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18/07/2009

Fantômes, spiritisme et Victoria

phillips_angelica.jpgRepéré chez la très enthousiaste Madame Charlotte, Angelica avait tout pour me plaire et ne m'a pas déçue. Oubliez la critique du Washington Post racoleuse qui vous lorgne depuis la couverture (« Un puzzle infernal par l'un des meilleurs écrivains d'aujourd'hui ! », voilà qui est effrayant!) et laissez-vous tenter si :

  • Vous êtes un tantinet obsédé par l'époque victorienne, ou si ce cadre ne vous rebute pas particulièrement, puisque c'est là que Phillips nous entraîne. Ceci dit, assez peu de scènes sont précisément marquées par l'époque et le lieu ; il pourrait s'agir d'un roman historique au contexte plus vague.
  • Les histoires de fantômes faisaient votre bonheur lorsque vous faisiez 1m12 et aviez quelques années de moins.
  • Le fait d'être le jouet d'un narrateur ne vous dérange pas, pas plus que le fait de lire plus de 400 pages et 4 versions différentes d'une même histoire pour finalement devoir vous faire votre propre idée.

Madame Charlotte parlait du Tour d'Ecrou d'Henry James. Le principe est peu le même, dans le sens où l'on est confronté à une histoire de fantômes qui semble très réelle, pour finalement voir cette même histoire remise en cause ou corroborée de différentes façons, le doute subsistant toujours à la fin. Personnellement, j'ai trouvé le roman de James plus effrayant en raison de l'atmosphère oppressante qu'il rend si bien, tandis que Angelica repose davantage sur un système de rebondissements, de manifestations nettement fantastiques et joue davantage sur les différents points de vue, ce qui permet de mieux comprendre les incohérences observées dans le comportement des uns et des autres. S'il est difficile d'égaler Henry James avec ce qui est pour moi son chef-d'oeuvre machiavélique, Angelica relève assez bien le défi sur le plan narratif.

Au final, il ressort des complots d'Arthur Phillips un page-turner convaincant, dont le plus grand mérite est de tenir le lecteur en haleine avec un faux thriller et un faux roman historique, un plat d'autant plus savoureux que l'écriture est assez soignée, malgré quelques coquilles à imputer malheureusement à l'éditeur (exemple: « à quiconque te la réclameras » p310). Rien de bien méchant ceci dit, mais cela m'agace toujours.

Je n'avais pas lu un roman de ce genre depuis assez longtemps et, amis lecteurs, je me suis régalée. J'ai du coup écouté sagement les conseils du Magazine Littéraire (particulièrement palpitant ce mois-ci d'ailleurs, entre Dracula, Holmes, les collections livre+CD de l'Imaginaire et un autre article que je n'ai pas encore lu mais qui me semblait tout aussi anglo-saxon et bien sûr tout à fait prometteur) : je lirai bientôt un autre thriller victorien. Voilà qui est dit !

Et voici les premières phrases de ce roman :

J'imagine que le pensum qui m'a été donné à faire devrait commencer sous la forme d'une histoire de fantômes, puisque ce fut sans doute ainsi que Constance vécut les événements. Je crains toutefois que le terme n'éveille en vous des espérances déraisonnables. Je ne m'attends certes pas à vous fiare peur, vous moins que quiconque, dussiez-vous lire ces lignes à la lueur grimaçante d'une chandelle et sur des planchers grinçants. Ou moi gisant à vos pieds. (p 13)

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423 p

Arthur Phillips, Angelica, 2007

08/07/2009

Absolutely fabulous

... c'est le nouveau petit nom de Madame Charlotte pour ceux qui ne le savaient pas encore. Car non seulement Madame Charlotte aime Wilkie Collins, Dickens et les Victoriens et joue avec moi les helpdesks de rêve alors que je projette de créer un nouveau blog, mais elle me conseille en plus des bouquins super chouettes (je laisse planer le suspense d'ici ma chronique) ET a créé en exclusivité pour votre fidèle et dévouée un superbe logo pour ceux qui comme moi, souffrent de wildite aiguë.

 

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Merci Lady Charlotte et n'oublions pas :

OSCAR POWA !! ;)

01/07/2009

A real Victorian

mayor_3e miss symons.jpgHenrietta était la troisième fille et le cinquième enfant des Symons, si bien que, lorsqu'elle arriva, l'enthousiasme de ses parents pour les bébés avaient décliné. (…) Quand elle eut deux ans, un autre garçon naquit et lui ravit son honorable position de cadette. A cinq ans, sa vie atteignit son zénith. (…) A huit ans, son zénith fut révolu. Son charme la quitta pour ne jamais revenir, elle retomba dans l'insignifiance. (p7-8)


Avec précision et détachement, voilà comment le narrateur introduit Henrietta, La troisième Miss Symons de Flora M. Mayor. Henrietta est une petite fille victorienne malheureusement arrivée au mauvais moment dans sa famille, trop tôt pour jouir du statut privilégié de cadette, trop tard pour vraiment susciter l'enthousiasme de ses parents. D'où cette phrase cruelle :

Une grande famille devrait tant être une communauté heureuse, or il arrive parfois qu'une des filles ou un des garçons ne soit rien d'autre qu'un enfant du milieu, n'ayant sa place nulle part. (p 9)

D'abord jolie, l'enfant devient rapidement quelconque et surtout, sujette à des accès de mauvaise humeur qui finissent par l'isoler de tous. En manque d'amour, la petite Miss Symons cherche à tout prix à se faire remarquer et à être la favorite d'une seule personne. Ses soeurs aînées l'excluent, sa seule amie à l'école est très populaire et ne pense pas plus à elle qu'à une autre, l'enseignante qu'elle vénère est indifférente et l'aura oubliée quelques années plus tard.

Là était le problème : pourquoi personne ne l'aimait ? - elle pour qui l'affection comptait tant que si elle en était privée, rien d'autre ne comptait dans la vie. (p19)

De plus en plus triste et grincheuse, Miss Symons devenue jeune femme se fait ravir son seul prétendant par une de ses soeurs. Cet événement a priori mineur a une incidence catastrophique sur son parcours : blessée par cet échec, Henrietta Symons va se replier sur elle-même et laisser libre cours à sa mauvaise humeur, devenant un sujet de moqueries pour son entourage.

Henrietta continua de les aider longtemps après que tout le monde se fut lassé de leurs soucis financiers. Elle n'attendait aucune gratitude, et du reste personne ne lui en témoignait. En dépit de ce soutien concret, Louie donnait une image négative d'Henrietta et ses enfants la considéraient comme un fardeau.

« Ah, c'est l'année de Tante Etta, quelle plaie ! Dire qu'il va falloir la supporter trois semaines. » (p101)

Il est vrai que c'est un personnage a priori peu sympathique – et le lecteur compatit d'autant plus qu'il sait pourquoi Miss Symons est devenue si aigrie et malheureuse. Henrietta est en particulier très "vieille Angleterre" et conserve une vision largement dépassée des différences de rang et des classes sociales les plus démunies. Il y avait les gens de maison, bien sûr, mais à l'exception d'Ellen, elle les considérait surtout comme des machines au service de son confort et susceptibles de tomber en panne à moins d'une surveillance constante. (p68) Quoi qu'il en soit, les remarques acides à son égard vont bon train et fusent de tous côtés, comme lorsque le fiancé miraculeux rencontré tardivement rompt son engagement : Elle ne rompit pas, mais le colonel ne tarda pas à le faire, ayant découvert que sa fortune n'était pas aussi conséquente que ce qu'on lui avait donné à croire. Il y avait un solide petit quelque chose, il est vrai, mais compte tenu des qualités de la promise, plus de première jeunesse et décidément hargneuse (Henrietta s'imaginait tout miel avec lui), il estimait avoir droit à un petit quelque chose de beaucoup plus considérable. (p95) Sans parler du moment où le prétendant d'autrefois disparu, elle apprend qu'il n'aurait cessé de l'aimer : Elle était ravie. En réalité, c'était une fausse bonne nouvelle : il n'avait jamais repensé à elle. (p115)

Voilà un auteur que je ne connaissais pas mais que j'ai vite repéré en découvrant que Flora Mayor était née en Angleterre en 1872, était (à prendre avec des pincettes) l'« enfant littéraire » de Jane Austen et avait été remarquée et éditée par Virginia Woolf. Ce qui ne me surprend pas, car ce livre m'a beaucoup fait penser à Toute passion abolie de Vita Sackville-West en raison de l'analyse très précise des membres d'une même famille et du ton employé. Tout comme les aînés du roman de Sackville-West, les proches d'Henrietta sont égoïstes et assez mesquins, tout en se cherchant eux aussi des justifications pour se donner bonne conscience.

Henrietta avait toujours été généreuse, et ses soeurs en vinrent très vite à considérer comme un dû qu'elle vole à leur secours en cas de nécessité.(...) De leur point de vue, si une femme avait eu la chance de se voir épargner les désagréments du mariage, le moins qu'elle puisse faire était d'aider ses soeurs moins chanceuses. (p58) Y compris celle qui a fait s'envoler tous les espoirs de mariage d'Henrietta afin de ne pas avoir à se marier après une plus jeune soeur.

Finalement voilà un personnage très touchant, en souffrance, en somme une vieille bique réactionnaire à laquelle on s'attache, faute de pouvoir l'aimer. Disséquée par un narrateur omniscient peu complaisant, son histoire est une micro tragédie, d'autant plus amère que Miss Symons est parfaitement consciente des sentiments qu'elle inspire. Ainsi, vers la fin, elle prononce cette déclaration terrible : Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose d'aimable en moi. Personne ne m'aime. Je suppose que si personne ne nous aime, c'est qu'on ne mérite pas d'être aimé. (p105)

J'ai choisi de citer de nombreux passages pour vous montrer la richesse de l'analyse et la dureté (je dirais presque la violence) de phrases d'apparence anodine, voire amusante. Ce livre est sombre et après avoir lu les quelques commentaires sur le zénith révolu à l'âge de huit ans, autant dire que le lecteur n'a guère plus d'espoir. Il ne reste plus qu'à attendre la fin forcément tout aussi joyeuse et découvrir la fascinante évolution d'un caractère que rien ne prédisposait vraiment à la solitude. Voilà un roman à mon avis habilement construit, ironique et très agréablement écrit, un livre subtil qui devrait plaire aux lectrices de Woolf et de Sackville-West et de manière plus générale, à tous les amateurs de littérature classique anglaise. Il occupera une place privilégiée dans ma bibliothèque.

