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28/01/2009

Trick or Treat

glaister_halloween.JPGParmi les temples de perdition qui voient souvent défiler Miss Lou, il est une enseigne bleue en haut du Boulevard Saint-Michel dont les dangers égalent au moins ceux du fameux temple dans lequel Indiana Jones brava un jour pièges et vieux squelettes avec aplomb. Cet endroit a une fâcheuse tendance à brader à 1€ d’excellents livres et, depuis qu’elle a repéré cette stratégie sournoise, Miss Lou sait que la meilleure solution est d’éviter le plus souvent possible le quartier latin. Mais il est bien sûr des moments d’égarement. Dont un qui a entraîné la découverte de Halloween de Lesley Glaister, occasion « rouge » au titre assez intrigant pour que, résumé et prix confondus, votre chroniqueuse dévouée glisse (comme par inadvertance) ledit objet dans une PAL déjà frémissante (pendant que beaucoup d’autres livres alentours semblaient sautiller et lui dire « moi ! moi ! moi ! »).

Vous l’avez déjà constaté, la couverture est moche, disons-le franchement. Oui mais « de vieux souvenirs reviennent à la surface, et un drame s’aiguise, une farce funèbre se prépare dans l’ombre des gestes de chaque jour. »

Lesley Glaister était jusque-là une illustre inconnue pour moi. Figurez-vous qu’après avoir dévoré son Halloween, j’ai découvert qu’elle a publié de nombreux titres dont un couronné par le Sommerset Maugham Award. Ouf ! Je vais encore pouvoir me régaler !

Ici il est question de voisins dont les destins s’entrecroisent. Là-bas, cette énorme vieille dame, statue impressionnante aux lèvres moustachues couvertes de caramel, c’est Olive. A son côté, le vieillard frêle qui la soutient, c’est Arthur, son compagnon. Tous deux sont d’anciens militants et croquaient la vie à pleines dents. Il faut dire qu’à l’époque ils étaient bien différents, un brin fous et superbes tous deux.

Derrière eux, cachée par l’imposante Olive se tient Nell. Boucles impeccables, tenue soignée, un seau d’eau javellisée à la main, voilà l’ancienne rivale d’Olive : voisines, fausses amies, toujours en compétition. Aujourd’hui Nell est bien plus en forme, même si elle doit supporter le retour de son grand balourd de fils, sorti de prison récemment et parlant de lui à la troisième personne.

Au fond, dans une maison isolée, un type peu recommandable qu’on ne voit pas bien mais qui nous observe à travers ses rideaux tirés.

Et là, un peu débordés par l’organisation de la soirée de Guy Fawkes, Petra, Tom et les enfants s’agitent dans un remue-ménage insupportable, vous dirait Nell. Les petits ont de drôles de noms mais, Olive le sait bien, c’est la mode : Buffy, Bob et Loup. Ajoutons le chaton Rien, le chat Mao (à la peau translucide et sans le moindre poil) et le chien Kropotkine (Potkins), et nous aurons dressé le tableau de cette galerie de personnages pour le moins loufoque.

Tout commence à Halloween où l’on découvre les personnages, entre les enfants qui vont réclamer des bonbons et les voisins âgés qui se terrent dans leur maison la peur au ventre. Au fil des jours, Petra et sa famille font la connaissance des deux maisons qui les entourent : celle de Nell et celle d’Olive et Arthur. L’histoire prend fin après la soirée de Guy Fawkes. Entre-temps des amitiés se créent, de vieilles rancoeurs ressurgissent, certains démons ressortent de leur placard, une menace pèse et le passé des plus vieux est plus ou moins révélé. La tendresse et la mesquinerie ne sont pas loin non plus.

Voilà une histoire émouvante, parfois cruelle, souvent drôle, dans laquelle les personnages révèlent leurs faiblesses et où il est difficile de ne pas s’attacher un peu aux uns et aux autres, quels que soient les conflits qui les opposent. A cela s'ajoute un brin de suspense, avec le doute qui plane sur le retour du fils de Nell, dont je ne dévoilerai pas les penchants. Il s'agit presque d'un huis clos où la psychologie des personnages transparaît peu à peu à travers les petites manies, sous la plume d’une marionnettiste qui manie parfaitement les ficelles de son art. Précisons maintenant que le décor est profondément britannique (ces héros qui ne mangent presque que des sandwiches en buvant du thé, ça m’a rappelé des souvenirs…) et vous comprendrez mon petit coup de cœur !

Voilà un véritable page-turner, charmant bien qu’un peu sombre, un livre qui devrait notamment plaire aux amateurs de littérature anglo-saxonne et aux lecteurs de Kate Atkinson – j’ai retrouvé sa manière de mettre en scène les personnages. En ce qui me concerne, quiconque tentait de me détourner de ce roman risquait d’être rapidement écharpé. Le message est passé et me voilà ravie de cette rapide lecture et surtout prête à replonger dans un nouveau Lesley Glaister ! Chaudement recommandé !!

Ici on parle de son livre Partial Eclipse et de Soleil de Plomb. Là, on a aimé C’est la curiosité qui tue les chats (encore une couverture bien ratée).

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233 p

Lesley Glaister, Halloween, 1991

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20/01/2009

God Bless the Queen

bennett_uncommon reader.jpgLorsque j’ai repéré ce livre, j’ai immédiatement su qu’il fallait que je le lise... après un petit saut rue de Rivoli (librairie sympa, vendeuse – libraire ? ce jour-ci très souriante, mais qu’est-ce que c’est cher !), j’ai dû attendre jusqu’au lendemain pour lire, non, pour dévorer ce court roman en un rien de temps.

Vous aimez lire ? Vous aimez l’Angleterre ? Sa Majesté vous amuse avec ses sublimes tenues rose fushia et ses chapeaux ultra glamour ? N’hésitez plus, mes amis, jetez-vous à votre tour sur The Uncommon Reader d’Alan Bennett, débranchez le téléphone, dites à vos amis que vous êtes malades, préparez-vous un bon thé… and enjoy !

Un peu par hasard, la Reine découvre une librairie ambulante aux portes de son palais (ou devrais-je dire, de ses cuisines). Se sentant obligée d’emprunter un livre, elle fait une première tentative… ratée, avant de découvrir Nancy Mitford. C’est la révélation, le début de la fin, sa Majesté aime lire et comme toute Lectrice Compulsive Anonyme qui se respecte, la reine n’a bientôt plus qu’une idée en tête : lire ! Et que dire de l’âge avancé auquel elle se met enfin à découvrir les joies de la lecture ? Tant de retard à rattraper ! Tant d’auteurs rencontrés par le passé sans avoir un mot à leur dire !

« E.M. Forster figured in the book, with whom she remembered spending an awkward half-hour when she invested him with the CH. Mouse-like and shy, he had said little and in such a small voice she had found him almost impossible to communicate with. Still, he was a bit of a dark horse. Sitting there with his hands pressed together like something out of Alice in Wonderland, he gave no hint of what he was thinking, and so she was pleasantly surprised to find on reading his biography that he had said afterwards that had she been a boy he would have fallen in love with her. »(p20-21)

Guidée par Norman, un ex-plongeur propulsé des cuisines au staff rapproché de la Couronne, Elisabeth II découvre pêle-mêle (et là j’ai fait une liste à peu près exhaustive) :

Ivy Crampton-Burnett, Ackerley (My Dog Tulip), E.M. Forster, Masefield, Walter de la Mare, Rose Tremain, Ishiguro, Beckett, Nabokov, Philip Roth, Mary Renault, Denton Welch, Isherwood, Balzac, Tourgueniev, Fielding, Conrad, Jane Austen, Dostoievski, TS Eliot, Priestley, Philip Larkin, Ted Hughes, Robert Frost, James Tait Black, Ian McEwan, A.S. Byatt,  Dylan Thomas, John Cowper Powys, Jan Morris, Kilvert, Vikram Seth, Salman Rushdie, Sylvia Plath, Lauren Bacall (Memoirs), Winifred Holtby, Henry James, Dr Johnson, Genet, Pepys, Alice Munro, Dickens, Virginia Woolf, Thackeray, George Eliot, The Brontës et Proust, sa nouvelle marotte.

