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31/07/2008

Chaudron en vue !

honaker_sorciere_midi.JPGJe voulais profiter de mon séjour à Royan pour (re)lire quelques livres de ma bibliothèque d’enfant/d’adolescente, mais après quelques jours mon rythme de lecture a été revu à la baisse entre les diverses activités estivales. Je n’ai donc relu qu’un roman dont je gardais un excellent souvenir (mais plus que vague…) et que j’avais lu deux fois il me semble, sans doute quand je devais avoir environ 11 ou 12 ans. Bref, plus de 12 ans ont passé depuis… Il s’agit en l’occurrence de La Sorcière de Midi de Michel Honaker, dans l’excellente collection Cascade (ici Cascade Policier), chez Rageot Editeur. Je crois qu’elle a disparu depuis, ce qui est vraiment dommage car les textes, les choix de couvertures, le format, le type de papier, la police, les quelques illustrations entre les chapitres font de cette collection un de mes meilleurs souvenirs de lectures d’enfance.

A vrai dire, entre l’histoire dont je me souvenais et la réalité, il n’y avait pas grand-chose en commun. Pour vous annoncer la couleur, je me faisais une autre idée de ce récit, que je croyais plus sombre, plus angoissant. L’histoire de quelques gamins vivant dans un coin totalement reculé, non loin d’une sorcière vivant dans les marais ou sur une langue de terre hostile en bordure de leurs habitations.

En réalité, les variations ne manquent pas et la mémoire vous joue souvent bien des tours. L’histoire est celle d’un fils de pasteur un peu trop gros qui sert de bouc émissaire à ses petits camarades. Son seul ami, Harold, est un gringalet pâle et efflanqué lui aussi très solitaire, qui vit en dehors du village avec son grand-père, dans une petite maison isolée à l’orée de la forêt. Le narrateur nous raconte sa vie en classe, les bêtises, les bonbons, les bagarres, les copains… Un jour que la petite Nancy est particulièrement dissipée, la maîtresse l’envoie dans la cour méditer sur le comportement qu’elle devrait avoir en classe. Aux alentours de midi, là voilà qui disparaît et, malgré les recherches, la fillette reste introuvable. Suite à cet événement inquiétant, d’autres gamins viennent à disparaître, dans la forêt mais aussi chez eux, arrachés à leur lit au milieu des hurlements. Les enfants, eux, ont vu une vieille inquiétante et franchement répugnante traverser de nuit le petit pont de bois qui relie le village à la forêt. Mais les adultes, comme toujours, ne croient pas à ces sornettes d’enfant…

Voilà un livre bien moins inquiétant que dans mes souvenirs, un roman où l’affreuse sorcière reste un peu en marge du récit, toujours menaçante mais évoquée trop brièvement pour être au cœur de l’intrigue. L’histoire est principalement celle du narrateur et de son ami Harold, de leurs jeux puis de leurs tentatives pour percer à jour le mystère des enfants disparus. Le ton est léger, c’est celui d’un enfant qui parle spontanément. Bien sûr, je n’ai plus l’âge de m’identifier au héros et le langage, les pensées du narrateur créent une petite barrière qui n’existait pas avant. J’ai surtout trouvé ce livre agréable, tendre et assez drôle, hormis la fin plus portée sur l’action, la traque de la sorcière, l’exploration de la forêt. Les liens de l’amitié (presque virile) entre les deux enfants sont aussi un sujet important, très touchant. Pour ceux et celles d’entre vous qui ont des enfants (je dirais entre 8 et 11 ans), ce texte est tout à fait indiqué : il est facile d’accès, l’histoire est sympa et sans temps mort. Pour les adultes, pourquoi pas, pour tous ceux qui ont gardé une âme d’enfant ? Dans ce cas c’est une lecture rapide (un ou deux jours tout au plus si vous êtes très occupés).

