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30/08/2008

Les chevaliers de la table ronde, acte 2

ovaldé_mon_coeur_transparent.jpgIl y a des livres amusants. D’autres agaçants. Il y a des livres faciles à parcourir, des livres de détente, des livres dérangeants et bien d’autres encore. Et puis il y a les livres qui vous renversent, vous séduisent et vous troublent en vous laissant étonnés et ravis. Et mon cœur transparent fait partie de ceux-là.

 

Avant de poursuivre, voilà les quelques mots de Siri Hustvedt à propos du précédent roman de Véronique Ovaldé, Déloger l’Animal : « Déloger l’animal témoigne des talents d’écrivain de Véronique Ovaldé : drôle et triste, raffiné et brut, c’est un roman très singulier et pourtant universel ». Cette critique pour le moins curieuse est à mon avis diablement précise. Je pourrais presque m’arrêter là car elle décrit exactement ce que j’ai pu ressentir à la lecture de ce roman sélectionné dans le cadre du Prix Landerneau.

 

Et mon cœur transparent est l’histoire d’un curieux personnage au prénom non moins atypique de Lancelot. Ayant perdu tout récemment sa femme Irina, le héros s’aperçoit soudain des bases fragiles sur lesquelles reposait leur relation. Car de sa belle, l’amoureux transi ne sait rien ou presque. Et sa disparition semble également bien mystérieuse. Bientôt, les questions se bousculent et Lancelot tente de se reconstruire en découvrant Irina petit à petit, rassemblant chaque jour les pièces d’un étonnant puzzle.

 

Voilà un livre unique en son genre, audacieux et pétillant. L’écriture est originale, la ponctuation impertinente ; les majuscules remplacent les guillemets, les dialogues s’emboîtant joyeusement à la narration pour donner de l’élan au texte et nous permettre de nous immiscer avec délice dans les pensées du héros. L’univers de ce roman est surprenant : mêlant l’impossible au réel (Cathulu évoquait avec justesse L’écume des jours de Vian), ce roman-conte onirique est à la fois absurde et émouvant. Les meubles disparaissent comme par enchantement devant un Lancelot passif qui semble à peine perturbé par le monde vacillant qui l’entoure. La relation de couple est au cœur du récit, les personnages fantasques donnant une nouvelle dimension à un sujet classique, en particulier dans l’univers des polars auxquels ce roman emprunte quelques codes (pour mieux les transgresser).

 

Au final, un véritable enchantement : une lecture facile et un lecteur constamment sollicité, une histoire captivante, haletante et des qualités littéraires inattendues, un univers tenant parfois du rêve éveillé… ce livre réussit l’exploit en réconciliant avec brio de traditionnels opposés.

 

Je ne saurais trop remercier Elodie et les organisateurs du prix Landerneau de m’avoir permis de découvrir ce roman car sans eux, je serais très certainement passée à côté d’une incontestable révélation !

 

Prix du Livre France Culture-Télérama 2008

Editions de l’Olivier

 

233 p

 

Véronique Ovaldé, Et mon cœur transparent, 2008

 

 

Prix_Landerneau_1.jpg

 

 

22/08/2008

Match Point

Lax_entretiens_woody_allen.jpgDans le cadre de l’opération masse critique, j’ai reçu les Entretiens avec Woody Allen d’Eric Lax. Suite à quelques problèmes avec l’envoi/ la réception du colis (les vacances étant arrivées là-dessus), ma critique est donc un peu plus tardive que prévu. Toutes mes excuses à Guillaume Teisseire et à l’éditeur pour ce délai !

Si comme moi vous imaginiez que Woody Allen avait voulu d’un seul coup discuter de son œuvre après une trentaine d’années de carrière, vous étiez loin du compte ! Il s’agit en réalité d’entretiens réalisés tout au long de la carrière du cinéaste et regroupés ici sous plusieurs thématiques : l’idée / l’écriture / le casting, les acteurs, le jeu / le tournage, les décors, les extérieurs / la mise en scène / le montage / la musique / la carrière. A travers ces entretiens et l’introduction intéressante de l’auteur (qui explique comment il a rencontré Woody Allen et pourquoi il a été amené à l’interviewer régulièrement au cours de sa carrière), se dessine également le portrait d’un cinéaste finalement beaucoup moins fantasque et névrosé qu’il ne le laisse paraître. « Woody Allen est le contraire du personnage qu’il joue à l’écran, souvent agité et en crise. » Et Allen de préciser : « Je ne suis pas si stupide que l’image que je donne pour faire rire. Ma vie n’est pas une série de catastrophes amusantes. »

Ces Entretiens peuvent apporter un éclairage pour l’amateur peu averti, regorgeant de pistes de lecture sur les films du réalisateur. Ce livre est encore plus indiqué pour celui qui connaît déjà bien l’œuvre de Woody Allen et qui trouvera là un guide très fourni pour mieux comprendre son univers. Seul le néophyte sera un peu déçu car ce livre dépasse largement l’introduction et fourmille de détails qui ne seront pas d’une grande utilité à celui qui ne connaît que quelques films de Woody Allen. Débordant d’anecdotes et d’analyses, portant sur les thématiques chères à Woody Allen, évoquant sa relation avec les acteurs, ses attentes à leur égard, incluant plusieurs séries de photos, ce livre est indispensable pour tous ceux qui s’intéressent de près au cinéma et à Allen en particulier. Pour les curieux, ce livre sera moins abordable a priori mais il reste une véritable mine d’informations que l’on peut feuilleter et lire de-ci de-là en étant certain de toujours trouver une réplique intéressante.

Extrait :

« Quand j’ai tourné Maris et Femmes, Doug McGrath m’a demandé pourquoi je filmais de cette façon. Il était plus jeune que moi, et essayait de profiter de mon expérience, essayait de partager la sagesse que j’étais censé avoir acquise après des années de réalisation. Et je crois que je l’ai déçu – en tout cas je l’ai étonné – en lui répondant : « Je suis flemmard » »

Merci à Masse Critique et aux Editions Plon de m’avoir fait découvrir ce livre !

