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21/04/2008

Victorien, ce livre est pour toi !

1637611217.jpg457437637.JPGDear everyone, chers Vers de Livres en particulier !

Aujourd’hui est le D-Day où je vais révéler au grand jour mes talents artistiques insoupçonnés devant vos yeux ébahis. Amis lecteurs, il y a bien sûr un pourquoi du comment à tout cela : si mes créations étaient sagement tenues secrètes jusque-là (à juste titre, vous le voyez par vous-mêmes), ce n’était pas pour en faire étalage maintenant. Alors pourquoi tant de grâce me direz-vous ? Eh bien, bande de petits curieux, il se trouve qu’après une lecture coup de cœur j’ai décidé qu’il était temps d’ajouter à mes notes quelques symboles vous aidant rapidement à repérer mes coups de cœur et mes déceptions. Je vais donc instaurer un système d’étoiles très bientôt mais je n’ai pas encore l’échelle sous la main donc je ferai ça rétroactivement. En revanche, rien que pour vos beaux yeux, j’ai créé tout à l’heure ce magnifique cœur aux couleurs vives et aux subtils contrastes, non pour les réserver aux stylistes (envieux) les plus offrants, mais pour vous signaler du premier coup d’œil certaines lectures particulièrement renversantes. Nous commencerons donc (mais je vais intégrer ce sublime dessin aux notes antérieures) par un roman fleuve pas intello pour un sou, je dois bien l’avouer, La Marque de Windfield de Ken Follett.

J’ai déniché ce livre chez mes parents il y a une dizaine de jours et, horreur ! j’ai découvert qu’il m’avait été offert le 15 avril 1998. Soit presque dix ans jour pour jour. Décidant qu’il était grand temps de sortir de ma PAL ce roman qui me faisait toujours envie mais que je ne lisais jamais, je me suis plongée dans l’histoire sans trop savoir ce qui m’attendait : thriller ? policier classique ? roman historique ?

Comme vous le savez déjà, le mélange a bien pris et j’ai tout de suite été emportée par cette saga palpitante dont le déroulement est devenu mon principal sujet de préoccupation pendant quelques jours.

L’histoire : en 1866, Peter, un jeune élève de Windfield meurt noyé, vraisemblablement assassiné par un autre élève plus âgé, Edward Pilaster. Parmi les témoins, Micky Miranda, élève opportuniste hautement antipathique venu du Cordovay et sans le sou ; Hugh Pilaster, jeune cousin d’Edward bien plus intègre et sympathique, mouton noir de la famille qui sera retiré du collège le jour même suite à la faillite et au suicide de son père ; enfin, Tonio, petit rouquin de l’âge de Hugh et de Peter également venu du Cordovay. Faisant passer son ami Edward pour un héros ayant tenté de sauver Peter de la noyade, Miranda obtient les faveurs de la famille Pilaster qui croit Edward coupable. Dès lors ils deviennent inséparables et les Pilaster, de puissants banquiers, pourvoient aux besoins du jeune garçon. Fin du prologue.

Nous retrouvons tous ces personnages quelques années plus tard lorsqu’ils s’apprêtent à faire leur entrée dans la vie professionnelle, Edward et Hugh à la banque, Micky dans le corps diplomatique. Malgré son statut d’indésirable, Hugh est promis à un avenir brillant dans la finance tandis que son cousin Edward, mou et peu motivé, doit seulement son poste à son père et aux intrigues menées par sa mère Augusta. D’autres personnages prennent de l’importance à cette période : Maisie, jeune fille débutant une carrière de prostituée après avoir quitté sa famille ruinée par la faillite de Tobias Pilaster ; Solly Greebourne, fils héritier de Ben Greenbourne, banquier juif plus puissant encore que les Pilaster ; April, jeune courtisane qui partage une chambre avec Maisie.

Je ne vous en dis pas plus même si l’envie de ne m’en manque pas. Jusqu’à l’épilogue (1892), nous suivons pas à pas l’ascension et la chute des uns et des autres. Avec horreur et curiosité, nous découvrons toutes les manœuvres d’Augusta pour diriger la banque en manipulant les hommes de la famille ; nous nous attachons inévitablement au bon vivant Solly, personnage d’une générosité incroyable et nous tremblons à chaque instant pour l’avenir de Hugh, sans cesse menacé par les mesquineries habiles de sa tante. Le tout ponctué de quelques meurtres, saupoudré d’intrigues amoureuses, de secrets honteux, de paillettes et de charbon, comme il se doit pour faire une belle épopée victorienne ! Aussi invraisemblables que puissent paraître l’intégrité et la gentillesse de certains, la méchanceté et la ruse des autres, tous les personnages sont d’un réalisme surprenant, leurs portraits brossés avec précision et leurs caractères bien trempés. On aime, on déteste, mais aucun ne nous laisse indifférent.

Bien sûr, Ken Follett est un écrivain de thrillers et n’est pas particulièrement connu pour sa plume légendaire. Cependant, sans être un roman « d’auteur », ce livre est écrit dans un style tout à fait correct qui, sans être intéressant en soi, ne gêne absolument pas la lecture. J’ai relevé quelques erreurs de traduction un peu agaçantes mais peu nombreuses : une allusion à la Richesse des Nations d’Adam Smith (ici « Fortune des Nations », ce qui ne correspond pas au titre français) ; Maisie qui devient Daisie une fois ; ou encore quelques fautes d’impression ou de frappe. Cela dit, pas plus d’une dizaine pour plus de 600 p, donc rien de bien important – des corrections ont peut-être été apportées depuis, d’ailleurs, puisque mon livre a été imprimé il y a dix ans.

Au final, je conclus sur un vrai coup de cœur pour ce roman qui va de rebondissement en rebondissement et ne laisse pas au lecteur le temps de reprendre son souffle. Absolument passionnant, 100% accrocheur, à recommander chaudement aux amateurs de sagas familiales, de romans historiques et de l’époque victorienne.

PS : à ceux qui l’ont lu, que pensez-vous de la fin et du coup (à mon avis excellentissime) de la malle ?

PS2 : en parlant d'époque victorienne, ce serait aujourd'hui l'anniversaire de Charlotte Brontë, née en 1816.

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627 p

Ken Follett, La Marque de Windfield, 1993

05/04/2008

Suivez le guide !

1477056535.JPGPour éviter tout quiproquo, ce voyage organisé Spécial Frisson sponsorisé par les Glaçons OnZeRock ne passera pas par les destinations habituelles proposées par les autres tour-opérateurs. Contrairement à la concurrence, nous vous éviterons tous les attrape touristes avec audio-guide à l’entrée et photo souvenir ou glace esquimau à la sortie. Depuis l’installation de chaînes de fast-food sur les sites suivants, nos voyages premium ne prévoient plus d’arrêt dans : les châteaux hantés, les cryptes et les cimetières. Le Loch Ness et les ruines des Carpates ne font pas non plus partie de notre circuit (1 seule étoile au Guide Vert).

Pour ce voyage, nous vous recommandons de régler au préalable certaines formalités (toute souscription à une assurance vie est chaudement recommandée par notre compagnie, qui se soucie tout particulièrement du confort psychologique de son aimable clientèle). Notre société ne pouvant prémunir les personnes physiques contre certains risques liés à la fréquentation de lieux hantés (haute probabilité d’accidents malencontreux, problèmes cardiaques et crises de démence fréquents notamment) aucune réclamation ne saurait être recevable dans l’éventualité d’un quelconque incident.

Votre guide tout au long du voyage sera Edith Wharton. Accompagnant depuis deux ans nos clients dans les lieux du non-dit, Edith est un excellent guide dont les talents de medium ne sont plus à démontrer. Habituée aux dangers de ce métier par certains aspects périlleux, elle saura mieux que quiconque prévenir certains risques inévitables et assurer autant que faire se peut la sécurité de notre aimable clientèle.

Comme vous le savez, notre société propose plusieurs voyages Spécial Frisson. Vous avez opté aujourd’hui pour le Pack Le Triomphe de la Nuit.

Celui-ci débutera par une rencontre avec « La cloche de la femme de chambre » : récemment embauché(e) pour remplacer la femme de chambre d’une femme vivant dans un manoir isolé, vous apercevrez dès votre arrivée une femme que personne d’autre ne semble voir. Vous logerez en face de la chambre occupée par votre prédécesseur malencontreusement décédée, vous demandant pourquoi la cloche vous reliant à la chambre de votre maîtresse n’est plus utilisée. Craquements, apparitions, dépérissements et tyrans garantis.

Puis vous verrez « Les yeux », deux globes oculaires hideux qui vont observeront ouvertement la nuit jusqu’à vous rendre insomniaque. Vous vous enfuirez et quitterez l’Amérique pour l’Europe afin de les éviter. Mais cela suffira-t-il ?

Vous ferez un détour « Plus tard » (également au programme de notre voyage Selected Ghost Stories, dont le guide emblématique est Roald Dahl). Rejoignez Mary dans la campagne anglaise et découvrez vous aussi que si l’on voit le fantôme, on ne le découvre que bien plus tard.

Vous prolongerez votre voyage par un séjour à « Kerfol », où le silence sera d’autant plus troublant que vous serez entourés de chiens terriblement calmes. Jusqu’au jour où l’on vous racontera l’étrange histoire de cette maison, autrefois habitée par un seigneur violent et possessif qui se sera vengé de l’improbable infidélité de son épouse.