Ah ! Tous ces auteurs, ça fait rêver n’est-ce pas ? Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une lectrice pas comme les autres, et que ses lectures sont loin d’enchanter un premier ministre et un secrétaire qui n’ont plus l’attention de la reine, sans parler du manque d’enthousiasme évident de notre héroïne lorsqu’il s’agit d’inaugurer une cantine ou de baptiser un bateau. Ainsi, durant ses tournées, la Reine ne demande plus à ses sujets s’ils ont fait bonne route et autres lieux communs. Elle s’interroge plutôt sur leurs lectures ! Après un vent de panique, les assistants prennent l’habitude de briefer en amont les personnes qui rencontreront la Reine :

At this most people looked blank (and sometimes panic-stricken) but, nothing daunted, the equerries came up with a list of suggestions. Though this meant that the Queen came away with a disproportionate notion of the popularity of Andy McNab and the near universal affection for Joanna Trollope, no matter ; at least embarrassment had been avoided. And once the answers had been supplied the audiences were back on track and finished on the dot as they used to do, the only hold-ups when, as seldom, one of her subjects confessed a fondness for Virginia Woolf or Dickens, both of which provoked a lively (and lengthy) discussion. There were many who hoped for a similar meeting of minds by saying they were reading Harry Potter, but to this the Queen (...) invariably said briskly, “Yes. One is saving that for a rainy day” and passed swiftly on. (p42-43)

Parmi les changements de comportement qu’a entraînés la découverte des joies de la lecture, notons simplement qu’Elisabeth II applique une nouvelle technique depuis son carrosse :

She’d got quite good at reading and waving, the trick being to keep the book below the level of the window and to keep focused on it and not on the crowds. (...) the Duke waving viciously from his side. (p32-33)

Au final, les conséquences sont désastreuses :

The equerry, with whom she’d never shared such confidences before and who ought to have been flattered, simply felt awkward and embarrassed. (...) And whereas the Queen herself thought that such feelings probably arose out of her reading books, the young man felt it might be that she was beginning  to show her age. Thus it was that the dawn of sensibility was mistaken for the onset of senility. (p 80-81)

Ce livre est un vrai rayon de soleil en ce mois de janvier bien gris et pluvieux. Ce n’est certainement pas un chef-d’œuvre mais bien un pur moment de bonne humeur, à lire et à relire le sourire aux lèvres. Entre l’amanuensis (assistant littéraire) gay, le secrétaire « kiwi » qui n’aime pas qu’on le lui rappelle, l’ancien secrétaire qui s’endort pendant les entretiens au sommet, les responsables de la garde-robe traumatisés par la soudaine désinvolture de la reine, le Duc surpris d’entendre son épouse rire à voix haute alors qu’il passe devant sa chambre une bouillotte à la main, difficile de ne pas s’amuser ! Légèrement irrévérencieux, parfaitement British, ce livre parlant de lecture et de lecteurs devrait séduire beaucoup de LCA !

Livre repéré la semaine dernière chez Emeraude (grâce à qui j’ai évité de lire ce roman en français) et Yspaddaden. Et depuis, j'ai découvert le billet d'Amanda.

Et chez nos amis anglo-saxons : Marg, qui renvoie vers d'autres liens.

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121 p

Alan Bennett, The Uncommon Reader, 2007

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17/01/2009

Pâtés de sable

gunn_garcon et mer.jpgComment rater un bon gâteau ? C’est la question que je me pose à la lecture du roman de Kirsty Gunn Le garçon et la mer. Prenons donc la recette : les ingrédients rappellent Pluie, premier roman de toute beauté. L’adolescence et ses blessures, le rapport à l’eau, la multitude d’impressions et un crescendo dramatique que l’on pressent dès les premières pages. Est-ce la sauce qui n’était pas assez liée ? Le glaçage qui gâtait une pâtisserie jusque-là prometteuse ? Toujours est-il que je n’avais aucune envie de faire un billet mitigé sur Kirsty Gunn, d’autant plus que je n’ai lu que des critiques positives sur Le garçon et la mer et que je me demande pourquoi je suis la seule à être sceptique.

Ici il est question de Ward, que nous suivons au cours d’une journée déterminante pour lui. Il aime le surf, ne se sent pas à l’aise avec les jeunes de son âge, recherche la solitude et accepte avec difficulté de suivre l’exemple de son meilleur ami, qui vit pleinement son adolescence. Plus encore, le garçon est obsédé par le père adulé de tous qui lui a appris à surfer et semble l’ignorer royalement. S’il ne supporte pas de marcher dans l’ombre de son père, Ward est aussi gêné par les démonstrations de tendresse de sa mère et la complicité entre ses parents qui l’exclut de son foyer. Le rapport à la mère s’efface avec l’entrée en scène de la mer, presque incestueuse. Ou peut-être que la relation malsaine ne se limite pas au simple contact de l’eau ? L’ambiguïté n’est jamais vraiment levée.

« Allez viens »…

Et voilà son fils maintenant, là-bas au large, dans ses rêves il dérive au loin…

Un peu plus profond, dit la mer.

Il fait frais ici, il fait bon…

« Mais je ne veux pas ! »

Et la mer, elle commence à voir des trucs, souviens-toi…

L’un chancelant sur sa planche, l’autre debout et sûr de lui… « Allez viens maintenant ! Ne fais pas le bébé ! »

La femme sursaute dans son sommeil : « Je vous aime tous les deux ! »

Parce qu’un garçon, deux garçons…

Père ou fils…

Pour la mer ils reviennent au même.

Ils sont à moi…

Elle ouvre la bouche et tous les garçons s’y engouffrent en glissant.

Cet extrait me plait beaucoup mais pour être franche, je n’ai pas du tout retrouvé la poésie de Pluie. Les descriptions sont moins abouties, le style haché intéressant mais finalement moyennement agréable. On pense à La Baie de Katherine Mansfield (mais le charme n’est pas le même), avec ses familles se retrouvant à la plage, ses bains de soleil, ses souffrances et l’évocation d’une mer sublime. Un garçon torturé découvre les affres de l’adolescence, avec une histoire personnelle particulièrement douloureuse. Difficile de rester insensible, malgré tout je n’ai pas apprécié l’écriture cette fois-ci et, après avoir relu des extraits de Pluie, je continue de penser que Le garçon et la mer est malheureusement nettement moins réussi que cet autre roman de Kirsty Gunn. Je renouvellerai l’expérience malgré tout, sans doute en anglais pour éviter le biais de la traduction.

Beaucoup d’avis positifs, tous séduits par l’exercice de style de Kirsty Gunn : Louisa, qui parle d’un « texte oedipien » et d’un « récit court, haché, brutal » ; la Matricule des Anges ; Clarabel, qui évoque avec raison l’atmosphère accablante ; André Clavel pour Le Temps ; Julie Coutu pour Chronicart, rappelant la « longue litanie d’émotions, de silences intériorisés » ; Beaucoup de bruit pour rien ; Citrouille, librairies sorcières.

Mon billet sur Pluie.

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166 p

Kirsty Gunn, Le garçon et la mer, 2006

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10/01/2009

Splendide

eglise.jpgAfrique du Sud, au fil du XXe siècle. Tout commence en 1990, quand des ossements sont déterrés et semblent être au cœur d’un secret qui unit Catherine, propriétaire blanche et Maria, la domestique noire, en réalité sa meilleure amie. Puis l’histoire revient en arrière, dévoilant les liens qui se sont tissés entre les deux femmes depuis leur enfance, leur histoire atypique et l’événement mystérieux qui les relit finalement à la macabre découverte faite sur leurs terres.

Que dire de ce texte que j’ai littéralement dévoré et qui est sans doute pour moi l’une des lectures les plus frappantes de ces dernières années ? L’Eglise des Pas perdus évite les nombreux écueils qui pourraient découler de l’histoire d’une amitié entre une blanche et une noire sous l’apartheid : pas de scènes toutes faites ni de passages larmoyants, mais bien au contraire, une relation décrite avec beaucoup de sensibilité. Bien qu’au cœur du récit, cette amitié n’est qu’un sujet parmi d’autres, dans ce roman où les thématiques sont nombreuses : drame familial, quête de soi et du « chez soi », amours impossibles ou voués à l’échec, trahison, haine, commérages et mesquineries du voisinage – lui aussi décrit de manière sobre, avec ses faiblesses mais aussi ses espoirs, ses doutes et ses souffrances. Ajoutons à cela l’alcool, qui plane comme une menace sur les personnages : ceux-ci, sans être vraiment alcooliques, semblent trouver naturellement réconfort dans une bouteille de vin ou de whisky qui les suit presque partout. La peinture, dans toute sa complexité et sa façon de transcender la réalité, est mise en concurrence avec les descriptions d’une nature superbe et omniprésente, qui procure aux personnages volupté et dangers. Car entre les sauts depuis les rochers et les baignades par temps d’orage, les héros semblent parfois chercher à se perdre en bravant la mort. Si la poésie est au rendez-vous dans les belles descriptions, un brin de fantastique vient couronner l’ensemble d’un vent mystérieux : dans l’Eglise des pas perdus, qui sont ces enfants dont les chuchotements et les mouvements ne sont perceptibles que de quelques-uns ? Peu exploité, cet élément un peu étonnant trouve son apogée dans les derniers paragraphes qui constituent une fin très originale – c’est peut-être la scène qui me marquera le plus.

Au final, je suis complètement tombée sous le charme de ce roman qui ne cède pas à la facilité. Le style sobre, la simplicité des descriptions, la trame de l’histoire très bien construite, la richesse des thématiques et des personnages m’ont vraiment conquise. Ce texte de toute beauté est pour moi une rencontre fracassante avec l’Afrique du Sud et me donne envie de sortir rapidement de ma bibliothèque Coetzee et Brink, qui attendaient leur tour depuis longtemps.

D'autres avis : Brize, Solenn, Amanda, Joëlle, Lorraine, Praline, Malice, Annie, Uncoindeblog, La Mer à Lire

Merci au Livre de Poche et à Elise Davaud pour cette nouvelle opération qui m’a permis de découvrir cet excellent roman !