Extrait :

« Je baisse la tête. Mon cœur se brise. Je trouve que la maîtresse est très injuste de ne pas vouloir m’écouter et que Mr Dern, le garde forestier, peut bien poireauter un peu, avec ses fleurs en solde, d’autant que lui il est au chaud dans sa voiture et qu’il écoute sa musique de dégénéré ; et c’est pas comme moi qui n’écoute que du classique, même que je sais faire le chef d’orchestre avec la broche qui est dans la cuisine. »

« J’ai tenu le serment du gosse un peu gros que j’étais – je le suis beaucoup moins, à présent, mais je suis plus vieux aussi. Je suis devenu écrivain, un conteur pour les enfants des villes qui n’ont jamais entendu parler de notre forêt, des montagnes du nord et des lutins qui y habitent. Quant à Nan… Vous savez, Nan, dont les cheveux sentaient si bon… J’ai à présent tout le loisir de les respirer, de les toucher même, depuis qu’elle a accepté de devenir mon épouse.

Elle lit ces lignes à mesure que je les écris, ici, sur la véranda, sa main posée sur mon épaule. Et comme moi, parfois, elle tourne les yeux vers la ligne bleue que dessinent les montagnes du nord, par-delà les forêts murmurantes. Il y a une brise fraîche qui caresse les pâturages ce soir, une brise au parfum de lointain, de féeries oubliées, hantées de sylphes que courtisent les étoiles de neige, dans l’abandon du printemps. »

Et la biographie de l’auteur, qui vaut son pesant de marshmallows :

« Michel Honaker est né en 1958 à Mont-de-Marsan dans les Landes. Très tôt, il consacre beaucoup d’efforts à détourner ses cahiers de classe du droit chemin en les truffant de textes ayant peu de rapports avec les équations ou la trigonométrie, auxquelles il vouera toujours une farouche aversion.

Avec un stylo oublié par un oncle vampire, il se lance dans le fantastique sulfureux et écrit une trentaine d’ouvrages consacrés au genre par des voies aussi détournées que le thriller ou la SF. A l’heure actuelle ce dangereux maniaque d’opéra et de musique classique est activement recherché pour détournement de lecteurs sages. »

184 p

Michel Honaker, La Sorcière de Midi, 1991

(Cascade Policier, Rageot Editeur)

24/07/2008

La Belle et la Bête ?

legatova_belle_joza.jpg(Ce billet et les quelques suivants ont été rédigés à Royan où je n’avais pas accès à Internet et seront publiés – encore ! alors que je serai en Saxe autour de Leipzig, entre forêts et lacs… les vacances continuent, mais encore une fois je tarderai un peu à lire vos commentaires)

Les pieds dans l’eau pendant son petit séjour hautement océanique, Miss Lou a également pensé à charger son sac de plage avec tout un tas de bouquins pouvant à terme déboucher sur quelques conseils de lecture pour vous, petits curieux !

Par le plus grand des hasards et surtout grâce à ma cousine qui m’a prêté ce livre, je m’apprête donc à vous parler d’un roman tchèque (toute revigorée que je suis par mes batifolages aquatiques de l’après-midi). Je connais peu (ou pas) la littérature slave et je ne suis pas sure d’avoir déjà lu un roman tchèque avant celui-ci. Erreur à laquelle je devrais remédier au plus vite si la littérature tchèque produit souvent des textes aussi réussis que celui que je viens de lire.

L’histoire est celle, très touchante, d’une jeune médecin jouant les messagers clandestins pendant la deuxième guerre mondiale. Ses missions lui semblent d’une facilité déconcertante et elle ne flaire pas le danger jusqu’au jour où son groupe de résistants est découvert. Grâce aux précautions prises par un ami, l’héroïne est sauvée à temps : elle devra donc quitter sa ville et changer d’identité. Pour ce faire, elle devra épouser Joza, un patient défiguré, formidable conteur qu’elle considérait avec bienveillance avant de découvrir leur union prochaine. La médecin, athée, femme moderne, indépendante, ambitieuse, est contrainte de s’installer dans un petit village montagnard peuplé de rustres et d’ivrognes pour lesquels la femme doit nécessairement accepter d’être dominée. Choc des cultures auquel il faut ajouter les épousailles avec un homme qui la répugne, l’installation dans une masure d’une autre époque, la présence envahissante de femmes qui viennent s’immiscer dans sa vie. Parmi elle, Zena, qui a mis son grain de sel dans le choix des meubles avant son arrivée, ou encore Lucka, guérisseuse aux pratiques déconcertantes.

