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30/09/2008

Il aura le sang des Lockart

ohl_maitre_glenmarkie.JPGcoeur.JPGDans le charmant petit monde des livres, il existe quelques spécimens pernicieux de la trempe des Maîtres de Glenmarkie qui, s’ils ravissent leurs lecteurs, les agacent aussi prodigieusement.

Raison numéro 1 : le lecteur compulsif anonyme victime des frasques des Lockart est tout d’abord bien en peine de résumer de façon cohérente cette lecture enthousiasmante. Il ressort de ses propos une sorte de mélasse incohérente, malheureusement pour l’auditeur déconcerté qui, du coup, passera son chemin en n’ayant pas la moindre idée de ce qu’il laisse derrière lui.

Deuxième chef d’accusation : pour le lecteur qui a eu la drôle d’idée de commettre un blog, la perspective de pouvoir justement se répandre plus qu’il n’en faut sur le roman de Jean-Pierre Ohl est nécessairement la cause de migraines, d’angoisses nocturnes et de cauchemars dans lesquels l’innocente victime se retrouve poursuivie par un fou dans une crypte (sympathique !) ou harcelée par un vieux lord un peu trop porté sur l’homologue écossais du petit Robert.

Troisième effet scandaleux : Les Maîtres de Glenmarkie, livre bien trop passionnant, enflamme le lecteur qui, enfiévré, amoureux de Thomas ou Alexander ou peut-être l’autre Thomas (oui mais Ebenezer ?)… bref, fou à lier, adopte un comportement antisocial qui le pousse à : 1) rejeter des invitations ; 2) perdre tous ses amis (après la troisième lecture) ; 3) recevoir en pyjamas, peignoir (et pantoufles !) le facteur, le plombier, les témoins de Jéhovah, ce quelle que soit l’heure de la journée ; 4) se balader dans la tenue en question devant la fenêtre ouverte dans un moment d’intense concentration, perdant dès lors le peu de crédibilité qui lui restait auprès de ses voisins ; 5) bien sûr, je n’énumérerai pas toutes les conséquences indirectes additionnelles de type perte du sommeil, etc.

Pour toutes ces raisons, condamnons Les Maîtres de Glenmarkie et son auteur à trois secondes de repentance et disons-le tout de suite : ce livre est une profonde déception.

En effet vous n’avez pas encore écrit le suivant.

 

Maintenant que je n’ai plus ce poids sur ma poitrine et que j’ai franchement dit à Jean-Pierre Ohl tout le mal que je pensais de lui, passons aux choses sérieuses (si l’on peut utiliser ce mot pour parler d’un livre aussi amusant) !

Les Maîtres de Glenmarkie est un roman alternant deux voix : celle de Mary Guthrie, étudiante s’apprêtant à faire sa thèse sur l’écrivain Thomas de Lockart ; celle d’Ebenezer Krook, ex-curé alcoolique amateur de jolies femmes (et de genoux bien tournés) devenu libraire contre son gré.

Bien que tout semble a priori opposer ces deux personnages, l’histoire va les rapprocher en les unissant indirectement au destin étonnant de la noble famille écossaise des Lockart, maîtres de Glenmarkie. Car voilà peut-être les véritables héros de l’histoire, pourtant décédés depuis longtemps. Au cœur de l’arbre généalogique riche en originaux, deux figures se détachent avec tout d’abord Sir Thomas, érudit aux écrits franchement fumeux, haut personnage légitimiste à l’époque de Cromwell qui aurait laissé derrière lui un inestimable trésor. Si Thomas est la première pièce du puzzle, le lecteur devra d’abord faire la connaissance d’Alexander, le seul à avoir retrouvé le trésor de Thomas. Pour suivre ses pas, Mary est amenée à affronter un secrétaire dont chaque tiroir s’ouvre selon une combinaison particulière. Le secrétaire possédant 32 tiroirs, autant dire que la tâche semble a priori impossible à accomplir !

Voilà en quelques mots le sujet de ce roman aux influences gothiques et victoriennes, dans lequel figurent notamment un vieux manoir en ruine, un majordome tout droit sorti d’un Dickens ou d’un Stevenson (quand on ne songe pas à la famille Addams), un vieillard sénile, une jeune femme sans expérience à la tête farcie de lectures romanesques, un automate faisant revivre le Lockart de la révolution, une crypte et un passage secret.

Mais là où certains pourraient se contenter de planter le décor et de s’appuyer exclusivement sur une histoire captivante (je pense notamment au Treizième Conte, dont je garde un très bon souvenir), Jean-Pierre Ohl réussit l’exploit en nous livrant un pastiche des classiques anglo-saxons, ce pour leur rendre au final un vibrant hommage. Si l’exercice de style est périlleux, le résultat vaut le détour. Les clins d’œil au lecteur sont nombreux, à commencer par ces libraires, qui ont le culot de s’appeler Ebenezer et Walpole, noms qui vous évoqueront sûrement des souvenirs. Se déroulant dans les années cinquante, l’histoire est également liée aux siècles précédents par le mystérieux secrétaire et les lectures de la plupart des personnages, avec cette librairie dans laquelle aucun livre de moins de cinquante ans n’est autorisé. Nourris de Shakespeare et d’auteurs victoriens ou russes et, dans le cas d’Ebenezer, de Martin Eden, les protagonistes subissent l’influence profonde de leurs lectures, se demandant si leur vie n’est finalement pas contenue dans quelques livres qu'il leur faudrait découvrir. Belle célébration des lecteurs et de la lecture, ce roman dépasse la simple fiction grâce à l’intertextualité; le narrateur se plaît à jouer avec un lecteur ravi de cette connivence nouvelle. Jean-Pierre Ohl emprunte à la littérature pour lui offrir en retour un texte ambitieux ; il donne aussi un nouvel élan aux grands classiques dont il s’inspire en poussant le lecteur ravi à (re)découvrir des œuvres incontournables.

Ce mélange d’influences littéraires, d’audace, d’impertinence, de personnages improbables, d’aventures palpitantes et de paysages écossais aboutit ainsi à un roman loufoque et bien écrit qui donne la nette impression que l’auteur a pris autant de plaisir à l'écrire que nous à le lire. Le lecteur s’y retrouvera car il est en quelque sorte le héros, se régalant d’une histoire vécue par d’autres férus de littérature. Ajoutons à cela un aspect picaresque, un personnage littéralement mort de rire, de l’ironie et du second degré et nous aurons dressé un vague portrait de ce roman abordable et pourtant complexe, fourmillant de détails et de pistes de lecture. A tel point que l’on s’étonne des surprenantes capacités de chef d’orchestre de Jean-Pierre Ohl, qui parvient avec brio à jongler sur de multiples tableaux pour aboutir à un roman de cette envergure.

De même que les protagonistes peuplent leur vie des textes qu’ils savourent, j’ai adoré m’entourer pour quelques jours de la librairie Walpole et du domaine de Glenmarkie. On peut lire ce roman en connaisseur ou pour découvrir de nouvelles inspirations. On peut se délecter des aventures palpitantes de ses héros ou savourer les détails de l’intertextualité. Dans un cas comme dans l’autre le plaisir est là. Et, en ce qui me concerne, ayant lu un certain nombre de textes évoqués dans ce roman sans les connaître tous, je suis persuadée de rouvrir un jour ce livre pour y découvrir de nouveaux trésors.

Merci au libraire enthousiaste et à l’écrivain malicieux pour ces quelques heures passées dans un univers que j’ai quitté à regret. Mais l’ai-je vraiment quitté ?

Holly avait elle aussi beaucoup aimé le premier roman de l’auteur, Monsieur Dick.

L’excellent article de la librairie Georges… et pour cause !

361 p

Jean-Pierre Ohl, Les Maîtres de Glenmarkie, 2008

28/09/2008

Nos amis les bêtes

BD_Docteur_heraclius_gloss.jpgAmis LCA,

Ces derniers jours silencieux pourraient annoncer un ramollissement sérieux du cortex mylouboukien. Ou peut-être bien un relâchement inattendu de mes activités culturelles, caractérisé par une consommation en hausse de Desperate Housewives (dont je raffole), de Mamma Mia et de pop-corn. Pour ceux qui sont venus sur ce blog cette semaine, vous avez sans aucun doute raison de vilipender mon inactivité bloguesque (et pour celles et ceux qui se reconnaîtront, le retard dans mes e-mails).

Mais, bonne nouvelle : l’étendue désertique de ces jours-ci va faire place à une série de billets qui, j’en suis sure, vous passionnera au plus haut point (si, si ! de là à rivaliser avec Stieg Larsson, à n’en pas douter !). Plus sérieusement, voici ce qui risque d’apparaître dans les quelques billets qui vont bientôt poindre le bout de leur nez :

- Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl, que je viens tout juste de terminer après une complicité de quelques jours qui pourrait bien annoncer une longue histoire d’amour, sans aucun doute absolument rocambolesque !

- Horacio Castellanos Moya, qui maintenant doit me compter parmi ses groupies après une rencontre à la Maison d’Amérique (prévue) et deux rencontres (fortuites) au Festival America. Horacio qui est très espiègle et avec qui j’ai eu l’occasion de plaisanter plusieurs fois, ce qui, j’en suis persuadée, ne gâchera en rien la lecture très prochaine de son nouvel opus.

- Plusieurs auteurs présents au Festival America, dont quelques livres me permettront de revenir sur le débat organisé autour du thème (provocateur ou dépassé ?) : « La question raciale existe-t-elle encore ? ».

 

Mais puisque je compte me rendre de nouveau au festival cet après-midi et que j’ai encore au moins un million de choses à faire, entrons dans le vif du sujet avec un petit mot sur une bande dessinée repérée chez Joëlle, Le Docteur Héraclius Gloss. Inspiré par un texte de Maupassant, cette BD retrace comme son titre l’indique l’histoire d’Héraclius Gloss, docteur reconnu et admiré (bien que personne ne sache quelle est sa spécialité). En quête de LA vérité absolue, le docteur cherche inlassablement, se référant à de vieux manuscrits et passant tout de même pour un original, bien qu’incontestablement savant. Jusqu’au jour où lui vient l’inspiration après la lecture d’un manuscrit : il devient alors le défenseur de la métempsycose. Qu’est-ce que cette théorie ? Ni plus ni moins que le concept de réincarnation. Formant un cercle par définition sans fin, l’homme évolue peu à peu dans la galerie des animaux pour devenir ce qu’il est, le singe étant la dernière étape de souffrance avant l’humanité : le singe est cet homme qui ne peut pas parler. Les mauvais actes font replonger dans des stades plus sournois (ne sois pas méchant sinon tu finiras goret), les bons relèvent évidemment l’individu.

Amateur de volaille et bon vivant, le docteur décide de se contenter désormais de légumes et de défendre tous les animaux qui, après tout, ne sont jamais que des humains expiant une faute quelconque. Mais une question le taraude : le manuscrit qui a permis cette révélation a été écrit par un homme poursuivant son récit d’une vie à l’autre, justifiant par ses existences multiples l’idée de réincarnation. Mais qui est cet homme ? Ne serait-ce pas lui ? Et comment faire accepter la métempsychose aux hommes ? Jusqu’au jour où ce qui passait au départ pour une petite tocade de savant extravagant finit par ressembler à de la folie.