Lu dans le cadre du blogoclub de lecture, dont le sujet ce mois-ci était la famille.

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128 p

Flora M. Mayor, La troisième Miss Symons, 1913

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20/06/2009

Oh Susanna

austen_lady susan.jpgContinuons avec les chroniques austeniennes et parlons un peu de Lady Susan, roman épistolaire bien plus influencé par la tradition littéraire du XVIIIe que ne le seront les livres suivants de notre chère Jane Austen.

Veuve joyeuse de 35 ans, Lady Susan se tourne vers son beau-frère Mr Vernon après avoir fait l'objet d'un scandale en séduisant deux hommes (l'un marié, l'autre sur le point de se fiancer) chez ses hôtes du moment. Arrivée chez les Vernon, Lady Susan fait tout son possible pour se faire passer pour une veuve respectable malheureusement blessée par la méchanceté d'un monde cruel, prêt à suspecter les plus innocents et à médire sans la moindre raison. Si Mrs Vernon n'est pas dupe, il n'en va pas de même de son frère, Mr De Courcy. Prédisposé à jaser lui aussi, pensant rencontrer la pire coquette d'Angleterre, le jeune homme est immédiatement conquis par les manières douces fort bien calculées de Lady Susan. Arrive enfin la fille de celle-ci, Frederica. Effacée, timide, terrifiée par sa mère, celle qui a été présentée comme une personne non fréquentable s'attire rapidement l'affection des sympathiques Mr and Mrs Vernon. Quant à Mr De Courcy, qui ne la laisse pas indifférente, il semble bien plus enclin à passer ses prochaines années avec Lady Susan, de plus de dix ans son aînée.

Mrs Vernon to Lady de Courcy, Letter 3 (p194) : « I always imagined from her increasing friendship for us since her Husband's death, that we should at some future period be obliged to receive her. »

J'ai été assez étonnée par la noirceur du personnage principal, n'ayant pas l'habitude de rencontrer une héroïne austen_lady susan 02.jpgaussi vile chez Austen. Annonciatrice de Lucy Steele et de Mary Crawford, Lady Susan est particulièrement mise à mal par le mode narratif. L'échange de points de vue ainsi que l'écart flagrant entre son comportement et les lettres adressées à sa confidente londonienne permettent de mesurer toute la fausseté d'un personnage extrêmement désagréable et foncièrement calculateur. D'un côté, Lady Susan est la mère attentionnée d'une enfant difficile dont l'éducation a été négligée par son défunt mari, paix à son âme ; de l'autre, elle parle de Frederica en utilisant des expressions telles que « the greatest simpleton on earth » ou encore « a simple girl, and has nothing to recommend her ». J'ai évidemment pensé aux Liaisons Dangereuses, Lady Susan faisant une Madame Merteuil excessivement venimeuse quoiqu'au final, un peu moins libertine, tandis que de Courcy est un parfait chevalier Danceny, bébête et valeureux à souhait.

austen_lady susan 03.gifMon édition* comprenait quelques commentaires intéressants. Sur la forme, dans les années 1790, les romans épistolaires sont devenus classiques, pour ne pas dire démodés. Ceci dit le procédé permet comme indiqué plus haut de dresser le portrait le plus complet possible de Lady Susan. La fin qui (comme dans les Liaisons Dangereuses au passage) punit l'héroïne, n'a pas forcément de portée morale. La conclusion à la troisième personne ainsi que le sort finalement plutôt agréable de Lady Susan donnent à l'ensemble un air totalement fictif, plus exactement « a cartoonish world where the consequences of violence and sociopathic depravity are never seriously felt » (xxvii, Oxford World's classics, introduction de Claudia L. Johnson). Autre remarque à mon avis intéressante : entre la prose de Lady Susan et celle du narrateur à la troisième personne de la conclusion, le ton est sensiblement le même. « (They) share a pleasure in linguistic mastery and a witty detachement from conventional pieties. Marvin Mudrick went so far as to suggest that Austen was much like Lady Susan, cold, unfeminine, uncommited, dominating. » (xxviii) Après la mort de sa soeur, inquiet de l'image qu'elle pouvait donner, son frère Henry a d'ailleurs précisé que tel n'était pas le cas, même si elle était prompte à relever les faiblesses des autres dans ses écrits. Entre un auteur, un narrateur et des personnages, il y a tout de même souvent un fossé (peut-être pas toujours dans la production massive de certains, notamment aujourd'hui, mais c'est un autre sujet). Ceci dit j'ai été intriguée par la remarque que je voulais partager ici.

Un roman finalement assez inattendu pour moi (qui connais donc Emma, P&P, NA, The Watsons ainsi que les adaptations de S&S et de austen_lady susan 04.gifMansfield Park). Un peu surprise par la bassesse profonde du personnage et le mordant de l'écriture, à mon avis plus froide ici, j'ai encore une fois été impressionnée par la grande maîtrise de Jane Austen dans l'étude des caractères.

 

* Oxford World's Classics, incluant Northanger Abbey, Lady Susan, The Watsons, Sanditon

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1794 (probably written in)

Jane Austen, Lady Susan, 80 p (Dover Publications)

 

Niouz du front austenien :

Je revois P&P 1995 en ce moment pour faire mon billet. J'ai revu la semaine dernière Emma d'ITV pour les mêmes raisons. J'ai également commencé Mr Darcy's Diary mais je n'aurai sûrement pas le temps de le lire prochainement.

Austen et moi :

Mon questionnaire austenien

Textes de/sur Jane Austen :

Jane Austen, Northanger Abbey – LU, à relire.

Jane Austen, Pride and Prejudice (1813)

Jane Austen, The Watsons

Jane Austen, Emma

Dérivés :

Marsha Altman,The Darcys and the Bingleys (2009)

Adaptations :

Pride and Prejudice (BBC 1995) – REVU

Pride and Prejudice (2005)

Sense and Sensibility (1995, film de Ang Lee) - REVU

Emma (1996) - VU

Emma (ITV 1996) – VU

Northanger Abbey (ITV) – VU

Mansfield Park (ITV) – VU

Films dérivés :

Clueless – VU

Bridget Jones’s Diary (2001) / The Edge of Reason (2004)

Bride & Prejudice (2004)

Becoming Jane (2007)

Lost in Austen (ITV) - REVU

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17/06/2009

Princesses, fées et licornes

goudge_Secret de Moonacre.01jpg.jpgAyant repéré récemment l’affiche du film Le Secret de Moonacre, j’ai décidé de découvrir Elizabeth Goudge avec ce roman (The little white horse en VO) avant de me diriger d’un pas décidé vers les salles de cinéma.

What’s going on ? : Epoque victorienne. Maria Merryweather se rend chez un oncle inconnu après le décès de ses parents. Accompagnée de sa gouvernante Miss Heliotrope (sujette aux indigestions et grande consommatrice de bonbons à la menthe), la jeune fille découvre un monde enchanteur, peuplé de personnes exubérantes et d’animaux franchement étranges (dont un chat géant, un chien qui ressemble à tout sauf à un chien et une licorne). Si la joie de vivre semble régner sur le domaine et au sein du village tout proche, une vieille malédiction fait peser sur les habitants une menace bien réelle, avec les terribles Hommes de la Forêt des ombres qui monopolisent l’accès à la baie et pillent leurs voisins. Je suis certaine que vous ne serez pas surpris de savoir que selon la légende, seule une princesse de la Lune pourra réconcilier les Merryweather et les hommes de la Forêt et que celle qui parviendra à rétablir la paix dans la vallée n’est autre que Maria, notre héroïne (accompagnée de quelques adjuvants, dont un charmant jeune garçon – bizarre bizarre !).

Le Secret de Moonacre (apparemment rebaptisé ainsi pour la sortie du film) est un roman jeunessegoudge_Secret de Moonacre.02.jpg charmant qui m’a fait agréablement rêvasser pendant quelques heures. L’époque, les lieux (le manoir, la propriété et les collines alentours sont tous entourés de mystère et de magie) ainsi que les personnages aux rôles très définis (pour ne pas dire stéréotypés) font de cette histoire une aventure très mignonne qui rappelle d’ailleurs quelques classiques pour enfants. Notamment Peter Pan et Robin des Bois via l’un des personnages ainsi qu’Alice au pays des Merveilles (avec la chute dans un trou qui n’est pas sans évoquer un certain terrier), sans oublier une fuite qui fait penser à celle de Blanche-Neige dans la forêt. Bref, nous voilà plongés dans une sorte de conte de fées un tantinet modernisé, avec une galerie de personnages sympathique et une ambiance ma foi fort « doudouesque ».

goudge_Secret de Moonacre.03.jpgCe livre vaut très certainement beaucoup de romans d'aventures contemporains et devrait plaire à tous ceux qui aiment l’univers victorien des histoires à la Burnett et à la James Matthew Barrie, même s’il ne renouvelle pas franchement le genre. J’ai évidemment savouré les influences très marquées et passé un bon moment, mais je regrette des défauts tout de même évidents : l’absence quasi-totale de surprise, aussi bien dans le déroulement passées les 100 premières pages que lors de la fin (je pensais que l’orpheline atterrirait chez un oncle déplaisant mais c’est bien le seul point sur lequel je me suis trompée) ; une certaine lenteur dans le récit, notamment due à la répétition de quelques journées plus ou moins semblables ; enfin, une tendance insupportable à la profusion de bonnes intentions, avec quelques moments terribles de « bisounours'itude ». Exemple: « Je suis née dans les Cornouailles, où la mer tonne contre les falaises rocheuses et où les géraniums sont les plus beaux de la terre » (p231). Mais surtout vers la fin : «  Se disputer ne servira à rien, dit-elle. Si vous pardonnez à Sir Wrolf d’avoir voulu prendre la terre de William Le Noir, Sir Benjamin vous pardonnera de vous être livré au vol et au braconnage. Et si vous promettez de ne plus être méchant, nous deviendrons amis pour toujours… » (p271). Joli programme.

