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24/10/2008

All you need is love

mitford_poursuite_amour.jpgCes derniers jours votre fidèle chroniqueuse a éprouvé un besoin soudain de partir défricher les terres anglo-saxonnes. Plantant là toutes mes lectures en cours, j’ai donc opté pour La poursuite de l’Amour, fatiguée d’entendre la voix plaintive de Linda qui me criait depuis la bibliothèque : « lis-moi, lis-moi ! ». Celles qui ont lu ce roman savent à quel point cette demoiselle peut être exigeante et comprendront qu’elle ne m’aurait laissé aucun répit !

Avant d’aller plus loin, je propose de former un comité de « Protection de l’Intégrité Austenienne » afin de lutter contre l’appropriation (plus ou) moins justifiée du nom d’Austen par tout ce qui a un rapport avec l’Angleterre et porte des jupons. Quoique, l’Angleterre est une définition bien étroite puisqu’il existe maintenant une Jane Austen iranienne. Et si Nancy Mitford parle de jeunes filles en fleurs à la recherche du grand amour, le rapprochement avec Jane Austen me semble plutôt hasardeux.

Ici on découvre Linda, issue d’une famille d’aristocrates délicieusement décadente et pittoresque. Racontée par Fanny, sa cousine, cette histoire très amusante m’a fait passer un moment franchement jubilatoire. Entre la Trotteuse aux mœurs légères, Oncle Matthew et ses dentiers régulièrement renouvelés, le placard des Honorables, le fantasque voisin Merlin et un domaine digne des romans de Radcliffe, difficile de s’ennuyer ! Terriblement anglais, ce roman ne pouvait pas ne pas me plaire.

Il reste cependant léger : j’ai pensé au cadre plus ou moins contemporain des romans de Forster ou de Virginia Woolf mais, hormis l’époque et l’aspect profondément britannique, difficile de comparer Mitford et son humour exquis à ces auteurs.

Attention, le roman présente de nombreuses qualités. Le style est agréable (du moins à la traduction), les personnages bien campés et la narratrice pose un regard assez ironique sur l’histoire de sa cousine préférée, dont la quête de l’âme sœur est loin d’être évidente ! Ajoutons à cela un portrait malicieux de la haute société anglaise et nous voilà avec un très bon roman, divertissant et plein de charme !

La suite très bientôt !

 

Quelques extraits savoureux :

Le Mariage de Louisa (sœur aînée de Linda) :

« Tout à coup, il y eut un mouvement de foule. John et son témoin, Lord Stromboli, surgis comme deux diables d’une boîte, se trouvaient au pied de l’autel. Dans leurs jaquettes, les cheveux copieusement enduits de brillantine, ils étaient vraiment éblouissants, mais à peine eûmes-nous le temps de les regarder que Mrs Wills attaqua un grand jeu d’orgue, pendant qu’Oncle Matthew remorquait le long de la nef, à une folle allure, Louisa, dont le visage était voilé. En cet instant je crois que Linda eût volontiers changé de place avec Louisa, fût-ce au prix très lourd de vivre heureuse à jamais avec John Fort-William.

Nous n’eûmes pas le temps de nous ressaisir que Louisa redescendait la nef, remorquée par John. Elle avait rejeté son voile en arrière et Mrs Wills faisait presque sauter les vitraux avec une Marche nuptiale tonnante et triomphale. » (p74)

Oncle Matthew parlant à la mère de son futur gendre, d’origine allemande :

« Ma chère Lady Kroesig, je n’ai lu qu’un seul livre de toute ma vie, et c’est Croc-Blanc. C’est tellement bien que je ne me suis jamais donné la peine d’en lire un autre. » (p101)

Et sachant qu’il a assommé un certain nombre d’Allemands avec sa pelle-pioche pendant la guerre :

« … nous vîmes qu’on montait deux plateaux pour sir Leicester et Lady Kroesig.

« Non, vraiment, ça dépasse la mesure, que diable ! dit Oncle Matthew. Jamais je n’ai entendu parler d’un homme qui prend son petit déjeuner au lit ! »

Et il jeta un regard nostalgique à sa pelle-pioche. » (p103)

Elles ont aimé : Emjy, enthousiaste ; Malice (qui a lu les deux Mitford de 10/18 dans le cadre du swap Eternel Féminin) ; Lilly (avec quelques réserves) ; Anne, qui comme Clarabel, trouve que Nancy Mitford c'est "Waouh" ; Nanou, dont j'avais oublié la note pourtant indiquée sur son billet sur L'amour dans un climat froid...

Elles sont plus déçues : Papillon a trouvé ce roman « drôle et joliment écrit » mais a été déçue par la fin du roman ;  Caro[line], encore moins convaincue.

In Cold Blog a également parlé d’un livre sur ces incroyables sœurs Mitford… voilà qui me tente bien !

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254 p

Nancy Mitford, La Poursuite de l’Amour, 1945

07/10/2008

Ennui mortel à Mudfog

dickens_chroniques_mudfog.jpgJ’ai une faille, une fêlure. Puisque c’est Pierre Gripari qui le dit. Et Gripari, c’est celui qui a peuplé mon imaginaire avec sa sorcière de la rue Mouffetard (sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière – phrase que j’évitais de prononcer en entier, parce qu’on ne sait jamais). Alors quand Gripari dit quelque chose, je lui accorde toute mon attention. Quoique.

Parce qu’il prétend qu’il manque quelque chose à ceux qui n’aiment pas Dickens. Or j’adore le Dickens de David Copperfield. Ou celui des Récits de Noël. Mais mon amour inconditionnel avait peut-être en fait ses limites. Et celles-ci se situent sans doute au niveau de la petite ville de Mudfog.

Œuvre de jeunesse publiée entre 1837 et 1839, les Chroniques de Mudfog ont été brutalement interrompues par Dickens alors qu’il entretenait des relations tendues avec son éditeur et que les longs romans étaient à l’époque bien plus en vogue que les chroniques. Dickens (heureusement pour moi) n’était pas particulièrement fier de ces écrits qu’il ne confia d’ailleurs pas aux éditions Hachette lors de la publication de ses œuvres en français. Au passage je me demande parfois pourquoi les éditeurs exhument à tout prix des textes oubliés depuis longtemps et nettement inférieurs à l’ensemble de l’œuvre d’X ou Y, qui plus est lorsque l’auteur lui-même avait renié les textes en question.

Les Chroniques de Mudfog mettent en scène une ville insignifiante où l’eau stagne, où le brouillard est omniprésent, une ville avant tout caractérisée par la bêtise de ses occupants et de ses visiteurs. Joyeux bordel, ce livre rassemble plusieurs textes très différents : des considérations sur tel événement mondain, l’ascension et la chute d’un homme devenu vaniteux ou encore ces descriptions d’assemblées pseudo scientifiques dont les savants portent des noms édifiants (comme le professeur Empoté ou le professeur Flémard).

Textes engagés, sombres, moqueurs, irrespectueux, ces Chroniques de Mudfog annoncent de nombreux thèmes chers à Dickens. La vanité, le pouvoir, l’argent et les conditions de vie des pauvres (avec cet exemple de l’homéopathie appliquée à l’alimentation) sont notamment dénoncés ici.

Si je cherchais ce livre depuis assez longtemps, je suis au final très déçue. Non seulement je n’ai pas goûté aux traits d’humour de Dickens qui m’ont laissée insensible, mais je me suis passablement ennuyée, attendant du début à la fin de retrouver un déclic qui ne s’est jamais produit – hormis un certain intérêt pour l’histoire du maire M. Tulrumble. Je regrette aussi les coquilles qui, sans être très nombreuses, ont parfois gêné ma lecture. Et, à titre d’illustration, je ferai remarquer que le nom de l’auteur figurant sur la tranche du livre est un inconnu dénommé « Charles Dikens ». Enfin, quelques notes supplémentaires auraient sans doute rendu ces Chroniques plus intéressantes, car il est visiblement fait allusion à des événements ou à des personnages aujourd’hui oubliés et j’ai eu l’impression de passer à côté de bien des détails.

Madame Charlotte et Loïc Di Stefano sont moins sévères que moi.

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193 p

Charles Dickens, Chroniques de Mudfog, 1837-1839

16/09/2008

Shocking !

james_vie_londres.JPGAprès une multitude de lectures n’ayant pas grand-chose à voir avec la pluie, les chemins de campagne anglais, le brouillard et la crasse londoniens, les tasses de thé, les vieilles demoiselles et les séduisants/bedonnants pasteurs, j’ai décidé de ressortir un certain nombre de titres de ma gigantesque PAL made in English (the language, of course !). Après une petite hésitation entre Woolf, Wharton, Wodehouse (que de « W » !) etc, j’ai jeté mon dévolu sur Une Vie à Londres d’Henry James, découvert en occasion début juillet, avant toutes mes pérégrinations.