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284 p

Rosamund Haden, L’Eglise des Pas Perdus, 2003

08/01/2009

I ain't afraid of no ghost

collins_dame en blanc.jpgPremière lecture loubookienne 2009, premier victorien !

De Wilkie Collins, j'avais commencé (difficilement) The Moonstone et lu Voie sans Issue, co-écrit avec l'immense Charles Dickens... mais peu convaincant. J'attendais néanmoins beaucoup de Collins, autre monstre sacré de la littérature victorienne, et je dois avouer que j'ai passé un très bon moment avec La Dame en Blanc.

Ayant décidé de faire face à de vieux démons et de plonger corps et âme dans le débat orageux qui oppose en France les partisans du fameux plan en trois parties à ceux du plan en deux parties (souvenez-vous de vos devoirs de philo, de français...), je vais faire ce billet en revenant à mes premiers pas dans le monde des plans pré-formatés. Ce sera donc thèse, antithèse, synthèse, ou, comme j'aimais les nommer il y a quelques années : oui, non, enfin peut-être.

 

Mais commençons par une rapide mise en situation : jeune professeur de dessin, Walter Hartright se rend dans le Cumberland pour enseigner son art à deux jeunes filles de la bonne société. Il tombe amoureux de Laura, la plus jolie des deux, puis découvre qu'elle est déjà fiancée à un baronnet, Sir Percival. Dépité, Walter part en Amérique latine pour une mission dangereuse qui doit l'éloigner de Laura.

Vous vous demandez peut-être qui est donc la Dame en Blanc ? Cet étrange personnage, une femme du nom de Anne Catherick, apparaît pour la première fois à Walter avant son séjour dans le Cumberland. Echappée d'un asile, la Dame en Blanc réapparaît quelques mois plus tard et cherche à persuader Laura Fairlie de renoncer à son mariage avec Sir Percival, qui serait un homme fourbe et dangereux. Peine perdue, Laura épouse le baronnet. Comme vous vous en doutez, la Dame en Blanc avait vraisemblablement raison de mettre en garde la jeune héroïne.

 

Pourquoi lire la Dame en Blanc ?

Si j'ai mis du temps à lire ce roman, c'est parce que je n'avais pas une minute à moi. Car autant le dire tout de suite, La Dame en Blanc est un bon roman à suspense, qui reprend toutes les ficelles du genre : multiples rebondissements, même minimes ; une galerie de personnages importante, composée notamment de traitres perfides très divertissants ; un grand mystère, avec cette Dame en Blanc fantomatique, peut-être folle ; des lieux énigmatiques, comme la vieille demeure de Sir Percival, qui comprend notamment une aile élisabéthaine abandonnée.

Certains personnages donnent une nouvelle dimension à l'histoire : « l'homme de la situation », Marian Halcombe, soeur aînée de Laura, gracieuse mais laide, dotée d'une volonté de fer et d'une grande intelligence. Sir Percival, un peu caricatural mais désarmant dans son rôle hypocrite de fiancé valeureux. Et que dire du Comte Fosco, ce « gros homme » séduisant, qui semble attacher beaucoup d'importance au bien-être des deux soeurs tout en tramant un sombre complot dans leur dos ? Attaché à ses canaris et à ses souris blanches, suivi d'une épouse fidèle et dévouée dont il se sert avec habileté, Fosco cache bien des secrets et mérite à lui seul la découverte de ce roman. Je vous recommande au passage le billet de Julien qui présente justement les personnages.

Et bien sûr, l'intérêt de ce roman repose largement sur l'alternance entre différents narrateurs : compte-rendu de l'un, journal de l'autre... les observateurs sont multiples et permettent de découvrir de nouveaux éléments, couvrant la plupart du temps des événements connus d'eux seuls – ce qui évite les répétitions multiples.

 

Mes réserves :

Un petit problème de fond, sans grande importance cela dit car on se laisse facilement prendre au jeu : l'histoire repose sur la ressemblance frappante entre Laura Fairlie et Anne Catherick, en théorie deux parfaites inconnues. Autant dire que malgré l'explication finale, difficile de trouver les hypothèses de base très crédibles.

Si toute l'histoire tourne autour de Laura Fairlie, c'est bien l'un des personnages les moins intéressants. Walter est lui aussi très agaçant dans son rôle de jeune premier vertueux et, évidemment, extrêmement courageux. Tous deux sont si parfaits et si transparents (en particulier Laura) qu'au final, ce qui leur arrive n'a pas grande importance. Une histoire tumultueuse entre la soeur de Laura, Marian, et le machiavélique Comte Fosco aurait été bien plus passionnante ! Et s'il ne sert à rien de ré-écrire un livre à sa sauce, disons simplement que ce qui arrive à tous les personnages secondaires a bien plus d'intérêt que les aventures de nos deux héros en pâte de guimauve.

Collins a beau être le maître du suspense, le rythme inégal du livre m'a un peu lassée vers la fin. Parfois tout s'enchaîne brutalement, un peu trop même. Et, puisque le complot est révélé au bout de 300 p environ, on se demande bien ce qui nous reste à découvrir dans les 200 dernières pages... quelques événements majeurs mais beaucoup de passages un peu longuets. La fin, qui permet d'établir la vérité sur Laura Fairlie devant tout le village, et qui s'achève par une acclamation de la demoiselle en question par tous les bons villageois présents, est parfaitement ridicule.

 

So what in the end ?

Un bon roman populaire, habilement mené, tenant le lecteur en haleine la plupart du temps. Ayant lu récemment Les Mystères de Morley Court, je trouve certaines ressemblances entre les deux romans, même si je préfère au final celui de Le Fanu. A noter que De Pierre et de Cendre / Set in Stone de Linda Newbery rend hommage à la Dame en Blanc et, si les deux livres n'ont pas grand-chose en commun, le plus récent est lui aussi fort sympathique.

J'ai trouvé ma lecture un peu longuette mais je pense que c'est plus dû au peu de temps que j'avais devant moi. J'ai dévoré de nombreux passages et compte bien poursuivre ma découverte de Wilkie Collins cette année.

 

Beaucoup d'avis dans le cadre du blogoclub de lecture (j'étais moi-même en retard, d'où le billet sur Anne Perry) : les liens sont chez Sylire ou Lisa.

Mais aussi : Lilly, déçue et Isil, qui se remet avec plaisir d'une première déception avec le même auteur.

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476 p

Wilkie Collins, La Dame en Blanc, 1860

 

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04/01/2009

Dans la famille irlandaise je demande la petite-fille

985454828.jpgIl y a des rencontres qui doivent à peu près tout au hasard. Celle de Miss Lou, petite LCA, et de La Visiteuse de Maeve Brennan fait partie de celles-là. Ayant découvert ce livre en farfouillant parmi les occasions à 1 € d'une librairie, je l'ai lu en quelques heures avant mon départ en vacances... une excellente entrée en matière pour la période de Noël.

Ayant récemment perdu sa mère, avec qui elle vivait à Paris, Anastasia revient en Irlande chez sa grand-mère paternelle, dans la maison de son enfance. S'attendant à pouvoir s'installer définitivement auprès de la seule famille qui lui reste, la jeune femme découvre qu'elle n'est pas la bienvenue et que son séjour ne saurait se prolonger au-delà d'une certaine durée.

Personnage a priori dur et amer, sa grand-mère ne parvient en effet pas à lui pardonner le fait d'avoir suivi sa mère lorsque celle-ci avait déserté le foyer conjugal, pas plus que son absence lors du décès de son père quelques années plus tard. Privée de son enfant unique, la grand-mère peine à faire son deuil et rend Anastasia largement responsable du malheur qui s'est abattu sur sa famille.

En parallèle, une autre femme au destin bien triste intervient à l'occasion dans la vie d'Anastasia et de la grand-mère. Cette femme âgée, Mlle Kilbride, vit seule après la mort d'une mère despote. Souffrant d'un amour de jeunesse jamais oublié, cette vieille fille est l'incarnation de la solitude dans ce qu'elle a de plus dégradant : ridicule avec sa perruque noire, Mlle Kilbride vit dans l'attente d'une visite d'Anastasia, la seule à qui elle pourrait peut-être demander d'exaucer ses dernières volontés.

Sorte de huis clos à l'atmosphère pesante, ce roman semblerait particulièrement représentatif de l'oeuvre de Maeve Brennan, « trois notes (formant) un accord récurrent – la rancune dévorante, la nostalgie dévorante et le besoin d'amour dévorant ».* Difficile d'abandonner ce livre assez angoissant, triste et fait d'espoirs sans cesse contrariés. Devant la froideur de la grand-mère, on continue à attendre un sursaut d'amour, un changement d'attitude qu'un moment d'approbation et de complicité entre elle et Anastasia semble rendre possible. Les revirements d'humeur de même que le retour invariable du rejet peinent autant le lecteur que la jeune héroïne en quête d'un foyer. Mélancolique et hivernal, le cadre a ce charme britannique désuet qui accompagne si bien la narration que je trouve très poétique. La cruauté et la folie ne sont pas loin non plus et tout en attristant le lecteur par sa solitude si parfaite, Anastasia effraie aussi par ses impulsions et son comportement à de rares moments irrationnels. Cette intrusion de l'insolite gagne en intensité en raison du contexte par ailleurs réaliste.

