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15/10/2009

Satan à l'heure de Halloween...

singer_destruction_kreshev.jpgComment passer complètement à côté d'un texte qui vous attirait depuis longtemps ? Sans pouvoir vous donner la recette exacte, je dirais que c'est en tout cas le sentiment que j'ai ressenti en lisant La Destruction de Kreshev d'Isaac Bashevis Singer (qui traînait dans ma bibliothèque depuis cinq ans).

Dans un récit qui rappelle la forme du conte et le folklore traditionnel yiddish, Singer met en scène un petit village sinistre qui a connu des jours meilleurs. Il y a longtemps, la fille d'un des villageois les plus influents a choisi entre deux prétendants inconnus un homme réputé laid et pauvre mais instruit et visiblement pieux.

Le mariage est un succès : Lise est très éprise de son époux et semble avoir fait un choix judicieux. Cependant Shloimele est un adepte de Sabbatai Zvi et vit dans le péché. Il ne tarde pas à partager avec son épouse les joies des plaisirs charnels les plus contraires à la religion, poussant Lise à renier la kabbale. L'époux finit par raconter aux villageois ce que son épouse et lui ont fait, jurant regretter ce qui s'est passé. Par conséquent, puisqu'il a avoué, c'est Lise qui sera le plus durement punie, la communauté se faisant une joie d'humilier la fille du plus riche commerçant. Le tout finit mal, comme vous vous en doutez.

J'ai ouvert ce livre dans le cadre du Bloody Swap puisque le narrateur n'est autre que le Malin, qui explique comment il a manipulé les personnages afin de satisfaire ses désirs. Ce n'est certes pas un roman d'épouvante mais j'ai pensé que le point de vue adopté pouvait se prêter à mes lectures du moment. Les interventions du Malin ont peut-être constitué mes passages préférés. Les thèmes ne manquent pas et comme cela a déjà été très bien évoqué dans un article enthousiaste, beaucoup de sujets d'actualité trouvent ici une illustration, à commencer par l'intégrisme religieux. Malgré le fond et certains passages très agréables à lire, je me suis passablement ennuyée à la lecture de ce texte qui ne me marquera pas trop. La place prépondérante accordée à la religion y est sans doute pour beaucoup, car je me sentais dépassée par les préoccupations des divers personnages. J'ai perçu la critique mais je n'ai pas adhéré à la forme, me sentant assez peu concernée par les mots qui défilaient sous mes yeux. Une lecture qui me laisse une impression très mitigée (ce qui se ressent dans mon avis endormi). Ce livre et moi n'étions certainement pas faits pour nous rencontrer. Espérons que l'autre Singer qui attend dans ma PAL saura davantage me toucher.

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93 p

Isaac Bashevis Singer, La Destruction de Kreshev, 1930's (?)

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04/10/2009

Parce qu'il n'y a pas que Wilkie dans la vie !

mary_elizabeth_braddon.jpg... parce que Wilkie est décédé depuis 120 ans mais qu'elle est née un 4 octobre (et a par conséquent droit elle aussi à un anniversaire),

... parce que je suis inscrite d'office au mini-challenge Wilkie par une amie très attentionnée,

... parce qu'un petit groupe d'amies LCA a décidé de se constituer "club de lecture victorien" (de notre nom de code The Victorian frogs (and ladies)) et que ça se fête,

... parce que ça me dit bien :

J'ai décidé de lire d'ici la fin de l'année au moins un livre de Mary Elizabeth Braddon et invite tous ceux qui le souhaitent à faire de même (n'hésitez pas à poster vos liens ici ensuite). Plus on est de fous plus c'est vachement chouette !

Et je suis ravie de vous annoncer que nous sommes deux à faire ce challenge puisque Cryssilda est partante elle aussi !

Je sortirai de ma PAL (un de) ces deux romans : Le Secret de Lady Audley ou Henry Dunbar.

Quant au challenge Wilkie je pense lire Sans Nom dont le début m'inspire plus que celui de Pierre de Lune.

 

*****

BLOODY SWAP : les premiers colis (international) partent demain (n'oubliez pas de m'envoyer un mail pour me prévenir, vous m'éviterez quelques nuits blanches - même si elles s'accorderaient bien avec le thème).

Pour les colis en Europe, il vous reste encore quelques jours. Je suis à votre disposition si vous avez des questions !

23/09/2009

Les débuts du roman policier

quincey_vengeur.jpgEcrit en 1838, Le Vengeur (The Avenger) de Thomas de Quincey est l'un des premiers romans noirs à mettre en scène un serial-killer dans un contexte policier, précédant en cela Edgar Allan Poe et son Double Assassinat dans la rue Morgue (1841).

Ce court roman (ou peut-être devrais-je dire « cette novella ») est publié par La Baleine noire. J'avais déjà lu dans la même collection deux textes plaisants, voire très habiles : L'Ecole des Monstres et Ariel. Au final, trois lectures très différentes par la forme et le fond, allant des classiques aux contemporains, mais des textes que je trouve tous de qualité ou intéressants par certains aspects. Bref, une collection qui mérite qu'on s'y arrête.

Dans Le Vengeur, une ville universitaire est marquée par l'arrivée d'un jeune homme que l'on pourrait décrire en disant simplement qu'il est l'archétype du héros ou encore, un croisement de prince charmant, d'esprit fin et de courageux guerrier. A peu près en même temps, une vague de crimes perpétrés au sein de foyers respectables commence à terroriser la ville. Le nouvel arrivé propose d'organiser des rondes mais rien n'y fait, les strangulations et autres méthodes expéditives perdurent.

J'imagine que pour le lecteur du XIXe, habitué à d'autres formes littéraires, ce texte avait un caractère très quincey.gifnouveau et la fin a sans doute dû en surprendre plus d'un. Parmi les meurtriers présumés, plusieurs hypothèses se présentent : le rival en amour du nouvel arrivé, rendu fou par l'impossibilité d'un mariage avec sa belle, au point d'errer pendant des jours dans les bois et de faire de drôles de remarques lorsque le geôlier vient à disparaître ; des étudiants, puisqu'un témoin a reconnu leur habit ; un illustre inconnu ; le narrateur ? ; enfin, le valeureux héros, que l'on sait mélancolique. Autant vous dire qu'aujourd'hui, en lisant ce texte, il est difficile de ne pas soupçonner très fortement le héros, et son innocence m'aurait pour le coup vraiment surprise. En revanche, ce que l'on ne connaît pas, ce sont ses motifs. Ces derniers, sous forme de lettre, constituent un autre récit au sein du récit, donnant un nouveau souffle à l'ensemble et ajoutant un aspect historico-politique au récit.

Une curiosité littéraire dont il serait dommage de se priver.

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112 p

Thomas de Quincey, Le Vengeur, 1838

11/09/2009

Nouveau plongeon dans le Londres du XIXe

symons_esther kahn.gifVictorian special thanks

... to Malice, grâce à qui j'ai découvert récemment un auteur britannique aujourd'hui presque oublié, Arthur Symons. Le recueil que la Miss au pays des Merveilles m'a prêté est composé de deux nouvelles, Esther Kahn et Seaward Lackland, ainsi que d'un texte autobiographique, Prélude à la vie.

De tous ces textes, c'est Esther Kahn qui m'a le plus touchée. Il s'agit d'une fille élevée dans une famille juive pour le moins pauvre, puisqu'elle fait partie de ces Victoriens malchanceux qui triment nuit et jour sur des travaux de couture pour un salaire misérable. Esther a quant à elle d'autres ambitions. Passionnée par le théâtre, elle finit par obtenir un petit rôle et, de fil en aiguille, devenir la star montante de la scène londonienne. Mais pour être tout à fait convaincante, il lui faudrait comprendre les tourments par lesquels passent ses personnages et donc, tomber enfin amoureuse.