Ici le lecteur respire effectivement la vieille demoiselle et la leçon de morale, dans ce roman quelque peu poussiéreuxl’histoire (qui n’en est pas vraiment une) est celle de Laura Wing, jeune Américaine scandalisée par la conduite de sa sœur Selina. Celle-ci, mariée à un Anglais, le trompe ouvertement avec un fringant capitaine, laissant entendre que son époux Lionel n’a rien à lui reprocher, la bassesse de l’un rivalisant avec celle de l’autre. Laura, qui s’érige en haute patronne de la vertu et craint les retombées d’un éventuel scandale, songe en réalité essentiellement à sa propre réputation. Par ailleurs, le Londres aristocratique et bourgeois est décrit ici comme un univers parfaitement corrompu où le vice des uns n’a d’égal que celui des autres. Dans cette fange qui répugne tant à Laura, le comportement de Selina semble presque une banalité. Certes, il flotte un certain parfum de scandale autour du divorce souhaité par les deux époux. Rien qui ne saurait être effacé par les prochains potins.

Conseillée par son amie Lady Davenant, respectable et âgée, influencée par sa sœur et son beau-frère qui ne comprennent pas ses reproches et son entêtement à ramener Selina à la raison, Laura Wing pourrait aller de l’avant et trouver enfin l’époux qui la sortirait d’une situation financière embarrassante. L’Américain Wendover pourrait bien jouer ce rôle mais, si les liens qui se tissent entre eux peuvent donner quelques vains espoirs au lecteur, il faut se souvenir que ceci est un roman de Henry James et que, très certainement, la fin risque d’être implacable, outrageusement sombre – même si pour ça l’héroïne doit faire preuve d’un acharnement et d’un manque de bon sens exagérés. J’avais parlé il y a quelques mois des Dépouilles de Poynton où une autre héroïne compliquait suffisamment son destin pour perdre toute chance de vivre heureuse avec un époux aimant. Une Vie à Londres ajoute une variante à ce type d’héroïne tellement tordue (et improbable ?) que l’on se demande si Henry James n’avait pas quelques comptes à rendre à la gente féminine. A ce sujet, Diane de Margerie évoque le traitement de la femme idéale chez James dans sa préface de La Séquestrée : une figure maternelle dévouée corps et âme à la réussite de ses chers petits (idéalement masculins).

La préface annonce Une Vie à Londres comme un roman charnière dans la carrière de Henry James. Si les premiers livres présentent une confrontation brutale entre l’Amérique et l’Europe corrompue, tranchant en faveur de la première, l’installation en Europe de Henry James lui permet petit à petit de mieux appréhender le monde qu’il jugeait si sévèrement au début. Voyant toujours ses travers mais percevant de plus en plus de mérites au sein de ce continent aux mœurs plus débridées, James s’attelle à l’écriture de ce roman plus complexe où Laura Wing, si elle dénonce la corruption de son entourage londonien, n’est pas à l’abris des critiques. Plus ironique, à mon avis presque condescendant, James évoque donc avec excès l’honnêteté sans borne et la terreur de Laura lorsque celle-ci est confrontée à la réalité. Et il est vrai que plus que les critiques faites par l’héroïne, c’est celle-ci qui est la cible des moqueries du lecteur, voire de son agacement.

J’ai lu sur le web quelques critiques faites à Henry James. Je suis d’accord avec certaines d’entre elles : l’opposition entre deux continents a été jugée un peu trop « forcée », et l’histoire n’aurait en rien changé si tous les personnages avaient été Anglais. La fin un peu brutale a aussi été dénoncée. Et il est vrai qu’à la fin tout s’enchaîne, les personnages partent brutalement dans un sens ou dans un autre, le fin mot du divorce n’apparaît pas, le destin de Laura Wing est laissé en suspens. A charge au lecteur d’imaginer la suite. Pourquoi pas ? Mais les éléments laissés dans l’ombre sont extrêmement nombreux.

J’ai donc bien retrouvé mes vieilles jeunes filles et mes jeunes vieilles filles, une société britannique faite de potins, les visites du dimanche et les tasses de thé. Malgré plusieurs passages un peu longs où les appels angoissés de Laura (et, plus familièrement, ses nœuds au cerveau) m’ont ennuyée, j’ai lu avec intérêt ce roman en un week-end. Si Henry James perd de sa fraîcheur, son analyse de la société passe au second plan au profit de l’étude de quelques personnages symboliques mais, à ce titre, un peu trop caricaturaux. Au final, tout est dans l’exagération et, même si un roman de Henry James est par définition digne d’intérêt, j’ai trouvé l’histoire un peu trop ampoulée, la finesse mise à rude épreuve par ces personnages entiers et, si l’on sent la distance et l’ironie d’Henry James, je crois que celles-ci sont particulièrement desservies par la traduction française.

L’article de Wikipedia.

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195 p

Henry James, Une Vie à Londres, 1888

(Petit rapprochement : c’est l’année de publication du recueil Clair de Lune et autres nouvelles de Maupassant)

13/09/2008

Dédicace spéciale !

lessing_fifth_child.jpgJe sais que c’est un peu inhabituel mais impossible de ne pas dédier cette note à Papa Lou (nom de code transparent s’il en est), qui passe parfois par ici et me reproche régulièrement de ne pas lire Doris Lessing, qui l’a très certainement ensorcelé (la vilaine !). En effet, amis lecteurs, depuis des années on essaie par tous les moyens, des plus directs aux plus détournés, de me faire lire enfin du Lessing. J’avais bien lu et apprécié la nouvelle « The grand-mothers » mais je n’en avais pas parlé ici car il me restait d’autres textes à découvrir dans ce recueil ; c’est donc avec cette note que je mettrai un terme à l’absence honteuse de Doris Lessing sur ce blog qui plus est souvent tourné vers les Côtes britanniques. Roulement de tambours (et applaudissements certains de Papa Lou) : Doris Lessing fait son entrée sur ce blog !

The Fifth Child est un roman étonnant. Avant d’aller plus loin, autant dire que mes deux lectures de Doris Lessing portent sur des sujets assez dérangeants, un peu malsains même. « The grand-mothers » a pour personnages principaux deux meilleures amies ayant chacune pour amant le fils de l’autre. The Fifth Child porte cette fois-ci sur la naissance d’un enfant monstrueux, sur les plans physique et moral. Dans les deux cas j’ai trouvé que Doris Lessing traite avec beaucoup de sang­-froid ses personnages, abordant des tabous avec précision, un semi détachement et une sensibilité certaine qui impliquent immédiatement le lecteur.

Doris Lessing définit son livre comme une « horror story » ; c’est un texte qu’elle déclare avoir détesté écrire, sans aucun doute il a découlé d’une gestation éprouvante.

L’histoire est celle de Harriet et de David, jeune couple rêvant de fonder un foyer idyllique. Dans les années soixante, ils achètent une immense maison victorienne dans le but d’accueillir une famille nombreuse et des amis toujours bienvenus. Le rêve se concrétise jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Après une grossesse extrêmement douloureuse, Harriet éprouve immédiatement de l’aversion pour son fils qui lui évoque un gnome, un monstre issu de la fin des temps. Son mari et ses proches, s’ils ne se prononcent pas ouvertement d’abord, semblent tous mal à l’aise devant l’enfant aux yeux jaunes et au regard féroce. Dès sa naissance, Ben fait preuve d’une force extraordinaire. Froid, rageur, violent, il ne semble éprouver d’affection pour personne et ne ressentir aucune émotion, hormis une joie malsaine lorsqu’il détruit. Ce roman porte essentiellement sur l’arrivée de Ben dans la famille, son impact sur son entourage, même si l’on suit son évolution, du fœtus cruel à l’adolescent inquiétant. Le point de vue est celui de la mère (avec un passage occasionnel à la 1ère personne), à qui tout le monde semble reprocher l’existence de Ben. Harriet est sans aucun doute le personnage le plus présent dans le roman, même si elle joue à mon avis surtout un rôle de narratrice subjective.

Voilà un roman psychologique qui reprend effectivement certains éléments du roman d’horreur. Ben, qui observe froidement son entourage, reproduit des comportements humains sans les comprendre et tue des animaux à mains nues, m’a fait penser au héros du film Halloween, la Nuit des Masques qui assassine sa sœur alors qu’il est encore enfant ! S’il a tout d’un futur psychopathe, Ben est un personnage ambigu. Comme le dit Harriet, il est impossible de comprendre la façon dont il voit le monde, de savoir s’il a des sentiments ou non. Mais le monstre est aussi celui qui sommeille en chacun de nous. Ainsi, devant l’enfant gênant, la famille généreuse et bien pensante n’hésite pas à adopter un comportement inhumain ; l’enfant sera placé dans une institution (qui a tout d’un hospice victorien) où chacun s’attend à le voir mourir. Lorsque Harriet décide de le secourir, on lui oppose une muette désapprobation : pourtant, pour le lecteur impliqué mais extérieur à la scène, Harriet a adapté un comportement légitime. Qu’elle soit poussée par son devoir de mère ou ses responsabilités en tant qu’individu, Harriet agit avec un certain sens moral ; pourtant, son entourage semble trouver anormal son comportement. A la malice de Ben répond l’absence d’humanité d’une famille des plus charmantes à l’origine.