C'est aussi un récit où les hommes sont totalement absents, où les femmes se battent pour le souvenir irréel d'une présence masculine, tâchant de contrôler le présent en se ré-appropriant la réalité afin de la façonner à leur envie.

Un livre délicat et sombre ainsi qu'un excellent roman psychologique !

 

J'apprécie beaucoup les Editions Joëlle Losfeld (aussi bien la ligne éditoriale que les dossiers complémentaires et les couvertures très réussies). J'espère qu'elles continueront à faire sortir Maeve Brennan de l'oubli dans les pays francophones.

*Note de l'éditeur

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93 p

Maeve Brennan, La Visiteuse, 1940's (milieu)

30/12/2008

Cluedo à la victorienne

lefanu.jpgHappy blogueurs,

desde Barcelona je profite d'un petit moment libre pour mettre (un peu) à jour mon blog. J'espère que Noël a été agréable pour vous tous et que Santa Claus a réussi à porter sa besace pleine de livres sans trop pester contre les Lecteurs Compulsifs Anonymes que nous sommes, histoire de commencer 2009 avec une poussée de PAL incontrôlable !

Lu il y a dix jours, Comment ma cousine a été assassinée de Joseph Sheridan Le Fanu suivait la lecture des Mystères de Morley Court du même auteur, excellent roman d'aventures découvert pendant le swap victorien. Cet autre récit de Le Fanu reprend à peu près les mêmes ingrédients, dans une version courte et moins aboutie que je trouve néanmoins très agréable à lire.

Lady Margaret y raconte ce qui lui est arrivé à la mort de son père, il y a bien longtemps. Envoyée chez un oncle soupçonné de meurtre et banni de la haute société, Margaret découvre un homme affable qui semble justifier toute la confiance que son frère avait placé en lui en faisant de lui le tuteur et l'héritier de Margaret, si celle-ci venait à mourir sans enfant. Pourtant, lorsqu'elle rejette la demande en mariage de son cousin, l'attitude de l'oncle à son égard change brusquement. Aurait-il l'intention de la tuer ?

Avec quelques répétitions et une histoire assez prévisible (lorsque l'on sait que la cousine et l'héroïne dorment dans deux chambres voisines et que l'on lit le titre, le comment du pourquoi est facilement deviné), Comment ma cousine a été assassinée est un texte assez léger mais à mon avis approprié pour découvrir Le Fanu et divertissant pour ceux qui le connaissent déjà. Mille et Nuits, dont la couverture me plait énormément, a ajouté à cette nouvelle une postface sur l'oeuvre de Le Fanu, une courte biographie, quelques notes explicatives et une bibliographie. D'après ce qui est indiqué par l'éditeur, ce dossier complémentaire accompagne chaque livre de la collection ; celui-ci est en tout cas très intéressant. Sont notamment évoqués l'influence de Le Fanu sur les maîtres de la littérature fantastique et son rôle de « créateur » de la short story à l'anglo-saxonne.

On découvre également les étonnantes correspondances entre les différentes oeuvres de Le Fanu : éternel insatisfait, celui-ci retravaillait ses textes en les adaptant à de multiples reprises. Passage in the Secret of an Irish Countess (1838) a donc été transformé en The Murdered Cousin, nouvelle à l'origine de Uncle Silas.

Le dossier met aussi en avant les thèmes de prédilection de Le Fanu que l'on retrouve dans ce récit : l'enfermement, la noblesse terrienne hypocrite, le jeu des apparences et les affreuses machinations. Ces aspects sont aussi très présents dans Les Mystères de Morley Court et les points de comparaison entre les deux textes sont innombrables : la vieille propriété isolée et gothique dans les deux cas ; la soeur Mary ou la nièce Margaret finalement enfermées dans une chambre pour que d'horribles personnages mettent à exécution leurs plans machiavéliques ; le frère ou le cousin, aristocrate décadent brutal et mauvais ; l'oie blanche, incontournable ; le vieux propriétaire terrien faussement engageant lorsqu'il doit parvenir à ses fins, en réalité faux et abject ; la famille complotant contre la jeune femme effarouchée ; ou encore, les nouveaux domestiques remplaçant les fidèles adjuvants et servant de complices aux manipulateurs.

Fabuleuse pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Le Fanu, cette édition de Comment ma cousine a été assassinée devrait séduire beaucoup de Victoriens. Et, si le charme suranné et les ficèles assez grossières du récit peuvent rebuter quelques lecteurs, j'ai passé un excellent moment en compagnie de Le Fanu, que je retrouverai avec plaisir en 2009 !

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80 p

Joseph Sheridan Le Fanu, Comment ma cousine a été assassinée, 1851

10/12/2008

Une maison, un mystère… what else ?

newbery_set in stone.jpgRepéré il y a quelques mois, Set in Stone de Linda Newbery* me semblait particulièrement indiqué dans le cadre du Victorian Christmas Swap. Lilly l’a fini alors que je venais de le commencer et je suis persuadée que c’est un livre qui, comme The Thirteenth Tale, va faire le tour de la blogosphère.

En saisissant tout à l’heure La Dame en Blanc de Wilkie Collins, lecture à venir, j’ai découvert avec surprise que le sujet était sensiblement le même. Difficile de faire le lien entre les deux textes mais, côté forme, Set in Stone a tout du page turner contemporain et, à vrai dire, pas grand-chose de victorien. Le style est simple, direct, à mon avis ni remarquable ni désagréable ; l’histoire très bien ficelée mais nettement moins tortueuse que dans les romans du XIXe. Pourtant les influences sont là et ce roman a de quoi tenter beaucoup de lecteurs !

1898. Etudiant aspirant à devenir peintre, Samuel Godwin se voit obligé de subvenir aux besoins de sa famille à la mort de son père. Il est engagé par Mr Farrow pour enseigner le dessin aux deux filles de la maison, Marianne et Juliana. Arrivé dans la propriété de Fourwinds, il découvre une demeure superbe mais étrange, coupée du monde, ainsi que deux élèves déstabilisantes. Jolie, Juliana est effacée et mélancolique, ne semblant pas se remettre d’une maladie de nerfs qui a suivi le décès brutal de sa mère. Marianne est quant à elle un personnage fantasque, une adolescente sublime mais visiblement perturbée, peut-être folle. Dès son arrivée, Samuel est subjugué par cette jeune femme fascinante qu’il rencontre alors qu’elle est à la recherche du West Wind (du Vent de l’Ouest). Ses propos incohérents font référence à un mystère particulier lié à la maison.

Difficile de ne pas trop en dévoiler car les événements s’enchaînent très rapidement. Je me contenterai donc d’évoquer quelques thèmes et éléments centraux de ce roman pour ne pas gâcher votre plaisir.

Parmi les personnages principaux, celui de la gouvernante Charlotte est particulièrement intéressant. Image même de l’employée modèle, celle-ci s’efface et ne laisse paraître aucune émotion, faisant du bien-être de ses protégées une priorité. Son caractère s’affirme pourtant peu à peu au fil du récit, les chapitres alternant les points de vue de Charlotte et de Samuel. Femme intelligente au profil bien plus complexe qu’il n’y parait, elle séduit par sa force de caractère et sa détermination sans faille. Elle rappelle ainsi Jane Eyre par certains aspects – également par l’intérêt qu’elle pourrait porter à son employeur. Tout aussi sympathique, Samuel se présente d’abord comme le stéréotype du jeune héros au cœur pur. Quelques aspects plus sombres de son caractère en font finalement un personnage attachant, mais authentique. Quant aux Farrow, tous trois énigmatiques, ils fascinent le lecteur qui a bien du mal à deviner tous les secrets que leur maison semble abriter.

Ajoutons à cela de nombreux ingrédients à mon avis exquis : l’art, à travers les leçons de Samuel, les enseignements qu’il tirera plus tard de son succès mais aussi grâce à l’architecture de la fabuleuse maison et aux statues qui lui ont donné son nom, Fourwinds. L’ambiance gothique : un lac aux profondeurs angoissantes, l’isolement de la maison où Mrs Farrow est décédée, la folie de Marianne ou encore de nombreuses scènes nocturnes.

Un petit regret cependant : la notice nécrologique du Times, à mon avis peu crédible puisqu’elle évoque en détail la vie des proches de la personne concernée. Le chapitre sur le mode « Vingt ans après » satisfait notre curiosité mais reste un peu maladroit.

Linda Newbery est un auteur de littérature jeunesse. Difficile de dire si ce roman s’adresse plutôt aux adolescents ou aux adultes. A juste titre, Valentina fait remarquer que si deux adolescentes jouent un rôle clef dans ce roman, leurs points de vue ne sont pas connus du lecteur, ce qui est pourtant habituellement le cas en littérature jeunesse. Ce livre reste cependant très abordable. Il est à mon avis moins complexe et peut-être moins abouti que The Thirteenth Tale de Diane Setterfield. Il reste un très bon roman, idéal pour une lecture compulsive. L’histoire est riche en rebondissements, le cadre délicieux, les personnages intéressants. A recommander aux amateurs de gothique, aux fervents victoriens et à tous ceux qui aiment savourer un récit palpitant !