Puis votre voyage s’achèvera sur « Le triomphe de la Nuit », où un oncle présumé protecteur veillera personnellement au décès de son cher neveu, à la santé délicate. Parviendrez-vous à aider le jeune homme à déjouer un plan vicieux dont il n’a pas conscience ? Rien n’est moins sûr.

Et maintenant, il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter un excellent voyage !

L’avis de nos consommateurs nous est toujours précieux :

XX – Super ! Mamie a adoré !

Glurps- C mega bien sof la campagne j’m po tro.

Lou – Perso, j’ai préféré le voyage Selected Ghost Stories. Les étapes étaient un peu inégales (la première était la plus réussie). Des aventures un peu troublantes, dont le dénouement peut laisser perplexe mais a le mérite de pousser à la réflexion… difficile de se défaire d’un certain sentiment de trouble à la fin du voyage. Tout est dans le non-dit, la finesse toute whartonienne. Sans être totalement convaincue, j’ai été séduite par l’ambiance à la Henry James (dont j’avais particulièrement apprécié le dépaysant Tour d’Ecrou). Je retenterai l’expérience avec le Pack Grain de Grenade.

On en parle aussi sur Des Livres, toujours des Livres.

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183 p

Edith Wharton, Le triomphe de la Nuit, 1909-1937

Spéciale dédicace à Choupynette, qui voulait en savoir un peu plus sur Edith et ses fantômes, et à Eric, dont j'adore arpenter le Cabinet des Curiosités !

10/03/2008

Cherche vieille fille désespérément

1867231617.JPGChère Barbara,

Lorsque vous nous avez quittés en 1980, le monde était bien différent de celui dans lequel je vis aujourd’hui. Internet n’existait pas, les ordinateurs étaient encore de gros monstres presque inutiles, votre future chroniqueuse dévouée Mademoiselle Lou n’était pas encore née et les dîners livres-échanges n’avaient sans doute pas encore remplacé les réunions Tupperware et les goûters littéraires très formels de la bonne société.

Vous ne pouviez donc pas vous imaginer que 27 ans après votre disparition (car j’ai assisté à ce phénomène pour la première fois l’an dernier), de petits groupes de lecteurs un tantinet bobos se réuniraient à Paris autour de nouilles sautées et de pizzas 4 fromages pour échanger des livres et parler bouquins. Et si vous l’aviez pu, auriez-vous un seul instant songé au rôle prépondérant joué par vos romans dans ces réunions de lecteurs enthousiastes ?

Car chère Barbara, lorsqu’un lecteur est assez fou pour apporter à ces dîners l’un de vos romans, à l’instant où il sort (aussi discrètement que possible) ledit roman de sa besace, un frisson parcourt l’assemblée, quelques exclamations fusent, la tension s’installe, impalpable mais bien réelle. Malgré les plaisanteries (lancées avec un peu plus de nervosité que d’ordinaire), la compétition s’annonce désormais féroce. Tout est bon pour atteindre la victoire : coups d’œil aiguisés aux adversaires ; élaboration d’une stratégie d’urgence en fonction du nombre de lecteurs prêts à tout pour emporter l’objet convoité ; feinte et mise en circulation d’informations erronées (je ne vise pas du tout Isabelle qui lance négligemment pour les pauvres oies blanches non averties : « Barbara Pym c’est vraiment pas terrible, je ne comprends pas ce qu’on lui trouve ! ») ; en dernier recours, mais de façon plus discrète, menaces en amont (« attention cette fois-ci j’ai apporté une hache au cas où ») ou négociations désespérées en aval (« je t’échange tous les livres que j’ai eus contre ton Barbara Pym »).

Et me direz-vous, Barbara, pourquoi un tel engouement ? Pour quelques vieilles filles, un bouquet de pasteurs et une moisson de 5 o’clock teas ? Pour la sérénité et le calme apaisant de vos histoires où rien ne se passe ? Tout cela vous paraît invraisemblable, j’en conviens volontiers.

Alors si vous vous posez encore des questions, je dois vous parler de ma récente immersion dans votre délicieux Crampton Hodnet. Evidemment, cela fait bien longtemps que vous l’avez écrit et vous aurez peut-être oublié cette histoire où les couples se font et se défont à un rythme digne des meilleurs épisodes des Feux de l’Amour (ne me questionnez pas ici sur le sens à donner au mot « meilleurs »).

A Oxford, dans les années trente, dans la plus pure tradition pymesque, vos personnages sont : une vieille femme désagréable qui se mêle de la vie des autres, Tante Maude, et sa demoiselle de compagnie, Miss Morrow, gentille et fade comme il se doit ; Mr Cleveland, universitaire pantouflard et égocentrique se découvrant soudain un certain potentiel de séduction auprès de ses étudiantes ; Barbara Bird, jeune étudiante brillante et romanesque éprise dudit professeur ; un vicaire séduisant croyant chercher le confort monotone d’un foyer de fidèles (si possible vieilles et dévotes, avec une bonne cuisinière) ; Mrs Cleveland, épouse pragmatique et arrangeante ; enfin, Anthea Cleveland, jeune fille en fleur dont le dernier prétendant en date est Simon, étudiant ambitieux et fils de diplomate s’imaginant déjà premier ministre.

Comment vous dire ? Ces jours-ci, en lisant votre savoureux roman, une tasse de thé à portée de main, la pluie venant par intermittence frapper à mon carreau, j’ai eu le sentiment que l’Angleterre était à portée de main, là, dans les bulles tremblotantes flottant à la surface de mon Yunnan tout juste servi.

L’introduction présente ce livre comme l’un de vos premiers, une œuvre moins aboutie ponctuée de petites maladresses. C’est aussi le roman que vous jugiez vous-même le plus drôle. Et c’est tout à fait ce qui séduit à la lecture de Crampton Hodnet.

Il ne se passe pas grand-chose en fin de compte : les demandes en mariage n’aboutissent pas, les vieilles filles restent célibataires ; les maris prêts à faire des démonstrations de virilité rentrent la tête basse au foyer (devrais-je utiliser une autre expression plus appropriée ?), quémandant timidement une nouvelle tasse de thé ; un commérage est remplacé par un autre et si quelques changements éphémères viennent troubler l’apparence de cette vie immobile, ce n’est que pour retourner rapidement dans l’ombre et souligner plus crûment encore l’immuabilité de ces petites vies d’Oxford-Nord.

Ce tableau malicieux de vos contemporains sur lesquels vous portez un regard tendrement cynique est ici empreint d’humour et d’espièglerie. La fatuité est tournée en dérision, les travers de chacun ressortent comme par magie sous une plume taquine. Et voilà comment vous piégez vos lecteurs, en les faisant rire de leurs propres travers et en mettant le doigt sur des paradoxes qui font notre quotidien. Avec ironie, et sans vraiment se l’avouer, ne se reconnaît-on pas un peu dans ces aventuriers du dimanche, ces personnages qui veulent refaire le monde et parlent de vivre intensément leurs passions autour d’un Darjeeling ?

Quoi qu’il en soit, à l’avenir, j’aurai certainement une prédilection pour ce roman de vous que je viens de découvrir, et qui n’est que le deuxième d’une longue liste de bonheurs hautement britanniques à venir.

Espérons que la plupart des romans de la maturité pymesque auront gardé leur vivacité et leur fraîcheur. Si ma première tentative s’est soldée par une simple lecture apaisante pour jeune lectrice surbookée, c’est à Crampton Hodnet que je me suis le plus amusée !

Fort respectueusement votre,

Une nouvelle recrue !


Extraits :

Anthea vient de quitter Simon, reparti à Randolph College :

Anthea était couchée à plat ventre sur son lit, le visage enfoui dans son oreiller. (…) Elle vida d’un trait deux verres d’eau, puis se mit à sa fenêtre et se pencha à l’extérieur. « Pense-t-il à moi ? » chuchota-t-elle à la nuit, envoyant solennellement des baisers dans ce qu’elle imaginait être la direction de Randolph College – baisers qui s’envolèrent en fait, et bien inutilement, vers un séminaire de prêtres catholiques romans non loin de là.

Le vicaire Latimer est sur le point de demander la demoiselle de compagnie Miss Morrow en mariage :

« Ce n’est pas la peine de le regarder à la dérobée, dit Miss Morrow, qui avait suivi son regard. Il est parfaitement naturel d’avoir envie d’un remontant de temps à autre. Mais il ne me semble pas qu’on prenne du sherry après un repas. Ne serait-ce pas plutôt l’heure du porto ?

- Oui, sans doute, répondit Mr. Latimer, agacé par la tournure que prenait la conversation.

- Remarquez, si vous ne considérez que ses vertus médicinales, j’imagine que le moment où vous le buvez n’importe guère. A votre place, j’en prendrais un verre maintenant si cela vous tente » ajouta Miss Morrow.

Un verre de sherry lui serait de peu de secours, mais Mr. Latimer se sentit encouragé. « Comme vous me comprenez bien ! soupira-t-il. Vous aussi devez ressentir cette tristesse ici, cette impression de se trouver dans une prison… » Il agita les mains avec de grands gestes d’oiseau pris au piège.

«  Naturellement, je l’ai ressenti, répondit vivement Miss Morrow. Je vous l’ai dit quand vous êtes arrivé. Mais pour moi, les choses sont différentes ; en tant que demoiselle de compagnie, je suis payée pour endurer cette tristesse ; c’est mon lot. Quoique, dans l’ensemble, j’aie de la chance – et j’aime beaucoup la vie.

