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29/11/2006

L’art de l’occulte

medium_mabanckou_memoires_porc-epic.JPGAvez-vous déjà rêvé de connaître les états d’âme d’un porc-épic ? De découvrir les secrets occultes de la magie vaudoue ? De connaître l’identité d’un assassin qui n’a jamais été découvert ? D’imaginer avoir un double qui vaquerait tranquillement à ses occupations pendant vos longues siestes ?

C’est un peu ce que nous propose Alain Mabanckou dans les Mémoires de porc-épic. Ayant eu la chance de rencontrer l’auteur au Salon du Livre 2006, votre chroniqueuse attitrée va donc se faire un plaisir d’écrire un commentaire élogieux sur le dernier roman de cet écrivain fort sympathique.

L’histoire : un porc-épic se confie à un baobab suite à la mort de son maître Kibandi. C’est ainsi que l’on apprend qu’il existe des doubles pacifiques, très sympathiques et fort utiles, ainsi que des doubles nuisibles, chargés de commettre les pires atrocités au nom de leur maître. Bien évidemment, notre petit porc-épic est de cette trempe (car sinon, qu’aurait-il eu à nous raconter ?).

De son côté, suite à un rite initiatique et après avoir goûté un breuvage abject, Kibandi  s’est vu pourvu d’un double et de certains pouvoirs. C’est ainsi qu’il apprend à lire seul et devient le meilleur charpentier de la région. Suite à la cérémonie, il reçoit également pour double nuisible le petit porc-épic, qui va l’accompagner tout au long de sa vie et, en principe, mourir à ses côtés.

Notre héros raconte donc les meurtres perpétrés au nom de son maître. Voisins peu respectueux, lettrés arrogants, fiancée inaccessible, tous périront à coups de piques de porc-épic. Les traces disparaîtront ensuite, le meurtre restant inexpliqué. C’est ainsi que les initiés pourvus de doubles maléfiques « mangent » leurs ennemis. Même l’épreuve du cadavre accusateur – le cercueil confondant son meurtrier – restera sans effet. Jusqu’au centième meurtre à venir. Là, les esprits se vengeront et causeront la mort de Kibandi, laissant le porc-épic seul en vie pour nous raconter son histoire.

Mon avis : ce roman se lit d’une traite et il est difficile de quitter notre ami porc-épic à qui l’on s’attache facilement. Débordant d’humour, cette petite histoire hautement ironique et racontée par le plus sympathique des meurtriers a le mérite de nous dépayser, de nous arracher à la pluie et aux nuages de la métropole pour nous inviter sur les terres d’Afrique aux couleurs chaudes et ensoleillées. Faisant allusion à la littérature africaine, ce livre est une invitation à la lecture et nous incite à découvrir les conteurs traditionnels méconnus en Europe. Ces « mémoires » sont aussi un clin d’œil à la littérature occidentale, pour le plus grand bonheur des lecteurs amoureux d’Edgar Allan Poe, de Faulkner et d’Hemingway.

Respectant une ponctuation minimale (ni majuscule, ni point), ce récit nous entraîne à une allure folle dans des aventures rocambolesques, tandis que le porc-épic se fait une joie de nous rappeler nos propres travers. Le sourire aux lèvres, nous assistons donc à la périlleuse aventure du jeune (Narcisse) Amédée qui, pour mieux se contempler dans les eaux du fleuve, se perche sur une pierre recouverte de mousse et tombe à l’eau, y laissant un peu de sa dignité.

Fiction et réalité, imaginaire et histoire sont entremêlés dans Mémoires de porc-épic, et l’on est si vite happés par ce roman que l’on attend d’avoir lu la dernière ligne pour reprendre notre souffle et nous interroger sur l’honnêteté douteuse du narrateur.