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358 p

Linda Newbery, Set in Stone, 2006

* traduit en français sous le titre De Pierre et de Cendre

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05/12/2008

La rose, l’épée & le vilain champignon

mysteres morley.jpgDe Le Fanu je connaissais Carmilla – ou Camilla, selon les éditions. D’où une assimilation de cet auteur au gothique, au roman populaire et à un petit côté sulfureux et sensuel. Les excellents Mystères de Morley Court sont d’un genre tout à fait différent et, si le titre et la couverture annoncent plutôt des histoires de fantômes et de jeunes filles séquestrées à la Dumas ou à la Radcliffe, ce livre s’ancre dans la tradition du roman d’aventures cher au XIXe.

S’il y a une chose que j’adore et dont je ne me lasse pas, c’est le grand manichéisme des personnages, si parfait, si symbolique qu’il caractérise le paysage aussi sûrement que le fog a marqué les rues de Londres. On pourrait tous les mettre dans des petites cases ou, plus victorien, dans de charmantes petites maisons de poupées compartimentées : dans le salon, les femmes jeunes, faibles, sans défense, sujettes aux évanouissements et n’ayant pas la moindre once de jugement quand il s’agit d’envisager les perfidies de ce monde de brigands… ; dans la cour, les hommes valeureux, intelligents, bons, justes, prêts à sacrifier leur vie pour une question d’honneur… si possible de sang noble, c’est encore mieux – et s’ils sont a priori pauvres et de basse extraction, on leur trouvera très souvent comme par hasard une généalogie faite de particules ou un oncle millionnaire à la fin du roman ; au grenier, les fourbes, en majorité très laids et effrayants – mais pas toujours, dont l’âme a atteint une noirceur telle qu’ils deviennent incapables de la moindre bonne action ; au milieu, dans la cuisine, quelques adjuvants du bien ou du mal, insignifiants ou amusants, au choix.

Les Mystères de Morley Court ne dérogent pas à la règle. Début XVIIIe, en Irlande. Le jeune O’Connor, parti guerroyer pendant trois ans, revient épouser sa belle, la jeune Mary, gentille, douce, musicienne et insipide. Ayant désormais un protecteur prêt à lui accorder une rente très confortable et à le faire hériter de sa fortune, O’Connor pense obtenir le consentement de l’horrible Lord Richard Ashwoode, le père de Mary. Mais le baron en question a d’autres projets pour sa fille et parvient à brouiller les deux jeunes gens en interceptant les lettres enflammées qu’ils se transmettent. Ah ! Que la vie d’héroïne au XIXe est difficile ! Dès lors, les complots se multiplient, les retournements de situation s’enchaînent. La question étant : Mary et O’Connor vont-ils se retrouver, se marier, vivre heureux etc ? Les plans infâmes des Ashwoode père et fils vont-ils aboutir ? Je n’en dirai pas plus sur le déroulement de l’histoire, pourtant riche en péripéties – à ce sujet le résumé de l’éditeur donne à mon avis beaucoup trop d’indications et, si vous le lisez, vous vous attendrez comme moi à un décès immédiat qui ne surviendra qu’au bout de 150 ou 200 p.

Autant le dire tout de suite : nos héros jouent de malchance, tout semble se retourner contre eux, ce qui va inquiéter le lecteur tout au long des quelques 450 p qui ne semblent presque jamais annoncer un revirement positif de façon durable.

Cette lecture a été pour moi une excellente surprise car je ne m’attendais pas du tout à ce type de texte de la part de Le Fanu. J’ai pensé à Pauline de Dumas ou aux Chroniques du Règne de Charles IX de Mérimée, dont les rebondissements et les personnages n’étaient pas si différents. Le style, la construction évoquent les parutions en feuilleton chères au XIXe – j’imagine que c’est le mode de publication utilisé ici aussi.

Si j’adore les personnages caricaturaux à la Dickens et trouve le jeune héros vaillant séduisant bien qu’un peu ridicule, je dois avouer que je supporte difficilement l’oie blanche traditionnelle. J’ai donc pris un malin plaisir à suivre les réactions de Mary face au complot qui se tramait (« oh ! mais comment se fait-il que mon frère ne comprenne pas que je n’aime pas trop son ami par ailleurs un peu mal élevé ? Je ne vais pas du tout imaginer qu’il va comploter contre moi ! Non non non, si mon frère est tout le temps désagréable avec moi c’est parce que c’est un homme, il cache sûrement ses sentiments réels mais je sais qu’au fond de lui il m’aime vraiment et me protégera contre tous les vilains méchants pas beaux jusqu’à la fin des temps, juste parce que je suis sa sœur fidèle et dévouée ! »). Lorsque, grâce à sa nouvelle femme de chambre, gentille mais plus dégourdie, Mary commence à se rebeller, j’ai commencé à revoir mon jugement. Mais le sursaut de l’insupportable créature falote a été bien bref. Damn it !

Heureusement pour moi, Le Fanu trouvait sans doute son héroïne assez ennuyeuse lui aussi. Nous ne la voyons pas beaucoup donc eLeFanu.JPGt, le reste du temps, l’histoire est palpitante, sombre, drôle, parfois grotesque, le tout dans un environnement délicieux (manoirs, routes désertes la nuit, vieilles auberges tenues par des gens peu fréquentables, tripots, combats de coqs, jeux de carte, duels). Intrigue et héroïsme s’opposent de bout en bout pour notre plus grand plaisir. Ajoutons à cela une galerie de personnages secondaires irrésistibles et pleins d’humour et nous aurons brossé un portrait rapide de ce roman passionnant, classique méconnu à redécouvrir, à lire et, dans quelques années, à relire.

Cryssilda l’a lu (après avoir écouté des histoires de fantômes écossais à vous glacer le sang) et a été conquise.

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460 p

Joseph Sheridan Le Fanu, Les Mystères de Morley Court, 1873

(première version sous un autre titre en 1845)

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03/12/2008

Rock the vote : Spooky or so Funny ?

wilde_crime de lord arthur savile.jpgPuisque souffle en ce moment un vent victorien sur la blogosphère, je profite de ma lecture du Crime de Lord Arthur Savile (recueil) pour parler un peu d’Oscar Wilde, personnage fascinant que j’ai toujours associé à James Matthew Barrie et Lewis Carroll, bien plus qu’aux autres monstres de la littérature victorienne que sont Charles Dickens ou Wilkie Collins. Parce qu’il incarne pour moi le dandy dans toute sa splendeur ? Pour son côté mystérieux et les légendes qui courent autour de lui (ses problèmes avec la justice connus de tous, mais très vaguement ; sa mort à la suite d’une méningite, qui a suscité des interrogations chez certains scientifiques) ? Quoi qu’il en soit, Oscar Wilde est un personnage que je connais encore bien mal mais qui me fascine (… au point d’abandonner lâchement cette chronique depuis début novembre, hum !).

Le crime de Lord Arthur Savile est un recueil composé de quatre nouvelles, bien plus passionnantes que ce billet que je n’arrive décidément pas à écrire.

-« Le Fantôme de Canterville, histoire hylo-idéaliste » : découvert en anglais quand j’avais douze ou treize ans, voilà une histoire qui m’a laissé un souvenir pour le moins vague, mais excellent. Au passage je me souviens avoir vu une adaptation télé à cette période. J’ai fait quelques recherches mais les adaptations sont nombreuses et les informations sur le Net assez vagues. Impossible de retrouver celle dont je gardais un bon souvenir, donc, mais j’ai découvert au passage qu’Alyssa Milano avait joué dans une adaptation de 1986. Comme quoi, du fantôme de Wilde aux sorcières de Charmed il n’y a qu’un pas ! A la relecture, j’ai apprécié la légèreté de ce conte qui présente un fantôme affreusement méchant mais follement sympathique, un squelette habitué à effrayer tout le monde depuis sa mort atroce. Mais l’arrivée d’une famille de riches Américains à Canterville Chase annonce le triomphe de la modernité et de la science. A tel point que le revenant, jugé pittoresque, drôle et tellement British (quoiqu’un peu trop bruyant avec ses chaînes mal huilées), manque de sombrer dans la dépression…

-« Le Sphinx sans Secret » : l’histoire d’un homme torturé par les mystères qui entourent la femme qu’il aime. Avec une chute un peu brutale mais une jolie conclusion que je ne dévoilerai bien sûr pas ici.

-« Le Millionnaire modèle » : l’avais-je déjà lue ? Ou avais-je lu une histoire semblable ? Toujours est-il que cette histoire, très plaisante par ailleurs, avait un goût de déjà vu. Elle rappelle Un Pari de Milliardaires de Mark Twain, histoire de deux milliardaires confiant un bon de 5 millions de dollars bien encombrant à un homme sans le sou, qui devra faire preuve de beaucoup d’astuce pour utiliser le bon sans passer pour un voleur. Si les deux histoires sont assez différentes, elles reposent toutes deux sur les extravagances d’un homme fortuné.