- Vous aimez la vie ? demanda Mr. Latimer comme si c’était une découverte pour lui.

- Bien sûr. Et vous devriez l’aimer davantage encore parce que vous êtes jeune.

- Mais, je ne suis pas jeune, répondit Mr. Latimer. Nous ne le sommes ni l’un ni l’autre. Sans être vieux non plus. » Sa voix se chargea d’espoir. « Oh, miss Morrow – Janie ! s’exclama-t-il soudain.

- Voyons, mon prénom n’est pas Janie.

- Il commence bien par un J, non ? » rétorqua-t-il plutôt sèchement. Il était agaçant d’être arrêté par de telles banalités. Qu’importait donc son prénom à un moment pareil ?

« Je m’appelle Jessie, si vous voulez savoir ; enfin, Jessica, plutôt, dit-elle sans même lever les yeux de son tricot.

- Oh, Jessica, poursuivit Mr. Latimer qui commençait à perdre de son aplomb, ne pourrions-nous fuir tout cela ensemble ? »

Miss Morrow se mit à rire. “Oh, vraiment, dit-elle, vous devrez m’excuser, mais cela me fait si drôle de m’entendre appeler Jessica. Je crois que j’aime assez cela d’ailleurs ; cela fait plus digne.

- Eh bien ? lui demanda Mr. Latimer qui se sentait alors aussi effondré que tout homme dont la demande en mariage vient d’être entièrement ignorée.

- Eh bien quoi ? reprit Miss Morrow.

- Je vous ai demandé : ne pourrions-nous fuir tout cela ensemble ?

- Vous voulez dire sortir ce soir ? répondit-elle en lançant un regard indifférent vers l’horloge de marbre sur la cheminée. Aller au cinéma ou quelque chose comme ça ? »

Mr. Latimer était parvenu à un état d’exaspération tel qu’il se résolut à être tout à fait direct. Il n’était pas possible que sa niaiserie ne fût pas feinte. Elle essayait de le mettre en colère. « Je suis en train de vous demander de m’épouser, de devenir ma femme, lui dit-il, en articulant chaque syllabe.

- Ah, bon ! dit Miss Morrow. Je croyais que vous vouliez seulement dire sortir ce soir.”

Ah bon ! Demande en mariage avait-elle jamais reçu pareil accueil ? « Vous pourriez au moins me donner une réponse, lança-t-il froidement.

- Vous êtes vraiment sérieux ? demanda Miss Morrow. On ne le croirait pas, mais apparemment vous l’êtes. Personne n’oserait demander ma main même par plaisanterie…. De crainte que je n’accepte.

- Vous êtes une femme charmante, affirma sans aucun enthousiasme Mr. Latimer, qui boudait maintenant.

- Naturellement, je suis très flattée que vous ayez voulu – ou cru vouloir – m’épouser, dit posément Miss Morrow, mais j’ai peur que la réponse doive être non. » Elle s’interrompit un instant avant de reprendre sur un ton plein de sollicitude. « Vous ne semblez pas dans votre état normal ce soir. Vous vous êtes surmené sans doute. Je vais demander à Florence qu’elle vous prépare une tasse d’Ovomaltine, voulez-vous ?

- Vous pourriez au moins me faire la grâce de penser que je sais ce que je dis, rétorqua Mr. Latimer, avec colère. Je vous respecte et vous estime beaucoup, continua-t-il sur le même ton. Je crois que nous pourrions être très heureux ensemble.

- Mais m’aimez-vous ? lui demanda doucement Miss Morrow.

- Si je vous aime ? s’exclama-t-il, indigné. Mais je viens de vous le dire ! »

En parlant des maris :

« Quand on a été mariée à quelqu’un pendant près de vingt ans, on se fait à sa présence dans la maison. Et quand il vous quitte, c’est comme si l’on avait enlevé un meuble et qu’on se retrouvait avec un mur nu en face de soi… »

« Imaginez-vous, poursuivit Lady Beddoes, que nous avions à Varsovie une impressionnante desserte en acajou à laquelle Lyall (le mari en question) tenait beaucoup. Eh bien, nous ne l’avons pas rapportée en Angleterre et Lyall n’a vécu que dix-huit mois à Chester Square. Peut-être était-ce un signe… quoique Lyall ne fût pas un homme d’une stature imposante. Il était même de petite taille, pas aussi grand que moi avec mes talons. »

Et pour finir, une charmante conversation entre Miss Doggett (alias Tante Maude) et sa demoiselle de compagnie (après la demande en mariage dont elle ne sait rien) :

« Miss Morrow, dit-elle, j’espère que vous ne vous faites pas d’idées à propos de Mr. Latimer. Mrs. Wardell a cru vous voir vous abriter ensemble dans la remise à outils. »

(…) « Je crois avoir passé l’âge où je pourrais me faire des idées, répondit-elle d’un air modeste.

- Justement, rétorqua Miss Doggett sur un ton de remontrance. Ce sont les femmes sans attraits et plus toutes jeunes qui risquent le plus de perdre la tête. »

J'ai déjà parlé de Barbara Pym ici !

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277 p

Barbara Pym, Crampton Hodnet, 1940

Challenge anti-PAL 2008

04/03/2008

Colloc à haut risque

1034608469.JPGComme si je n’avais pas assez de soucis en ce moment, Jonny est venu en remettre une couche récemment ! Jonny c’est le petit nom que je donne à Jonathan. Ce n’est ni mon amant, ni mon cousin, ni mon hamster. Pas même ma plante verte. Non, Jonathan est mon nouveau colloc et squatte ma bibliothèque depuis quelques mois. Ou presque.

Quand je dis qu’il est arrivé avec sa valise et ses cartons comme ça sans prévenir, annonçant les pires ennuis, je n’ai pas menti. La preuve ! Histoire de me rassurer, il m’a remis un texte au titre fatidique : Tout peut arriver ! Si j’avais déjà quelques inquiétudes en voyant débarquer Jonny chez moi, autant dire que ce cadeau empoisonné ne laissait plus de place au doute. A mes menus tracas j’ai dû ajouter tous ceux de Zach (de ce côté-là il était servi !). La période heureuse des petites angoisses était révolue : les catastrophes pouvaient déferler.

Car Zach a beau être un type très sympa, jeune, dynamique… il a beau être le meilleur des frangins et faire tout son possible pour devenir quelqu’un de bien, en prenant l’exact contre-pied de son père… il cumule tous les ennuis possibles. Fiancé à Hope, riche héritière intelligente et splendide (bien qu’un peu potiche à mon goût), il est fou amoureux de Tamara, la veuve de son meilleur ami. Au cas où le petit côté tragique de la chose vous aurait échappé, ajoutons que l’ami en question est décédé dans un accident de voiture aux côtés de Zach, après avoir tranquillement agonisé auprès de lui (pour les détails, voir directement l’extrait incriminé).

Bon. Avouez que jusque-là, Zach et moi pouvions encore nous en sortir. Oui mais non. Ajoutez à ce triangle amoureux la réapparition inquiétante d’un père disparu depuis des années, soi-disant venu faire amende honorable ; un job épouvantable qui le rend fou ; un beau-père qui tripote un peu trop Hope, la fiancée ; un colloc dépressif qui passe sa journée à poil devant la télé ; un frère cadavérique et un autre qui se fait arnaquer par le balourd du quartier. Ah, et j’oubliais un dernier petit détail : des ennuis de santé franchement inquiétants (Zach vit-il ses derniers mois ?). Vous aurez devant vous le tableau des problèmes qui se sont subitement ajoutés aux miens. (Autant dire que par effet de substitution, mes petits soucis ont disparu et que j’ai pu librement angoisser pour mon ami Zach, serrant convulsivement le texte de Jonny pendant de fiévreuses lectures sans fin)

Au final, après des péripéties tantôt rocambolesques et hilarantes, tantôt inquiétantes, l’histoire de Zach a pris la tournure que j’attendais. Soulagée, j’ai refermé mon livre et repris ma respiration après une immersion totale. Puis j’ai vite remis ce fardeau à une amie pour ne plus avoir à frémir à chaque seconde. Jonny a donc fait ses valises pour quelque temps. Zach aussi. Et pour me remettre de mes émotions j’ai entrepris une cure de thé vert aux effets pseudo-zénifiants. Car ne prenez pas ce voyage aux côtés de Jonny pour la traversée d’un long fleuve tranquille !

Enfin, c’est qu’il va tout de même me manquer Zach… pfff… je parie que si Jonny débarque à nouveau avec ses cartons plein d’épines je ne vais même pas savoir lui dire non !

N'oubliez pas le site de l'auteur et les notes publiées sur Lecture/Ecriture.

375 p

Jonathan Tropper, Tout peut arriver, 2005

23/02/2008

From NY to London

515465b97bcb77baa726494e764f74fe.jpgRien ne va plus ici. Tout d’abord, ma liste de livres à présenter s’allonge dramatiquement et la pile de romans déjà lus menace de s’effondrer sur moi à tout instant ! D’ailleurs Le Fantôme de Baker Street et moi avons eu une sérieuse dispute tout à l’heure lorsque je lui ai expliqué que si, j’allais d’abord parler de livres que j’ai promis de rendre à une amie, donc pas de lui. Autant dire que tous ses fantômes se sont furieusement secoués, mon bureau en tremble encore mais non, je ne cèderai pas devant les menaces de Dracula et de Dorian Gray. Il faut dire qu’après mes folles aventures avec Stéphanie Plum et la poursuite d’un tueur psychopathe, ce ne sont tout de même pas quelques vieux monstres victoriens qui vont m’arrêter !