Voilà un roman très fin dans lequel se développent de nombreux thèmes autour d’une histoire assez simple, moins marquée par les péripéties que par les subtils changements qui s’opèrent en Eliska et dans les relations qu’elle entretient avec ses nouveaux compagnons. Face à cette héroïne écorchée vive, audacieuse, presque insolente, beaucoup de chemins s’ouvrent : le séjour en montagne sera-t-il une brève interlude avant de reprendre une vie abandonnée précipitamment ? Eliska sera-t-elle enchaînée à son nouvel environnement plus longtemps ? Sera-t-elle désormais épargnée par la guerre, dont la menace pèse toujours ? Et qu’attendre de ses relations avec le nouvel époux : convention tacite entre la combattante en fuite et le protecteur ? rapports de couple imposés ? haine ? amour ? respect ? abandon ? dégoût ?

Le don de soi opposé à la domination : voilà encore deux pistes de lecture invitant à la réflexion. Dès le début, devant celui qui est présenté comme le futur maître, la peur de la narratrice est palpable et laisse espérer le pire d’une relation dont elle n’attend rien, hormis la violence. Celle-ci, envisagée immédiatement avec une lucidité déconcertante, semble rattachée au passé trouble d’Eliska, dont on ne sait rien hormis les impressions fugaces laissées par quelques commentaires.

Enfin, la fragilité psychologique de la narratrice donne à son récit une dimension supplémentaire : apeurée dans la première partie du roman, elle va devoir affronter ses appréhensions ; l’issue de cette confrontation avec un nouvel environnement et un nouveau compagnon n’en est que plus incertaine.

A la construction parfaite, à l’histoire magnifique aux personnages complexes se greffe un style pur, souvent très poétique. Un très beau roman et une entrée remarquée dans le monde littéraire pour cet écrivain publiant pour la première fois à l’âge de 82 ans. Un 2e livre intitulé Zelary (à paraître prochainement en France) a été extrêmement bien accueilli dans son pays.

Un conseil : ne lisez pas le quatrième de couverture qui en dévoile déjà trop sur les liens qui vont se tisser entre les personnages, laissant entrevoir trop clairement la trame de l’histoire.

Extraits :

« Les cieux liquides se déversant sur mes épaules »

« Je n’aurais jamais cru qu’un paysage pût être terrifiant. A présent je le sais d’expérience. La forêt était percée de rochers livides autour desquels s’entremêlaient de tortueux sentiers. Ils étaient reliés entre eux avec une absurdité à vous faire perdre la tête, se croisant de telle manière qu’il était possible d’y tourner en rond à l’infini. Dans la vallée, une rivière rugissait. Elle était si vive qu’on ne pouvait la traverser que lors des étés torrides, quand le niveau de l’eau baissait et laissait émerger les pierres. Le sifflement ininterrompu du vent venait de tous les points cardinaux. Je n’étais entourée de silence que sur de ridicules petits plateaux, ici sablonneux, là herbeux, ailleurs moussus et imbibés d’une eau jaillissant de sources cachées un peu partout. Mais, au bout d’un moment, ce silence me paraissait abominable. »

«  Dès le premier jour, on m’avait bien fait comprendre mon état de femme.

Je me sentais abandonnée, vouée aux grâces et disgrâces que voudrait bien m’accorder ce village inexistant. Mes vieilles certitudes étaient détruites par les grondements de la rivière, dispersées par l’air saturé d’odeurs inconnues, noyées dans des trombes de couleurs allant du léger roux de la terre jusqu’au ciel changeant, en passant par les teintes de vert les plus nuancées.

Dans les moments où je revenais à moi-même, je spéculais avec sang-froid sur l’instant où j’allais devenir folle ici. »

Une certaine fatalité et des vies simples : « Il avait reçu de ses mains le livret d’épargne que sa mère n’avait jamais entamé et dont elle voulait que son fils prît soin. Il l’avait perdu en déménageant pour Zélary. »

Perdue :

« Aux premières gouttes, je fis demi-tour avec mon panier presque plein et me frayai un chemin dans les broussailles pour rentrer. Je m’arrêtai net dans une clairière : ce n’était pas celle qui surplombait notre chaumière. Mon cœur se mit à cogner. Devant moi, un escarpement inconnu plongeait dans des profondeurs d’un vert ténébreux. Je me glissai bien vite vers les fourrés pour chercher le petit chemin par lequel j’étais venue. Mais les buissons, entre-temps, s’étaient refermés derrière moi.

Dans le réseau des sentiers que j’avais empruntés très vite, je me démenais comme la mouche dans une toile d’araignée.