-« Le crime de Lord Arthur Savile » : une histoire absolument jubilatoire, savourée de bout en bout par votre chroniqueuse adepte de l’ironie et des situations absurdes qui peuvent l’accompagner. Il s’agit ici d’un jeune homme un peu trop parfait sur le point d’épouser une femme un peu trop parfaite. Jusqu’au jour où, à travers les prédictions d’un chiromancien, il découvre avec horreur qu’il va commettre un crime abject. C’est fort fâcheux pour cet homme qui juge la tâche en question tout à fait déplaisante. Certes. Mais si tel est le destin, alors tel est son devoir, et notre héros n’est pas homme à se dérober devant lui. Tuer après le mariage pouvant fortement compromettre son bonheur conjugal, le voilà qui décide de retarder la cérémonie pour venir à bout au plus vite de l’odieux impératif. Mais qui tuer ? Et comment ? Une nouvelle délicieuse, à savourer en surveillant les gâteaux (empoisonnés ?) offerts par votre voisine ou, peut-être, votre chaîne Hi-Fi (qui cache peut-être une bombe à retardement depuis son séjour chez le réparateur).

Courez donc vous procurer ce fabuleux petit recueil si vous ne l’avez pas encore découvert !

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153 p

Oscar Wilde, Le Crime de Lord Arthur Savile, 1891

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14/11/2008

Dans la famille Montdore je demande Polly !

mitford_amour_climat_froid.jpgMe voilà de retour de Barcelone, avec beaucoup de critiques en retard et donc un tas de billets en perspective, ce qui va radicalement changer mon pauvre pc qui avait perdu tout espoir d’entendre parler littérature depuis quelques jours. Car là où le livrovore est un phénomène pernicieux, amis lecteurs, c’est qu’il contamine tout ce qui l’entoure et, dans le cadre de mon esclave informatique dédié, adopte un comportement militant dévastateur. Bref, privée de mes billets, de mes requêtes littéraires sur le Net et de la visite régulière de vos blogs, la pauvre chose avait perdu goût à la vie – multipliant par ailleurs les erreurs système pour me témoigner son mécontentement !

Après moult hésitations, j’ai décidé d’attaquer le problème à la racine en me consacrant (corps et âme ?) à L’Amour dans un climat froid de Nancy Mitford, lu en grande partie dans l’avion, le RER et les salles d’attente d’aéroport. Le comble de la glamouritude, exactement !

Ce roman est en quelque sorte la suite de La Poursuite de l’Amour, bien que ces livres retracent deux histoires différentes se déroulant plus ou moins en parallèle. Les deux peuvent être lus séparément mais, la narratrice Fanny étant la même et retraçant plus clairement son parcours personnel et son enfance dans La Poursuite de l’Amour, c’est avec ce livre que je vous recommande de découvrir Nancy Mitford.

Dans L’Amour dans un climat froid, ce sont les années au cours desquelles la narratrice s’apprête à faire son entrée dans le monde qui sont retracées, puis celles de son mariage et de ses premières grossesses. Mais, comme dans le livre précédent, Fanny s’efface presque constamment pour laisser au premier plan une autre débutante au destin plus exaltant, Polly Montdore, amie d’enfance aux parents richissimes. De retour des Indes où sa famille était partie quelques années, Polly doit se trouver un mari. La chose semble acquise pour cette riche héritière de toute beauté mais, après des dépenses extravagantes, l’organisation de bals et l’invitation de gentlemen soigneusement ciblés, sa mère doit se rendre à l’évidence : personne ne demande sa fille en mariage. Se déclenche alors une guerre impitoyable entre la mère – égocentrique, royale et féroce, et la fille – d’une indifférence à toute épreuve. Alors que l’on se demande si Polly finira par trouver un époux convenable, un autre danger se profile à l’horizon : l’existence d’un neveu lointain qui héritera du titre de Lord Montdore et de la maison familiale chère à Polly, Hampton.

Ce livre offre un excellent moment de détente et, curieusement, une copie presque conforme de La Poursuite de l’Amour à bien des égards. On retrouve avec plaisir les Radlett, famille proche de Fanny, avec son lot d’exubérance et d’exquise décadence. De même, les préoccupations principales tournent autour des amours d’une héroïne, plus flamboyante ou symbolique que la discrète Fanny. Faite de cancans, de secrets partagés, de quelques rebondissements et d’une fin abrupte qui prête à sourire, l’histoire est loin de dépayser le lecteur, malgré un retournement de situation différent dans la quête du mari idéal (personnellement je pensais que Fanny ne s’intéressait pas à la gent masculine mais je vois avec le recul que cette variante était peu probable dans ce livre léger visant à mon avis à distraire la ménagère de moins de cinquante ans des années 40 – qui aurait sans doute été épouvantée par un sujet aussi scabreux).

Si j’ai apprécié ce roman plein d’humour et serais volontiers prête à renouveler l’expérience Mitford, j’ai une fois de plus ressenti une certaine frustration à la lecture. Pas de croisements ou peu entre les deux livres d’abord. Linda, qui avait une place si importante dans la vie de Fanny, ne fait pas la moindre apparition dans ce roman, choix peu crédible pour un livre s’appuyant sur la même narratrice. Fanny est tout aussi transparente que dans le livre précédent, ce qui semble d’autant plus invraisemblable qu’elle vit justement un tournant dans sa vie, rencontre son époux et fonde une famille. La période précédant les fiançailles est résumée en un paragraphe : nous l’avons compris, le destin de Fanny ne présente aucun intérêt. Pourtant il y aurait matière à réflexion lorsqu’on songe à la vie monotone qu’elle mène à Oxford, sans parler des remarques méprisantes que lui adresse un mari foncièrement antipathique et qui sont retranscrites avec une apparente indifférence, tandis que Linda ou Polly claquent les portes pour bien moins que ça ! Cousu de gros fils, le livre fait parfois des bonds dans le temps et se contente d’explications hâtives après avoir fait mariner le lecteur pendant un certain temps, voire plutôt pendant un temps certain. Les psychologies ne sont qu’effleurées malgré la présence de fortes personnalités. Tout reflète en quelque sorte l’esprit du potin et du papotage léger. Mais, malgré l’impression d’inachevé, on passe un bon moment, aussi superficiel et délassant qu’à l’époque où nous poursuivions l’amour en compagnie de Linda.

A recommander sans hésiter pour une lecture relaxante. Les lecteurs de La Poursuite de l’Amour apprécieront certainement. Ceux d’auteurs comme Barbara Pym également. Voilà aussi un livre représentatif d’une société, d’une époque et qui revêt à cet égard un intérêt historique. Raconté par une ambassadrice de la (plus ou moins) fictive famille Radlett, ce livre a en tout cas conquis sa place dans ma bibliothèque, parmi les auteurs britanniques dont je raffole tant.

Livre lu et approuvé par Nanou et Malice.

 

Quelques extraits :

« Les visiteurs étaient une espèce inconnue à Alconleigh ; et si, par hasard, quelques héros inconscients se risquaient à venir, tante Sadie disparaissait, les enfants se jetaient à plat ventre sur le sol, pour n’être pas vues, tandis qu’oncle Matthew lançait des regards furibonds affreusement embarrassants pour tout le monde et restait planté à une fenêtre, bien en vue, jusqu’à ce que le maître d’hôtel eût informé les visiteurs qu’il n’y avait personne à la maison. » (p161)

«  Donc hier, se sentant mieux, Boy se rendit à Hampton pour parler à Sonia des lettres de condoléances qu’il avait reçues des Infantes, etc. Ils eurent une passionnante conversation à ce sujet, puis discutèrent sur le choix d’une inscription à graver sur la tombe de la pauvre Patricia. Ils tombèrent d’accord sur celle-ci : « Tu vieilliras moins que nous, qui continuons à vivre… » » (p 167)

« Il naquit cependant le soir même, jeta – à en croire les Radlett – un regard sur son père et en mourut aussitôt. » (p 337)

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345 p

Nancy Mitford, L’Amour dans un climat froid, 1949

24/10/2008

All you need is love

mitford_poursuite_amour.jpgCes derniers jours votre fidèle chroniqueuse a éprouvé un besoin soudain de partir défricher les terres anglo-saxonnes. Plantant là toutes mes lectures en cours, j’ai donc opté pour La poursuite de l’Amour, fatiguée d’entendre la voix plaintive de Linda qui me criait depuis la bibliothèque : « lis-moi, lis-moi ! ». Celles qui ont lu ce roman savent à quel point cette demoiselle peut être exigeante et comprendront qu’elle ne m’aurait laissé aucun répit !

Avant d’aller plus loin, je propose de former un comité de « Protection de l’Intégrité Austenienne » afin de lutter contre l’appropriation (plus ou) moins justifiée du nom d’Austen par tout ce qui a un rapport avec l’Angleterre et porte des jupons. Quoique, l’Angleterre est une définition bien étroite puisqu’il existe maintenant une Jane Austen iranienne. Et si Nancy Mitford parle de jeunes filles en fleurs à la recherche du grand amour, le rapprochement avec Jane Austen me semble plutôt hasardeux.