J’ai tout apprécié dans cette BD : le dessin plein d’humour, dans lequel on peut avec attention remarquer mille détails ubuesques ; les personnages, drôles et loufoques dans leur cuistrerie ; les influences de Maupassant qui se retrouvent dans quelques remarques ironiques et l’absurdité de la situation. La fin tranche tout de même avec l’ensemble : beaucoup plus sombre, elle laisse un nuage planer sur ce qui ressemblait au départ à une farce bien menée. Les dessins rendent forcément de façon plus brutale la chute cruelle qui m’a fait penser à certaines des nouvelles de Maupassant lues récemment (notamment « Mademoiselle Cocotte » sur cette chienne noyée par un maître aimant). Joëlle souligne avec raison quelques petites longueurs mais, comme elle, j’ai passé un excellent moment avec cette BD originale qui a le mérite de reposer sur une histoire solide, bien construite et servie par un dessin plein de surprises ! Une de mes petites préférées, qui n’est pas sans rappeler cet autre cru, tout aussi sordide et désopilant : L'étrange affaire des corps sans vie.

Il me reste encore à trouver cette nouvelle dans sa version originale !

N'oubliez pas l'avis de Joëlle

96 p

J.S Bordas, Le Docteur Héraclius Gloss, 2004

12:00 Publié dans BD & Manga | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook | |

23/09/2008

Comme un ouragan…

goby_qui_touche_corps_tue.jpgcoeur.JPG… la tempête en moi… Non non non, oubliez Stéphanie de Monaco. Aucun rapport entre ce livre et la chanson, si ce n’est que comme un ouragan, ce roman m’a renversée, m’a emportée et de moi il ne reste plus rien si ce n’est une lectrice encore fiévreuse et totalement incapable de parler de Qui touche à mon corps je le tue, de Valentine Goby.

J’ai découvert cet auteur cet été avec L’Echappée, traitant d’une femme tombée amoureuse d’un Allemand pendant la guerre, humiliée ensuite. Ce nouveau titre est encore assez sombre : trois histoires se croisent et se mêlent. Celles de Lucie L., jeune femme qui se tord de douleur après avoir avorté ; de Marie G., faiseuse d’anges qui attend son exécution dans sa cellule ; de Henri D., bourreau. Le dernier jour, la dernière nuit passent et chacun vit à sa manière ce lent décompte avant l’inéluctable.

Si le sujet a priori macabre peut faire frémir (ou simplement hésiter) quelques lecteurs, il serait bien dommage de ne pas se laisser tenter.

Dans ce récit resserré et dense, trois vies fragiles se superposent : alors qu’un événement majeur approche et s’apprête à bouleverser leur existence, Lucie L., Marie G. et Henri D. laissent leurs pensées tourbillonner, songeant à leur enfance, aux éléments marquants de leur vie et à ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Pour des raisons différentes bien que liées, chacun subit l’angoisse écrasante de l’instant présent dans un état de fébrilité qui rend ses réflexions plus lucides et lui permet de percevoir les sensations avec plus d’acuité.

Alors qu’elle se vide de son sang en attendant d’expulser celle qu’elle nomme Else, Lucie L. songe à sa mère, cette femme dont elle incarne le prolongement. Toujours aimée, mariée à un homme amoureux, elle souffre de ne pas exister. Sa quête d’identité, son besoin de devenir entière et une la pousse à rejeter cet enfant qui la dévorerait. Demain elle sait donc qu’elle partira pour peut-être enfin se découvrir.

Coincée dans sa cellule, sous l’œil sévère d’une ampoule toujours allumée, Marie G. repense à ses origines modestes et au premier avortement, fait presque par hasard. Avec une certaine innocence, elle se revoit faire quelques gestes, presque rien ; elle se souvient du confort qui en a découlé, grâce aux cadeaux de remerciement de ceux qu’elle avait aidés. Ses enfants n’ont jamais manqué de rien. Pourtant aujourd’hui on la fait passer pour un être immoral et une mauvaise mère. Abrutie par une sentence inattendue, Marie G. envisage sa propre monstruosité.

Enfin Henri D. songe à ce père qui a cherché à creuser un fossé entre son foyer et la longue lignée d’exécuteurs dont il est issu et qui officie encore à Paris. Elevé loin de l’univers des bourreaux, Henri est naturellement revenu vers ses parents parisiens. Malade les premières fois, père d’un fils suicidé après avoir assisté à une exécution, Henri D. boit pour se maintenir en vie. Pourtant il semble attendre la mort qui pourrait le faucher et mettre fin aux mises à mort et à la souffrance causée par la disparition de René.

Ces destins brisés, ces vies tourmentées et indirectement mêlées sont racontées avec l’urgence qui caractérise l’écriture de Valentine Goby et qui rend avec violence et précision les bouleversements intimement vécus par chaque protagoniste. Vibrant hommage à trois personnages que rien ne devait a priori distinguer des autres (comme le rappelle l’anonymat conféré par le prénom banal suivi d’une initiale), ce roman foisonnant d’émotions ne manquera pas d’ébranler son public. Voilà une lecture riche, sublime bien que douloureuse et un roman immense, intensément vécu, absolument magnifique.

Autre roman de l’auteur : L’Echappée

Sur le métier d’exécuteur, un roman plein d’humour : Dieu et nous seuls pouvons de Michel Folco

136 p

Valentine Goby, Qui touche à mon corps je le tue, 2008

21/09/2008

Holidays…

flipo_ulysse.JPGChère LCA, bonjour à tous !

Me voilà face à un dilemme (eh oui, rien de moins !) : comment parler d’un livre figurant déjà sur (au moins) 5 529 314 blogs (après j’ai arrêté de compter) ? Mmh, je suis perplexe. Pourtant j’ai promis à Georges Flipo, auteur (presque) aussi chouchouté sur la blogosphère que David Foenkinos, de donner mon avis sur Qui Comme Ulysse, tâche ô combien difficile à laquelle je compte bien m’atteler maintenant. Désolée pour les redites et les rereredites.

Qui Comme Ulysse est un recueil de nouvelles évoquant les voyages. On remarque quelques destinations de prédilection, avec une Amérique latine largement représentée dans ces textes aux thématiques variées. En voici quelques exemples : deux touristes en Thaïlande envisagent le tourisme sexuel en se donnant des excuses fallacieuses ; en Argentine, on danse le tango pour oublier le quotidien ; un comité d’entreprise part discuter business dans le désert ; un blogueur s’invente des voyages extraordinaires sur le Net (« un savoureux mélange de Bougainville et de Gérard de Nerval ») ; ou encore, un écrivain exilé retrouve l’inspiration en préparant des empanadas (miam !).

Ce que j’ai apprécié c’est avant tout la richesse de ce recueil : si certains lieux reviennent plus souvent, les histoires sont toutes uniques et les personnages très différents. Chaque nouvelle est une surprise et crée le dépaysement, entraînant souvent le lecteur là où il ne s’y attendait pas. Si les héros ne manquent pas de défauts, les récits sont souvent amusants : on plaint certains personnages, on se moque d’autres tout en se réjouissant de leurs faiblesses, essentielles au bon déroulement de l’intrigue. Quelques-uns sont plus antipathiques que d’autres, à l’exemple de ces Français prêts à abuser d’une prostituée de dix ans en Thaïlande (texte dérangeant et très bien mené). Une de mes préférées : « l’Indifférent », texte cruel mais très poétique ayant pour cadre le Carnaval de Venise.

Autre réussite : le ton, souvent drôle et ironique, avec quelques petites remarques glissées discrètement çà et là. « Raoul regrette son idée : le tourisme d’affaires, c’est une absurdité. Le tourisme est suffisamment pénible, inutile d’y ajouter les affaires. »

A priori on peut s’attendre à des récits de voyage assez classiques. Pourtant, il n’en est rien. Certains ne partent pas, comme ce blogueur donnant des conseils aux apprentis voyageurs. Pour d’autres, le dépaysement n’est qu’un prétexte, une occasion de s’éloigner du quotidien pour révéler leur personnalité ou découvrir leurs limites : la moralité des touristes en Thaïlande ; l’idéal de vie de cet Argentin venu écrire en France ; le besoin de séduire de ces bourgeoises parties en montagne sans leurs maris ; ou encore ce Français se rendant à la Confitería Ideal pour rencontrer des danseuses aussi désœuvrées que lui. Plus que l’aspect géographique de la chose, c’est ce voyage au bout de soi qui caractérise ces nouvelles.

Enfin la chute, évoquée dans l’histoire de cet Argentin qui ne savait pas les faire (et en France, on aime les chutes !) est souvent logique, parfois anticipée par le lecteur… quoi qu’il en soit la plupart du temps pleine de charme.

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai donc moi aussi passé un très bon moment grâce à ce Qui comme Ulysse qui m’a donné envie de découvrir un des textes précédents de l’auteur. Un recueil que je recommande sans réserve, si ce n’est peut-être cette histoire de corridas qui me laisse perplexe.

Merci encore à Georges Flipo pour sa dédicace !

Extrait (« Nocturne ») :

« C’est triste, quand même, cette misère, soupira gravement Dupont Madame.

-Tu ne vas pas recommencer ! s’agaça son mari. C’est comme si tu étais à Abou Dhabi devant le désert.

-Ben, il n’y a pas de rapport !

C’était la réplique qu’attendait Dupont Monsieur.

-Mais si : quand on va à Abou Dhabi, est-ce qu’on se plaint du désert ? Est-ce qu’on dit que c’est ennuyeux ? Non. Le désert, c’est ce qu’on est venu voir. En Inde, c’est pareil, la misère, tu es venue pour ça, tu n’as pas à trouver ça triste. La misère, le désert, c’est pareil, c’es le tourisme.