Ensuite si rien ne va c’est aussi parce que je suis toute émoustillée depuis que j’ai vu que le dernier Lee Jackson venait de sortir chez 10/18, soit la suite de la nouvelle série que j’avais découverte et dévorée l’an dernier (j’en ai parlé ici et ). Je n’ai pas encore trouvé le temps de me plonger dans les affres de ce polar victorien qui me lance lui aussi des appels désespérés depuis la table où je l’ai négligemment posé, en espérant qu’il suffirait de l’éloigner de moi pour ne pas être tourmentée par cette passion dévorante.

29aaba24a05aad9049b270b3f33e9949.jpgEnfin, et il s’agit là d’une terrible nouvelle qui m’a anéantie, je viens de découvrir que la librairie du 84, Charing Cross Road n’existait plus depuis plusieurs décennies. Moi qui attendais avec impatience le moment où je me délecterais de la correspondance d’Helene Hanff et de ses amis libraires à Londres, qui gardais enfoui en moi l’espoir de découvrir à mon tour le célèbre endroit… vous imaginez le drame qui est venu endeuiller ma vie de lectrice !

Puisque nous parlons du 84, Charing Cross Road, j’en profite pour alléger un peu le poids des critiques en retard.

Evidemment, cette fameuse correspondance est un peu au lecteur compulsif ce que la Bible est au chrétien ou le Nutella à sa tartine (admirez les rapprochements et raccourcis tortueux). Une sorte de guide – spirituel ou pas, un hommage à toutes ses faiblesses et un rappel émouvant de toutes ses lectures et des heures passées à traquer la perle rare dans une librairie, ce qui pour le lecteur est bien sûr ce qu’on pourrait voir comme la version la plus approchante du concept de « paradis ».

Autant le dire tout de suite, j’aurais plus apprécié ce savoureux échange en anglais, bien que les anecdotes amusantes soient assez bien transcrites en français. Dans ce livre un peu trop court à mon goût, on découvre la correspondance entre Helene, jeune new-yorkaise à la recherche de livres classiques et Frank Doel, libraire à Londres. Rapidement, la jeune Américaine abandonne le ton conventionnel de la cliente pour adopter un ton drôle, osé et extravagant qui fait tout le bonheur du lecteur. Au bout de quelques mois, Helene commence à envoyer des colis aux libraires, alors que les Anglais sont encore soumis au rationnement suite à la guerre. Une étrange relation naît alors entre la jeune femme et plusieurs personnes entretenant un rapport plus ou moins direct avec la librairie. Autant vous le dire, cela finit plutôt mal… mais je vous laisserais découvrir la fin par vous-mêmes.

Outre la lecture plaisante et rapide qui m’a beaucoup apporté ces derniers jours, j’ai profité de la vaste culture d’Helene Hanff et de quelques commentaires des éditeurs pour noter au passage plusieurs œuvres intéressantes : les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer (1340-1400), soit « une véritable fresque de la société anglaise de l’époque » , le Lecteur Commun de Virginia Woolf (honte à moi, je n’ai jamais parlé de cet écrivain sur mon blog) ; Izaak Walton, royaliste connu pour avoir offert un témoignage intéressant sur l’époque de Cromwell ; enfin, le film de 1987 84, Charing Cross Road avec Anthony Hopkins.b53d808d61bc9893bacc47ace2ae845e.jpg

Et quelques extraits pour le plaisir :

« C’est la plus ravissante des vieilles boutiques, sortie tout droit de Dickens, tu en serais folle.

Il y a des éventaires à l’extérieur, je me suis arrêtée et j’ai feuilleté quelques trucs juste pour avoir l’air d’un amateur de livres avant d’entrer. A l’intérieur, il fait sombre, on sent la boutique avant de la voir et c’est une bonne odeur mais pas facile à décrire, un mélange de renfermé, de poussière et de vieux, de boiseries et de parquet. Vers le fond de la boutique, à gauche, il y a un bureau avec une lampe (…).

Il y a des kilomètres de rayonnages. Du plancher au plafond. Ils sont très vieux et presque gris, comme du vieux chêne qui a absorbé tellement de poussière avec les années qu’il n’a plus sa couleur naturelle. »

« Cher Eclair,

Vous me donnez le tournis à m’expédier Leigh Hunt et la Vulgate comme ça, à la vitesse du son ! Vous ne vous en êtes probablement pas rendu compte, mais ça fait à peine deux ans que je vous les ai commandés. Si vous continuez à ce rythme-là vous allez attraper une crise cardiaque. »

« Vous ai-je déjà dit que j’écrivais des histoires policières pour la série Ellery Queen à la télévision ? Tous mes scripts ont pour toile de fond des milieux artistiques (ballet, concert, opéra) et tous les personnages – suspects ou cadavres – sont des gens cultivés ; en votre honneur, je vais peut-être en situer un dans le milieu du commerce des livres rares. Vous préférez être l’assassin ou le cadavre ? »

157 p

Helene Hanff, 84, Charing Cross Road, 1949-1969

 

02/12/2007

So British !

1cd1c3240cbb2536bc8e70a605bd8611.jpgLa critique arrive (je l'ai fini hier) ! Mille excuses pour mes chroniques peu nombreuses en novembre !
 

Bon, après de longues tergiversations j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains, de secouer la paresse qui me tient sous sa coupe depuis un certain temps et d’écrire enfin une note sur Retour à Brideshead d’Evelyn Waugh, découvert grâce à Emmanuelle.

Il y a un peu plus d’un an, j’ai inauguré ce blog en parlant d’un gros coup de cœur. Il s’agissait d’un autre livre de Waugh, mon tout premier, Le cher Disparu. Depuis je m’étais promis de poursuivre ma découverte mais il a fallu attendre le swap thé et littérature et le colis adorable de ma swappeuse pour que je mette mes plans à exécution. Pour preuve de mon intention d’origine, parmi les livres à lire listés fin 2006 dans la colonne de gauche de ce blog figure encore aujourd’hui Brideshead revisited.

Le cher Disparu était un roman court, assez loufoque, tellement bourré d’humour noir qu’il en devenait terriblement insolite et tordant. Une immense surprise en somme, un livre qui m’avait prise de court et qui me laissait un peu perplexe. Difficile d’imaginer la même thématique réchauffée et servie deux fois par Waugh. Pourtant son ton décalé ne cadrait pas non plus avec les autres romans que je pouvais imaginer. Cette première entrée en matière avait de quoi m’intriguer. En résumé, passé le Cher Disparu, que pouvait-on attendre de Waugh ?

Retour à Brideshead est écrit dans un tout autre registre.

L’histoire : Angleterre. 2e guerre mondiale. Le narrateur, Charles Ryder, se rend dans un nouveau campement où les soldats continueront à s’entraîner avant de partir un jour pour le front. Lorsque le régiment arrive à destination, la surprise est grande pour Ryder : le voilà de retour à Brideshead, dans une propriété qu’il connaît bien pour l’avoir autrefois fréquentée. Brusquement les souvenirs affluent. Tout d’abord Sebastian, l’ami d’Oxford qui l’amène pour la première fois à Brideshead, la propriété familiale. Puis, des années plus tard, alors que Charles est devenu peintre, Julia, la plus jolie des sœurs qui deviendra bientôt sa maîtresse.

Avec l’histoire de cette famille et des liens qui l’unissent à Charles, Waugh dresse le portrait d’une aristocratie anglaise sur le déclin, coincée entre deux guerres mondiales. D’abord entre la mère, Lady Marchmain, fervente catholique obsédée par ses deux frères morts en héros, et Lord Marchmain, qui n’a jamais voulu rentrer chez lui après être parti au combat. Puis le dévouement de Cordelia lors de la guerre d’Espagne. Enfin la réquisition de la maison et le départ de Charles, dont on ne sait trop à la fin ce qu’il adviendra de lui.

Même s’il est parfois un peu long, Retour à Brideshead est un roman très touchant. Difficile pourtant de dire si l’on s’attache vraiment aux personnages. Charles est intelligent mais terriblement froid. On lui pardonnera ses infidélités conjugales en trouvant sa femme exaspérante mais on s’étonnera de ne pas le voir manifester le moindre intérêt pour ses deux enfants, qui d’ailleurs n’apparaissent jamais directement dans le roman. Le plus émouvant est peut-être Sebastian, qui incarne au début la joie de vivre et traîne partout avec lui un ours en peluche nommé Aloysius. En réalité personnage au mal être profond, Sebastian sombre dans l’alcoolisme pour se protéger de son étouffante famille. Puis il s’estompe progressivement, jusqu’à devenir un ivrogne délabré dont on apprend l’histoire par des on-dit. Certains de ces personnages sont troublants tant ils sont directs et mettent à nu leurs propres souffrances avec un apparent détachement.

C’est donc une famille vouée au chaos que l’on suit pas à pas, pour voir chacun de ses membres s’enfoncer progressivement dans le néant : maladie et décès des deux parents, alcoolisme et disparition de Sebastian, abnégation et dévouement total des deux sœurs aux hommes partis en guerre. Jusqu’à Brideshead, le fils aîné, pilier débile de la famille qui finit par s’éclipser lui aussi en bonne compagnie, comme l’avait fait son père des années plus tôt.