Ce texte court est un petit bijou. Portrait sans concession d'une héroïne qui n'en est pas vraiment une, ce récit puise sa force dans la esther kahn.jpgdistance que le narrateur place entre son sujet d'observation et lui-même. Sans jugement, le voilà qui analyse avec précision le comportement d'Esther Kahn, se contentant d'observer et de constater, retranscrivant également les pensées de son personnage. Curieusement, certains passages m'ont fait penser à Zola, les explications naturalistes en moins. On obtient paradoxalement un texte assez froid sur ce qui devient finalement l'histoire d'une passion. Passion de l'art, passion amoureuse. Avec sans cesse cette question : la quête de l'art absolu doit-elle être forcément accompagnée de souffrance ? Enfin, la description de la société victorienne que fait Symons est à mes yeux particulièrement intéressante. On retrouve des éléments bien connus des lecteurs de Dickens, avec la description du quartier sordide où vit la famille Kahn, le métier qu'elle exerce, les bouges et les théâtres. Pourtant, l'approche est très différente ; on est loin des scènes à faire pleurer dans les chaumières alors que la réalité infecte n'est en rien adoucie par le style épuré de Symons. L'immédiat occupe une place primordiale dans ce récit, le décor étant peut-être presque un prétexte, tandis que l'analyse psychologique (et non la fresque sociale) est le réel objet du narrateur. Voilà donc un portrait complexe et finement ciselé tout à fait passionnant. Il ne me reste plus qu'à voir le film d'Arnaud Desplechin dont Malice a également parlé !

Seaward Lackland est l'histoire d'un enfant né tardivement dans une famille marquée le chagrin. Son premier fils s'était noyé en mer, le second s'était enfui de la maison et avait gagné l'Amérique (p42). Son père ayant miraculeusement échappé à une tempête meurtrière pour tous ses camarades, Seaward va être dédié au Seigneur. Il s'ensuit alors une éducation particulière pour l'enfant qui, informé des circonstances de sa naissance, accepte sa destinée et décide de se consacrer autant que possible à Dieu. Jusqu'au jour où, persuadé de devoir le renier publiquement pour devenir un paria et ainsi lui déclarer sa soumission sans condition, Seaward commet l'irréparable. Une nouvelle qui soulève des questions intéressantes sur le plan historique et culturel mais que j'ai moins appréciée, me sentant peu concernée par les questions métaphysico-religieuses que ne cesse de se poser le héros.

arthur-symons-1-sized.jpgQuant au Prélude à la vie, il apporte un éclairage nouveau sur la nouvelle Seaward Lackland en donnant une idée de l'éducation reçue par Arthur Symons, en particulier l'éducation religieuse. Assez curieusement, Symons se présente sous les traits d'un enfant antipathique et tient des propos à mon sens provocateurs : « Nous étions très pauvres, et j'exécrais les contraintes de la pauvreté. Nous étions environnés de gens vulgaires, de classe moyenne, et je détestais la vulgarité, les classes moyennes. Parfois nous étions trop pauvres pour avoir même une servante, et j'étais censé faire mes souliers. Je ne pouvais souffrir de me salir les mains ou les manchettes ; l'idée d'avoir à faire cela me dégoûtait chaque jour. Parfois ma mère, sans rien me dire, faisait mes souliers pour moi. J'avais à peine conscience des sacrifices qu'elle et les autres accomplissaient continuellement. Je n'en faisais aucun de mon propre mouvement, et j'étais désolé si j'avais à partager la moindre de leur privation » (p 101) Certes, on peut s'arrêter là et conclure que Symons n'était pas quelqu'un d'intéressant, du moins enfant, mais je trouve cette description fascinante. C'est un portrait peu flatteur et, s'il ne se livre peut-être pas à une autocritique – rien n'est moins sûr, Symons sait pertinemment que son lecteur jugera cette description selon des codes moraux et des sentiments qui lui nuiront forcément. Il ne se cherche pas d'excuse et donne l'impression qu'il ne compte certainement pas annoncer ses regrets. Voilà un jeu d'équilibriste qui, de bout en bout, m'a beaucoup intriguée.

Un livre charnière, par un auteur au croisement entre le XIXe très victorien et le début d'une nouvelle ère littéraire, d'où son approche moderne d'une époque marquée par des auteurs plus prolixes.

Au passage, la préface nous apprend que Symons est le premier à éditer Dubliners de Joyce.

Sur ce blog, quelques auteurs influencés par la même période : E.M. Forster, Flora Mayor, Vita Sackville-West (dans une moindre mesure).

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122 p

Arthur Symons, Esther Kahn, 1905

08/09/2009

Abandon

berwin_lila_neuf_plantes.jpgA l'époque insouciante où je me laissais encore trop tenter par les couvertures alléchantes, j'ai accepté de recevoir en SP Lila et les neuf plantes du désir de Margot Berwin. Livre commencé il y a environ 2 mois et, l'envie de le reprendre ne revenant toujours pas aujourd'hui, je rends mon tablier et laisse d'autres lecteurs plus convaincus vanter les mérites de ce roman où une jeune cadre dynamique travaille dans la pub de jour et bichonne de drôles de plantes la nuit.

L'esprit exotique annoncé par l'éditeur m'avait attirée, et j'avoue avoir pris un certain plaisir à découvrir oiseau du paradis, fougère de feu et autres noms paradisiaques associés à des plantes plus séduisantes les unes que les autres. Le roman se laisse lire facilement, le style n'a pas d'intérêt en soi mais il n'est pas non plus désagréable.

Pourquoi l'abandonner alors ? Parce que ce livre est très chick lit et que ce n'est pas ma tasse de thé,  parce que c'est un mélange de Sex and the City sans humour, de The Devil wears Prada sans Miranda et de Working Girl sans Sigourney Weaver. Bref, si Lila et les neuf plantes du désir était un film je le verrais certainement au moment de son passage sur les chaînes publiques, trois ans après sa sortie en salle, mais je renonce à lire ce roman avec lequel j'ai l'impression de perdre mon temps, le fond étant inexistant et le roman parvenant à me distraire un peu, sans doute, mais certainement pas au point de m'enthousiasmer.

Beaucoup de lecteurs ont apprécié la fraîcheur de ce roman que je ne vous déconseille vraiment pas mais qui ne correspond pas à mes goûts.

305 p

Margot Berwin, Lila et les neuf plantes du désir, 2009

(Ma PAL s'allège mais, n'ayant pas terminé ce livre, je ne l'ajoute évidemment pas à mes réussites objectif PAL)

 

02/08/2009

Du rififi in the middle of nowhere

gottlieb_ainsi soit il.jpgÉcrivain en vogue issu d'une petite ville où rien ne se passe jamais, Rob Castor s'est récemment suicidé après avoir assassiné son ex petite amie. Son ami d'enfance Nick ne s'en remet pas et revient sur l'histoire de Rob, leur amitié et, en passant, sur sa propre vie privée, ses problèmes conjugaux, le psy de sa femme, le chien du voisin, le rhododendron de sa grand-mère... désolée je m'égare.

