèrent d’accord sur celle-ci : « Tu vieilliras moins que nous, qui continuons à vivre… » » (p 167)

« Il naquit cependant le soir même, jeta – à en croire les Radlett – un regard sur son père et en mourut aussitôt. » (p 337)

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345 p

Nancy Mitford, L’Amour dans un climat froid, 1949

24/10/2008

All you need is love

mitford_poursuite_amour.jpgCes derniers jours votre fidèle chroniqueuse a éprouvé un besoin soudain de partir défricher les terres anglo-saxonnes. Plantant là toutes mes lectures en cours, j’ai donc opté pour La poursuite de l’Amour, fatiguée d’entendre la voix plaintive de Linda qui me criait depuis la bibliothèque : « lis-moi, lis-moi ! ». Celles qui ont lu ce roman savent à quel point cette demoiselle peut être exigeante et comprendront qu’elle ne m’aurait laissé aucun répit !

Avant d’aller plus loin, je propose de former un comité de « Protection de l’Intégrité Austenienne » afin de lutter contre l’appropriation (plus ou) moins justifiée du nom d’Austen par tout ce qui a un rapport avec l’Angleterre et porte des jupons. Quoique, l’Angleterre est une définition bien étroite puisqu’il existe maintenant une Jane Austen iranienne. Et si Nancy Mitford parle de jeunes filles en fleurs à la recherche du grand amour, le rapprochement avec Jane Austen me semble plutôt hasardeux.

Ici on découvre Linda, issue d’une famille d’aristocrates délicieusement décadente et pittoresque. Racontée par Fanny, sa cousine, cette histoire très amusante m’a fait passer un moment franchement jubilatoire. Entre la Trotteuse aux mœurs légères, Oncle Matthew et ses dentiers régulièrement renouvelés, le placard des Honorables, le fantasque voisin Merlin et un domaine digne des romans de Radcliffe, difficile de s’ennuyer ! Terriblement anglais, ce roman ne pouvait pas ne pas me plaire.

Il reste cependant léger : j’ai pensé au cadre plus ou moins contemporain des romans de Forster ou de Virginia Woolf mais, hormis l’époque et l’aspect profondément britannique, difficile de comparer Mitford et son humour exquis à ces auteurs.

Attention, le roman présente de nombreuses qualités. Le style est agréable (du moins à la traduction), les personnages bien campés et la narratrice pose un regard assez ironique sur l’histoire de sa cousine préférée, dont la quête de l’âme sœur est loin d’être évidente ! Ajoutons à cela un portrait malicieux de la haute société anglaise et nous voilà avec un très bon roman, divertissant et plein de charme !

La suite très bientôt !

 

Quelques extraits savoureux :

Le Mariage de Louisa (sœur aînée de Linda) :

« Tout à coup, il y eut un mouvement de foule. John et son témoin, Lord Stromboli, surgis comme deux diables d’une boîte, se trouvaient au pied de l’autel. Dans leurs jaquettes, les cheveux copieusement enduits de brillantine, ils étaient vraiment éblouissants, mais à peine eûmes-nous le temps de les regarder que Mrs Wills attaqua un grand jeu d’orgue, pendant qu’Oncle Matthew remorquait le long de la nef, à une folle allure, Louisa, dont le visage était voilé. En cet instant je crois que Linda eût volontiers changé de place avec Louisa, fût-ce au prix très lourd de vivre heureuse à jamais avec John Fort-William.

Nous n’eûmes pas le temps de nous ressaisir que Louisa redescendait la nef, remorquée par John. Elle avait rejeté son voile en arrière et Mrs Wills faisait presque sauter les vitraux avec une Marche nuptiale tonnante et triomphale. » (p74)

Oncle Matthew parlant à la mère de son futur gendre, d’origine allemande :

« Ma chère Lady Kroesig, je n’ai lu qu’un seul livre de toute ma vie, et c’est Croc-Blanc. C’est tellement bien que je ne me suis jamais donné la peine d’en lire un autre. » (p101)

Et sachant qu’il a assommé un certain nombre d’Allemands avec sa pelle-pioche pendant la guerre :

« … nous vîmes qu’on montait deux plateaux pour sir Leicester et Lady Kroesig.

« Non, vraiment, ça dépasse la mesure, que diable ! dit Oncle Matthew. Jamais je n’ai entendu parler d’un homme qui prend son petit déjeuner au lit ! »

Et il jeta un regard nostalgique à sa pelle-pioche. » (p103)

Elles ont aimé : Emjy, enthousiaste ; Malice (qui a lu les deux Mitford de 10/18 dans le cadre du swap Eternel Féminin) ; Lilly (avec quelques réserves) ; Anne, qui comme Clarabel, trouve que Nancy Mitford c'est "Waouh" ; Nanou, dont j'avais oublié la note pourtant indiquée sur son billet sur L'amour dans un climat froid...

Elles sont plus déçues : Papillon a trouvé ce roman « drôle et joliment écrit » mais a été déçue par la fin du roman ;  Caro[line], encore moins convaincue.

In Cold Blog a également parlé d’un livre sur ces incroyables sœurs Mitford… voilà qui me tente bien !