C'est un roman fascinant, très réaliste, assez court et rapidement lu (un vrai « page turner »). On peut y voir une histoire sordide ou s’intéresser à la complexité des personnages. On peut voir en Ben un simple monstre ou s’interroger sur l’ambiguïté de son comportement ou encore, sur l’origine de son apparente difformité. La lecture, bien que passionnante, est assez douloureuse en raison de la noirceur du sujet et de la façon dont il est traité. Les pistes de lecture sont nombreuses mais mieux vaut laisser chacun se faire sa propre opinion. L'écriture de Doris Lessing est quant à elle remarquable. Un livre qui sans aucun doute mérite le détour!

Doris Lessing : ''What happened,'' she said, ''is that I wrote it twice. The first time I wrote it I thought it was dishonest and too soft - this is not what would happen if such an alien creature was born into our society. Something much worse would happen. So I threw away the first draft, and while it's certainly more unpleasant now, I think it's more truthful, especially in the reactions of the other children. I was too soft on them.'' (NY Times)

Des liens très intéressants en anglais (outre le précédent lien) : le blog de Terry Weyna, celui de Kimbofo, l’article de Martha Holmes et le billet de John Self.

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133 p

Doris Lessing, The Fifth Child, 1988

03/09/2008

Femmes au bord de la crise de nerfs

perkins_gilman_sequestree.jpgAyant un peu trop délaissé la littérature anglo-saxonne ces derniers temps, j’avais glissé dans mes valises La Séquestrée de Charlotte Perkins Gilman, un classique américain méconnu en France. Réédité par les excellentes éditions Phébus Libretto et agrémenté d’une post-face très intéressante de Diane de Margerie, ce texte très agréable à lire devient même passionnant une fois que l’on a découvert le contexte dans lequel il a été écrit. Au passage, Charlotte Perkins Gilman compte parmi ses grand-tantes Harriet Beecher-Stowe, auteur de La Case de l’oncle Tom.

 

L’histoire est celle d’une femme qui, ayant récemment accouché, est conduite par son époux médecin dans une maison isolée afin de trouver un peu de repos. Très nerveuse, dans un état approchant parfois la folie, l’épouse est apparemment choyée, entourée, assistée afin que pas une seule responsabilité ne lui revienne et n’entrave son rétablissement. Il lui est de même interdit d’écrire ; c’est donc en cachette que l’héroïne consigne ses pensées, persuadée de trouver dans l’écriture soulagement et réconfort. Personne n’accordant d’attention à ses paroles, jugée trop vulnérable pour prendre de bonnes décisions, l’épouse est installée dans une ancienne salle de jeux et d’étude où le papier peint jaune lui paraît particulièrement monstrueux.

 

Censée dormir la plupart du temps, l’héroïne observe le papier ; mal à l’aise, prise de vertige devant l’absence de symétrie et de logique dont semblent faire preuve les figures, elle finit par imaginer (ou voir ?) une silhouette mouvante emprisonnée dans le mur. « Ce papier peint possède un autre motif plus flou, particulièrement irritant car il ne se distingue que sous certains éclairages et encore plutôt vaguement. Là où il n’est pas fané, quand il est touché par les rayons du soleil, il me semble voir une silhouette bizarre, provocante et informe, qui rôde derrière le motif superficiel, imbécile et vulgaire. » (p22) Puis, plus tard : « Quand le soleil se lève et transperce les vitres (je guette toujours le premier rayon qui pénètre, long et droit) le papier change avec une telle rapidité que j’en suis ahurie. C’est pourquoi je ne cesse de le guetter. Dans l’éclat lunaire – quand elle est haute, la lune éclaire la pièce entière toute la nuit -, le papier devient méconnaissable. La nuit, peu importe l’éclairage, à la lumière du crépuscule, des bougies, de la lampe, et surtout de la lune, on croit voir surgir des barreaux. Je parle du motif au premier plan. La femme qui se cache derrière se distingue parfaitement. J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’était cette forme floue, en retrait, mais je suis certaine à présent qu’il s’agit d’une femme. De jour, elle est asservie, tranquille. Je suppose que c’est ce motif qui la retient ainsi séquestrée. Cela me tourmente. M’absorbe pendant des heures. » (p34-35) Jusqu’à ce que l’épouse finisse par se méfier du mari attentionné, son tortionnaire : « J’ai observé John sans qu’il s’en aperçoive ; je suis entrée brusquement dans la chambre sous des prétextes divers, et je l’ai surpris plusieurs fois en train d’observer le papier peint. Quant à Jennie (la servante), je l’ai surprise à son tour, la main posée dessus. » (p35) Très troublant, le texte aboutit à une identification attendue de l’héroïne à la femme du papier peint, une connivence entre les deux emprisonnées tentant de se sauver en s’échappant.

 

Ecrit en 1890, ce texte fait écho à une situation vécue par Charlotte Perkins Gilman et très clairement exposée par Diane de Margerie. L’écrivain naît dans une Amérique en pleine expansion économique, malgré tout marquée par les conventions de l’époque victorienne qui laissent bien peu de libertés aux femmes ; celles-ci doivent choisir entre leur carrière et le mariage, cette dernière option étant la plus envisageable. La femme idéale doit être une épouse parfaite, douce, obéissante qui saura faire de ses enfants des hommes à l’avenir prometteur. Dans ce contexte, Charlotte Perkins Gilman se détache par son engagement envers la cause féministe. Bien que mariée, elle ne renonce pas à l’écriture. Elle donnera également de nombreuses conférences et publiera un livre intitulé Women and Economics ainsi que des fictions engagées (Herland, roman dans lequel elle dépeint un monde uniquement composé de femmes ; ou encore If I were a man où une femme s’imagine devenue son propre mari, un autre monde s’ouvrant alors à elle).

 

La Séquestrée a pour titre original The Yellow Wallpaper (au passage, le titre anglais a des sonorités dégoulinantes donnant une certaine idée du papier peint répugnant décrit dans la nouvelle). Clairement autobiographique, ce texte évoque la cure de repos préconisée à l’écrivain par le docteur Weir Mitchell. Ce spécialiste des maladies nerveuses était à l’époque très renommé et fut également recommandé à Edith Wharton (qui, comme le dit Diane de Margerie, ne le consulta pas, fort heureusement). Voici la méthode qu’il préconisait : « il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos » (entre la montée en flèche du cholestérol, la prise de poids, les idées noires et les électrochocs histoire d’achever les malades récalcitrants, difficile de s’étonner de la violence de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman) !. Dans sa nouvelle, l’époux castrateur est d’ailleurs également médecin, symbolisant à la fois le statut dominant du mari et la figure du médecin responsable de l’aggravation de l’état de Charlotte. Celle-ci dit au sujet de la nouvelle : « Ce récit n’était pas destiné à rendre les gens fous, mais à les sauver d’une folie menaçante. »

 

Comme son héroïne, l’écrivain avait accouché environ deux ans avant de consulter le docteur en question. Diane de Margerie évoque également les difficultés qu’éprouvait fort probablement l’écrivain face à la maternité. Elle évoque par ailleurs une nouvelle écrite par son père (parti alors qu’elle était encore très jeune), Matinée avec Bébé, « où les enfants sont définis comme étant le delirium tremens résultant du mariage ». Autre lien avec son enfance : l’interdiction d’écrire imposée à la jeune épouse dans la nouvelle rappelle l’autre veto imposé à Charlotte pendant son enfance, sa mère cherchant à l’empêcher d’écrire des nouvelles.

 

De façon générale, ce texte dénonce la société américaine de l’époque : « Que l’odeur du papier envahisse toute la pièce et même les cheveux de la femme indique que c’est toute la société qui est malade, pourrie, dans sa distribution forcée des rôles attribués à chacun des sexes, seule une moitié de l’univers étant destinée à des activités mentalement créatrices tandis que l’autre, prisonnière de tout ce que le temps efface (laver, repasser, récurer, cuisiner, élever des enfants bientôt anxieux de s’en aller), est condamnée à « ramper ». » (Cette analyse me rappelle l’opposition faite par Valentine Goby dans L’Echappée entre son héroïne d’origine humble, condamnée à des activités du même type, et Joseph Schimmer, voué à créer et à laisser une trace par ses enregistrements).