-Oui, mais quand même…

Dupont Madame savait bien qu’il y avait une faille dans l’argumentation, mais elle ne voyait pas où. Toute sa vie, elle serait bernée par les sophistes. »

 

252 p

Flipo Georges, Qui comme Ulysse, 2008

20/09/2008

Nom de domaine

Amis LCA qui passez par ici,

Mon blog change d'adresse. Les liens vers l'ancienne adresse sont automatiquement redirigés vers la nouvelle, mais pour ceux qui sont plus méthodiques que moi et mettent à jour leurs listes de liens (si si il y a de courageux blogueurs parmi nous !), voilà le nouveau lien :

http://www.myloubook.com/

Le blog, lui, ne change pas et j'espère continuer à papoter avec vous par commentaires interposés ;o)

 

18/09/2008

Lectures gothiques & co, la suite !

ponson_terrail_baronne_trepassee.JPGEntre les examens, les vacances et le déménagement de mon cher et tendre, je n’ai pas eu l’occasion de suivre autant que je l’avais prévu les lectures gothiques commencées çà et là par un certain nombre d’entre vous (même si j’ai déjà lu un certain nombre de notes !). Pour mémoire, la note originale sur ce blog est ici ; la liste d’idées de lecture est . Alice a également écrit un billet à ce sujet, étant la première à suggérer une liste de lectures librement inspirées de Pauline d’Alexandre Dumas. Pour mémoire, ce roman faisait allusion à quelques classiques gothiques ainsi qu’aux Confessions d’un Enfant du siècle. Transgressant ces influences (soyons fous !), nous avions proposé de lire les récits en question tout en élargissant la liste des possibles à toute une série d’auteurs gothiques ou inspirés par cette littérature. Bref, tout cela aboutit à un joyeux bordel tournant cela dit autour de thématiques en général proches. L’idée était de lire entre 1 et 3 de ces textes d’ici la fin de l’année (plus bien sûr si vous en avez envie, mais nous ne voulions pas lancer de « défi » à proprement parler afin d’éviter son aspect contraignant). Je me proposais de réunir vos billets dans un document word que chacun d’entre vous pourrait recevoir s’il le souhaite. En théorie, une newsletter devrait également voir le jour très rapidement (malgré quelques petits soucis informatiques).

Encore merci à tous ceux qui suivent ces lectures et à ceux qui me relancent : the gothic spirit is back here, affaire à suivre !

 

Mais entrons dans le vif du sujet, avec un roman judicieusement recommandé par Wunschtraum : La Baronne trépassée de Pierre Alexis Ponson du Terrail. Cet écrivain du XIXe fait partie de ces feuilletonistes à la production gargantuesque, pouvant écrire jusqu’à 40 volumes en une année ! Son œuvre la plus connue est la série Les Exploits de Rocambole ou les drames de Paris (1859-1884). Cependant, d’après la critique, ses écrits sont d’une qualité inégale. L’auteur de la postface dit d’ailleurs à ce sujet que « cette production mammouthesque marie le meilleur et le pire ».

Imaginez un héros fort galant mais sans le sou qui, par ambition, prend pour maîtresse une femme influente. Il s’engage à lui accorder 24h d’esclavage dans le cas où il viendrait à se marier, le mariage (intéressé, bien sûr) dépendant de l’octroi incertain d’une charge importante. Imaginez maintenant que, sachant que sa maîtresse perd subitement son influence, Hector accepte le mariage avec une certaine Hélène, jamais rencontrée – qu’importe ?, puisqu’elle est auréolée d’une dot suffisamment séduisante pour faire oublier tous les éventuels défauts de la fiancée. Le mariage est alors organisé à la hâte pour berner le beau-père qui croit son gendre prêt à occuper un poste prestigieux. La surprise est excellente pour ce cher Hector (un peu fleur bleue, il faut bien l’avouer) : son épouse est aussi belle que charmante. Hector tombe de suite amoureux.

Mais les romans noirs ne donnent l’apparence du conte de fée que pour mieux plonger ensuite dans les affres de l’angoisse. C’est donc pendant la nuit de noce que la maîtresse fera appeler son esclave et le contraindra à rendre leur incartade publique, le forçant même à informer sa femme de sa conduite inconstante par un billet indigne de notre gentleman.

L’éprouvant esclavage ayant pris fin, Hector part rejoindre sa belle. Il la retrouvera dans son château breton, morte par sa faute. Après une période de deuil pénible, Hector s’enrôle dans l’armée et, en Allemagne, est conduit la nuit auprès d’un château sordide occupé par le veneur noir, personnage inquiétant prétendant être le fils du diable. A partir de là suivront de nombreuses péripéties au cours desquelles Hector rencontrera par deux fois les sosies de son épouse. Est-elle morte ? Revient-elle le hanter ? Est-ce un hasard on ne peut plus macabre ? Malgré sa bravoure, Hector est menacé par la folie. Quoi de plus normal quand on rencontre des cadavres éveillés, que l’on est convoité par un vampire et que l’on est la victime de ce qui semble être la plus sordide des machinations… ou la fantastique et terrible réalité.

Publié en 1852, ce roman a tout du bon feuilleton, avec ses rebondissements, ses exagérations, quelques liens grossiers entre les chapitres. C’est un excellent page turner, un bon exemple de littérature populaire, caractérisé par une histoire captivante et totalement rocambolesque. Les excès de passion (combien de fois Hector ne tombe-t-il pas amoureux ?), les drames, les effets d’annonce et le spectaculaire, tout contribue au côté palpitant de l’affaire.

Les monstres sont également de sortie ; c’est cependant le vampirisme qui l’emporte, avec cette figure extraordinaire qui rejoint Hector chaque nuit et semble dominer les autres personnages. Le roman rappelle les classiques du genre, avec son lot de cimetières, de lumière effrayante, de morsures inexpliquées et de cercueils.

On a pourtant plus l’impression d’avoir devant nous un pastiche. Le narrateur joue avec nos nerfs, certes, mais il prend également un malin plaisir à mélanger surnaturel et construction policière, le récit s’achevant par un éclaircissement en bonne et due forme (à la Agatha Christie, avec ce cher Hercule revenant sur chaque événement mystérieux pour arriver à une conclusion retentissante). Malgré l’humour et le côté presque folklorique de cet excès de gothique, certaines questions restent sans réponse et ce qui semblait être une bonne farce garde tout de même sa part de mystère.

La postface de Jean-Baptiste Baronian complète ces impressions de lecture par une analyse courte et intéressante. Baronian souligne la variété de situations de ce roman riche tournant autour du thème du vampirisme et empli de « châteaux mystérieux, pièces d’appartement doubles, décors macabres, hallucinations, apparitions, cauchemars, invocations magique, etc ». Il souligne les influences d’Ann Radcliffe et de Clara Reeves, sans oublier l’audace de Ponson du Terrail, qui s’amuse à jouer avec les codes de l’imaginaire et à mélanger tous les genres dans un joyeux méli-mélo. Ces codes sont d’autant plus brouillés que ce roman est à la fois réaliste et fantastique : en effet, difficile de démêler les deux parfois, même si beaucoup de réponses sont apportées par la suite. Bien que d’inspiration gothique, le roman rappelle le genre policier, avec l’existence d’une énigme et une description détaillée de chaque circonstance et fait troublants. Pour Baronian, l’enjeu du roman est cependant la description du baron et sa réaction face aux événements inattendus dont il est la victime ; il en va de même de sa réaction face aux trois visages d’une même femme, présentés dans trois parties bien distinctes. A cet égard, Ponson du Terrail serait un précurseur.

Quoi qu’il en soit on prend un malin plaisir à découvrir les aventures de ce baron qui a tout d’un valeureux chevalier, prêt à brandir son épée pour sauver son honneur : outrageusement courageux, un peu ridicule en raison de son inclination romanesque et excessive envers la gente féminine, le héros est au final un jeune homme un peu trop lisse mais fort sympathique. La mascarade dont il semble être victime est absolument machiavélique. Le pauvre n’est pas épargné par le narrateur (et sa femme vampire)… mais le lecteur est ravi de se délecter de ses mésaventures ! Un très bon moment de lecture et une découverte sympathique à recommander à tous ceux qui s’intéressent aux vampires et aux romans d’aventure !

Et un petit extrait, gothique comme on les aime :

« L’escalier avait deux cent quatre-vingt-dix-sept marches. Les chevaux les gravirent en dix minutes, et bientôt le baron et ses hôtes se trouvèrent sur une deuxième plate-forme, de laquelle surgissaient les murs du château. C’était un gothique manoir, avec fossés profonds taillés dans le roc vif, tourelles élancées et pointues, sveltes clochetons, ogives nerveuses et fines, créneaux noirs et lourds, beffroi gigantesque, toiture moussue, murs pleurant aux brutales caresses du vent nocturne, écusson gravé sur le fronton de la porte principale, et souterrains longs d’une lieue, creusés à travers la roche et correspondant mystérieusement avec les forêts et les plaines d’alentour. »  (p68)

Idées de lecture pour tous ceux qui sont tentés par l’aventure !

263 p

Pierre Alexis Ponson du Terrail, La Baronne trépassée, 1852

16/09/2008

Shocking !

james_vie_londres.JPGAprès une multitude de lectures n’ayant pas grand-chose à voir avec la pluie, les chemins de campagne anglais, le brouillard et la crasse londoniens, les tasses de thé, les vieilles demoiselles et les séduisants/bedonnants pasteurs, j’ai décidé de ressortir un certain nombre de titres de ma gigantesque PAL made in English (the language, of course !). Après une petite hésitation entre Woolf, Wharton, Wodehouse (que de « W » !) etc, j’ai jeté mon dévolu sur Une Vie à Londres d’Henry James, découvert en occasion début juillet, avant toutes mes pérégrinations.

Ici le lecteur respire effectivement la vieille demoiselle et la leçon de morale, dans ce roman quelque peu poussiéreuxl’histoire (qui n’en est pas vraiment une) est celle de Laura Wing, jeune Américaine scandalisée par la conduite de sa sœur Selina. Celle-ci, mariée à un Anglais, le trompe ouvertement avec un fringant capitaine, laissant entendre que son époux Lionel n’a rien à lui reprocher, la bassesse de l’un rivalisant avec celle de l’autre. Laura, qui s’érige en haute patronne de la vertu et craint les retombées d’un éventuel scandale, songe en réalité essentiellement à sa propre réputation. Par ailleurs, le Londres aristocratique et bourgeois est décrit ici comme un univers parfaitement corrompu où le vice des uns n’a d’égal que celui des autres. Dans cette fange qui répugne tant à Laura, le comportement de Selina semble presque une banalité. Certes, il flotte un certain parfum de scandale autour du divorce souhaité par les deux époux. Rien qui ne saurait être effacé par les prochains potins.

Conseillée par son amie Lady Davenant, respectable et âgée, influencée par sa sœur et son beau-frère qui ne comprennent pas ses reproches et son entêtement à ramener Selina à la raison, Laura Wing pourrait aller de l’avant et trouver enfin l’époux qui la sortirait d’une situation financière embarrassante. L’Américain Wendover pourrait bien jouer ce rôle mais, si les liens qui se tissent entre eux peuvent donner quelques vains espoirs au lecteur, il faut se souvenir que ceci est un roman de Henry James et que, très certainement, la fin risque d’être implacable, outrageusement sombre – même si pour ça l’héroïne doit faire preuve d’un acharnement et d’un manque de bon sens exagérés. J’avais parlé il y a quelques mois des Dépouilles de Poynton où une autre héroïne compliquait suffisamment son destin pour perdre toute chance de vivre heureuse avec un époux aimant. Une Vie à Londres ajoute une variante à ce type d’héroïne tellement tordue (et improbable ?) que l’on se demande si Henry James n’avait pas quelques comptes à rendre à la gente féminine. A ce sujet, Diane de Margerie évoque le traitement de la femme idéale chez James dans sa préface de La Séquestrée : une figure maternelle dévouée corps et âme à la réussite de ses chers petits (idéalement masculins).