Compte tenu de sa haute teneur en sorcellerie : à ne pas mettre en toutes les pattes… 

27/11/2006

Oublier les notes de bas de page…

williams_glass_menagerie.jpgDifficile de présenter un livre quand on a été amené à le décortiquer à deux reprises dans le cadre de ses études. C’est pourtant ce qui est en train d’arriver à votre fidèle chroniqueuse qui vient tout juste de relire The Glass Menagerie et se demande comment elle pourra vous donner envie de découvrir ce titre qu’elle associe automatiquement aux longues heures passées à gribouiller dans la marge et à traquer la moindre allusion au personnage de Jim ou au thème récurrent de la solitude.

Pourtant, The Glass Menagerie est une pièce qui mérite d’être lue. Jugez-en par vous-mêmes :

L’histoire : aux Etats-Unis, dans les années sombres de la Dépression, les Wingfield vivent à l’écart du monde.

Amanda, la mère, vit dans ses souvenirs et ne cesse d’évoquer la joyeuse époque où elle avait pour prétendants 17 fils de planteurs fortunés. Abandonnée par son époux, elle a dû élever seule ses deux enfants et se désole de voir qu’ils n’ont pas réussi. Au nom de son amour maternel, elle prétend gérer leur vie sans s’apercevoir de sa maladresse.

Laura, la fille : à 23 ans, Laura passe ses journées à écouter de vieux disques et à nettoyer sa ménagerie de verre, une collection de petits animaux en verre. Boitant légèrement, Laura est maladivement timide et persuadée que tout le monde remarque son handicap. Incapable de nouer des amitiés, elle a abandonné ses cours de sténographie après être tombée malade pendant un test la rendant trop nerveuse. Vivant dans son monde, Laura ne semble pas voir qu’elle doit trouver un moyen de s’insérer de la société.

Tom, le fils : travaillant dans une fabrique de chaussures pour subvenir aux besoins de sa famille, Tom est un poète malheureux qui déteste aussi bien son travail que l’appartement familial. Rêvant d’aventures et ne pouvant pas vivre librement chez lui, Tom sort tous les soirs, soi-disant pour se rendre au cinéma. Il rentre saoul et, comme son père, veut abandonner sa famille pour découvrir le monde et vivre pleinement sa vie.

Jim : collègue de Tom invité chez les Wingfield au titre de prétendant pour Laura. Ancienne star de son lycée, Jim a moyennement réussi mais suit des cours du soir pour faire évoluer sa carrière et assouvir ses ambitions.

Difficile de présenter simplement cette pièce après en avoir étudié les moindres détails. Voici cependant mon humble avis : très poétique, ce texte est à la fois dur et profondément émouvant. Les personnalités des Wingfield et de Jim sont de même extrêmement différentes et complémentaires, d’où le dynamisme et la vivacité des réparties. La tension, l’attente, le rejet et l’amour qui lient les personnages les uns aux autres donnent à leurs dialogues une intensité extraordinaire. Les effets scéniques (musique et lumière essentiellement) renforcent l’impression créée par des dialogues souvent psychologiquement violents. Malgré la musicalité des textes, cette pièce est avant tout une tragédie familiale. Après les joyeuses tempêtes annonçant l’orage, The Glass Menagerie se clôt par une dernière scène d’une cruauté extrême qui s’achèvera avec le naufrage des Wingfield.

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Tennessee Williams, The Glass Menagerie, 1944

21/11/2006

Le dilemme du lecteur compulsif

perry_cadavre bluegate fields.gifQue faire lorsque vos obligations personnelles et professionnelles vous accordent un temps de lecture relatif, voire, limité, voire, inexistant ? Bien entendu, il serait déplacé de remettre à plus tard votre rendez-vous avec le Président de la Planète Bulle, les pourparlers avec les souris qui hantent et dévastent votre grenier, sans parler de vos batailles incessantes contre le massacre des marshmallows dans la plaine Sud-Ouest du Trucmuchistan. Force est de constater que vous devrez bien vous contenter du temps libre qui vous reste.