430 p

Eric Lax, Entretiens avec Woody Allen, 2008

21/08/2008

Les prix et moi ça fait deux !

char_main_dieu.jpgLauréat du prix Landerneau, le roman La Main de Dieu de Yasmine Char ne sera en tout cas pas l’élu de mon cœur. Traitant de la guerre du Liban à travers les mots d’une femme se souvenant de son adolescence entre balles et obus, ce récit me laisse perplexe.

Lu en deux fois (un tiers d’abord, abandonné par lassitude, puis repris par obligation), c’est un texte qu’il vaut mieux lire d’un trait afin de ne pas se perdre dans les méandres de la narration, qui alterne des scènes courtes sans se soucier forcément d’un ordre chronologique. Pour reprendre ma lecture après un mois d’abandon, j’ai dû parcourir rapidement le premier tiers déjà lu car hormis quelques détails, j’avais tout oublié. Je dois avouer que j’ai porté plus d’intérêt à ma lecture cette fois-ci, trouvant plus de qualités au texte sans pour autant y prendre plaisir.

Ce roman, sans être mal écrit, est à mon avis presque trop complexe pour être abouti. Les thèmes sont innombrables, entre l’amour, la guerre, les relations familiales complexes, la liberté, la condition de la femme, le poids des traditions, l’ombre de la mort, la religion et j’en passe. Cette profusion d’informations est accentuée par la densité du texte qui m’a parfois fait l’effet d’une compilation un peu brutale. Suivant les pensées de la narratrice et donc logiquement un peu tortueux, le récit saute d’un sujet à un autre, de la 1ère à la 3e personne, si rapidement qu’il finit par passer pour un ensemble de considérations assez générales que l’on peine à s’approprier. Difficile de s’attacher aux personnages qui tiennent plus de la figure emblématique que de l’individu. Pourtant, l’aller-retour pourrait servir un récit grave et matière à réflexion, sans un effet haché et une impression d’inachevé. Le contenu est riche, dense, mais on a parfois l’impression que beaucoup de pistes sont seulement ébauchées et mériteraient d’être développées pour donner plus d’ampleur à ce texte.

Je comprends l’intérêt que beaucoup ont pu trouver à ce roman, qui a séduit un certain nombre d’entre vous. Malgré tout la magie n’a pas opéré et, m’étant ennuyée, je reste déçue.

« A la télévision, l’amour est sur le point de triompher. L’amant niais est sur le point d’annoncer une merveilleuse nouvelle à sa fiancée. Légende urbaine : le citoyen calfeutré dans sa maison qu’on retrouve dans sa baignoire, mort d’une balle perdue. Les futurs époux s’étreignent pendant qu’un orchestre se met à jouer. Ma grand-mère me parle doucement : il faudra bientôt te marier toi aussi. Je hausse les épaules, je ris. Je dis : je ne veux pas me marier, ça ne m’intéresse pas. Elle dit : tu veux rester vieille fille ? Je réponds : je veux d’abord finir mes études, on verra après. Elle me regarde longtemps. Elle dit : à notre époque c’était plus simple, on obéissait sans discuter et on s’efforçait d’être heureux avec ce qu’on nous donnait. Ce n’était pas évident, c’est peut-être toi qui as raison. Elle repousse le drap et elle dit une chose inoubliable : si tu ne veux pas te marier, ne te marie pas. Si tu veux être une prostituée, sois une prostituée mais la meilleure. Vise toujours l’excellence. »

Les avis en général positifs d'Amanda - Lily - Pascal - Katell - Cathulu - Stéphanie - Fashion - Caro[line]PapillonMalice (qui est enthousiaste mais a depuis oublié) – Anne – qui d’autre ?

97 p

Yasmine Char, La Main de Dieu, 2008

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20/08/2008

No smoking

laurain_fume_tue.jpgJe viens de vivre une expérience des plus périlleuses puisque, évoluant pendant deux jours aux côtés d’un tueur méthodique prêt à assassiner sauvagement tout ce qui se trouvait à portée de main histoire de s’en griller une un peu plus jouissive que les autres, je n’en menais pas large avec mon statut de non-fumeuse tout à fait satisfaite de ne plus partir dans des quintes de toux en écumant les bars avec une bande de potes tout autant insensibles aux appels de sainte nicotine.

Ce titre n’était pas celui qui m’attirait le plus a priori et, sans Elodie et le prix Landerneau, je serais sans doute passée à côté de ce roman sympathique. Car n’est pas tueur efficace qui veut et notre héros du jour Valentine m’a séduite avec son approche légèrement compulsive mais diablement efficace, sans parler de son sens de l’à-propos ironique et plein d’humour (faire périr dans une explosion un brûleur de pigeons, une des hypothèses envisagées par exemple).

Fume et tue. Un titre également bien choisi compte tenu du sujet : soudain privé du plaisir que lui procurait la cigarette, Valentine découvre par le plus grand des hasards un remède à ce mal en la montée d’adrénaline provoquée par un meurtre tout à fait accidentel (et que nous, pauvres lecteurs compatissants, fumeurs et non-fumeurs, trouvons finalement tout à fait naturel et excusable).

damien hirst 1.jpgRécit à la première personne d’un homme emprisonné pour avoir commis quatre crimes, ce roman revient sur l’enfance du narrateur, ses premiers contacts avec le tabac, sa première cigarette et la place indétrônable que celle-ci occupe dans sa vie, aux côtés d’une épouse non fumeuse écrivant dans une revue consacrée à l’art moderne. Celui-ci apparaît en toile de fond, via les photos d’Andy Warhol ou de Francis Bacon. Ou bien encore lorsque Valentine se souvient du jour où il avait pris pour un cendrier une œuvre contenant les cendres de la sœur de l’artiste. Sans parler de son jugement à mon sens parfaitement exact du travail de Damien Hirst, gentiment qualifié de « parfaitement vomitif » (voir photos pour ceux qui ne connaîtraient pas encore celui qui fait se pâmer Madonna et je ne sais plus quelle autre célébrité en plongeant des animaux découpés dans du formol).damien hirst 3.jpg

Fume et Tue est un roman agréable, à ne pas prendre pour un polar (le titre est peut-être trompeur sur ce point). L’écriture est fluide, le personnage principal attachant, les autres apportent un peu de piment. L’histoire, qui pourrait sembler fumeuse (en oubliant le mauvais jeux de mots parfaitement involontaire), paraît assez crédible. Ce n’est sans doute pas un livre dont je me souviendrai bien longtemps mais c’est un bon divertissement et, après tout, c’est ce qui importe.