La préface annonce Une Vie à Londres comme un roman charnière dans la carrière de Henry James. Si les premiers livres présentent une confrontation brutale entre l’Amérique et l’Europe corrompue, tranchant en faveur de la première, l’installation en Europe de Henry James lui permet petit à petit de mieux appréhender le monde qu’il jugeait si sévèrement au début. Voyant toujours ses travers mais percevant de plus en plus de mérites au sein de ce continent aux mœurs plus débridées, James s’attelle à l’écriture de ce roman plus complexe où Laura Wing, si elle dénonce la corruption de son entourage londonien, n’est pas à l’abris des critiques. Plus ironique, à mon avis presque condescendant, James évoque donc avec excès l’honnêteté sans borne et la terreur de Laura lorsque celle-ci est confrontée à la réalité. Et il est vrai que plus que les critiques faites par l’héroïne, c’est celle-ci qui est la cible des moqueries du lecteur, voire de son agacement.

J’ai lu sur le web quelques critiques faites à Henry James. Je suis d’accord avec certaines d’entre elles : l’opposition entre deux continents a été jugée un peu trop « forcée », et l’histoire n’aurait en rien changé si tous les personnages avaient été Anglais. La fin un peu brutale a aussi été dénoncée. Et il est vrai qu’à la fin tout s’enchaîne, les personnages partent brutalement dans un sens ou dans un autre, le fin mot du divorce n’apparaît pas, le destin de Laura Wing est laissé en suspens. A charge au lecteur d’imaginer la suite. Pourquoi pas ? Mais les éléments laissés dans l’ombre sont extrêmement nombreux.

J’ai donc bien retrouvé mes vieilles jeunes filles et mes jeunes vieilles filles, une société britannique faite de potins, les visites du dimanche et les tasses de thé. Malgré plusieurs passages un peu longs où les appels angoissés de Laura (et, plus familièrement, ses nœuds au cerveau) m’ont ennuyée, j’ai lu avec intérêt ce roman en un week-end. Si Henry James perd de sa fraîcheur, son analyse de la société passe au second plan au profit de l’étude de quelques personnages symboliques mais, à ce titre, un peu trop caricaturaux. Au final, tout est dans l’exagération et, même si un roman de Henry James est par définition digne d’intérêt, j’ai trouvé l’histoire un peu trop ampoulée, la finesse mise à rude épreuve par ces personnages entiers et, si l’on sent la distance et l’ironie d’Henry James, je crois que celles-ci sont particulièrement desservies par la traduction française.

L’article de Wikipedia.

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195 p

Henry James, Une Vie à Londres, 1888

(Petit rapprochement : c’est l’année de publication du recueil Clair de Lune et autres nouvelles de Maupassant)

13/09/2008

Dédicace spéciale !

lessing_fifth_child.jpgJe sais que c’est un peu inhabituel mais impossible de ne pas dédier cette note à Papa Lou (nom de code transparent s’il en est), qui passe parfois par ici et me reproche régulièrement de ne pas lire Doris Lessing, qui l’a très certainement ensorcelé (la vilaine !). En effet, amis lecteurs, depuis des années on essaie par tous les moyens, des plus directs aux plus détournés, de me faire lire enfin du Lessing. J’avais bien lu et apprécié la nouvelle « The grand-mothers » mais je n’en avais pas parlé ici car il me restait d’autres textes à découvrir dans ce recueil ; c’est donc avec cette note que je mettrai un terme à l’absence honteuse de Doris Lessing sur ce blog qui plus est souvent tourné vers les Côtes britanniques. Roulement de tambours (et applaudissements certains de Papa Lou) : Doris Lessing fait son entrée sur ce blog !

The Fifth Child est un roman étonnant. Avant d’aller plus loin, autant dire que mes deux lectures de Doris Lessing portent sur des sujets assez dérangeants, un peu malsains même. « The grand-mothers » a pour personnages principaux deux meilleures amies ayant chacune pour amant le fils de l’autre. The Fifth Child porte cette fois-ci sur la naissance d’un enfant monstrueux, sur les plans physique et moral. Dans les deux cas j’ai trouvé que Doris Lessing traite avec beaucoup de sang­-froid ses personnages, abordant des tabous avec précision, un semi détachement et une sensibilité certaine qui impliquent immédiatement le lecteur.

Doris Lessing définit son livre comme une « horror story » ; c’est un texte qu’elle déclare avoir détesté écrire, sans aucun doute il a découlé d’une gestation éprouvante.

L’histoire est celle de Harriet et de David, jeune couple rêvant de fonder un foyer idyllique. Dans les années soixante, ils achètent une immense maison victorienne dans le but d’accueillir une famille nombreuse et des amis toujours bienvenus. Le rêve se concrétise jusqu’à la naissance du cinquième enfant. Après une grossesse extrêmement douloureuse, Harriet éprouve immédiatement de l’aversion pour son fils qui lui évoque un gnome, un monstre issu de la fin des temps. Son mari et ses proches, s’ils ne se prononcent pas ouvertement d’abord, semblent tous mal à l’aise devant l’enfant aux yeux jaunes et au regard féroce. Dès sa naissance, Ben fait preuve d’une force extraordinaire. Froid, rageur, violent, il ne semble éprouver d’affection pour personne et ne ressentir aucune émotion, hormis une joie malsaine lorsqu’il détruit. Ce roman porte essentiellement sur l’arrivée de Ben dans la famille, son impact sur son entourage, même si l’on suit son évolution, du fœtus cruel à l’adolescent inquiétant. Le point de vue est celui de la mère (avec un passage occasionnel à la 1ère personne), à qui tout le monde semble reprocher l’existence de Ben. Harriet est sans aucun doute le personnage le plus présent dans le roman, même si elle joue à mon avis surtout un rôle de narratrice subjective.

Voilà un roman psychologique qui reprend effectivement certains éléments du roman d’horreur. Ben, qui observe froidement son entourage, reproduit des comportements humains sans les comprendre et tue des animaux à mains nues, m’a fait penser au héros du film Halloween, la Nuit des Masques qui assassine sa sœur alors qu’il est encore enfant ! S’il a tout d’un futur psychopathe, Ben est un personnage ambigu. Comme le dit Harriet, il est impossible de comprendre la façon dont il voit le monde, de savoir s’il a des sentiments ou non. Mais le monstre est aussi celui qui sommeille en chacun de nous. Ainsi, devant l’enfant gênant, la famille généreuse et bien pensante n’hésite pas à adopter un comportement inhumain ; l’enfant sera placé dans une institution (qui a tout d’un hospice victorien) où chacun s’attend à le voir mourir. Lorsque Harriet décide de le secourir, on lui oppose une muette désapprobation : pourtant, pour le lecteur impliqué mais extérieur à la scène, Harriet a adapté un comportement légitime. Qu’elle soit poussée par son devoir de mère ou ses responsabilités en tant qu’individu, Harriet agit avec un certain sens moral ; pourtant, son entourage semble trouver anormal son comportement. A la malice de Ben répond l’absence d’humanité d’une famille des plus charmantes à l’origine.

C'est un roman fascinant, très réaliste, assez court et rapidement lu (un vrai « page turner »). On peut y voir une histoire sordide ou s’intéresser à la complexité des personnages. On peut voir en Ben un simple monstre ou s’interroger sur l’ambiguïté de son comportement ou encore, sur l’origine de son apparente difformité. La lecture, bien que passionnante, est assez douloureuse en raison de la noirceur du sujet et de la façon dont il est traité. Les pistes de lecture sont nombreuses mais mieux vaut laisser chacun se faire sa propre opinion. L'écriture de Doris Lessing est quant à elle remarquable. Un livre qui sans aucun doute mérite le détour!

Doris Lessing : ''What happened,'' she said, ''is that I wrote it twice. The first time I wrote it I thought it was dishonest and too soft - this is not what would happen if such an alien creature was born into our society. Something much worse would happen. So I threw away the first draft, and while it's certainly more unpleasant now, I think it's more truthful, especially in the reactions of the other children. I was too soft on them.'' (NY Times)

Des liens très intéressants en anglais (outre le précédent lien) : le blog de Terry Weyna, celui de Kimbofo, l’article de Martha Holmes et le billet de John Self.

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133 p

Doris Lessing, The Fifth Child, 1988

Hijo de la luna

maupassant_clair_lune.JPGSeptembre, c’est la rentrée des classes, saison propice aux bonnes intentions et aux lectures plus studieuses. Après beaucoup de lectures françaises contemporaines, miss Lou est d’humeur plus classique, ce qui lui a valu des retrouvailles fort émouvantes avec Guy (de Maupassant, bien évidemment !).

En farfouillant au rayon français de la FNAC de Barcelone (je dois avoir trop augmenté ma PAL espagnole en juin pour avoir envie de poursuivre mon œuvre dantesque et désastreuse), je suis tombée sur le recueil Clair de Lune et autres nouvelles – avec un soupir de soulagement car je croyais le rayon voué corps et âme aux productions d’Anna Gavalda, Marc Levy et Catherine Laborde, objets dont je n’ai toujours pas compris la fonction exacte (combustible ? essuie-tout ?).

Comme le fait remarquer Ekwerkwe dans son billet, ce recueil est un peu surprenant en raison de son assemblage de nouvelles sans point commun apparent. Les sujets sont multiples : un homme décide de se ranger mais, le jour de son mariage, se découvre un enfant illégitime ; un ecclésiastique sorti de nuit pour surprendre sa nièce en compagnie d’un jeune homme tombe sous le charme du clair de lune et abandonne ses idées de poursuite ; un homme devient fou après avoir noyé sa chienne ; un autre croise un fantôme ; deux vieilles filles sont exposées aux regards réprobateurs de leurs semblables ; un docteur tente de prendre le pouvoir dans son village après la chute de Napoléon III ; un homme heureux en ménage découvre les infidélités de son épouse après le décès de celle-ci ; un instituteur accusé d’avoir assassiné ses élèves… voilà pour la plupart des récits, contes ou nouvelles qui constituent ce recueil.

Voilà quelques éléments intéressants tirés de ma lecture de la préface (qui, sans être passionnante, donne un certain nombre de pistes de lecture) : le recueil publié chez Folio correspond à une édition de 1888, soit l’édition définitive établie par Maupassant. Ces récits ont pour la plupart été publiés dans la presse avant d’être rassemblés, à « l’âge d’or du récit court, dont les journaux sont de grands consommateurs » (p8). S’il est difficile d’appréhender l’ensemble de ces nouvelles de façon globale, c’est aussi parce qu’environ cinq ans séparent leur rédaction, cinq années au cours desquelles la vie de Maupassant a passablement évolué, son entrée dans les salons et « les progrès de sa maladie » influençant désormais ses écrits.