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254 p

Nancy Mitford, La Poursuite de l’Amour, 1945

07/10/2008

Ennui mortel à Mudfog

dickens_chroniques_mudfog.jpgJ’ai une faille, une fêlure. Puisque c’est Pierre Gripari qui le dit. Et Gripari, c’est celui qui a peuplé mon imaginaire avec sa sorcière de la rue Mouffetard (sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière – phrase que j’évitais de prononcer en entier, parce qu’on ne sait jamais). Alors quand Gripari dit quelque chose, je lui accorde toute mon attention. Quoique.

Parce qu’il prétend qu’il manque quelque chose à ceux qui n’aiment pas Dickens. Or j’adore le Dickens de David Copperfield. Ou celui des Récits de Noël. Mais mon amour inconditionnel avait peut-être en fait ses limites. Et celles-ci se situent sans doute au niveau de la petite ville de Mudfog.

Œuvre de jeunesse publiée entre 1837 et 1839, les Chroniques de Mudfog ont été brutalement interrompues par Dickens alors qu’il entretenait des relations tendues avec son éditeur et que les longs romans étaient à l’époque bien plus en vogue que les chroniques. Dickens (heureusement pour moi) n’était pas particulièrement fier de ces écrits qu’il ne confia d’ailleurs pas aux éditions Hachette lors de la publication de ses œuvres en français. Au passage je me demande parfois pourquoi les éditeurs exhument à tout prix des textes oubliés depuis longtemps et nettement inférieurs à l’ensemble de l’œuvre d’X ou Y, qui plus est lorsque l’auteur lui-même avait renié les textes en question.

Les Chroniques de Mudfog mettent en scène une ville insignifiante où l’eau stagne, où le brouillard est omniprésent, une ville avant tout caractérisée par la bêtise de ses occupants et de ses visiteurs. Joyeux bordel, ce livre rassemble plusieurs textes très différents : des considérations sur tel événement mondain, l’ascension et la chute d’un homme devenu vaniteux ou encore ces descriptions d’assemblées pseudo scientifiques dont les savants portent des noms édifiants (comme le professeur Empoté ou le professeur Flémard).

Textes engagés, sombres, moqueurs, irrespectueux, ces Chroniques de Mudfog annoncent de nombreux thèmes chers à Dickens. La vanité, le pouvoir, l’argent et les conditions de vie des pauvres (avec cet exemple de l’homéopathie appliquée à l’alimentation) sont notamment dénoncés ici.

Si je cherchais ce livre depuis assez longtemps, je suis au final très déçue. Non seulement je n’ai pas goûté aux traits d’humour de Dickens qui m’ont laissée insensible, mais je me suis passablement ennuyée, attendant du début à la fin de retrouver un déclic qui ne s’est jamais produit – hormis un certain intérêt pour l’histoire du maire M. Tulrumble. Je regrette aussi les coquilles qui, sans être très nombreuses, ont parfois gêné ma lecture. Et, à titre d’illustration, je ferai remarquer que le nom de l’auteur figurant sur la tranche du livre est un inconnu dénommé « Charles Dikens ». Enfin, quelques notes supplémentaires auraient sans doute rendu ces Chroniques plus intéressantes, car il est visiblement fait allusion à des événements ou à des personnages aujourd’hui oubliés et j’ai eu l’impression de passer à côté de bien des détails.

Madame Charlotte et Loïc Di Stefano sont moins sévères que moi.

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193 p

Charles Dickens, Chroniques de Mudfog, 1837-1839

16/09/2008

Shocking !

james_vie_londres.JPGAprès une multitude de lectures n’ayant pas grand-chose à voir avec la pluie, les chemins de campagne anglais, le brouillard et la crasse londoniens, les tasses de thé, les vieilles demoiselles et les séduisants/bedonnants pasteurs, j’ai décidé de ressortir un certain nombre de titres de ma gigantesque PAL made in English (the language, of course !). Après une petite hésitation entre Woolf, Wharton, Wodehouse (que de « W » !) etc, j’ai jeté mon dévolu sur Une Vie à Londres d’Henry James, découvert en occasion début juillet, avant toutes mes pérégrinations.

Ici le lecteur respire effectivement la vieille demoiselle et la leçon de morale, dans ce roman quelque peu poussiéreuxl’histoire (qui n’en est pas vraiment une) est celle de Laura Wing, jeune Américaine scandalisée par la conduite de sa sœur Selina. Celle-ci, mariée à un Anglais, le trompe ouvertement avec un fringant capitaine, laissant entendre que son époux Lionel n’a rien à lui reprocher, la bassesse de l’un rivalisant avec celle de l’autre. Laura, qui s’érige en haute patronne de la vertu et craint les retombées d’un éventuel scandale, songe en réalité essentiellement à sa propre réputation. Par ailleurs, le Londres aristocratique et bourgeois est décrit ici comme un univers parfaitement corrompu où le vice des uns n’a d’égal que celui des autres. Dans cette fange qui répugne tant à Laura, le comportement de Selina semble presque une banalité. Certes, il flotte un certain parfum de scandale autour du divorce souhaité par les deux époux. Rien qui ne saurait être effacé par les prochains potins.