Ici on découvre Linda, issue d’une famille d’aristocrates délicieusement décadente et pittoresque. Racontée par Fanny, sa cousine, cette histoire très amusante m’a fait passer un moment franchement jubilatoire. Entre la Trotteuse aux mœurs légères, Oncle Matthew et ses dentiers régulièrement renouvelés, le placard des Honorables, le fantasque voisin Merlin et un domaine digne des romans de Radcliffe, difficile de s’ennuyer ! Terriblement anglais, ce roman ne pouvait pas ne pas me plaire.

Il reste cependant léger : j’ai pensé au cadre plus ou moins contemporain des romans de Forster ou de Virginia Woolf mais, hormis l’époque et l’aspect profondément britannique, difficile de comparer Mitford et son humour exquis à ces auteurs.

Attention, le roman présente de nombreuses qualités. Le style est agréable (du moins à la traduction), les personnages bien campés et la narratrice pose un regard assez ironique sur l’histoire de sa cousine préférée, dont la quête de l’âme sœur est loin d’être évidente ! Ajoutons à cela un portrait malicieux de la haute société anglaise et nous voilà avec un très bon roman, divertissant et plein de charme !

La suite très bientôt !

 

Quelques extraits savoureux :

Le Mariage de Louisa (sœur aînée de Linda) :

« Tout à coup, il y eut un mouvement de foule. John et son témoin, Lord Stromboli, surgis comme deux diables d’une boîte, se trouvaient au pied de l’autel. Dans leurs jaquettes, les cheveux copieusement enduits de brillantine, ils étaient vraiment éblouissants, mais à peine eûmes-nous le temps de les regarder que Mrs Wills attaqua un grand jeu d’orgue, pendant qu’Oncle Matthew remorquait le long de la nef, à une folle allure, Louisa, dont le visage était voilé. En cet instant je crois que Linda eût volontiers changé de place avec Louisa, fût-ce au prix très lourd de vivre heureuse à jamais avec John Fort-William.

Nous n’eûmes pas le temps de nous ressaisir que Louisa redescendait la nef, remorquée par John. Elle avait rejeté son voile en arrière et Mrs Wills faisait presque sauter les vitraux avec une Marche nuptiale tonnante et triomphale. » (p74)

Oncle Matthew parlant à la mère de son futur gendre, d’origine allemande :

« Ma chère Lady Kroesig, je n’ai lu qu’un seul livre de toute ma vie, et c’est Croc-Blanc. C’est tellement bien que je ne me suis jamais donné la peine d’en lire un autre. » (p101)

Et sachant qu’il a assommé un certain nombre d’Allemands avec sa pelle-pioche pendant la guerre :

« … nous vîmes qu’on montait deux plateaux pour sir Leicester et Lady Kroesig.

« Non, vraiment, ça dépasse la mesure, que diable ! dit Oncle Matthew. Jamais je n’ai entendu parler d’un homme qui prend son petit déjeuner au lit ! »

Et il jeta un regard nostalgique à sa pelle-pioche. » (p103)

Elles ont aimé : Emjy, enthousiaste ; Malice (qui a lu les deux Mitford de 10/18 dans le cadre du swap Eternel Féminin) ; Lilly (avec quelques réserves) ; Anne, qui comme Clarabel, trouve que Nancy Mitford c'est "Waouh" ; Nanou, dont j'avais oublié la note pourtant indiquée sur son billet sur L'amour dans un climat froid...

Elles sont plus déçues : Papillon a trouvé ce roman « drôle et joliment écrit » mais a été déçue par la fin du roman ;  Caro[line], encore moins convaincue.

In Cold Blog a également parlé d’un livre sur ces incroyables sœurs Mitford… voilà qui me tente bien !

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254 p

Nancy Mitford, La Poursuite de l’Amour, 1945

07/10/2008

Ennui mortel à Mudfog

dickens_chroniques_mudfog.jpgJ’ai une faille, une fêlure. Puisque c’est Pierre Gripari qui le dit. Et Gripari, c’est celui qui a peuplé mon imaginaire avec sa sorcière de la rue Mouffetard (sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière – phrase que j’évitais de prononcer en entier, parce qu’on ne sait jamais). Alors quand Gripari dit quelque chose, je lui accorde toute mon attention. Quoique.

Parce qu’il prétend qu’il manque quelque chose à ceux qui n’aiment pas Dickens. Or j’adore le Dickens de David Copperfield. Ou celui des Récits de Noël. Mais mon amour inconditionnel avait peut-être en fait ses limites. Et celles-ci se situent sans doute au niveau de la petite ville de Mudfog.

Œuvre de jeunesse publiée entre 1837 et 1839, les Chroniques de Mudfog ont été brutalement interrompues par Dickens alors qu’il entretenait des relations tendues avec son éditeur et que les longs romans étaient à l’époque bien plus en vogue que les chroniques. Dickens (heureusement pour moi) n’était pas particulièrement fier de ces écrits qu’il ne confia d’ailleurs pas aux éditions Hachette lors de la publication de ses œuvres en français. Au passage je me demande parfois pourquoi les éditeurs exhument à tout prix des textes oubliés depuis longtemps et nettement inférieurs à l’ensemble de l’œuvre d’X ou Y, qui plus est lorsque l’auteur lui-même avait renié les textes en question.

Les Chroniques de Mudfog mettent en scène une ville insignifiante où l’eau stagne, où le brouillard est omniprésent, une ville avant tout caractérisée par la bêtise de ses occupants et de ses visiteurs. Joyeux bordel, ce livre rassemble plusieurs textes très différents : des considérations sur tel événement mondain, l’ascension et la chute d’un homme devenu vaniteux ou encore ces descriptions d’assemblées pseudo scientifiques dont les savants portent des noms édifiants (comme le professeur Empoté ou le professeur Flémard).

Textes engagés, sombres, moqueurs, irrespectueux, ces Chroniques de Mudfog annoncent de nombreux thèmes chers à Dickens. La vanité, le pouvoir, l’argent et les conditions de vie des pauvres (avec cet exemple de l’homéopathie appliquée à l’alimentation) sont notamment dénoncés ici.

Si je cherchais ce livre depuis assez longtemps, je suis au final très déçue. Non seulement je n’ai pas goûté aux traits d’humour de Dickens qui m’ont laissée insensible, mais je me suis passablement ennuyée, attendant du début à la fin de retrouver un déclic qui ne s’est jamais produit – hormis un certain intérêt pour l’histoire du maire M. Tulrumble. Je regrette aussi les coquilles qui, sans être très nombreuses, ont parfois gêné ma lecture. Et, à titre d’illustration, je ferai remarquer que le nom de l’auteur figurant sur la tranche du livre est un inconnu dénommé « Charles Dikens ». Enfin, quelques notes supplémentaires auraient sans doute rendu ces Chroniques plus intéressantes, car il est visiblement fait allusion à des événements ou à des personnages aujourd’hui oubliés et j’ai eu l’impression de passer à côté de bien des détails.

Madame Charlotte et Loïc Di Stefano sont moins sévères que moi.

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193 p

Charles Dickens, Chroniques de Mudfog, 1837-1839

16/09/2008

Shocking !

james_vie_londres.JPGAprès une multitude de lectures n’ayant pas grand-chose à voir avec la pluie, les chemins de campagne anglais, le brouillard et la crasse londoniens, les tasses de thé, les vieilles demoiselles et les séduisants/bedonnants pasteurs, j’ai décidé de ressortir un certain nombre de titres de ma gigantesque PAL made in English (the language, of course !). Après une petite hésitation entre Woolf, Wharton, Wodehouse (que de « W » !) etc, j’ai jeté mon dévolu sur Une Vie à Londres d’Henry James, découvert en occasion début juillet, avant toutes mes pérégrinations.

Ici le lecteur respire effectivement la vieille demoiselle et la leçon de morale, dans ce roman quelque peu poussiéreuxl’histoire (qui n’en est pas vraiment une) est celle de Laura Wing, jeune Américaine scandalisée par la conduite de sa sœur Selina. Celle-ci, mariée à un Anglais, le trompe ouvertement avec un fringant capitaine, laissant entendre que son époux Lionel n’a rien à lui reprocher, la bassesse de l’un rivalisant avec celle de l’autre. Laura, qui s’érige en haute patronne de la vertu et craint les retombées d’un éventuel scandale, songe en réalité essentiellement à sa propre réputation. Par ailleurs, le Londres aristocratique et bourgeois est décrit ici comme un univers parfaitement corrompu où le vice des uns n’a d’égal que celui des autres. Dans cette fange qui répugne tant à Laura, le comportement de Selina semble presque une banalité. Certes, il flotte un certain parfum de scandale autour du divorce souhaité par les deux époux. Rien qui ne saurait être effacé par les prochains potins.