Malgré vos envies effrénées de lire Dostoïevski, Proust, Dickens ou l’intégralité des Rougon-Macquart, vous savez bien qu’il faudra attendre un peu, à moins d’accepter d’abandonner David Copperfield à ses aventures sordides toutes les cinq pages. Même une nouvelle un tant soit peu sérieuse est à éviter, compte tenu de votre humeur sombre et distraite du moment. Consciente de l’ampleur du problème, votre chroniqueuse vous propose quelques solutions :

1°) La collection complète des Harlequin : lecture d’un volume en 20 minutes compte tenu des pages sautées ; chaque livre est une victime toute trouvée lorsque vous rentrez le soir après avoir appris le meurtre perpétré sur cinquante marshmallows par une bande de scouts au Trucmuchistan ; le papier des Harlequin est également un excellent combustible qui alimentera avec joie votre feu de cheminée à Noël.

2°) Les romans à suspense / « d’auteur » en vogue : Danny Brouane avec au choix son célèbre Minchi Mode ou La Forteresse animale ; Marcus Levinus et son dernier succès Pourquoi moi ? (on se le demande bien d’ailleurs) ; Cristina Tango et le best-seller incontesté Hier, je suis allée aux toilettes. Là encore, vous avez le choix entre d’excellents combustibles, à un prix cependant légèrement supérieur à la collection citée précédemment (publicité oblige).

3°) Les romans historiques, aux degrés de crédibilité différents.

4°) Ou tout simplement un bon vieux policier, coincé au fond de votre bibliothèque et qui attend sagement de vous livrer ses morbides secrets.

Confrontée cette semaine à un problème de la même ampleur, votre chroniqueuse a opté pour la dernière solution. Son choix s’est porté sur une référence sure, classique, en principe sans surprise : Anne Perry.

Le cadavre de Bluegate Fields est le sixième roman de la série « Charlotte et Thomas Pitt ». A Londres, dans les années 1880-1890, l’inspecteur Thomas Pitt enquête sur les meurtres les plus sordides, aussi bien dans les quartiers pauvres que dans la haute société. Il est secondé par son épouse, Charlotte, issue de la haute bourgeoisie et mariée « en dessous de sa condition ». D’autres personnages apparaissent régulièrement, en particulier Lady Ashworth, la sœur de Charlotte, ainsi que Tante Vespasia, une vieille aristocrate au caractère bien trempé. La série compte une vingtaine de volumes, mais je dois avouer que je les trouve bien inégaux !

L’histoire : lorsqu’un jeune homme est retrouvé nu dans les égouts, Thomas Pitt trouve immédiatement cette noyade suspecte. Après une rapide enquête, on découvre que le corps est celui d’un garçon de 16 ans issu de la haute bourgeoisie. Noyé dans un bain, violé et souffrant de syphilis, Arthur Waybourne semble la victime toute trouvée de son précepteur, Maurice Jérome, un érudit consciencieux et fort antipathique. Jérome est donc arrêté malgré les hurlements indignés du lecteur qui s’insurge de voir l’inspecteur Pitt commettre ce que l’on sait immédiatement être une erreur.

De là découle une petite nouveauté chez Anne Perry : Thomas Pitt ne traque pas simplement un criminel, il va devoir s’interroger sur le bien fondé de l’arrestation et de la condamnation à mort qui s’ensuit ; puis, enfin (!) convaincu de l’innocence de Jérome, Pitt cherchera à établir la vérité afin de sauver le précepteur de la potence.

En résumé, Le cadavre de Bluegate Fields constitue une petite lecture sympathique et rapide, comme tout Anne Perry qui se respecte. Cependant, malgré la condamnation qui devrait permettre au livre de gagner en intensité, il faut bien avouer que cette lecture est un long fleuve tranquille, sans surprise, sans heurt et sans frissons. Peu de suspects, un coupable relativement prévisible… et la traduction en français n’arrange rien.