Atteinte de flemmingite aigüe je me permets de citer Fashion qui a trouvé le récit « très enlevé » et renvoie vers « Les avis unanimement enthousiastes de Lily, Papillon, Pascal, Katell, Michel, Cathulu, Anne, Cuné et Caro[line] » (merci Fashion !). Au passage, ce livre est le coup de cœur de Caro[line] parmi les 8 finalistes du prix Landerneau.

hirst_thousand yearsjpg.jpg

Et je ne résiste pas au plaisir de vous présenter A Thousand Years, une composition originale de Damien Hirst qui ne se contente plus de découper des animaux en tranches ou d’utiliser des squelettes. Particulièrement palpitant, ce travail met en scène la vie de larves contenues dans la boîte à droite. Lorsqu’elles grandissent et souhaitent voler de leurs propres ailes, elles passent de l’autre côté du cube de verre pour se délecter d’une vieille carcasse gentiment posée là par l’artiste. Sauf que celui-ci, un brin sadique sur les bords, a également ajouté en haut un tue-mouche électrique auquel les pauvres petits insectes peuvent à tout moment se frotter. Sans doute histoire d’illustrer le darwinisme ou d’ajouter un petit côté tragique à son opéra !

280 p

Antoine Laurain, Fume et Tue, 2007

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19/08/2008

Kleinstadt

goby_echappee.jpg

Ouf ! J’y suis arrivée… il m’aura fallu une dizaine de jours pour lire L’Echappée de Valentine Goby, faute de temps (et pour ne pas contrarier Mr Lou qui, il faut bien l’avouer, est follement jaloux des privilèges et de l’attention que j’accorde à mes bouquins).

En été, lorsqu’elle n’est pas loin de sa terre natale et donc plus susceptible de succomber aux charmes des librairies du coin, miss Lou est une espèce menacée qui se sent traquée jusque dans les moindres recoins de son obscure région natale.

Ce n’est pas encore la rentrée littéraire, certes, et les prix ne fleurissent pas à chaque bout de trottoir. Pourtant, miss Lou est agressée d’emblée dans les allées centrales des grands magasins (le dernier Musso incontournable qui l’attendra sournoisement à chaque sortie d’escalator), dans les petites librairies (où le libraire, honteux mais affamé, ajoute en vitrine le dernier Gavalda, flanqué de Nancy Huston et Siri Hustvedt qui en tremblent encore). Et lorsque le panier à la main et la serviette de plage sous le coude, votre fidèle chroniqueuse décide de se rendre à la mer, la voilà entourée de petits Marc Levy qui semblent proliférer derrière le château de sable érigé dans une piètre tentative de défense. Privée de son accès à Internet et donc susceptible de subir les influences les plus (a)variées, miss Lou ne sait que faire et se tourne vers les avis des grands sages, ceux qui sauront la guider sur son chemin semé d’embûches (pour ne pas réitérer l’expérience Plouf ! hautement gavaldesque). En l’occurrence, la grande prêtresse a cette fois-ci été Malice dont le prêt de L’Echappée s’est avéré particulièrement salvateur compte tenu de mon esprit très capricieux lorsqu’il s’agit de son ravitaillement quotidien de livrophage.

Revenons donc à nos canards (pourquoi toujours des moutons ?) !

L’Echappée traite d’un sujet douloureux de notre histoire, à savoir le sort réservé aux femmes ayant eu une liaison ou entretenu des rapports privilégiés quelconques avec des Allemands pendant la seconde guerre mondiale. J’avoue être sensible à ce sujet, ne serait-ce que parce que Mr Lou est un authentique Saxon.

Ce livre repose sur trois parties :

-Premier acte : Madeleine, 16 ans, sert dans un hôtel occupé par les nazis. Elle y rencontre Joseph Schimmer, pianiste, dont elle devient officiellement la tourneuse de pages attitrée malgré sa méconnaissance évidente de la musique. Repérée de suite par l’officier allemand, conquise ensuite par son regard et sa musique, Madeleine finit par tomber enceinte. (De l’histoire de Joseph je ne dirai rien pour éviter les spoilers)

-Deuxième acte : l’humiliation d’après-guerre, lorsque des visages connus lui crachent au visage, l’insultent et la martyrisent, lui laissant une cicatrice indélébile.

- Troisième acte : la fuite en avant, toujours auprès d’Anne, Anna, la petite blonde officiellement fille d’un prisonnier de guerre. Toujours se déplacer, année après année, ne jamais se mêler aux autres, ne jamais franchir la ligne de démarcation. Irrémédiablement blessée par la revanche d’après-guerre, Madeleine tente de protéger sa fille d’un passé trop encombrant tandis qu’Anne revendique l’existence d’un père honteux.

- Clôture : trois rêves, trois suppositions portant sur la suite de l’histoire de ces deux femmes dont nous avons suivi les pas pendant seize ans.

 

Ce roman regorge de thèmes plus intéressants les uns que les autres. Il en va ainsi du gouffre entre Joseph et Madeleine, entre l’homme cultivé et la paysanne, la néophyte. « Un bruit sourd se produit sous le clavier, juste au-dessus de Madeleine. Comme un écho de cathédrale. Joseph Schimmer reprend le Klavierkonzert. Madeleine va se lever, elle n’en peut plus. Elle va rendre la veste, et puis elle va sortir. Il joue les premières mesures, elles disent tu n’as rien à faire ici, tu ne sais pas tourner les pages, déshabille-toi, prends ton plumeau, tes éponges, tes chiffons, il y a des gens qui jouent de la musique et d’autres qui font la poussière, nettoient la crasse au fond des baignoires et des toilettes et tu es de ceux-là, qui ne créent rien, qui se rougissent les mains pour préserver les choses à l’identique, luttent contre les traces d’usure, cirent, polissent, récurent, détartrent, et qui ne survivront pas aux meubles, aux porcelaines, aux parquets, aux vitres, aux émaux froids que toute leur existence ils auront servis. » (p65-66). De façon générale, c’est l’opposition entre deux modes de vie, entre le raffinement et les choses simples que l’on retrouve ici.