Je l'avoue, ce résumé est nettement moins alléchant que celui qui figure au dos de mon édition. Malgré tout, je le trouve plus à la hauteur des ambitions et du contenu de ce livre où il ne se passe finalement pas grand-chose. Si je reprends donc le résumé plus alléchant que j'évoquais à l'instant, on apprend que « dans le paysage des jours enfuis, d'étonnants secrets le guettent ». Ce n'est pas faux. Deux révélations importantes se font, expliquant certains aspects un brin étonnants du comportement du narrateur. Ce qui me gêne plus, c'est le fait que ces deux nouveautés arrivent comme un tas de cheveux au milieu de la soupe au brocoli (soyons précis sur ce point, voulez-vous ?) ; elles ne sont pas franchement exploitées, que l'on pense à l'éventuelle « intensité dramatique » de la chose ou, ce qui est sans doute plus important, à l'impact sur le dénouement du récit. Nick n'évolue pas, la fin n'en est pas une (malgré les révélations, on reste un peu sur sa faim) et, de bout en bout, on suit le parcours d'un mari geignard qui s'écoute parler. Ce qui, personnellement, a fini par me lasser, le personnage m'étant profondément indifférent.

wood_american-gothic.jpgFinalement, comme le récit stagne beaucoup du début à la fin, il me semble que l'intérêt principal résidait dans l'analyse du comportement du narrateur. J'imagine que l'objectif recherché tenait davantage du portrait psychologique que du thriller, ce qui aurait dû me convenir parfaitement au vu de mes goûts personnels. Malheureusement, le sujet observé est aussi creux qu'une Veruca Salt * ; qui plus est, il est parfaitement antipathique. L'essentiel de ses jérémiades concerne sa femme, qui détourne ses enfants de lui et fait preuve d'une jalousie tout à fait inappropriée. Parallèlement à ce constat, voilà notre narrateur qui raconte comment il retrouve la sœur de Rob, son ex petite-amie, ennemie jurée de sa femme. Et comment (accessoirement) il devient son amant. Je me suis mortellement ennuyée en suivant les manifestations d'auto-apitoiement de ce cher Nick, ce qui est particulièrement gênant étant donné leur caractère répétitif. Voilà un héros qui tente de se remettre en question mais qui ne va pas assez loin dans sa démarche et ronronne un peu trop à mon goût. A part ça, ce roman se laisse lire (le style est d'ailleurs agréable) et convient tout à fait aux séances de lecture dans les transports en commun.

Ah oui, pourquoi ce titre à la place de Now you see him en anglais ? Ainsi soit-il m'a d'ailleurs valu des commentaires dans le métro de la part d'un monsieur sympathique chargé comme une mule avec un sac Boulinier.

Mon avis est très proche de celui de Petite Fleur et je suis également d'accord avec Hedwige
On lit le roman vite, sans y penser, sans réfléchir, et on l’oublie tout de suite ; certes il ne laisse pas de mauvais souvenirs flagrants, c’est qu’en réalité il ne laisse pas de souvenirs du tout… Il est dommage qu’un livre sans défauts majeurs manque à ce point là de qualités. »),
mais la plupart des avis référencés par Bob sont beaucoup plus positifs ; beaucoup de lecteurs ont au contraire été touchés par le personnage ou intéressés par les étonnants secrets qui le guettaient.

Lu dans le cadre du partenariat entre Bob et les éditions 10-18.

(Tableau : American Gothic de Grant Wood, cité par le narrateur)

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274 p

Eli Gottlieb, Ainsi soit-il, 2008

 

* Charlie et la Chocolaterie de Roald Dahl

18/07/2009

Fantômes, spiritisme et Victoria

phillips_angelica.jpgRepéré chez la très enthousiaste Madame Charlotte, Angelica avait tout pour me plaire et ne m'a pas déçue. Oubliez la critique du Washington Post racoleuse qui vous lorgne depuis la couverture (« Un puzzle infernal par l'un des meilleurs écrivains d'aujourd'hui ! », voilà qui est effrayant!) et laissez-vous tenter si :

  • Vous êtes un tantinet obsédé par l'époque victorienne, ou si ce cadre ne vous rebute pas particulièrement, puisque c'est là que Phillips nous entraîne. Ceci dit, assez peu de scènes sont précisément marquées par l'époque et le lieu ; il pourrait s'agir d'un roman historique au contexte plus vague.
  • Les histoires de fantômes faisaient votre bonheur lorsque vous faisiez 1m12 et aviez quelques années de moins.
  • Le fait d'être le jouet d'un narrateur ne vous dérange pas, pas plus que le fait de lire plus de 400 pages et 4 versions différentes d'une même histoire pour finalement devoir vous faire votre propre idée.

Madame Charlotte parlait du Tour d'Ecrou d'Henry James. Le principe est peu le même, dans le sens où l'on est confronté à une histoire de fantômes qui semble très réelle, pour finalement voir cette même histoire remise en cause ou corroborée de différentes façons, le doute subsistant toujours à la fin. Personnellement, j'ai trouvé le roman de James plus effrayant en raison de l'atmosphère oppressante qu'il rend si bien, tandis que Angelica repose davantage sur un système de rebondissements, de manifestations nettement fantastiques et joue davantage sur les différents points de vue, ce qui permet de mieux comprendre les incohérences observées dans le comportement des uns et des autres. S'il est difficile d'égaler Henry James avec ce qui est pour moi son chef-d'oeuvre machiavélique, Angelica relève assez bien le défi sur le plan narratif.

Au final, il ressort des complots d'Arthur Phillips un page-turner convaincant, dont le plus grand mérite est de tenir le lecteur en haleine avec un faux thriller et un faux roman historique, un plat d'autant plus savoureux que l'écriture est assez soignée, malgré quelques coquilles à imputer malheureusement à l'éditeur (exemple: « à quiconque te la réclameras » p310). Rien de bien méchant ceci dit, mais cela m'agace toujours.

Je n'avais pas lu un roman de ce genre depuis assez longtemps et, amis lecteurs, je me suis régalée. J'ai du coup écouté sagement les conseils du Magazine Littéraire (particulièrement palpitant ce mois-ci d'ailleurs, entre Dracula, Holmes, les collections livre+CD de l'Imaginaire et un autre article que je n'ai pas encore lu mais qui me semblait tout aussi anglo-saxon et bien sûr tout à fait prometteur) : je lirai bientôt un autre thriller victorien. Voilà qui est dit !

Et voici les premières phrases de ce roman :

J'imagine que le pensum qui m'a été donné à faire devrait commencer sous la forme d'une histoire de fantômes, puisque ce fut sans doute ainsi que Constance vécut les événements. Je crains toutefois que le terme n'éveille en vous des espérances déraisonnables. Je ne m'attends certes pas à vous fiare peur, vous moins que quiconque, dussiez-vous lire ces lignes à la lueur grimaçante d'une chandelle et sur des planchers grinçants. Ou moi gisant à vos pieds. (p 13)

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423 p

Arthur Phillips, Angelica, 2007

08/07/2009

Absolutely fabulous

... c'est le nouveau petit nom de Madame Charlotte pour ceux qui ne le savaient pas encore. Car non seulement Madame Charlotte aime Wilkie Collins, Dickens et les Victoriens et joue avec moi les helpdesks de rêve alors que je projette de créer un nouveau blog, mais elle me conseille en plus des bouquins super chouettes (je laisse planer le suspense d'ici ma chronique) ET a créé en exclusivité pour votre fidèle et dévouée un superbe logo pour ceux qui comme moi, souffrent de wildite aiguë.

 

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Merci Lady Charlotte et n'oublions pas :

OSCAR POWA !! ;)

01/07/2009

A real Victorian

mayor_3e miss symons.jpgHenrietta était la troisième fille et le cinquième enfant des Symons, si bien que, lorsqu'elle arriva, l'enthousiasme de ses parents pour les bébés avaient décliné. (…) Quand elle eut deux ans, un autre garçon naquit et lui ravit son honorable position de cadette. A cinq ans, sa vie atteignit son zénith. (…) A huit ans, son zénith fut révolu. Son charme la quitta pour ne jamais revenir, elle retomba dans l'insignifiance. (p7-8)


Avec précision et détachement, voilà comment le narrateur introduit Henrietta, La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor. Henrietta est une petite fille victorienne malheureusement arrivée au mauvais moment dans sa famille, trop tôt pour jouir du statut privilégié de cadette, trop tard pour vraiment susciter l'enthousiasme de ses parents. D'où cette phrase cruelle :

Une grande famille devrait tant être une communauté heureuse, or il arrive parfois qu'une des filles ou un des garçons ne soit rien d'autre qu'un enfant du milieu, n'ayant sa place nulle part. (p 9)

D'abord jolie, l'enfant devient rapidement quelconque et surtout, sujette à des accès de mauvaise humeur qui finissent par l'isoler de tous. En manque d'amour, la petite Miss Symons cherche à tout prix à se faire remarquer et à être la favorite d'une seule personne. Ses soeurs aînées l'excluent, sa seule amie à l'école est très populaire et ne pense pas plus à elle qu'à une autre, l'enseignante qu'elle vénère est indifférente et l'aura oubliée quelques années plus tard.