Petit conseil : ne lisez pas le tome 1, il suffit de savoir que la sœur aînée de Charlotte est assassinée et que Charlotte tombe amoureuse de l’inspecteur qui vient enquêter chez elle. Essayez plutôt le Mystère de Callander Square, mon premier Anne Perry et, à l’époque, un petit coup de cœur. De nombreux suspects, une histoire très noire, une intrigue assez bien ficelée. En somme, un bon moment de détente !

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381 p

Anne Perry, Le Cadavre de Bluegate Fields, 1984

12/11/2006

Wilcox vs Schlegel : chroniques d'une mort annoncée

forster_howards_end.JPGPompes funèbres, fantômes et vampires. Voilà les débuts de ce blog. J’ai donc décidé de remédier à la morbidité croissante de mes chroniques et de faire appel à la douceur bucolique de l’Angleterre pour parvenir à mes fins. La recette du jour : Howards End de E.M. Forster (1910). Allez, hop ! Un petit plongeon et nous voilà à la fin de l’époque victorienne, entre Londres et la campagne anglaise. (Petit soupir d’aise)

Malgré mes bonnes intentions, je me dois de prévenir mes amis lecteurs : Howards End est une sombre histoire de rivalité entre deux familles. Il y a de la pluie (bon, je vous l’accorde, on est en Angleterre), des morts (finalement cette note semble mal partie pour s’éloigner des précédentes) et, pire encore, des tragédies. Maintenant que vous avez pu juger de la noirceur de mes dernières lectures, êtes-vous toujours prêts à suivre cette aventure victorienne ? Pour les quelques lecteurs qui me restent (… ah, il n’y a plus que toi ?), je continue !

Nous sommes à l’aube de la Première Guerre Mondiale. Hélène Schlegel se rend à Howards End, petite maison de campagne des Wilcox, rencontrés brièvement lors d’un séjour en Allemagne. Hélène tombe amoureuse du plus jeune fils, Paul. Ils se fiancent et se séparent aussitôt. Mais ces fiançailles de quelques heures suffisent à jeter un vent de panique et à semer le trouble entre les deux familles. Les Schlegel, anglo-allemandes avant-gardistes et femmes émancipées, jugent les Wilcox peu dignes de la brillante Hélène. Les Wilcox, quant à eux, reprochent à la jeune fille ses origines étrangères et affichent un air supérieur de riches commerçants face à ces intellectuelles peu recommandables.

Pourtant, le sort les réunit à nouveau lorsque les Wilcox emménagent à Londres face à l’immeuble des Schlegel. Margaret, l’aînée, se rapproche alors de Mrs Wilcox malgré le fossé intellectuel qui les sépare. Femme dévouée sans opinion, Ruth Wilcox s’attache à Margaret et, lorsqu’elle tombe malade, lui lègue Howards End. A sa mort, les Wilcox décident de ne pas respecter ses vœux, la maison devant revenir à l’aîné. Ils n’informent pas Margaret.

A la suite de la mort de Mrs Wilcox, son époux commence lui aussi à entrer dans la vie des Schlegel et s’éprend rapidement de Margaret, malgré ses fréquentions artistiques jugées douteuses, ses opinions libérales et son impertinence. Il l’aide alors en la conseillant sur la situation professionnelle de Mr Bast, un de ses protégés. Suite aux conseils de Mr Wilcox, Leonard Bast perd un emploi stable et correctement rémunéré et se retrouve sans le sou, avec une femme à nourrir. Hélène Schlegel rend Mr Wilcox responsable de cette tragédie et lui voue une haine farouche. Malgré tout, Mr Wilcox demande Margaret en mariage. Celle-ci accepte, malgré les réticences de son jeune frère Tibby et le désespoir de sa sœur.