Au final, en quittant ce portrait désarmant et cynique de l’aristocratie anglaise, on saluera Waugh pour sa finesse, la complexité de ses personnages et la richesse des dialogues. Les quelques longueurs sont vite pardonnées. Un beau roman à recommander vivement aux amateurs de classiques anglais.

MERCI EMMANUELLE !

J’en profite pour vous inciter à lire ma critique du Cher Disparu, roman désopilant que je ne vois pas sur les blogs et qui devrait plaire à bon nombre d’entre vous.

607 p

Evelyn Waugh, Retour à Brideshead, 1946

 

03/11/2007

Fighting spirits

0e022d1d7975e5eea86380a5ac9fe247.jpgI worship Edith Wharton. (Evidemment je ne trouve pas mes mots en français. Ne vous étonnez pas, ça devient chronique chez moi)

Voilà. C’est dit. Après un énorme coup de Coeur pour Xingu et une agréable surprise avec Libre et Légère, j’ai craqué devant Eté, vendu en occasion à un prix irrésistible. Avec une couverture de Sargent, les dieux s’étaient ligués contre moi. Impossible de lutter. Une seule option s’offrait à moi : repartir en faisant profil bas, un livre de plus à ajouter à ma monstrueuse PAL.

Eté d’Edith Wharton est l’histoire de Charity Royall, une jolie jeune femme assez hautaine vivant chez l’avocat qui l’a recueillie alors qu’elle n’était qu’un nourrisson. Loin de la misère dans laquelle elle était née, Charity se sent largement supérieure aux jeunes filles de son village, plus simples dans leurs manières ainsi que dans leurs amours. Une nuit, l’avocat tente de pénétrer dans la chambre de sa pupille. S’il ne se passe rien, l’incident la conduit à mépriser son tuteur, l’ignorant au quotidien. C’est alors que Charity rencontre le jeune Harney, venu d’une grande ville lointaine. Plus instruit, plus brillant que tout l’entourage de la jeune femme, Harney la séduit de suite.

[Attention spoiler]
[Charity et Harney deviennent bientôt amants, malgré les demandes en mariage répétées de M. Royall. Puis vient l’humiliation lorsque Royall découvre les amants et accuse Harney de ne pas avoir l’intention d’épouser Charity. Car comme chacun le sait au village, il sait qu’il n’a pas besoin de son consentement pour parvenir à ses fins. Pris de remords, Harney quitte le village en promettant à Charity de l’épouser. Bientôt, elle découvre que parmi les arrangements que son amant doit prendre se trouve un problème épineux : Harney est déjà fiancé à une autre jeune femme des environs, aux origines moins troubles que celles de Charity. Lorsque l’héroïne comprend qu’Harney n’a nullement l’intention de revenir auprès d’elle et se décharge de ses obligations envers elle dès lors qu’elle lui demande d’être honnête envers sa fiancée, il est trop tard. Car Charity est enceinte d’Harney. Après une fuite dans la montagne où campent les miséreux et les bandits qui l’ont vue naître, Charity retrouve M. Royall et accepte cette fois-ci docilement de l’épouser. Le roman se termine sur les quelques mots qu’elle envoie à Harney pour l’informer de son mariage. Tout ce qui lui reste à la fin, c’est une broche que lui avait offerte son amant]

Ce roman m’a d’abord un peu ennuyée. Par moments un peu mièvre, il n’avait rien en commun avec l’idée que je me faisais de Wharton : pas de verbe insolent, de réparties ironiques et cinglantes. Loin des salons new-yorkais, ce récit qui se déroule dans la Nouvelle Angleterre prend pourtant son essor après des débuts sympathiques mais peu convaincants. Ce qu’on pouvait voir comme un livre de jeune fille frôlant l’eau de rose devient un roman terriblement cruel où l’on prend en pitié la jeune Charity (qui n’avait pourtant rien de bien touchant jusqu’ici). Ce livre traite de la place faite aux femmes au début du XXe et de leur dépendance dans une société où un mari faisait toute la légitimité de son épouse. Les considérations matérielles et pragmatiques jouent au final un rôle plus important que l’amour. L’arbitrage entre devoir et vouloir est mis en valeur de manière impitoyable. Aussi bien Harney – lâche mais pris au piège par un engagement sans doute contracté avant sa relation avec Charity – que l’héroïne sont les victimes du regard des autres. Le quand dira-t-on est finalement le maître mot de l’histoire et conduit inexorablement à la chute brutale que l’on sait.

254 p

L’avis de Stéphanie.

Edith Wharton, Eté, 1917

27/10/2007

Sublime

2cc7529a31325c641e654ef5e0a32f6f.jpgRécemment j’ai lu un article très élogieux sur Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt. La conclusion se résumait à ceci : si Siri continue comme ça, on ne parlera bientôt plus d’elle comme de la femme de Paul Auster, mais de Paul Auster comme de son mari. Et après avoir lu ce roman, je n’ai qu’une chose à ajouter : Siri Hustvedt mériterait que ce soit déjà le cas.

Tout ce que j’aimais est d’abord l’histoire de deux couples : le narrateur Leo et son épouse Erica d’un côté ; de l’autre, Bill et Violet. Leo, universitaire spécialiste d’histoire de l’Art, rencontre le peintre Bill au début du roman. C’est là le départ d’une longue amitié qui va lier à jamais les deux hommes et leurs familles ; ils partageront les mêmes joies puis traverseront ensemble des épreuves insurmontables qui laisseront tous les protagonistes meurtris.

Attention [Spoiler]

[Après des années passées à vivre dans le même immeuble, à se rendre aux mêmes dîners, à abreuver leur travail de contributions réciproques et d’échanges passionnés, un premier drame survient avec la mort accidentelle de Matt, le fils de Leo et d’Erica âgé de onze ans. Entre l’époux et la femme s’ouvre une brèche qui ne se refermera pas. Ce bouleversement pousse finalement Erica à s’éloigner de son mari en acceptant un poste en Californie. Laissé seul à New York, Leo est soutenu au quotidien par Bill et Violet. Le couple est particulièrement soudé et semble à l’abri des aléas de la vie. C’est sans compter sur le fils que Bill a eu lors d’un premier mariage, Mark, dont le comportement devient de plus en plus étrange. Mark l’enjôleur est-il un adolescent paumé ? Un menteur invétéré ? Un drogué ? Un fou ? Le décès brutal de Bill laisse Violet et « l’oncle Leo » démêler eux-mêmes l’énigme que représente le jeune homme. Cherchant à aider cet adolescent perturbé, les deux amis en viennent à s’interroger sur son implication dans la mort d’un jeune garçon retrouvé dans une valise découpé en morceaux et jeté dans l’Hudson. Le roman se termine sur une course poursuite entre Leo et Mark et le rapprochement inévitable mais bref de Leo et Violet]

Difficile de résumer en quelques mots ce roman dense de 450 pages, foisonnant de personnages aux psychologies complexes. Tout ce que j’aimais porte d’abord un œil critique sur la société de consommation actuelle.

Fascinant portrait d’un New York où les artistes se connaissent tous, où chacun choisit son camp et où réputation et carrière se font et se défont à coups d’articles de presse et selon la stabilité ou l’instabilité économique du moment, le roman adresse de multiples problèmes sur lesquels s’interroge beaucoup notre société. Par le biais de la thèse puis d’un livre de Violet, Siri Hustvedt évoque l’hystérie et les désordres alimentaires, ici présentés comme les maux propres à deux époques différentes, la réponse collective instinctivement apportée à un environnement extérieur agressif.

Mark incarne l’adolescent perturbé par excellence (et fait par ailleurs penser au film Thirteen). Son comportement asocial, sa propension à mentir, son attitude de caméléon suggèrent l’instabilité mentale et la folie. Il est d’une certaine façon le symbole du danger qui nous guette à tout moment dans une société où chaque enfant a été élevé en apprenant à se méfier des autres. « Ne suis pas le monsieur, même s’il t’offre des bonbons. Ne rentre pas seul après telle heure. On ne sait jamais. » Mark est ce monstre qui plane inconsciemment au dessus de nos têtes, le fou dangereux caché derrière un visage d’ange.

Enfin, un artiste important au cœur du roman : Teddy Giles est symbolique à plusieurs raisons. Lui aussi est un croque-mitaine, mais un croque-mitaine qui hurle son sadisme face à des foules enthousiastes qui en redemandent, criant au génie et prenant au second degré ce qui devrait l’être en fait au premier. Giles est un nihiliste à sa manière. Il pose aussi pleinement la question de l’Art et de ses limites. Si je déclare qu’un tas de corps ou une œuvre détruite et souillée sont de véritables œuvres d’art, doit-on considérer qu’il suffit de déclarer qu’il y a Art pour qu’Art il y ait ? Giles repousse les limites de l’acceptable en intégrant l’horreur à son œuvre. D’où tout un questionnement sur nos sociétés contemporaines où la violence joue un rôle de premier plan. Et l’interrogation suivante : faut-il choquer pour transmettre un message ? Ou, comme le dit Giles, pour parvenir à provoquer le petit frisson indispensable ?