Là était le problème : pourquoi personne ne l'aimait ? - elle pour qui l'affection comptait tant que si elle en était privée, rien d'autre ne comptait dans la vie. (p19)

De plus en plus triste et grincheuse, Miss Symons devenue jeune femme se fait ravir son seul prétendant par une de ses soeurs. Cet événement a priori mineur a une incidence catastrophique sur son parcours : blessée par cet échec, Henrietta Symons va se replier sur elle-même et laisser libre cours à sa mauvaise humeur, devenant un sujet de moqueries pour son entourage.

Henrietta continua de les aider longtemps après que tout le monde se fut lassé de leurs soucis financiers. Elle n'attendait aucune gratitude, et du reste personne ne lui en témoignait. En dépit de ce soutien concret, Louie donnait une image négative d'Henrietta et ses enfants la considéraient comme un fardeau.

« Ah, c'est l'année de Tante Etta, quelle plaie ! Dire qu'il va falloir la supporter trois semaines. » (p101)

Il est vrai que c'est un personnage a priori peu sympathique – et le lecteur compatit d'autant plus qu'il sait pourquoi Miss Symons est devenue si aigrie et malheureuse. Henrietta est en particulier très "vieille Angleterre" et conserve une vision largement dépassée des différences de rang et des classes sociales les plus démunies. Il y avait les gens de maison, bien sûr, mais à l'exception d'Ellen, elle les considérait surtout comme des machines au service de son confort et susceptibles de tomber en panne à moins d'une surveillance constante. (p68) Quoi qu'il en soit, les remarques acides à son égard vont bon train et fusent de tous côtés, comme lorsque le fiancé miraculeux rencontré tardivement rompt son engagement : Elle ne rompit pas, mais le colonel ne tarda pas à le faire, ayant découvert que sa fortune n'était pas aussi conséquente que ce qu'on lui avait donné à croire. Il y avait un solide petit quelque chose, il est vrai, mais compte tenu des qualités de la promise, plus de première jeunesse et décidément hargneuse (Henrietta s'imaginait tout miel avec lui), il estimait avoir droit à un petit quelque chose de beaucoup plus considérable. (p95) Sans parler du moment où le prétendant d'autrefois disparu, elle apprend qu'il n'aurait cessé de l'aimer : Elle était ravie. En réalité, c'était une fausse bonne nouvelle : il n'avait jamais repensé à elle. (p115)

Voilà un auteur que je ne connaissais pas mais que j'ai vite repéré en découvrant que Flora Mayor était née en Angleterre en 1872, était (à prendre avec des pincettes) l'« enfant littéraire » de Jane Austen et avait été remarquée et éditée par Virginia Woolf. Ce qui ne me surprend pas, car ce livre m'a beaucoup fait penser à Toute passion abolie de Vita Sackville-West en raison de l'analyse très précise des membres d'une même famille et du ton employé. Tout comme les aînés du roman de Sackville-West, les proches d'Henrietta sont égoïstes et assez mesquins, tout en se cherchant eux aussi des justifications pour se donner bonne conscience.

Henrietta avait toujours été généreuse, et ses soeurs en vinrent très vite à considérer comme un dû qu'elle vole à leur secours en cas de nécessité.(...) De leur point de vue, si une femme avait eu la chance de se voir épargner les désagréments du mariage, le moins qu'elle puisse faire était d'aider ses soeurs moins chanceuses. (p58) Y compris celle qui a fait s'envoler tous les espoirs de mariage d'Henrietta afin de ne pas avoir à se marier après une plus jeune soeur.

Finalement voilà un personnage très touchant, en souffrance, en somme une vieille bique réactionnaire à laquelle on s'attache, faute de pouvoir l'aimer. Disséquée par un narrateur omniscient peu complaisant, son histoire est une micro tragédie, d'autant plus amère que Miss Symons est parfaitement consciente des sentiments qu'elle inspire. Ainsi, vers la fin, elle prononce cette déclaration terrible : Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose d'aimable en moi. Personne ne m'aime. Je suppose que si personne ne nous aime, c'est qu'on ne mérite pas d'être aimé. (p105)

J'ai choisi de citer de nombreux passages pour vous montrer la richesse de l'analyse et la dureté (je dirais presque la violence) de phrases d'apparence anodine, voire amusante. Ce livre est sombre et après avoir lu les quelques commentaires sur le zénith révolu à l'âge de huit ans, autant dire que le lecteur n'a guère plus d'espoir. Il ne reste plus qu'à attendre la fin forcément tout aussi joyeuse et découvrir la fascinante évolution d'un caractère que rien ne prédisposait vraiment à la solitude. Voilà un roman à mon avis habilement construit, ironique et très agréablement écrit, un livre subtil qui devrait plaire aux lectrices de Woolf et de Sackville-West et de manière plus générale, à tous les amateurs de littérature classique anglaise. Il occupera une place privilégiée dans ma bibliothèque.

Lu dans le cadre du blogoclub de lecture, dont le sujet ce mois-ci était la famille.

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128 p

Flora M. Mayor, La troisième Miss Symons, 1913

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20/06/2009

Oh Susanna

austen_lady susan.jpgContinuons avec les chroniques austeniennes et parlons un peu de Lady Susan, roman épistolaire bien plus influencé par la tradition littéraire du XVIIIe que ne le seront les livres suivants de notre chère Jane Austen.

Veuve joyeuse de 35 ans, Lady Susan se tourne vers son beau-frère Mr Vernon après avoir fait l'objet d'un scandale en séduisant deux hommes (l'un marié, l'autre sur le point de se fiancer) chez ses hôtes du moment. Arrivée chez les Vernon, Lady Susan fait tout son possible pour se faire passer pour une veuve respectable malheureusement blessée par la méchanceté d'un monde cruel, prêt à suspecter les plus innocents et à médire sans la moindre raison. Si Mrs Vernon n'est pas dupe, il n'en va pas de même de son frère, Mr De Courcy. Prédisposé à jaser lui aussi, pensant rencontrer la pire coquette d'Angleterre, le jeune homme est immédiatement conquis par les manières douces fort bien calculées de Lady Susan. Arrive enfin la fille de celle-ci, Frederica. Effacée, timide, terrifiée par sa mère, celle qui a été présentée comme une personne non fréquentable s'attire rapidement l'affection des sympathiques Mr and Mrs Vernon. Quant à Mr De Courcy, qui ne la laisse pas indifférente, il semble bien plus enclin à passer ses prochaines années avec Lady Susan, de plus de dix ans son aînée.

Mrs Vernon to Lady de Courcy, Letter 3 (p194) : « I always imagined from her increasing friendship for us since her Husband's death, that we should at some future period be obliged to receive her. »

J'ai été assez étonnée par la noirceur du personnage principal, n'ayant pas l'habitude de rencontrer une héroïne austen_lady susan 02.jpgaussi vile chez Austen. Annonciatrice de Lucy Steele et de Mary Crawford, Lady Susan est particulièrement mise à mal par le mode narratif. L'échange de points de vue ainsi que l'écart flagrant entre son comportement et les lettres adressées à sa confidente londonienne permettent de mesurer toute la fausseté d'un personnage extrêmement désagréable et foncièrement calculateur. D'un côté, Lady Susan est la mère attentionnée d'une enfant difficile dont l'éducation a été négligée par son défunt mari, paix à son âme ; de l'autre, elle parle de Frederica en utilisant des expressions telles que « the greatest simpleton on earth » ou encore « a simple girl, and has nothing to recommend her ». J'ai évidemment pensé aux Liaisons Dangereuses, Lady Susan faisant une Madame Merteuil excessivement venimeuse quoiqu'au final, un peu moins libertine, tandis que de Courcy est un parfait chevalier Danceny, bébête et valeureux à souhait.