Le présent est omniprésent ; le texte, en particulier dans la première partie, est descriptif, truffé de phrases courtes et sèches dépeignant brutalement la situation. Parfois lapidaire. « Pensée. Peur. Froid. » (p64). Le tout se fait à l’occasion en dépit des principes d’accords les plus sommaires, par exemple lorsque passé et présent sont évoqués dans la même phrase en conservant le même temps. Le tout laisse penser à un film où l’on verrait le réalisateur mettre en scène et placer ses personnages dans un décor savamment agencé, bien que minimaliste. Ainsi, par exemple, la fuite en avant de l’héroïne est répercutée sur le rythme rapide des phrases. Un autre extrait révélateur, entre accélération et ralentissement des faits et du rythme : « Ce sont les filles qui cessent de laver, de remplir, de rire, de marcher, de remuer couper chauffer servir pour l’entendre monter, suspendues à ses pas. Alors elle en retient le rythme, exprès. »

Musique et vert-de-gris sont étroitement associés à Joseph Schimmer, d’où de belles descriptions et une association des morceaux écoutés à des paysages imaginaires.

« Ce n’est pas pour moi que nous jouons ce morceau, Madeleine. Je le connais par cœur et ce n’est pas le meilleur Mozart. Nous le jouons pour vous. C’est ici qu’il faut tourner la page, si bécarre la sol fa, vous entendez ? D’abord le la, isolé, tenu… la pente, écoutez ; et puis au bout, comme un dénivelé, imprévisible. Donnez-lui une couleur ; bleu ? Si bécarre la sol fa… nous jouons ce morceau pour que, petit à petit, vous puissiez tourner les pages seule, pour justifier votre présence, ici au théâtre, ou ailleurs, là où je me trouverai, bien que vous ne connaissiez pas le solfège. Il fallait tourner, Madeleine, la pente, si bécarre la sol fa, essayez encore. Ce morceau est facile, nous allons le répéter cent fois si nécessaire, bien que ce ne soit pas le meilleur Mozart… Ce concert est un peu, comment dit-on ? mièvre.

Une pente, des arbres rouges, orange, de l’eau qui dégringole dans le soleil, un dénivelé bleu, presque rien ; quelques cailloux, un replat de terre, si bécarre la sol fa. Madeleine tourne la page. Elle écoute, debout à côté du piano, les yeux fermés, inventant, mesure après mesure, une topographie à elle, ne s’autorisant que le geste de tendre la main et de tourner la page, jusqu'à midi. » (p54-55) De nombreux paysages regorgent d’une symphonie de couleurs, souvent à travers un large nuancier où domine en effet le vert-de-gris rappelant les uniformes allemands.

Le langage du corps est important : les mains, les yeux de Schimmer sont omniprésents, souvent les seuls repères de Madeleine lorsqu’elle est en sa présence.

Bien sûr la guerre, omniprésente, comme lorsque Madeleine découvre l’Atlantique : « C’est une eau à charrier des corps, à les démembrer, elle est bleue aujourd’hui, Jeanne a raison, d’un bleu qui n’existe que sur le vitrail de Moermel, dense, lumineux appaisant. Mais ces dragueurs énormes qui croisent au loin, cette grève parée pour le supplice, morsure sur le tableau tranquille, c’est déjà les cheveux des enfants qui se prennent aux barbelés, des ballons qui crèvent, des chiens se déchirent la gueule, c’est sûr, les oiseaux s’arrachent les ailes, tant de métal décide que la mer est rouge, dès maintenant. Ce n’est plus la mer, c’est un charnier. Madeleine marche. La marée monte. Jamais assez, probablement, pour engloutir tant de laideur. Au loin, un îlot surmonté d’un fort, qu’on pourrait atteindre à pied. Des flaques argentées pavent le chemin depuis le bas des remparts, mirages de dalles bleues sous le ciel sans nuages. Il y aura quoi, ici, demain ? Dans deux ans ? Dans dix ans ? L’eau sera devenue rouille à cause de tout ce fer, et des obus tirés depuis les bastions, et des mitrailleuses fichées dans les blockhaus. » (p124)

Enfin, alors que l’histoire est écrite à la troisième personne, lors de la deuxième partie, le point de vue change : le moment le plus traumatisant de la vie de Madeleine est raconté en quelques pages à la première personne, accentuant aussi bien son importance que son impact lors de la lecture.

La relation entre Madeleine et Joseph m’a un peu déçue, parce que j’attendais autre chose : l’attirance est admise d’emblée, leur histoire est décrite avec un certain détachement qui rend le texte un peu froid. J’aurais aimé en savoir plus, ne pas me borner à quelques images grappillées çà et là ; mieux comprendre la psychologie de Joseph Schimmer, donner plus de moyens d’action à Madeleine, qui est un peu passive à mon goût. Par la suite, le style détaché et incisif de Valentine Goby se prête très bien aux situations qu’elle décrit. Le sujet est ambitieux, les problématiques soulevées intéressantes, l’écriture maîtrisée, précise. Un livre profond, assez émouvant, hanté par de nombreuses figures féminines difficiles à oublier.

Malice en parle ici.

228 p

Valentine Goby, L’Echappée, 2007

 

18/08/2008

De la couleur des chaussettes de Fitzgerald

leroy_Alabama_song.jpgChère Zelda,

Il y a quelques mois j’ai fait ta connaissance en passant par l’intermédiaire d’un roman bardé de décorations, entre les coups de cœur de librairies industrielles qui pointaient vers lui et la mention Prix Goncourt 2007 qui lui barrait la poitrine d’un trait rouge criard, aussi rageur que la plume que j’allais découvrir.

Malgré tous ces signaux alarmants qui criaient au coup de pub, j’ai été séduite par le titre évocateur, puis le sujet. Car c’était toi Zelda qui, par le truchement d’un écrivain audacieux, allais t’exprimer dans ce roman faussement autobiographique. Pourquoi pas ?

Les louanges pleuvant sur Alabama Song, j’ai donc suggéré ce titre à l’approche des fêtes de Noël. Si ma curiosité a été satisfaite, cette lecture m’a suffisamment déconcertée pour que je laisse passer plusieurs mois avant d’écrire ce billet, que je voulais en principe rédiger après avoir lu le roman que tu avais vraiment écrit afin de comparer les deux textes. Mais le temps passant, je n’ai pas encore ouvert cet autre livre et mieux vaut t’écrire avant d’avoir oublié.