Tout ce que j’aimais est un excellent roman. Les personnages sont développés avec précision et une finesse exceptionnelles. Leurs doutes, leurs interrogations tout humaines sont mis en avant avec simplicité et ce que l’on pourrait appeler un sens aigu de la vérité. Car ce roman sonne terriblement vrai. Malgré leur histoire peu commune, ces personnages sont non seulement crédibles, mais ils portent aussi en eux une vérité, une sincérité qui nous donne le sentiment de lire le vrai journal d’un certain Leo. On vit, on pleure (et j’ai pleuré !) avec eux. Impossible de les quitter une fois le livre refermé, car ils vous hantent encore après avec leurs visages aux traits étonnamment bien définis. Enfin, Tout ce que j’aimais est un vrai petit chef d’œuvre littéraire : le style d’Hustvedt aussi bien que son érudition utilisée à bon escient en font un petit bijoux qui touche à la perfection.

Alors que les choses soient dites : je vais mettre un point d’honneur à découvrir les autres écrits de cet auteur. Et dans quelque temps, je me replongerai avec plaisir dans un roman du mari de Siri Hustvedt.

455 p

Siri Hustvedt, Tout ce que j’aimais, 2003

ENCORE UN GRAND MERCI A PAULINE, qui m’a offert ce livre lors de mon tout premier swap cet été.

 L'avis d'Anne et de Florinette.

29/09/2007

Une jolie bluette

1e5f7f3def178e42ba01b0f420cd9b31.jpgQuand deux génies se rencontrent, on s’attend en général à ce que « quelque chose » se produise. Quand les deux génies en question sont deux auteurs victoriens incontournables et que leurs talents de conteurs croisent romanesque, tragédie et crime, on est en droit d’ouvrir son livre d’un air ému, prêt à vivre une des plus grandes expériences littéraires de son existence. Et lorsque Charles Dickens et Wilkie Collins se rencontrent, que produisent-ils ? Voie sans Issue. Un livre bien inoffensif.

Un livre lu il y a trois jours est un livre momentanément difficile à oublier. Et pourtant voilà votre chroniqueuse qui se creuse la cervelle pour démêler cette lecture de la lecture précédente d’Edith Wharton, confondant les deux potiches blondes qui sévissent par leur platitude dans ces deux romans.

Creusons donc un peu plus. Une grande rasade de Dickens : un refuge des enfants trouvés ; une mère qui vient récupérer son fils, le fait hériter, jusqu’à ce qu’un doute ne survienne quant à son identité. A cela, il convient d’ajouter quelques complots et un grand méchant, fourbe, hypocrite et honteusement mauvais. Le mal dans toute sa crasse et sa lourdeur ! Mais on aime bien ça chez Dickens. Le romanesque, les orphelins, les vilains bougres et les mouchoirs au coin de l’œil. Donc pourquoi pas ?

A cela, ajouter une pincée de Collins. Qui est en réalité Walter Wilding ? Qui sera son mystérieux héritier ? Quel est le faussaire qui s’apprête à compromettre la solidité financière de l’établissement Wilding & Co, négociants en vin ?

Le résultat est sympathique. Ni bon ni franchement mauvais, ce livre est une curiosité qui séduira les amateurs victoriens, les fidèles de Dickens, les disciples de Collins. Ce crû reste cela dit bien inférieur aux productions respectives de chacun des deux auteurs. Bizarrement, ce livre a été écrit en 1867 : Dickens n’en était plus à ses débuts. On pouvait tout de même attendre une meilleure copie de sa part.

Non pas que ce livre soit une nullité, un raté complet. De toute façon, votre chroniqueuse ne se permettrait pas de venir démonter de but en blanc un livre écrit (ou co-écrit) par Charles Dickens, surtout pas après avoir été en pèlerinage récemment dans sa noble demeure.

Les personnages sont assez grossiers, certes. Caricaturaux au possible, exaspérants de gentillesse, dégoulinant de bons sentiments ou crachant à tout va leur bile mesquine. Et pourtant, ils sont plutôt attachants. L’histoire traîne lamentablement lorsque le héros devient assez stupide pour accorder sa confiance au vilain de l’histoire. Le démon tentateur s’approche du jeune innocent. « Viens mon ami, tu peux me faire confiance, je t’aiderai » Et malgré des yeux fuyants et troubles, malgré les humeurs et la mauvaise entente, voilà le grand nigaud qui tombe dans le piège, malgré nos cris, nos avertissements répétés et tous nos soupirs exaspérés. Puis du grand romanesque de feuilletons à trois francs six sous, soudain un meurtre, une réaction théâtrale : « traître ! immonde créature ! tu m’as ainsi trahi ? » (c’est ce qu’on te disait depuis la page 43). Mais malgré tout, l’histoire est mignonnette et sympathique. En somme, ne vous attendez pas au chef d’œuvre du siècle, mais pour ceux qui aiment le XIXe, c’est une curiosité agréable à découvrir. A prévoir avec un thé et une tranche de citron pour les après-midi pluvieux.

189 p

Charles Dickens & Wilkie Collins, Voie sans Issue, 1867

23/09/2007

De l’art de l’autodérision

e4a6955a999e45427d261a1abca294a1.jpgJe viens de lire un ouvrage extraordinaire. Terriblement moderne, amusant, déconcertant. A nouveau, Edith Wharton a frappé avec cette délicieuse ironie qui la caractérise.

Novelette écrite à l’âge de quatorze ans, Libre et Légère est d’abord l’histoire de Georgie, jeune fille ambitieuse au caractère affirmé (et on le remarquera, au prénom bizarrement masculin). Après une partie d’échecs où la demoiselle « cherche querelle » à son charmant fiancé Guy Hastings, le nœud du problème nous est rapidement révélé : entre le jeune dandy un peu trop oisif à son goût, et le vieux Lord Bretton, Georgie va rapidement devoir faire son choix. Première surprise : devant une mère qui s’inquiète pour le bonheur de sa fille et la réaction du pauvre Guy, la jeune héroïne choisit délibérément d’évincer son jeune fiancé, persuadée que leur amour ne durera pas dans la pauvreté. Le tout pour un vieux duc fortuné atteint de goutte et d’accès de mauvaise humeur. Après une courte lettre de rupture qui plonge Guy dans le désespoir, Georgie épouse rapidement Lord Bretton, rayonnant dans les bals, triomphant dans de somptueuses parures et se révélant une brillante maîtresse de maison au cours des dîners mondains que le couple organise.

Le récit oscille au début entre le désarroi de Guy, parti peindre avec un ami à Rome pour oublier son malheur, et le triomphe de Georgie, rapidement effacé par le regret, la solitude et l’ennui.  Alors que Guy se jure de ne pas tomber de nouveau amoureux, il rencontre la blonde Madeline (autant dire une créature douce et effacée dont le caractère aussi bien que l’apparence sont diamétralement opposés à ceux de Georgie). Alors qu’une existence paisible se profile devant lui, les remords assaillent de plus belle Georgie. L’impétueuse brunette arrachera-t-elle Guy à l’heureux foyer qu’il se proposait de fonder ? C’est ce que je vous invite à découvrir en lisant ce récit.

Mes points de repère sont presque inexistants, puisque de Wharton je n’ai lu jusqu’ici que Xingu. J’ai d’abord trouvé l’écriture élégante, mais un peu moins fine. Les fils de cette histoire sont peut-être un peu grossiers et tiennent plus du conte que du roman, aussi court soit-il. Cependant, après avoir feuilleté ce livre et songé que le texte était un peu moins abouti que le premier que j’avais lu, j’ai découvert à quel âge ce texte avait été écrit. Je l’ai donc lu avec cette information à l’esprit. Et là, on ne peut s’empêcher d’être fasciné par l’extrême maîtrise de l’écriture, bien trop élégante pour que l’on pense qu’elle est celle d’une adolescente. Comment ne pas s’étonner devant l’œil perçant qui sonde tous ces personnages ainsi que leurs faiblesses et appuie là où les conventions sociales sont les plus critiquables ?

Le texte en soi est déjà fascinant lorsqu’on songe à quel âge il a été écrit et lorsque l’on sait que ses thématiques seront reprises dans certains des principaux ouvrages de Wharton (Ethan Frome, The Age of Innocence…). C’est pourtant compter sans les trois critiques imaginées par Edith Wharton et qui suivent le récit. Précisons d’abord que le texte, seulement publié en 1993, avait été écrit sous le nom de David Olivieri.

C’est un triste aspect de la nature humaine que cette passion suicidaire d’écrire des romans qui atteint toute une catégorie de fanatiques inoffensifs, lesquels, sans avoir un grain de talent ni de formation littéraires, profitent de la liberté de la presse pour inonder le public exténué de balivernes sentimentales (…). Parmi les plus récents de ces automeurtriers qui s’ignorent, signalons (avec une compassion particulière, car son cas paraît vraiment désespéré), l’auteur de Libre et Légère.

(…) Et le lecteur écoeuré est nettement incité à se demander si Mr Olivieri n’est pas en réalité une petite écolière mélodramatique qui a commencé son roman avec l’envie féroce et meurtrière d’écrire quelque chose (d’osé) et qui a fini par effacer en rougissant tous les termes scabreux que pouvait lui fournir son maigre vocabulaire.