Le Secret de Moonacre n’est donc pas un exemple impérissable de littérature jeunesse réussie, mais c’est tout de même un roman féerique qui se défend (pour les plus grands) et se dévore (pour les plus petits). Amateurs de romans pour enfants/ados, parents de petits lecteurs et amoureux d’ambiances victoriennes, ce livre devrait vous plaire !

Quelques extraits :

goudge_Secret de Moonacre.04.jpgA la Alice : "L'escalier aboutissait à une porte si minuscule qu'aucun adulte de taille normale ne pouvait la franchir. Mais pour une jeune fille de treize ans, elle était parfaite. Maria l'examina le coeur battant. Bien que petite, étroite, basse et manifestement vieille de plusieurs centaines d'années, elle semblait avoir été spécialement faite pour elle. En effet, si Maria avait eu la possibilité de choisir sa porte, c'est assurément celle-ci qu'elle aurait prise. (...) En chêne vert, ornée de clous argentés, elle avait en guise de heurtoir un délicat fer à cheval, si poli qu'il jetait des éclats. A sa vue, Maria repensa immédiatement à l'adorable petit cheval blanc qu'elle avait cru apercevoir dans le parc et qu'elle avait voulu montrer à Miss Heliotrope." (p33)

A la Peter Pan : "Mais Robin avait disparu de sa vie deux ans auparavant ; dès qu'elle avait commencé à coiffer ses cheveux en chignon et à adopter des allures de dame, il avait cessé de venir." (p50)

"La baie de Merryweather avait la forme d'un croissant de lune. De magnifiques falaises, trouéesgoudge_Secret de Moonacre.05.jpg de grottes, enserraient une petite plage de galets multicolores, bordée par une bande de sable blond, où des rochers retenaient des flaques peuplées d'anémones aux couleurs éclatantes, de coquillages et d'algues qui s'étiraient comme des rubans de satin. Au loin, la mer était d'un bleu profond, parsemée de crêtes blanches qui ressemblaient à des chevaux au galop, des centaines de chevaux blancs s'élançant vers l'horizon dans un déferlement de lumière." (p280)

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334 p

Elizabeth Goudge, Le Secret de Moonacre, 1946


15/06/2009

Esprit es-tu là ?

kipling_plus belle histoire monde.jpgKipling n'était plus qu'un vague souvenir lorsque j'ai ouvert La plus belle histoire du monde, nouvelle tirée du recueil Many Inventions (Tours et détours). Prix Nobel en 1907, Kipling m'a fait penser à Stevenson par la forme et le fond. La présentation du texte par l'éditeur évoque d'ailleurs le rapport entre les deux auteurs: pour Stevenson, l'inspiration vient des rêves dont l'écrivain se souvient malheureusement peu de temps au sortir de ses songes, tandis que Kipling met ici en scène Charlie, un personnage qui semble trouver son inspiration lorsqu'il rêvasse et s'identifie à ses pensées fugaces.

Pour faire court, le narrateur décide de s'approprier les idées de Charlie – gratte-papier de jour et écrivaillon le soir. Si le jeune homme paraît à première vue stupide et maladroit, il possède  un don rare dont il ne sait rien : il a le pouvoir de se souvenir de ses vies antérieures. Entre l'histoire de l'esclave trimant dans une galère pendant l'Antiquité et celle du Viking à bord de son vaisseau, le narrateur espère pouvoir écrire la plus belle histoire du monde grâce au matériau unique qui est à sa portée. Malheureusement pour lui, au bout d'un certain temps, Charlie rencontre une fille insignifiante qui devient sa nouvelle obsession et referme les portes de son inconscient. A cause d'une histoire d'amour jugée sans importance par le narrateur, la plus belle histoire du monde ne s'écrira pas (Kipling, un brin misogyne ? En tout cas, la femme empêche ici l'homme de se réaliser et nuit à la création).

Les deux analyses qui encadrent ce texte apportent quelques éléments intéressants pour le novice: comme rudyard_kipling.jpgsouvent chez Kipling, la nouvelle est à la fois ancrée dans la tradition de la « short story » anglaise et très influencée par la culture orientale (ainsi qu'un certain nombre de ses compatriotes, Kipling est né en Inde – à Bombay). Le texte est rédigé à l'époque où la nouvelle « prend (...) un essor remarquable » (après réflexion je me demande exactement ce que cette phrase signifie : référence à des textes majeurs ? Nombre de textes publiés ? Succès auprès du public ? Reconsidération du genre et évolution de la forme ?). Ironisant sur la littérature, l'histoire est clairement ancrée dans son époque. La métempsychose y occupe une place essentielle. Or, en 1870 est créée la société psychique d'Edimbourg ; c'est aussi l'époque où les recherches sur l'hypnose et le magnétisme laissent espérer de grandes découvertes. Cela m'a fait penser à la série Grands détectives de Fabrice Bourland mais aussi au Crime de Lord Arthur Savile de Wilde, plus lié à la superstition et au goût de l'époque pour les sciences occultes.

Cette nouvelle traite de façon assez ironique de la création littéraire et d'un sujet intéressant : entre celui qui a les idées et ne peut les mettre en forme et celui qui fait tout le contraire, qui est le créateur ? On sent un esprit critique, peu complaisant pour ses contemporains. Je dois avouer que je n'ai tout de même pas pris de plaisir particulier à lire cette nouvelle, qui m'a fait penser à mes débuts difficiles avec Stevenson. Voilà tout de même un texte qui présente sans aucun doute de nombreuses pistes de lecture sur les plans littéraire et historique. La collection a d'ailleurs choisi une ligne éditoriale originale qui permet de découvrir de courts textes fondamentaux, parfaits lorsque l'on souhaite aborder en douceur un auteur. Je ne regrette pas cette lecture instructive, mais j'espère être plus séduite par Just So Stories et Le Livre de la Jungle, lus quand j'étais très jeune et dont je ne me souviens pas du tout.

L'article de Leiloona ; de Cécile.

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93 p

Rudyard Kipling, La Plus Belle Histoire du Monde, 1893

19/05/2009

It was badly done, Emma

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Emma Woodhouse me faisait un peu peur (ainsi que Fanny Price) jusqu’à ce que je voie les deux films de 1996 et que je sois prise d’une envie subite de découvrir le classique à l’origine de ces adaptations. La lecture de ce troisième roman austenien a de loin été la plus difficile, malgré tout son intérêt et cette chère Emma qui m’est très sympathique. N’allez pas croire que cette nouvelle rencontre avec Austen m’a déçue. Au contraire, amis lecteurs, j’ai globalement passé un très bon moment, malgré quelques instants de découragement que je reconnais volontiers.

Vivant avec son père dans une très respectable propriété, Emma a selon elle tout ce dont elle pourrait rêver : austen_emma film 01.jpgl’argent, la beauté, de l’esprit, un voisinage agréable et une liberté certaine, sa situation dans la vie lui offrant le luxe de ne pas devoir impérativement se marier. Lorsque son ancienne gouvernante quitte les Woodhouse pour épouser Mr Weston, Emma se prend d’affection pour la jeune Harriet Smith, enfant naturelle dont personne ne connaît les origines. Persuadée de pouvoir contribuer au bonheur de son amie en l’aidant à faire preuve de plus de discernement dans le choix de ses relations, Emma s’emploie à affiner ses goûts, à la pousser à revoir ses aspirations à la hausse et à lui trouver un bon parti. Malgré les recommandations de l’ami de la famille Mr Knightley, son aîné de seize ans, Emma refuse de tenir compte des origines de Harriet et jette son dévolu sur Mr Elton, le pasteur. En parallèle, la vie monotone du village est joyeusement bouleversée par l’arrivée de deux nouveaux personnages : Jane Fairfax, de retour chez sa grand-mère et sa tante Mrs et Miss Bates, ainsi que Frank Churchill, le fils de Mr Weston, élevé dans le Nord par son oncle et sa tante. Ce jeune homme élégant et gai suscite immédiatement l’intérêt du village, d’autant plus qu’il semble poursuivre Emma Woodhouse de ses assiduités.

austen_emma film 02.jpgEmma est une héroïne peu commune, ce qui avait fait croire à Jane Austen qu’elle seule pourrait l’apprécier – pour une fois, elle s’était trompée puisque nous sommes au moins deux. Emma a été gâtée par la vie et son principal défaut est sans doute d’en être trop consciente. Si on ne peut pas vraiment la taxer de prétention, on peut certainement reconnaître que toutes ses qualités et la supériorité de sa condition sociale lui font parfois oublier l’importance de certaines valeurs et de mérites qui lui font défaut. D’où son aversion insurmontable pour Jane Fairfax : cette très belle jeune femme accomplie peut sans doute l’éclipser mais par dessus tout, là où la modestie, la timidité et une situation personnelle délicate poussent Jane à faire preuve de réserve, Emma ne voit que de la froideur et une mise à distance désagréable. Sûre d’elle, elle se permet aussi un trait d’esprit blessant pour la pauvre Miss Bates, inconsciente de sa méchanceté sur le moment. En austen_emma film 03.jpgréalité, Emma est trop égocentrique pour imaginer que ses suppositions sur les actions des uns et des autres ont d’autres explications que celles qu’elle choisit de leur donner. Ce manque de clairvoyance fait d’elle une amie bien maladroite et un très mauvais juge de ses pairs, ce qui est paradoxal pour cette femme intelligente et très observatrice. Contrairement à ce que je croyais a priori, Emma est loin d’être mauvaise. Ses intentions sont bonnes et ses regrets a posteriori toujours sincères. Malgré quelques réactions d’enfant gâté, elle cherche globalement à se rendre utile – sans doute aussi pour s’occuper. C’est une fille aimante et une amie simplement mal avisée. Autant le dire, son personnage me plaît pour sa spontanéité, sa bonne foi et ses erreurs.