Conseillée par son amie Lady Davenant, respectable et âgée, influencée par sa sœur et son beau-frère qui ne comprennent pas ses reproches et son entêtement à ramener Selina à la raison, Laura Wing pourrait aller de l’avant et trouver enfin l’époux qui la sortirait d’une situation financière embarrassante. L’Américain Wendover pourrait bien jouer ce rôle mais, si les liens qui se tissent entre eux peuvent donner quelques vains espoirs au lecteur, il faut se souvenir que ceci est un roman de Henry James et que, très certainement, la fin risque d’être implacable, outrageusement sombre – même si pour ça l’héroïne doit faire preuve d’un acharnement et d’un manque de bon sens exagérés. J’avais parlé il y a quelques mois des Dépouilles de Poynton où une autre héroïne compliquait suffisamment son destin pour perdre toute chance de vivre heureuse avec un époux aimant. Une Vie à Londres ajoute une variante à ce type d’héroïne tellement tordue (et improbable ?) que l’on se demande si Henry James n’avait pas quelques comptes à rendre à la gente féminine. A ce sujet, Diane de Margerie évoque le traitement de la femme idéale chez James dans sa préface de La Séquestrée : une figure maternelle dévouée corps et âme à la réussite de ses chers petits (idéalement masculins).

La préface annonce Une Vie à Londres comme un roman charnière dans la carrière de Henry James. Si les premiers livres présentent une confrontation brutale entre l’Amérique et l’Europe corrompue, tranchant en faveur de la première, l’installation en Europe de Henry James lui permet petit à petit de mieux appréhender le monde qu’il jugeait si sévèrement au début. Voyant toujours ses travers mais percevant de plus en plus de mérites au sein de ce continent aux mœurs plus débridées, James s’attelle à l’écriture de ce roman plus complexe où Laura Wing, si elle dénonce la corruption de son entourage londonien, n’est pas à l’abris des critiques. Plus ironique, à mon avis presque condescendant, James évoque donc avec excès l’honnêteté sans borne et la terreur de Laura lorsque celle-ci est confrontée à la réalité. Et il est vrai que plus que les critiques faites par l’héroïne, c’est celle-ci qui est la cible des moqueries du lecteur, voire de son agacement.

J’ai lu sur le web quelques critiques faites à Henry James. Je suis d’accord avec certaines d’entre elles : l’opposition entre deux continents a été jugée un peu trop « forcée », et l’histoire n’aurait en rien changé si tous les personnages avaient été Anglais. La fin un peu brutale a aussi été dénoncée. Et il est vrai qu’à la fin tout s’enchaîne, les personnages partent brutalement dans un sens ou dans un autre, le fin mot du divorce n’apparaît pas, le destin de Laura Wing est laissé en suspens. A charge au lecteur d’imaginer la suite. Pourquoi pas ? Mais les éléments laissés dans l’ombre sont extrêmement nombreux.

J’ai donc bien retrouvé mes vieilles jeunes filles et mes jeunes vieilles filles, une société britannique faite de potins, les visites du dimanche et les tasses de thé. Malgré plusieurs passages un peu longs où les appels angoissés de Laura (et, plus familièrement, ses nœuds au cerveau) m’ont ennuyée, j’ai lu avec intérêt ce roman en un week-end. Si Henry James perd de sa fraîcheur, son analyse de la société passe au second plan au profit de l’étude de quelques personnages symboliques mais, à ce titre, un peu trop caricaturaux. Au final, tout est dans l’exagération et, même si un roman de Henry James est par définition digne d’intérêt, j’ai trouvé l’histoire un peu trop ampoulée, la finesse mise à rude épreuve par ces personnages entiers et, si l’on sent la distance et l’ironie d’Henry James, je crois que celles-ci sont particulièrement desservies par la traduction française.

L’article de Wikipedia.

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195 p

Henry James, Une Vie à Londres, 1888

(Petit rapprochement : c’est l’année de publication du recueil Clair de Lune et autres nouvelles de Maupassant)

13/09/2008

Dédicace spéciale !

lessing_fifth_child.jpgJe sais que c’est un peu inhabituel mais impossible de ne pas dédier cette note à Papa Lou (nom de code transparent s’il en est), qui passe parfois par ici et me reproche régulièrement de ne pas lire Doris Lessing, qui l’a très certainement ensorcelé (la vilaine !). En effet, amis lecteurs, depuis des années on essaie par tous les moyens, des plus directs aux plus détournés, de me faire lire enfin du Lessing. J’avais bien lu et apprécié la nouvelle « The grand-mothers » mais je n’en avais pas parlé ici car il me restait d’autres textes à découvrir dans ce recueil ; c’est donc avec cette note que je mettrai un terme à l’absence honteuse de Doris Lessing sur ce blog qui plus est souvent tourné vers les Côtes britanniques. Roulement de tambours (et applaudissements certains de Papa Lou) : Doris Lessing fait son entrée sur ce blog !

The Fifth Child est un roman étonnant. Avant d’aller plus loin, autant dire que mes deux lectures de Doris Lessing portent sur des sujets assez dérangeants, un peu malsains même. « The grand-mothers » a pour personnages principaux deux meilleures amies ayant chacune pour amant le fils de l’autre. The Fifth Child porte cette fois-ci sur la naissance d’un enfant monstrueux, sur les plans physique et moral. Dans les deux cas j’ai trouvé que Doris Lessing traite avec beaucoup de sang­-froid ses personnages, abordant des tabous avec précision, un semi détachement et une sensibilité certaine qui impliquent immédiatement le lecteur.

Doris Lessing définit son livre comme une « horror story » ; c’est un texte qu’elle déclare avoir détesté écrire, sans aucun doute il a découlé d’une gestation éprouvante.