Plusieurs éléments ressortent particulièrement de cette préface. Tout d’abord, l’influence de l’actualité sur le travail de Maupassant, qui fait correspondre ses récits aux dates de publication. « Mademoiselle Cocotte », l’histoire de la chienne noyée, correspond au projet de création de la SPA. « Les Bijoux », qui évoque notamment le petit salaire d’un fonctionnaire, fait écho à « la campagne en faveur des petits et moyens fonctionnaires, réduits à une quasi-pauvreté » (1882). Parfois, la nouvelle n’a pas de rapport avec l’actualité mais celle-ci est évoquée brièvement dans la conversation, souvent en introduction, les faits divers servant de prétexte à l’histoire qui va suivre. Bref, l’actualité est revisitée par Maupassant, qui se « l’approprie » avec succès, se montre à l’occasion satyrique, faisant parfois preuve d’engagement (contre le célibat des prêtres, contre la vacuité de la politique…).

Autre commentaire intéressant : l’auteur de la préface fait le rapprochement entre plusieurs nouvelles de Maupassant, remarquant leurs correspondances et, dans certains cas, la réécriture d’un récit arrivé petit à petit à maturité. On retrouve donc des histoires a priori semblables au final complètement détournées par l’écrivain, selon qu’il veut faire ressortir tel événement ou tel point de vue.

L’attitude un peu morbide et désespérée de Maupassant se retrouve également dans la structure du recueil, qui s’ouvre avec « Clair de Lune », texte plutôt positif, et s’achève avec « La Nuit », texte sombre et, je trouve, profondément destructeur. Le recueil est d’ailleurs dans l’ensemble assez pessimiste « et présente une majorité d’hommes et de femmes bêtes, avides, grotesques, et surtout malheureux ». (p33)

Les femmes sont abordées sous divers angles : avec dureté et une certaine amertume humoristique lorsqu’il s’agit des demi-mondaines, des superficielles, des artificielles, des femmes fatales ; avec une certaine compassion (un peu moqueuse) lorsque les figures féminines souffrent de la cruauté de leur entourage, comme c’est le cas avec cette vieille fille qui appelle ses enfants et son mari au moment de mourir ou cette autre qui n’a pas pu oublier son amoureux de treize ans.

Enfin, le fantastique est indirectement présent dans ces récits ; « il n’a que faire des effets extérieurs : le cœur de l’homme suffit à le susciter. » (p32) Cela m’a fait penser à la préface d’Edith Wharton (Le Triomphe de la Nuit) qui, évoquant ses histoires de fantômes, insiste sur son rejet des sensations fortes et sur son goût pour la création d’atmosphères propices à laisser l’imagination du lecteur accomplir le reste du chemin.

Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu Maupassant. Cette fois-ci je ne tarderai pas à le relire, ce recueil m’ayant beaucoup plu. Les histoires sont brèves, les faits clairement exposés, le cadre minime ; tout semble parfaitement maîtrisé et pourtant, le style agréable de Maupassant est vibrant d’émotion, pouvant altérer rapidement notre ressenti en quelques mots empreints de mélancolie, d’enthousiasme moqueur ou de contemplation sensuelle. On s’abandonne avec plaisir devant la variété des tons et des sujets. Certaines nouvelles sont particulièrement marquantes, de par la justesse du ton et le traitement de sujets difficiles : « L’Enfant », l’histoire de ce mari revenant le soir de ses noces avec un enfant illégitime dans les bras ; « La Reine Hortense », celle de cette vieille fille au cœur dur soudain rappelée à ses instincts maternels au moment de mourir ; « Les Bijoux », l’histoire de ce petit fonctionnaire trompé par son épouse.

Alors, si vous aussi avez un peu délaissé cet écrivain, n’hésitez pas à le retrouver à l’occasion avec ce recueil très plaisant.

242 p

Guy de Maupassant, Clair de Lune et autres nouvelles, 1888

10/09/2008

Télégramme

oz_foret_profonde.gif« Ai lu auteur recommandé Oz. STOP. Sujet universel. STOP. Regrette tolérance zéro et recommande écoute. STOP. Lecture rapide. STOP. »

 

On pourrait presque se contenter d’un tel télégramme avec Soudain dans la forêt profonde, conte initiatique ou fable empreinte du folklore yiddish sympathique mais simpliste. Première rencontre avec Amos Oz, auteur mis à l’honneur en ce moment sur Lecture/Ecriture, cette lecture aura été agréable sans pour autant me convaincre totalement. Peu familiarisée avec la littérature israélienne, je n’étais pas particulièrement attirée par l’univers d’Amos Oz et, si j’ai trouvé le sujet de ce petit livre soudain alléchant, je m’aperçois aujourd’hui que ce livre n’est sans doute pas le plus réussi.

 

L’histoire est celle d’un village reculé dans les montagnes, en bordure de la forêt, où les animaux ont disparu depuis si longtemps que les enfants ont cessé d’y croire et prennent leur existence pour de simples fables inventées par les adultes. Lorsque l’un d’entre deux revient de la forêt en galopant et en hennissant, il est traité en marginal ; on le déclare atteint de hennite, maladie peut-être contagieuse. La nuit, les habitants se barricadent en craignant l’arrivée du monstrueux Nehi, créature vivant dans la montagne et rôdant dans les ruelles la nuit, sans doute à la recherche d’enfants égarés. Un jour, deux enfants décident de partir eux-mêmes explorer la montagne, persuadés de trouver des animaux. Mais la nuit tombe et les voilà vraisemblablement pris au piège.

 

Ce texte constitue à mon avis une lecture parfaite pour les enfants. Peut-être un conte à leur raconter sur plusieurs jours, clair et simple, suffisamment empreint de merveilleux pour intéresser un jeune public. En revanche, s’il se veut universel, ce texte est à mon avis trop réducteur pour un lectorat adulte qui, sans s’ennuyer, verra tout au plus une bonne lecture de plage ou de métro dans cette histoire au final très banale. On pense aux contes de Grimm, à tout un univers biblique. Mais si les rapprochements intéressants ne manquent pas, on peut regretter le manque de complexité des rapports entre humains et animaux, entre adultes et enfants ; de même, la cruauté des uns et des autres est évoquée brièvement, le tout pour arriver à une conclusion moraliste affligeante de banalité. Soyons tolérant, écoutons les autres, c’est ainsi que, peut-être, nous arriverons au bonheur et à la paix. Plein de bonnes intentions, ce texte ne se démarque pas par sa brillante originalité et, en visant peut-être un peu trop large, pêche par excès de généralité.

 

L’article assez neutre du magazine Lire évoque « une fable sur l'exil et l'exclusion, sur les vertus de l'innocence, sur les pouvoirs de la mémoire et de la parole » et présente très clairement le sujet ; Heloim insiste sur la description d’un « monde terriblement humain » ;

Vilaindéfaut souligne l’atmosphère étrange et onirique mais regrette aussi le manque d’ambiguïté de ce texte ; même reproche chez Yannick Rolandeau, qui présente Amos Oz et son engagement en faveur de la paix ; Senhzen et Laurence de Lann (Amazon) ont trouvé plus de profondeur à ce texte.

 

126 p

 

Amos Oz, Soudain dans la forêt profonde, 2005

06/09/2008

Who must be my lucky star ?

Prix_Landerneau_1.jpgAujourd’hui, vendredi, c’est le jour de la remise des prix ! (quel alignement superbe de rimes navrantes !)

Papillon demandait il y a deux jours (avec raison) : “A quand la publication de TON prix Landerneau ? ». Avec un peu de retard sur le timing que je m’étais fixé, voilà enfin le billet qui consacrera louesquement le livre qui m’a le plus marquée.

Avant cela, à mon tour de remercier de nouveau Elodie Giraud et les organisateurs du Prix Landerneau d’avoir partagé la sélection avec quelques petits chanceux de la blogosphère et de m’avoir fait ainsi découvrir huit romans que je n’aurais sans doute pas ouverts par moi-même pour la plupart. Une opération marketing qui a, je trouve, débouché sur un chassé-croisé de billets sincères aux conclusions parfois opposées. J’ai beaucoup aimé participer à cet échange en découvrant parfois d’un œil amusé, intrigué, curieux les billets portant un autre regard sur des lectures qui m’avaient plu ou pas.

N’ayant pas accès à Internet au moment où je prépare ma note, je ne peux pas faire référence à toutes les conclusions des autres blogueurs, ne me souvenant que de quelques-unes (désolée !). Je me souviens que La Main de Dieu a été l’élu d’une, si ce n’est deux blogueuses. Il me semble que Papillon s’est laissée séduire par l’histoire d’un papy en cavale de Joseph Bialot. Caro[line] a craqué sur Antoine Laurain Fume et Tue. Enfin Anne a dit « oui » à Et mon cœur transparent… me serais-je trompée ? Bien sûr je cite là à peine la moitié des blogueurs participants (même moins); n’hésitez pas à intervenir pour renvoyer vers votre propre choix (et mille excuses pour ce rappel involontairement tronqué).

Après moult hésitations, j’ai décidé de procéder par élimination pour élaborer mon « top 3 » 100% personnel.

 

Sans hésitation, j’ai écarté La Main de Dieu et Le Jour où Albert Einstein s’est échappé. Il s’agit des deux lectures les plus pénibles pour moi et, là où il n’y a pas de plaisir, il n’y a pas de regrets. Dans le cas de Yasmine Char, malgré certaines qualités, je n’ai pas été du tout sensible à l’écriture glaciale ; j’ai trouvé que le roman tournait en rond, me suis tout de même remarquablement ennuyée et aujourd’hui, peu de temps après, il ne me reste déjà plus grand-chose de ma lecture. Joseph Bialot a écrit un roman extrêmement chargé ; le ton vindicatif et le vocabulaire choisi par le narrateur m’ont fait prendre beaucoup de distance au départ. L’intérêt est venu ensuite, mais le plaisir a été absent trop longtemps pour que ce livre fasse partie de mes favoris.

 

Sur les six restants, j’ai également renoncé à Nous vieillirons ensemble et Fume et Tue. Tous deux m’ont fait passer un très bon moment. Voilà d’excellents romans de détente, par exemple parfaits pour la plage. L’écriture n’est pas du tout désagréable et l’histoire est sympathique (pleine d’humour dans le cas d’Antoine Laurain) mais pour moi cela ne va pas plus loin. Si je les recommande avec enthousiasme autour de moi, je n’ai pas vraiment eu de révélation avec ces romans qui, comme le disait Pascal à propos d’un autre livre de la sélection, ne sont ni des chefs-d’œuvre ni des abominations (ou des romans de gare, au choix). Cela ne m’empêchera pas de lire à nouveau ces deux auteurs : un petit roman léger et bien sympathique à l’occasion ne fait jamais de mal !

 

J’ai beaucoup hésité quant à la 3e marche de mon petit podium personnel. Avec beaucoup de réserves, j’ai mis de côté Le Théorème d’Almodovar. L’un d’entre vous avait parlé à son sujet de roman « expérimental » ; à mon sens, c’est justement cet aspect qui fait tout son intérêt… mais qui rend la lecture moins plaisante. J’ai trouvé ce livre très original (comment pourrait-on dire le contraire ?) ; il se démarque sans aucun doute de la sélection, frôlant parfois l’essai, explorant une voie étonnante, désarçonnante. Un texte qui gagne à être connu mais plus intriguant que véritablement agréable. Dommage que le plaisir n’ait pas toujours accompagné chez moi la curiosité.