But Harriet was less humble, had fewer scruples than formerly. – Her inferiority, whether of mind or situation, seemed little felt. (…) Alas ! was not that her own doing too ? Who had been at pains to give Harriet notions of self-consequence but herself ? (…) – If Harriet, from being humble, were grown vain, it was her doing too. (p 434)

austen_emma film 04.jpgJ’ai d’ailleurs particulièrement aimé l’absence de manichéisme chez la plupart des protagonistes de ce roman austenien, même si j’ai souvent eu du mal à m’intéresser à certains d’entre eux. Jane Fairfax m’a ennuyée jusqu’à la révélation finale du scandale (et pourtant je connaissais l’histoire) ; Frank Churchill m’a agacée lui aussi, car je le trouvais trop transparent ; le désagréable couple que forment le pasteur et Mrs Elton ne me plaisait pas plus, alors que les plus affreux personnages de Pride and Prejudice m’amusent tout particulièrement (ne parlons même pas de Harriet, oie blanche assez insupportable parfois, quand elle ne sert pas à la décoration). Cela dit, je reconnais que Jane Fairfax, Frank Churchill et les Elton contribuent de plus en plus à l’ensemble et que tous me plaisaient vers la fin. Et parmi mes préférés, soyons fous et accordons une mention passable à Mr Woodhouse, charmant malade imaginaire, une mention honorable à Mr Knightley, preux chevalier, et les félicitations du jury à Miss Bates, personnage incroyablement attachant – ce que les deux films ont particulièrement su rendre.

austen_emma film 05.jpgMon seul reproche tient aux longueurs qui alourdissent le récit. Reposant pour beaucoup sur les conversations, Emma ne manque pas de petits rebondissements et permet de dresser un portrait précis des personnages - sans oublier les excellentes réparties dont Austen me régale à chaque lecture. Malgré tout, il m’a semblé que certains dialogues avaient un aspect trop répétitif et n’apportaient rien à l’histoire ni à l’aspect psychologique de la chose. Essentiellement en milieu de récit, ces longueurs ont retardé ma lecture et ont progressivement atténué mon enthousiasme d’origine – car j’ai lu les 200 ou 300 premières pages en frétillant comme un poisson bicolore impatient de replonger dans son lac un beau jour de canicule.

Au final, amis lecteurs, amies austeniennes et participants ou non au challenge austenien, j’éprouve une tendresseausten_emma gravure.jpg particulière pour l’héroïne de ce roman et, malgré quelques petits défauts, je vous recommande de découvrir à votre tour Miss Woodhouse, ne serait-ce qu’en voyant le très bon film de 1996 avec Gwyneth Paltrow.

508 p

Jane Austen, Emma, 1815

 

linnell_surrey.jpg
challenge jane austen.jpg

Austen et moi :

Mon questionnaire austenien

Textes de/sur Jane Austen :

Jane Austen, Northanger Abbey – LU et à relire !

Jane Austen, Pride and Prejudice (1813)

Jane Austen, The Watsons

Dérivés :

Marsha Altman,The Darcys and the Bingleys (2009)

Adaptations :

Pride and Prejudice (BBC 1995) – VU ET REVU

Pride and Prejudice (2005)

Sense and Sensibility (1995, film de Ang Lee) - VU

Emma (1996) - VU

Emma (ITV 1996) – VU

Northanger Abbey (ITV) – VU

Mansfield Park (ITV) – VU

Films dérivés :

Clueless – VU

Bridget Jones’s Diary (2001) / The Edge of Reason (2004)

Bride & Prejudice (2004)

Lost in Austen (ITV) - VU ET REVU

17/05/2009

La déconfiture de ce vieux requin

sackville west_toute passion abolie.jpgSerait-ce la fée Austen, les jours pluvieux ou l’arrivée sur mon bureau d’une charmante boîte de petits biscuits aux motifs très anglais ? Toujours est-il que ces derniers temps les Anglaises sont à l’honneur chez moi : Jane Austen, Barbara Pym et Vita Sackville-West, grâce à qui j’ai noirci mon petit carnet lectures rarement utilisé, jetant en vrac des idées, notant mes impressions. Si Toute passion abolie m’a inspirée sur le moment, je ne sais pas encore ce que je vais vous raconter là maintenant tout de suite, amis lecteurs, et c’est ce qui rend la blog’attitude exaltante, formidoublement endiabilée… mais trêve de n’importe quoi, qu’est-ce que ce roman ?

 

A la mort de son époux, beaucoup auraient pensé que Lady Slane se soumettrait de bonne grâce aux décisions prises par ses enfants. Sans doute vivrait-elle à tour de rôle avec chacun d’entre eux, comme ils le souhaitaient. Pourtant il n’en est rien, et cette douce vieille dame qui toute sa vie a appuyé son époux (premier ministre, vice-roi aux Indes) décide de profiter de ses dernières années pour se retirer, loin de sa famille envahissante et de ses obligations sociales et caritatives. Accompagnée de Genoux, sa fidèle servante française, Lady Slane s’installe dans une petite maison de Hampstead afin de passer son temps libre à se retrouver et revenir paisiblement sur les 88 années qui sont derrière elle.

 

On pourrait craindre des ingrédients un peu monotones, quelques mamies par-ci, quelques souvenirs par-là, des siestes, le temps qui passe et un roman au final très contemplatif (ce que j’aime aussi à l’occasion mais je m’égare). Que nenni !

 

Ce livre serait pour moi à l’image d’une araignée qui peu à peu tisse sa toile. Par petites touches délicates, lesackville west portrait.jpg narrateur enrichit son tableau en choisissant les couleurs les plus subtiles de sa palette, livrant un ensemble complexe aux allures impressionnistes. Plongeons dans les souvenirs, passé qui rejaillit avec l’arrivée d’un nouveau protagoniste, multiplicité des points de vue, des générations, des préoccupations. Chaque élément permet petit à petit de dresser un portrait assez fidèle de Lady Slane. Et cette héroïne peu commune a continué à me fasciner une fois le livre refermé : elle reste malgré tout toujours évanescente et insaisissable, n’ayant livré au lecteur que quelques bribes de sa vie et de ses sentiments. Sans doute aussi parce que pour elle, les aspirations négligées ont au final plus de poids que les choix réellement faits et le parcours. Cette dualité entre la façade et la vie intérieure, secrète, inconnue de tous rend le personnage passionnant – et, paradoxalement sans doute, très réaliste.

 

Toute passion abolie est un roman séduisant qui regorge de thématiques et permet de réfléchir  à l’essence même de la vie, nos désirs, nos choix et leurs conséquences. Sans oublier les valeurs que l’on défend et des difficultés qui peuvent s'opposer à leur mise en pratique (malgré les valeurs bien réelles qui régissent les convictions intimes, les opinions secrètes, l’orientation du caractère de Lady Slane, elle est obligée de faire d’immenses concessions pour des raisons de bienséance).

 

Quelques passages m’ont particulièrement interpellée :

 

La relation entre Lady Slane et sa servante Genoux est assez curieuse. Genoux s’occupe de Lady Slane depuis son mariage et lui voue une admiration sans borne. Elle est pourtant comparée avec des objets ou le chat. Malgré son dévouement total et leur vie commune, Lady Slane tarde à songer à Genoux en tant que personne (d’ailleurs, ce nom a-t-il une portée symbolique – « à genoux » ?). Lorsque vient le moment de léguer ses bijoux ou de profiter d’une somme inespérée pour engager quelqu’un qui pourrait soulager la vieille Genoux dans son travail, Lady Slane ne semble jamais avoir à l’esprit sa fidèle compagne. On pourrait légitimement supposer que, en raison de sa condition sociale et de son parcours, l’héroïne considère que les domestiques font partie du paysage et n’est pas habituée à s’interroger sur les individus qu’ils sont en réalité. Cependant, ne serait-ce pas plutôt en raison du côté rêveur et introspectif de Lady Slane ?

 

De nombreux dialogues sont extrêmement bien rendus. Ceux de la fille la plus désagréable de Lady Slane, Carrie, parviennent à merveille à façonner un personnage hypocrite, intéressé, qui aime régenter son monde tout en gardant toujours le souci des convenances et du qu'en dira-t-on. Avec beaucoup de justesse, les discours de Carrie montrent qu’elle applique toujours son propre système de valeurs aux autres, s’imaginant que tout le monde est intéressé et compte profiter de sa pauvre mère alors que ce portrait s’appliquerait volontiers à elle.

 

M. Bucktrout ne dit rien. Il n’aimait pas Carrie, se demandant comme une personne si dure et si hypocrite pouvait être la fille d’un être aussi sensible et honnête que sa vieille amie. Jamais il ne lui aurait révélé à quel point la mort de Lady Slane le bouleversait.

« Il y a un monsieur en bas qui vient prendre les mesures du cercueil, si vous voulez », se contenta-t-il d’annoncer.

Carrie le regarda. Elle avait donc eu raison à propos de ce Bucktrout. Un homme sans cœur, manquant de la plus élémentaire décence, incapable de dire un mot sensible sur Mère. Carrie avait été trop généreuse de répéter les compliments du Times sur l’esprit rare de Lady Slane. De toute façon, c’était presque trop aimable pour Mère, qui lui avait joué de tels tours. Elle s’était sentie pleine de noblesse de s’exprimer ainsi, et M. Bucktrout aurait pu ajouter quelque chose en échange. Sans doute avait-il rêvé de soutirer quelque chose à Mère et il avait été déçu. La pensée de la déconfiture de ce vieux requin la consola. Décidément, M. Bucktrout était bien ce genre de personne cherchant à vivre aux crochets d’une vieille dame innocente. Et voilà que pour se venger il faisait venir un acolyte pour le cercueil. (p219)

 

Ce livre qui m’a semblé au début charmant est beaucoup plus profond qu’il n’y parait à première vue et gagne en intensité vers la fin grâce à la pertinence des remarques, des conversations, des observations personnelles. J’ai beaucoup apprécié la finesse dans le développement des personnages – ce qui est un immense atout puisque j’aime tout particulièrement les romans où la psychologie occupe une place importante.

 

Je m’attendais à un livre sur le 5 o’ clock tea et j’ai en réalité découvert un roman intelligent qui invite au questionnement. Vous l’aurez compris, amis lecteurs, j’ai beaucoup apprécié ce livre qui parle d’une femme du monde « connue » de toute la bonne société mais curieusement méconnue de tous, à commencer par sa famille. A savourer…

 

Les avis de Lilly, du Bibliomane et de Lune de Pluie.