Conseillée par son amie Lady Davenant, respectable et âgée, influencée par sa sœur et son beau-frère qui ne comprennent pas ses reproches et son entêtement à ramener Selina à la raison, Laura Wing pourrait aller de l’avant et trouver enfin l’époux qui la sortirait d’une situation financière embarrassante. L’Américain Wendover pourrait bien jouer ce rôle mais, si les liens qui se tissent entre eux peuvent donner quelques vains espoirs au lecteur, il faut se souvenir que ceci est un roman de Henry James et que, très certainement, la fin risque d’être implacable, outrageusement sombre – même si pour ça l’héroïne doit faire preuve d’un acharnement et d’un manque de bon sens exagérés. J’avais parlé il y a quelques mois des Dépouilles de Poynton où une autre héroïne compliquait suffisamment son destin pour perdre toute chance de vivre heureuse avec un époux aimant. Une Vie à Londres ajoute une variante à ce type d’héroïne tellement tordue (et improbable ?) que l’on se demande si Henry James n’avait pas quelques comptes à rendre à la gente féminine. A ce sujet, Diane de Margerie évoque le traitement de la femme idéale chez James dans sa préface de La Séquestrée : une figure maternelle dévouée corps et âme à la réussite de ses chers petits (idéalement masculins).

La préface annonce Une Vie à Londres comme un roman charnière dans la carrière de Henry James. Si les premiers livres présentent une confrontation brutale entre l’Amérique et l’Europe corrompue, tranchant en faveur de la première, l’installation en Europe de Henry James lui permet petit à petit de mieux appréhender le monde qu’il jugeait si sévèrement au début. Voyant toujours ses travers mais percevant de plus en plus de mérites au sein de ce continent aux mœurs plus débridées, James s’attelle à l’écriture de ce roman plus complexe où Laura Wing, si elle dénonce la corruption de son entourage londonien, n’est pas à l’abris des critiques. Plus ironique, à mon avis presque condescendant, James évoque donc avec excès l’honnêteté sans borne et la terreur de Laura lorsque celle-ci est confrontée à la réalité. Et il est vrai que plus que les critiques faites par l’héroïne, c’est celle-ci qui est la cible des moqueries du lecteur, voire de son agacement.

J’ai lu sur le web quelques critiques faites à Henry James. Je suis d’accord avec certaines d’entre elles : l’opposition entre deux continents a été jugée un peu trop « forcée », et l’histoire n’aurait en rien changé si tous les personnages avaient été Anglais. La fin un peu brutale a aussi été dénoncée. Et il est vrai qu’à la fin tout s’enchaîne, les personnages partent brutalement dans un sens ou dans un autre, le fin mot du divorce n’apparaît pas, le destin de Laura Wing est laissé en suspens. A charge au lecteur d’imaginer la suite. Pourquoi pas ? Mais les éléments laissés dans l’ombre sont extrêmement nombreux.

J’ai donc bien retrouvé mes vieilles jeunes filles et mes jeunes vieilles filles, une société britannique faite de potins, les visites du dimanche et les tasses de thé. Malgré plusieurs passages un peu longs où les appels angoissés de Laura (et, plus familièrement, ses nœuds au cerveau) m’ont ennuyée, j’ai lu avec intérêt ce roman en un week-end. Si Henry James perd de sa fraîcheur, son analyse de la société passe au second plan au profit de l’étude de quelques personnages symboliques mais, à ce titre, un peu trop caricaturaux. Au final, tout est dans l’exagération et, même si un roman de Henry James est par définition digne d’intérêt, j’ai trouvé l’histoire un peu trop ampoulée, la finesse mise à rude épreuve par ces personnages entiers et, si l’on sent la distance et l’ironie d’Henry James, je crois que celles-ci sont particulièrement desservies par la traduction française.

L’article de Wikipedia.

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195 p

Henry James, Une Vie à Londres, 1888

(Petit rapprochement : c’est l’année de publication du recueil Clair de Lune et autres nouvelles de Maupassant)

13/09/2008

Dédicace spéciale !

lessing_fifth_child.jpgJe sais que c’est un peu inhabituel mais impossible de ne pas dédier cette note à Papa Lou (nom de code transparent s’il en est), qui passe parfois par ici et me reproche régulièrement de ne pas lire Doris Lessing, qui l’a très certainement ensorcelé (la vilaine !). En effet, amis lecteurs, depuis des années on essaie par tous les moyens, des plus directs aux plus détournés, de me faire lire enfin du Lessing. J’avais bien lu et apprécié la nouvelle « The grand-mothers » mais je n’en avais pas parlé ici car il me restait d’autres textes à découvrir dans ce recueil ; c’est donc avec cette note que je mettrai un terme à l’absence honteuse de Doris Lessing sur ce blog qui plus est souvent tourné vers les Côtes britanniques. Roulement de tambours (et applaudissements certains de Papa Lou) : Doris Lessing fait son entrée sur ce blog !

The Fifth Child est un roman étonnant. Avant d’aller plus loin, autant dire que mes deux lectures de Doris Lessing portent sur des sujets assez dérangeants, un peu malsains même. « The grand-mothers » a pour personnages principaux deux meilleures amies ayant chacune pour amant le fils de l’autre. The Fifth Child porte cette fois-ci sur la naissance d’un enfant monstrueux, sur les plans physique et moral. Dans les deux cas j’ai trouvé que Doris Lessing traite avec beaucoup de sang­-froid ses personnages, abordant des tabous avec précision, un semi détachement et une sensibilité certaine qui impliquent immédiatement le lecteur.

Doris Lessing définit son livre comme une « horror story » ; c’est un texte qu’elle déclare avoir détesté écrire, sans aucun doute il a découlé d’une gestation éprouvante.

L’histoire est celle de Harriet et de David, jeune couple rêvant de fonder un foyer idyllique. Dans les années soixante, ils achètent une immense maison victorienne dans le but d’accueillir une famille nombreuse et des amis toujours bienvenus. Le rêve se concrétise jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Après une grossesse extrêmement douloureuse, Harriet éprouve immédiatement de l’aversion pour son fils qui lui évoque un gnome, un monstre issu de la fin des temps. Son mari et ses proches, s’ils ne se prononcent pas ouvertement d’abord, semblent tous mal à l’aise devant l’enfant aux yeux jaunes et au regard féroce. Dès sa naissance, Ben fait preuve d’une force extraordinaire. Froid, rageur, violent, il ne semble éprouver d’affection pour personne et ne ressentir aucune émotion, hormis une joie malsaine lorsqu’il détruit. Ce roman porte essentiellement sur l’arrivée de Ben dans la famille, son impact sur son entourage, même si l’on suit son évolution, du fœtus cruel à l’adolescent inquiétant. Le point de vue est celui de la mère (avec un passage occasionnel à la 1ère personne), à qui tout le monde semble reprocher l’existence de Ben. Harriet est sans aucun doute le personnage le plus présent dans le roman, même si elle joue à mon avis surtout un rôle de narratrice subjective.

Voilà un roman psychologique qui reprend effectivement certains éléments du roman d’horreur. Ben, qui observe froidement son entourage, reproduit des comportements humains sans les comprendre et tue des animaux à mains nues, m’a fait penser au héros du film Halloween, la Nuit des Masques qui assassine sa sœur alors qu’il est encore enfant ! S’il a tout d’un futur psychopathe, Ben est un personnage ambigu. Comme le dit Harriet, il est impossible de comprendre la façon dont il voit le monde, de savoir s’il a des sentiments ou non. Mais le monstre est aussi celui qui sommeille en chacun de nous. Ainsi, devant l’enfant gênant, la famille généreuse et bien pensante n’hésite pas à adopter un comportement inhumain ; l’enfant sera placé dans une institution (qui a tout d’un hospice victorien) où chacun s’attend à le voir mourir. Lorsque Harriet décide de le secourir, on lui oppose une muette désapprobation : pourtant, pour le lecteur impliqué mais extérieur à la scène, Harriet a adapté un comportement légitime. Qu’elle soit poussée par son devoir de mère ou ses responsabilités en tant qu’individu, Harriet agit avec un certain sens moral ; pourtant, son entourage semble trouver anormal son comportement. A la malice de Ben répond l’absence d’humanité d’une famille des plus charmantes à l’origine.

C'est un roman fascinant, très réaliste, assez court et rapidement lu (un vrai « page turner »). On peut y voir une histoire sordide ou s’intéresser à la complexité des personnages. On peut voir en Ben un simple monstre ou s’interroger sur l’ambiguïté de son comportement ou encore, sur l’origine de son apparente difformité. La lecture, bien que passionnante, est assez douloureuse en raison de la noirceur du sujet et de la façon dont il est traité. Les pistes de lecture sont nombreuses mais mieux vaut laisser chacun se faire sa propre opinion. L'écriture de Doris Lessing est quant à elle remarquable. Un livre qui sans aucun doute mérite le détour!

Doris Lessing : ''What happened,'' she said, ''is that I wrote it twice. The first time I wrote it I thought it was dishonest and too soft - this is not what would happen if such an alien creature was born into our society. Something much worse would happen. So I threw away the first draft, and while it's certainly more unpleasant now, I think it's more truthful, especially in the reactions of the other children. I was too soft on them.'' (NY Times)

Des liens très intéressants en anglais (outre le précédent lien) : le blog de Terry Weyna, celui de Kimbofo, l’article de Martha Holmes et le billet de John Self.

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133 p

Doris Lessing, The Fifth Child, 1988