 

« Dans cette étonnante histoire, ce qui frappe c’est d’abord la naïveté voulue de la narratrice « malade » ; son désir de croire encore à la sécurité du mariage, désir qui finit par exploser quand elle se rend compte avec lucidité de son enfermement meurtrier à travers la cure de repos. Le « bon » médecin (car ici John est les deux à la fois, cumulant des rôles haïs) et « bon » mari se révèlent ainsi, peu à peu, être bourreaux. La dépression, déjà présente depuis une maternité sans doute refusée (la narratrice sait parfaitement qu’elle ne peut pas s’occuper de son « cher bébé »), s’augmente de tout ce qu’on impose dans un crescendo meurtrier où les têtes coupées, les yeux révulsés, la corde cachée, le papier arraché avec une force bestiale ne sont que les étapes d’une folie libératrice. Le texte dit que ce traitement contre la folie rend fou ; que la « folie » (c’est-à-dire la liberté de reprendre la plume et le pinceau, la liberté de créer) délivre et guérit. »

 

Vous l’avez compris, une nouvelle complexe, grinçante et extrêmement intéressante, notamment pour tous ceux qui s’intéressent à cette période de l’histoire ou à l’évolution de la condition des femmes. Très bien écrit, le texte se lit d’une traite et mélange réalité et fantastique, hallucinations et dénonciations du quotidien, le tout pour un résultat assez explosif qui fit couler beaucoup d’encre lors de la publication en 1890-1891. Suffisamment pour choquer des médecins qui contactèrent l’écrivain, pour (il paraît) influencer le docteur Mitchell dans ses méthodes et déranger une société à l’époque emberlificotée dans des clichés éminemment masculins. Voilà une nouvelle bien étrange, à ne pas manquer ! Enfin la post-face apporte des compléments d’information nécessaires et une analyse captivante qui complètent à merveille la lecture et établissent des rapprochements très intéressants entre l’auteur, Edith Wharton et Alice James.

 

Au passage, ce livre m’a donné envie de découvrir (outre d’autres écrits de Charlotte Perkins Gilman) les fictions de Diane de Margerie et sa biographie d’Edith Wharton, Edith Wharton, lecture d’une vie.

 

Les avis quasi-unanimes de Cathulu (qui crie au chef d’œuvre), du magazine Psychologies, de Lily et de Laure, un peu plus réservée et qui souligne avec raison l’apport de la post-face de Diane de Margerie, jugeant la nouvelle « indissociable du travail de Diane de Margerie si l’on veut pouvoir l’apprécier à sa juste valeur ».

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98 p

 

Charlotte Perkins Gilman, La Séquestrée, 1890

12/07/2008

No country for old men

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Comme un certain nombre d’entre vous, j’ai reçu récemment de la part du Livre de Poche Ces Petites Choses de Deborah Moggach, le tout en échange d’une critique. Merci donc à l’éditeur pour cet envoi. A mon tour de jouer en vous présentant ici ce roman !

Tout commence en Angleterre où, non content de s’épuiser à la tâche dans un hôpital surpeuplé, le docteur indien Ravi doit supporter chez lui la présence de Norman, beau-père passablement répugnant et sexuellement dérangé. Voyant son couple au bord du gouffre et sa tranquillité menacée par ce grossier personnage, Ravi se confie à un cousin de passage à Londres. Cet homme d’affaires débordé (et surexcité) voit dans le malheur de Ravi une véritable aubaine : de là à créer ensemble une maison de retraite pour accueillir en Inde les personnes âgées, il n’y a plus qu’un pas à franchir, ce que font allégrement les deux cousins. Si la mine d’or pressentie repose sur un investissement quelque peu hasardeux, le succès du projet conduit tout un tas de retraités anglais à converger vers Bangalore.

Parmi eux : Dorothy, ancienne journaliste à la BBC au caractère bien trempé (un peu trop peut-être pour son intégration) ; Evelyn, contrainte de quitter sa maison de retraite anglaise, femme agréable et discrète quelque peu abandonnée par ses deux enfants ; les dynamiques Ainslie, soit Jean, l’épouse infatigable et vantarde et « Douggie », mari plus réservé et extrêmement sympathique ; Muriel, vieille cockney raciste et assez excentrique qui court après son fils recherché par la police ; Madge, richissime veuve à la recherche d’un nouvel étalon fortuné ; Graham, tellement effacé que son hypothétique statut de puceau est sujet de bien des interrogations ; et bien d’autres encore, dont Norman, à la recherche de voluptueuses indiennes – plus accommodantes que les Anglaises trop revêches à son goût. A ces histoires il faut encore ajouter celles des enfants tant attendus par les pensionnaires et vivant aux quatre coins du monde.

J’ai passé un très bon moment grâce à ce roman léger, charmant (à qui il manque un petit je-ne-sais-quoi pour être foncièrement drôle). Il serait malhonnête de le classer parmi les grands romans et, me connaissant, j’aurai oublié l’essentiel de l’intrigue sous peu. Les personnages par exemple, s’ils sont attachants, ne prêtent pas à une analyse psychologique fouillée. Mais après tout, pourquoi toujours chercher et l’auteur incontournable et le roman culte quand un livre sait se montrer à la fois divertissant et agréablement écrit ? Bref, pour votre culture, votre épanouissement intellectuel ou autre ambition philosophique du même genre, Moggach n’est pas vraiment ce qu’il vous faut. Mais cet été, en partant à la plage ou à la montagne, à la place de Gavalda, du best-seller ou du polar de circonstance, pensez à Ces Petites Choses, un bon petit roman recommandé en cas de fortes chaleurs ou de sautes d’humeur – malgré le taux de mortalité il est vrai plus élevé parmi ces héros sexagénaires. Amateurs de voyages, amoureux de l’Inde, (anti)capitalistes et lecteurs enclins à la méditation, ce livre est parfaitement indiqué pour vous. Pour les autres, aucune contre-indication, si ce n’est que ce livre reste essentiellement une alternative ludique et sympathique à d’autres loisirs estivaux. En ce qui me concerne, je me suis totalement laissée prendre au jeu, impatiente de connaître le fin mot de l’histoire. Ce qui me donne même envie de découvrir d’autres livres de Moggach à l’occasion.

Les avis de Brize , Lily, Anne, Joëlle et Tamara

Le site de l’auteur

Merci à l'éditeur pour cet envoi.

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407 p

Deborah Moggach, Ces Petites Choses, 2004

01/07/2008

Lecture interrompue

kingsolver_ete_prodigue.jpgVoilà un drôle de billet, car je n’ai pas l’habitude de livrer mes impressions en cours de lecture. Il se trouve que je devais lire Un Eté prodigue de Barbara Kingsolver dans le cadre du Blogoclub de lecture… peu inspirée, j’ai eu la mauvaise idée de le commencer en début de semaine. Outre le peu de temps que j’avais, mon manque d’intérêt pour ce roman a rendu sa lecture trop lente pour une note avant mon départ en Espagne. Mille excuses aux autres lecteurs participant au club et plus encore aux organisatrices !

Barbara Kingsolver fait partie des auteurs découverts en même temps que le petit monde des blogs. L’associant d’emblée aux écrivains anglo-saxons importants qu’il me fallait encore lire, j’ai laissé Kingsolver dans un petit coin de mon esprit, attendant que l’envie ou l’occasion de la lire se présente. Je dois avouer qu’au vu des thématiques des différents livres de cet auteur, je n’aurais pas commencé par Un Eté prodigue en temps normal. Et effectivement, cette lecture ne se fait pas sans peine.

La nature et la montagne sont omniprésentes dans ce roman ; ce ne sont pas des sujets dont je raffole tout particulièrement, en particulier en ce qui concerne la montagne (bizarrement, les lacs, la mer, les rivières, bref, tout ce qui est vaguement humide me séduit bien plus). On a tous nos a priori, des sujets de prédilection… mais cela ne doit pas nous empêcher de nous ouvrir à d’autres thèmes lorsque l’occasion se présente. C’est donc pleine de bonne volonté que j’ai commencé ma lecture.

J’en reparlerai lorsque j’aurai terminé ce livre (que, du coup, j’abandonne pendant quelque temps puisque de toute façon je ne serai pas prête « à temps »). Pour l’instant, je peux simplement dire qu’entre les différentes histoires qui se croisent, une seule a vraiment su éveiller ma curiosité. Ce livre est un hommage à la nature ; malheureusement, les descriptions, tout en étant sympathiques, ne sont pas suffisamment subtiles ou majestueuses pour m’empêcher de songer à ma prochaine lecture ; enfin, je suis décidément trop citadine pour rester éveillée lorsque pour la troisième fois la reproduction des papillons ou les excréments des coyotes sont évoqués. Je pense que cela est certes dû au fait que le sujet est très loin de mes centres d’intérêt mais aussi au fait que le style et le dynamisme du récit, sans être inexistants, ne sont pas suffisamment remarquables pour me sortir de ma torpeur.

27/06/2008

Hard Candy

mansfield_mariage_mode.jpgRepéré il y a des mois sur les blogs, classé parmi le challenge anti-PAL que je m’étais fixé fin 2007, Mariage à la Mode de Katherine Mansfield a attendu bien longtemps dans ma bibliothèque mais voilà, je l’ai enfin lu. Bien m’en a pris, car j’ai passé un très bon moment ; plus encore, j’avais justement besoin de ce type de texte en ce moment. Je précise au passage que j’essaie de lire en parallèle deux autres romans qui ne me passionnent pas, d’où l’effet salvateur de ce petit recueil.

 

Tirés de La Garden-Party et autres nouvelles, les deux textes de ce recueil ont le mérite :1) d’inciter fortement le lecteur à prolonger le plaisir avec la découverte du recueil complet ; 2) de donner un aperçu intéressant de l’œuvre de Mansfield, réputée pour ses talents de nouvelliste. J’avoue avoir parfois un peu peur après plusieurs lectures décevantes dans cette collection Folio 2 € (j’en parlais après ma lecture de Mark Twain).