 

221 p

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, 1931

15/05/2009

Des choux et des carottes

pym_adam et casssandra.jpgGrâce à Lilly qui n’aime pas Barbara Pym et m’a gentiment offert son exemplaire d’Adam et Cassandra, j’ai passé un très bon roman au pays des vieilles filles, des pasteurs célibataires ou non, des veuves et des couples mal assortis. Le tout en Angleterre, of course !

Barbara Pym est souvent comparée à Jane Austen, dont elle serait la digne héritière. Cela me hérisse autant que lorsque je lis une comparaison similaire au sujet d’un roman iranien qui parle d’agences immobilières et de cuisine, ou encore lorsque les éditions de Jane Austen mettent en avant des critiques dignes de The Devil wears Prada, histoire de racoler le lecteur innocent (« tellement drôle », « hilarant », « la meilleure comédie jamais écrite », oui, je vous parle bien de Pride and Prejudice !). Pour en revenir à nos joyeux moutons, comparer Barbara Pym et Jane Austen est bien sûr chose possible, tout comme on peut comparer la carottecarotte.JPG au chou-fleur. Ce sont deux légumes, qui peuvent se manger crus ou se déguster à la vapeur, en gratin, en soupe ou que sais-je ? On peut même les combiner dans une même recette, ce qui est beau, avouons-le ! De là à confondre la carotte et le chou-fleur, n’y a-t-il qu’un pas ? Eh bien pour quitter le plan horticole ou légumineux de mon illustration, Barbara Pym et Jane Austen ont elles aussi des points communs : un esprit plus ou moins critique, un ton plus ou moins ironique et moqueur ; une prédilection pour un milieu social qu’elles connaissent bien ; des intrigues de salon (mariage, héritage, bienséance, scandales vite étouffés et tués dans l’œuf) ; et justement, beaucoup de scènes cruciales au sein du foyer, où se nouent beaucoup de petits drames et triomphe la vie en société (avec tous ses commérages). Ajoutons leur nationalité et le fait qu’elles ne se sont jamais mariées, et voilà pour le rapprochement entre ces deux écrivains !

Pym est pour moi comme une petite grand-mère littéraire, dont l’ironie ne va jamais bien loin. Ce serait plutôt une charmante vieille dame au regard malicieux qui aime observer ses congénères et se moquer d’eux sur un ton finalement bienveillant. Les personnages pymiens sont souvent antipathiques car leur créatrice prend un malin plaisir à glisser innocemment quelques commentaires qui ne tardent pas à mettre en valeur les travers de chacun. barbara pym.jpgVanité, prétention, ennui, jalousie, voilà les petites faiblesses qui ponctuent tout le récit d’Adam et Cassandra. Adam est un auteur médiocre qui se prend trop au sérieux ; il est choyé par sa tendre épouse, une femme riche et belle qui aimerait parfois que son mari lui accorde un peu plus d'attention. Arrive un jour M. Tilos, Hongrois charmeur qui s’éprend de Cassandra et forme avec le couple un trio qui ne manque pas de faire jaser le voisinage. Malgré les petits rebondissements et les insinuations de Barbara Pym qui laissent entrevoir un minuscule ouragan dans la communauté bien établie d’Up Callow, le retour à la normale semble incontournable (du moins je n’en attendais pas moins après avoir lu deux autres Barbara Pym). Au final, j’ai passé un délicieux moment à savourer ce petit bonbon acidulé, me délectant des remarques amusantes et prenant plaisir à participer à quelques conversations de salon, sans parler d’un petit détour par la Hongrie. Pour en revenir à Jane Austen, il faut se défaire de cette idée d’un lien réel entre ces deux écritures pour aborder sereinement Barbara Pym. La prose de la première est bien plus fine et complexe lorsqu’on prend le temps de la lire attentivement. Les sujets ne sont pas les mêmes car plus d’un siècle sépare ces deux univers et, quoi qu’on en dise, la société a beaucoup évolué depuis le début du XIXe. Ce qui n’enlève pas à Barbara Pym son charme suranné et ses légers traits d’humour. L’état de ma PAL pymesque montre bien que je l’ai placée dans la catégorie suivante : A consommer sans modération !

Encore merci à toi Lilly pour ce roman qui m’a fait passer d’excellents moments le temps d’un week-end du 1er mai bien gris (parfaite excuse pour bouquiner) !

Sur ce blog, j’ai aussi parlé de : Des Femmes remarquables et de Crampton Hodnet (irrésistiblement drôle).

236 p

Barbara Pym, Adam et Cassandra, 1987 (posthume)

17/04/2009

Will his name be Junior ?

altman_the darcys and the bingleys.jpgAprès avoir longuement délibéré avec mon moi-même intérieur, j'ai décidé de faire mon billet sur The Darcys and the Bingleys au plus vite afin de satisfaire la curiosité de plusieurs lectrices que le résumé de ce livre avait fortement intrigué – et pour cause!

 

Parce que je suis dans mes bons jours, amies lectrices (let us not pretend anymore, le public austenien est essentiellement féminin), et que je sais que même celles qui ont développé un comportement compulsif à tendance darcyiste ne peuvent pas toujours se souvenir de tous les produits dérivés qui hantent les librairies, j'ai prévu une petite piqûre de rappel :

 

« Three days before their double wedding, Charles Bingley is desperate to have a word with his dear friend Fitzwilliam Darcy, seeking advice of a most delicate nature. Bingley is shocked when Darcy gives him a copy of the Kama Sutra, (petit sacripant!) but it does tell him everything he needs to know... Eventually, of course, Jane finds this remarkable volume, and in the utmost secrecy shows it to her dear sister Elizabeth, who goes searching for a copy in the Pemberley library... By turns hilarious and sweet, this book also presents an intriguing view of Miss Caroline Bingley, who has such good reasons for being the way she is that the reader can t help but hold her in charity (saperlipopette, j'en perds mon latin). Georgiana Darcy makes a most eligible match, and in spite of his abhorrence of being asked for advice, Darcy s friendship with Bingley is solid and full of fun. » Vous remarquerez que j'ai laissé mes commentaires d'une profondeur abyssale.

 

Avant tout, sachez que j'ai rarement vu un résumé aussi mensonger et une telle propension à racoler le lecteur avec tout et n'importe quoi. Jane ne trouve pas le volume en question mais demande à son cher époux d'où lui est venue une certaine idée, ce qui pousse Charles à extirper le Kama Sutra d'une pile au pied de leur lit. Jane le lit mais n'en parle pas à Elizabeth, qui ne va pas chercher une copie à Pemberley, même si elle découvre par la suite un autre livre instructif (ou alors un chapitre entier devait manquer dans mon édition !). Concernant Miss Bingley, on apprend qu'elle est en passe de devenir vieille fille et doit se marier vite fait, mais après tout, ne le savait-on pas déjà ? Enfin Georgiana Darcy fait son entrée dans le monde avec un premier bal organisé par un frère bien décidé à ne pas la laisser se marier de si tôt. Certes, mais il n'est question d'aucun prétendant en particulier, Georgiana étant une simple adjuvante dont on imaginait déjà la fortune et le rang avant de découvrir dans ce résumé qu'elle est un bon parti (ça c'est une révélation ! on attendait Marsha Altman pour le savoir).

 

Alors chères ami(e)s, vous pensez peut-être que j’ai détesté cette suite de Pride and Prejudice. Non point. Au contraire, je l’ai dévorée, même si j’avoue une nette préférence pour les 200 premières pages (et l’envie d’arriver à la conclusion rapidement à partir de la page 300). J’ai pourtant vu un avis nettement opposé au mien car à vrai dire, si je n’ai pas trop aimé la deuxième moité, c’est que l’histoire relativement crédible se transforme presque en un roman de cape et d’épée où l’action ne manque pas… quel que soit le rapport avec les personnages et l’influence de Jane Austen.

 

pride and prejudice bbc 1995 wedding.jpgLa première moitié du livre porte sur les quelques jours précédant le double mariage puis sur la première grossesse des deux sœurs. J’ai beaucoup aimé cette partie pour de nombreuses raisons, que je tiens à citer pour faire justice à ce livre (car croyez-moi je ne vais pas me priver d’évoquer ensuite le côté obscur de la force). J’avais lu plusieurs commentaires qui me faisaient penser que cette histoire de Kama Sutra était plutôt amusante et que ce roman était assez soigné, loin des suites apparemment très explicites de Linda Berdoll. Je n’ai pas été déçue sur ce point, au contraire ! Malgré quelques maladresses (qui me semblent presque inévitables), les conversations liées au livre ou à la sexualité sont malicieuses mais sobres et, contrairement à ce que laisserait penser le résumé, les « relations » ne sont pas le sujet principal de ce livre, même si quelques allusions reviennent de temps en temps après la nuit de noce (qui n’est pas racontée, heureusement). Outre l’humour, j’ai apprécié le traitement de la sexualité et de la maternité comme un sujet important mais particulièrement délicat à une époque où les filles étaient souvent maintenues dans l’ignorance pendant leur adolescence. Sans parler des discours maternels rassurants qui présentent les fameuses « relations » comme un mal nécessaire pour amener la paix au sein du mariage. J’aurais tendance à trouver préférable le choix d’autres personnages pour une telle thématique mais finalement, Marsha Altman réussit à évoquer ce sujet sensible sans nuire aux héros. Cette partie est pour moi cohérente, très agréable à lire. Le style est neutre, plutôt approprié, les répliques souvent bien choisies.

 

[SPOILER entre les crochets, à déconseiller à celles qui ont déjà acheté le livre mais peut-être pas à celles qui se demandent si ce livre est fait pour elles.

La deuxième moitié repose sur l’arrivée du grand méchant loup qui éclipse Wickam, Lord Kincaid. Cette partie rocambolesque se lit assez bien car les péripéties ne manquent pas, mais l’ensemble est franchement tiré par les cheveux. Sans dire qui fait quoi ni comment, sachez qu’il y a notamment : un blessé par balle, une arrestation, des coups de chandelier sur le crâne, des points de suture et de l’opium, la visite d’un château écossais, des voyages entre le Derbyshire et Londres, le retour d’un frère endetté, une menace de viol. Le passage au roman d’aventures est divertissant mais paradoxalement, j’ai trouvé cette partie plus ennuyeuse parce qu’elle me semble un peu bâclée. J’ai eu l’impression que l’auteur, après avoir passé des soirées entières à réfléchir à de bonnes répliques et aux phrases adéquates, a trouvé que son manuscrit n’avançait pas et a voulu parer au plus pressé. Je n’en sais rien et ne le saurai jamais, toujours est-il que je trouve que le vocabulaire contemporain ressort plus, les répliques sont un peu lassantes, les scènes caricaturales et les personnages complètement décalés.