L’histoire est celle de Harriet et de David, jeune couple rêvant de fonder un foyer idyllique. Dans les années soixante, ils achètent une immense maison victorienne dans le but d’accueillir une famille nombreuse et des amis toujours bienvenus. Le rêve se concrétise jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Après une grossesse extrêmement douloureuse, Harriet éprouve immédiatement de l’aversion pour son fils qui lui évoque un gnome, un monstre issu de la fin des temps. Son mari et ses proches, s’ils ne se prononcent pas ouvertement d’abord, semblent tous mal à l’aise devant l’enfant aux yeux jaunes et au regard féroce. Dès sa naissance, Ben fait preuve d’une force extraordinaire. Froid, rageur, violent, il ne semble éprouver d’affection pour personne et ne ressentir aucune émotion, hormis une joie malsaine lorsqu’il détruit. Ce roman porte essentiellement sur l’arrivée de Ben dans la famille, son impact sur son entourage, même si l’on suit son évolution, du fœtus cruel à l’adolescent inquiétant. Le point de vue est celui de la mère (avec un passage occasionnel à la 1ère personne), à qui tout le monde semble reprocher l’existence de Ben. Harriet est sans aucun doute le personnage le plus présent dans le roman, même si elle joue à mon avis surtout un rôle de narratrice subjective.

Voilà un roman psychologique qui reprend effectivement certains éléments du roman d’horreur. Ben, qui observe froidement son entourage, reproduit des comportements humains sans les comprendre et tue des animaux à mains nues, m’a fait penser au héros du film Halloween, la Nuit des Masques qui assassine sa sœur alors qu’il est encore enfant ! S’il a tout d’un futur psychopathe, Ben est un personnage ambigu. Comme le dit Harriet, il est impossible de comprendre la façon dont il voit le monde, de savoir s’il a des sentiments ou non. Mais le monstre est aussi celui qui sommeille en chacun de nous. Ainsi, devant l’enfant gênant, la famille généreuse et bien pensante n’hésite pas à adopter un comportement inhumain ; l’enfant sera placé dans une institution (qui a tout d’un hospice victorien) où chacun s’attend à le voir mourir. Lorsque Harriet décide de le secourir, on lui oppose une muette désapprobation : pourtant, pour le lecteur impliqué mais extérieur à la scène, Harriet a adapté un comportement légitime. Qu’elle soit poussée par son devoir de mère ou ses responsabilités en tant qu’individu, Harriet agit avec un certain sens moral ; pourtant, son entourage semble trouver anormal son comportement. A la malice de Ben répond l’absence d’humanité d’une famille des plus charmantes à l’origine.

C'est un roman fascinant, très réaliste, assez court et rapidement lu (un vrai « page turner »). On peut y voir une histoire sordide ou s’intéresser à la complexité des personnages. On peut voir en Ben un simple monstre ou s’interroger sur l’ambiguïté de son comportement ou encore, sur l’origine de son apparente difformité. La lecture, bien que passionnante, est assez douloureuse en raison de la noirceur du sujet et de la façon dont il est traité. Les pistes de lecture sont nombreuses mais mieux vaut laisser chacun se faire sa propre opinion. L'écriture de Doris Lessing est quant à elle remarquable. Un livre qui sans aucun doute mérite le détour!

Doris Lessing : ''What happened,'' she said, ''is that I wrote it twice. The first time I wrote it I thought it was dishonest and too soft - this is not what would happen if such an alien creature was born into our society. Something much worse would happen. So I threw away the first draft, and while it's certainly more unpleasant now, I think it's more truthful, especially in the reactions of the other children. I was too soft on them.'' (NY Times)

Des liens très intéressants en anglais (outre le précédent lien) : le blog de Terry Weyna, celui de Kimbofo, l’article de Martha Holmes et le billet de John Self.

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133 p

Doris Lessing, The Fifth Child, 1988

03/09/2008

Femmes au bord de la crise de nerfs

perkins_gilman_sequestree.jpgAyant un peu trop délaissé la littérature anglo-saxonne ces derniers temps, j’avais glissé dans mes valises La Séquestrée de Charlotte Perkins Gilman, un classique américain méconnu en France. Réédité par les excellentes éditions Phébus Libretto et agrémenté d’une post-face très intéressante de Diane de Margerie, ce texte très agréable à lire devient même passionnant une fois que l’on a découvert le contexte dans lequel il a été écrit. Au passage, Charlotte Perkins Gilman compte parmi ses grand-tantes Harriet Beecher-Stowe, auteur de La Case de l’oncle Tom.

 

L’histoire est celle d’une femme qui, ayant récemment accouché, est conduite par son époux médecin dans une maison isolée afin de trouver un peu de repos. Très nerveuse, dans un état approchant parfois la folie, l’épouse est apparemment choyée, entourée, assistée afin que pas une seule responsabilité ne lui revienne et n’entrave son rétablissement. Il lui est de même interdit d’écrire ; c’est donc en cachette que l’héroïne consigne ses pensées, persuadée de trouver dans l’écriture soulagement et réconfort. Personne n’accordant d’attention à ses paroles, jugée trop vulnérable pour prendre de bonnes décisions, l’épouse est installée dans une ancienne salle de jeux et d’étude où le papier peint jaune lui paraît particulièrement monstrueux.