 

D’où le résultat suivant :

 

Number 3 : Michèle Halberstadt, L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis.

Parce que si ce livre ne m’a laissé au final que des souvenirs un peu flous et des impressions assez vagues, c’est un de ceux que j’ai pris le plus de plaisir à lire, sans pour autant regretter le style un peu facile. On se laisse bercer avec délice dans un nouvel univers sensoriel et si la psychologie des personnages aurait peut-être été servie par plus de développements, j’en garde un excellent souvenir.

 

Number 2 : Claire Wolniewicz, Le Temps d’une Chute.

Parce que j’ai également trouvé le style plus élégant tout en dévorant ce roman dont les contours et l’histoire m’ont vraiment plu. Un excellent moment passé dans l’univers de la mode, de Dior, YSL, Jean-Paul Gaultier, Issey Miyake et Madeleine Delisle, grâce au rythme des collections décrites avec poésie et analysées par un esprit engagé !

 

Number 1 : Véronique Ovaldé, Et mon cœur transparent.

Sans doute pas le style le plus pur, le plus élégant a priori. Et pourtant, j’ai aimé la simplicité de l’écriture d’Ovaldé, qui arrive à emboîter dialogues et pensées à la narration avec beaucoup de naturel, grâce à de simples jeux de ponctuation et un enchaînement étonnant. Les mots filent à toute allure, l’effet est surprenant et si ce livre ne fait pas l’unanimité, il ressort pour moi de la sélection par son audace et son travail de la langue. Ajoutons à cela un univers réel parsemé d’éléments absurdes à la Boris Vian, et voilà le livre qui a su me toucher, m’amuser et qui ne laisse en aucun cas indifférent. Parce que je n’aime pas toujours les audaces grammaticales et que je succombe rarement à leur résultat dérangeant, je suis époustouflée par Et mon cœur transparent qui cette fois-ci est parvenu à me toucher.

 

Et voilà pour mon dernier billet sur le prix Landerneau (le 10e tout de même) !

05/09/2008

Prêt-à-porter

wolniewicz_temps_chute.jpg(Pour ceux qui ont oublié ce film, la BO diffusée partout il y a une quinzaine d’années avait pour refrain ces paroles imagées : « Naa, nanananaa, nanana… »)

Voilà la toute dernière note liée au prix Landerneau, avant mon classement personnel et le choix du livre qui m’aura le plus marquée. Le Temps d’une Chute m’a permis de découvrir un éditeur que j’avais remarqué sans pour autant saisir l’occasion de lire un de ses romans. Ce n’était sans doute qu’une question de temps... quoi qu’il en soit, le prix Landerneau m’a permis de concrétiser de vagues projets de lecture.

Le Temps d’une Chute m’attirait a priori de par la collection, le titre mélancolique assez imagé et les quelques mots entraperçus en parcourant rapidement le 4e de couverture. Il faut dire que pour ce prix, j’ai cherché à être le moins influencée possible avant de me plonger dans ma lecture ; je n’avais donc souvent qu’une idée très vague du sujet avant d’ouvrir les huit livres. J’avais tout de même parcouru plusieurs critiques en ligne, la plupart du temps assez négatives.

Comme pour Véronique Ovaldé dont j’avais lu beaucoup de critiques enthousiastes mais qui a vraiment déçu beaucoup d’entre vous récemment, je vais m’inscrire un peu en porte-à-faux ici, avec un billet plus positif que la plupart de ceux que j’ai pu lire. J’ai essayé de faire figurer à peu près tous vos avis ci-dessous, n’hésitez surtout pas à intervenir pour laisser un lien ou donner votre avis si je vous ai oubliés !

Le Temps d’une Chute est l’histoire Madeleine Delisle, qui voit défiler sa vie à la suite d’une chute du haut de son immeuble. Issue d’une famille modeste, Madeleine perd sa mère alors qu’elle est encore jeune et est envoyée dans un orphelinat tenu par des religieuses par un père qui n’a que faire de sa marmaille. Nouant des rapports conflictuels avec la religion, l’enfant trouvera cependant là une amie, Hélène, avant de se préparer au métier de couturière. Isolée après qu’Hélène a été retirée brutalement de l’orphelinat par sa belle-mère, Madeleine finit par s’en aller à son tour pour travailler chez une couturière de Limoges autrefois propriétaire d’un commerce florissant. Si les relations avec sa patronne ne sont pas tendres, la jeune femme va se nouer d’amitié avec la cuisinière Léonarde, qui fait figure d’ange protecteur tout au long de l’histoire. Madeleine finira par faire repérer une de ses robes par une actrice parisienne et gagner la capitale. Travaillant d’abord au sein d’une autre maison, Madeleine finit par devenir propriétaire. Ses modèles se vendent immédiatement, les défilés soulèvent l’enthousiasme des clientes et de la critique ; les fidèles sont nombreux, la maison se développe, les collections prennent le plus clair du temps de Madeleine. Cet investissement sans relâche aura un impact sur sa vie personnelle et les relations conflictuelles qu’elle entretient avec Tadeusz, son compagnon et Lucie, leur fille sans cesse rejetée. Jusqu’à ce que chute une Madeleine âgée, privée de son petit-fils Jules et souffrant du vide qui l’entoure.

Le siècle est parcouru en effet, mais les événements historiques ne sont qu’assez vaguement évoqués. On peut s’étonner de traverser par exemple la seconde guerre mondiale sans qu’aucun détail ne soit fourni quant à l’activité de l’atelier pendant cette période. Un peu surprise tout d’abord, j’ai finalement accepté de me concentrer sur Madeleine, qui tourbillonne, crée et se disperse au milieu des matières et des couleurs, tandis que les personnes et les événements alentours gardent une part de mystère, n’intervenant que lorsqu’ils jouent un rôle particulier dans l’histoire personnelle de Madeleine. Tout est en effet centré sur le personnage et au final, j’ai trouvé l’effet plutôt réussi : l’héroïne voit défiler sa vie, il est normal que tous les événements soient filtrés par sa perception parfois étriquée des choses, d’où quelques flous, beaucoup d’interrogations, des vides à combler. On pourrait peut-être regretter la traversée du siècle un peu légère, bien que rythmée par l’histoire de la mode, l’arrivée de grands couturiers et l’évocation de leurs collections. Cela n’empêche pas l’histoire d’être très agréable et, j’ajouterais même, captivante. Car du début à la fin, j’ai eu bien du mal à abandonner ce roman que j’ai lu très rapidement, en prenant beaucoup de plaisir.

Le style un peu froid mais très élégant m’a rappelé Valentine Goby, qui adopte parfois un ton un peu journalistique mais amplement imagé. Cette écriture m’a elle aussi séduite, correspondant à mon sens très bien au personnage de Madeleine, finalement assez distante et détachée.

Beaucoup de thèmes sont évoqués et empêchent le lecteur de se lasser trop vite de l’aller-retour entre l’atelier et les défilés. Parmi eux : les fantômes laissés par la première guerre mondiale ; les camps nazis et les privations de la seconde guerre mondiale, assortis de toutes les réactions animales qu’ils suscitent ; la mode associée au féminisme, conçue par Madeleine comme un outil de sublimation mais aussi de libération de la femme, qui doit pouvoir vivre dans ses vêtements et affirmer sa personnalité à travers eux ; la solitude, la recherche de l’autre, parfois douloureuse et compliquée ; les liens entre parents et enfants, dont la spontanéité, la "naturalité" est questionnée ; la quête de soi ; le rapport au travail et l’arbitrage entre idéaux et pragmatisme. Cependant ils ne sont parfois qu’effleurés, toujours filtrés par le regard de Madeleine. Parfois on peut regretter certains silences, et par exemple se demander pourquoi l’héroïne ne cherche pas à retrouver Hélène, l’amie d’enfance qu’elle dit avoir perdu et qui comptait beaucoup pour elle.

Au final, j’ai aimé me laisser emporter par l’histoire, au rythme des coupes et des chutes de tissus. Le personnage de Madeleine, peu sympathique dans le prologue (qui a été pour moi le seul point faible du roman et me laissait présager le pire), devient d’une certaine manière attachant. Le cadre riche bien qu’évanescent, le contexte particulier ont ajouté à la saveur de cette histoire. Bien qu’inégalement réparti entre les différentes périodes de la vie de Madeleine (suggérant aussi la chute du corps de plus en plus rapide), le défilé des années a également contribué à faire de cette lecture un voyage bien plaisant. Si je comprends bien les critiques faites à ce livre, à titre personnel et hautement subjectif, j’ai savouré avec délice les innombrables séquences de la vie de Madeleine, séduite par leur charme désuet plein de grâce.

Beaucoup l’ont lu avant moi (bonne dernière on dirait... oops!) et sont loin d’être conquis:

Elles ont bien aimé : Caro[line], qui nous dit “Une fois apprivoisé le style, j’ai beaucoup aimé suivre l’histoire de Madelaine Delisle”, et évoque un “style sortant de l’ordinaire avec “une histoire forte”; Stéphanie qui, après avoir également émis quelques réserves sur le style, parle d’une “belle histoire de femme, une histoire de résilience, un long apprentissage de la vie par celle qui l'habillait sans vraiment la vivre. » ; Emma, qui malgré une ou deux critiques, conclut : « Mais on pardonne tout cela à la romancière, parce que Le temps d'une chute a la grâce d'un tourbillon de taffetas et de soieries...”

Mais en majorité, des « oui, mais » et des déçus : Fashion Victim « Un roman agréable mais pas bouleversant » ; Cathulu « Tout cela est bien trop rapide, à peine a-ton le temps de s'attacher à un personnage qu'il disparaît déjà ... » ; même reproche chez Anne « Si le contexte, le décor de l'histoire m'a vraiment grisée, ce ne fut pas le cas pour la biographie de Madelaine. Sa vie est contée de façon complètement disproportionnée. » ; Michel, pour qui il s’agit d’un bon roman mais « Trop de thèmes abordés et aucun n’est traité en profondeur. » ; Lily qui évoque « un roman qui se lit d’une traite, le style élégant et classique est agréable à l’oreille, mais sans réelle surprise » ; Pascal qui parle « d'un récit plaisant et divertissant mais qui sera rapidement oublié comme tant d'autres romans qui ne sont ni des chefs-d-oeuvre ni des abominations” ; Papillon, vraiment déçue: Un roman vite lu, vite oublié” ; Chatperlipopette, qui, après une présentation très complète du roman, reste un peu sur sa faim : “hormis quelques passages où l'imaginaire est emporté sous la houle du riche vocabulaire varié désignant les étoffes, peu de choses me resteront

263 p

Claire Wolniewicz, Le Temps d’une Chute, 2008

 

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03/09/2008

Femmes au bord de la crise de nerfs

perkins_gilman_sequestree.jpgAyant un peu trop délaissé la littérature anglo-saxonne ces derniers temps, j’avais glissé dans mes valises La Séquestrée de Charlotte Perkins Gilman, un classique américain méconnu en France. Réédité par les excellentes éditions Phébus Libretto et agrémenté d’une post-face très intéressante de Diane de Margerie, ce texte très agréable à lire devient même passionnant une fois que l’on a découvert le contexte dans lequel il a été écrit. Au passage, Charlotte Perkins Gilman compte parmi ses grand-tantes Harriet Beecher-Stowe, auteur de La Case de l’oncle Tom.