 

De manière générale, j’ai trouvé le traitement des personnages inégal, même si je crois m’être offusquée plus fréquemment dans la deuxième partie où Darcy est Caroline bingley 2005.jpgméconnaissable (et puis, pour vous rappeler que ce type bizarre est Darcy et qu’elle sent bien que la lectrice que vous êtes est sur le point de l’oublier, Altman utilise une expression du type :« il avait un air austère, parce que c’était Darcy » - on sent que l’expression « Darcy-like » la démange).

Certains personnages n’ont rien de commun avec leurs homologues chez Jane Austen, hormis le nom. Jane Bingley n’est pas la douce et innocente créature que nous connaissons : les allusions coquines entre Elizabeth et Darcy m’ont moins surprise que celles faites par Jane devant un Bingley empourpré ; je précise aussi qu’elle essaie tout de même d’étrangler son mari pendant un accouchement. Darcy a du mal à tenir l’alcool et se ridiculise lorsqu’il n’a pas tous ses esprits. Quant à Caroline Bingley, on voudrait presque l’avoir pour grande sœur, surtout lorsqu’elle lutte à coup de balai contre un type armé d’une épée.

Cela dit, Altman interprète certains silences de Pride and Prejudice pour donner une autre dimension à plusieurs protagonistes. Mary est par exemple très indépendante et part étudier sur le continent, Anne de Bourgh est sympathique et proche de Darcy, tandis que le couple Bennet est plus uni et Mrs Bennet visiblement plus lucide, même si leurs interventions ne sont pas trop alterées et restent amusantes et plausibles.

]

 

La fin est prévisible mais, malgré tout ces défauts, j’ai globalement passé un très bon moment avec ce livre plein d'humour et j'ai adoré la réplique finale du petit Geoffrey Darcy (et la réaction du père, si improbable soit-elle). Je lirai peut-être la suite (une série est en cours apparemment).

 

Extraits :

 

“ I say, my daughters seem to be in some sort of a competition ,» Mr. Bennet said. “The first husband I must pay; the second I have no obligations to; and the third pays me. Mary, if this pattern is to continue, I will consent to you marrying a man of no less than twenty thousand pounds a year. And Kitty, nothing less than royalty will do. I perhaps will settle for Scottish royalty, but only if he truly loves you.” (p102)

 

“ My dears, my dears,” their mother said nervously. “Oh, there is so much to say now and so little time to say it. Always be good to your husbands, and be careful never to irritate them with your fits.”

“Wise advice,” said Mr Bennet.

“And if they ever do make some quiet comments at your expense, it will suit your marriage to pretend that you do not hear,” she replied. (p109)

 

Autres avis en anglais : Austenprose ; Becky ; Jane Austen Today ; Bookfool ; Romance Rookie.

Blog de l’auteur.

 

413 p

 

Marsha Altman, The Darcys and the Bingleys, 2009

 

 

Et comme l’auteur remercie Dieu (sans qui le Kama Sutra et Darcy ne seraient pas), j’ai décidé de remercier Madonna, dont le titre Like A Prayer me suit partout depuis mes quatorze ans (eh oui, pourquoi pas ?).

 

 

 

 

 

 

 

Austen et moi :

 

Mon questionnaire austenien

Pride and Prejudice : le livre, le film de 2005.

The Watsons

Bride and Prejudice

Bridget Jones’s Diary / The Edge of Reason

 

Northanger Abbey – LU et à relire !

Emma (ITV) – VU

Northanger Abbey (ITV) – VU

Lost in Austen (ITV) - VU ET REVU !

Pride and Prejudice (BBC 1995) – VU ET REVU !

 

Next reading : peut-être Emma car je viens de voir le film d’ITV que j’ai adoré.

 

 

challenge jane austen 2009.jpg

02/04/2009

Ailleurs

leigh_disquiet.jpg« Julia Leigh is a sorceress. Her deft prose casts a spell of serene control while the earth quakes underfoot. » Toni Morrison

 

Olivia revient dans le château familial avec ses deux enfants après avoir quitté un mari violent. Un retour inattendu, d’autant plus que la famille s’est opposée à son mariage et à son départ quelques années plus tôt. Cet événement imprévu est rapidement suivi par l’arrivée du frère et de sa femme Sophie, accompagnés de leur bébé mort-né.

 

Disquiet de Julia Leigh (Ailleurs) est un curieux texte court qui rappelle un peu l’atmosphère de The Turn of the Screw d’Henry James et du film Les Autres. D’abord par la demeure imposante, auréolée de mystère au début du récit ; puis par l’étrangeté des relations qui lient les personnages. Faits de non-dits, les échanges tacites sont parfois déconcertants. La douleur, le long apprentissage de deuil de Sophie sont compris par le reste de la famille, au point de la laisser se promener avec le bébé mort, chercher à le nourrir et à le tenir dans ses bras à proximité des enfants d’Olivia.

Malgré tout, l’ambiance qui se dégage de ce court roman est très particulière et la comparaison avec James me semble assez imparfaite. La tension qui est créée ne repose pas tant sur l’incursion du fantastique dans le récit ; la folie est présente mais moins palpable. Pour moi, les personnages sont sans cesse au bord d’un gouffre qui pourrait en effet les pousser à accomplir des actions à première vue irréfléchies. Cependant c’est surtout en raison de la douleur que tous éprouvent, pour des motifs différents et de diverse manière ; cette souffrance profonde leur permet aussi de se comprendre mutuellement et les rapproche.

 

Voilà un texte curieux qui m’a séduite pour le style sobre et élégant associé à un univers frôlant toujours l’irréel, le fantasmagorique. Tout est pourtant extrêmement réaliste, tout dépend toujours du monde que construisent autour d’eux des personnages que rien ne distingue vraiment de nous. J’ai aimé cette capacité à créer une impression d’étrangeté à partir d’un récit pragmatique, parfois même banal.

 

The next moment she turned toward her son. My child. He was ancient and implacable, a boy most beautiful. But no boy is mountain and lake and knowing this – knowing that mountain is rock and lake is water, that even rock sheds fine grains and water shapeshifts, knowing it impossible to be rock or water, and knowing the disappointments she had visited upon herself – she made a wish for him. Hold, hold.”

 

Quelques avis : Lamousmé, qui a vu dans ce texte une forte influence de Lewis Carroll (notamment avec Sylvie et Bruno) ; Lilly ; Isil...

 

121 p

 

Julia Leigh, Disquiet, 2008

 

 

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23/03/2009

Darcy, of course, mais pas seulement !

austen_pride and prejudice book cover.jpgJe dois atteindre des records dans la blogosphère en matière de challenges totalement râtés et, plutôt que de continuer avec mes voeux pieux, j'ai décidé de ne pas faire de challenge ABC 2009, anglo-saxon ou pas, classique ou pas, comptant seulement suivre mes envies. A savoir pour 2009, plus de classiques et plus de littérature anglo-saxonne. Suivant mes envies depuis janvier, j'ai donc commandé en ligne quelques adaptations de classiques (Wilde, Gaskell, Austen) ainsi que trois Austen dans la collection Red Classics de Penguin, ayant décidé de lire ou relire enfin « our dear Jane » cette année (j'ai craqué pour le format et les couvertures de cette édition). Quelques semaines après surgissait chez Fashion l'idée d'un challenge Jane Austen et, le but étant de se faire plaisir et de suivre ses envies, je me suis inscrite pour une fois sans hésiter ! Je suis depuis plus motivée que jamais et viens donc de relire avec un plaisir infini Pride & Prejudice.

Ce livre est un peu trop souvent réduit à la magnifique histoire d'amour entre Mr Darcy et Elizabeth Bennet. mr bingley.jpgParallèlement à l'affection qu'éprouvent immédiatement l'un envers l'autre Jane Bennet et Mr Bingley, l'ami de Darcy, les deux personnages principaux passent par beaucoup d'états avant d'assumer les sentiments qu'ils éprouvent. Leur histoire est la plus belle qui soit à mes yeux et sans doute la seule à m'avoir émue à ce point jusqu'ici (mais sur ce point j'attends beaucoup de North and South depuis que j'ai vu l'adaptation de la BBC). Détestant les tirades dégoulinant de romantisme et les étalages passionnés trop niais, je me réjouis du sens de l'ironie de Jane Austen et de la subtilité avec laquelle elle fait évoluer graduellement la relation entre Darcy et Elizabeth.

elizabeth.jpgTous deux sont de fortes personnalités. Elevés dans un milieu différent, ils ne partagent à première vue pas les mêmes valeurs et ont bien peu de choses en commun, si ce n'est cet orgueil ou cette fierté si souvent reprochés au premier. Taciturne, critique, Darcy trouve la compagnie des Bennet trop vulgaire à son goût. Elizabeth est enjouée, intelligente et sans aucun doute impertinente, au point de taquiner sans la moindre hésitation des personnes dont le rang est supérieur au sien. Elle ressent toute l'injustice des différences de condition mais reste lucide sur la valeur de chacun indépendamment de sa fortune, ce qui lui permet de porter un regard assez ironique sur ceux qui l'entourent. Malgré sa politesse et ses bonnes manières évidentes, cette indépendance d'esprit lui permet de tenir tête à des personnages aussi imposants que Lady Catherine de Bourgh. Parce qu'elle est vive, spontanée, spirituelle et sincère à la fois, Darcy porte rapidement son attention surdarcy.jpg Elizabeth. Il est pourtant très sollicité par la soeur de Bingley et fiancé depuis le berceau à sa cousine, miss de Bourgh. Extrêmement riche, habitué à fréquenter la meilleure société, Darcy n'approuve pas les manières des habitants de Meryton, pas plus que les déclarations très matérialistes de Mrs Bennet, qui ne cesse de faire étalage de tout ce qu'un bon mariage pourrait apporter à son aînée. Darcy se montre particulièrement désagréable, malgré l'attirance qu'il éprouve très vite pour Elizabeth. Tout l'intérêt du personnage tient aux transformations qui s'opèrent peu à peu en lui lorsque luttent ses sentiments, ses convictions personnelles, son obstination et son orgueil.