La déchéance des Bast conduit Hélène à faire irruption au mariage d’Evie, la fille d’Henry Wilcox. Margaret reproche à sa sœur de faire scandale et prend le parti de Mr Wilcox. Adoucie par les arguments d’Hélène, elle accepte cependant de demander à son fiancé de proposer une place à Mr Bast. Elle découvre alors qu’Henry a eu une aventure avec Mrs Bast, femme vulgaire autrefois rémunérée pour ses charmes. Margaret dit à sa sœur qu’ils n’aideront pas Mr Bast, sans en préciser la raison. Hélène disparaît. On apprend qu’elle a quitté l’Angleterre et refuse de voir sa sœur.

Quelques mois plus tard, Hélène se rend en Angleterre. Henry et Margaret lui tendent un piège et lui imposent un face à face. Sa longue absence est alors expliquée par son état : célibataire, Hélène est enceinte. On découvre que Leonard Bast est le père de l’enfant.

Ledit Mr Bast, rongé par le remord, décide précisément à cette période d’aller trouver Margaret pour prendre des nouvelles d’Hélène. Il apprend que les Wilcox se trouvent à Howards End et s’y rend à l’improviste. A son arrivée, une conversation animée a lieu dans la maison, car les Wilcox refusent de laisser Hélène porter atteinte à l’honneur de la famille. Charles Wilcox, le fils aîné, accueille Leonard Bast en le frappant du plat d’une épée. Mr Bast s’écroule, mort, victime d’un malaise cardiaque.

Charles, très sûr de lui, est traduit en justice et, à son grand étonnement, il est condamné à trois ans de prison pour homicide involontaire. Abattu, Mr Wilcox s’appuie sur Margaret et accepte de fermer les yeux sur l’état d’Hélène. Tous trois s’installent à Howards End. Hélène met au monde un petit garçon et Henry lègue finalement Howards End à son épouse, malgré le peu d’estime que lui portent ses enfants. Howards End marque la victoire finale des Schlegel dans cette lutte entre les deux familles.

Mon avis en demi-teinte : Howards End ne m’a pas totalement convaincue lorsque j’ai commencé ma lecture. Si le dernier tiers se lit d’un trait, les premiers chapitres m’ont causé quelques difficultés. Dans cet affrontement entre les tenants du conservatisme et ceux de la modernité, favorables à l’évolution des couches sociales et au vote des femmes, Forster a un peu forci le trait en rendant parfois ses personnages caricaturaux. Hormis Henry, qui sait parfois faire preuve de bienveillance, tous les Wilcox sont absolument antipathiques. Pas un trait de caractère pour nuancer un portrait accumulant tous les défauts : brutaux, limités, vains, pédants, cruels, indifférents, égoïstes, tels sont les enfants Wilcox. Ainsi, seuls les Schlegel sont attachants et, là encore, seule la complexité du personnage de Margaret m’a vraiment convaincue. Si Hélène est sympathique et brillante, ses excès libéraux et son manque de tact absolu la rendent parfois moins crédible.

Je reproche aussi à ce roman l’essoufflement rapide des premiers chapitres. L’histoire est parfois brutalement interrompue et l’on se demande si l’éditeur n’a pas oublié d’insérer quelques pages à ce volume aux transitions parfois un peu rudes. Enfin, les considérations semi philosophiques portant sur la modernité ou l’art alourdissent parfois le texte, en y ajoutant de longues tirades un peu fumeuses et peu convaincantes. Excès de pédanterie ?

Malgré ces critiques très personnelles et éminemment subjectives, Howards End reste à mes yeux une lecture agréable. Certains personnages gagnent en importance au fil du texte et l’histoire devient de plus en plus convaincante. Le choc des cultures et le fossé qui sépare les différentes couches sociales de l’ère victorienne sont au cœur de ce roman qui nous offre une vision incroyablement moderne de l’époque.