 

Censée dormir la plupart du temps, l’héroïne observe le papier ; mal à l’aise, prise de vertige devant l’absence de symétrie et de logique dont semblent faire preuve les figures, elle finit par imaginer (ou voir ?) une silhouette mouvante emprisonnée dans le mur. « Ce papier peint possède un autre motif plus flou, particulièrement irritant car il ne se distingue que sous certains éclairages et encore plutôt vaguement. Là où il n’est pas fané, quand il est touché par les rayons du soleil, il me semble voir une silhouette bizarre, provocante et informe, qui rôde derrière le motif superficiel, imbécile et vulgaire. » (p22) Puis, plus tard : « Quand le soleil se lève et transperce les vitres (je guette toujours le premier rayon qui pénètre, long et droit) le papier change avec une telle rapidité que j’en suis ahurie. C’est pourquoi je ne cesse de le guetter. Dans l’éclat lunaire – quand elle est haute, la lune éclaire la pièce entière toute la nuit -, le papier devient méconnaissable. La nuit, peu importe l’éclairage, à la lumière du crépuscule, des bougies, de la lampe, et surtout de la lune, on croit voir surgir des barreaux. Je parle du motif au premier plan. La femme qui se cache derrière se distingue parfaitement. J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’était cette forme floue, en retrait, mais je suis certaine à présent qu’il s’agit d’une femme. De jour, elle est asservie, tranquille. Je suppose que c’est ce motif qui la retient ainsi séquestrée. Cela me tourmente. M’absorbe pendant des heures. » (p34-35) Jusqu’à ce que l’épouse finisse par se méfier du mari attentionné, son tortionnaire : « J’ai observé John sans qu’il s’en aperçoive ; je suis entrée brusquement dans la chambre sous des prétextes divers, et je l’ai surpris plusieurs fois en train d’observer le papier peint. Quant à Jennie (la servante), je l’ai surprise à son tour, la main posée dessus. » (p35) Très troublant, le texte aboutit à une identification attendue de l’héroïne à la femme du papier peint, une connivence entre les deux emprisonnées tentant de se sauver en s’échappant.

 

Ecrit en 1890, ce texte fait écho à une situation vécue par Charlotte Perkins Gilman et très clairement exposée par Diane de Margerie. L’écrivain naît dans une Amérique en pleine expansion économique, malgré tout marquée par les conventions de l’époque victorienne qui laissent bien peu de libertés aux femmes ; celles-ci doivent choisir entre leur carrière et le mariage, cette dernière option étant la plus envisageable. La femme idéale doit être une épouse parfaite, douce, obéissante qui saura faire de ses enfants des hommes à l’avenir prometteur. Dans ce contexte, Charlotte Perkins Gilman se détache par son engagement envers la cause féministe. Bien que mariée, elle ne renonce pas à l’écriture. Elle donnera également de nombreuses conférences et publiera un livre intitulé Women and Economics ainsi que des fictions engagées (Herland, roman dans lequel elle dépeint un monde uniquement composé de femmes ; ou encore If I were a man où une femme s’imagine devenue son propre mari, un autre monde s’ouvrant alors à elle).

 

La Séquestrée a pour titre original The Yellow Wallpaper (au passage, le titre anglais a des sonorités dégoulinantes donnant une certaine idée du papier peint répugnant décrit dans la nouvelle). Clairement autobiographique, ce texte évoque la cure de repos préconisée à l’écrivain par le docteur Weir Mitchell. Ce spécialiste des maladies nerveuses était à l’époque très renommé et fut également recommandé à Edith Wharton (qui, comme le dit Diane de Margerie, ne le consulta pas, fort heureusement). Voici la méthode qu’il préconisait : « il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos » (entre la montée en flèche du cholestérol, la prise de poids, les idées noires et les électrochocs histoire d’achever les malades récalcitrants, difficile de s’étonner de la violence de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman) !. Dans sa nouvelle, l’époux castrateur est d’ailleurs également médecin, symbolisant à la fois le statut dominant du mari et la figure du médecin responsable de l’aggravation de l’état de Charlotte. Celle-ci dit au sujet de la nouvelle : « Ce récit n’était pas destiné à rendre les gens fous, mais à les sauver d’une folie menaçante. »

 

Comme son héroïne, l’écrivain avait accouché environ deux ans avant de consulter le docteur en question. Diane de Margerie évoque également les difficultés qu’éprouvait fort probablement l’écrivain face à la maternité. Elle évoque par ailleurs une nouvelle écrite par son père (parti alors qu’elle était encore très jeune), Matinée avec Bébé, « où les enfants sont définis comme étant le delirium tremens résultant du mariage ». Autre lien avec son enfance : l’interdiction d’écrire imposée à la jeune épouse dans la nouvelle rappelle l’autre veto imposé à Charlotte pendant son enfance, sa mère cherchant à l’empêcher d’écrire des nouvelles.

 

De façon générale, ce texte dénonce la société américaine de l’époque : « Que l’odeur du papier envahisse toute la pièce et même les cheveux de la femme indique que c’est toute la société qui est malade, pourrie, dans sa distribution forcée des rôles attribués à chacun des sexes, seule une moitié de l’univers étant destinée à des activités mentalement créatrices tandis que l’autre, prisonnière de tout ce que le temps efface (laver, repasser, récurer, cuisiner, élever des enfants bientôt anxieux de s’en aller), est condamnée à « ramper ». » (Cette analyse me rappelle l’opposition faite par Valentine Goby dans L’Echappée entre son héroïne d’origine humble, condamnée à des activités du même type, et Joseph Schimmer, voué à créer et à laisser une trace par ses enregistrements).