Malgré tout, comme je le disais en guise de préambule, Pride & Prejudice ne s'arrête pas à cette histoire, aussi passionnante soit-elle. L'orgueil et les préjugés dirigent la plupart des relations dont il est question, tandis que nombre de personnages éclipsent régulièrement le tandem Darcy-Elizabeth.

Mr Bennet s'est marié en succombant un peu trop facilement au charme d'une jolie femme. D'où cette remarque lorsqu'Elizabeth accepte d'épouser Darcy : « My child, let me not have the grief of seeing you unable to respect your partner in life. You know not what you are about. » Le couple étant très mal assorti, Mr Bennet cherche autant que possible la tranquillité de sa bibliothèque et pose un regard philosophe sur son entourage, à commencer par sa propre famille et ses trois dernières filles, qu'il juge insensées. Presque tout ce qui pourrait le contrarier est source d'amusement pour lui. Cela le rend très drôle mais fait de lui un père assez irresponsable.

mrs bennet.jpgMrs Bennet est irritante, même si son personnage prête plutôt à rire. Très vaine, elle veut à tout prix marier ses filles. Si le souhait est légitime, l'art et la manière lui font défaut et suggèrent au fond son manque d'éducation. A force de se vanter auprès de ses voisines (qui font de même), elle finit par ridiculiser ses filles et à être la première à retarder leur union. Sa grossièreté et sa bêtise la poussent à complimenter un prétendant de manière exagérée ou à parler argent et unions favorables là où l'on risque de répéter rapidement ses propos au principal intéressé. Passant des rires aux larmes facilement, Mrs Bennet réclame l'attention de tous et se donne beaucoup d'importance en son foyer. Alors que son mari ne semble pas lui reprocher le fait de ne pas avoir produit un héritier mâle qui leur permettrait de conserver leur propriété à sa mort (ce qui pourrait sans doute être naturel à l'époque), Mrs Bennet passe son temps à se lamenter sur son sort et à envisager le jour où elle devra survivre à son époux pour être chassée de sa maison. Ce qui donne lieu à un savoureux dialogue :

« Indeed, Mr Bennet », said she, « it is very hard to think that Charlotte Lucas should ever be mistress of this house, that I should be forced to make my way for her, andBennetFamily.jpg live to see her take my place in it! »

« My dear, do not give way to such gloomy thoughts. Let us hope for better things. Let us flatter ourselves that I may be the survivor ».

Très partiale dans son amour maternel, Mrs Bennet est si impressionnée par la valeur de l'argent et des belles propriétés qu'elle finit par se montrer plus affectueuse que jamais envers Elizabeth lors de son mariage particulièrement avantageux, la plaçant au-dessus de ses soeurs alors qu'elle a toujours été l'enfant qu'elle aimait le moins.

jane bennet.jpegLes filles Bennet sont toutes très différentes. Jane, l'aînée, est la plus douce. Lizzie, sa confidente, est la préférée de Mr Bennet. Au milieu, Mary n'est proche d'aucune de ses soeurs et, moins jolie qu'elles, tente désespérément de se mettre en avant en chantant ou en jouant au piano, passant sinon le plus clair de son temps à lire. Ses remarques sont peu nombreuses mais d'une sévérité et d'un recul tels que ce personnage si particulier est un de mes favoris. wickham.JPGViennent enfin Kitty et Lydia, au tempérament très proche de celui de leur mère. Frivoles et stupides, encouragées dans leurs flirts par Mrs Bennet, elles courent après les officiers arrivés récemment à Meryton. Mr Wickam fait partie de ceux-là. Après avoir charmé Elizabeth et dit le plus grand mal de Darcy, il fait à plusieurs reprises l'objet des potins du village.

charlotte.jpgCitons encore pour le plaisir Mr Collins et son langage obséquieux irrésistiblement drôle ainsi que Charlotte Lucas, l'amie d'enfance d'Elizabeth vieille fille à 27 ans (sans doute le personnage le plus à plaindre de l'histoire).

Tous ces personnages évoluent dans un univers assez impitoyable : les proches sont les premiers à médire, au point de compter les années restant à Mr Bennet avant de mourir et de laisser enfin Mr Collins maître de sa propriété. Conventions et hypocrisie ne sont pas en reste, même si certains sont trop mal élevés ou trop envieux pour se montrer discrets au lieu de clamer leurs aspirations sur tous les toits ou de laisser libre cours à leur jalousie.

La variété des situations et les personnalités si différentes qui se croisent font de Pride & Prejudice un roman d'une richesse incroyable. D'une grande qualité littéraire, écrit avec finesse et beaucoup de sensibilité, ce livre pose un regard critique mais non acerbe sur la société. Du mariage dépend tout l'avenir des femmes ; s'il est essentiel, le chemin vers la félicité conjugale est source de questions. Jane Austen traite de ce thème avec brio, adoptant un ton léger, distant et ironique qui fait tout le charme de son style. Ajoutons à cela la création de deux personnages incontournables qui continuent à nous enchanter près de 200 ans après, et nous voilà en présence d'un chef-d'oeuvre, rien de moins. Une lecture exquise que je renouvèlerai (encore!).

Juste un petit mot sur la traduction : je n'ai jamais lu Austen en français mais j'ai entendu dire récemment que les versions Omnibus et 10-18 sont amputées de quelques passages (vérifié par Isil) ; il paraît aussi que la traduction date et n'est pas très fidèle au texte original. Je n'en ai aucune idée mais au cas où...

NB : pour les photos j'ai choisi quelques acteurs dans chaque "version", parmi mes préférés.

Je parlerai bientôt de l'adaptation de la BBC, de Lost in Austen et de Bride & Prejudice, après mon avis (plutôt) négatif sur le film de Joe Wright. Pour l'instant voici deux liens austenien sur ce blog :

 

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427 p

Jane Austen, Pride & Prejudice, 1813

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22/03/2009

Wouldn't it be nice

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Saga familiale couvrant la période 1976 – 2001, La Condition de Jennifer Haigh débute avec la découverte de la maladie de la jeune Gwen, atteinte du syndrome de Turner. Petite taille, absence de puberté, stérilité, telles sont les principales caractéristiques de cette maladie.

Vingt ans après le diagnostic et le divorce des parents, Paulette et Frank, nous retrouvons les personnages qui, tour à tour, nous laissent peu à peu entrevoir leur vie présente et reviennent sur les années qui se sont écoulées, éloignant ou rapprochant certains membres de la famille.

Paulette, un peu coincée et étroite d'esprit, vit à Concord dans une vieille maison splendide où elle maintient la température à 13 degrés afin de protéger une collection de porcelaines de grande valeur. (Soit dit en passant, elle me rappelle par certains côtés un personnage de Halloween, où une retraitée légèrement névrosée passe son temps à javelliser sa maison et pense uniquement à une tache de sang sur son tapis un jour où son fils est à deux doigts de rendre l'âme. Livre très sympathique et chaudement recommandé !)

Son ex-mari Frank espère être bientôt récompensé dans le milieu scientifique après un beau parcours au M.I.T. Passant pour un obsédé aux yeux de Paulette, ce Dom Juan s'est récemment fait plaquer par une compagne plus jeune pressée de se marier ; il commence à souffrir de la solitude.

Billy, leur aîné, le fils prodigue, médecin vivant à New-York dans un superbe appartement, cache son homosexualité à sa famille. Proche de Gwen et attaché à sa mère, il semble a priori avoir définitivement fait une croix sur Frank (un salaud, un égoïste et un mauvais père) et sur son petit frère Scott (un looser).

Prof d'anglais dont les compétences sont souvent dictées par les collections « Profil », Scott enseigne vaguement dans un établissement minable aux objectifs purement commerciaux. Ancien accro à l'herbe, Scott est coincé dans un lotissement immonde avec son épouse Penny (un peu sotte) et leurs deux enfants difficiles.

Quant à Gwen, elle s'est emmurée dans le silence et se cache dans des sweat-shirts trop grands pour elle. Son travail d'assistante au sein d'un musée est vraisemblablement son seul centre d'intérêt. Si sa maladie sert de point de départ, elle n'occupe qu'une place relative dans cette histoire aux sujets nombreux.

La Condition est un bon page-turner qui se lit sans aucun doute avec plaisir. Alternant les points de vue, ce roman éveille sans cesse notre curiosité et pose un regard sensible et passionnant sur les membres d'une même famille, sur les non dits et les malentendus qui rendent facilement maladroit. Malgré des années de silence et de reproches implicites, parents et enfants éprouvent de l'affection les uns envers les autres, même s'ils sont souvent incapables de s'aimer comme il le faudrait et de satisfaire les attentes de l'autre – si ce n'est « des autres », car il convient aussi de ménager les susceptibilités. Les qualités principales de ce roman tiennent à mon avis à l'attention portée à la psychologie des personnages. Rendant parfaitement compte de la complexité des rapports humains, Jennifer Haigh a trouvé un ton juste qui ne dessert pas ses personnages. On pourrait peut-être lui reprocher la trop grande diversité de situations au sein de la famille et l'accumulation de malheurs, qui manquent un peu de crédibilité. Mais après tout, depuis quand un roman devrait forcément se borner à rendre compte de la réalité dans ce qu'elle a de plus banal ? Les péripéties s'enchaînent, le traitement du sujet est convaincant. Parce qu'il peut être interprété de plusieurs manières, le titre rend justice à la variété des situations qui font la richesse de ce texte. Au final voilà un roman qui ne manque pas d'intérêt et qui m'a donné envie de lire un des précédents romans de Jennifer Haigh.

Merci à Louise Leguay et à Silvana Bergonzi pour cette découverte.

Les avis de : Cathulu, Cuné, Géraldine.