 

Bizarrement, Mansfield fait partie de ces auteurs classiques un peu oubliés après avoir été en vogue à une certaine période. Voilà en quelques mots ce que nous raconte monsieur Folio à ce sujet.

mansfield_2.jpgMansfield (1888-1923) est un auteur néo-zélandais. Ayant étudié au Queen’s College à Londres, elle passe quelques années entre la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre où elle choque la bonne société en « s’éloignant » du jeune violoncelliste Arnold Trowell pour devenir la maîtresse de son frère jumeau violoniste, Garnet. Shocking ! Alors qu’elle est enceinte de Garnet (dont les parents s’opposent bien sûr à une éventuelle union), Mansfield épouse finalement George Bowden, « un professeur de chant plus âgé qu’elle de trente et un an », « pour le quitter le jour même ». (Notez, amis lecteurs, le côté sulfureux de cette biographie qui a au moins le mérite de nous tenir en éveil par son petit côté piquant même si, jusqu’ici, hormis la publication de quelques nouvelles, rien de bien littérairement significatif n’est arrivé à la jeune Katherine) Mansfield, rayée du testament de sa mère, fait également une fausse couche avant de continuer à mener une vie sentimentale forte en rebondissements. Au début des années 1910, Mansfield commence à souffrir de tuberculose ; la maladie ne sera pas diagnostiquée à cette époque mais la pousse à se rendre dans le sud de la France en 1917. Cette période est aussi marquée par le décès de son frère victime d’une grenade et dont la mort touche particulièrement l’auteur. Mansfield, après avoir fait notamment la connaissance de D.H. Lawrence avant son installation en France, devient également l’amie de Virginia Woolf. Cette dernière pousse Mansfield à publier ; deux recueils voient le jour : Félicité en 1920 et La Garden-Party en 1922. D’autres nouvelles, le journal et les lettres de Katherine Mansfield seront également publiés à titre posthume.

Passons le côté people et parlons maintenant de ces deux nouvelles.

Mariage à la Mode est l’histoire de William, travaillant à Londres et venant passer ses week-ends en bord de mer auprès de son épouse et de ses enfants. Amoureux fou de sa femme, heureux en famille, William a dû s’habituer aux nouvelles exigences de son épouse, toujours charmante mais très influencée par un groupe d’amis. Une grande maison, des domestiques, peu d’intimité. Voilà à quoi se résume désormais la vie de William, pourtant prêt à faire chaque week-end beaucoup de concessions.

Entre cet homme qui souffre d’une douleur à la poitrine (annonce de mort imminente ? symbole de son malheur ?), sa femme jolie mais frivole, les relations envahissantes profitant des moyens financiers de l’avocat et deux enfants auxquels il ne peut plus offrir de jouets (à la demande de sa femme) et dont les bonbons et autres cadeaux comestibles sont accaparés par l’épouse et ses amis, Mariage à la Mode est un texte au final assez mélancolique aux personnages extravagants.

La Baie, qui constitue l’essentiel de ce recueil, est un récit retraçant la journée des habitants de Crescent Bay, de l’aube jusqu’aux premières heures de la nuit. Vacances en famille, désirs personnels, vie quotidienne, rêves enfouis sous une réalité tout autre, conventions, alliances et animosité ne sont pas en reste dans un tableau réaliste exécuté avec une certaine légèreté.

Si les sujets ne sont pas forcément très joyeux, ces textes restent pourtant agréables, comme baignés de la lumière et caressés par la mer toutes deux omniprésentes dans ces récits. Les défauts, les sentiments négatifs aussi bien que les aspects plus positifs de la nature humaine sont révélés avec simplicité et avec un certain recul qui pose le narrateur en simple observateur omniscient. C’est au lecteur de juger de la conduite des uns et des autres s’il le souhaite. Reste un portrait parfois tendre, souvent acidulé brossé par une plume très agréable. Tout en finesse, ces deux récits qui m’ont parfois fait penser aux toiles de Sorolla ou de Mary Cassatt méritent sans aucun doute d’être (re-)découverts.

L’avis de Hilde et celui de Lilly.

 

Extrait de La Baie :

La mer était basse ; la plage était déserte ; les flots tièdes clapotaient paresseusement. Le soleil ardent, flamboyant, tapait dur sur le sable fin ; il embrasait les galets veinés de blanc, les gris, les bleus, les noirs. Il absorbait la petite goutte d’eau blottie au creux des coquillages incurvés ; il décolorait les liserons roses qui festonnaient les dunes. Tout paraissait immobile, à part les petites puces de mer. Pft-pft-pft ! Elles n’arrêtaient pas une seconde.

Là-bas, sur les rochers tapissés de varech qui ressemblaient, à marée basse, à des bêtes au long poil descendues boire au bord de l’eau, le soleil tournoyait telle une pièce d’argent dans chaque petite flaque. Elles miroitaient, frissonnaient et d’infimes vaguelettes venaient baigner leurs rives poreuses. Si on se penchait pour l’observer, chaque flaque était comme un lac bordé de maisonnettes roses et bleues ; et par-derrière, oh ! une immense région montagneuse – des ravins, des cols, des criques dangereuses et des sentiers affreusement escarpés qui menaient au bord de l’eau. Sous la surface ondoyait la forêt marine – des arbres roses, minces comme des fils, des anémones veloutées et des algues orange tachetées de petits fruits. Voici qu’au fond une pierre remuait, oscillait et l’on entrevoyait une antenne noire ; une créature filiforme passait en ondulant et se perdait. Il arrivait quelque chose aux arbres roses tout ondoyants : ils devenaient d’un bleu froid de clair de lune. Et soudain, à peine audible, un tout petit « floc ». Qui avait fait ce bruit ? Que se passait-il là-dessous ? Et comme l’odeur humide du varech était forte sous le soleil brûlant…

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101 p

Katherine Mansfield, Mariage à la mode précédé de la Baie, 1922

Challenge anti-PAL 2008

23/06/2008

Tableau de maître

james_depouilles_poynton.JPGAprès une série de lectures plutôt contemporaines et souvent éloignées de mon univers de prédilection, la littérature anglo-saxonne, j’ai eu envie de faire une petite pause pour revenir à quelques classiques. Mon premier choix s’est porté sur Henry James, dont j’avais déjà lu The Turn of the Screw et quelques nouvelles. J’avais notamment en réserve Les Dépouilles de Poynton, livre que j’ai croqué avec plaisir le temps d’un week-end.

James fait partie de ces auteurs pouvant rendre une atmosphère si particulière où le plus petit détail, la moindre allusion, chaque expression prêtent à une analyse fournie qui alimentera toute l’histoire et fera de personnages a priori insignifiants les acteurs principaux d’un drame inattendu. Avec son écriture fine, précise, parfois circonspecte, son portrait sans concession d’une société bourgeoise engoncée dans l’hypocrisie et les faux-semblants, James me fait bien souvent penser à Edith Wharton, qui d’ailleurs évoque son ami écrivain dans Les Chemins parcourus.

Les Dépouilles de Poynton retrace l’histoire d’une famille déchirée lorsque, à la perspective du mariage de son fils, Mrs Gereth voit partir en fumée toute la vie qu’elle avait construite autour du château de Poynton, résidence emplie de trésors accumulés tout au long d’une vie. Passionnée par l’ameublement recherché de sa résidence, amoureuse de chaque bibelot, Mrs Gereth ne supporte pas de voir son fils Owen (beau, intègre mais stupide) tourner autour de Mona Brigstock, jolie femme vulgaire et vaine incapable de saisir la beauté que les pièces de Poynton recèlent. Par amour de l’art, Mrs Gereth place tous ses espoirs dans une autre jeune femme, Fleda Vetch, celle-ci brillante, subtile et surtout, douée d’une compréhension profonde des talents déployés pour faire de Poynton un lieu unique. Issue d’une famille modeste, Fleda devient bientôt la confidente de Mrs Gereth, puis un intermédiaire incontournable dans les transactions et discussions qui opposent la mère et le fils. Car dès le début du roman, Mrs Gereth sait que la nouvelle fiancée demande l’expulsion de la maîtresse de maison, ne consentant à lui laisser que quelques meubles, le fils étant désormais seul propriétaire des lieux.

Plusieurs sujets se mêlent ici : la beauté de l’art et sa valeur, sur un plan que l’on pourrait qualifier de « moral » ; les choix difficiles qui s’opèrent entre amour et loyauté ; la grandeur d’âme opposée à l’appât du gain ; l’intelligence à la bêtise et à l’étroitesse d’esprit ; les ambitions nobles à la petitesse de personnes simples ; l’esthétisme et la réflexion à la volonté triomphante. Le choix de la liberté et les sacrifices qu’il implique est également une question centrale dans ce roman où, par sa lucidité, Fleda va prendre une envergure inattendue.