austen_lady susan 03.gifMon édition* comprenait quelques commentaires intéressants. Sur la forme, dans les années 1790, les romans épistolaires sont devenus classiques, pour ne pas dire démodés. Ceci dit le procédé permet comme indiqué plus haut de dresser le portrait le plus complet possible de Lady Susan. La fin qui (comme dans les Liaisons Dangereuses au passage) punit l'héroïne, n'a pas forcément de portée morale. La conclusion à la troisième personne ainsi que le sort finalement plutôt agréable de Lady Susan donnent à l'ensemble un air totalement fictif, plus exactement « a cartoonish world where the consequences of violence and sociopathic depravity are never seriously felt » (xxvii, Oxford World's classics, introduction de Claudia L. Johnson). Autre remarque à mon avis intéressante : entre la prose de Lady Susan et celle du narrateur à la troisième personne de la conclusion, le ton est sensiblement le même. « (They) share a pleasure in linguistic mastery and a witty detachement from conventional pieties. Marvin Mudrick went so far as to suggest that Austen was much like Lady Susan, cold, unfeminine, uncommited, dominating. » (xxviii) Après la mort de sa soeur, inquiet de l'image qu'elle pouvait donner, son frère Henry a d'ailleurs précisé que tel n'était pas le cas, même si elle était prompte à relever les faiblesses des autres dans ses écrits. Entre un auteur, un narrateur et des personnages, il y a tout de même souvent un fossé (peut-être pas toujours dans la production massive de certains, notamment aujourd'hui, mais c'est un autre sujet). Ceci dit j'ai été intriguée par la remarque que je voulais partager ici.

Un roman finalement assez inattendu pour moi (qui connais donc Emma, P&P, NA, The Watsons ainsi que les adaptations de S&S et de austen_lady susan 04.gifMansfield Park). Un peu surprise par la bassesse profonde du personnage et le mordant de l'écriture, à mon avis plus froide ici, j'ai encore une fois été impressionnée par la grande maîtrise de Jane Austen dans l'étude des caractères.

 

* Oxford World's Classics, incluant Northanger Abbey, Lady Susan, The Watsons, Sanditon

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1794 (probably written in)

Jane Austen, Lady Susan, 80 p (Dover Publications)

 

Niouz du front austenien :

Je revois P&P 1995 en ce moment pour faire mon billet. J'ai revu la semaine dernière Emma d'ITV pour les mêmes raisons. J'ai également commencé Mr Darcy's Diary mais je n'aurai sûrement pas le temps de le lire prochainement.

Austen et moi :

Mon questionnaire austenien

Textes de/sur Jane Austen :

Jane Austen, Northanger Abbey – LU, à relire.

Jane Austen, Pride and Prejudice (1813)

Jane Austen, The Watsons

Jane Austen, Emma

Dérivés :

Marsha Altman,The Darcys and the Bingleys (2009)

Adaptations :

Pride and Prejudice (BBC 1995) – REVU

Pride and Prejudice (2005)

Sense and Sensibility (1995, film de Ang Lee) - REVU

Emma (1996) - VU

Emma (ITV 1996) – VU

Northanger Abbey (ITV) – VU

Mansfield Park (ITV) – VU

Films dérivés :

Clueless – VU

Bridget Jones’s Diary (2001) / The Edge of Reason (2004)

Bride & Prejudice (2004)

Becoming Jane (2007)

Lost in Austen (ITV) - REVU

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17/06/2009

Princesses, fées et licornes

goudge_Secret de Moonacre.01jpg.jpgAyant repéré récemment l’affiche du film Le Secret de Moonacre, j’ai décidé de découvrir Elizabeth Goudge avec ce roman (The little white horse en VO) avant de me diriger d’un pas décidé vers les salles de cinéma.

What’s going on ? : Epoque victorienne. Maria Merryweather se rend chez un oncle inconnu après le décès de ses parents. Accompagnée de sa gouvernante Miss Heliotrope (sujette aux indigestions et grande consommatrice de bonbons à la menthe), la jeune fille découvre un monde enchanteur, peuplé de personnes exubérantes et d’animaux franchement étranges (dont un chat géant, un chien qui ressemble à tout sauf à un chien et une licorne). Si la joie de vivre semble régner sur le domaine et au sein du village tout proche, une vieille malédiction fait peser sur les habitants une menace bien réelle, avec les terribles Hommes de la Forêt des ombres qui monopolisent l’accès à la baie et pillent leurs voisins. Je suis certaine que vous ne serez pas surpris de savoir que selon la légende, seule une princesse de la Lune pourra réconcilier les Merryweather et les hommes de la Forêt et que celle qui parviendra à rétablir la paix dans la vallée n’est autre que Maria, notre héroïne (accompagnée de quelques adjuvants, dont un charmant jeune garçon – bizarre bizarre !).

Le Secret de Moonacre (apparemment rebaptisé ainsi pour la sortie du film) est un roman jeunessegoudge_Secret de Moonacre.02.jpg charmant qui m’a fait agréablement rêvasser pendant quelques heures. L’époque, les lieux (le manoir, la propriété et les collines alentours sont tous entourés de mystère et de magie) ainsi que les personnages aux rôles très définis (pour ne pas dire stéréotypés) font de cette histoire une aventure très mignonne qui rappelle d’ailleurs quelques classiques pour enfants. Notamment Peter Pan et Robin des Bois via l’un des personnages ainsi qu’Alice au pays des Merveilles (avec la chute dans un trou qui n’est pas sans évoquer un certain terrier), sans oublier une fuite qui fait penser à celle de Blanche-Neige dans la forêt. Bref, nous voilà plongés dans une sorte de conte de fées un tantinet modernisé, avec une galerie de personnages sympathique et une ambiance ma foi fort « doudouesque ».

goudge_Secret de Moonacre.03.jpgCe livre vaut très certainement beaucoup de romans d'aventures contemporains et devrait plaire à tous ceux qui aiment l’univers victorien des histoires à la Burnett et à la James Matthew Barrie, même s’il ne renouvelle pas franchement le genre. J’ai évidemment savouré les influences très marquées et passé un bon moment, mais je regrette des défauts tout de même évidents : l’absence quasi-totale de surprise, aussi bien dans le déroulement passées les 100 premières pages que lors de la fin (je pensais que l’orpheline atterrirait chez un oncle déplaisant mais c’est bien le seul point sur lequel je me suis trompée) ; une certaine lenteur dans le récit, notamment due à la répétition de quelques journées plus ou moins semblables ; enfin, une tendance insupportable à la profusion de bonnes intentions, avec quelques moments terribles de « bisounours'itude ». Exemple: « Je suis née dans les Cornouailles, où la mer tonne contre les falaises rocheuses et où les géraniums sont les plus beaux de la terre » (p231). Mais surtout vers la fin : «  Se disputer ne servira à rien, dit-elle. Si vous pardonnez à Sir Wrolf d’avoir voulu prendre la terre de William Le Noir, Sir Benjamin vous pardonnera de vous être livré au vol et au braconnage. Et si vous promettez de ne plus être méchant, nous deviendrons amis pour toujours… » (p271). Joli programme.

Le Secret de Moonacre n’est donc pas un exemple impérissable de littérature jeunesse réussie, mais c’est tout de même un roman féerique qui se défend (pour les plus grands) et se dévore (pour les plus petits). Amateurs de romans pour enfants/ados, parents de petits lecteurs et amoureux d’ambiances victoriennes, ce livre devrait vous plaire !