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E.M. Forster, Howards End, 1910

05/11/2006

L’ombre du vampire plane sur ma bibliothèque !

medium_dame_pale_dumas.jpgCertains auteurs souffrent de la réputation qui les précède et qui a finalement fait d’eux d’illustres inconnus ou des classiques de troisième zone. C’est le cas de Sheridan le Fanu, Polidori et Bram Stocker, trois écrivains spécialisés dans le roman d’épouvante et fichés d’une étiquette hautement réductrice sur laquelle on peut lire ces trois syllabes : « vam-pi-res ». Si bien qu’on finirait presque par croire que les écrivains de romans et nouvelles fantastiques appartiennent une bonne fois pour toute au Musée des Horreurs, à la clique des vampires et autres monstres, au sabbat et aux feux de Salem… en résumé, des gentlemen bien peu fréquentables et incapables de changer de registre.

C’est en entendant ces gentlemen peu scrupuleux ricaner dans ma bibliothèque que j’ai décidé de leur donner une bonne leçon. D’une main menaçante, je parcours le petit rayon que je réserve à ces vieux poussiéreux ; négligemment, ma main s’accroche au passage… ça y est, je tiens ma victime !

Alexandre Dumas ? Tiens, tiens, je l’aurais plutôt entouré de reines d’une cruauté diabolique et de preuxs chevaliers. Voyons quelles surprises ce petit volume effrayé nous réserve…

L’histoire de la Dame pale est courte, tout au plus une petite centaine de pages et quatre parties. Là encore, Alexandre me surprend, lui qui nous a plus habitués à des romans fleuve d’une longueur plus que respectable !

Pour planter le décor, il suffit d’examiner le titre de trois chapitres : « les Monts Carpathes » ; « le Château des Brancovan » ; « le Monastère de Hango ». Trois endroits gothiques à souhait. Examinons l’histoire ensuite : une belle damoiselle en détresse, un héros amoureux, une créature de la nuit, de mystérieuses marques sur le cou de la jeune femme et pour finir, un vampire à qui il faut enfoncer une épée dans le cœur. Esotérisme et religion sont aussi de mise, avec le recours à l’eau bénite (classique indémodable) et la famille maudite suite à l’assassinat d’un prêtre.

L’histoire est simplissime : piégée dans la forêt alors qu’elle partait se réfugier dans un monastère, Hedwige est enlevée et séquestrée dans le château des Brancovan, deux frères se vouant une haine farouche. Tous deux s’éprennent de la belle puis luttent à mort pour savoir lequel des deux la possèdera. Le plus sympathique l'ayant emporté, on pourrait penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hélas non, notre lecteur effrayé puis ravi va rapidement voir que le frère décédé est revenu à la vie et vient boire chaque nuit le sang d’Hedwige afin de l’attirer avec lui dans la tombe.

Certes, ce n’est pas excessivement nouveau. Nettement moins rythmé que les romans d’aventure de Dumas et bien moins fascinant que l’excellent classique Dracula, la Dame pâle a tout de même su faire preuve d’originalité sur certains points. Tout d’abord, contrairement à bien des classiques dans lesquels le vampire à l’origine du fléau n’apparaît jamais sous des traits humains, ce court récit présente l’homme (si détestable soit-il) qui deviendra par la suite le seul vampire de l’histoire. Ensuite, bon nombre de classiques donnent une image déplorable de la femme, qui devient rapidement une victime consentante. Ici, notre Hedwige nationale est l’image même de la vertu ; tout à fait respectable, elle est même par moment un tantinet trop prude pour être crédible. La lutte fratricide qui conduit à la naissance du vampire et l’impossibilité de le tuer sont aussi une nouveauté.

A mon avis, ce récit est une curiosité qui intéressera les lecteurs de Dumas et les amateurs de roman gothique classique. Cependant, le manque de profondeur des personnages, leurs traits caricaturaux et la simplicité de l’histoire ne m’ont pas convaincue. On se prend à songer à l’atmosphère inquiétante du château de Stocker et à la personnalité complexe de Dracula. Et là, malheureusement, la Dame pâle ne tient pas la comparaison.

Lord Byron aurait-il raison de ricaner bêtement du fond de ma bibliothèque ? Mystère à suivre...