Réfléchis, m’ordonnai-je, réfléchis !

Les roncières sont vastes mais pas infinies. Tu peux les contourner. C’est ce que je tentai. Un banc de brume vint me couper la route et, lorsque le vent le dispersa, il n’y avait derrière lui rien d’autre que le ciel. A deux pas devant moi, le ciel grand ouvert. Je fermai les yeux une seconde. La panique. Je dois la surmonter. En vain. Elle me tient depuis longtemps déjà.

Je m’assis ou, plus précisément, je m’affalai par terre.

Des fourmis se mirent à me mordre et je m’aperçus que le monticule sur lequel je me reposais était une gigantesque fourmilière. Là, je me trouvai vraiment à la limite de l’hystérie. (…) Je m’allongeai par terre, collai mon corps aux feuilles en décomposition et respirai profondément leur amère senteur. (…) Centimètre par centimètre, comme un ver piétiné, je me frayai un passage en rampant vers le ciel béant, gris et menaçant. Devant mes yeux, la gorge était pleine d’ombres tremblantes. Je m’accrochai désespérément à la terre, seule réalité.
C’était vraiment une falaise.

(…) La forêt s’étendait en contrebas. (…) Non loin, elle était coupée par un rideau de pluie.

(… Je perçus le son d’un ruissellement. Un filet d’eau tombait d’une saillie et se changeait un peu plus bas en un petit ruisseau.

(…) Bientôt mes mains faiblirent, je me mis à déraper sur la paroi d’argile. J’arrivai en bas moitié en tombant, moitié en trébuchant. J’atterris sur la berge du ruisseau.

En regardant vers le haut, je ne pus croire que j’avais descendu tout ça. Une de mes chaussures avait été engloutie quelque part, je jetai donc la deuxième. L’eau froide du torrent ne me causait aucune douleur, mais marcher sur les petits cailloux roulants et glissants était au-dessus de mes forces. Le courant m’emporta. Je remontai sur la berge en rampant et tentai de me traîner dans les orties (…).

Alors je fus pétrifiée.

Le ruisseau ne se déversait pas dans une rivière mais dans un marécage. La pluie cessa un moment, les nuages se déchirèrent, le soleil couchant cingla effroyablement la surface mouvante de l’eau. Elle était envahie par des plantes aquatiques dont les langues sanglantes ondulaient devant moi. Et, pour que l’effroi fût à son comble, une épine saillait de cet œil gélatineux… le moignon de quelque bâtiment. (…)

Le ciel se fermait lentement au-dessus de ma tête. »

Oct 2008 : Et je découvre avec beaucoup de retard (mais aussi beaucoup d'intérêt) le billet très intéressant d'Eurydice.

143 p

Kveta Legatova, La Belle de Joza, 2002

(Version française : 2008, Editions Noir sur Blanc)

17/07/2008

Entre montagnes et rues étroites

germain_chanson_des_mal_aimants.jpgAmis lecteurs,

Une fois de plus votre fidèle chroniqueuse est partie vers d’autres horizons, cette fois-ci les doigts de pieds en éventail sur une plage de la côte atlantique. Espérons qu’il fasse beau, que miss Lou puisse enfin mettre à profit ses toutes nouvelles lunettes de soleil adaptées à sa vue (car cette année miss Lou pourra même se balader entre les dunes sans risquer de se prendre un roseau ! – allez, j’exagère un peu… m’enfin…).Toujours est-il que ce billet arrive donc en mon absence grâce aux talents magiques de Mister Hautetfort.

Fin 2007, j’ai eu un énorme coup de cœur pour Sylvie Germain et Tobie des Marais. Suite à mon billet, Malice m’a fait une très jolie surprise en m’offrant la Chanson des mal-aimants pour mon anniversaire, lors du premier dîner livres-échanges de 2008 (merci encore !!). Malice, qui a lu 3 livres de Sylvie Germain, avait été un peu déçue par ce roman-ci.

Je l’ai donc lu il y a des mois, en février ou mars il me semble. Et maintenant que je veux faire ma note, je dois bien admettre qu’il ne me reste pas grand-chose de cette lecture ; car j’ai bien du mal à me souvenir des différentes étapes de ce livre.