D’emblée, j’ai trouvé ce texte facile à lire, l’écriture simple, plutôt agréable. Fait d’anecdotes, de souvenirs assemblés par une narratrice à la vie idéalisée mais cruelle, le roman se lisait bien, rapidement, les pages défilant les unes après les autres.

Cependant je reste perplexe : il est clairement précisé qu’il faut aborder ce livre comme un roman et oublier toute allusion à des faits historiques, à ton véritable passé. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas s’éloigner plus encore de la réalité ? Car voilà qui ressemble diablement à une biographie romancée ! Ce livre faisait d’ailleurs sans cesse écho à mes souvenirs de Paris est une fête d’Hemingway, qui dépeint à plusieurs reprises le couple mythique que tu formais avec Francis Scott Fitzgerald. Alors cette lecture m’a profondément agacée : puisque la narration colle de si près à l’image que l’on a de vous, celle qui reste de vos écrits et de ce que l’on a pu dire de vous, l’auteur prend peut-être trop de libertés. Entre le verbe parfois cru, le portrait destructeur de Fitzgerald (par exemple « j’ai épousé une poupée mâle et blonde pas capable de bander »), l’intimité réinventée mais peut-être voyeuse parce qu’il est difficile d’oublier les nombreuses similitudes avec ce qui a été, ce roman m’a plutôt déçue. Prendre suffisamment de distance avec la réalité pour écrire un texte audacieux et totalement improbable, voilà qui m’aurait peut-être convaincue ! Mais coller de près à une image connue tout en écrivant en ton nom des événements et des pensées très personnels, à la manière d’un journal intime, cela me laisse indécise. Un roman facile alors ? Ou bien l’audace de Gilles Leroy réside-t-elle dans sa volonté de réécrire ta vie avec ses propres mots ?

Le mieux serait quoi qu’il en soit de lire ton roman, Zelda, ce que je ferai sans aucun doute !

Je me permets de citer un extrait de la critique de Caroline Julia (Amazon), dont l’avis passionnant (que je vous recommande au passage) aboutit aux mêmes conclusions : « La vie de Scott Fitzgerald, vue du fond de la culotte d'une Zelda folle, certes, tout le monde sait cela, mais aussi aigrie, jalouse et vipérine, cela aussi on pouvait s'en douter! » ; « Chez Fitzgerald, de toute façon, tout est bon, contrairement à ce Goncourt baclé et lourdingue, facile, qui se permet de s'abriter derrière l'alibi du roman tout en salissant bien inutilement la légende... »

190 p

Gilles Leroy, Alabama Song, 2007

17/08/2008

Celtic

Aux Bretons, aux vieux livres et à toi, ami lecteur, bonjour !

Me voici tout juste rentrée de Bretagne, où je viens de passer une semaine en amoureux avec mon cher et tendre, pour un voyage découverte car mon allemand préféré et moi-même ne connaissions rien de cette région ! Enfin si, les crêpes, les dolmens et les Korrigans (j’en croise un dans mon appart tous les matins avant le premier bol de thé), mais j’avoue que l’étendue de mon expérience bretonne était plus que limitée !

Les rats de bibliothèque bretons et bretonnes qui passeront par là seront sûrement ravis (mais nullement surpris) d’apprendre que nous sommes tombés sous le charme de ces terres et de leur âme sans doute un peu celte, avec en particulier un énorme coup de cœur pour la côte en Bretagne du Nord, notamment à Cancale et Plougrescant.

Je n’ai pas l’habitude de faire de billet sans prétexte livresque… la reason why de cette note-ci est ma folie furieuse de lectrice compulsive lorsque j’ai décidé de découvrir la littérature bretonne, classique ou pas. Partie en quête de petits éditeurs, d’histoires sympathiques, de légendes et de nouveautés, me voici maintenant entourée des livres suivants :

 

-Charles Le Goffic, Morgane la Sirène (classique)

-Paul Sébillot, Contes de Haute-Bretagne (classique)

-Les Contes de l’Ankou (BD)

-Jean Failler, Le Gros Lot (tout récent, aux éditions du Palémon)

-Mary Lester, Bouboule est mort (polar aux éditions du Palémon, qui persistent et signent !)

Bretagne aout 17 2008.jpg

J’espère faire découvrir à certains d’entre vous de « nouveaux » titres avec cette petite sélection qui me semble bien alléchante !

Sinon, mes lectures ont été quasiment inexistantes en Bretagne (pire encore qu’en Allemagne, si on oublie le parcours frénétique du guide du routard !), mais une note ne devrait pas tarder et j’espère mettre à profit mes quelques jours sur Paris pour enfin m’y remettre !

Alors à très bientôt pour de nouvelles chroniques !

13/08/2008

Beetlejuice en vue ?

 

kafka_metamorphose.JPGJ’ai profité de ma découverte de Prague pour acheter La Métamorphose de Kafka, vendue dans une petite maison où l’écrivain avait eu un moment son cabinet d’écriture. J’avais essayé de lire ce texte conseillé par les professeurs au collège, peut-être à l’âge de 13 ans. Je l’avais reposé au bout de quelques pages, dégoûtée par cet héros-insecte que je trouvais répugnant et totalement frustrée par la scène qui me semblait absurde. Je comptais bien lire ce texte à l’occasion, mais le projet restait très vague et j’aurais tout aussi bien pu ne jamais le découvrir… car qui n’a pas fait quelques impasses littéraires au cours de sa vie ?

Cette fois-ci, ce récit de Kafka avait un tout autre parfum et, d’abord intriguée, presque amusée, j’ai lu avec une curiosité croissante ce texte bien curieux. Je ne savais pas trop comment écrire un billet car ce livre est à la fois très connu (même vaguement) et l’objet de nombreuses analyses universitaires. J’ai donc pris le parti de présenter ici les réflexions qui me sont venues à l’esprit lors de la lecture, bien consciente de la subjectivité de mon avis et simplement dans le but d’éveiller, peut-être, votre curiosité (pour ceux qui connaissent encore peu ou pas Kafka).