 

L’histoire est celle d’une femme qui, ayant récemment accouché, est conduite par son époux médecin dans une maison isolée afin de trouver un peu de repos. Très nerveuse, dans un état approchant parfois la folie, l’épouse est apparemment choyée, entourée, assistée afin que pas une seule responsabilité ne lui revienne et n’entrave son rétablissement. Il lui est de même interdit d’écrire ; c’est donc en cachette que l’héroïne consigne ses pensées, persuadée de trouver dans l’écriture soulagement et réconfort. Personne n’accordant d’attention à ses paroles, jugée trop vulnérable pour prendre de bonnes décisions, l’épouse est installée dans une ancienne salle de jeux et d’étude où le papier peint jaune lui paraît particulièrement monstrueux.

 

Censée dormir la plupart du temps, l’héroïne observe le papier ; mal à l’aise, prise de vertige devant l’absence de symétrie et de logique dont semblent faire preuve les figures, elle finit par imaginer (ou voir ?) une silhouette mouvante emprisonnée dans le mur. « Ce papier peint possède un autre motif plus flou, particulièrement irritant car il ne se distingue que sous certains éclairages et encore plutôt vaguement. Là où il n’est pas fané, quand il est touché par les rayons du soleil, il me semble voir une silhouette bizarre, provocante et informe, qui rôde derrière le motif superficiel, imbécile et vulgaire. » (p22) Puis, plus tard : « Quand le soleil se lève et transperce les vitres (je guette toujours le premier rayon qui pénètre, long et droit) le papier change avec une telle rapidité que j’en suis ahurie. C’est pourquoi je ne cesse de le guetter. Dans l’éclat lunaire – quand elle est haute, la lune éclaire la pièce entière toute la nuit -, le papier devient méconnaissable. La nuit, peu importe l’éclairage, à la lumière du crépuscule, des bougies, de la lampe, et surtout de la lune, on croit voir surgir des barreaux. Je parle du motif au premier plan. La femme qui se cache derrière se distingue parfaitement. J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’était cette forme floue, en retrait, mais je suis certaine à présent qu’il s’agit d’une femme. De jour, elle est asservie, tranquille. Je suppose que c’est ce motif qui la retient ainsi séquestrée. Cela me tourmente. M’absorbe pendant des heures. » (p34-35) Jusqu’à ce que l’épouse finisse par se méfier du mari attentionné, son tortionnaire : « J’ai observé John sans qu’il s’en aperçoive ; je suis entrée brusquement dans la chambre sous des prétextes divers, et je l’ai surpris plusieurs fois en train d’observer le papier peint. Quant à Jennie (la servante), je l’ai surprise à son tour, la main posée dessus. » (p35) Très troublant, le texte aboutit à une identification attendue de l’héroïne à la femme du papier peint, une connivence entre les deux emprisonnées tentant de se sauver en s’échappant.

 

Ecrit en 1890, ce texte fait écho à une situation vécue par Charlotte Perkins Gilman et très clairement exposée par Diane de Margerie. L’écrivain naît dans une Amérique en pleine expansion économique, malgré tout marquée par les conventions de l’époque victorienne qui laissent bien peu de libertés aux femmes ; celles-ci doivent choisir entre leur carrière et le mariage, cette dernière option étant la plus envisageable. La femme idéale doit être une épouse parfaite, douce, obéissante qui saura faire de ses enfants des hommes à l’avenir prometteur. Dans ce contexte, Charlotte Perkins Gilman se détache par son engagement envers la cause féministe. Bien que mariée, elle ne renonce pas à l’écriture. Elle donnera également de nombreuses conférences et publiera un livre intitulé Women and Economics ainsi que des fictions engagées (Herland, roman dans lequel elle dépeint un monde uniquement composé de femmes ; ou encore If I were a man où une femme s’imagine devenue son propre mari, un autre monde s’ouvrant alors à elle).

 

La Séquestrée a pour titre original The Yellow Wallpaper (au passage, le titre anglais a des sonorités dégoulinantes donnant une certaine idée du papier peint répugnant décrit dans la nouvelle). Clairement autobiographique, ce texte évoque la cure de repos préconisée à l’écrivain par le docteur Weir Mitchell. Ce spécialiste des maladies nerveuses était à l’époque très renommé et fut également recommandé à Edith Wharton (qui, comme le dit Diane de Margerie, ne le consulta pas, fort heureusement). Voici la méthode qu’il préconisait : « il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos » (entre la montée en flèche du cholestérol, la prise de poids, les idées noires et les électrochocs histoire d’achever les malades récalcitrants, difficile de s’étonner de la violence de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman) !. Dans sa nouvelle, l’époux castrateur est d’ailleurs également médecin, symbolisant à la fois le statut dominant du mari et la figure du médecin responsable de l’aggravation de l’état de Charlotte. Celle-ci dit au sujet de la nouvelle : « Ce récit n’était pas destiné à rendre les gens fous, mais à les sauver d’une folie menaçante. »

 

Comme son héroïne, l’écrivain avait accouché environ deux ans avant de consulter le docteur en question. Diane de Margerie évoque également les difficultés qu’éprouvait fort probablement l’écrivain face à la maternité. Elle évoque par ailleurs une nouvelle écrite par son père (parti alors qu’elle était encore très jeune), Matinée avec Bébé, « où les enfants sont définis comme étant le delirium tremens résultant du mariage ». Autre lien avec son enfance : l’interdiction d’écrire imposée à la jeune épouse dans la nouvelle rappelle l’autre veto imposé à Charlotte pendant son enfance, sa mère cherchant à l’empêcher d’écrire des nouvelles.

 

De façon générale, ce texte dénonce la société américaine de l’époque : « Que l’odeur du papier envahisse toute la pièce et même les cheveux de la femme indique que c’est toute la société qui est malade, pourrie, dans sa distribution forcée des rôles attribués à chacun des sexes, seule une moitié de l’univers étant destinée à des activités mentalement créatrices tandis que l’autre, prisonnière de tout ce que le temps efface (laver, repasser, récurer, cuisiner, élever des enfants bientôt anxieux de s’en aller), est condamnée à « ramper ». » (Cette analyse me rappelle l’opposition faite par Valentine Goby dans L’Echappée entre son héroïne d’origine humble, condamnée à des activités du même type, et Joseph Schimmer, voué à créer et à laisser une trace par ses enregistrements).

 

« Dans cette étonnante histoire, ce qui frappe c’est d’abord la naïveté voulue de la narratrice « malade » ; son désir de croire encore à la sécurité du mariage, désir qui finit par exploser quand elle se rend compte avec lucidité de son enfermement meurtrier à travers la cure de repos. Le « bon » médecin (car ici John est les deux à la fois, cumulant des rôles haïs) et « bon » mari se révèlent ainsi, peu à peu, être bourreaux. La dépression, déjà présente depuis une maternité sans doute refusée (la narratrice sait parfaitement qu’elle ne peut pas s’occuper de son « cher bébé »), s’augmente de tout ce qu’on impose dans un crescendo meurtrier où les têtes coupées, les yeux révulsés, la corde cachée, le papier arraché avec une force bestiale ne sont que les étapes d’une folie libératrice. Le texte dit que ce traitement contre la folie rend fou ; que la « folie » (c’est-à-dire la liberté de reprendre la plume et le pinceau, la liberté de créer) délivre et guérit. »

 

Vous l’avez compris, une nouvelle complexe, grinçante et extrêmement intéressante, notamment pour tous ceux qui s’intéressent à cette période de l’histoire ou à l’évolution de la condition des femmes. Très bien écrit, le texte se lit d’une traite et mélange réalité et fantastique, hallucinations et dénonciations du quotidien, le tout pour un résultat assez explosif qui fit couler beaucoup d’encre lors de la publication en 1890-1891. Suffisamment pour choquer des médecins qui contactèrent l’écrivain, pour (il paraît) influencer le docteur Mitchell dans ses méthodes et déranger une société à l’époque emberlificotée dans des clichés éminemment masculins. Voilà une nouvelle bien étrange, à ne pas manquer ! Enfin la post-face apporte des compléments d’information nécessaires et une analyse captivante qui complètent à merveille la lecture et établissent des rapprochements très intéressants entre l’auteur, Edith Wharton et Alice James.

 

Au passage, ce livre m’a donné envie de découvrir (outre d’autres écrits de Charlotte Perkins Gilman) les fictions de Diane de Margerie et sa biographie d’Edith Wharton, Edith Wharton, lecture d’une vie.

 

Les avis quasi-unanimes de Cathulu (qui crie au chef d’œuvre), du magazine Psychologies, de Lily et de Laure, un peu plus réservée et qui souligne avec raison l’apport de la post-face de Diane de Margerie, jugeant la nouvelle « indissociable du travail de Diane de Margerie si l’on veut pouvoir l’apprécier à sa juste valeur ».

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98 p

 

Charlotte Perkins Gilman, La Séquestrée, 1890

02/09/2008

SOS Papy en détresse

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En ces jours de chaleur torride en Barcelona !, me voilà avec trois, je dis bien TROIS livres qui n’attendent qu’une seule chose : vivre un petit moment de célébrité en passant pour l’instant par ce blog obscur où peut-être deux lecteurs égarés les remarqueront (dont un seulement lira cette chronique jusqu’à la fin). Tel est l’état d’esprit dans lequel se trouvent ces pauvres livres lus trop vite (et pour certains sûrement trop vite oubliés), mais contrairement à eux, beloved readers, miss Lou est dans une forme olympique et s’apprête avec enthousiasme à attaquer ses trois notes. Il faut dire que les dernières lectures ont été plutôt plaisantes et que, la chaleur n’aidant pas toujours à s’endormir, quelques nuits écourtées ont conduit à une chute vertigineuse de ma PAL locale (qui n’était que de 8 livres mais que j’ai complétée d’un roman aujourd’hui, tremblant à l’avance de manquer de pages d’ici mon départ pour l’instant prévu le 12).

* Les autres billets suivront très vite, et pour les curieux voici le menu des jours à venir : Amos Oz (auteur israélien mis à l’honneur sur Lecture/Ecriture) et Charlotte Perkins Gilman (nouvelle américaine du XIXe).