Racontée à la première personne, l’histoire est celle d’une femme de soixante ans qui retrace les différentes périodes de sa vie. Enfant albinos, abandonnée à la naissance, la narratrice son enfance dans les Pyrénées pendant la seconde guerre mondiale, auprès d’enfants et d’adolescents attendant (parfois en vain) le retour de leurs parents. Lorsque sa protectrice vient à mourir, elle est placée dans une auberge, qu’elle quitte ensuite après un drame. Travaillant dans un café près d’une gare, la narratrice vit son premier chagrin d’amour et part à Paris. Parmi ses rencontres parfois inquiétantes : un écrivain étrange dans une petite maison de banlieue, une femme amoureuse des livres décédant un jour de façon brutale, la patronne d’une maison menacée de démolition, des saltimbanques et des sans-abri. Enchaînant les métiers les plus différents dans sa vie, l’héroïne suivra toujours son instinct, avant de retourner dans les Pyrénées finir sa vie.

« Mais personne ne vient, ni fantômes ni vivants. Ma solitude se joue à ciel ouvert comme lors de ma naissance, dans la même indifférence de mes congénères. A présent, elle se joue au ralenti, et le peu d’histoire qui a composé ma vie est en train de se dissoudre dans l’oubli ; le texte s’en efface à mesure où je me le remémore et l’évoque. Un texte écrit sur de la buée. Au moins, arbres et oiseaux magnifient le décor de cet acte final sans personnages, sans action apparente, sans dialogue. Juste un monologue de plus en plus ténu que le silence corrode en douceur. Mais il reste tellement à entendre dans le silence, tellement à voir alors que tout, pourtant, a disparu, et toujours à aimer quand tout le monde s’est retiré. Le rideau peut tomber sur la scène déserte, le spectacle continue, autrement. »

Etrangement, mon premier Sylvie Germain avait pour cadre la région Poitou-Charentes, dont je suis originaire. Celui-ci, entre les Pyrénées et Paris, oscille entre le pays natal de ma mère et la ville où je viens de passer un certain nombre d’années. En somme, toujours des cadres aux saveurs particulières pour moi.

J’ai une fois encore beaucoup aimé le style de Sylvie Germain, sa fluidité et le rythme inhérent à la narration. « La sève, l’encre – un même sang obscur coulant avec lenteur, roulant vers la lumière, et frémissant de la rumeur du monde. »

L’histoire, originale, ne m’a cependant pas autant séduite que lors de mon premier contact avec cet auteur. Peut-être est-ce dû au personnage effacé, presque indifférent et d’une certaine façon retiré du monde qui l’entoure. Peut-être ai-je eu du mal à accorder quelque crédit à ces souvenirs, mais cela ne me gêne généralement pas donc ce n’est sans doute pas le cas. En somme, la lecture a été agréable, peut-être sans heurt, mais bien en deçà du choc provoqué par la découverte de Tobie des Marais. Je me souviens avoir été comparativement déçue. Pourtant, en feuilletant à nouveau ce roman, je suis frappée par la richesse de l’univers de Sylvie Germain, par sa prose unique qui me séduit tant. Ce sera donc un avis en demi-teinte. Encore un très beau texte ; une belle histoire, réaliste et pragmatique malgré le destin inhabituel de l’héroïne. Mais un récit qui m’aura un peu moins touchée que celui de Tobie.

Je garde un bon souvenir du passage où Laude-Marie, la narratrice, évoque l’époque à laquelle elle travaillait pour une famille aisée en déclin, entre une mère âgée et digne et un fils handicapé à vie par un coup de fusil « accidentel » dans le visage. L’héroïne finit par percer à jour les secrets des habitants du manoir. Un passage intéressant et mystérieux d’une certaine intensité dramatique. Un court extrait : « Les visiteurs étaient rares. Ne se rendaient au manoir que le docteur Larracq, trois ou quatre fois par semaine, pour surveiller l’état du naufragé, le pasteur Simon Erkal, de façon irrégulière mais pour de longues visites, et un neveu de la baronne, Fulbert Fontelauze d’Engrâce, deux fois par mois. Si la maîtresse des lieux raccompagnait le médecin et le pasteur jusqu’au perron après chacune de leurs visites, jamais elle ne faisait cet honneur à son neveu. Plus jeune que son fils, portant beau et sûr de lui, ce Fulbert n’était aux yeux de sa tante qu’une motte de boue fétide camouflée dans un sachet doré. Elle flairait en lui un petit charognard qui louchait sur le manoir, le parc et les bois. Il se savait excellemment placé dans la course à l’héritage, Agnès était morte sans enfant et Philippe, resté célibataire, n’était plus qu’un zombie qui, si jamais il survivait à sa mère, serait incapable de faire valoir ses droits. On devinait le fringant Fulbert tout prêt à propulser le fauteuil du vieil orphelin droit dans un asile pour handicapés. »