En quelques mots, l’histoire est celle de Gregor Samsa, commercial faisant vivre sa famille dans un cadre plus que confortable ; Gregor s’éveille un matin changé en un énorme cancrelat. Dès lors, c’est la catastrophe : comment sortir du lit ? comment se présenter à sa famille ? comment se rendre à son travail et justifier son absence ? Et, s’il ne peut rien faire, qui gagnera suffisamment d’argent pour garder le même train de vie : la mère, âgée ? ; le père, presque grabataire, traînant en peignoir et passant sa journée à lire le journal ? ; la sœur, si jeune, à l’avenir de violoniste prometteur ?

Parmi les thématiques intéressantes, les relations familiales. Entre la mère et la fille, la tendresse et la tristesse partagées soulignent le côté dramatique de leur relation, avec des gestes impulsifs : pleurs, marques de soutien, enlacement, la mère s’appuyant sur la fille par exemple. Si la fille prend des initiatives et joue immédiatement un rôle significatif en s’occupant du problème Gregor, il est fait référence au père comme au chef de famille, repère autour duquel gravitent les deux femmes. Il réclame notamment à plusieurs reprises leur attention, se sentant exclu de leur relation privilégiée. Entouré, soigné, choyé, le père cherche à se montrer parfois autoritaire tout en guettant l’assentiment des femmes pour adopter une position ferme sur un sujet quelconque. Il est notamment très influencé par la fille, la mère ayant moins de personnalité et étant surtout guidée par son instinct (cela dit relatif) de mère, incarnant plutôt l’image de la femme un peu passive, sans trop de volonté. La seule à être très effacée tout au long du récit, elle prend peu de décisions ; chez elle, l’instinct maternel lutte avec le dégoût que lui inspire Gregor.

La relation de Gregor avec sa famille est elle aussi très intéressante à bien des égards : on assiste à la décadence de celui qui était autrefois de droit le chef de famille, devant envoyer sa sœur à l’école de musique, subvenant aux besoins de tous, étant respecté et écouté par ses proches. Dès lors qu’il devient un insecte, Gregor n’est plus que toléré : alors que la famille lui devait auparavant son confort et son statut social, tous se détournent de lui une fois qu’il n’a plus d’utilité, les parents encore plus que la sœur dans un premier temps. Cependant, on comprend également à la lecture que Gregor a toujours été un personnage isolé, par exemple lorsque l’on sait qu’il a tenté trop tard de conquérir le cœur d’une jeune femme, ou lorsque la mère explique à son entreprise qu’il ne vit que pour son travail. La question de l’utilité (et de l’utilitarisme ?), son rapport avec les sentiments (comment l’affection est-elle influencée par le besoin ?) suggèrent la vanité des relations, leur superficialité. Enfin, il est difficile de ne pas penser au carpe diem lorsque l’on songe au destin de Gregor, qui, une fois devenu insecte, ne peut que regretter une vie perdue à faire ce qu’il convenait de faire, sans prendre le moindre plaisir.

Mon édition (Vitalis) était suivie d’un dossier, bizarrement mal traduit mais intéressant. Notamment, un texte de Kafka montrait qu’il voulait absolument éviter une représentation de l’insecte sur les publications de la Métamorphose : « J’ai pensé, comme Starke va faire l’illustration, qu’il pouvait peut-être vouloir dessiner l’insecte. Non pas cela, par pitié, pas cela ! L’insecte, il ne faut pas le dessiner. On ne peut même pas l’ébaucher. Si je pouvais me permettre de suggérer une illustration, je choisirais des scènes comme par exemple : les parents et le fondé de pouvoir devant la porte fermée ou encore mieux, les parents et la sœur dans la pièce éclairée tandis que la porte donnant sur la petite chambre obscure reste ouverte. »

Par ailleurs, un aspect fascinant de ce livre de Kafka tient au fait que dans ce texte étrange, l’impossible est présenté comme quelque chose d’assez envisageable, naturel, dont on ne s’étonne finalement qu’assez peu. A ce sujet, la lettre de Franz Werfel à Kafka est très bien tournée : « J’ai fini par lire La Métamorphose dont j’avais déjà beaucoup parlé à d’autres personnes. Je ne peux absolument pas vous dire à quel point je suis bouleversé. Cher Kafka, vous êtes si pur, si nouveau, indépendant et parfait qu’on devrait vous traiter comme si vous étiez déjà mort et immortel. Cela on ne le ressent chez aucun être vivant. Ce que vous avez réalisé dans vos derniers travaux, cela n’existait dans aucune autre œuvre littéraire. Vous avez réussi à représenter d’une manière symbolique et générale l’aspect tragique de la vie humaine grâce à une histoire bien construite et terriblement réaliste. »

Autre citation : « Le grand spécialiste de Kafka, Hartmut Binder, en termine avec toutes les tentatives d’interprétation en donnant ce simple conseil : l’attitude juste en ce qui concerne la Métamorphose de Kafka consiste à renoncer à une solution rationnelle de ce phénomène très bizarre de métamorphose et à le supporter sans autre explication. »

L’édition que j’ai contenait également une suite du poète expressionniste Karl Brand, heureuse et assez autobiographique, les notes finales suggérant une certaine similitude entre la vie de Gregor Samsa et celle de Karl Brand. Cette suite n’est pas la seule à avoir vu le jour et les œuvres inspirées par la Métamorphose ne manquent pas, y compris au cinéma ou dans l’univers de la musique (Philip Glass).

120 p

Franz Kafka, La Métamorphose, 1912

10/08/2008

Big Fish à la sauce bretonne

nohant_ancre_reves.jpgBeaucoup de blogs ont parlé l’an dernier du livre de Gaëlle Nohant, L’Ancre des Rêves. Gaëlle, connue pour son café littéraire, a été l’an dernier lauréate de la résidence du premier roman, publiant par conséquent son premier livre chez Robert Laffont. Rendue curieuse par le titre et la couverture, j’ai acheté ce roman pratiquement à sa sortie, mais il a fallu attendre cet été pour que je le lise enfin.