 

 

Commençons* par celui qui a donné lieu à un accouchement difficile, à savoir Le Jour où Albert Einstein s’est échappé de Joseph Bialot, sélectionné dans le cadre du prix Landerneau. Ce roman n’est pas l’histoire d’Albert Einstein mais du dénommé Sébastien Lesquettes, petit retraité visiblement aisé qui vit dans sa maison de retraite (« Les Cannabis ») mais n’attend qu’une chose : s’en échapper. Lâchement conduit là par ses rejetons pour une période soi-disant provisoire, Sébastien s’insurge, râle et se désole de vivre au milieu des légumes et des débris, avec pour seule perspective les invitations douteuses de l’infirmière Véra, accommodante dès qu’il s’agit d’arrondir les fins de mois auprès des pensionnaires encore vaguement potables. C’est à peu de choses près le discours tenu par Sébastien qui, pendant les 50-60 premières pages, insulte ou maudit à peu près tout ce qui lui vient à l’esprit dans un argot d’une richesse insoupçonnée (on pense un peu à Céline mais le personnage est tout autre). Ce héros atypique n’à qu’une chose à faire : « Ma seule manière d’exister, d’espérer encore : m’occuper de mes bagages ». Sans espoir.

« Seuls les anciens m’interrogent.

- Tu t’en vas Einstein ? Tu rentres chez toi ?

Non bonhomme, je ne rentre pas chez moi. J’attends. Je suis entre parenthèses entre mon passé, ma chambre du troisième, mon appartement laissé vacant depuis… je ne sais plus… et mon futur. Il faut que je recompte, je m’emmêle les pédales à la fin … Depuis… Et merde ! Chaque fin de mois, je suis l’attraction des Cannabis – Centre de retraite et de convalescence. Mon mouroir ne porte pas ce nom, mais je préfère l’appeler ainsi plutôt que la maison Espérance. Non ! Je déraille, aucune boîte de ce genre ne porte pareille enseigne ! Aucune ! »

Première partie donc, Sébastien nous déballe une philosophie personnelle particulièrement noire (qui sans être incohérente semble rejeter systématiquement toute pensée positive). D’où un résultat assez particulier : « Putain de vie ! On cesse d’être un bébé lorsqu’on contrôle ses sphincters ; on devient un vieillard lorsqu’on ne les maîtrise plus. Entre deux crottes… l’existence balance. Un parcours merdique et bleu ciel. Le mien a été multicolore. Poivre et seul, scoumoune et bonheur, un graphique avec des creux et des bosses. Comme les seins et les fesses de Paula. Ah, Paula… »

Puis notre héros s’enfuit de la maison de retraite et prend son envol en trouvant un confident inespéré chez Laurent, chauffeur de taxi qui l’initie rapidement, brièvement et pleinement au colombo et à la vie plus ou moins en communauté d’une bande d’amis. Ragaillardi par les bons moments passés avec Laurent et ses proches, Sébastien décide de retrouver son ancienne maîtresse Paula, l’une des deux femmes de sa vie (ne pensez pas que l’épouse est la deuxième). D’où un voyage et une escapade durant au total quelques jours, ce qui est cela dit bien suffisant pour raconter à Laurent son histoire. Cette deuxième partie entrecoupée de pneus crevés et de pleins d’essence est intense et émouvante, puisque Sébastien parle de la deuxième guerre mondiale qui l’a particulièrement marqué.

Voilà pour l’histoire (je ne vous dis bien évidemment pas quelle fin attend Sébastien : liberté ? Cannabis ?).

Et maintenant, le roman vécu au jour le jour par miss Lou : j’ai apprécié cette lecture et c’est un avis plutôt positif que je veux faire ressortir. Contrairement à La Main de Dieu qui pour moi s’est enlisé du début à la fin et n’a jamais réussi à m’emporter, ce roman m’a progressivement intéressée. Le premier tiers (ou peut-être la première moitié) a été un véritable calvaire. On comprend les souffrances de Sébastien, son envie de hurler son malheur à la face du monde, mais le langage systématiquement familier est rapidement devenu horripilant. Les confessions et la critique du monde dans lequel nous vivons ressemblaient à un fouillis de déclarations brutalement lancées les unes après les autres, d’où une lecture particulièrement fastidieuse. Puis l’histoire de Sébastien est arrivée et l’intérêt qu’elle a éveillé en moi m’a fait oublier le style trop gouailleur à mon goût.

Au final une belle leçon de vie, une réflexion sur le XXe siècle, beaucoup de références (parfois un peu trop, avec un effet listing assez désagréable), un personnage au départ antipathique mais finalement de plus en plus attachant… je conseillerais à ceux qui songent à lire ce roman de le feuilleter d’abord afin de voir si le style ne les rebute pas. Car hormis le verbe particulier du narrateur qui peut en fâcher plus d’un, ce livre présente certaines qualités (en premier lieu : l’histoire intéressante). L’objectif était peut-être un peu trop ambitieux et le résultat donne parfois une impression de patchwork plus ou moins rafistolé, mais j’en garderai un assez bon souvenir.

 

Des extraits !, car ce livre ne manque pas d’humour :

 

« Novembre. La grisaille cadenasse le ciel. Trafic fluide. Pas de promeneurs en cours d’évasion ni d’écolos en quête de verdure planqués dans leurs 4x4 géants, unique protection pour éviter de se faire tuer par les vélos. » p 105

 

« Je viens voir Mme Missillac, Paula Missillac.

- Vous êtes un parent ?

- Je suis son amant.

Visiblement elle me croit fou, elle aussi. Le mot amant ne s’applique qu’à des jouvenceaux, pas à des croulants de mon âge. Passe encore de s’aimer, mais baiser à cet âge… Je la sens horrifiée, la brave dame aux doudounes de montgolfières. Pour elle, je suis un vieux cochon. Jamais je n’ai compris pourquoi un vieux cochon était méprisable alors qu’un jeune cochon… » p 163

 

Je n’ai pas pu rassembler tous les billets écrits sur ce livre comme en ce moment je n’ai presque pas accès à Internet et me contente juste de transférer mes notes toutes prêtes sur mon blog. Juste quelques liens : l’insatiable Anne, à l’avis plus mitigé mais tout de même assez proche du mien ; Fashion, qui elle aussi a bien aimé même si elle qualifie le roman de « logorrhée incontrôlable » (elle souligne à juste titre la lucidité impressionnante de Sébastien) ; et malheureusement sans plus de précision comme je n’avais noté que les liens : Joelle, Caro[line], Lily, Pascal, Papillon. Désolée à tous ceux que je ne cite pas, n’hésitez pas à renvoyer vers vos articles dans les commentaires !

174 p

 

Joseph Bialot, Le Jour où Albert Einstein s’est échappé, 2008

 

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01/09/2008

Star-crossed lovers

murakami_sud_frontiere_ouest_soleil.jpgAutant Barbara Kingsolver a été une aventure bien pénible (finalement écourtée), autant cette deuxième découverte dans le cadre du blogoclub de lecture a été couronnée de succès.

 

D’Haruki Murakami je n’avais lu que La Course au Mouton Sauvage, roman drolatique un peu fou que j’avais trouvé fort sympathique (sans en garder un souvenir impérissable). Au passage, je tenterai à l’occasion de l’évoquer ici comme c’est un livre dont on ne parle pas beaucoup sur Internet.

 

Au Sud de la Frontière, à l’Ouest du soleil est un livre bien différent, une sorte de roman initiatique dans lequel Hajime retrace son parcours de l’adolescence à l’âge adulte en plaçant au cœur de son histoire personnelle les relations qu’il a eues avec les différentes femmes de sa vie. De Shimamoto-San, sa jeune voisine de 12 ans perdue de vue, à son épouse, en passant par une première petite amie bafouée, l’histoire montre comment s’est construit un héros assez ambigu (cela dit ses contradictions reflètent sans doute plus justement la réalité et en font un personnage plus complet).

 

S’appuyant sur des principes solides pour adopter un comportement en général éthique dans le domaine professionnel et financier, Hajime n’en est pas moins faible et injuste envers son épouse, s’autorisant des passades qu’il considère sans importance puis entretenant une relation particulière avec son amie d’enfance au point de songer à abandonner du jour au lendemain femme et enfants. A plusieurs reprises, il affirme clairement rester totalement indifférent devant la souffrance de son épouse, pourtant particulièrement fragile. Par ailleurs, Hajime donne sans cesse l’impression de tendre vers un idéal – idéal de vie, idéal moral, idéal amoureux, plans sur la comète – sans se donner les moyens de l’atteindre. C’est un personnage qui, du début à la fin, se cherche, tente de se construire tout en restant un éternel adolescent, sans doute parce que sa vie lui impose de faire des choix douloureux. Alors qu’il approche de la quarantaine, Hajime donne l’impression d’avoir façonné son identité à l’adolescence pour ensuite végéter tout au long de sa vie adulte, saisissant quelques opportunités et se laissant porter sans chercher à garder un tant soit peu le contrôle de sa vie. D’où des objectifs vagues et une impression de vide insoutenable.

 

C’est l’aspect universel de l’histoire d’Hajime que Murakami réussit à souligner avec une certaine sensibilité. Condamné ou condamnable, le héros est dépeint avec un détachement qui  l’expose directement au regard du lecteur, sans que ses faiblesses et ses souffrances soient mises en avant ou au contraire camouflées.

 

Ce roman est aussi celui des femmes qui entourent Hajime, toutes différentes, toutes essentielles. Shimamoto-San, qui boitait autrefois, l’amie aimée en secret devenue une femme superbe, mystérieuse. Toujours entourée d’un parfum de pluie, elle reste insaisissable, incompréhensible et radicale, attachée à Hajime par un lien particulier. Izumi, la petite amie du lycée qui, après avoir accordé sa confiance devient un masque inexpressif, ravagé à vie par le comportement grossier et la trahison de Hajime. Quelques passades aux visages de fantômes et enfin Yukiko, l’épouse qui avait perdu goût à la vie après une déception sentimentale et une tentative de suicide. Fille d’un homme d’affaires à la tête d’un véritable empire financier, Yukiko est douce, aimante et effacée. Si son époux l’aime et trouve en elle la plus parfaite des compagnes, elle ne pourra rien faire face aux retrouvailles avec Shimamoto-San.

 

Au final, voilà l’histoire d’un homme ordinaire saisie par une plume sobre et agréable. Un livre apparemment simple pourtant servi par une narration d’une grande justesse, un regard lucide et désillusionné porté sur un personnage désenchanté. Sans crier au génie (parmi mes lectures japonaises contemporaines Yoko Ogawa reste toujours la plus incontournable à mes yeux), je suis conquise par l’écriture subtile et l’histoire bien menée. Bref, un très bon roman.

 

Extrait :

 

« Au fond de ces ténèbres, je pensai à la mer sous la pluie. Il pleuvait sans bruit sur le vaste océan, à l’insu du monde entier. Les gouttes frappaient la surface des eaux en silence et même les poissons n’en avaient pas conscience.

Longtemps, longtemps, jusqu’à ce que quelqu’un arrive derrière moi et pose doucement sa main sur mon dos, je pensai à la mer. »

 

224 p

 

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du Soleil, 1992

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