270 p

Sylvie Germain, Chanson des mal-aimants, 2002

12/07/2008

No country for old men

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Comme un certain nombre d’entre vous, j’ai reçu récemment de la part du Livre de Poche Ces Petites Choses de Deborah Moggach, le tout en échange d’une critique. Merci donc à l’éditeur pour cet envoi. A mon tour de jouer en vous présentant ici ce roman !

Tout commence en Angleterre où, non content de s’épuiser à la tâche dans un hôpital surpeuplé, le docteur indien Ravi doit supporter chez lui la présence de Norman, beau-père passablement répugnant et sexuellement dérangé. Voyant son couple au bord du gouffre et sa tranquillité menacée par ce grossier personnage, Ravi se confie à un cousin de passage à Londres. Cet homme d’affaires débordé (et surexcité) voit dans le malheur de Ravi une véritable aubaine : de là à créer ensemble une maison de retraite pour accueillir en Inde les personnes âgées, il n’y a plus qu’un pas à franchir, ce que font allégrement les deux cousins. Si la mine d’or pressentie repose sur un investissement quelque peu hasardeux, le succès du projet conduit tout un tas de retraités anglais à converger vers Bangalore.

Parmi eux : Dorothy, ancienne journaliste à la BBC au caractère bien trempé (un peu trop peut-être pour son intégration) ; Evelyn, contrainte de quitter sa maison de retraite anglaise, femme agréable et discrète quelque peu abandonnée par ses deux enfants ; les dynamiques Ainslie, soit Jean, l’épouse infatigable et vantarde et « Douggie », mari plus réservé et extrêmement sympathique ; Muriel, vieille cockney raciste et assez excentrique qui court après son fils recherché par la police ; Madge, richissime veuve à la recherche d’un nouvel étalon fortuné ; Graham, tellement effacé que son hypothétique statut de puceau est sujet de bien des interrogations ; et bien d’autres encore, dont Norman, à la recherche de voluptueuses indiennes – plus accommodantes que les Anglaises trop revêches à son goût. A ces histoires il faut encore ajouter celles des enfants tant attendus par les pensionnaires et vivant aux quatre coins du monde.

J’ai passé un très bon moment grâce à ce roman léger, charmant (à qui il manque un petit je-ne-sais-quoi pour être foncièrement drôle). Il serait malhonnête de le classer parmi les grands romans et, me connaissant, j’aurai oublié l’essentiel de l’intrigue sous peu. Les personnages par exemple, s’ils sont attachants, ne prêtent pas à une analyse psychologique fouillée. Mais après tout, pourquoi toujours chercher et l’auteur incontournable et le roman culte quand un livre sait se montrer à la fois divertissant et agréablement écrit ? Bref, pour votre culture, votre épanouissement intellectuel ou autre ambition philosophique du même genre, Moggach n’est pas vraiment ce qu’il vous faut. Mais cet été, en partant à la plage ou à la montagne, à la place de Gavalda, du best-seller ou du polar de circonstance, pensez à Ces Petites Choses, un bon petit roman recommandé en cas de fortes chaleurs ou de sautes d’humeur – malgré le taux de mortalité il est vrai plus élevé parmi ces héros sexagénaires. Amateurs de voyages, amoureux de l’Inde, (anti)capitalistes et lecteurs enclins à la méditation, ce livre est parfaitement indiqué pour vous. Pour les autres, aucune contre-indication, si ce n’est que ce livre reste essentiellement une alternative ludique et sympathique à d’autres loisirs estivaux. En ce qui me concerne, je me suis totalement laissée prendre au jeu, impatiente de connaître le fin mot de l’histoire. Ce qui me donne même envie de découvrir d’autres livres de Moggach à l’occasion.

Les avis de Brize , Lily, Anne, Joëlle et Tamara

Le site de l’auteur

Merci à l'éditeur pour cet envoi.