 

« Dans cette étonnante histoire, ce qui frappe c’est d’abord la naïveté voulue de la narratrice « malade » ; son désir de croire encore à la sécurité du mariage, désir qui finit par exploser quand elle se rend compte avec lucidité de son enfermement meurtrier à travers la cure de repos. Le « bon » médecin (car ici John est les deux à la fois, cumulant des rôles haïs) et « bon » mari se révèlent ainsi, peu à peu, être bourreaux. La dépression, déjà présente depuis une maternité sans doute refusée (la narratrice sait parfaitement qu’elle ne peut pas s’occuper de son « cher bébé »), s’augmente de tout ce qu’on impose dans un crescendo meurtrier où les têtes coupées, les yeux révulsés, la corde cachée, le papier arraché avec une force bestiale ne sont que les étapes d’une folie libératrice. Le texte dit que ce traitement contre la folie rend fou ; que la « folie » (c’est-à-dire la liberté de reprendre la plume et le pinceau, la liberté de créer) délivre et guérit. »

 

Vous l’avez compris, une nouvelle complexe, grinçante et extrêmement intéressante, notamment pour tous ceux qui s’intéressent à cette période de l’histoire ou à l’évolution de la condition des femmes. Très bien écrit, le texte se lit d’une traite et mélange réalité et fantastique, hallucinations et dénonciations du quotidien, le tout pour un résultat assez explosif qui fit couler beaucoup d’encre lors de la publication en 1890-1891. Suffisamment pour choquer des médecins qui contactèrent l’écrivain, pour (il paraît) influencer le docteur Mitchell dans ses méthodes et déranger une société à l’époque emberlificotée dans des clichés éminemment masculins. Voilà une nouvelle bien étrange, à ne pas manquer ! Enfin la post-face apporte des compléments d’information nécessaires et une analyse captivante qui complètent à merveille la lecture et établissent des rapprochements très intéressants entre l’auteur, Edith Wharton et Alice James.

 

Au passage, ce livre m’a donné envie de découvrir (outre d’autres écrits de Charlotte Perkins Gilman) les fictions de Diane de Margerie et sa biographie d’Edith Wharton, Edith Wharton, lecture d’une vie.

 

Les avis quasi-unanimes de Cathulu (qui crie au chef d’œuvre), du magazine Psychologies, de Lily et de Laure, un peu plus réservée et qui souligne avec raison l’apport de la post-face de Diane de Margerie, jugeant la nouvelle « indissociable du travail de Diane de Margerie si l’on veut pouvoir l’apprécier à sa juste valeur ».

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98 p

 

Charlotte Perkins Gilman, La Séquestrée, 1890

12/07/2008

No country for old men

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Comme un certain nombre d’entre vous, j’ai reçu récemment de la part du Livre de Poche Ces Petites Choses de Deborah Moggach, le tout en échange d’une critique. Merci donc à l’éditeur pour cet envoi. A mon tour de jouer en vous présentant ici ce roman !

Tout commence en Angleterre où, non content de s’épuiser à la tâche dans un hôpital surpeuplé, le docteur indien Ravi doit supporter chez lui la présence de Norman, beau-père passablement répugnant et sexuellement dérangé. Voyant son couple au bord du gouffre et sa tranquillité menacée par ce grossier personnage, Ravi se confie à un cousin de passage à Londres. Cet homme d’affaires débordé (et surexcité) voit dans le malheur de Ravi une véritable aubaine : de là à créer ensemble une maison de retraite pour accueillir en Inde les personnes âgées, il n’y a plus qu’un pas à franchir, ce que font allégrement les deux cousins. Si la mine d’or pressentie repose sur un investissement quelque peu hasardeux, le succès du projet conduit tout un tas de retraités anglais à converger vers Bangalore.

Parmi eux : Dorothy, ancienne journaliste à la BBC au caractère bien trempé (un peu trop peut-être pour son intégration) ; Evelyn, contrainte de quitter sa maison de retraite anglaise, femme agréable et discrète quelque peu abandonnée par ses deux enfants ; les dynamiques Ainslie, soit Jean, l’épouse infatigable et vantarde et « Douggie », mari plus réservé et extrêmement sympathique ; Muriel, vieille cockney raciste et assez excentrique qui court après son fils recherché par la police ; Madge, richissime veuve à la recherche d’un nouvel étalon fortuné ; Graham, tellement effacé que son hypothétique statut de puceau est sujet de bien des interrogations ; et bien d’autres encore, dont Norman, à la recherche de voluptueuses indiennes – plus accommodantes que les Anglaises trop revêches à son goût. A ces histoires il faut encore ajouter celles des enfants tant attendus par les pensionnaires et vivant aux quatre coins du monde.