Quelques extraits :

goudge_Secret de Moonacre.04.jpgA la Alice : "L'escalier aboutissait à une porte si minuscule qu'aucun adulte de taille normale ne pouvait la franchir. Mais pour une jeune fille de treize ans, elle était parfaite. Maria l'examina le coeur battant. Bien que petite, étroite, basse et manifestement vieille de plusieurs centaines d'années, elle semblait avoir été spécialement faite pour elle. En effet, si Maria avait eu la possibilité de choisir sa porte, c'est assurément celle-ci qu'elle aurait prise. (...) En chêne vert, ornée de clous argentés, elle avait en guise de heurtoir un délicat fer à cheval, si poli qu'il jetait des éclats. A sa vue, Maria repensa immédiatement à l'adorable petit cheval blanc qu'elle avait cru apercevoir dans le parc et qu'elle avait voulu montrer à Miss Heliotrope." (p33)

A la Peter Pan : "Mais Robin avait disparu de sa vie deux ans auparavant ; dès qu'elle avait commencé à coiffer ses cheveux en chignon et à adopter des allures de dame, il avait cessé de venir." (p50)

"La baie de Merryweather avait la forme d'un croissant de lune. De magnifiques falaises, trouéesgoudge_Secret de Moonacre.05.jpg de grottes, enserraient une petite plage de galets multicolores, bordée par une bande de sable blond, où des rochers retenaient des flaques peuplées d'anémones aux couleurs éclatantes, de coquillages et d'algues qui s'étiraient comme des rubans de satin. Au loin, la mer était d'un bleu profond, parsemée de crêtes blanches qui ressemblaient à des chevaux au galop, des centaines de chevaux blancs s'élançant vers l'horizon dans un déferlement de lumière." (p280)

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334 p

Elizabeth Goudge, Le Secret de Moonacre, 1946


15/06/2009

Esprit es-tu là ?

kipling_plus belle histoire monde.jpgKipling n'était plus qu'un vague souvenir lorsque j'ai ouvert La plus belle histoire du monde, nouvelle tirée du recueil Many Inventions (Tours et détours). Prix Nobel en 1907, Kipling m'a fait penser à Stevenson par la forme et le fond. La présentation du texte par l'éditeur évoque d'ailleurs le rapport entre les deux auteurs: pour Stevenson, l'inspiration vient des rêves dont l'écrivain se souvient malheureusement peu de temps au sortir de ses songes, tandis que Kipling met ici en scène Charlie, un personnage qui semble trouver son inspiration lorsqu'il rêvasse et s'identifie à ses pensées fugaces.

Pour faire court, le narrateur décide de s'approprier les idées de Charlie – gratte-papier de jour et écrivaillon le soir. Si le jeune homme paraît à première vue stupide et maladroit, il possède  un don rare dont il ne sait rien : il a le pouvoir de se souvenir de ses vies antérieures. Entre l'histoire de l'esclave trimant dans une galère pendant l'Antiquité et celle du Viking à bord de son vaisseau, le narrateur espère pouvoir écrire la plus belle histoire du monde grâce au matériau unique qui est à sa portée. Malheureusement pour lui, au bout d'un certain temps, Charlie rencontre une fille insignifiante qui devient sa nouvelle obsession et referme les portes de son inconscient. A cause d'une histoire d'amour jugée sans importance par le narrateur, la plus belle histoire du monde ne s'écrira pas (Kipling, un brin misogyne ? En tout cas, la femme empêche ici l'homme de se réaliser et nuit à la création).

Les deux analyses qui encadrent ce texte apportent quelques éléments intéressants pour le novice: comme rudyard_kipling.jpgsouvent chez Kipling, la nouvelle est à la fois ancrée dans la tradition de la « short story » anglaise et très influencée par la culture orientale (ainsi qu'un certain nombre de ses compatriotes, Kipling est né en Inde – à Bombay). Le texte est rédigé à l'époque où la nouvelle « prend (...) un essor remarquable » (après réflexion je me demande exactement ce que cette phrase signifie : référence à des textes majeurs ? Nombre de textes publiés ? Succès auprès du public ? Reconsidération du genre et évolution de la forme ?). Ironisant sur la littérature, l'histoire est clairement ancrée dans son époque. La métempsychose y occupe une place essentielle. Or, en 1870 est créée la société psychique d'Edimbourg ; c'est aussi l'époque où les recherches sur l'hypnose et le magnétisme laissent espérer de grandes découvertes. Cela m'a fait penser à la série Grands détectives de Fabrice Bourland mais aussi au Crime de Lord Arthur Savile de Wilde, plus lié à la superstition et au goût de l'époque pour les sciences occultes.

Cette nouvelle traite de façon assez ironique de la création littéraire et d'un sujet intéressant : entre celui qui a les idées et ne peut les mettre en forme et celui qui fait tout le contraire, qui est le créateur ? On sent un esprit critique, peu complaisant pour ses contemporains. Je dois avouer que je n'ai tout de même pas pris de plaisir particulier à lire cette nouvelle, qui m'a fait penser à mes débuts difficiles avec Stevenson. Voilà tout de même un texte qui présente sans aucun doute de nombreuses pistes de lecture sur les plans littéraire et historique. La collection a d'ailleurs choisi une ligne éditoriale originale qui permet de découvrir de courts textes fondamentaux, parfaits lorsque l'on souhaite aborder en douceur un auteur. Je ne regrette pas cette lecture instructive, mais j'espère être plus séduite par Just So Stories et Le Livre de la Jungle, lus quand j'étais très jeune et dont je ne me souviens pas du tout.

L'article de Leiloona ; de Cécile.

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93 p

Rudyard Kipling, La Plus Belle Histoire du Monde, 1893

19/05/2009

It was badly done, Emma

austen_emma book.jpg

Emma Woodhouse me faisait un peu peur (ainsi que Fanny Price) jusqu’à ce que je voie les deux films de 1996 et que je sois prise d’une envie subite de découvrir le classique à l’origine de ces adaptations. La lecture de ce troisième roman austenien a de loin été la plus difficile, malgré tout son intérêt et cette chère Emma qui m’est très sympathique. N’allez pas croire que cette nouvelle rencontre avec Austen m’a déçue. Au contraire, amis lecteurs, j’ai globalement passé un très bon moment, malgré quelques instants de découragement que je reconnais volontiers.

Vivant avec son père dans une très respectable propriété, Emma a selon elle tout ce dont elle pourrait rêver : austen_emma film 01.jpgl’argent, la beauté, de l’esprit, un voisinage agréable et une liberté certaine, sa situation dans la vie lui offrant le luxe de ne pas devoir impérativement se marier. Lorsque son ancienne gouvernante quitte les Woodhouse pour épouser Mr Weston, Emma se prend d’affection pour la jeune Harriet Smith, enfant naturelle dont personne ne connaît les origines. Persuadée de pouvoir contribuer au bonheur de son amie en l’aidant à faire preuve de plus de discernement dans le choix de ses relations, Emma s’emploie à affiner ses goûts, à la pousser à revoir ses aspirations à la hausse et à lui trouver un bon parti. Malgré les recommandations de l’ami de la famille Mr Knightley, son aîné de seize ans, Emma refuse de tenir compte des origines de Harriet et jette son dévolu sur Mr Elton, le pasteur. En parallèle, la vie monotone du village est joyeusement bouleversée par l’arrivée de deux nouveaux personnages : Jane Fairfax, de retour chez sa grand-mère et sa tante Mrs et Miss Bates, ainsi que Frank Churchill, le fils de Mr Weston, élevé dans le Nord par son oncle et sa tante. Ce jeune homme élégant et gai suscite immédiatement l’intérêt du village, d’autant plus qu’il semble poursuivre Emma Woodhouse de ses assiduités.

austen_emma film 02.jpgEmma est une héroïne peu commune, ce qui avait fait croire à Jane Austen qu’elle seule pourrait l’apprécier – pour une fois, elle s’était trompée puisque nous sommes au moins deux. Emma a été gâtée par la vie et son principal défaut est sans doute d’en être trop consciente. Si on ne peut pas vraiment la taxer de prétention, on peut certainement reconnaître que toutes ses qualités et la supériorité de sa condition sociale lui font parfois oublier l’importance de certaines valeurs et de mérites qui lui font défaut. D’où son aversion insurmontable pour Jane Fairfax : cette très belle jeune femme accomplie peut sans doute l’éclipser mais par dessus tout, là où la modestie, la timidité et une situation personnelle délicate poussent Jane à faire preuve de réserve, Emma ne voit que de la froideur et une mise à distance désagréable. Sûre d’elle, elle se permet aussi un trait d’esprit blessant pour la pauvre Miss Bates, inconsciente de sa méchanceté sur le moment. En austen_emma film 03.jpgréalité, Emma est trop égocentrique pour imaginer que ses suppositions sur les actions des uns et des autres ont d’autres explications que celles qu’elle choisit de leur donner. Ce manque de clairvoyance fait d’elle une amie bien maladroite et un très mauvais juge de ses pairs, ce qui est paradoxal pour cette femme intelligente et très observatrice. Contrairement à ce que je croyais a priori, Emma est loin d’être mauvaise. Ses intentions sont bonnes et ses regrets a posteriori toujours sincères. Malgré quelques réactions d’enfant gâté, elle cherche globalement à se rendre utile – sans doute aussi pour s’occuper. C’est une fille aimante et une amie simplement mal avisée. Autant le dire, son personnage me plaît pour sa spontanéité, sa bonne foi et ses erreurs.