De personnage périphérique, Fleda devient en effet rapidement le sujet central. Partagée entre son respect des belles choses, son amour pour Owen, ses devoirs envers sa bienfaitrice et surtout, son sens des scrupules excessif, la jeune femme prouve tout au long du roman son goût du sacrifice, plaçant certaines valeurs par-dessus tout, au risque de tout perdre. Son statut est lui aussi au centre de l’intrigue : amie ? ; dame de compagnie ? ; fausse employée ? ; ou même simple meuble, comme le prétend Mrs Gereth dans sa colère ?

Jusqu’à la dernière page, le lecteur se prend à espérer certains retournements de situation, l’histoire prenant petit à petit un tour que l’on pourrait trouver inattendu s’il ne reflétait pas une parfaite maîtrise de la narration.

HenryJames.jpgComme le dit Henry James lui-même dans sa préface : « Oui, c’est une histoire de vitrines, de chaises et de tables ; c’étaient eux la pomme de discorde mais le sort de ces meubles remarquablement passifs semblait représenter un dénouement relativement vulgaire. Les passions, les facultés, les forces que leur beauté, comme celle de l’Hélène de Troie antique, mettrait en jeu étaient ce qu’en tant que peintre, nous avions vraiment voulu d’eux ; c’était la puissance qu’ils incarnaient qu’on avait dès le début appréciée. »

Et sur Fleda : « Du début à la fin, dans Les Dépouilles de Poynton, c’est Fleda qui apprécie les choses, et même toutes les choses, et c’est précisément pourquoi, conséquence imposée de façon plutôt solennelle, tous les autres personnages apparaissent relativement stupides car l’imbroglio, le drame, la tragédie et la comédie de ceux qui savent apprécier résident surtout dans leurs relations avec ceux qui ne savent pas. De la réflexion de cette vérité qui est présentée, mon histoire tire, selon moi, une certaine apparence évidente d’épaisseur et de facilité. Les « choses » rayonnent, répandent au loin toute leur lumière avec une monotonie impitoyable, exerçant sans remords leurs ravages ; et Fleda, de façon presque démoniaque, voit et sent à la fois tandis que les autres ne font que sentir sans voir. »

Un élégant roman au fil narratif relativement simple qui soulève avec une certaine ambition de nombreuses questions. Un livre très jamesien qui plaira sans aucun doute à ses fervents lecteurs. Peut-être un peu moins complexe que The Turn of the Screw dans mes souvenirs… mais reprocher à Henry James trop de simplicité me semble peu approprié. En ce qui me concerne, cette lecture a été un immense plaisir !

(Le portrait d’Henry James - si j'arrive à le télécharger, est un tableau de John Singer Sargent, peint en 1913)

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241 p

Henry James, Les Dépouilles de Poynton, 1897

20/06/2008

Un couple mythique à Paris…

hustvedt_auster1.jpgAmis lecteurs,

Aujourd’hui vendredi, à l’aube de l’été, ma saison favorite, j’ai eu la chance immense de voir Siri Hustvedt pour la deuxième fois (pour la première voir mon article de groupie là) ainsi que son époux Paul Auster !!

Avec Malice, nous étions effectivement ce soir à l’Arbre à Lettres, pour la présentation d’Elégie pour un Américain. Arrivée en avance, je dois avouer avoir éprouvé le choc de ma vie en me retournant pour me retrouver à deux mètres du couple mythique. Me cachant d’abord derrière une pile de livres pour masquer mon trouble, j’ai fini par refaire surface et oublier l’émoi que m’avait causé l’apparition impromptue de Paul Auster (déjà que la présence prévue de Siri Hustvedt me mettait dans tous mes états…).

Bref. Siri Hustvedt (qui, au passage, comprend parfaitement le français même si elle s’exprimait en anglais) a lu un passage de son livre en anglais et répondu aux questions intéressantes posées par l’Arbre à Lettres.

Trop émue pour poser mes questions sur le coup, j’ai quand même recouvré l’usage de la parole une fois à la table de l’auteur. Siri Hustvedt (qui se souvenait de mon passage au Village Voice et a eu l’air touché de voir une folle furieuse la retrouver à chaque présentation parisienne) a notamment répondu à cette question : puisque Paul Auster et Siri Hustvedt sont les premiers lecteurs et critiques de l’autre, une écriture à deux est-elle envisageable ? La réponse est pour l’instant non sur le plan littéraire, mais oui pour un éventuel scénario… A quand la suite ?

hustvedt_auster2.jpgMalice parlera sûrement de cette très bonne soirée qui lui a valu une dédicace de l’Elegie (et pour moi, de The Blindfold ainsi que The Enchantment of Lily Dahl).

Merci à l’Arbre à Lettres pour cet événement, aux auteurs pour leur présence et à Siri Hustvedt pour sa spontanéité et sa gentillesse !

Et encore merci à Malice pour le livre prometteur qu’elle a glissé entre-temps entre mes mains !

Je vous invite au passage à découvrir les livres de Siri Hustvedt si ce n’est pas encore fait, en vous recommandant notamment le site Lecture / Ecriture (et les critiques de Sibylline, sous le charme elle aussi). De mon côté j’ai parlé ici de Tout ce que j’aimais et là de Les Yeux bandés.

PS : Les photos proviennent des sites www.dagbladet.no et www.dradio.de.

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18/06/2008

Alcool, nature et tragédie

gunn_pluie2.jpgVoilà un livre difficile à présenter, tant il fourmille de détails malgré son histoire d’une apparente simplicité. Pluie est le premier roman de Kirsty Gunn. Dans ce court roman, la narratrice revient sur son adolescence et un été passé en famille au bord d’un lac. Tandis que ses parents dorment la journée et organisent chaque nuit des fêtes interminables dans leur maison de vacances, la narratrice prend soin de son petit frère Jim Little. Inséparables, les deux enfants explorent le lac, inventent chaque jour de nouveaux jeux et restent des heures entières au soleil, à observer le ciel et à écouter les clapotis de l’eau contre le bateau inutilisé de leur père.

Fait de souvenirs et caractérisé par un usage presque exclusif de l’imparfait, ce livre oscille entre moments heureux et fin tragique, sautant d’un fait à l’autre sans se soucier d’une quelconque chronologie : fidèle à ses pensées, la narratrice se souvient, chaque détail en appelant un autre, parfois plus ancien ; comme lorsqu’elle se souvient des premiers moments passés à s’occuper de son frère, alors nourrisson. Suggéré dès les premières pages, le dénouement ajoute à la lecture une impression mélancolique. Entre des parents absents, une mère qui exhibe ses enfants tels des jouets (allant jusqu’à les réveiller en pleine nuit pour les montrer à ses amis), un père alcoolique amoureux d’une femme indifférente, une maison envahie par des étrangers plus ou moins hostiles et une nature omniprésente, les enfants font rapidement leur choix. Cette nature majestueuse où l’eau tient une place essentielle est superbement décrite par Kirsty Gunn.

Entre une histoire poignante et des Sixties marquées par un certain esprit de décadence, ce premier livre très poétique est une réussite qui ravira aussi bien les amoureux de la nature que les amateurs de littérature anglo-saxonne.

Sur les soirées, le vacarme et les invités envahissants, voire menaçants :

Si grâce au sommeil nous perdons conscience des choses qui peuvent se produire, nous sommes à l’abri. Si nous ne voyons pas, si nous n’entendons pas, nous n’avons rien à craindre des gens qui surviennent à la dérobée, qui s’agglutinent là-bas comme des sorcières à la porte de Jim Little.

Dernières pages du livre (pas de spoiler) :

Même dans la sécheresse estivale, de l’eau. Cette partie du pays constituait une cuvette naturelle pour les rivières qui s’y jetaient, pour la pluie. Mon père pouvait prédire les crues et les tempêtes anormales par les couleurs intenses de leurs nuages, le jaune pour le tonnerre, l’indigo pour la foudre. C’était de la géographie, disait-il, les froides profondeurs d’un lac volcanique et l’air chaud concentré dans les montagnes. Une sorte de mariage dans la façon dont ils s’attiraient, dans la façon dont l’eau s’accumulait et devait finir par déborder. Nous nagions dans une eau qui changeait de couleur en fonction du temps. Transparente dans les hauts-fonds durant les jours de chaleur, d’un bleu de mousseline pâle plus bas, pareille à des jupons noirs dessous. D’autres fois, quand, sous l’imminence des orages, le lac paraissait calme comme du verre noir, on pouvait s’imaginer qu’on allait en ressortir couvert de bleus… Puis le vent se levait et, volant en éclats, toute la surface du lac explosait en un million de fragments étincelants, dévoilant les entrailles gélatineuses des profondeurs aquatiques, d’un bleu de cobalt velouté.

De telles quantités d’eau. Des mètres cubes d’eau sous vos pieds, s’engouffrant dans des grottes sous-marines, une couche liquide se superposant à une autre couche liquide, de vastes lacs insoupçonnés, tout un monde liquide au-dessous de vous, préhistorique. Des centaines de kilomètres de passé et de futur qui s’entrecroisaient en d’éternelles marées sans lune. De l’eau, de l’eau, partout de l’eau. Bien sûr nous imprimions notre marque sur elle, la troublant de nos fragiles coups de pied… Bien sûr il aurait pu s’agir de simples feuilles éparpillées à la surface. De telles quantités d’eau, on ne peut rien y changer. On peut, si l’on veut, penser aux autres choses qu’on aurait pu faire, retourner dans sa tête des détails, des événements, des noms de gens ou encore l’âge qu’ils ont… Mais, ces choses augmentent-elles, un tant soit peu, votre capital de départ ?