J’ai passé un très bon moment grâce à ce roman léger, charmant (à qui il manque un petit je-ne-sais-quoi pour être foncièrement drôle). Il serait malhonnête de le classer parmi les grands romans et, me connaissant, j’aurai oublié l’essentiel de l’intrigue sous peu. Les personnages par exemple, s’ils sont attachants, ne prêtent pas à une analyse psychologique fouillée. Mais après tout, pourquoi toujours chercher et l’auteur incontournable et le roman culte quand un livre sait se montrer à la fois divertissant et agréablement écrit ? Bref, pour votre culture, votre épanouissement intellectuel ou autre ambition philosophique du même genre, Moggach n’est pas vraiment ce qu’il vous faut. Mais cet été, en partant à la plage ou à la montagne, à la place de Gavalda, du best-seller ou du polar de circonstance, pensez à Ces Petites Choses, un bon petit roman recommandé en cas de fortes chaleurs ou de sautes d’humeur – malgré le taux de mortalité il est vrai plus élevé parmi ces héros sexagénaires. Amateurs de voyages, amoureux de l’Inde, (anti)capitalistes et lecteurs enclins à la méditation, ce livre est parfaitement indiqué pour vous. Pour les autres, aucune contre-indication, si ce n’est que ce livre reste essentiellement une alternative ludique et sympathique à d’autres loisirs estivaux. En ce qui me concerne, je me suis totalement laissée prendre au jeu, impatiente de connaître le fin mot de l’histoire. Ce qui me donne même envie de découvrir d’autres livres de Moggach à l’occasion.

Les avis de Brize , Lily, Anne, Joëlle et Tamara

Le site de l’auteur

Merci à l'éditeur pour cet envoi.

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407 p

Deborah Moggach, Ces Petites Choses, 2004

01/07/2008

Lecture interrompue

kingsolver_ete_prodigue.jpgVoilà un drôle de billet, car je n’ai pas l’habitude de livrer mes impressions en cours de lecture. Il se trouve que je devais lire Un Eté prodigue de Barbara Kingsolver dans le cadre du Blogoclub de lecture… peu inspirée, j’ai eu la mauvaise idée de le commencer en début de semaine. Outre le peu de temps que j’avais, mon manque d’intérêt pour ce roman a rendu sa lecture trop lente pour une note avant mon départ en Espagne. Mille excuses aux autres lecteurs participant au club et plus encore aux organisatrices !

Barbara Kingsolver fait partie des auteurs découverts en même temps que le petit monde des blogs. L’associant d’emblée aux écrivains anglo-saxons importants qu’il me fallait encore lire, j’ai laissé Kingsolver dans un petit coin de mon esprit, attendant que l’envie ou l’occasion de la lire se présente. Je dois avouer qu’au vu des thématiques des différents livres de cet auteur, je n’aurais pas commencé par Un Eté prodigue en temps normal. Et effectivement, cette lecture ne se fait pas sans peine.

La nature et la montagne sont omniprésentes dans ce roman ; ce ne sont pas des sujets dont je raffole tout particulièrement, en particulier en ce qui concerne la montagne (bizarrement, les lacs, la mer, les rivières, bref, tout ce qui est vaguement humide me séduit bien plus). On a tous nos a priori, des sujets de prédilection… mais cela ne doit pas nous empêcher de nous ouvrir à d’autres thèmes lorsque l’occasion se présente. C’est donc pleine de bonne volonté que j’ai commencé ma lecture.

J’en reparlerai lorsque j’aurai terminé ce livre (que, du coup, j’abandonne pendant quelque temps puisque de toute façon je ne serai pas prête « à temps »). Pour l’instant, je peux simplement dire qu’entre les différentes histoires qui se croisent, une seule a vraiment su éveiller ma curiosité. Ce livre est un hommage à la nature ; malheureusement, les descriptions, tout en étant sympathiques, ne sont pas suffisamment subtiles ou majestueuses pour m’empêcher de songer à ma prochaine lecture ; enfin, je suis décidément trop citadine pour rester éveillée lorsque pour la troisième fois la reproduction des papillons ou les excréments des coyotes sont évoqués. Je pense que cela est certes dû au fait que le sujet est très loin de mes centres d’intérêt mais aussi au fait que le style et le dynamisme du récit, sans être inexistants, ne sont pas suffisamment remarquables pour me sortir de ma torpeur.

27/06/2008

Hard Candy

mansfield_mariage_mode.jpgRepéré il y a des mois sur les blogs, classé parmi le challenge anti-PAL que je m’étais fixé fin 2007, Mariage à la Mode de Katherine Mansfield a attendu bien longtemps dans ma bibliothèque mais voilà, je l’ai enfin lu. Bien m’en a pris, car j’ai passé un très bon moment ; plus encore, j’avais justement besoin de ce type de texte en ce moment. Je précise au passage que j’essaie de lire en parallèle deux autres romans qui ne me passionnent pas, d’où l’effet salvateur de ce petit recueil.

 

Tirés de La Garden-Party et autres nouvelles, les deux textes de ce recueil ont le mérite :1) d’inciter fortement le lecteur à prolonger le plaisir avec la découverte du recueil complet ; 2) de donner un aperçu intéressant de l’œuvre de Mansfield, réputée pour ses talents de nouvelliste. J’avoue avoir parfois un peu peur après plusieurs lectures décevantes dans cette collection Folio 2 € (j’en parlais après ma lecture de Mark Twain).