But Harriet was less humble, had fewer scruples than formerly. – Her inferiority, whether of mind or situation, seemed little felt. (…) Alas ! was not that her own doing too ? Who had been at pains to give Harriet notions of self-consequence but herself ? (…) – If Harriet, from being humble, were grown vain, it was her doing too. (p 434)

austen_emma film 04.jpgJ’ai d’ailleurs particulièrement aimé l’absence de manichéisme chez la plupart des protagonistes de ce roman austenien, même si j’ai souvent eu du mal à m’intéresser à certains d’entre eux. Jane Fairfax m’a ennuyée jusqu’à la révélation finale du scandale (et pourtant je connaissais l’histoire) ; Frank Churchill m’a agacée lui aussi, car je le trouvais trop transparent ; le désagréable couple que forment le pasteur et Mrs Elton ne me plaisait pas plus, alors que les plus affreux personnages de Pride and Prejudice m’amusent tout particulièrement (ne parlons même pas de Harriet, oie blanche assez insupportable parfois, quand elle ne sert pas à la décoration). Cela dit, je reconnais que Jane Fairfax, Frank Churchill et les Elton contribuent de plus en plus à l’ensemble et que tous me plaisaient vers la fin. Et parmi mes préférés, soyons fous et accordons une mention passable à Mr Woodhouse, charmant malade imaginaire, une mention honorable à Mr Knightley, preux chevalier, et les félicitations du jury à Miss Bates, personnage incroyablement attachant – ce que les deux films ont particulièrement su rendre.

austen_emma film 05.jpgMon seul reproche tient aux longueurs qui alourdissent le récit. Reposant pour beaucoup sur les conversations, Emma ne manque pas de petits rebondissements et permet de dresser un portrait précis des personnages - sans oublier les excellentes réparties dont Austen me régale à chaque lecture. Malgré tout, il m’a semblé que certains dialogues avaient un aspect trop répétitif et n’apportaient rien à l’histoire ni à l’aspect psychologique de la chose. Essentiellement en milieu de récit, ces longueurs ont retardé ma lecture et ont progressivement atténué mon enthousiasme d’origine – car j’ai lu les 200 ou 300 premières pages en frétillant comme un poisson bicolore impatient de replonger dans son lac un beau jour de canicule.

Au final, amis lecteurs, amies austeniennes et participants ou non au challenge austenien, j’éprouve une tendresseausten_emma gravure.jpg particulière pour l’héroïne de ce roman et, malgré quelques petits défauts, je vous recommande de découvrir à votre tour Miss Woodhouse, ne serait-ce qu’en voyant le très bon film de 1996 avec Gwyneth Paltrow.

508 p

Jane Austen, Emma, 1815

 

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challenge jane austen.jpg

Austen et moi :

Mon questionnaire austenien

Textes de/sur Jane Austen :

Jane Austen, Northanger Abbey – LU et à relire !

Jane Austen, Pride and Prejudice (1813)

Jane Austen, The Watsons

Dérivés :

Marsha Altman,The Darcys and the Bingleys (2009)

Adaptations :

Pride and Prejudice (BBC 1995) – VU ET REVU

Pride and Prejudice (2005)

Sense and Sensibility (1995, film de Ang Lee) - VU

Emma (1996) - VU

Emma (ITV 1996) – VU

Northanger Abbey (ITV) – VU

Mansfield Park (ITV) – VU

Films dérivés :

Clueless – VU

Bridget Jones’s Diary (2001) / The Edge of Reason (2004)

Bride & Prejudice (2004)

Lost in Austen (ITV) - VU ET REVU

17/05/2009

La déconfiture de ce vieux requin

sackville west_toute passion abolie.jpgSerait-ce la fée Austen, les jours pluvieux ou l’arrivée sur mon bureau d’une charmante boîte de petits biscuits aux motifs très anglais ? Toujours est-il que ces derniers temps les Anglaises sont à l’honneur chez moi : Jane Austen, Barbara Pym et Vita Sackville-West, grâce à qui j’ai noirci mon petit carnet lectures rarement utilisé, jetant en vrac des idées, notant mes impressions. Si Toute passion abolie m’a inspirée sur le moment, je ne sais pas encore ce que je vais vous raconter là maintenant tout de suite, amis lecteurs, et c’est ce qui rend la blog’attitude exaltante, formidoublement endiabilée… mais trêve de n’importe quoi, qu’est-ce que ce roman ?

 

A la mort de son époux, beaucoup auraient pensé que Lady Slane se soumettrait de bonne grâce aux décisions prises par ses enfants. Sans doute vivrait-elle à tour de rôle avec chacun d’entre eux, comme ils le souhaitaient. Pourtant il n’en est rien, et cette douce vieille dame qui toute sa vie a appuyé son époux (premier ministre, vice-roi aux Indes) décide de profiter de ses dernières années pour se retirer, loin de sa famille envahissante et de ses obligations sociales et caritatives. Accompagnée de Genoux, sa fidèle servante française, Lady Slane s’installe dans une petite maison de Hampstead afin de passer son temps libre à se retrouver et revenir paisiblement sur les 88 années qui sont derrière elle.

 

On pourrait craindre des ingrédients un peu monotones, quelques mamies par-ci, quelques souvenirs par-là, des siestes, le temps qui passe et un roman au final très contemplatif (ce que j’aime aussi à l’occasion mais je m’égare). Que nenni !

 

Ce livre serait pour moi à l’image d’une araignée qui peu à peu tisse sa toile. Par petites touches délicates, lesackville west portrait.jpg narrateur enrichit son tableau en choisissant les couleurs les plus subtiles de sa palette, livrant un ensemble complexe aux allures impressionnistes. Plongeons dans les souvenirs, passé qui rejaillit avec l’arrivée d’un nouveau protagoniste, multiplicité des points de vue, des générations, des préoccupations. Chaque élément permet petit à petit de dresser un portrait assez fidèle de Lady Slane. Et cette héroïne peu commune a continué à me fasciner une fois le livre refermé : elle reste malgré tout toujours évanescente et insaisissable, n’ayant livré au lecteur que quelques bribes de sa vie et de ses sentiments. Sans doute aussi parce que pour elle, les aspirations négligées ont au final plus de poids que les choix réellement faits et le parcours. Cette dualité entre la façade et la vie intérieure, secrète, inconnue de tous rend le personnage passionnant – et, paradoxalement sans doute, très réaliste.

 

Toute passion abolie est un roman séduisant qui regorge de thématiques et permet de réfléchir  à l’essence même de la vie, nos désirs, nos choix et leurs conséquences. Sans oublier les valeurs que l’on défend et des difficultés qui peuvent s'opposer à leur mise en pratique (malgré les valeurs bien réelles qui régissent les convictions intimes, les opinions secrètes, l’orientation du caractère de Lady Slane, elle est obligée de faire d’immenses concessions pour des raisons de bienséance).