3coeurs.jpg

 

 

407 p

Deborah Moggach, Ces Petites Choses, 2004

07/07/2008

Un victorien à la française

ladjali_vies_emily_pearl.JPG¡ Hola blogósfera ! Amigos míos, ¡ ya estoy de vuelta !

Difficile de conserver un rythme de lecture un tant soit peu avouable à Madrid : avec un soleil éclatant, une chaleur tout à fait espagnole (je confirme : 33° en début de soirée, entre 25 et 30° la nuit et 45° dans la journée au soleil), des rebajas partout, des quartiers pour la plupart toujours aussi chouettes, des tapas (ah ! mon resto adoré Gula Gula que je recommande à tous ceux qui aiment les endroits originaux et les serveurs très sympa) et des éventails (salvateurs), je me suis contentée d’une petite heure de lecture par nuit en général. Au final, je n’ai terminé qu’un seul roman… heureusement j’ai maintenant très envie de vous en parler.

Pour me rafraîchir un peu peut-être, ou sans doute pour poursuivre dans ma veine anglophile, j’avais opté pour Les Vies d’Emily Pearl de Cécile Ladjali (au passage je dois encore parler ici des Souffleurs).

A priori, nous lisons le journal d’Emily, jeune femme d’origine modeste employée par Lord Auskin au poste de gouvernante. Veillant sur le jeune Terrence, enfant précoce souffrant d’hydrocéphalie, Emily vit dans l’attente des lettres de sa sœur Virginia. La relation entre les deux sœurs est au cœur du récit : d’un côté, l’indépendante Virginia qui a osé changer le cours de son destin en partant à Londres, travaillant dans une usine avant de partir brusquement en Amérique avec un pasteur épousé en cachette ; de l’autre, Emily, plus instruite mais incapable de troquer son modeste quotidien contre la liberté à laquelle elle aspire en apparence. Alors que les lettres de Virginia indiquent chaque fois de nouveaux changements, des déménagements, de nouvelles occupations, un mariage ou la naissance d’un enfant, la vie d’Emily ne change pas malgré ses éternelles rêveries, son admiration pour le courage de sa sœur, son mépris pour les petites aspirations de ses parents paysans et le mari qu’ils lui destinent. La passion elle-même ne suffit pas à bouleverser ses plans. Amertume, rage, mépris de ce qui l’entoure… mais la narratrice ne parvient pas à s’échapper.

Tandis qu’Emily semble en apparence clouée sur place dans un monde qui évolue sans elle, de nombreux doutes assaillent le lecteur. Roman de type victorien, ce journal intime empreinte les codes du genre pour mieux les transgresser. Alors qu’il pense lire le journal d’Emily, le lecteur s’aperçoit soudain qu’il ne s’agissait en réalité que de vagues pensées de la narratrice. « Je m’avance vers le pupitre. J’ouvre le cahier. J’y écris des phrases. Je ne sais pas vraiment ce qu’elles disent à ma place, ces phrases. Je voudrais qu’elles me modifient » (p66). La barrière entre les deux est parfois infime et il est parfois difficile de savoir quand on passe du rêve à la réalité, des réflexions personnelles à la prise de notes, pensée écrite pouvant être découverte, parfois à l’insu de l’intéressé.

Justement, le journal en principe intime prend ici une autre envergure : véritable outil stratégique, il est laissé à dessein dans des lieux où il pourra être découvert et lu. Servant à dénoncer les méfaits des uns et des autres, l’hypothétique journal est aussi sujet à caution : tissu de mensonges ? texte inexistant ? mélange de faits réels et des projections d’une imagination fébrile ? Chaque fait prête alors à confusion ; on en vient même à douter de l’existence de Virginia, personnage pourtant central et d’une grande influence sur la narratrice. De même, la thématique des fantômes et des sorcières questionne l’identité du narrateur et nous interpelle constamment sur le lien entre la réalité et la fiction, sur la part de rêve dans l’histoire.

Et si tout n’est pas mensonge, on finit par suspecter Emily : lorsque les chiens sont empoisonnés, malgré ses accusations à l’encontre de la nouvelle cuisinière, la narratrice reste a priori la suspecte la plus indiquée. Quoi qu’il en soit, le cahier devient le seul moyen d’action d’Emily : il lui permet de placer des pions sur un échiquier, de laisser agir et d’observer les résultats.