 

Bizarrement, Mansfield fait partie de ces auteurs classiques un peu oubliés après avoir été en vogue à une certaine période. Voilà en quelques mots ce que nous raconte monsieur Folio à ce sujet.

mansfield_2.jpgMansfield (1888-1923) est un auteur néo-zélandais. Ayant étudié au Queen’s College à Londres, elle passe quelques années entre la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre où elle choque la bonne société en « s’éloignant » du jeune violoncelliste Arnold Trowell pour devenir la maîtresse de son frère jumeau violoniste, Garnet. Shocking ! Alors qu’elle est enceinte de Garnet (dont les parents s’opposent bien sûr à une éventuelle union), Mansfield épouse finalement George Bowden, « un professeur de chant plus âgé qu’elle de trente et un an », « pour le quitter le jour même ». (Notez, amis lecteurs, le côté sulfureux de cette biographie qui a au moins le mérite de nous tenir en éveil par son petit côté piquant même si, jusqu’ici, hormis la publication de quelques nouvelles, rien de bien littérairement significatif n’est arrivé à la jeune Katherine) Mansfield, rayée du testament de sa mère, fait également une fausse couche avant de continuer à mener une vie sentimentale forte en rebondissements. Au début des années 1910, Mansfield commence à souffrir de tuberculose ; la maladie ne sera pas diagnostiquée à cette époque mais la pousse à se rendre dans le sud de la France en 1917. Cette période est aussi marquée par le décès de son frère victime d’une grenade et dont la mort touche particulièrement l’auteur. Mansfield, après avoir fait notamment la connaissance de D.H. Lawrence avant son installation en France, devient également l’amie de Virginia Woolf. Cette dernière pousse Mansfield à publier ; deux recueils voient le jour : Félicité en 1920 et La Garden-Party en 1922. D’autres nouvelles, le journal et les lettres de Katherine Mansfield seront également publiés à titre posthume.

Passons le côté people et parlons maintenant de ces deux nouvelles.

Mariage à la Mode est l’histoire de William, travaillant à Londres et venant passer ses week-ends en bord de mer auprès de son épouse et de ses enfants. Amoureux fou de sa femme, heureux en famille, William a dû s’habituer aux nouvelles exigences de son épouse, toujours charmante mais très influencée par un groupe d’amis. Une grande maison, des domestiques, peu d’intimité. Voilà à quoi se résume désormais la vie de William, pourtant prêt à faire chaque week-end beaucoup de concessions.

Entre cet homme qui souffre d’une douleur à la poitrine (annonce de mort imminente ? symbole de son malheur ?), sa femme jolie mais frivole, les relations envahissantes profitant des moyens financiers de l’avocat et deux enfants auxquels il ne peut plus offrir de jouets (à la demande de sa femme) et dont les bonbons et autres cadeaux comestibles sont accaparés par l’épouse et ses amis, Mariage à la Mode est un texte au final assez mélancolique aux personnages extravagants.

La Baie, qui constitue l’essentiel de ce recueil, est un récit retraçant la journée des habitants de Crescent Bay, de l’aube jusqu’aux premières heures de la nuit. Vacances en famille, désirs personnels, vie quotidienne, rêves enfouis sous une réalité tout autre, conventions, alliances et animosité ne sont pas en reste dans un tableau réaliste exécuté avec une certaine légèreté.

Si les sujets ne sont pas forcément très joyeux, ces textes restent pourtant agréables, comme baignés de la lumière et caressés par la mer toutes deux omniprésentes dans ces récits. Les défauts, les sentiments négatifs aussi bien que les aspects plus positifs de la nature humaine sont révélés avec simplicité et avec un certain recul qui pose le narrateur en simple observateur omniscient. C’est au lecteur de juger de la conduite des uns et des autres s’il le souhaite. Reste un portrait parfois tendre, souvent acidulé brossé par une plume très agréable. Tout en finesse, ces deux récits qui m’ont parfois fait penser aux toiles de Sorolla ou de Mary Cassatt méritent sans aucun doute d’être (re-)découverts.

L’avis de Hilde et celui de Lilly.

 

Extrait de La Baie :

La mer était basse ; la plage était déserte ; les flots tièdes clapotaient paresseusement. Le soleil ardent, flamboyant, tapait dur sur le sable fin ; il embrasait les galets veinés de blanc, les gris, les bleus, les noirs. Il absorbait la petite goutte d’eau blottie au creux des coquillages incurvés ; il décolorait les liserons roses qui festonnaient les dunes. Tout paraissait immobile, à part les petites puces de mer. Pft-pft-pft ! Elles n’arrêtaient pas une seconde.

Là-bas, sur les rochers tapissés de varech qui ressemblaient, à marée basse, à des bêtes au long poil descendues boire au bord de l’eau, le soleil tournoyait telle une pièce d’argent dans chaque petite flaque. Elles miroitaient, frissonnaient et d’infimes vaguelettes venaient baigner leurs rives poreuses. Si on se penchait pour l’observer, chaque flaque était comme un lac bordé de maisonnettes roses et bleues ; et par-derrière, oh ! une immense région montagneuse – des ravins, des cols, des criques dangereuses et des sentiers affreusement escarpés qui menaient au bord de l’eau. Sous la surface ondoyait la forêt marine – des arbres roses, minces comme des fils, des anémones veloutées et des algues orange tachetées de petits fruits. Voici qu’au fond une pierre remuait, oscillait et l’on entrevoyait une antenne noire ; une créature filiforme passait en ondulant et se perdait. Il arrivait quelque chose aux arbres roses tout ondoyants : ils devenaient d’un bleu froid de clair de lune. Et soudain, à peine audible, un tout petit « floc ». Qui avait fait ce bruit ? Que se passait-il là-dessous ? Et comme l’odeur humide du varech était forte sous le soleil brûlant…

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101 p

Katherine Mansfield, Mariage à la mode précédé de la Baie, 1922

Challenge anti-PAL 2008