L’histoire est celle de quatre frères couvés par une mère qui cherche à tout prix à les écarter de l’océan. Pourtant, chaque nuit, les garçons font de terribles cauchemars : une noyade, des chevaux sanguinaires, un bateau pirate au capitaine effroyable. S’ils essaient de faire bonne figure pendant la journée, Benoît, Lunaire et Guinoux (le quatrième n’est encore qu’un bébé) sont fortement perturbés par leurs nuits mouvementées. Ils entretiennent des relations difficiles, entre sentiments refoulés, jalousies et complexes. Les deux aînés n’aspirent qu’à quitter leur Bretagne natale et leur mère, qui ne comprend pas pourquoi ses enfants ne songent qu’à l’abandonner.

Puis Lunaire va tenter de vaincre son cauchemar ; pour cela, il décide de faire des recherches dans la région afin de savoir si, par hasard, son rêve n’aurait pas un rapport quelconque avec la réalité. C’est alors que, petit à petit, aidé par le vieux Eb et Ardelia, jeune femme en 1912, Lunaire va tisser un pont entre son cauchemar et une tragédie, un naufrage ayant eu lieu bien avant sa naissance.

Happée presque de suite par le récit envoûtant, j’ai moi aussi succombé à l’univers breton de ces histoires de marins, ces tragédies familiales, ces rêves terrifiants reprenant corps chaque nuit. Séduite a priori par le contexte, j’ai beaucoup apprécié les belles descriptions d’une terre balayée par le vent et d’un océan indomptable. J’ai beaucoup aimé le principe sur lequel s’appuie l’histoire, à savoir le va-et-vient constant entre monde des rêves et monde réel. Le déroulement progressif des liens entre les cauchemars des enfants est aussi réussi. L’histoire est complexe, les personnages nombreux, les événements marquants légion. Je suis peut-être restée un peu sur ma faim avec les derniers chapitres, qui n’ont pas apporté de révélation fracassante par rapport à ce que j’avais déjà pressenti. Mais cette petite déception a peu de poids face au plaisir que j’ai pris à la lecture, particulièrement conquise par le cadre marin.

C’est un premier roman très prometteur : à l’histoire originale et bien menée s’ajoutent un style très agréable et de belles images – peut-être parfois un peu trop nombreuses pour ne pas nuire au rythme du récit. Deux références à A.S. Byatt et à Donna Tartt en début de partie vous donneront aussi une petite idée des influences de ce roman ; en ce qui me concerne, je n’en ai été que plus curieuse de découvrir la suite, intriguée par ces deux citations.

Roman contemporain dont les héros évoluent tout au long du XXe siècle, L’Ancre des Rêves ne manque pas de rappeler les vieilles légendes bretonnes par son sujet et son contexte. Sans chercher à tout expliquer, l’enquête ouvre une brèche dans des rêves dont on ne comprend pas toujours le rapport entretenu avec la réalité. Univers fantastique mais aussi aventure d’un autre temps, roman rendant indirectement hommage au dur métier de marin à l’époque de la grande pêche, évocation du temps qui passe et des liens souvent inconnus entre les membres d’une même famille sur plusieurs générations, relations fraternelles et filiales difficiles, questionnements à l’adolescence… les sujets de ce livre ne manquent pas. Orchestrant avec habileté tous ces éléments pour le moins indisciplinés, Gaëlle Nohant réussit là son premier roman, avec un univers à part et un texte doté de bien des qualités.

Extrait :

« D’une infirmité qui les tenait à l’écart des autres, ils avaient fait une réputation de mystère. Dans le cercle de leurs amis, personne ne savait pourquoi les frères Guérindel ne se baignaient pas. L’imagination galopait, les rumeurs couraient, toutes plus folles les unes que les autres, non démenties. Des petites filles romantiques racontaient qu’Enogat avait un passé de sirène, et que si les garçons touchaient la mer ils retrouveraient leurs nageoires et leur peau translucide et disparaîtraient dans les flots, rejoignant le peuple sombre qui s’agitait en bas. D’autres disaient que les parents des garçons avaient passé un marché occulte avec la mer : ils auraient quatre garçons, mais devraient en rendre un qu’elle reviendrait chercher un jour quand il serait venu au monde. Seulement ils aimaient trop leurs fils pour en sacrifier un seul, et n’approchaient plus la mer de peur qu’elle vienne réclamer son dû. Cette histoire-là était la préférée des cours d’école, parce qu’on sentait bien que la Manche ruminait des vengeances, qu’elle attendait son heure. »

379 p

Gaëlle Nohant, L’Ancre des Rêves, 2007

 

Challenge Anti-PAL 2008

09/08/2008

123

123.JPGTaguée par Lamia le 12 juin et rappelée à l’ordre par La Liseuse tout récemment, me voilà répondant à l’appel sonnant et trébuchant du tag un-deux-trois plus communément connu sous le nom de cent vingt-trois.

Mais sans règles pas de jeu :


1 - Indiquer le nom de la personne avec un lien vers son blog
2 - Prendre le livre que l'on lit actuellement (ou que l'on préfère) à la page 123
3 - Recopier le texte de la 5ème phrase et des 3 suivantes
4 - Indiquer année de parution, édition, titre et auteur du livre
5 - Choisir 4 autres blogueurs/blogueuses pour leur demander ce qu'ils lisent et ainsi de suite....

 

Number Ouane : Lamia et La Liseuse (eh oui, je fais dans l’extravagance avec deux clins d’œil simultanés… attention, quelle folie par ici !)

Number Tou : c’est fait. (Mystère mystère… la tension est à son comble !)

Number Fri (ou sri, selon l’étendue de l’accent français) : « Il avait l’impression que pour devenir ce qu’on attendait de lui, il aurait fallu qu’il se torde dans tous les sens comme de la pâte à modeler. C’était un effort immense qu’il n’avait pas envie de faire. Il souffrait cependant de ne jamais recevoir de bonnes notes, d’applaudissements. Même Lunaire, qui passait le moins de temps possible au collège, avait eu ses moments de gloire ». (Alors là c’est de la triche, avec le prénom certains d’entre vous vont savoir de suite de quel livre il s’agit, mon effet devinette tombe à l’eau !)

Number For : 2007, Robert Laffont, Résidence du Premier Roman, L’Ancre des Rêves de Gaëlle Nohant.