Quelle n’a pas été enfin ma surprise en découvrant la nouvelle sur laquelle se termine ce livre, Expiation ! Car il s’agit de l’histoire de Mrs Fetherel, auteur en herbe qui vient de publier un roman intitulé… Libre et Légère ! Ici, Mrs Fetherel estime avoir écrit quelque chose de très audacieux et espère choquer son entourage et gagner l’estime du public grâce à la condamnation de la presse. Quelle n’est pas sa déception lorsque son époux aussi bien que son oncle l’évêque ou sa cousine (qui écrit des ouvrages botaniques) trouvent ce livre bien plaisant et lui reprocherait, tout au plus, le titre qui suggère un texte honteux et bien plus osé ! Et là, autant faire place une fois de plus à la plume de Wharton :

(Le mari lit avec enthousiasme une critique devant Mrs Fetherel, la cousine et l’évêque)

« En cette époque de pessimisme vénéneux, de décadence et de dépravation, le critique écoeuré ne s’étonne plus d’ouvrir un live saturé d’émanations fétides… »

Comme il n’avait pas l’habitude de lire à haute voix, il s’arrêta pour reprendre sa respiration, et l’évêque lança un regard aigu à Mrs Fetherel, laquelle garda les yeux plongés dans la tasse qu’elle n’avait pas réussi à lui faire boire.

« … d’émanations fétides, reprit son mari, et sa surprise est d’autant plus grande quand il tombe sur quelque chose d’aussi délicieusement inoffensif que le roman de Paula Fetherel, Libre et Légère. (…) Ce serait une erreur que d’être rebuté par le titre délibérément trompeur de ce charmant tableau de la vie domestique qui, malgré l’évidente faiblesse de la peinture des caractères et de la construction de l’intrigue, mérite d’être qualifié de jolie petite bluette »

J’en redemande !

188 p

Edith Wharton, Libre et légère, 1876

Edith Wharton, Expiation, 1903

20/08/2007

Pfew !

b563cea0354a0de469cc632d0c50a88e.jpgVoilà qui résume bien mon impression, car c’est avec un soupir de soulagement que j’ai refermé Dr Jekyll and Mr Hyde. Autant dire que j’attendrai encore un certain temps avant de redécouvrir L’Ile au Trésor.

Après avoir placé beaucoup d’espoir en ce petit livre culte et malgré les critiques enthousiastes traquées sur le net et lues avec beaucoup de bonne volonté, le verdict est malheureusement sans appel : j’ai trouvé une fois de plus Stevenson mortellement ennuyeux.

Pour résumer : que l’on connaisse ou non le mythe, le suspense est quasiment nul dans ce livre pourtant présenté comme une référence du roman d’aventure ou d’horreur. J’avais oublié la théorie du changement d’apparence accompagnant l’arrivée d’une deuxième personnalité. Je vous l'accorde, cette particularité du Dr Jekyll – quoi qu’un peu caricaturale – contribue à renforcer le sentiment d’horreur dont on doit – je présume –être saisi. Le Dr Jekyll ne devient un personnage central que dans la deuxième moitié du roman. Sa confession clôt le roman, certes, mais elle reprend sous un autre angle – peu nouveau – une histoire déjà cousue de fil en aiguille par le narrateur. Autrement dit, peu de surprises. Le style de Stevenson est trop alambiqué à mes yeux, le recul et la capacité d’analyse du narrateur surfaits, le docteur et Hyde décevants. Les quelques événements principaux surviennent au début, mais après une quarantaine de pages agréables à lire, le tout traîne pour finalement sembler d’une longueur… Au final, si le mythe du Dr Jekyll et de Mr Hyde reste fascinant, le texte original m’a paru bien fade en comparaison de tout l’imaginaire qui l’a toujours entouré.

L’édition que j’avais incluait aussi deux des nouvelles lues il y a peu ainsi qu’une troisième intitulée Markheim. Malgré ma curiosité, je n’ai pas non plus été conquise par ce texte traitant d’un homme qui assassine un commerçant pour lui dérober son argent. Encore une fois, Stevenson verse dans le caricatural. Encore une fois, il n’a pas la subtilité ni le talent de narrateur d’un Stoker ou d’un Le Fanu. Combat intérieur entre le Bien et le Mal, Markheim était pour moi un clin d’œil au roman à peine fini. Là encore, le manichéen l’a emporté, malgré la volonté de Stevenson de souligner justement que personne n’est vraiment bon ni mauvais. Mais je finis cette note sur un point positif : je vais enfin pouvoir passer à autre chose !

130 p

14/08/2007

Do New York !

404eed09bc751878493f701cdc0c0044.jpgVous connaissez très certainement Xingu. Ou « le » Xingu. Quoi que cette dernière appellation soit quelque peu pompeuse au goût de certains. Malgré l’influence capitale de Xingu dans bien des domaines, trop peu de personnes le connaissent réellement. Encore moins l’ont pratiqué. Tout au plus on l’aura parcouru rapidement.

Xingu fait pourtant l’objet d’une excellente nouvelle de Wharton. Sans être le sujet principal, il est l’élément autour duquel se construit le discours, l’événement majeur et le dénouement.

Imaginez un cercle de femmes new-yorkaises au début du XXe. Jusqu’ici, l’image est sans doute un peu floue. Précisons un peu : imaginez maintenant des esprits étroits, une bonne dose de mauvaise foi, une rasade de mesquinerie, une fatuité sans limite. Vous aurez déjà un meilleur aperçu du cercle à l’œuvre dans Xingu.

L’histoire : plusieurs femmes de la bonne société se rencontrent régulièrement pour tenir un salon littéraire. Prétendant aborder toutes choses sans réserve, ces femmes se font un devoir d’être à l’avant-garde des cercles littéraires, se flattant de représenter avec un certain talent tout ce que la culture a fait de mieux. Munies de leur dictionnaire, les voilà qui lisent ce qu’il convient de lire, se précipitant sur ce qu’il est de bon ton de lire, débitant les pires banalités ensuite jusqu’au moment où l’auteur en vogue perd son aura éphémère. Alors, nous n’en doutons pas, ces femmes sans opinion sauront condamner avec une condescendance toute naturelle les livres avalés et appréciés mécaniquement.

Toutes plus pathétiques les unes que les autres, les héroïnes de Xingu sont trop influencées par leur entourage pour apprendre à choisir leurs propres lectures et à critiquer avec sincérité. La seule à suivre ses envies suscite le mépris du cercle restreint auquel elle appartient. Malgré son rôle central, elle sera pourtant vaincue par la force des préjugés de ces femmes vaines et prétentieuses, furieuses d’avoir été humiliées – mais refusant jusqu’au dernier instant de s’avouer battues.

Xingu est donc une excellente nouvelle, drôle et ironique. Edith Wharton ne fait aucune concession à ces femmes new-yorkaises qu’elle critique. C’est aussi un livre qui nous rappelle qu’au-delà des auteurs « qu’il faut », il y a ceux qu’on « veut » avoir lus. Quoi qu’il en soit, qu’il faille la lire ou non, Wharton fait maintenant partie des auteurs que je souhaite mieux connaître.

Et un grand merci à Caroline qui m’a prêté ce livre lors du dîner de jeudi soir entre blogueuses !

59 p

29/07/2007

Période d'essai

d7f6234254f2792c211129833fac4e43.jpgIl y a des critiques qui s’imposent d’elles-mêmes. Il y a des lectures qui s’imposent d’elles-mêmes (à savoir Harry Potter, va-t-il mourir oui ou non ? j’ai crû comprendre que non mais enfin pas complètement enfin peut-être un peu mais c’est plus compliqué que ça). Avant de passer à une lecture intensive et peu cérébrale des aventures de J. K. Rowling et pour me donner un peu de crédibilité – si si il m’arrive de lire des trucs sérieux en ce moment – je vais tenter de présenter ici The Body Snatcher and other tales de R. L. Stevenson, malgré un début un peu poussif et une bonne panne d’inspiration de deux jours.

Si ce billet avait porté sur The Merry Men, deuxième nouvelle de ce petit recueil, vous auriez sans aucun doute eu droit à une lettre de rupture, une  lapidation en règle vite fait bien fait. Imaginez un peu le scénario : un masure dans un coin paumé. Un neveu qui rentre au bercail après son année universitaire. Entre temps, oh mon Dieu, que de choses ont changé ! L’oncle délire sur cinq pages avec un accent de paysan qui fait en moins d’un paragraphe sourciller le lecteur, qui  s’accroche, s’agrippe à son livre, transpire, soupire et tourne finalement de l’œil après avoir déclaré forfait. Après cinq pages ainsi faites de « je grupoubùm là et erezr puis gfgfdg » (ou presque), le lecteur déjà à bout de force entrevoit un petite lueur d’espoir. Un peu d’action ? Euh, oui. Sauf que. Le neveu décide d’aller chercher un trésor enfoui sous l’eau (genre, depuis plusieurs siècles, personne n’aurait eu l’idée d’aller se préoccuper de l’épave… ah, cette jeunesse !). Horreur ! Il tombe sur un os (beurk). Il prend alors ses jambes à son cou (trouillard). Je n’ose pas lui faire remarquer que franchement, à quoi pouvait-il s’attendre en cherchant une épave ? C’est alors qu’en s’en allant, il se retourne, et comme par miracle, un équipage est aussi à la recherche du trésor (et se trouve là où il était il y a cinq minutes, probabilité hautement improbable compte tenu de la configuration des lieux que l’auteur n’a pas manqué de préciser précédemment en long en large en travers et même en diagonale). Mais l’endroit est très certainement maudit, et après moult descriptions, l’équipage meurt noyé dans la tempête qui s’est subitement levée, sous les rires de l’oncle venu observer la scène en se saoulant (plus on est de fous…). Mais ce n’est pas tout. Entre temps, on a découvert que le petit vieux avait tué le seul rescapé d’un précédent naufrage. Il se trouve que bizarrement, le dernier naufrage laisse lui aussi un rescapé (appelé du début à la fin « le noir »… ses parents auraient donc oublié de lui donner un nom ?). Après quelques courses poursuites et de nombreux bâillements, oncle et « noir » se jettent en courant sur les rochers, puis tombent à l’eau et se noient. A la lecture de ce paragraphe, on pourrait croire que l’histoire est pleine de rebondissements, mais je vous assure qu’à la lecture, on attend en vain que quelque chose vienne donner un peu de piquant à l’histoire. Puis vient le point final. Et, après les descriptions à rallonge, l’oncle fou, « the black » touche d’exotisme et la caricature du héros valeureux, le soupir de soulagement.  