L’eau les tient, ces gens qui, prétendez-vous, constituaient votre vie. Elle vous tient. C’est le pouls de l’eau qui bat dans votre poignet désormais. Vous le savez, d’ailleurs. L’eau du lac, c’est elle votre joli corps à présent, avec toutes les ouvertures qu’elle offre. Fermez les yeux, elle est toujours là. Certains jours la surface du lac est tendue comme du satin, d’autres elle est chiffonnée et anguleuse. Voilà votre mémoire. Des images pures de marées et de profondeurs, la couleur de l’eau… Ce sont des choses dont vous pouvez encore vous servir. Qui vous étiez, qui vous êtes aujourd’hui, votre famille… Ils sont noyés en elle. Tout le reste n’est qu’eau.

Je me souviens comme, il y a longtemps, mon petit frère et moi sortions toujours dans la pluie d’été. Nous disparaissions ou nous revenions, je ne sais plus. Nous entrions dans l’eau. Là-bas au lac, la pluie était tellement douce. C’était une étoffe légère, un rideau transparent de gris et d’argent, pareil aux voiles des vaisseaux fantômes, arachnéen. Il y avait aussi des nuages dans la pluie, des brumes blanches qui s’élevaient du lac si bien que l’eau s’amalgamait à l’air comme si elle y vivait. Lentement l’air se brouillait, cela se passait sans aucune violence, sans qu’on puisse distinguer les gouttes individuelles, c’était une pluie fondante. La plage se parait d’une couleur plus foncée, et le phénomène se déroulait de manière si progressive qu’au début vous ne perceviez pas le moindre changement. Puis en enfonçant vos orteils dans le sable vous vous rendiez compte qu’il était chaud, d’une chaleur d’ardoise. Sa poudre s’était condensée sous l’effet de l’humidité, vous pouviez la malaxer, la modeler pour qu’elle constitue des châteaux, des îles et des tours. Nous pouvions laisser ainsi des villes entières moulées sur la plage : le temps que nous les construisions, la pluie, en les ramollissant, leur donnait de vagues formes oniriques, comme des collines.

Là-haut derrière la plage la pluie aplatissait l’herbe sèche ; les champs de lupins miroitaient et leur jaune, sur ce fond gris pâle, ressemblait à de la peinture fraîche.

Sous la pluie nous pouvions enlever nos vêtements, rallier la plage et pénétrer dans le lac en un seul mouvement régulier et continu. Il n’y avait pas moyen de dire où se terminait la terre, où commençaient les vagues. Le sable et l’eau se fondaient l’un dans l’autre, embrouillés par la brume. Rien d’autre n’existait à cette époque que ces deux enfants. Regardez-les. Ils sont deux et ils ont toute la plage pour eux, la blancheur des nuages et de l’eau qui tourbillonne à leurs pieds tandis qu’ils dansent, qu’ils dansent en rond, qu’ils dansent en rond à l’infini… A chaque tour qu’ils font ils rapetissent, ils s’éloignent, ils rapetissent de plus en plus dans le lointain jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les voir du tout.

Merci à Malice pour ce prêt !

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134 p

Kirsty Gunn, Pluie, 1994

26/05/2008

Magistral

143956948.JPGAyant envie de me plonger dans un bon classique, j’ai jeté mon dévolu sur Mademoiselle O, qui traînait dans ma PAL depuis un an environ. C’était là ma première rencontre avec Vladimir Nabokov.

J’aurais pu crier au coup de cœur et clamer haut et fort ma nouvelle passion foudroyante pour l’auteur. Malheureusement, dès la deuxième moitié de ce recueil de nouvelles, mon enthousiasme est retombé progressivement avec chaque nouveau texte. Pourtant, voilà sans aucun doute une révélation ! Cet auteur mérite indéniablement de figurer parmi les incontournables de ma bibliothèque.

13 récits forment ce recueil : souvenirs et fictions aux accents autobiographiques se mêlent ; quelques textes satiriques faisant référence à la situation politique en Russie et en URSS aussi. L’émigration aux Etats-Unis, l’influence des cultures française et allemande et l’enfance en Russie sont les thèmes récurrents.

Malheureusement, certaines nouvelles se sont avérées assez décevantes ; la comparaison avec les premiers textes y est sans doute pour quelque chose. Je suis passée totalement à côté de la toute dernière que j’ai trouvée soporifique ; j’avoue ne pas avoir eu envie de faire des recherches pour mieux comprendre ce qui m’avait échappé.

Malgré tout, ce livre contient d’excellents textes. L’écriture puissante donne à l’histoire une tournure remarquable. Voilà incontestablement un génie de la littérature que Mademoiselle O permet d’aborder sereinement, en découvrant les thématiques chères à l’auteur aussi bien que sa plume, superbe. Le texte « Mademoiselle O » évoquant la gouvernante française du jeune Vladimir est sans aucun doute mon préféré ; un portrait authentique, cruel et pourtant sensible, qui rend un étrange hommage à cette femme disparue depuis longtemps.

« Mais désormais elle est réelle, puisque je l’ai créée, et cette existence que je lui donne serait une marque de gratitude très candide, si elle avait vraiment existé. »

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240 p

Vladimir Nabokv, Mademoiselle O, 1958

N’oubliez pas de jeter un oeil aux découvertes gothiques du billet précédent...

21/05/2008

De l’art de plaire…

1850061216.JPGOu comment rendre justice à un auteur incontournable en ayant attendu plus d’un mois pour faire cette chronique ?

Petit 1 : D’abord tenter de faire abstraction de la dizaine de bouquins plus ou moins bons lus entre temps.

Petit 2 : Arrêter de dire qu’Hustvedt est un auteur incontournable, génialissime et, on l’espère, un futur Nobel. Honnêtement, Lou, ce prosélytisme en matière hustvedtienne va finir par desservir ta noble cause.

Petit 3 : Vous rappeler cependant qu’une bibliothèque sans un livre d’Hustvedt, c’est un peu comme un livre sans mots, ou, plus prosaïquement et pour ne pas verser dans la poésie de bas étage, comme une tartine sans nutella (là, forcément, je sais que cet argument de poids va parler à bon nombre d’entre vous).

Alors, pour que cette note présente un vague intérêt et parce que je suis une chic fille, je vais vous dire en deux mots de quoi il s’agit : The Blindfold est le premier roman de l’illustre auteur dont nous parlons aujourd’hui. Il ne vous échappera pas que l’héroïne s’appelle Iris (anagramme de Siri) et que l’histoire est sans doute par quelques aspects autobiographiques. Iris est donc étudiante en lettres. Jeune femme brillante mais fauchée, elle multiplie les petits boulots et les rencontres étranges : entre un homme mystérieux qui lui demande de décrire les objets ayant appartenu à une morte (l’aurait-il assassinée ?), un amour ravageur, un photographe inquiétant et un confident un peu trop bavard, Iris, bien mal entourée, voit sa santé décliner de jour en jour. Son comportement change lui aussi, et bientôt, après s’être travestie pendant des soirées en un personnage de roman aux pulsions malsaines, la jeune femme souffrant de troubles de la personnalité sent que le fil entre réalité et fiction est ténu.

Art et littérature se mêlent ici avec brio. Le travestissement, thème cher à l’auteur, est ici abordé à travers une histoire fascinante, où le fait de se déguiser en un personnage masculin hautement symbolique pousse l’héroïne à transgresser les codes et à finir par dépasser sa recherche de liberté en adoptant un comportement dangereux. Iris, passant d’un extrême à l’autre, se révèle être sa pire ennemie, mais ce sont son évolution, ses doutes et ses impulsions qui rendent ce roman si subtil et dense à la fois. Foisonnant de personnages complexes, le récit passionnant donne en soi une excellente raison de découvrir ce roman. Ajoutons à cela l’écriture fluide et la plume superbe de Siri Hustvedt, et voilà un splendide premier roman !

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222 p

Siri Hustvedt, The Blindfold, 1992*

* titre français (Actes Sud, Babel) : Les yeux bandés

18/05/2008

Crise existentielle à Dublin

1792644191.jpgToujours prête à me fournir en substances (légales) hautement stimulantes, une amie (celle de Jonathan Tropper et de l’Indien malchanceux) m’a récemment prêté Les Trottoirs de Dublin de Damien Owens, la victime toute désignée de cette chronique. Enfin, victime, le mot est mal choisi. Car c’est plutôt votre lectrice dévouée qui, entre moments d’hilarité absolus et crises d’angoisse profondes, a vécu malgré elle ces trois derniers jours au rythme des déboires de Joe Flood, l’anti-héros de ce roman.