 

Quelques passages m’ont particulièrement interpellée :

 

La relation entre Lady Slane et sa servante Genoux est assez curieuse. Genoux s’occupe de Lady Slane depuis son mariage et lui voue une admiration sans borne. Elle est pourtant comparée avec des objets ou le chat. Malgré son dévouement total et leur vie commune, Lady Slane tarde à songer à Genoux en tant que personne (d’ailleurs, ce nom a-t-il une portée symbolique – « à genoux » ?). Lorsque vient le moment de léguer ses bijoux ou de profiter d’une somme inespérée pour engager quelqu’un qui pourrait soulager la vieille Genoux dans son travail, Lady Slane ne semble jamais avoir à l’esprit sa fidèle compagne. On pourrait légitimement supposer que, en raison de sa condition sociale et de son parcours, l’héroïne considère que les domestiques font partie du paysage et n’est pas habituée à s’interroger sur les individus qu’ils sont en réalité. Cependant, ne serait-ce pas plutôt en raison du côté rêveur et introspectif de Lady Slane ?

 

De nombreux dialogues sont extrêmement bien rendus. Ceux de la fille la plus désagréable de Lady Slane, Carrie, parviennent à merveille à façonner un personnage hypocrite, intéressé, qui aime régenter son monde tout en gardant toujours le souci des convenances et du qu'en dira-t-on. Avec beaucoup de justesse, les discours de Carrie montrent qu’elle applique toujours son propre système de valeurs aux autres, s’imaginant que tout le monde est intéressé et compte profiter de sa pauvre mère alors que ce portrait s’appliquerait volontiers à elle.

 

M. Bucktrout ne dit rien. Il n’aimait pas Carrie, se demandant comme une personne si dure et si hypocrite pouvait être la fille d’un être aussi sensible et honnête que sa vieille amie. Jamais il ne lui aurait révélé à quel point la mort de Lady Slane le bouleversait.

« Il y a un monsieur en bas qui vient prendre les mesures du cercueil, si vous voulez », se contenta-t-il d’annoncer.

Carrie le regarda. Elle avait donc eu raison à propos de ce Bucktrout. Un homme sans cœur, manquant de la plus élémentaire décence, incapable de dire un mot sensible sur Mère. Carrie avait été trop généreuse de répéter les compliments du Times sur l’esprit rare de Lady Slane. De toute façon, c’était presque trop aimable pour Mère, qui lui avait joué de tels tours. Elle s’était sentie pleine de noblesse de s’exprimer ainsi, et M. Bucktrout aurait pu ajouter quelque chose en échange. Sans doute avait-il rêvé de soutirer quelque chose à Mère et il avait été déçu. La pensée de la déconfiture de ce vieux requin la consola. Décidément, M. Bucktrout était bien ce genre de personne cherchant à vivre aux crochets d’une vieille dame innocente. Et voilà que pour se venger il faisait venir un acolyte pour le cercueil. (p219)

 

Ce livre qui m’a semblé au début charmant est beaucoup plus profond qu’il n’y parait à première vue et gagne en intensité vers la fin grâce à la pertinence des remarques, des conversations, des observations personnelles. J’ai beaucoup apprécié la finesse dans le développement des personnages – ce qui est un immense atout puisque j’aime tout particulièrement les romans où la psychologie occupe une place importante.

 

Je m’attendais à un livre sur le 5 o’ clock tea et j’ai en réalité découvert un roman intelligent qui invite au questionnement. Vous l’aurez compris, amis lecteurs, j’ai beaucoup apprécié ce livre qui parle d’une femme du monde « connue » de toute la bonne société mais curieusement méconnue de tous, à commencer par sa famille. A savourer…

 

Les avis de Lilly, du Bibliomane et de Lune de Pluie.

 

221 p

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, 1931

15/05/2009

Des choux et des carottes

pym_adam et casssandra.jpgGrâce à Lilly qui n’aime pas Barbara Pym et m’a gentiment offert son exemplaire d’Adam et Cassandra, j’ai passé un très bon roman au pays des vieilles filles, des pasteurs célibataires ou non, des veuves et des couples mal assortis. Le tout en Angleterre, of course !

Barbara Pym est souvent comparée à Jane Austen, dont elle serait la digne héritière. Cela me hérisse autant que lorsque je lis une comparaison similaire au sujet d’un roman iranien qui parle d’agences immobilières et de cuisine, ou encore lorsque les éditions de Jane Austen mettent en avant des critiques dignes de The Devil wears Prada, histoire de racoler le lecteur innocent (« tellement drôle », « hilarant », « la meilleure comédie jamais écrite », oui, je vous parle bien de Pride and Prejudice !). Pour en revenir à nos joyeux moutons, comparer Barbara Pym et Jane Austen est bien sûr chose possible, tout comme on peut comparer la carottecarotte.JPG au chou-fleur. Ce sont deux légumes, qui peuvent se manger crus ou se déguster à la vapeur, en gratin, en soupe ou que sais-je ? On peut même les combiner dans une même recette, ce qui est beau, avouons-le ! De là à confondre la carotte et le chou-fleur, n’y a-t-il qu’un pas ? Eh bien pour quitter le plan horticole ou légumineux de mon illustration, Barbara Pym et Jane Austen ont elles aussi des points communs : un esprit plus ou moins critique, un ton plus ou moins ironique et moqueur ; une prédilection pour un milieu social qu’elles connaissent bien ; des intrigues de salon (mariage, héritage, bienséance, scandales vite étouffés et tués dans l’œuf) ; et justement, beaucoup de scènes cruciales au sein du foyer, où se nouent beaucoup de petits drames et triomphe la vie en société (avec tous ses commérages). Ajoutons leur nationalité et le fait qu’elles ne se sont jamais mariées, et voilà pour le rapprochement entre ces deux écrivains !

Pym est pour moi comme une petite grand-mère littéraire, dont l’ironie ne va jamais bien loin. Ce serait plutôt une charmante vieille dame au regard malicieux qui aime observer ses congénères et se moquer d’eux sur un ton finalement bienveillant. Les personnages pymiens sont souvent antipathiques car leur créatrice prend un malin plaisir à glisser innocemment quelques commentaires qui ne tardent pas à mettre en valeur les travers de chacun. barbara pym.jpgVanité, prétention, ennui, jalousie, voilà les petites faiblesses qui ponctuent tout le récit d’Adam et Cassandra. Adam est un auteur médiocre qui se prend trop au sérieux ; il est choyé par sa tendre épouse, une femme riche et belle qui aimerait parfois que son mari lui accorde un peu plus d'attention. Arrive un jour M. Tilos, Hongrois charmeur qui s’éprend de Cassandra et forme avec le couple un trio qui ne manque pas de faire jaser le voisinage. Malgré les petits rebondissements et les insinuations de Barbara Pym qui laissent entrevoir un minuscule ouragan dans la communauté bien établie d’Up Callow, le retour à la normale semble incontournable (du moins je n’en attendais pas moins après avoir lu deux autres Barbara Pym). Au final, j’ai passé un délicieux moment à savourer ce petit bonbon acidulé, me délectant des remarques amusantes et prenant plaisir à participer à quelques conversations de salon, sans parler d’un petit détour par la Hongrie. Pour en revenir à Jane Austen, il faut se défaire de cette idée d’un lien réel entre ces deux écritures pour aborder sereinement Barbara Pym. La prose de la première est bien plus fine et complexe lorsqu’on prend le temps de la lire attentivement. Les sujets ne sont pas les mêmes car plus d’un siècle sépare ces deux univers et, quoi qu’on en dise, la société a beaucoup évolué depuis le début du XIXe. Ce qui n’enlève pas à Barbara Pym son charme suranné et ses légers traits d’humour. L’état de ma PAL pymesque montre bien que je l’ai placée dans la catégorie suivante : A consommer sans modération !

Encore merci à toi Lilly pour ce roman qui m’a fait passer d’excellents moments le temps d’un week-end du 1er mai bien gris (parfaite excuse pour bouquiner) !

Sur ce blog, j’ai aussi parlé de : Des Femmes remarquables et de Crampton Hodnet (irrésistiblement drôle).

236 p

Barbara Pym, Adam et Cassandra, 1987 (posthume)