416 p

Jennifer Haigh, La Condition, 2009

Cape Cod, où tout commence

 

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02/03/2009

Four lumps of sugar and a slice of teacake

amour comme par hasard.gifThe Lost Art of Keeping Secrets d’Eva Rice est devenu en français L’amour comme par hasard ce qui, accompagné d’une couverture rose et or ou d’un immense soleil couchant pourrait faire fuir beaucoup de lecteurs encore soucieux de leur santé mentale. Mais non, il ne s’agit pas d’un livre à l’eau de rose épouvantable, l’amour est une chose un peu compliquée qui n’arrive pas tout à fait par hasard et, si tendances guimauvesques il y a, il s’agit de sucreries de qualité, rien de moins. Je crois avoir lu quelque part que ce livre était une sorte de chick lit version fifties. Là non plus je ne suis pas franchement d’accord, car si les préoccupations de l’héroïne tournent très souvent autour de ses robes, de garçons ou de bals, le style et le déroulement de l’histoire ont plus de charme et de consistence. Les personnages font aussi preuve d’un peu moins d’humour et de superficialité (je trouve que le terme « léger » caractérise mieux nombre de scènes de ce roman).

Dans les années cinquante, Penelope Wallace rencontre Charlotte à un arrêt de bus et, sans la connaître, accepte de l’accompagner chez sa tante Clare afin de prendre le thé. De cette aventure inattendue naît une amitié qui amène les deux jeunes femmes à passer les mois suivants ensemble. Leurs rencontres se font souvent chez l’irrésistible Tante Clare mais aussi lors de soirées mondaines au Ritz ou ailleurs et, surtout, au sein de Milton Magna Hall, la superbe demeure des Wallace. Bâtie au Moyen-Âge, agrandie par la suite, Magna recèle de nombreux trésors mais a beaucoup souffert de la guerre, agonisant lentement, couvrant ses habitants de dettes.

johnnie ray.pngAutour des jeunes femmes et de Clare gravitent d’autres personnages : Harry, cousin de Charlotte et magicien aux yeux bicolores ; Inigo, petit frère de Penelope et apprenti chanteur pop ; Talitah Wallace, leur mère si jeune et si malheureuse depuis le décès de son mari au front. Sans parler de Johnnie Ray, chanteur pop et tombeur de ces dames, des Teddy Boys et de quelques personnages renversants qui font leur apparition un peu plus tard.

Sans écrire un chef-d’œuvre, Eva Rice signe à mon avis ici un très bon livre qui s’inspire de beaucoup d’auteurs britanniques : on pense à Pym et ses conversations de salon, beaucoup plus à Nancy Mitford, à laquelle une scène fait allusion et dont l’impétueuse Linda a sans doute influencé les descriptions de Charlotte ; citons encore Lewis Caroll et son Alice, un brin de Setterfield pour l’univers de Magna et Wilde – avec une allusion claire à Gwendolen de The importance of being earnest, lorsqu’elle déclare ne jamais voyager sans son journal pour avoir quelque chose d’intéressant à lire.

Malgré sa légereté, ce roman est aussi emprunt de tristesse et de nostalgie. Il finit cependant sur une note très optimiste et tourne toujours autour des notions d’amour et d’amitié, de la possibilité pour chacun de trouver sa moitié, la nécessité d’aller de l’avant et de croquer la vie à pleines dents. Il traite aussi du fossé qui sépare les adolescents de l'après-guerre et leurs parents, ce qui est notamment représenté par l'influence grandissante des Etats-Unis et l'apparition du rock qui vient progressivement remplacer le jazz.eva rice. amour par hasard.jpg

Outre ce mélange savamment dosé de folie douce amère, de joyeuse insouciance et de confrontations plus ou moins faciles avec la réalité, j’ai savouré le cadre cosy et très britannique, entre Londres et sa banlieue, les grands magasins, Fortnum, les salons, l’heure du thé, les vieilles demeures un peu hantées et un esprit enjoué qui m’a touchée. Attachée aux personnages, j’ai eu l’impression de vraiment les accompagner dans leurs aventures. Je regrette seulement les coquilles de l’édition d’origine (Flammarion) : une faute grave notamment et, plusieurs fois, une tante Clare devenue tante Clara ou tante Charlotte, ce que je trouve horripilant !

Dans l’ensemble un très joli roman, délicat, assez fin et, malgré des situations récurrentes, palpitant !

Et en prime, des Teddy Boys, un snapshot de la seule image où je trouve Johnnie beau garçon et une prouesse de ce chanteur que je trouve personnellemt ringard mais amusant et pas fatigant pour un sou !

Merci à Elise du Livre de Poche pour cette lecture très appréciée !

N.B : le titre vient de mon obsession grandissante pour Wilde, car vous n'avez pas fini d'en entendre parler si vous passez par ici !

379 p

Eva Rice, L’Amour comme par hasard, 2005

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26/02/2009

Soyez constants !

constant.pngAutant vous prévenir : j'entre dans une phase mystique où toute opposition à mon amour naissant pour Wilde (je dis bien toute rébellion, et même le moindre doigt timidement levé) se verra châtiée immédiatement à coup de projections d'Encyclopédie Universalis (et croyez-moi, une fois les multiples tomes réunis l'opération s'avère douloureuse).

Wilde est un génie.

Maintenant que j'ai dit ça je peux aller me recoucher.

Et puis non ce serait trop bête. Voilà dix raisons d'aimer à la folie Wilde et sa pièce The Importance of being earnest, dans laquelle il est question d'être constant mais pas seulement.

1- Parce que l'écriture de Wilde (à consommer de préférence en anglais) est un art en soi, parce qu'on savoure chaque tournure, chaque phrase en succombant tout autant à la musique des mots qu'à la philosophie particulière des personnages.

2- Parce que les déclarations les plus absurdes sont faites selon une logique irréprochable qui titille l'esprit du lecteur, qui est perdu entre sourire moqueur et volonté de suivre les raisonnements les plus incroyables avec une attention religieuse.

3- Parce que les personnages sont exquis, à commencer par les rôles moins importants. Une petite mention spéciale pour Cecily, à l'apogée du charme avec son esprit vif et ses remarques cultes. Mais la concurrence est rude !

4- Parce cette pièce est terriblement drôle et irrésistiblement inconvenante, et les répliques d'une efficacité surréaliste.

5- Qui devrait être numéro 1. Parce que Wilde était victorien.

6- Qui devrait être numéro 2. Parce que nul ne saurait être plus irrévérencieux que lui et que sa critique de la société victorienne est faite sur un ton si léger (voire badin) que les plus concernés l'ont eux-mêmes largement acclamé.

7- Parce que cette pièce nous fait baver d'envie avec ses cucumber sandwiches, son bread and butter et ses muffins (et je n'éprouve pas souvent une envie irrésistible de partager le repas de mes héros victoriens).

8- Parce que Ernest (Constant) et Algernon sont les héros les plus creux qui soient mais nous sont malgré tout profondément sympathiques.

9- Parce que cette pièce paraît légère tout en puisant sa source dans de nombreuses influences. Wilde est érudit, sa pièce géniale s'inspire savamment de grands classiques tout en étant divertissante et surtout,  originale et véritablement moderne.

10- Parce qu'au final, tout tourne autour du langage, que Wilde maîtrise remarquablement. Parce qu'il joue avec les mots et les phrases, que c'est au final l'essence-même de la pièce mais qu'on l'oublie paradoxalement, car Wilde sait comme nul autre multiplier les (fausses) pistes pour nous égarer. Pour notre plus grand bonheur.

Et vous qui passez rapidement par ici, sans doute par hasard, vous avez peu de temps pour lire tout mon baratin et d'autres soucis en tête qu'Oscar Wilde. Pour vous je ferai court, clair et net : The Importance of being earnest est un chef-d'oeuvre unique en son genre, à découvrir impérativement. C'est mordant, intelligent, déconcertant et, cerise sur le gâteau, tout simplement brillant.

Et pour ceux qui se demandent de quoi il s'agit, j'ajouterai juste qu'il est question de mariages contrariés pour des raisons de fortune ou de rang, mais que les rebondissements sont nombreux et que mieux vaut avoir la surprise de la découverte (d'autant plus que la pièce est très bien construite).

« ALGERNON - (...) The doctors found out that Bunbury could not live, that is what I mean – so Bunbury died.

LADY BRACKNELL : He seems to have had great confidence in the opinion of his physicians. I am glad, however, that he made up his mind at last to some definite course of action, and acted under proper medical advice. »

300 p (éditions GF Flammarion, à recommander pour l'excellent dossier et la version bilingue)

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Oscar Wilde, The Importance of Being Earnest (L'Importance d'être constant), 1895 (année de la première, le jour de la Saint Valentin !)


51CR9A6RDWL._SL500.jpgPour l'adapter au cinéma, on a pensé à Colin Firth (Jack) et Rupert Everett (Algie). Avouez qu'il y a tout de même des castings moins heureux !

Le film est très fidèle à la pièce, hormis quelques petites variantes dont l'utilité me semble discutable. Une première scène montre une poursuite entre Algie et des policiers, son but étant essentiellement de nous faire comprendre qu'il est criblé de dettes. Si la tante d'Algie mentionne ses dettes dans la pièce, ce sont surtout celles contractées par Jack dont il est question. De même, lorsqu'Ernest doit être conduit en prison pour des factures impayées, le dénouement est différent et nous prive d'excellentes répliques. Mais je chipote car ce film rend tout à fait justice à la pièce.

Le casting est une réussite et les acteurs incarnent à la perfection leur personnage, tout en lui insufflant une vie nouvelle. Gwendolen, un peu nunuche tout de même, devient une tigresse sensuelle, déterminée et ridicule, Cecily est fraîche et pétillante, cette pauvre Miss Prism terriblement touchante... tous excellent mais, (presque) en toute objectivité, Colin Firth est peut-être le meilleur d'entre eux, avec une variété d'expressions inouïe et une capacité certaine à passer de l'attitude la plus cocasse à la plus résignée. Les décors et les costumes sont soignés, le déroulement très fluide grâce à des scènes intercalées par rapport au texte d'origine.

Un très bon film, (presque) aussi drôle et original que la pièce elle-même.

Nibelheim en a parlé ici !

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The Importance of being earnest, un film d'Oliver Parker, 2002

 

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