Flood pourrait être un personnage à la Nick Hornby : la trentaine, il déteste son job dans les RP, vit dans un studio minable, reste désespérément célibataire, a des problèmes familiaux depuis le décès de son père et passe ses journées à se lamenter auprès de son ami Go-Go. En réalité, la situation est telle au départ qu’elle ne pourrait vraisemblablement pas empirer. Et pourtant… car Deirdre, la petite sœur, choisit ce moment pour ajouter une nouvelle catastrophe aux nombreuses sources alimentant un conflit familial permanent ; rien ne va plus au bureau où Joe est brutalement convoqué par son patron ; il rencontre la femme de sa vie dans l’un des pires contextes possibles ; sans compter que le scénario devant assurer sa gloire à Hollywood n’avance pas d’un pouce.

Ce roman détente, malgré un recours un peu trop récurrent au langage parlé, réunit beaucoup de qualités pour passer un agréable moment : des personnages originaux et attachants, une intrigue simple mais bien ficelée, d’innombrables micro péripéties, de l’amour, des larmes, des scènes amusantes et, en prime, des héros et une histoire tout à fait crédibles. Entre Joe, la belle Catherine, Leonard le patron de bar maussade, Go-Go le confident, Stevie et Norm, les amis inspérables, Deirdre et son ex Brendan Feeny, sans parler de la maman psychotique, les rebonds ne se font pas attendre.

Un roman drôle, un feuilleton télé version papier, certes, mais aussi le tableau d’une Irlande contemporaine où la classe moyenne est marquée par l’abus d’alcool, la pauvreté et la menace floue mais omniprésente du chômage. Derrière le looser Joe et son ridicule apparent se cache une critique au final assez mordante de la société irlandaise. A la fois tendre et piquant, ce livre réussit sans aucun doute à s’imposer parmi les romans où fleurissent les trentenaires anglo-saxons pour qui rien ne va plus.

 

Extrait :

Joe rentre chez lui contraint et forcé et, pour ajouter à son malheur, une sœur s’assied à côté de lui… lui qui a horreur des catholiques, le voilà servi ! Grommelant dans son coin pendant que la religieuse se bidonne en lisant Le guide du voyageur galactique, Joe est finalement forcé de discuter avec sa compagne de voyage.

 

« Alors vous, vous êtes ?

- Joe, ai-je répondu en me demandant si cette familiarité me rendait plus vulnérable.

- Euh, enchantée, moi c’est Frances, mais ce n’était pas le sens de ma question. Pour vous, vous êtes agnostique ou quoi ? »

Autre fard. « On, non. Athée. Enfin, panthéiste, en théorie, mais… aucune importance. »

Sœur Frances a brandi vers moi le crucifix qu’elle portait autour du cou. « Arrière ! Arrière ! » a-t-elle crié.

J’ai ri et imaginé qu’elle était peut-être une vieille clame ordinaire en route pour un bal costumé. Enhardi, j’ai décidé de mettre les choses au point. « Ecoutez, ma sœur, je n’essaierai pas de vous convertir si vous n’essayez pas de me convertir. »

Elle m’a souri. « Je prierai pour vous.

- Et moi, je penserai pour nous deux », lui ai-je répondu pour lui clouer le bel avec la boutade habituelle.

J’ai toujours manifesté une fâcheuse tendance à chercher conseil auprès d’inconnus. J’ai laissé tomber psycho, à la fin de la première année de fac, sur les avis d’un chauffeur de taxi. Alors, ce n’est pas très surprenant que j’aie sauté sur l’occasion avec sœur Frances. Typique de mon parcours personnel.

« Ma sœur ? »

Je ne reconnaissais plus ma voix.

« Mmmm ?

- Je peux vous demander quelque chose ? »

Elle a refermé son livre et m’a accordé immédiatement toute son attention. « La réponse est non. Le sexe ne me manque pas. On ne peut pas regretter ce qu’on n’a jamais connu. »

Cette fois j’ai rougi jusqu’à la racine des cheveux.

« Non, non, ce n’est pas ça, ai-je affirmé d’une voix éraillée. C’est… un problème personnel.

- Hou là, a-t-elle fait, mais sans rougir. Je croyais que les jeunes ne pensaient qu’au sexe. Surtout les jeunes athées. »

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354 p

Damien Owens, Les Trottoirs de Dublin, 2001

27/04/2008

Un rafraîchissement ?

23626796.jpgCette semaine, pas de répit pour Mademoiselle Lou, dont l’agenda overbooké laissait peu de place à la lecture et encore moins à toute tentative d’intrusion de la part d’un quelconque auteur un tant soit peu sérieux. Place au léger, donc, et qui dit léger disait cette fois-ci Wodehouse, dont je me promettais de découvrir la prose so British ! depuis longtemps. Dans les transports ou quelques minutes avant de m’endormir, jusqu’à un samedi après-midi édifiant, ce petit cocktail tonique s’est bien prêté au jeu et m’a joyeusement accompagnée sans pour autant faire travailler mes neurones outre mesure. Je n’en demandais pas plus !

Wodehouse a ceci de reposant qu’il ne se passe pas grand-chose avec lui, hormis les mésaventures abracadabrantes d’un jeune héritier sympathique mais passablement stupide, qui :

- Apprend que Florence, jeune intello belle mais envahissante, a décidé de se fiancer avec lui, intimement persuadée de l’amour dudit héros (lequel n’ose bien sûr pas revenir sur ce léger malentendu pour ne pas contrarier sa promise) ;

- Tente de récupérer un collier pour sa tante Dahlia et vole malencontreusement celui d’une des invitées de la tante en question ;

- Cherche à éviter à moult reprises le futur ex futur ex etc fiancé de Florence, qui a décidé de lui briser l’échine en cinq morceaux (soyons précis !).

Epaulé de son fidèle majordome Jeeves, qui trouve toujours une solution à tout, Bertram Wooster (car c’est bien de lui que l’on parle) vit des aventures rocambolesques tout en cherchant à préserver autant que possible ses sorties au club, ses dîners chez Tante Dahlia et les petits remontants savourés en tentant de résoudre Le Mystère de la Langouste Rose.

Le tandem du majordome intello et de son employeur un peu lent du ciboulot fonctionne bien ; l’humour absurde à l’anglaise fait de cette lourde farce un moment de tranquille plaisir ; tout aussi caricaturaux les uns que les autres, les personnages secondaires valent à eux seuls le détour (avec une mention spéciale pour l’amoureux malheureux à la tête de morue pas fraîche, intellectuel incompris écrivant en cachette des polars pour gagner sa vie – ex : L’Affaire du beignet empoisonné).

Mais la Palme d’Or revient aux doux noms d’oiseaux abondamment utilisés par Wooster et sa tante bien-aimée lorsqu’ils s’adressent l’un à l’autre, avec un petit avantage pour Wooster et son humeur plus artistique :

- Côté Dahlia : « reptile » ; « espèce de goret demeuré » ; « espèce de cloche » ; « espèce de verre de terre » ; « crétin » ; « espèce d’andouille »…

- Côté Wooster : « vieille chair et sang » ; « vieille parente consanguine » ; « vieille ancêtre » ; « vieux tremble frémissant » ; « vieille chose » ; « parente âgée »…

Chez les Anglais il y a plus drôle et plus fin, mais le temps d’une courte pause, Wodehouse fait tout à fait l’affaire !

Extraits :

Number 1

Le festin, comme je m’y attendais, ne fit rien pour me remonter le moral. Tante Dahlia ne s’était pas trompée en affirmant que mes invités se conduiraient comme des enquiquineurs de première catégorie. L.G. Trotter était un petit homme à la tête de fouine, qui prononça à peine un mot pendant le repas parce que, quand il essayait, la lumière de ses jours lui intimait de la fermer, et Mrs Trotter était une robuste personne au nez crochu, qui parlait tout le temps, principalement au sujet d’une femme nommée Blenkinsop qu’elle détestait.

Number 2

« Il est vrai que tout le monde dit que, même si tu as le cerveau d’une paonne, tu es la générosité même. » En fait, j’étais handicapé par le fait que je n’ai jamais rencontré de paonne, ce qui me rendait incapable d’estimer la qualité de l’intelligence de ces volailles, mais elle avait parlé comme si elles étaient un peu à court de matière grise, et j’allais lui demander ce qu’elle voulait dire par « tout le monde » quand

Number 3...

Après tout, pensai-je, il n’y avait rien de bien hasardeux là-dedans. Il me suffisait de me procurer une échelle et d’y grimper, chose bien simple pour quelqu’un de ma sveltesse et de mon agilité. Pas agréable, bien sûr, de devoir sortir à cette heure de la nuit, mais j’étais prêt à le faire afin de ramener le rose aux joues d’une femme qui, au temps où j’étais au berceau, m’avait souvent fait sauter sur ses genoux, sans oublier qu’elle m’avait sauvé la vie la fois où j’avais avalé ma tétine en caoutchouc.

And Number 4 !

« C’est à n’y plus rien comprendre. Je ne vois pas du tout ce qu’elle vous trouve.

- Moi non plus. Tout cela est très étrange. »

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247 p

P.G. Wodehouse, Toujours prêt, Jeeves ?, 1971