Roulements de tambours…

Number Faïve : mais qui n’a pas répondu à ce tag ??? Mmh… je serais en tout cas curieuse de lancer cette patata caliente à Cécile de Quoide9, Malice, Romanza et Aelys.

 

(Admirez l’illustration, une création originale de votre blogueuse dévouée, dont les talents incontestables en matière de création sur paint sont longtemps restés inconnus du grand public..)

 

06/08/2008

Flor de mi Secreto

casas ros _theoreme_almodovar.jpgOops ! J’ai pris du retard avec mes notes sur les livres du Prix Landerneau. Voilà donc un billet sur Le Théorème d’Almodovar, lu à Royan, entre chaise longue, serviette de plage et matelas nocturne.

L’histoire est celle du narrateur, Antoni Casas Ros, défiguré par un accident de voiture et vivant isolé depuis. Déménageant régulièrement, se promenant la nuit, travaillant à distance, Antoni voit sa vie bouleversée par l’arrivée de nouveaux éléments : un cerf, celui de l’accident, qui le retrouve en ville après des années ; Almodovar, qui veut faire un film sur lui et lui présente Lisa ; et justement, Lisa, prostituée transsexuelle au grand cœur qui se prend rapidement d’affection pour l’homme sans visage.

Beaucoup de thématiques se dégagent de ce court livre assez complexe.

Le corps, objet de fascination, soulève de nombreuses questions : dans quelle mesure l’identité d’un individu est-elle dépendante du corps qui l’emprisonne? Opposé à l’essence, concept abstrait, le corps encombrant prend ici diverses formes : le visage déchiré, aux traits cubistes ; l’androgyne (à travers la fascination qu’exerce la belle Lisa, son évocation de la transsexualité) ; ou encore avec Almodovar, dont le corps est l’antithèse de celui du héros, sans angles, tout en rondeur.

L’ombre du franquisme et les séquelles de la guerre d’Espagne se font aussi sentir. Sans être le sujet principal, il suit le héros depuis des années, lorsqu’il a découvert que son père était un fasciste probablement impliqué dans la disparition de communistes.

Le cinéma est aussi évoqué à travers l’univers d’Almodovar (plus largement, l’Art en général est abordé, avec de brèves évocations donnant du narrateur l’image d’un homme cultivé). Le choix des séquences du film, des acteurs, les prises de vue, la trame de l’histoire sont plusieurs fois discutés.

J’avoue avoir été saisie par l’étrange entrée en matière, la première phrase assez curieuse, peut-être un peu pompeuse, qui ne laisse pas facilement présager de la suite. Ce livre est étonnant, déconcertant. Bien écrit, il est empreint d’une grande sensualité. Très introspectif, il aborde beaucoup de questions essentielles, comme l’urgence de vivre ou l’emprisonnement des individus dans des carcans qu’ils s’imposent souvent. La biographie se mêle au surréalisme, le tout pour un résultat troublant, d’une beauté étrange. Intéressant.

Extraits :

« L’attraction terrestre, l’attraction que tout corps exerce sur tout autre, les rencontres fortuites d’objets, une voiture contre un arbre par exemple, sont de celles qui ont détourné ma vie.

Depuis quinze ans, personne ne m’a vu. Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s’est arrêté une nuit, à vingt ans. Ma première rencontre avec Newton. Depuis, j’ai lu avec passion, je n’avais pas grand-chose d’autre à faire. De la Vita Nova aux Détectives sauvages, aucun écrit autobiographique ne m’a échappé. Ils représentent une part importante de ma bibliothèque envahie par le roman latino-américain, espagnol, catalan. Je n’ai rien contre les poètes. Je voue à Juarroz une dévotion totale. J’ai beaucoup rêvé d’écrire depuis quelques années, comme si je voulais m’intercaler entre deux livres de ma bibliothèque, Casanova et Celan, mais une superstition m’en a empêché. Un homme sans visage est un pronom indéfini.

Une autobiographie semble être le récit d’une vie bien remplie. Une succession d’actes. Les déplacements d’un corps dans l’espace-temps. Aventures, méfaits, joies, souffrances et fin. Ma vraie vie commence par une fin. »

« Elle me contemple comme on contemple une œuvre picturale ou une photographie dérangeante. Sa fascination me fait penser qu’elle ne voit pas l’être humain mais l’absence de forme, le vie qui tente de donner l’illusion d’un masque. »

« Plus tard, en regardant les paysages d’Espagne, de France et d’Italie, je pensais toujours qu’il n’y avait pas de lieu qui n’ait reçu, dans sa douceur automnale ou dans le froid, le corps d’un jeune homme qui aspirait à la vie, qui portait l’image ou la photo de sa fiancée contre son cœur, qui réfléchissait à la folie des hommes avant d’être pourfendu par une lame, lacéré par une balle, déchiqueté par une grenade. Tout paysage portait cette gravité en dépit de la beauté des saisons. Tout paysage avait ses morts suspendus dans les arbres ou couchés sur la terre fumante. »

« On tombe toujours amoureux de la forme, mais la forme n’est que l’apparence de quelque chose d’autre. Pourquoi ne peut-on pas tomber amoureux de l’essence ? »

«  C’est l’avantage d’écrire, personne ne détourne la tête, personne ne hausse les épaules, personne ne s’en va. Il n’y a que la magnifique solitude, la blancheur qui peu à peu se charge de lettres et de mots bien que parfois la page dise non, se rebiffe, refuse.

Je suis étonné d’avoir été jusque-là. Etonné que les mots aient bien voulu jouer avec moi, étonné de ce monde dont je rêvais et à la bordure duquel je me suis tenu si longtemps, paralysé par la peur. J’ai marché sur les mains, j’ai passé quinze ans face à personne, enfin un androgyne m’a vu, j’ai rencontré Almodovar, mais si merveilleuses que soient ces situations, que sont-elles face à l’acte d’écrire ? Des volutes dérisoires dans l’espace. Une fumée de cigarette tout au plus. »
 

Désolée je n'ai pas eu le temps de chercher tous les articles déjà publiés sur ce livre. N'hésitez pas à mettre un lien dans les commentaires. 

Le blog de l'auteur 

146 p

Antoni Casas Ros, Le théorème d’Almodovar, 2008

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