Les pistes de lecture sont encore nombreuses. Ainsi le rapport à l’eau joue un rôle majeur, lac, flaques ou océan rappelant notamment la distance entre les deux sœurs et les espérances placées dans une vie différente, difficile d’accès. Mouvement et immobilisme sont aussi un thème central et, en ce qui concerne Emily, cela se résume à l’élan vers l’Amérique et à l’éventuel changement de relation avec Lord Auskin.

Ce livre assez triste et sombre est en quelque sorte un pastiche victorien, ancré dans un cadre classique (avec notamment un vieux manoir, la campagne anglaise, un peu de pluie et un maître des lieux beau, sombre et torturé). C’est pourtant un livre moderne dans lequel la narratrice se plaît à jouer avec nous ; tout en étant adaptée à l’époque concernée, l’écriture est également différente de celle des auteurs victoriens. Voilà un livre très intéressant et un bel hommage à la littérature britannique. Au final, un roman original très agréable à lire.

Extrait :

Ne la dispute pas, papa, c’est moi qui ai demandé qu’elle me parle du désert. Alec ne répond rien. Il prend son fils dans les bras, referme tout doucement la porte de ma chambre. Je suis seule en compagnie d’une cheville douloureuse et d’horribles pressentiments. Je sais à présent que j’ai décidé de rester ici pour accompagner la mort. Je pourrais encore choisir la vie… Boiter demain jusqu’à la gare… Puis sauter dans le bateau…. Et me jeter dans les bras bien vivants de Virginia. Fuir Green Worps et tous ces fantômes.

191 p

Cécile Ladjali, Les Vies d’Emily Pearl, 2008

01/07/2008

Lecture interrompue

kingsolver_ete_prodigue.jpgVoilà un drôle de billet, car je n’ai pas l’habitude de livrer mes impressions en cours de lecture. Il se trouve que je devais lire Un Eté prodigue de Barbara Kingsolver dans le cadre du Blogoclub de lecture… peu inspirée, j’ai eu la mauvaise idée de le commencer en début de semaine. Outre le peu de temps que j’avais, mon manque d’intérêt pour ce roman a rendu sa lecture trop lente pour une note avant mon départ en Espagne. Mille excuses aux autres lecteurs participant au club et plus encore aux organisatrices !

Barbara Kingsolver fait partie des auteurs découverts en même temps que le petit monde des blogs. L’associant d’emblée aux écrivains anglo-saxons importants qu’il me fallait encore lire, j’ai laissé Kingsolver dans un petit coin de mon esprit, attendant que l’envie ou l’occasion de la lire se présente. Je dois avouer qu’au vu des thématiques des différents livres de cet auteur, je n’aurais pas commencé par Un Eté prodigue en temps normal. Et effectivement, cette lecture ne se fait pas sans peine.

La nature et la montagne sont omniprésentes dans ce roman ; ce ne sont pas des sujets dont je raffole tout particulièrement, en particulier en ce qui concerne la montagne (bizarrement, les lacs, la mer, les rivières, bref, tout ce qui est vaguement humide me séduit bien plus). On a tous nos a priori, des sujets de prédilection… mais cela ne doit pas nous empêcher de nous ouvrir à d’autres thèmes lorsque l’occasion se présente. C’est donc pleine de bonne volonté que j’ai commencé ma lecture.

J’en reparlerai lorsque j’aurai terminé ce livre (que, du coup, j’abandonne pendant quelque temps puisque de toute façon je ne serai pas prête « à temps »). Pour l’instant, je peux simplement dire qu’entre les différentes histoires qui se croisent, une seule a vraiment su éveiller ma curiosité. Ce livre est un hommage à la nature ; malheureusement, les descriptions, tout en étant sympathiques, ne sont pas suffisamment subtiles ou majestueuses pour m’empêcher de songer à ma prochaine lecture ; enfin, je suis décidément trop citadine pour rester éveillée lorsque pour la troisième fois la reproduction des papillons ou les excréments des coyotes sont évoqués. Je pense que cela est certes dû au fait que le sujet est très loin de mes centres d’intérêt mais aussi au fait que le style et le dynamisme du récit, sans être inexistants, ne sont pas suffisamment remarquables pour me sortir de ma torpeur.