Bon, même s’il m’a fallu cinq jours pour lire ce tout petit livre – à savoir uniquement dans le métro car la moindre tentative en soirée équivalait à une forte dose de somnifère puissant – les deux autres nouvelles n’étaient pas si mal que ça. Stevenson ne s’est dans doute pas particulièrement illustré par ses nouvelles (contrairement à ce que j’ai pu lire sur Amazon), il n’égale sûrement pas Edgar Allan Poe, mais ses nouvelles sont tout de même sympathiques, bien qu’inoffensives.

The Body Snatcher est à mon avis le meilleur crû de ce recueil : un jeune étudiant en médecine est l’assistant d’un célèbre professeur connu depuis pour avoir participé à un vaste trafic en vue d’obtenir suffisamment de « matériel » de dissection (Robert Knox, 1793-1862). Honnêtement, la fin était très prévisible, mais Stevenson donne un peu plus de profondeur à l’histoire et parvient à créer une atmosphère lugubre, un climat d’angoisse appropriés.

The Bottle Imp reprend toute les ficelles des histoires de mauvais génie, d’âme vendue au diable and so on and so on. La fin ne surprend pas vraiment, l’histoire traîne un peu après un bon début, le récit aurait mérité d’être plus long afin de dresser un portrait plus fin des différents protagonistes. Leur psychologie est assez sommaire. Bref, un goût d’inachevé pour une nouvelle fourmillant de débuts prometteurs méritant d’être développés.

Au final, une lecture plutôt agréable pour soirée pluvieuse. Enfin, si on ne s’endort pas au détour de quelque page. Une relecture de l’Etrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde s’impose. Ça tombe bien, j’ai une pile de classiques anglo-saxons qui m’attendent !

78 p

Pour info, Robert Knox et les résurrectionnistes 

24/07/2007

Jane Austen

56046c5bb56325e053ddc09101b6b1f6.jpgS’il était une vieille fille capable de faire s’attendrir des milliers d’adolescentes, ce serait bien celle-là. Un auteur qui compte aujourd’hui d’innombrables admirateurs au point qu’un roman parlant d’un de ses fan clubs a récemment vu le jour : ce serait encore celui-là. Parce que le seul nom de Jane Austen suffit à faire surgir des sourires émus et à tisser des liens entre lecteurs, parler d’une de ses œuvres est un exercice délicat, voire fort périlleux.

C’est d’autant plus le cas lorsque le texte en question n’est pas le meilleur. J’interdirais même à tout lecteur encore vierge de toute lecture austenienne de commencer par ce récit, de peine de conforter son opinion toute faite : oui Jane Austen est une vieille demoiselle aux textes bien ennuyeux pour de jeunes filles bien naïves rêvant au prince charmant, en dépit de tous les signes qui leur indiquent depuis longtemps combien le sujet est démodé.

The Watsons est un récit inachevé. Honnêtement, cela m’allait très bien comme ça. La fin prévue par Jane Austen et indiquée en quelques lignes à la fin du livre n’étonnera pas ses lecteurs habituels. Si les dénouements d’Austen suivent souvent une même logique, le récit que voici n’a cependant pas le charme d’autres histoires plus abouties.

Je ne veux pas dire par là que ce texte est une infâme nullité que la famille Austen aurait dû supprimer à temps afin d’éviter que le superbe héritage de la demoiselle en question ne soit entaché par un livre de moindre qualité. Non, the Watsons est intéressant à d’autres égards.

Comme le souligne bien Kate Atkinson dans sa préface, c’est une vision manichéenne de la société qui se joue ici. La jeune Emma Watson revient dans sa famille sans le sou après avoir été privée de l’héritage qui lui était dû par une tante qui jusqu’ici l’avait élevée comme sa propre fille. Malgré la situation dramatique dans laquelle elle se trouve, Emma a pourtant de plus hautes aspirations. Trop hautes ? Est-elle trop éduquée, trop raffinée pour le sort qui l’attend ? Devrait-elle se réjouir de tout mariage et chercher à tout prix un parti (à peu près) satisfaisant ? A quoi lui servent ses théories, devrait-elle continuer à tendre vers un idéal et affirmer son droit de choisir son époux ? Car si elle en a le droit, dans une famille où le père et le frère sont pour le moins négligents, est-ce là son intérêt ? Voilà qui donne déjà de quoi réfléchir, surtout lorsqu’on songe au constat plat et direct que fait son frère en remarquant que cela doit être bien dur pour elle de revenir sans héritage et comme un poids dans sa famille.

The Watsons est aussi un texte intéressant car il met en scène une héroïne peut-être un peu trop formatée, certes, mais d’une psychologie bien différente de celle d’autres héroïnes de Jane Austen. Ici Emma Watson ne se construit pas. Elle arrive avec un vécu dont nous savons peu, qui l’a amenée à avoir des manières et une philosophie très différentes de celles de ses sœurs. D’où le peu de flexibilité et le côté peut-être plus plat du personnage. C’est en même temps une autre Austen que l’on découvre, une Austen qui ne cherche pas à retracer le chemin intérieur d’une héroïne trop innocente, mais qui pose une femme d’une autre maturité dans un contexte en revanche similaire, faisant par là ressortir le drame de ces femmes qui ne se marient pas et la difficulté de la situation dans laquelle se trouve d’emblée Emma Watson.

En résumé, un livre agréable et un apport intéressant pour tous ceux qui aiment déjà Jane Austen. Pour les autres, mieux vaut commencer par les classiques ou mon tout premier, moins connu, Northanger Abbey, où vous découvrirez tout le mordant et l’ironie d’une femme écrivain capable de dénoncer avec humour la triste condition féminine qu’elle observait au quotidien – bien que toujours célibataire.

65 p

10/07/2007

Journal d’une femme désespérée

db7c31fe8a617bb1f287f85a3601ad43.jpgCher Journal,

J’ai décidé de commencer à te tenir parce qu’il est temps que je prenne ma vie en main. (Non, ça ne va pas !) J’ai décidé de commencer ce journal parce que je voulais tenir quelqu’un au courant de ma vie palpitante. Non pas qu’il m’arrive quoi que ce soit digne d’être mentionné, mais après tout, j’ai aussi le droit de considérer ma vie d’un point de vue nombriliste. Sur ce, j’en ai déjà assez avec tes insinuations pernicieuses, je n’ai pas encore lu la note que m’a laissée Maisie et je ne sais toujours pas comment elle réussit cet extraordinaire crumble aux fruits rouges ! Bonne nuit !

Le jour suivant.

Aujourd’hui j’ai fait les courses. (Non, sans intérêt) Aujourd’hui je suis allée voir Julian Malory, notre pasteur. (Affreusement banal). Je rentre tout juste du presbytère où j’ai eu une conversation des plus intéressantes avec Winifred, la sœur de notre pasteur Julian. Nous avons arrêté une date pour la prochaine vente de charité et décidé de nous rendre ensemble au village de X au printemps prochain. Il paraît qu’ils vendent des chrysanthèmes vraiment peu communs !

Le soir.

Mon voisin Rocky est venu. Je me suis sentie un peu bête avec toutes mes culottes étendues dans la cuisine. Heureusement que le thé n’était pas trop fait. Comme je le pense souvent, rien de tel qu’une bonne tasse de thé dans les moments critiques ! Rien de pire qu’un thé trop léger, c’est aussi pour ça que je touillais nerveusement le thé avant de servir Rocky. Sa femme Héléna est encore sortie seule. Ou plutôt non, je crois avoir compris qu’elle était accompagnée d’un collègue… je ne peux pas m’empêcher de penser que sa place est auprès de son mari. Mais je ne devrais pas me mêler de la vie des autres. Oh, au fait ! Rocky m’a donné une adorable tasse victorienne ! Et je préfère ne pas penser que c’est parce que le service était déjà dépareillé.

Le surlendemain.

Il pleut.

Plus tard.

J’ai nettoyé mes vitres. Maintenant j’ai une vue charmante sur le presbytère !

Un jour.

Cela fait quarante ans que je tiens ce journal. Rocky est parti, Winifred et Julian ne sont plus là mais je fais toujours des tasses de thé pour mes voisins. Au moins les deux vieilles demoiselles qui vivent en bas sont charmantes. En revanche elles ont un chat. Je me demande si je peux leur dire qu’il a gratté et dispersé deux fois de suite la terre des jardinières donnant sur la cour.

Voilà qui vous donnera très certainement une meilleure idée du roman Des Femmes Remarquables de Barbara Pym que toutes les critiques que j’aurais pu écrire !

Et le bilan ? Sympathique. British à souhait, sans être absolument passionnant. A prescrire pour une détente immédiate après journée mouvementée de femme pas si désespérée ! ;o)

316 p